A la recherche d'une perle
Chapitre II
«PRIEZ POUR L’AME DE…»
A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment: deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à demeurer inexpliquée?
Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme, en échange du coloris qu’il efface…
La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de crêpe servait de fond au visage très blanc, petit, délicatement fané; près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent… La courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels. Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir… de lui-même, et qui était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par son grand-père: Mon petit sou de cuivre. Les yeux, de moyenne grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés… La bouche, mignonne, d’un rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante dans ce jeune visage un peu sombre… Mais la lèvre inférieure dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer.
Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de son cœur!… Elle comprenait pourquoi: c’est que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois, ici-bas, son petit sou de cuivre… L’illusion fut courte; les lèvres de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question bienveillante.
Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières… Son cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger… Elle se sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son unique affection,… qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions de route.
Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté mystique de Légende dorée. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant, elle glissa vraiment au sommeil.
En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon, que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi… Par une bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables; mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait occupée, une image encadrée de noir… Avec sa vivacité furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser. L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire, Stabat Mater dolorosa, de l’autre le souriant et charmant visage d’un jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces mots:
Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du Titanic…
Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras…
Vous aimerez votre prochain comme vous-même.
Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve…
Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.)
«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du Titanic remonte à huit mois à peine… C’est son deuil qu’elle porte…»
Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes choisies pour cette image!…
Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait tout à l’heure… En descendant hâtivement pour changer de train, elle ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre… Certainement elle en avait d’autres chez elle… Et celle-ci n’était pas tombée en des mains indignes, ni même indifférentes… Ce serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie… Elle le glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis…»