Ascanio 2
Chapitre XXIX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Aux premiers mots de Benvenuto Cellini, Jacques Aubry était devenu affreusement pâle, car il soupçonnait qu’il était la cause de tout cela. Puis, à mesure que Benvenuto parlait, ce soupçon s’était changé en certitude. Alors sans doute quelque projet, de son côté, lui vint à l’esprit, car il disparut en silence tandis que Cellini tout en fièvre courait à la fonderie, suivi de ses ouvriers, en criant comme un insensé :
– À la fonte, mes enfants ! à la fonte !
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XXXI
Des difficultés qu’éprouve un honnête
homme à se faire mettre en prison
Le pauvre Jacques Aubry était sorti désespéré du Grand-Nesle : il n’y avait point à en douter, c’était lui qui, involontairement, avait trahi le secret d’Ascanio. Mais quel était celui qui l’avait trahi lui-même ? Ce n’était certes pas ce brave seigneur dont il ignorait le nom ; un gentilhomme, fi donc ! Il fallait que ce fût ce drôle d’Henri et, à moins cependant que ce ne fût Robin, ou bien Charlot, ou bien Guillaume. À vrai dire, le pauvre Aubry se perdait dans ses conjectures ; le fait est qu’il avait confié l’événement à une douzaine d’amis intimes parmi lesquels il n’était pas facile de retrouver le coupable ; mais n’importe ! le premier, le véritable, le seul traître, c’était lui, Jacques ;
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l’espion infâme qu’accusait Benvenuto, c’était lui. Au lieu d’enfermer sous triple clef dans son cœur le secret surpris à un ami, il avait été le semer en vingt endroits, il avait par sa langue maudite causé la perte d’Ascanio, d’un frère. Jacques s’arrachait les cheveux, Jacques se donnait des coups de poing, Jacques s’accablait des injures les plus odieuses et ne trouvait pas d’invectives assez révoltantes pour qualifier comme elle le méritait son odieuse conduite.
Ses remords devinrent si poignants et le jetèrent dans une exaspération telle que, pour la première fois de sa vie peut-être, Jacques Aubry se mit à réfléchir. Après tout, quand son crâne serait chauve, sa poitrine violette et sa conscience en pièces, ce n’était pas là ce qui délivrerait Ascanio : à tout prix il fallait réparer le mal au lieu de perdre le temps à se désespérer.
L’honnête Jacques avait retenu ces paroles de Benvenuto : « Je donnerais dix ans de ma vie à qui pourrait pénétrer jusqu’à Ascanio, lui parler et me rapporter le secret au moyen duquel je ferais plier cette altière duchesse. » Et comme
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nous l’avons dit, il s’était, contre son habitude, mis à réfléchir. Le résultat de ses réflexions fut qu’il fallait pénétrer dans le Châtelet. Une fois là, il finirait bien par arriver jusqu’à Ascanio.
Mais c’était inutilement que Benvenuto avait tenté d’y entrer comme visiteur ; et certes, Jacques Aubry n’eut pas même l’orgueilleuse idée de tenter une chose dans laquelle le maître avait échoué. Mais, s’il était impossible d’y pénétrer comme visiteur, il devait être on ne peut plus facile, du moins le basochien le croyait, d’y entrer comme prisonnier : il y entrerait donc à ce titre ; puis, lorsqu’il aurait vu Ascanio, lorsque Ascanio lui aurait tout confié, lorsqu’il n’aurait plus rien à faire au Châtelet, il en sortirait et s’en irait à Benvenuto Cellini, riche du secret sauveur, non pour réclamer les dix ans de sa vie qu’il avait offerts, mais pour lui confesser son crime et lui demander son pardon.
Enchanté de la richesse de son imagination et orgueilleux de l’étendue de son dévouement, il s’achemina vers le Châtelet.
