Amor
L’amour à la plage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Lorsqu’elle regarda le bas de son dos dans le miroir du tatoueur, Viviane fut désappointée. La taille des lettres, A, M, O et R, choisies avec Fernandez, était trop grande. Ce n’était plus un témoignage de leur passion mais un tonitruant slogan publicitaire. L’encre lui grimpait jusqu’au creux des reins et couvrait tel un placard sombre le sommet de ses fesses.
— Tu t’y feras, tu verras. Mi amor.
Fernandez était parti trois jours plus tard sans faire de bruit, sans un mot, sans rien déranger.
Il n’avait pas tort. Viviane ne pensait plus à l’amor, elle s’était habituée à trimballer ce slogan hispanique sur ses reins.
Elle enfila une robe de lin blanc crème par-dessus son maillot de bain et descendit l’avenue de la Corniche d’Or pour rejoindre l’extrémité de la promenade Pradayrol, son sac à dos rempli de produits.
L’économie de la vie différait de la science enseignée par des types bardés de diplômes dans les universités.
La plage est le lieu où toute forme de négoce est possible.
La menace du gendarme et de l’amende ne retient pas celui qui a besoin de gagner sa vie.
Le principe d’illégalité est flou et aléatoire.
La règle essentielle est qu’il n’y en a pas.
La plage n’est pas un supermarché à ciel ouvert, mais un champ de bataille. On s’y toise, on s’y bouscule, on s’y bat.
Ce lieu de détente est un lieu de guerre sans merci.
Viviane l’avait appris à ses dépens.
Le touriste est un animal fainéant. Les vendeurs à la sauvette qui le courtisent sont nombreux, trop nombreux. Ils sont des centaines à lui proposer des bouteilles d’eau, des chapeaux en peau de buffle, des glaces, des crèmes solaires, des sandwiches, des cigarettes, des gadgets qui clignotent, d’autres qui font du bruit ou qui s’envolent. Toutes sortes de conneries. Il y a maintenant des masseuses. Fallait être naïf pour se faire triturer les cervicales par une inconnue, mais le client est le roi. Le roi des cons.
L’excès de sollicitations rend le touriste irritable. De temps en temps, il montrait les dents :
— T’es la dixième à venir nous emmerder. Casse-toi, tu nous bassines avec tes histoires d’éléphant hindou.
La première fois, Viviane s’était vexée, les fois suivantes, elle laissait glisser. On se fait à tout.
Viviane survola l’Aiguille du regard. Quelques couples, beaucoup de familles, plutôt jeunes, la plage avait du potentiel. Elle retira sa robe en lin, la plia, la glissa au fond de son sac, rajusta sa culotte, le sommet des quatre lettres de son tatouage apparut plus distinctement. Elle ôta ses chaussures et descendit rejoindre sa clientèle.
Elle slaloma sur la plage en cherchant le premier client quand la rengaine balancée de Police and Thieves chantée par Junior Murvin lui attrapa l’oreille.
La musique était tout près. Trop près. Elle savait.
Une mini-radio, glissée derrière une lanière qui serrait le biceps d’un type à la tête rasée. Un type vêtu d’un short australien vert émeraude : Moussa.
Il imposait sa loi sur l’économie clandestine des vendeurs à la sauvette. Ceux qui travaillaient sur les plages sans autorisation municipale devaient se soumettre et lui payer une dîme.
— Salut cocotte.
Moussa avait l’accent d’un Bernard Blier de Bamako. Un mélange détonnant qui était sa particularité. Quand il parlait à Viviane, il la léchait avec les yeux.
— Ça biche, cocotte ?
— Ça dépend.
La vendeuse regarda si, par hasard, pour une fois, il n’y aurait pas un flic municipal aux alentours.
Moussa termina la phrase de la jolie fille :
— Ça dépend si je t’empêche de travailler ou pas.
Moussa était une merde.
Un sale type qui faisait en sorte d’obtenir ce qu’il voulait. Il aimait les femmes, toutes les femmes à condition qu’elles lui cèdent.
— Tu m’accompagnes, cocotte ?
— Pas trop envie.
Viviane évita son regard.
Moussa avança d’un grand pas, elle recula de deux petits.
Il avança à nouveau, un peu.
Sans la toucher, il la frôla au point que les poils de ses avant-bras, miracle de l’électricité statique, se dressèrent et caressèrent le derme de Viviane.
Légère répulsion qu’elle dissimula. Son épiderme en avait subi d’autres.
Elle avait croisé ce genre de caractères en Inde. Elle aurait pu écrire un livre sur ces prédateurs sexuels et économiques qui abusent des situations de fragilité, qui profitent d’une consommation excessive de drogue, qui utilisent leur force physique, qui menacent, qui trouvent les mots qui salissent l’âme plus que la bouche ou le sexe.
— On va se reposer un peu, tous les deux.
Le petit monde des vendeurs à la sauvette bruissait de rumeurs dans lesquelles des filles avaient été forcées par Moussa. Il n’invitait pas Viviane, il la menaçait. Elle savait qu’il ne fallait pas le provoquer, mais encore moins prêter le flanc à ses menaces.
— C’est bizarre que tu me fasses de l’effet, tu n’as pas de seins.
— On peut pas dire que je l’ai cherché.
— Ouais, mais tu vas me trouver.
— Ma chance.
Viviane regretta sa dernière réplique qui indisposa l’Africain. Moussa, n’ayant que ses gros poings et son sexe épais pour régner, était contrarié. Il ne pouvait pas la gifler au milieu des touristes, là sur la plage.
— Si tu ne veux pas faire la sieste, tu dégages. Je veux plus te voir sur les plages de Théoule. C’est clair ?
En s’éloignant, vers la plage de la Petite Fontaine, il la salua d’un index phallique, tendu vers le ciel, menace et promesse.
Maximilien estimait être payé par l’État pour réfléchir. Il aimait surtout se poser des questions dont il connaissait les réponses.
Pourquoi les gens passaient-ils leurs vacances au bord de la mer ?
Pourquoi leur fallait-il rester, jour après jour, le cul planté sur une plage ?
Ils auraient pu nager une dizaine de minutes puis quitter la plage tout de suite après. Pourquoi ne le faisaient-ils jamais ?
Le soleil n’était pas une explication sérieuse, il brillait tout autant sur les campings dans l’arrière-pays et les terrasses d’hôtel du centre-ville.
Ce n’était pas la qualité des rencontres, ou le mélange des genres ou des classes sociales qui pouvaient expliquer la présence des touristes.
