A la recherche d'une perle
Chapitre I
UN NEVEU D’AMÉRIQUE
Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités. Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres, dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?… Oui, une minute, elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis, entre deux voyages d’affaires?… Ou plutôt, depuis deux ans déjà que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?… et qui, blessé, glorieux convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa tendresse?…
Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse, en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais, en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!… D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde: «Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence».
… … … … … … … … … … … …
—Bonjour, tante Marie!…
—Bonjour, mon cher enfant!…
Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement, sur la neutralité de l’ensemble.
Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes, qui prête à la finesse ironique du regard… Si ses traits manquent de régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives, cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.
—Ma bonne tante!
Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne cause plus de joie à personne!
Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue:
—Chère tante, je devrais vous gronder… Toutes ces gâteries sont prohibées en temps de guerre…
—Oui, mon petit; mais, à vous, ces gâteries sont dues et réservées.
La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et d’affectueuse confiance.
Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui succèdent souvent à une appréhension douloureuse… Deux absents, deux invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes…
N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève?…
Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette cinquième arme qui, selon lui, serait un des principaux instruments de la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé ses travaux, compris ses aspirations.
*
—Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_… Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est déjà marquée. L’Amérique ne peut pas rester en dehors de cette guerre, qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste et de généreux dans le monde… Naturellement, reprit-il, le mot de Théophile Gautier sera toujours vrai: On bat maman! j’accours… (Et nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs qu’en France… Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi Yankee, vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la blancheur nacrée d’une admirable denture.
Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois industriels» dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte sans doute… Mais nos artistes y étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres… Tout le monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage légendaire des anciens Eldorados, valait au Nouveau Monde beaucoup de ses fils d’adoption… Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il manifeste parmi les civilisations vieillies… Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la charité…
—Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette apologie, tu continueras à vivre en Amérique… Tu t’y marieras, sans doute?
—Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la guerre… Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas ma femme parmi elles… Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le contrôle d’elle-même, comme elles disent, étaient quelque chose d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et intrépide d’un jeune Anglo-Saxon… Tante Marie, reprit Maurice avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes, je la cherche toujours, ma perle introuvable… Si vous saviez!… J’ai usé de ruses presque coupables… J’ai eu des marraines de guerre qui m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots… Je distribuais leurs dons à de pauvres hères sans marraines… Je lisais et relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale… Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!… L’une manquait d’orthographe; une autre faisait du style… La troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari… et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie sur carte postale.
—La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme.
—Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice. Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence que rien n’autorise… Une chance me restait, poursuivit-il en souriant: le roman classique de l’infirmière et du blessé… J’ai, en effet, aimé mon infirmière… Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir d’eux.
Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin, persuasif:
—Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.
—Tu es trop difficile!
—Peut-être… Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.
Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux familles qu’elle connaissait.
Les Ferval?…
Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait plus rien.
Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval, actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et Henriette Marnière.
—Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux perles…, deux sœurs… Mais…
—Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux. Des jumelles, peut-être?
—Non; elles sont même assez différentes.
Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages.
—Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas belles.
—Qu’importe, si l’une d’elles me plaît… et m’accepte? Ne pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un visage à première vue…
—Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.
—Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se ressemblent comme des flocons de neige… Mais j’ai confiance en votre jugement: je crois à l’authenticité de vos perles… Ah! tante Marie, tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un foyer.
On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, tenait élevé entre ses doigts…
—Je bois à la France!… A vous, ma tante!… Et, ajouta-t-il avec son joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!…