– Voyons, ruminait Jacques Aubry tout en
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marchant d’un pas délibéré vers la prison objet de tous ses désirs ; voyons, pour ne point faire de nouvelles sottises, tâchons de nous mettre au courant de la situation, ce qui ne me paraît pas facile, attendu que toute cette histoire me paraît aussi embrouillée que le fil de Gervaise quand elle me le donne à tenir et que je veux l’embrasser. Voyons, remémorons-nous toutes choses. Ascanio aimait Colombe, la fille du prévôt, bien. Comme le prévôt voulait la marier au comte d’Orbec, Ascanio l’a enlevée, fort bien ; puis, une fois enlevée, ne sachant que faire de la gentille enfant, il l’a cachée dans la tête du dieu Mars, optime. La cachette était, ma foi ! merveilleuse, et il ne fallait rien moins qu’un animal... enfin passons : je me retrouverai après. Alors il paraîtrait que sur mes indices le prévôt a remis la main sur sa fille et fait emprisonner Ascanio. Double brute que je suis ! Oui, mais c’est là que l’écheveau s’embrouille. Que vient faire la duchesse d’Étampes dans tout cela ? Elle déteste Colombe, que tout le monde aime. Pourquoi ? Ah ! j’y suis. Certaines railleries des compagnons, l’embarras d’Ascanio quand on lui
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parlait de la duchesse... madame d’Étampes en tient pour Ascanio, et tout naturellement abomine sa rivale. Jacques, mon ami, tu es un grand misérable, mais tu es un gaillard bien intelligent. Ah ! oui ; mais maintenant comment Ascanio a-t-il entre les mains de quoi perdre la duchesse ? Comment le roi va-t-il et vient-il dans toute cette bagarre avec une nommée Stéphana ? Comment Benvenuto invoque-t-il à tout moment Jupiter, ce qui est une invocation un peu païenne pour un catholique ? Au diable ! si j’y vois goutte. Mais il n’est pas absolument besoin que je comprenne. C’est dans le cachot d’Ascanio qu’est la lumière : l’essentiel est donc de me faire jeter dans ce cachot. Je combinerai le reste ensuite.
Ce disant, Jacques Aubry, arrivé au terme de son chemin, frappait un coup véhément à la porte du Châtelet. Le guichet s’ouvrit, et une voix rude lui demanda ce qu’il voulait ; c’était celle du geôlier.
– Je veux un cachot dans votre prison, répondit Aubry d’une voix sombre.
– Un cachot ! fit le geôlier étonné.
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– Oui, un cachot, le plus noir et le plus profond ; ce sera encore mieux que je ne le mérite.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que je suis un grand criminel.
– Et quel crime avez-vous commis ?
– Ah ! au fait, quel crime ai-je commis ? se demanda Jacques, qui n’avait pas pensé à se préparer un crime convenable : puis comme, malgré les compliments qu’il s’était adressés un instant auparavant, la rapidité de l’imagination n’était pas son côté brillant, quel crime ? répéta-t-il.
– Oui, quel crime ? reprit le geôlier.
– Devinez, dit Jacques. Puis il ajouta à part lui : Ce gaillard-là doit mieux se connaître en crimes que moi, il va me faire une liste et je choisirai.
– Avez-vous assassiné ? demanda le geôlier.
– Ah çà ! dites donc, s’écria l’écolier, dont la conscience se révoltait à l’idée de passer pour un meurtrier, pour qui me prenez-vous, l’ami ?
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– Avez-vous volé ? continua le geôlier.
– Volé ? ah ! par exemple.
– Mais qu’avez-vous donc fait alors ? s’écria le geôlier impatienté. Ce n’est pas le tout de se donner comme criminel, il faut encore dire quel crime on a commis.
– Mais quand je vous dis que je suis un scélérat, que je suis un misérable, quand je vous dis que j’ai mérité la roue, que j’ai mérité le gibet !
– Le crime ? le crime ? demanda impassiblement le geôlier.
– Le crime ? Eh bien ! j’ai trahi l’amitié.
– Ce n’est pas un crime cela, dit le geôlier. – Bonsoir. – Et il referma la porte.
– Ce n’est pas un crime, cela ? ce n’est pas un crime ? Eh ! qu’est-ce donc ?
Et Jacques Aubry empoigna le marteau à pleines mains et se remit à frapper de plus belle.
– Mais qu’y a-t-il donc encore ? interrompit dans l’intérieur du Châtelet la voix d’un tiers qui
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survint.
– C’est un fou qui veut entrer au Châtelet, dit le guichetier.
– Alors, si c’est un fou, sa place n’est point au Châtelet, mais à l’hôpital.
– À l’hôpital ! s’écria Jacques Aubry en s’enfuyant à toutes jambes ; à l’hôpital ! peste ! ce n’est point là mon affaire. C’est au Châtelet que je veux entrer, et non à l’hôpital ! d’ailleurs, ce sont les mendiants et les gueux qu’on met à l’hôpital, et non pas les gens qui, comme moi, ont trente sous parisis dans leur poche. À l’hôpital ! mais a-t-on vu ce misérable guichetier qui prétend que trahir son ami n’est pas un crime ! Ainsi, pour avoir l’honneur d’être admis en prison, il faut avoir ou assassiné ou volé. Mais j’y pense... pourquoi n’aurais-je pas séduit quelque jeune fille ? Ce n’est pas déshonorant. Oui, mais quelle jeune fille ? Gervaise ?... Et malgré sa préoccupation, l’écolier se mit à rire aux éclats. Eh bien ! après tout, dit-il, cela n’est pas, mais cela aurait pu être. Allons ! allons ! voilà mon crime tout trouvé : j’ai séduit Gervaise.
