52 façons de marcher
Introduction
OceanofPDF.com
Pour Hugo
OceanofPDF.com
Introduction
J’avais vingt-trois ans et peu d’argent en poche quand j’ai appris à conduire. J’ai acheté une petite voiture toute brinquebalante. Je l’adorais. Je ne manquais pas une occasion de traverser la ville au volant, rien que pour le plaisir. J’avais grandi dans une famille sans voiture. Mon père n’en avait jamais eu, il n’avait même pas appris à conduire. Ma mère avait attendu la quarantaine pour prendre des leçons et avait été magistralement recalée sept fois au permis. Nous habitions dans un quartier lugubre et reculé où les transports publics étaient au mieux chaotiques, au pire inexistants. Quand on avait besoin de quelque chose, on y allait à pied, souvent à des kilomètres et des kilomètres. Ça explique peut-être pourquoi ma petite Fiat me procurait un tel plaisir.
Ma vie de conductrice a coïncidé avec un poste d’employée de bureau. Les deux s’accompagnèrent bientôt de curieuses métamorphoses physiques (je m’enrobais, me ramollissais, m’avachissais et perdais en souplesse, percluse de douleurs) et mentales (j’étais angoissée, perturbée, morose). À peu près à ce moment-là, je suis tombée sur une information qui m’a frappée : j’ai
lu – dans 1 Promenons-nous dans les bois , de Bill Bryson – que l’Américain moyen faisait à peine plus de 2 kilomètres à pied par semaine.
C’est là que j’ai eu conscience du tour dramatique qu’avait pris ma vie. Parce que j’étais mal partie : je sautais dans ma voiture au moindre prétexte, restais affalée à mon bureau toute la journée et le soir je me vautrais dans mon canapé. J’ai soudain éprouvé une profonde nostalgie pour ma vie passée, pour la joie simple de me promener à pied, pour mes interminables aventures pédestres et leurs sauvages bourrasques de vent. J’ai décidé de « redynamiser » ma vie, de lui redonner de l’oxygène.
Je me suis fixé une règle : ne plus prendre ma voiture sauf en cas d’absolue nécessité. À la place, j’allais marcher. Les mois suivants, j’ai constaté que bon nombre des trajets que j’effectuais en voiture se cantonnaient à un périmètre ridiculement proche de mon domicile. Pourquoi m’étais-je rendue en voiture à un supermarché qui ne se trouvait qu’à vingt minutes à pied de chez moi ? Et chez le dentiste, qui n’était qu’à un quart d’heure en prenant le chemin des écoliers ? Encore plus absurde, pourquoi diable étais-je allée en voiture à la salle de sport pour y arpenter un tapis de course ou pédaler sur un vélo d’appartement ?
J’ai également remarqué autre chose : au premier signe de pluie, de vent, d’obscurité, de chaleur, de faim, d’ennui, de manque de compagnie – pour ne citer que quelques-unes de mes nombreuses et pitoyables excuses –, ma petite voiture devenait irrésistible. Alors j’ai acheté un chien et des vêtements imperméables : le froid, la pluie ou le noir ne seraient plus jamais des excuses pour ne pas mettre le nez dehors. Je commençais à aimer mes marches de nuit, mes promenades sous l’ondée et mes crapahutages dans la boue, mes flâneries d’après-dîner, mes week-ends de randonnées à travers les collines venteuses, et mes balades à perte de vue. Marcher ne m’avait jamais semblé plus excitant.
Plus tard, comme je souffrais d’un mal de dos invalidant dû à la position assise au bureau, je me suis fixé une seconde règle : convertir un maximum de mes tâches sédentaires en activités de marche. Le travail se ferait en marchant, les vacances se feraient
pedibus, les courses hebdomadaires, au pas de charge 2, les cafés avec les amis deviendraient des cafés à emporter en flânant… L’occasion de m’entendre débiter les mêmes excuses que je me servais auparavant à moi-même. Mes collègues déclinaient mes invitations à des rencontres entre bipèdes : trop venteux, chaud, froid, tôt, tard. Mes amis, certains en tout cas, et ma famille surtout ne valaient pas mieux : trop loin, raide, boueux, dur, barbant… surtout barbant.
