52 façons de marcher

Annabel Streets · Chapitre 46 sur 57

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52 façons de marcher

Semaine 44. Chercher le sublime

– SEMAINE 44 –

 

Chercher le sublime

 

Par une chaude après-midi de 2014, j’arpentais les grottes de Bohème quand un orage a brusquement éclaté. L’air s’est assombri et chargé d’électricité, des éclairs d’argent se sont mis à sillonner le ciel. Et dans cette lumière étrange, crépitante, les énormes roches pâles luisaient et tremblaient, la mousse verte de leurs fissures brillait d’une lueur elfique. C’était un moment envoûtant au cours duquel mon esprit s’était vidé de toute pensée. En même temps, ce n’était pas le vide que j’éprouvais, c’est un sentiment que je ne saurais exprimer. Par la suite, j’ai appris que l’émotion qui m’avait fascinée pendant ce moment étrange, transcendant, porte un nom en anglais : awe. Fascination.

On connaît tous des moments comme celui-ci. Des moments d’émerveillement intense devant le mystère stupéfiant et la beauté grisante d’un paysage ou d’un endroit. L’instant où on découvre une chaîne de montagnes, la gloire d’un coucher de soleil, la soudaine vue d’une cascade – tout le monde a ce genre de souvenir, on se les remémore souvent avec une clarté inhabituelle. On peut se sentir profondément ému, même changé par ces expériences. Pour certaines personnes, ces moments ont une signification spirituelle ou religieuse. Ils se produisent fréquemment – mais pas toujours – à l’extérieur, en pleine nature. Souvent – mais pas toujours – notre réaction est teintée de peur ou d’incrédulité.

Ce n’est pas un phénomène nouveau : les poètes et les philosophes documentent le pouvoir du sublime depuis des centaines d’années. Mais récemment la fascination est devenue un sujet d’étude scientifique. Dans plusieurs universités, les spécialistes des neurosciences et les psychologues se penchent avec beaucoup d’intérêt, dans leurs laboratoires et dans la nature, sur les effets de la fascination, et cela avec des résultats… fascinants.

Mais qu’est-ce qu’on entend par « fascination » ? La psychologue Michelle Shiota la définit comme un état de pleine conscience déclenché de façon inattendue, excitante, et sans volonté consciente (contrairement à la méditation). C’est une expérience qui nous fait nous sentir plus humbles et plus petits, et qui a le pouvoir de nous changer d’une certaine façon. Shiota a remarqué, dans ses premières expériences, que la fascination se signalait non par un sourire mais par une légère expression de choc – les yeux écarquillés, les sourcils

haussés, la mâchoire tombante 1. Elle a aussi noté que les événements à l’origine de la fascination changeaient le cerveau des observateurs. À l’issue d’une série d’expériences au cours desquelles les participants étaient soumis à une variété de scènes après quoi on leur demandait de critiquer un texte écrit, ceux qui avaient éprouvé la fascination témoignaient par la suite de dons d’analyse plus poussés et de processus de pensée plus rigoureux. D’autres chercheurs sont parvenus à la même conclusion : être exposé à la fascination est associé à un meilleur processus cognitif. Le Pr Melanie Rudd avance que la fascination dilate notre notion du temps, ce qui nous permet de mieux concentrer notre attention. Et si c’était cet accroissement de notre concentration qui expliquait la corrélation entre la fascination et une meilleure cognition ? Elle note que les sujets exposés à la fascination se sentaient moins pressurés par le temps, moins

impatients, que leurs homologues moins fascinés 2.

Parallèlement à cela, un autre chercheur en psychologie, Dacher Keltner, se demandait quels autres changements la fascination pouvait opérer sur nous. Ses expériences montrent que l’exposition à des scènes susceptibles de provoquer la fascination engendre un accroissement des sentiments d’humilité, de curiosité, de bonheur et d’altruisme. Dans l’une de ses expériences, les participants qui avaient observé des arbres fascinants étaient plus prompts à ramasser les stylos qu’on avait laissé tomber exprès que ceux qui observaient un bâtiment. Par la suite, des expériences ont fait apparaître que la fascination facilitait le sentiment d’appartenance, et que les sujets se sentaient plus émotionnellement connectés les uns aux autres et plus

capables de gérer l’incertitude 3.

