Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

G.-H. Bougeant · Chapitre 14 sur 16

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Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie

Chapitre 13

ne veüille sexposer à être empesté: cest, ajoûta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme

Tancrebsaï. Fils dun pere célébre par de beaux ouvrages, il na pas rougi dembrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et

sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, quon a

été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il

ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer de plus

près, et être témoins du débarquement.

 

CHAPITRE 13

 

Arrivée dune grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.

 

A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir dun grand nombre de vaisseaux qui sempressoient dy entrer. Les uns

étoient munis de passeports, les autres nen avoient pas, parce que sans doute ils étoient de contrebande; mais on ny regardoit pas de

fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans quon fit presque dattention à cette différence, pourvû que dailleurs ils ne portassent

rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs pavillons comme les

vaisseaux dEurope, et sur-tout par leurs devises et leurs noms différens. Jaurois de la peine à me les rappeller tous: cétoient les

quatre facardins, fleur depine, les contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance des promptes amours, Aurore et

Phébus, et plusieurs autres, ce qui faisoit un spectacle fort varié.

Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je napperçois pas encore là ma

chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer quelle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse

du moins le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous voyez.

 

Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit dadmiration; et je doute que

celle des grecs qui venoient arracher Hélene dentre les bras de lamoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser dun

autre spectacle que je vois qui se prépare à lentrée du port. Que prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de

magistrat et sasséoir dans une espece de tribunal, accompagnée dhommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu dassesseurs ou

de conseillers?

 

Cest en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici quelle est sa

fonction. Nous avons ici des armateurs qui entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à nos héros et à

nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur plaît. Les uns la font longue,

les autres la font plus courte: lun va à lorient et lautre à loccident. Mais il faut revenir enfin, et rendre compte du voyage: or ce compte

est toûjours très- rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil composé dhommes et de femmes est

très-éclairé. Il nest cependant pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- tôt de son erreur, et il réforme lui-même

son jugement. Je suis charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice aux femmes en les admettant au conseil

public; car cest une honte quelles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce tribunal. Ils consistent, me répondit-il,

en ce que tous les armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente du conseil pour lui rendre compte de tout

ce qui leur est arrivé. Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite

quils ont tenuë dans le cours du voyage. Sils ont conduit et gouverné leur monde avec art et avec sagesse, on leur donne dans la

Romancie un des premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux;

sils les ont fait échoüer, sils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot sils leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit

en les condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à quelque peine plus rigoureuse.

Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de sapprocher

avec moi du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à

le croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât

quelque récompense. Les uns navoient fait que suivre la route déja tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une

nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans leur équipage, par la trop grande quantité de monde quils avoient

prise sur leur vaisseau. Dautres navoient mené leurs passagers que dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert de

la disette et de lennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de fâcheuses

avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de choses pueriles et extravagantes, de sorte quaprès avoir entendu leur

relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense, délibéra sils ne méritoient pas plûtôt dêtre punis, pour avoir inutilement tant

perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de considération et loubli

dans lequel ils seroient condamnés à vivre le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.

 

Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez

grand procès. Son héroïne dont le nom mest échappé, se plaignit amérement au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de

son sexe, il lavoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de

femme, quau moment quelle arrivoit au port; ajoûtant que son armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce déguisement ridicule, tantôt pour lobliger à se battre contre des

cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où

elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de lhéroïne parut dabord si juste et si bien fondée, quelle révolta tous les esprits

contre larmateur; et il alloit être condamné tout dune voix, lorsquun des plus anciens conseillers prit sa défense. Il représenta au conseil

quà considérer les choses en elles-mêmes, il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à une honnête héroïne un

voyage si dangereux et si peu décent; mais que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens quils étoient, ayant toûjours été

tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins sen prendre à larmateur,

quà ceux qui lui avoient donné de si mauvais exemples; quainsi son avis étoit quon se contentât pour cette fois dadmonester

sérieusement larmateur de ne plus suivre une pratique si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour mettre

en sûreté lhonneur des princesses romanciennes, il falloit faire un nouveau réglement, qui abrogeât lancienne tolérance, et défendre à

tous les armateurs de donner dans la suite à leurs héroïnes dautres habits que ceux de leur sexe, à moins quils ne sy trouvassent forcés

par quelque nécessité indispensable. Cet avis parut si raisonnable que tout le monde sy rendit, de sorte que larmateur en fut quitte pour

la peur. Un de ses confreres ne fût pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit entrepris tout de suite un second, et

puis un troisiéme, de sorte quil avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et à la sentence du conseil. Mais on

le tenoit enfin alors à la fin de son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut dabord incidenter sur ce quil sétoit ingéré

dans lemploy darmateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia du mieux quil put, en alléguant lexemple de quelques

armateurs célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même profession que lui. Il nen fût pas de même des autres chefs

daccusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le premier, et entre autres griefs il accusa larmateur. 1 de lavoir trompé

en ce quil lavoit obligé de sembarquer pour courir les risques dune seconde navigation, après lui avoir promis de le laisser vivre en paix

dans la solitude dès la fin de son premier voyage. 2 de lavoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le second voyage

quun employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir fait joüer dans le premier le rôle dun homme de qualité. 3 de lavoir accablé dans

lun et dans lautre voyage des malheurs les plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs daccusation lhomme de qualité,

en ajoûta quelques autres moins considérables, ausquels on fit peu dattention. Mais larmateur nayant pû répondre aux premiers, il fût

jugé atteint et convaincu de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après quon auroit entendu ses autres accusateurs.