C’était le sable.
Les gens venaient pour le sable.
Ce truc étrange dont aucun scientifique n’était capable d’expliquer l’origine.
Sable mystérieux. Chaud en surface car brûlé par les rayons du soleil, humide en dessous, humide de pisse de chiens venant s’y soulager. La nuit venue, des couples d’adolescents y apprenaient à forniquer. Le reste de la journée, on y glissait les doigts de pied, l’impression de fraîcheur était délicieuse.
Le sable était un dépotoir.
Les gens y éteignaient leurs cigarettes, y enfouissaient leurs détritus lorsqu’ils étaient trop fainéants pour marcher jusqu’aux poubelles municipales.
Le regard posé sur la Méditerranée, Maximilien analysa sa situation avec un brin de tristesse.
Nous nous reposons sur un dépotoir, puis nous barbotons dans une fosse septique que personne ne veut assainir.
Yvan construisait un château fort en sable. Camille somnolait, la sueur en glissant le long de ses narines clignotait sous l’éclat des rayons du soleil.
La sonnerie du téléphone sortit Maximilien de sa grisaille mentale. Il tendit la main vers sa femme, en remuant les doigts. Toujours allongée, gardant les yeux fermés, elle plongea la main dans son sac, fouilla au milieu des revues, sacs plastiques enrobant des sandwiches et romans primés pour retrouver le téléphone. Elle le tendit vers son mari.
— Allô oui ?
Une voix mécanique en guise de réponse, une voix passée par le mauvais satellite avant de retomber sur terre.
— Je n’entends pas bien, qui est à l’appareil ?
— … gado…
— Qui ?
Le miracle des télécommunications opéra, la friture industrielle disparut.
— Alain Delgado.
Le type marqua un temps d’arrêt. Le temps nécessaire pour donner une chance à Maximilien de réaliser qui était son interlocuteur.
Le nom était familier. Il le connaissait, sans le connaître vraiment. La voix de Delgado indiquait assurance et autorité. La voix d’un homme de pouvoir.
— Je ne vous dérange pas, j’espère ? J’ai hésité avant de vous contacter, je savais que vous étiez en vacances sur la Côte d’Azur.
— Oui-oui, la Côte d’Azur. Qui vous l’a dit ?
— Mais vous mon vieux ! Je l’ai lu sur votre blog, vous y avez annoncé vos vacances.
Il n’y a jamais de zone grise au téléphone. Du noir on passe à la lumière. Maximilien était, dans la seconde, illuminé. Plus fort qu’une révélation, une évidence. Maximilien savait qui était son interlocuteur.
Del-Ga-Do Alain.
Maximilien se releva. Pas question de rester sur la plage pour discuter avec Delgado.
— Je reviens, souffla-t-il à Camille, la main sur le combiné.
— Très bien votre blog : Témoin urbain.
— Merci.
— Je vous suis, je vous lis souvent.
Un type comme Delgado s’intéressait à son blog.
— Vous êtes certain que je ne dérange pas ?
— Pas du tout, l’assura Maximilien.
Delgado.
— Vous avez une pensée fournie. Et beaucoup d’idées. Des idées claires.
Putain, Delgado !
Maximilien n’en revenait pas.
C’était un professeur, un vrai, qui enseignait à Normale Sup. Il passait régulièrement à la télévision dans des émissions de grande écoute. Agrégé d’économie, spécialiste de la dette et des mouvements financiers internationaux. Bien dans ses bottes, du sur mesure, tout lui réussissait.
Maximilien connaissait tous ses livres. Il les avait lus et étudiés. Il ne manquait jamais ses interventions à la télé. Delgado incarnait la perfection, il représentait ce que Maximilien n’était pas parvenu à devenir. Il était au bout du fil.
Maximilien évita les couples vautrés sur ce merdier sablonneux pour rejoindre l’escalier.
Les marches trois par trois.
Quel était le titre de son dernier bouquin déjà ?
— Écoutez Maximilien, vous permettez que je vous appelle Maximilien, on pourrait se voir ?
Ne pas faire tomber son portable. Rester calme.
— Avec plaisir… Alain. Je remonte sur Paris dans une semaine.
— Je suis dans le Luberon, j’avais pensé qu’on pourrait partager le petit déjeuner, demain ?
Alain Delgado voulait lui parler, le rencontrer au plus vite. Dingue.
— Ah mais oui, bien sûr… où voudriez-vous…
— Où êtes-vous installé ?
— Au Tignet, un petit village au-dessus de Cannes.
— Je connais, sur la route de Draguignan, c’est très sympa comme coin. Dix heures, chez vous ? J’apporte les croissants.
— Avec plaisir.
— Excellent-excellent. À demain.
Il lui donna les détails de son adresse, Delgado raccrocha. C’était comme si la plage sentait la rose d’un seul coup.
— Faut que je réfléchisse… Je vais marcher un peu, se dit-il à haute voix.
Un signe de la main en direction de Camille qui lui répondit de la même façon. Le poing fermé, le pouce en l’air pour lui dire qu’elle l’aimait.
Viviane s’était repliée dans un café, le temps de boire un thé glacé. Que faire contre Moussa ? C’était suffisamment compliqué de convaincre les clients. Dorénavant, elle adapterait son temps de présence à celui des touristes. Lorsqu’ils quitteraient une plage, elle ferait de même et suivrait le flot.
— Allez ma fille, montre-leur de quoi tu es capable.
En rejoignant la plage, Viviane croisa un type accroché à son portable qui faisait des grands gestes. Visage rouge écarlate et corps tout blanc, il parlait par monosyllabes, cherchant à contrôler le ton de sa voix, mais son corps indiquait sa nervosité. Ce n’était pas un dingue, mais un professeur d’économie en vacances. Elle le contourna, l’abandonnant à ses angoisses et descendit l’escalier. Elle slaloma au travers de la foule comme si elle cherchait le chemin le plus long avant de rejoindre le bord de mer. Les touristes évitaient son regard ou pire, ils regardaient à travers elle.
Derrière un couple de personnes âgées vautrées sur des sièges pliants, Viviane remarqua qu’une femme la scrutait. Camille, qui l’observait, lui retourna son sourire.
Viviane plissa les yeux pour mieux la dévisager, Camille ôta ses lunettes de soleil pour la regarder.
Viviane s’approcha, Camille se leva, les deux femmes se saluèrent. Toutes deux trouvèrent amusant de porter le même maillot de bain rouge sang. Viviane se pencha pour saluer Yvan. Un Ganesh glissa de son sac et tomba dans le sable. Il n’y avait pas de stratagème plus efficace pour aborder ses clients.
