A la recherche d'une perle

Henriette Bezançon · Chapitre 16 sur 18

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A la recherche d'une perle

Chapitre II

DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS

 

Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de Bourg-la-Reine.

En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile, où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui prenaient un aspect poétique… Leur imagination ouvrait ses ailes tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté; cette obscure clarté qui tombe des étoiles évoquait moins à leur souvenir le récit épique du Cid que l’étoile de Mireille pointant au firmament de la jeunesse et des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient à mi-voix de deux couples de fiancés…

Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie, Vincent et Mireille,… ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical a doués d’une vie idéale: les deux sœurs avaient vu se dérouler tout près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être vrais et de «bien finir»… L’un avait pour héros le jeune parent et la protégée de Mme Brumme: Maurice Valteyre et Jeanne Ferval; l’autre, leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés; car Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de «demoiselle à marier» mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune arrière-pensée de flirt ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête blonde la coiffe d’infirmière… Mais, comme il arrive souvent, le bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.

Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au lycée de Pau.

—Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les incidents de ce petit roman vécu.

—Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front et ses yeux de penseur… Et sa conversation ne dément pas son aspect; c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à produire un effet, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.

—Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie sympathique sont exigibles chez un mari: mais elles ne suffiraient pas à assurer le bonheur… Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur. Marie-Louise sera heureuse… Elle le mérite.

—Oh! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable? A l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du rat de bibliothèque… et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette une répugnance invincible…

—Pauvre Georgette! murmura sérieusement Marguerite.

—Pourquoi «pauvre Georgette»?

—Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles auxquelles la guerre n’aura rien appris!… Et aussi pour ce que tu sais bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.

—Oui, l’enseignement de Minerva a porté ses fruits: elle veut entrer au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter au Conservatoire.

—Souhaitons-lui d’échouer!…

Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que déplorer, dans la sincérité de leurs principes.

—Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte de Cendrillon.

—Moins la marraine-fée… et les robes d’or.

—Mais si: la bonne fée, c’est madame Brumme… Quant aux robes d’or, elles gâtent plutôt la touchante figure de Cendrillon…, ne trouves-tu pas?

—Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa simplicité… Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant? Ce jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme… Et l’étincelle jaillit aussitôt… Pourquoi? Nul ne le saurait dire; il avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus gracieuses, plus expansives… Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait une âme exquise.

Henriette approuva:

—Il ne se trompait pas! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son intelligence et son cœur… Mais il ne suffisait pas de la rencontrer; il fallait gagner sa confiance et lui plaire… Chose assez difficile; car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la pantoufle… Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris la douceur d’être aimée avec un entier dévouement… Cela doit lui sembler un rêve, après tant d’épreuves!…

—Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite; mais pas plus que nous, Henriette!… Jamais plus que nous… Le trésor d’affection que nous possédons est si grand!

—Oh! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis… Il ne nous serait même pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme notre cousine Marie-Louise… A moins que maman consentît à y vivre aussi? Mais non… Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison, ses souvenirs…

—Nous devons tout à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.

Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours sombre où scintillaient les étoiles:

—La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos petites vies… A chacune sa part de joies: l’orpheline isolée connaîtra l’affection d’un mari et la tendresse des enfants… Et nous, Henriette, non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux sœurs si unies!

—Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de Marguerite; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs désuètes et touchantes, toujours habillées pareil à plus de soixante-dix ans… avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement de la même façon sur leur chapeau… Chérie, je ne te demande qu’une chose: nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons pas tout à fait du même côté, tu veux bien?… Oui, reprit-elle, pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que…

Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs fronts… Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de connaître toutes les affections de la vie… Dans leur esprit se dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique, d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage: un officier de la Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont officiers ou soldats.

Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette, parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout petits… et qu’elle, Marguerite, avait «sa musique»!

—Il faut rentrer, mes enfants!… L’air commence à être trop frais, dit tout à coup la voix de Mme Marnière.

Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette mince et noire.

Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir, pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.