 

Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon

Lescot. Quelle femme! Je nai jamais rien vû de si éveillé; et je naurois pas crû quun homme du caractere de pût se charger de la

conduite dune telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son

armateur de lavoir tirée de lobscurité où elle vivoit, et à laquelle elle sétoit justement condamnée elle-même, afin de cacher le

dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui brave

toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.

 

Cette seconde plainte fut suivie dune troisiéme pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont elle fut loccasion. Les deux complaignans étoient le fameux

Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus mélancolique quon ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit peinte

sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes leurs

paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile dentendre le récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours

de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment quils faisoient éclater contre lui. Barbare, sécrioit Cleveland, que tai-je fait

pour maccabler ainsi des plus cruels malheurs, sans mavoir donné dans tout le cours de ma vie presquun seul moment de relache?

Nétoit-ce pas assez de la triste situation où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de mavoir donné une

éducation si sauvage dans une affreuse caverne? Devois-tu men tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma tête

tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, ajoûtoit-il, en

sadressant aux juges, que lon compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables,

et tous les événemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à comprendre comment je puis

survivre à tant dinfortunes, et comment on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il ma plongé il avoit du moins

suivi les régles ordinaires. Mais où a- ton jamais entendu parler dune tempête pareille à celle quil nous fit essuyer en passant dAngleterre

en France? Qui a jamais vû une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités contraires, la malice avec la bonté

du coeur, lextravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple amitié? Que veut dire cette passion

ridicule, quil me fait concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que jai le coeur dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il

parler comme un homme qui na que des principes vagues de religion, sans aucun culte déterminé? Ah! Combien dautres sujets de

plainte ne pourrois-je pas ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à oublier même la cruelle épreuve où il a mis

ma constance, en faisant brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et linfortunée Madame Riding. Je ne

mattache quà un dernier outrage qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny… dieux!

Peut-on le croire: puis-je le dire? Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outré de douleur et

ne pouvant plus se soutenir, fut obligé de sasseoir. Toute lassemblée attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion,

lorsque Fanny se levant avec vivacité, attira sur elle lattention des juges et des spectateurs. Le crime dinfidélité que son époux venoit

de lui reprocher la piquoit jusquau vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que

linnocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi laccusation, puisque jai partagé tes malheurs.

Mais ne sois pas assez osé pour laccuser aux dépens de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne la jamais renduë

infidéle. Cest toi, ingrat, qui na pas rougi de me préférer une odieuse rivale, et le ciel sans doute la permis pour me punir de tavoir trop

aimé. Eh! Quoi, madame, sécria Cleveland, avec beaucoup démotion, osez-vous nier que vous mayez abandonné pour suivre le

perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, jai voulu te laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame Lallain;

mais sçachez que si Gélin ma aidée dans ma fuite; sa passion pour moi na jamais eu lieu de sapplaudir du service quil ma rendu. Moi,

Madame Lallain! Sécria Cléveland avec étonnement: moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit lun; quelle

imagination! Dit lautre. On vous a trompé, madame: vous êtes dans lerreur, monsieur: le ciel men est témoin: je jure par les dieux: ah! Je

ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien nest plus vrai: vous mavez

donc toûjours aimé? Vous mavez donc toûjours été fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! Cher

Cléveland… ils sembrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un

spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne dInés De Castro. Et voilà comme après une explication dun moment finit la

longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais larmateur nen parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit

eu la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, par la cruelle persuasion où il les avoit mis lun et lautre, quils se

trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un éclaircissement dun moment. Il eut beau alléguer pour sa défense

quil avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, auquel des vûës de profit lengageoient à donner plus détenduë. Il

ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les défenses de part et dautre, condamna ledit D P à un bannissement

perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense dy rentrer jamais. Larrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le

pauvre exilé veut se réfugier dans le pays dHistorie, où il a quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à peine cette

affaire étoit finie, quon annonça dans lassemblée larrivée des princesses malabares.

 

Ce nom excita la curiosité. On sempressa de leur faire place; mais

dès quelles eurent commencé à vouloir sexpliquer, tout le monde se regarda avec étonnement pour demander ce quelles vouloient dire. Cétoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où