Camille ne connaissait pas l’Inde, ni son histoire, encore moins ses particularités religieuses mais elle affirma être une personne curieuse de ce sous-continent et de sa culture. Viviane s’agenouilla sur un coin de serviette, une façon d’occuper le terrain. Il y avait quelque chose de confortable dans l’instant, de serein, de naturel. Au lieu de répéter son monologue appris par cœur, Viviane se raconta. Elle en avait besoin. Depuis son retour en France, personne ne l’avait écoutée.
Sans mentir, sans chercher à enjoliver la réalité, sans même la maquiller, la vendeuse raconta les raisons de son voyage en Inde du sud, elle décrivit Pondichéry, elle expliqua ses doutes, justifia ses exaspérations et ses idées préconçues. Elle exposa en termes crus la réalité de Goa, le dégoût grandissant des locaux pour ces touristes arrogants. Puis elle parla de son travail :
— Ça marche ? interrogea Camille.
— Franchement ?
— Pourquoi mentir ?
— Je n’ai pas eu l’idée du siècle…
— De la saison au moins ?
— Non, ça ne marche pas, c’est une catastrophe, lâcha Viviane.
— Montrez-moi ce que vous proposez.
— Vous n’êtes pas obligée…
— Montrez toujours.
Le ciel s’assombrit. Un demi-cercle d’ombres humaines bloqua le soleil. Six jambes noires, telle une palissade, cernaient la vendeuse.
Moussa se baissa, gardant une main sur l’aine. En tendant l’autre bras pour proposer une bouteille d’eau glacée à Camille, il cogna volontairement l’épaule de Viviane. Un de ses deux sbires s’avança pour bloquer le contact visuel entre les deux femmes. Camille refusa la bouteille d’eau. Moussa insista, la secouant sous son nez.
— Non, merci, pas d’eau. Pas soif.
L’un des acolytes de Moussa tira Viviane par le bras pour la contraindre à se lever.
Camille réalisa que ces types étaient menaçants.
— Ça suffit. On vous a dit non.
Comme dans toute autre industrie, comme dans n’importe quel métier, comme sur toutes les plages du monde, Viviane et Moussa avaient un conflit économique à régler. Comme partout, la force physique triompherait.
Moussa se désintéressa de la touriste.
— Mais enfin, en voilà des façons, ajouta Camille.
Il ne répondit pas et colla son visage contre celui de Viviane. Sa respiration sentait le riz épicé.
— Tu ne me fais pas peur, tu me lâches ou je hurle !
— Vous nous laissez tranquilles ! cria Camille en se levant à son tour.
Une plage méditerranéenne n’était pas le terrain vague d’une cité de Gonesse. Cris et vociférations y étaient tabous.
Moussa fut surpris que ces femmes réagissent. Ses deux acolytes attendaient ses ordres.
Personne n’intervient jamais lors d’une dispute. Les gens regardent ailleurs ou s’éloignent.
— Toi.
Il désigna Viviane du doigt.
— Merde, répondit-elle.
— … T’as rien à faire ici. Je t’ai déjà prévenue…
— Vous allez me foutre le camp !
Viviane reconnut le type au visage écarlate, Maximilien déboula comme un bouledogue et se posta entre les deux femmes et leur agresseur. Il agita son portable.
— De l’air, sinon j’appelle la police. C’est clair, comprenez le français ?
Maximilien n’était pas particulièrement courageux, mais la menace verbale ou physique exercée sur sa femme le mettait dans une rage folle. Pour ne pas faillir, ni défaillir, il avait une technique efficace. Il imaginait ce qu’il serait capable de faire subir à celui ou ceux qui feraient du mal à sa femme ou son fils.
En expert des rapports de force de la rue, Moussa sentit que ce connard ne plierait pas car il n’avait pas peur. Il fit signe à ses acolytes et, sans même un regard pour Viviane, s’éloigna.
Elle était certaine de l’avoir entendu dire qu’il la retrouverait bientôt.
Une fois les trois types évaporés, la vie de la plage reprit comme trois minutes auparavant.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Maximilien.
— Ils contrôlent l’économie des plages, j’ai refusé de leur céder, expliqua Viviane. Merci en tout cas, vous les avez impressionnés.
— Bah…
Maximilien répéta :
— Bah…
— Tu es trop beau quand tu t’énerves, plaisanta Camille.
Maximilien regarda dans la direction où Moussa était parti.
Pas habitué à ce genre de dispute, il se sentait gonflé à bloc, le corps traversé par l’adrénaline générée par sa juste colère.
— On va prendre un verre pour se détendre ? proposa-t-il.
— Je vais vous laisser, merci encore pour votre intervention, bonne fin de vacances.
Camille la retint :
— Ils sont peut-être encore à traîner dans le coin.
Du regard, elle chercha l’approbation de son mari, qu’elle obtint.
— Venez.
Les trois adultes et l’enfant gagnèrent la terrasse du Capitan, le bar-tabac surplombant la plage.
Yvan se précipita pour s’asseoir à côté de Viviane. Lui qui n’aimait pas la compagnie des adultes, semblait captivé par la jeune femme.
— Vous venez de vous faire un copain, constata Camille.
Les visages souriaient, le vouvoiement n’avait plus de raison d’être. Prénoms et numéros de téléphones portables furent échangés.
Viviane était aussi charmante que charmée, Camille était ravie de cette rencontre. Elle lui donna leur adresse au Tignet et l’invita à passer, avant la fin de la semaine, avec son stock. Yvan expliqua qu’il voulait devenir rugbyman professionnel et Maximilien avait toujours les joues en feu : il reprit un second café glacé.
Les mini-enceintes accrochées aux poutres transversales soutenant le toit de la terrasse dégurgitaient une petite musique de vacances, sans saveur, sans hauteur, sans importance : exactement ce qu’il fallait pour accompagner cette pause.
Viviane les trouva très agréables. Il suintait de cette famille une idée de bonheur qu’elle ne connaissait pas. Elle réalisa qu’à sa solitude répondait leur connivence. Il lui fallait reprendre son chemin de croix commercial.
Elle embrassa Yvan, se leva, les remercia pour leur aide, pour le verre, pour tout. Non ce n’était rien, revoyons-nous vite, bien sûr, puis elle tourna les talons et disparut.
Maximilien se pencha vers sa femme. Il ressemblait à un jeune coq :
— Tu ne devineras jamais qui m’a téléphoné tout à l’heure ?