Une question commença à me titiller : et si toutes ces échappatoires étaient, paradoxalement, de bonnes raisons de marcher ? C’est là que j’ai commencé à faire des recherches et à écrire sur la marche et la santé. Les études sur le pouvoir phénoménal de l’exercice et de la nature – de la lumière solaire, du sol, de la neige, du silence, des odeurs – se bousculaient dans ma boîte mail, venant confirmer certaines de mes nouvelles intuitions. Et je me suis lancée dans ma propre série d’expériences pédestres : balades en altitude, en forêt, pieds nus, à reculons, au clair de lune, en suivant les rivières, les chemins de pèlerinage, en recherchant les fractales ou le nez au vent. Je me suis mise à danser et chanter en marchant, à ramasser des détritus ou des champignons en marchant, à marcher en pleine conscience, au pas de gymnastique, en silence… Marcher était redevenu la grande aventure de ma vie. Mais cette fois, la science était de mon côté pour expliquer comment et pourquoi.
De toute évidence, les rapports liant l’effet de la marche et la santé étaient sans équivoque : marcher régulièrement aide des millions de personnes à améliorer leur diabète et à perdre du poids, préserve de maladies cardiaques, protège du cancer, fait baisser la tension artérielle, combat la dépression et l’anxiété – et j’en passe. Une étude concluait ainsi que faire de l’exercice empêcherait
4 millions de morts prématurées chaque année 3 – un chiffre jugé sous-évalué par certains épidémiologistes pour qui la marche pourrait
prévenir 8 millions de décès prématurés par an 4. Une autre étude avançait quant à elle que 35 maladies chroniques pourraient être
évitées par l’exercice physique 5.
En fait, voilà ce qui se passe : lorsqu’on est en mouvement, le corps est le théâtre de centaines de changements complexes. Une marche de douze minutes modifie 522 métabolites – des molécules qui influent sur le rythme cardiaque, la respiration et les neurones. Quand on marche, l’oxygène qui parcourt l’organisme affecte les organes vitaux, la mémoire, la créativité, l’humeur, la capacité de réflexion. Marcher met en branle des centaines de muscles, d’articulations, d’os et de tendons dans un mouvement complexe, naturel. Marcher ne sert pas qu’à nous faire avancer, cela ouvre une multitude de chemins moléculaires, dilate notre cœur, renforce nos muscles, assouplit les parois de nos artères, diminue la glycémie de notre sang, allume et éteint nos gènes selon un processus miraculeux connu sous le nom de modification épigénétique. Marcher n’est pas seulement bénéfique pour la santé, c’est également profitable pour les générations futures. Faire de l’exercice quand on est en âge de
procréer donne des enfants plus résistants aux maladies 6 ; on sait que les femmes enceintes actives produisent un composé qui, dans le lait maternel, réduit chez les bébés, et pour toute leur vie, les risques de
diabète, de maladies cardiaques et d’obésité 7.
Et ce n’est pas tout. Chaque fois qu’on décide d’aller quelque part à pied, on réduit la pollution aérienne et sonore. On évite à la terre d’être bétonnée, à la périphérie des villes de devenir des parkings et des centres commerciaux. Chaque fois qu’on demande à nos gouvernements et à nos conseils municipaux de créer des sentiers de randonnée et des parcs dédiés à la marche, de préserver les forêts et les terrains humides, on contribue à construire un monde meilleur pour tout le monde, pour aujourd’hui et pour demain. Marcher dans la nature nous rend plus proches de la terre, nous incite à nous en préoccuper davantage – depuis ses minuscules insectes et ses lichens jusqu’à la magnificence de ses montagnes et de ses forêts. Et lorsqu’on se préoccupe de quelque chose, on a envie de le conserver. Or en ce moment même, notre monde si spectaculaire a grand besoin d’être protégé.
