Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
Chapitre 6
tendresse, les larmes, les voeux, les sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux et les prairies, image, rêverie
et songes; voilà à peu près tous les mots de la langue romancienne; il ny a plus quà y ajoûter, comme jai dit, diverses épithétes, comme,
doux, tendre, charmant, admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere,
perfide, heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus commodes de toutes, que je ne puis exprimer, quon ne sçauroit
imaginer, quil est difficile de se représenter, qui surpasse toute expression, au-dessus de tout ce quon peut dire, au de-là de tout ce
quon peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant une
observation à faire, cest quil faut tâcher de nallier aux mots que des épithétes convenables; car si quelquun par exemple, savisoit de dire
une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une expression ridicule et mal assortie.
CHAPITRE 6
De la haute et basse Romancie.
Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue
romancienne, donnerent occasion au Prince Zazaraph de mapprendre un point de géographie que jignorois; cest quil y avoit
une haute et basse Romancie.
Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle est
remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde. Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
et un ruisseau nest quun ruisseau: mais dans la haute Romancie une prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins
couverte dun beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux dargent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur
faire faire un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux. Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise
dapprendre lorigine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce que je vois et ce que jentends, ne fait quexciter de plus en plus
ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long-
tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
continuerons en marchant notre conversation.
Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné. Aussi ny recevoit-on que peu dhabitans, encore étoient-ils tous choisis
entre les princes et les héros les plus célébres. On se souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la Romancie,
entrautres dArtus et des chevaliers de la table ronde, Palmerin dOlive, et Palmerin dAngleterre, Primalem de Grece, Perceforêt,
Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Rien nest si brillant que leur histoire. On les
voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les endryagues, les monstres,
toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi le ciel et la terre sintéressant à leurs succès, leur prodiguoient continuellement les
plus grands miracles. Ce qui faisoit de la Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne manqua pas dattirer
beaucoup détrangers dans le pays, entrautres Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands personnages à la vérité, mais qui nétant pas pour ainsi dire nés héros comme les
premiers, et ne létant que par imitation, demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme ils avoient une valeur
et une vertu vraiment extraordinaire, on leur donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent bien autrement
dans la suite; car on reçût dans la Romancie jusquaux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux de profession, des
femmes de mauvaise vie. Ce nest pas que plusieurs zélateurs romanciens nayent fait leurs efforts pour rétablir toute la gloire et le
sublime merveilleux des tems passés; de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille et une nuit, des contes chinois,
et beaucoup dautres semblables; mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de choses puériles, communes et
vulgaires, quon ne sçait dans quelle classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris le parti de diviser la Romancie en
haute et basse. La premiere est demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été abandonnée à tous les sujets du second
ordre, voyageurs, avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même lavoüer à la honte du genre humain. La haute
Romancie est depuis long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir dans ce que vous en avez vû, au lieu que la
basse Romancie se peuple tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se voyant abandonnés, et presque sans pratique,
ont pris la plûpart le parti de sen aller, les uns dans les espaces imaginaires, les autres dans le pays des songes. Cest ce qui fait que
vous ne voyez plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois dune infinité de châteaux de crystal, de tours dargent, de forteresses
dairain, ni de palais enchantés.
Que je suis fâché, lui dis-je en linterrompant, de ne pouvoir pas être témoin dun si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit- il, de
vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près dici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour consentir à
la perdre. à une lieuë dici sur la main droite, il y en a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique
que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais; mais rien de si dangereux que den approcher. à trois cens
pas tout à lentour, la fée a formé une espéce de tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale
curiosité dy entrer. Emportés ainsi jusquà la cour du château, ils sont à linstant engouffrés dans de grands vases de crystal pleins deau, et
au moment quils y entrent, la fée leur souffle sur le dos une grosse bulle dair qui sy attache, et qui par sa légéreté les tient suspendus
dans leau, où ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de
diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit pêle mêle des dames et des seigneurs, des
pontifes et des prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et mille figures différentes, qui se broüillent et
se mêlent continuellement. Cest sur ce modele quon fait en Europe de ces longues phioles pleines deau, que lon remplit de petits
marmouzets démail. Lautre palais qui est à main gauche, est la demeure de la fée Curiaca, cest bien le plus dangereux caractere
quil y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup dagrémens, rien ne lui est si aisé que de captiver les coeurs de tous
ceux qui la voyent, et elle sen fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord dune fontaine ou dun
canal, et là lorsquils sy attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, quelle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir continuellement leur long bec dans leau, les laissant des années