Camille lui répondit à voix basse pour qu’Yvan n’entende pas :
— Elle a des seins de petite fille.
Maximilien avait mieux à lui confier :
— Alain Delgado m’a téléphoné ! En personne !
*
* *
Viviane contourna le port de Théoule-sur-Mer, remonta sur l’avenue de Lerins puis rejoignit la plage du Suveret. Une fois la plage parcourue, Viviane fit le même chemin à l’envers et remonta jusqu’au cirque de l’Aiguille. Il n’était pas rare que des clients, hésitants à son premier passage, se laissent convaincre à sa seconde tentative.
Avant d’aborder une plage, elle scrutait l’horizon, vérifiant que la clique de Moussa n’y traînait pas. Elle revint par le Vallon de l’Autel et n’essuya que des refus. Indifférents ou désagréables, les touristes lui faisaient comprendre, de la main, qu’elle devait dégager.
La bretelle de son sac lui cisaillait l’épaule, son maillot de bain lui irritait la peau. L’après-midi n’en finissait pas, comme si le soleil refusait de redescendre. Elle s’accrocha à l’image de ce couple et de leur petit garçon qui l’avaient sortie d’un mauvais pas. Comment s’appelaient-ils ?… Rommet… Un nom propre qui faisait penser à une souris.
Une fois la plage déserte, Viviane se glissa sous une des douches municipales. Elle ôta son soutien-gorge, fit bâiller son slip pour se débarrasser de ce sable et de cette transpiration qui la démangeaient. Elle veillait à ce que personne ne l’observe.
C’était vendredi soir, avant de rejoindre sa camionnette, elle se paya une part de pizza et un Coca light. Repas d’ado ou casse-croûte de loser, elle n’avait pas la réponse.
Elle attendrait demain pour arpenter les plages de Mandelieu. C’était une rue idéale pour se reposer : il n’y avait pas de circulation, pas d’épicerie de nuit attirant les ados assoiffés et pas de clochards en vue.
Un dernier coup d’œil avant de se glisser à l’arrière de la camionnette, inutile qu’on sache où elle passait la nuit. S’installer. Pousser les Ganesh le long des parois. Dérouler le sac de couchage, le mettre à plat, derrière les sièges. Ne pas trouver le sommeil, réviser sa comptabilité. L’argent dépensé en essence, les amendes pour stationnement illégal à payer, la nourriture.
Tout l’argent que ce putain de Ganesh était censé rapporter… Le mois de juillet était bientôt terminé, Viviane avait peu vendu, certainement pas assez pour couvrir ses frais. Le mois d’août serait, il sera meilleur… Chercher le sommeil, pas facile. Avaler un somnifère. Deux.
Enfin dormir.
Depuis combien de temps ?
Pas longtemps.
Pas assez.
Un bruit.
Une claque contre la porte arrière du véhicule. Un blang métallique. Viviane se redressa d’un bond. Abrutie, inquiète. Des cris dehors, des hurlements maintenant.
À nouveau un bruit métallique, puis plusieurs, comme un manche de pioche qu’on frapperait sur le côté puis sur le toit du véhicule. Partout.
À genoux, tapie derrière le siège du conducteur, elle pointa la tête pour voir ce qui se passait.
— Ce sont des gamins, ils vont partir, se dit-elle à haute voix pour se rassurer.
La camionnette se mit à osciller.
Vivianne s’entendit hurler. Pas de peur. Elle voulait intimider ceux qui, dehors, jouaient avec ses nerfs. Elle espérait aussi prévenir le voisinage qu’elle était attaquée.
Le calme revint. Les bruits de pas s’éloignèrent. Une minute, deux minutes et la camionnette tangua à nouveau.
— Foutez le camp ! ordonna-t-elle.
La cabine faisait caisse de résonance et les bruits de l’extérieur résonnaient et répondaient à ses cris de défense.
Son attention se concentra sur la porte arrière de la camionnette : on cherchait à crocheter la serrure.
Elle céda.
La porte s’ouvrit.
Une, deux puis trois ombres se découpèrent sur fond d’éclairages municipaux.
— À l’aiiiiiide !
Le plus agile des trois types sauta à l’intérieur et plongea sur Viviane, lui plaquant sa main sur la bouche.
— Chut cocotte, chuuuut.
Après le dîner, des blancs de poulet passés au barbecue par son père, Yvan avait filé dans sa chambre, s’était couché.
Camille s’abrutissait de télévision dans la chambre.
Avec la nuit, la fraîcheur gagnait Le Tignet. Plus aucune voiture ne dérangeait cette sérénité, le ciel était étoilé comme jamais il ne l’était en région parisienne. La journée de demain s’annonçait sous de superbes auspices… à la condition que la rencontre avec Delgado se déroule bien.
Delgado.
Un nom propre un brin exotique faisant penser à un matador moulé dans son habit de lumière. Pourquoi Delgado désirait-il le rencontrer ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi lui parmi quelques milliers de professeurs ?
Delgado.
Installé sur la terrasse, une tasse de thé posée au sol, au pied de son fauteuil, Maximilien ouvrit son ordinateur portable. La page de présentation de son blog, Témoin urbain, apparut. Il jugeait ses commentaires sur la crise et ses billets d’humeur sur les choix économiques des grandes puissances assez pertinents pour les partager gratuitement sur Internet.
Google proposait huit pages de liens concernant Alain Delgado. Rien qu’il ne savait déjà. Dailymotion le montrait à la tribune d’un sommet international. Un spectateur l’avait filmé avec son téléphone portable, le son était pourri et rendait son discours inaudible. Il restait l’image. Elle montrait un homme sûr de lui, dans un costume sur mesure, bien bronzé et aux ongles manucurés.
Delgado était le cofondateur d’un think-tank, Futur fraternel, financé pour un tiers par des fonds privés et pour le reste avec des deniers publics. Une poignée de sociologues, une pincée de financiers, une pléthore d’économistes et deux hauts fonctionnaires à la retraite, tous de gauche, dînaient chaque dernier jeudi du mois dans un salon de l’hôtel Crillon pour prendre des nouvelles les uns des autres, s’épauler lorsque nécessaire et conseiller, via des notes savantes, les hommes politiques. Delgado était un borgne myope au milieu des aveugles.
Il parlait aux ministres et intervenait régulièrement sur une chaîne d’infos permanentes. Il signait des articles dans des revues grand public et des hebdomadaires parisiens. Ses deux derniers livres, traitant de la Chine et du refinancement international par la dette, étaient disponibles sur Amazon.