Et que dire de nos villes, grandes et petites ? Elles aussi méritent d’être arpentées à pied plutôt que parcourues en voiture – elles seront plus propres, plus conviviales, plus silencieuses, plus sûres.
Nous avons conduit (au sens propre du terme) la marche hors de notre vie. Et pourtant, nous sommes nés pour marcher. Pas simplement quelques minutes aux beaux jours, dans des baskets à semelles amortissantes, en suivant un point sur Google, mais sous une pluie torrentielle et par grand vent, en montant et en descendant, en hiver et en pleine nuit, seuls et dans la foule, dans les forêts et le long des rivières, à la recherche de nourriture ou en suivant un parfum, en marchant à reculons ou pieds nus.
Il est temps de repenser la marche, de la revendiquer à notre mémoire moléculaire. Marcher n’est pas – n’a jamais été – ennuyeux. On peut se fixer une routine de marche : même chemin, même heure du jour, même compagnie. Mais il y a des centaines de façons de marcher, et des centaines de raisons de le faire. Et on peut emprunter bien des routes directement de chez soi, où que l’on vive et que l’on travaille, en s’immergeant aussitôt dans un enchevêtrement de vie sauvage, de géographie, de géologie, d’astronomie, d’histoire et d’architecture.
Marcher ne se résume pas à un simple comptage de pas avec un podomètre ni à « faire de l’exercice ». Certes, une bonne santé mentale et physique sont des effets collatéraux bénéfiques. Mais les joies de la marche sont infiniment plus importantes que le fait d’additionner les pas. Il faut y voir une chance de découvrir des villes plus ou moins grandes, de se connecter à la nature, de renforcer le lien avec ses chiens, nouer des amitiés, trouver la foi et la liberté, faire un doigt d’honneur à la pollution de l’air liée à la voiture, cultiver notre odorat, combler notre soif d’étoiles et d’obscurité, et nous aider à apprécier le monde si merveilleusement complexe et magnifique dans lequel nous vivons.
J’espère que ce livre vous incitera à redécouvrir le plaisir, le mystère, l’émerveillement et l’euphorie de la marche. Je souhaite qu’à travers ces 52 façons de marcher vous trouviez à votre tour la bipédie infiniment intéressante, perpétuellement gratifiante. Enfin, j’espère de tout cœur que vous connaîtrez le bonheur et le bien-être qui accompagnent toujours et à jamais une vie passée à marcher.
1. Bill Bryson, Promenons-nous dans les bois, Payot, 2012.
2. En anglais tabbing : terme militaire désignant la marche forcée avec un paquetage. Voir « Semaine 36 : Marcher sac au dos ».
3. Tessa Strain, Søren Brage et al., « Use of the prevented fraction for the population to determine deaths averted by existing prevalence of physical activity : a descriptive study », The Lancet Global Health, 2020.
4. Peter Walker, The Miracle Pill : Why a Sedentary World is Getting it All Wrong, Simon & Schuster, Londres, 2021.
5. Sean L. McGee et Mark Hargreaves, « Exercise adaptations : molecular mechanisms and potential targets for therapeutic benefit », Nature Reviews Endocrinology, vol. 6, 2020.
6. Joji Kusuyama, Ana Barbara Alves-Wagner et al., « Effects of maternal and paternal exercise on offspring metabolism », Nature Metabolism, vol. 2, 2020.
7. Johan E. Harris, Kelsey M. Pinckard et al., « Exercise-induced 3’-sialyllactose in breast milk is a critical mediator to improve metabolic health and cardiac function in mouse offspring », Nature Metabolism, vol. 2, 2020.
OceanofPDF.com