A la recherche d'une perle
Chapitre I
LA PERLE CACHÉE
En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide, les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis, auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?…
Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait…, et cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de la terrible épreuve, le retour d’une juste paix!
Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs… Nous saluons comme une libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons qu’elle accède à tous nos désirs.
Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de nouveau rencontrer cette perle introuvable qu’il était las de chercher.
Il le comprenait désormais: on ne peut demander à personne de vous marier, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait d’ailleurs assez embarrassé de définir.
«Mais, songeait-il, si jamais le destin la met en ma présence, je la reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur.»
En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs, impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où, depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.
Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du dimanche; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison: un petit blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis «une pauvre enfant, bien intéressante», qu’elle devait aller recevoir à la gare, occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses protégés.
Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui, renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les plus purs effluves.
La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice:
—Entrez, monsieur… Madame vous attend.
L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin; une lueur blonde filtre dans la minuscule antichambre… Le cœur de Maurice vole vers cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher petit salon héliotrope.
—Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits…
Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.
—Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries!… Tu abuses de mon faible pour les violettes… Mais ce coffret est trop joli!… Enfin, ma petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon enfant… Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice…
Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la «petite amie» répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une fenêtre ouverte.
—Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M. l’Abbé et à Maryvonne… Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte si gentille…
Mme Brumme sourit malicieusement:
—Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie! Eh bien, soit, allez faire votre correspondance… Vous trouverez tout ce qu’il faut dans le petit bureau de ma chambre.
A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais pathétique:
—Oh! tante Marie…, c’est mal, très mal! Pourquoi me l’avoir cachée?
—Que veux-tu dire? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.
—Cette jeune fille?… Qui est-elle? Excusez mon indiscrétion, si c’en est une…
—Oh! tu n’es nullement indiscret: Jeanne Ferval est une orpheline doublement intéressante; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie allemande…
—Racontez-moi cela, ma tante; vous m’intéressez plus que vous ne sauriez le croire.
Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons, jusqu’à la catastrophe de Green-House.
—Mr et Mrs Littlebee sont morts… Leur servante, grièvement blessée, était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas écroulé… Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir l’hospitalité.
—Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et… vous comptez la garder auprès de vous?
—Aussi longtemps qu’elle le voudra; vois-tu, mon ami, la présence d’une jeune compagne n’est point à dédaigner; je me fais vieille, dit-elle avec un fin sourire.
—Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être coquettes…
—Ah! je ne suis pas plus coquette que sainte… Il n’est pas besoin de compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de l’Écriture, «qui ont des yeux et ne voient point…» Jeanne remplace avantageusement mes lunettes…; sa jeune mémoire, ses pieds alertes suppléent les miens… Je t’assure que je lui suis redevable…
Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière:
—Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais?…
—Que veux-tu dire?…
—Ne le devinez-vous pas? Je viens de reconnaître celle que j’ai si longtemps cherchée.
—Jeannette! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne parles pas sérieusement?…
—Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens… et aux vôtres!…
—Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son profit par M. Ferval.
—Que n’importe! Le mariage n’est pas une affaire pour moi… Je suis, en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans la question sentimentale… Et le désir de la fortune n’est peut-être fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour de royales parures et de royales aumônes.
—Mais… mais…, balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que s’accroître, tu semblais si difficile… Jeannette n’est pas jolie…
—Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît! Ne vous rappelez-vous pas que je déchiffre un visage à première vue? D’ailleurs, ne suis-je pas grandement aidée par votre récit… Cette jeune fille, élevée loin du monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne, doit avoir une âme d’une pureté rare… Sa fermeté de décision, dans ce qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins… A dix-huit ans, avoir eu le courage de partir ainsi, en silence, en acceptant d’être mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de troubler le repos de son père… Non, cela n’est pas le fait d’une âme vulgaire. En elle, rien de factice; le sentiment gît profondément au cœur… Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir! J’aime cet instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre, de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous? Mais je cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet indéfinissable charme d’où naît la tendresse… C’est elle, vous dis-je…, une petite perle grise… Mais une perle!… Je lui ferai un doux nid. Elle n’aura que moi au monde?… Tant mieux… Je suis égoïste et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre… Eh bien, je travaillerai pour lui gagner une fortune!…
Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de Cendrillon, commençait à revenir de son étonnement.
—Tu oublies de te demander, observat-elle en souriant, si Jeannette consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille amie…
—C’est vrai, fou que je suis!… Permettez-moi, du moins, d’essayer de la conquérir…
—Réfléchis mûrement, mon ami; songe que cette enfant n’a plus d’autre protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont vierges de tout sentiment romanesque… A quelle prudence ne suis-je donc pas tenue envers elle!
—Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette preuve de confiance; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux: une vraie jeune fille. Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant d’être bien sûr de l’aimer pour la vie… Mais je ne crois pas me tromper… et je vous demande de me la laisser connaître… puis essayer de l’apprivoiser sous vos yeux.
—Soit. J’ai confiance en ta délicatesse… Tu viendras donc le dimanche, comme par le passé… Et pour commencer, tu dînes ce soir avec nous.