Maximilien se dit qu’il pourrait publier une compilation de ses meilleurs billets d’humeur.
Internet proposait aussi des pages de photos du grand homme qui témoignaient de son engagement pour des causes ne souffrant pas la critique : le Téléthon, le Darfour, la sauvegarde des Indiens d’Amazonie, celle des derniers orangs-outans et des iguanes marins des Galápagos. Une photo l’immortalisait, encadré de Patrick Bruel et de Yannick Noah. Cet économiste avait le courage d’assumer ses choix, il en imposait, il commandait le respect.
La sonnerie du téléphone le tira de son extase admirative. Son ordinateur indiquait minuit. Qui appelait à cette heure ? La sonnerie s’arrêta pour reprendre aussitôt. Maximilien quitta à regret son siège sur la terrasse.
— Allô ?
— Arrrrrgggg…
Pleur ou gémissement à l’autre bout de la ligne. La voix s’éclaircit :
— Je suis désolée…
Une voix de femme, saccadée par les sanglots.
— Oui, heu… Qui est à l’appareil ?
Les pleurs décuplèrent.
— Calmez-vous. Vous cherchez qui ? demanda-t-il.
— Vous…
Maximilien aurait dû raccrocher, il sentait qu’il ne devait pas répondre.
— On se connaît ?
— Ouiiiiii… suis désolée…
L’après-midi lui revint à l’esprit. C’était cette fille de la plage. Il rejoignit la chambre et donna le téléphone à Camille.
— Qui est-ce ?
Il baissa la voix :
— La fille sur la plage, en maillot de bain rouge. Qui vendait des bibelots indiens.
— Viviane ? Pourquoi nous appelle-t-elle ?
— J’en sais rien. Tu la prends ?
Elle se redressa dans le lit et attrapa le téléphone :
— Allô ?
— J’ai eu tellement peur…
Se tournant vers son mari, Camille confirma :
— C’est Viviane.
— Ouais, mais qu’est-ce qu’elle nous veut ? Il est tard, merde.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Les salauds… ils m’ont menacée.
— Qui donc ?
— Je ne sais pas où aller. J’ai personne qui pourrait m’aider.
— Tu as bien fait de nous téléphoner.
Maximilien fit la grimace. Il n’aimait pas les surprises et redoutait les envolées charitables de sa femme.
— Merci, répondit Viviane en reniflant.
— On t’a attaquée ? Tu es blessée ?
— … je peux vous voir ?
— Si tu veux, bien sûr. Passe demain.
De la main, Maximilien lui fit signe que c’était impossible.
Demain était consacré à Alain Delgado, pas à une vendeuse de plage qui pleurnichait.
— Peux pas attendre jusqu’à demain.
— Il est tard.
— Je peux vous voir ? répéta la jeune femme d’une voix anémiée.
— Il est minuit passé. De Théoule au Tignet, tu en as pour plus d’une heure.
— Je suis là, répondit Viviane. Devant la grille du jardin…
— Hein ?
— Je peux vous voir ?
La camionnette grimpa en chassant les caillasses de l’allée qui menait jusqu’à la porte du garage. Maximilien referma la double porte d’entrée, en bas du jardin, en dessous du périmètre de la piscine. Il courut ensuite derrière les feux de position. Viviane coupa le moteur. Les grillons et autres insectes ne tardèrent pas à reprendre leurs bruits provençaux.
Camille ouvrit la portière, aida la vendeuse à descendre.
— Ça va, ça va, dit-elle.
Si tout allait bien, elle ne débarquerait pas à minuit, pensa Maximilien.
Camille se pencha et lui demanda à voix basse si elle avait subi une agression sexuelle. Maximilien ralentit le pas, devinant la question, craignant la réponse.
— Ils ne m’ont pas violée. La prochaine fois, j’y passe, ils ont dit.
Le trio s’installa dans le bureau jouxtant la chambre des parents, à l’extrême opposé de la chambre d’Yvan. Camille rapporta un verre d’eau glacée et s’agenouilla à côté de Viviane qui s’était laissée choir sur un tabouret. Maximilien resta en retrait, comme gêné et observateur neutre de la situation. Il voulut la regarder de près, pour se faire une idée de son état physique et alluma l’interrupteur, Viviane se couvrit les yeux. Il n’y avait apparemment ni sang, ni hématomes, ni boursouflures sur son visage.
— Éteignez, je vous en prie.
— Chéri, coupe ça !
Maximilien obtempéra.
— Je suis désolée de venir vous importuner… répéta encore Viviane en essuyant ses larmes.
— Tu as bien fait, l’assura Camille.
— Pourquoi nous ? interrogea Maximilien, se rendant compte que sa question était plus agressive qu’il ne le voulait.
Camille lui fit les gros yeux, prit la main de Viviane dans la sienne. Maximilien vérifia l’heure. Minuit vingt. Dans moins de dix heures, il partagerait le café et les croissants avec Alain Delgado. Les croissants, il fallait qu’il pense à en acheter demain matin.
— Je vous ai téléphoné parce que je ne connais personne d’autre.
— Tu as bien fait, répéta Camille.
Viviane se tourna vers Maximilien, cherchant son agrément. Absorbé par ses soucis de croissants du matin, il ne remarqua pas le regard de la vendeuse.
— Les salauds. Ils ont cherché à me faire peur… J’ai cru que j’allais y passer.
L’angoisse remontait, une barre lui serrait le ventre.
— Ils étaient plusieurs ? interrogea le prof d’économie.
— Trois. C’était Moussa et ses deux connards.
Maximilien n’avait pas gardé souvenir de l’incident sur la plage.
— Moussa ?
— Oui, Moussa.
Viviane avait élevé la voix, Camille lui fit signe de parler moins fort.
— Évitons de réveiller Yvan.
Puis se tournant vers son mari :
— Le type sur la plage dont tu nous as débarrassées.
— Moussa a voulu me mettre à l’amende.
— À l’amende ?
— C’est la règle. Sur ce que cette petite merde considère comme ses plages, on doit tous payer une taxe.
L’économie de la plage méditerranéenne avait des règles qui n’étaient pas incluses dans les livres savants traitant des flux marchands en microéconomie.
— Il t’a menacée ? Physiquement ? demanda Camille qui voulait comprendre exactement ce qui était arrivé.
— Ils ont secoué la camionnette puis ils ont forcé la porte arrière. Moussa m’a jetée contre les parois, puis il m’a collée au sol.
