A la recherche d'une perle
Chapitre III
DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS
Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux aussi, sur le balcon de Mme Brumme; leur mariage devait avoir lieu quinze jours plus tard; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir souvent sa fiancée.
Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille, l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme, laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier, presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée: deux véritables pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours… Sur l’ambre de son cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple coiffure des jeunes filles grecques.
En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,… et ce papillon en valait bien un autre.
Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire: elle possédait l’incomparable charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.
Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat: l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite créature effarouchée: enfant ou passereau,… jeune fille ou biche furtive…
Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait; sa physionomie s’était, elle aussi, transformée… A l’inconsciente moue qui lui donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant sourire qui, à tout propos, semble dire: «Je suis heureuse!…» Au fond de ses prunelles couleur café fort, comme celles de l’aïeule créole et de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression suave et touchante.
Les fiancés causaient… Comme tous ceux qui les ont précédés, comme tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient d’eux-mêmes; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de pâquerettes,… car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités. Mais ils parlaient aussi de choses graves; comment en eût-il été autrement? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu… Et Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente, saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait adopté pour sa seconde patrie… Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en avait fait à Mme Brumme:
—Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand nous irons nous y installer après la guerre… Ce nouvel exil ne sera d’ailleurs pas complet… Tous les ans, nous ferons un voyage en France, je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays de Bretagne,… votre vieille Maryvonne,… la tombe de votre cher grand-père…
Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance; mais il savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude:
—Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin?
—Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous verrons la France chaque année… Mais…
—Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.
—Eh bien, je me demande parfois… Pardonnez-moi, Maurice, si je me trompe… Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup d’autres…
—Oh! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet: Nous verrons bien…
—Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre?… Vous lui avez offert votre vie et donné de votre sang; vous consacrez tous les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais, si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse?…
Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et, comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.
—_Petite Jeanne ou le devoir!_… murmura-t-il avec ce léger sourire qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette… Vous parlez comme une conscience. La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque temps. Mais la réponse dépendra des circonstances… Voulez-vous me faire crédit, my dearest, et croire qu’après la guerre, comme maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts particuliers?…
—Oui… Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours cru.
Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse… Mais il l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.
—Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle ambrée!…
—De petit sou de cuivre, me voilà devenue perle, murmura Jeannette dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.
Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee et Green-House, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient souvent une part de ses pensées… Et, bien qu’elle pût se dire que les bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!…
… … … … … … … … … … … …
Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines… Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le mariage de celle qu’il avait vue tout enfant… Puis le jeune ménage s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.
Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles… Jeanne, cependant, les exprima en murmurant:
—Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!… Mais je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.