A la recherche d'une perle
Chapitre III
PÈRE ET FILLE
La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare, tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable par son manque de sveltesse.
Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se sent bousculée, désorientée, perdue… Ses yeux ne rencontrent que des figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme s’il craignait de se tromper.
—N’êtes-vous pas?…
Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité:
—Jeannette,… c’est-à-dire Jeanne Ferval…
—Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que je ne t’ai vue… Tu dois avoir seize ou dix-sept ans?
—Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
—Comment? monsieur! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!…
—Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis… Si fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
—Eh bien! mon enfant, nous allons… Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire demain… Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la rentrée de ma femme et de tes sœurs.
Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes de Paris.
M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à l’aise:
—Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à… la peine que tu viens d’éprouver… J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe, dont je suis à peine remis… C’est pour cela que je ne suis pas allé te chercher moi-même à Quimper.
Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude la paralysaient… Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence…
La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était—six années auparavant—à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la remplaçante de sa chère fille… Quelque prévu et légitime que fût le second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût été pénible… Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux, comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout contact, à tout rayonnement affectueux.
Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de chaque jour… On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements d’ailes.
Jeanne fit effort pour murmurer:
—Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître.
Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur aînée.
Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie:
—Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.) Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de Minerva avec sa grande sœur Marie-Louise… Elle prend des leçons de diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la Lettre de la Fauvette au Pinson.
L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux, comme de gigantesques clins d’œil,… des boulevards de cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par l’horrible auto gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque archaïque, attelé de la pauvre Cocotte, qui se silhouette en cheval de bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux, tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère, hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence…
—Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
—Est-ce que… c’est toujours ainsi?
—Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du centre, on pourrait encore découvrir—par exemple aux alentours du Jardin des Plantes—de tranquilles rues quasi provinciales…
—Et vous avez préféré… ce bruit?
—Moi?… Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne… Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le Crédit Mâconnais, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime par-dessus tout l’animation des boulevards, alors…
Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes, surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il lui était arrivé de formuler le souhait du poète:
Oh! n’entendre plus de paroles vaines! Jouir des grands bois, des clairs horizons; Marcher tout le jour dans les vastes plaines, Sans voir de maisons!…
Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
De la haute et vaste façade du Crédit Mâconnais, le regard de M. Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices tangibles de Paris.
Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs: du jais dans du corail rose et de l’or pâle… Telle qu’elle était, en plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le charme, plus discret, se dégage peu à peu… L’admiration que ressentit le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil… Pour elle, du bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard, comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.
La triste solitude de son veuvage, la proximité du Crédit Mâconnais et de la Peau de chagrin (ainsi s’intitulait la maroquinerie des boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin. La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie, mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans, dont elle s’embarrassait le moins possible, bien «qu’elle l’adorât»… Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter «le beau rêve», rendirent plus souple et plus gracieuse encore la pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean Ferval avait de l’avenir au Crédit Mâconnais, une soixantaine de mille francs hérités de ses parents… Son enfant était élevée par le grand-père maternel… De plus, elle discernait en lui ce que, dans son for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait «la bonne pâte d’homme», pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage…
En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la Peau de chagrin, que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval poussait-il un involontaire soupir?… Si bien plié au joug de Valérie que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des saisons…
Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.