Viviane se mordit les lèvres.
— Peur. J’ai eu peur.
— C’est ce qu’il voulait.
— Oui. Il a dit qu’il me tuerait s’il le fallait.
— Tu vas te reposer, tu vas essayer de dormir, suggéra Camille.
— Ils m’ont tout pris, même mon sac de couchage. Ils ont détruit mes Ganesh, ils ont volé le reste de mon stock, ces enculés. Si vous aviez une grande serviette pour que je puisse m’allonger dans la camionnette.
— Tu dis des bêtises. On a une chambre d’amis, tu vas dormir dans un lit.
Camille emmena Viviane dans la chambre située sous l’escalier. Maximilien lui sourit, comme s’il venait de faire la charité à une simple d’esprit.
Une fois dans la chambre, Viviane répéta ses excuses :
— Je ne savais vraiment pas où aller et j’ai eu tellement peur.
— Demain matin, je t’accompagne au commissariat.
— Pour quoi faire ?
— Porter plainte. Tu feras une description de tes agresseurs.
— Trois Noirs qui roulent des mécaniques en vendant des saloperies sur la plage. Je ne pense pas que ça motive les flics. Des types comme Moussa, il en existe sur toutes les plages.
— Ne rien faire serait encore plus inutile, affirma Camille en posant une serviette, du savon et une brosse à dents sur le lit.
— Moi aussi je fais du commerce illégal.
— Il n’empêche, personne n’a le droit de te menacer de mort.
Camille rejoignit sa chambre. Maximilien s’était glissé dans le lit, il referma son ordinateur à son entrée et la questionna :
— Elle t’a dit quoi ?
— Rien de plus. Elle a vraiment eu peur, elle tremblait encore. C’est dingue ce qui peut se passer tout près de nous, sans qu’on s’en aperçoive. Là, comme ça, dans la routine d’une journée de vacances.
Camille se tut soudain, son mari lui demanda :
— Tu penses à quoi ?
— Tu devrais écrire un billet sur les méfaits de l’économie parallèle sur les plages de France.
— Ah ouais ?
— Tu serais le premier. Il faudrait rester très concret, ce serait un papier que tout le monde pourrait lire.
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Viviane avait bonne mine au matin.
Camille l’avait réveillée à huit heures et demie. Elle avait constaté, à la lumière du jour, que Viviane n’avait aucune trace de coup sur le visage, ni sur les bras. Après la lutte contre les inégalités salariales entre les deux sexes, la violence faite aux femmes était son autre combat pour rendre le monde meilleur. Camille voulait participer à l’éradication de l’ancienne morale écrite autour du pénis magnifié. Il fallait gommer cette arrogante queue.
La vendeuse bâilla puis se redressa dans le lit. Elle dormait torse nu. Elle avait des petits seins d’adolescente nabokovienne. Camille ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait vu la poitrine d’une femme. Son torse était indemne d’hématomes.
Camille sourit, sans savoir pourquoi.
Viviane sortit du lit, elle portait une culotte en coton bleu. Un bout de fesse ronde dépassait. C’était ravissant. Apercevant le tatouage placardé au bas de son dos, la mère de famille resta discrète et ne posa aucune question. Elle lui indiqua que le petit déjeuner était prêt ainsi que la direction de la salle de bains.
— J’vais me laver vite fait, je dois puer.
La blancheur crémeuse des parties de son corps recouvertes par ses maillots de bain dans la journée contrastait avec le ton caramel du reste de son derme.
Un joli capuccino sur pattes, se dit Camille avant d’aller s’occuper d’Yvan.
Delgado devait arriver à dix heures. Maximilien l’imaginait ponctuel, comme lui, Viviane devait avoir vidé les lieux pour neuf heures trente.
— Question de concentration, avait marmonné Maximilien.
La complicité prend des formes différentes selon les couples. Sur les plages, certains, un brin pathétiques, déambulaient, main dans la main, habillés du même tee-shirt, portant des tongs identiques et la même casquette. D’autres avaient l’habitude de finir les phrases de leur compagnon. Certains poussaient à l’extrême cette manie, en racontant par le détail les aventures vécues par leur conjoint qui écoutait, bouddha béat, la narration de ses exploits. Certains couples jubilaient à l’idée de revoir le même film pour la quinzième fois et se testaient, amoureusement, sur leurs connaissances cinéphiliques.
Ce qui liait Maximilien et Camille était aussi profond, secret, qu’impossible à décrire. C’était comme un système télépathique dans lequel chacun était l’exact complément de l’autre.
Un accord mystérieux, telle une note tenue, figurait leur harmonie spirituelle. Leur entente était magnifique, elle ressemblait à une publicité réussie d’agence de voyages.
Camille avait deviné les réticences de son mari à imaginer la vendeuse de plage croisant le grand professeur. Maximilien devenait nerveux lorsqu’il ne contrôlait plus le cadre d’une situation et Delgado, du haut de sa chaire d’université, était peut-être un homme vain, gonflé d’arrogance.
Chacun, comme chaque chose, avait sa place. Celle de Viviane était ailleurs.
Camille lui proposa, au sortir de sa douche, d’abandonner son mari à son travail et d’aller prendre un café en ville.
— Merde, je suis à plat, il n’y a plus de batterie !
Cette camionnette était une poubelle. Léger mais perceptible moment de panique chez Maximilien. Il lança un regard de veau orphelin à sa femme.
— Faudrait que je rachète une batterie neuve.
— Mais qu’est-ce qu’on va faire ? se lamentait Maximilien.
— Avec une paire de pinces, on branche votre batterie sur la mienne et ça repart.
Viviane avait développé en Inde des principes mécaniques de base qu’il ne partageait pas.
— Des pinces ? On n’a pas de pinces, on est en vacances.
Camille ouvrit la portière de sa voiture et invita Viviane et Yvan à la rejoindre. Yvan monta à l’arrière.
Sur le chemin qui rejoignait la route de Draguignan, les deux femmes croisèrent en sens inverse une puissante berline allemande. Sans connaître sa tête, Camille savait que Delgado était derrière le volant.
— J’suis jamais monté dans une bagnole comme ça, lâcha Viviane.
C’était la première fois que Camille entrait dans un commissariat. Dans le monde qu’elle fréquentait, le concept de la police était aussi souvent débattu qu’il restait abstrait. C’était donc une expérience enrichissante. Viviane ne partageait pas son enthousiasme intellectuel. Elle savait que cela ne servirait à rien. Elle n’était pas morte, elle n’avait pas subi de véritable violence physique, on ne l’avait même pas violée : les flics enregistreraient sa déposition puis retourneraient traquer le fumeur de joint. Passer la matinée dans la salle d’attente d’un commissariat ne servirait à rien.