Les expériences les plus troublantes ont été menées par le Dr Jennifer Stellar, qui a exposé les participants à une série d’images, après quoi elle prélevait des échantillons de salive qu’elle testait à la recherche d’une cytokine pro-inflammatoire, l’interleukine-6 (IL-6), un marqueur de nombreuses maladies inflammatoires chroniques et

de la dépression 4. Curieusement, Stellar a constaté que les participants qui avaient expérimenté les sentiments de fascination les plus puissants étaient aussi ceux qui avaient les niveaux d’IL-6 les

plus bas 5. Il semblerait que l’émerveillement, plus que n’importe quelle autre émotion positive, améliore le bien-être physique. « La fascination, écrit-elle dans son rapport, était le plus fort prédicteur de faible niveau de cytokines pro-inflammatoires. »

Rien d’étonnant, donc, à ce que l’Amérique ait lancé des awe walks – des promenades brèves, en partie guidées, au cours desquelles l’attention du marcheur est dirigée vers des arbres significatifs, des formations nuageuses, des lacs ou, dans les villes,

vers des bâtiments ou des perspectives spectaculaires. Des études 6 portant sur des participants à des « marches de fascination » guidées ont montré qu’après huit semaines ils se sentaient plus positifs que les marcheurs lambda. Encore mieux, l’effet était cumulatif, suggérant que plus on recherchait la fascination en marchant, plus fort était le bien-être potentiel.

Personne n’a besoin de marches de fascination guidées. On n’a qu’à couper le téléphone, utiliser ses sens et remarquer la beauté ensorcelante qui se révèle lors de quasiment toutes les marches, souvent dans les plus petites choses – des lichens, des mousses, des insectes, des gouttes de pluie. Tout le monde peut cultiver sa faculté d’émerveillement.

 

Petits trucs en plus

 

Quand vos pensées reviennent vers votre liste de choses à faire, chassez-les, parcourez l’horizon du regard, humez l’air et écoutez.

Des études indiquent que la nouveauté est une composante importante de la fascination, alors essayez de marcher dans de nouveaux endroits, à reculons (voir la semaine 49), de nuit (voir les semaines 34 et 46), ou pieds nus (voir la semaine 29).

Vivre quelque chose de nouveau pendant des marches habituelles n’est pas aussi difficile qu’il y paraît : rares sont ceux qui marchent en regardant le ciel, or les formations nuageuses sont souvent d’une beauté fascinante.

Des jumelles ou une loupe facilitent l’observation de merveilleux petits détails.

Consultez les travaux de naturalistes et d’écrivains de la nature qui attireront votre attention sur les endroits miraculeux, sublimes, que vous pourriez, sans cela, ne pas remarquer. La connaissance ne nuit pas au mystère : elle l’amplifie.

Une étude de 2019 a montré que les gens considérés comme curieux (par eux-mêmes et par leurs amis) étaient plus amenés à

faire l’expérience du sublime 7. Nourrissez votre curiosité à l’aide de la marche de la « Semaine 21 ».

 

1. Michelle, N. Shiota et al., « The faces of positive emotion : prototype displays of awe, amusement, and pride », Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 1000, 2003.

2. M. Rudd, K. D. Vohs et J. Aaker, « Awe expands people’s perception of time, alters decision making, and enhances well-being », o Psychological Science , vol. 23, n 10, 2012.

3. Paul K. Piff et al., « Awe, the small self, and prosocial behaviour », Journal of Personality and Social Psychology o , vol. 108, n 6, 2015.

4. Un fort taux d’IL-6 est tellement prévalent dans le sang des dépressifs profonds que c’est devenu un marqueur biologique du suicide. Voir V. A. L. Miná, S. F. Lacerda-Pinheiro et al., « The influence of inflammatory cytokines in physiopathology of suicidal behaviour », Journal of Affective Disorders , vol. 172, 2015.

5. Jennifer E. Stellar, Neha John-Henderson et al., « Positive affect and markers of inflammation : discrete positive emotions predict lower levels of inflammatory cytokines », Emotion o , vol. 15, n 2, 2015.

6. Nicholas Weiler, « “Awe walks” boost emotional well-being », University of California San

Francisco, 21 septembre 2020 (https://www.ucsf.edu/news/2020/09/418551/awe-walks-

boost-emotional-well-being).

7. Craig L. Anderson, Dante D. Dixson et al., « Are awe-prone people more curious ? The relationship between dispositional awe, curiosity, and academic outcomes », Journal of Personality o , vol. 88, n 4, 2020.

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