Les ivrognes de la nuit passée avaient dégrisé et les petits casseurs n’étaient pas levés, le commissariat tournait encore au ralenti, l’activité se résumait aux allées et venues des policiers rapportant éclairs au chocolat et croissants de la boulangerie d’à côté. En passant devant les deux femmes, ils les saluaient d’une petite grimace amicale signifiant qu’un autre flic viendrait les renseigner. Le guichet de réception restait vide.
Assis à ses côtés, Yvan s’amusait des plaisanteries de Viviane. Lorsqu’un policier traversait la salle d’attente, elle le baptisait d’un nom d’animal qui lui allait à la perfection. Cette fille était géniale.
Une femme flic de cinquante kilos apparut, des miettes de croissant à la commissure des lèvres. Camille se leva d’un coup, faisant signe à Viviane de rester à sa place.
Viviane regarda Yvan qui observait la policière. Il lui dit :
— Sauterelle ?
— Pas mal, pas mal du tout.
L’enfant se mit à rire, sa mère rejoignit le guichet de réception.
— Pas de main courante, nous voulons déposer une plainte.
Le poids plume en uniforme émit un petit aaah contrarié en tournant la tête de part et d’autre.
— Va falloir attendre, l’officier qui pourrait vous entendre est occupé.
— On va attendre combien de temps ?
La policière débuta sa phrase par le même aaah, plus long et plus amorphe, pour enfin dire :
— L’est un peu en retard. Coup d’œil à sa montre : Il devrait être là. J’le préviens dès qu’il arrive.
Derrière elle, le fils de Camille, jambes ballantes, riait aux éclats, Viviane lui passait la main dans les cheveux.
L’officier de police refusa que Camille accompagne la plaignante. Son ordinateur marchait mal, il tapait avec deux doigts. Il n’y avait pas eu de contacts physiques, pas de violences, pas de rapports sexuels, le passage par l’hôpital était évité. Juste des mots, des menaces verbales. Il regarda cette fille de l’autre côté du bureau, qui avait l’âge de sa fille ainée, aussi conne et chiante quelle, un trait commun à la nouvelle génération. Il se demanda pourquoi elle était venue l’emmerder. Viviane lui expliqua :
— C’est mon amie.
— Hein ?
— C’est elle qui tient à ce que je porte plainte.
— Ouais… Donc les menaces étaient explicites ?
— Il n’a pas dit qu’il allait me crever. Il me l’a fait comprendre. Avec une menace, on suggère sans dire véritablement.
Le visage du flic resta de marbre. Elle le prenait pour un imbécile, il en fallait plus pour l’agacer. Cette conne lui faisait perdre son temps, mais il était payé pour cela.
— Je comprends.
Il sourit. Elle enchaîna :
— Il est tous les jours sur les plages. Il supervise les équipes de vendeurs.
Le flic redressa le nez de derrière sa machine à écrire pour demander :
— Au bord de la mer ?
Cette fille était plus conne encore qu’il ne l’avait pressenti. Viviane se dit que c’était bien un flic, qu’il était d’une connerie sans fond, elle lui répondit :
— Vous connaissez des plages qui ne longent pas la mer dans le coin ?
— On est au Tignet. Quinze kilomètres à vol d’oiseau de la Méditerranée. Vous n’êtes pas au bon commissariat.
Camille était dépitée, Viviane tenait Yvan par la main. Camille les emmena au café où elle avait passé l’après-midi, avant d’allumer son mari et de baiser sur le parking du Champion, près de poubelles.
Limonade, café glacé et panaché. La terrasse du Solaris était vide. Le café d’en face, le Wax-Combo, était calme aussi. Il était tôt, les adolescents ne s’y retrouveraient qu’en milieu d’après-midi.
À la demande d’Yvan et de sa mère, Viviane puisa dans ses souvenirs. Elle revisita les belles ruines de la présence française à Pondichéry et expliqua la compétition qui régnait parmi les clubbers des plages du nord de Goa. Elle raconta ce qu’ils avaient envie d’entendre. Yvan l’écoutait et l’observait, les yeux grands ouverts. Camille devinait le soleil se couchant derrière un temple hindou au pied d’une plage de rêve.
Viviane évita de parler de la hargne des autochtones qui ne supportaient plus ces Occidentaux défoncés, abrutis et arrogants. Bagarres, agressions, vols. Le bénéfice économique ne profitait qu’à un nombre réduit d’entrepreneurs locaux. Les autres l’avaient mauvaise.
— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
— J’ai du stock dans un garde-meuble que je loue pour l’été. J’ai trop de stock. J’ai trop acheté et je n’arrive pas à vendre. Je me suis plantée.
Camille n’avait rien à répondre.
Les ennuis ne se partagent pas, jamais.
Viviane comprit qu’il valait mieux reparler des plages de Goa. Les visages s’illuminèrent à nouveau.
Yvan demanda à sa mère s’ils pourraient partir à Goa, en vacances. La mère promit d’y réfléchir, Viviane proposa d’emmener Yvan avec elle à son prochain voyage. Il trouva l’idée formidable. Son enthousiasme réjouit les deux femmes.
Le commissariat et sa logique kafkaïenne étaient oubliés.
Viviane était drôle et fraîche comme un coup de vent. Yvan ne lui lâchait plus la main. Les deux femmes décidèrent de dériver doucement en ville. Devant une vitrine proposant de jolies robes d’été, Camille proposa d’en acheter une paire, elle réalisa son faux pas, Viviane n’ayant pas d’argent, et s’excusa. Viviane apprécia le tact de la mère de famille.
*
* *
— Vous avez une pensée nourrie.
Alain Delgado se tut. Attendait-il que l’écho de sa voix lui réponde et le félicite ? Jugeait-il sa phrase brillante ? L’homme pratiquait l’auto-satisfecit permanent.
Il reposa sa tasse d’expresso et ne toucha pas à son croissant au beurre.
La chemise de Maximilien était maculée de miettes. Il se pressa d’avaler sa bouchée.
— Alain, appelez-moi Alain, je vous en prie.
— Vous avez lu mon blog ?
— Bien sûr. J’aime.
Maximilien devait-il faire sa promo ? Commenter un de ses billets d’humeur ? Il ne parvenait pas à cerner son invité. Sur la grande carte des tendances politiques, Delgado était partout. Delgado ressemblait à son époque. Il aimait dire et répéter qu’il refusait les extrêmes. Il était au centre, un centre mou, vague et multiforme. Maximilien, lui aussi, se trouvait à sa place, au cœur du centre vague et mou.
— Je suis libre, je ne m’interdis pas de penser en transversale.
Le commentaire de Maximilien, vide de sens, plut à l’économiste renommé. Maximilien se sentit autorisé à le répéter.
— Oui, un homme libre.
Delgado commença à manger son croissant au beurre, Maximilien avait terminé le sien. Le lien était établi. Delgado, la bouche pleine, parla. De lui.
— Je suis fils d’ouvrier.
L’économiste portait une montre Cartier qui coûtait 15 000 euros. Maximilien, n’étant pas d’origine ouvrière, se contenta d’attendre la suite.
— Papa travaillait à Billancourt. Quand on y fabriquait des voitures. Oui, je suis un fils d’ouvrier spécialisé.
Delgado balançait sa qualification sociale comme s’il en était l’inventeur. Certains avaient émis des doutes quant à son origine sociale. S’il avait menti, c’était pour une bonne cause : la sienne.
En professionnel des techniques de communication, Delgado avait construit et nettoyé son passé. Être compétent n’était pas suffisant, il fallait aussi présenter une belle histoire. Des coups de bluff, de petits mensonges insignifiants, mis bout à bout, inclinaient la réalité d’une vie dans un sens attrayant.
— On se tutoie ?
— Sûr.
Delgado tomba le costume en annonçant une nouvelle qui n’en était pas une :
— Avec la crise, on en a pris plein la gueule.
— Celle de 2008 ? interrogea Maximilien.
— Tu en as découvert une autre depuis ?
— Non, c’est la même qui perdure, sous des formes variées.
— Perdure, c’est le terme. Écoute-moi bien : nos meilleurs économistes, c’est-à-dire ceux qui passent à la télévision, se sont tous trompés, pas un n’a vu venir le cataclysme. Au contraire, ils ont juré qu’après une petite secousse financière, le système s’assainirait.
— Principe d’autorégulation. C’est une position libérale. Trop libérale à mon avis.
Delgado balança :
— On n’est pas en classe, là.
Le tutoiement fraternel entre ces deux économistes de gauche n’abolissait pas le rapport hiérarchique.
— Toutes nos têtes de gondole ont tellement raconté de conneries qu’ils sont grillés pour un moment. Par chance, les téléspectateurs n’ont pas de mémoire. Quant à nos livres, personne ne les lit. Max, je ne vais pas tourner autour du pot, nous avons besoin de sang frais, des gens qui n’ont pas été exposés aux médias mais qui en ont sous le pied. Il nous faut des idées neuves formulées par des personnages neufs. Il reste du café ?
C’était chouette de trembler de bonheur.
— Il y a des sujets à traiter en particulier ? demanda Maximilien.
— Carte blanche. Surprends-moi.
Le grand économiste but sa seconde tasse de café en se dirigeant vers le jardin. Il regarda les maisons éparpillées sur le flanc de colline, abritées par des arbres leur procurant un peu de fraîcheur.
Était-ce le soleil qui lui tapait dans l’œil ou le spectacle du bonheur de la classe moyenne qui le décevait, mais Delgado grimaçait :
— Pas mal ce petit coin.
Il pouvait penser une chose et dire son inverse.
Maximilien était épaté, il allait beaucoup apprendre à le fréquenter.
Les deux hommes observèrent la voiture grimper le chemin puis se garer à côté de la camionnette. Maximilien aperçut la silhouette de Viviane à l’avant, à côté de sa femme, un pincement d’inquiétude l’obligea à prévenir son invité :
— C’est une connaissance, elle est de passage.
À laquelle faisait-il allusion ? Delgado s’en foutait, il ne voulait surtout pas se mettre en retard pour son déjeuner à Saint-Raphaël.
— Vous avez un invité. Je vais attendre dans mon camion, décida Viviane.
— Ne dis pas de bêtises.
Les deux femmes et Yvan furent rejoints par Delgado, Maximilien fit les présentations. Tout le monde se salua, des sourires furent échangés, des banalités sur le temps et la région aussi. Viviane remarqua qu’Yvan s’ennuyait. Elle lui fit un clin d’œil et tendit la main.
— On vous laisse, dit-elle.
— On va à la piscine, ajouta l’enfant.
— Il est épatant votre fils, déclara Delgado.
Camille était certaine qu’il regardait le cul de Viviane tandis qu’il parlait de son fils.
Delgado salua le couple à nouveau, gagna sa voiture et leur demanda :
— Je voudrais que vous rencontriez Dina, ma femme. On se retrouve pour dîner ce soir ?
— Avec plaisir.
— 20 h 30 au Roi brun à Grimaud. La table est merveilleuse et les touristes inexistants.
Delgado s’installa derrière le volant. Maximilien referma la portière. Delgado baissa sa vitre, Maximilien plia les jambes pour être à niveau.
— Je suis content, j’ai eu raison de vouloir te rencontrer. Une pensée fournie dont j’ai besoin. J’ai besoin de gens comme toi, pour m’aider. Des gens qui combinent discrétion et savoir-faire, lui glissa Delgado.
Maximilien savait que les informations importantes étaient toujours exprimées au dernier moment d’une rencontre. Il avait compris ce que Delgado attendait de lui.
— Je n’ai aucun problème à devenir ta petite main.
Delgado apprécia la justesse de jugement du prof.
— Exactement. C’est exactement cela. Sonner neuf, parler vrai, taper juste. On va faire une équipe du tonnerre. À ce soir.
La voiture disparut en bas du chemin, Maximilien résuma Delgado :
— Brillant. Arrogant. Manipulateur. Un serpent. Ce type me plaît.
— Il t’a proposé un travail ?
— Mieux : une perspective d’avenir.
Maximilien avait l’opportunité d’accrocher son petit wagon à la locomotive Delgado. Qui dînait au Crillon, fréquentait les ministres, les journalistes de la télévision, et les présentateurs des journaux de vingt heures : ceux qu’on reconnaissait dans la rue. Ceux dont la réussite était indiscutable.
Respect.
Les cris de bonne humeur de son fils le ramenèrent à la réalité. Le couple traversa la cour pour rejoindre la piscine. Yvan courait en riant. Viviane, derrière lui, prétendait être un ogre.