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Et Jacques Aubry prit sa course vers la maison de la jeune ouvrière, monta tout courant les soixante marches qui conduisaient à son logement, et sauta de plain bond au milieu de la chambre, où dans son négligé coquet la charmante grisette, un fer à la main, repassait ses guimpes.
– Ah ! fit Gervaise en poussant un joli petit cri. Ah ! monsieur, que vous m’avez fait peur !
– Gervaise, ma chère Gervaise, s’écria Jacques Aubry en s’avançant vers sa maîtresse les bras ouverts ; il faut me sauver la vie, mon enfant.
– Un instant, un instant, dit Gervaise en se servant de son fer comme d’un bouclier ; que voulez-vous, monsieur le coureur ? il y a trois jours qu’on ne vous a vu.
– J’ai tort, Gervaise, je suis un malheureux. Mais la preuve que je t’aime, c’est que, dans ma détresse, c’est vers toi que j’accours. Je te le répète, Gervaise, il faut me sauver la vie.
– Oui, je comprends, vous vous serez grisé dans quelque cabaret où vous aurez eu dispute.
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On vous poursuit, on veut vous mettre en prison, et vous venez prier la pauvre Gervaise de vous donner l’hospitalité. Allez en prison, monsieur, allez en prison, et laissez-moi tranquille.
– Et voilà justement tout ce que je demande, ma petite Gervaise, c’est d’aller en prison, mais ces misérables-là refusent de m’y mettre.
– Oh ! mon Dieu ! Jacques, dit la jeune fille avec un mouvement plein de tendre compassion, es-tu fou ?
– Voilà : ils disent que je suis fou, et ils veulent m’envoyer à l’hôpital, tandis que c’est au Châtelet que je veux aller, moi !
– Tu veux aller au Châtelet ? et pourquoi faire, Aubry ? c’est une affreuse prison que le Châtelet. On dit qu’une fois qu’on y est entré, on ne sait plus quand on en sort.
– Il faut pourtant que j’y entre ; il le faut pourtant ! s’écria l’écolier. Il n’y a que ce moyen de le sauver.
– De sauver qui ?
– De sauver Ascanio.
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– Qui, Ascanio ? ce beau jeune homme, l’élève de votre ami Benvenuto ?
– Lui-même, Gervaise. Il est au Châtelet, et au Châtelet par ma faute.
– Grand Dieu !
– De sorte que, dit Jacques, il faut que je le rejoigne, il faut que je le sauve.
– Et pourquoi est-il au Châtelet ?
– Parce qu’il aimait la fille du prévôt et qu’il l’a séduite.
– Pauvre jeune homme ! Comment, on met en prison pour cela ?
– Oui, Gervaise. Maintenant tu comprends : il la tenait cachée ; moi je découvre la cachette, et comme un niais, comme un misérable, comme un infâme, je raconte la chose à tout le monde.
– Excepté à moi ! s’écria Gervaise. Je vous reconnais bien là !
– Je ne te l’ai pas racontée, Gervaise ?
– Vous ne m’en avez pas dit un mot. C’est pour les autres que vous êtes bavard ; mais pas
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pour moi. Quand vous venez ici, c’est pour m’embrasser, pour boire ou pour dormir ; jamais pour causer. Apprenez, monsieur, qu’une femme aime à causer.
– Eh bien ! que faisons-nous donc dans ce moment-ci, ma petite Gervaise ? dit Jacques ; nous causons, ce me semble.
– Oui, parce que vous avez besoin de moi.
– Il est vrai que tu pourrais me rendre un grand service.
– Et lequel ?
– Tu pourrais dire que je t’ai séduite.
– Mais sans doute, mauvais sujet, vous m’avez séduite.
– Moi ! s’écria Jacques Aubry étonné. Moi, Gervaise, je t’ai séduite ?
– Hélas ! oui, c’est le mot ; séduite, monsieur, indignement séduite par vos belles paroles, par vos fausses promesses.
– Par mes belles paroles, par mes fausses promesses ?
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– Oui. Ne me disiez-vous pas que j’étais la plus jolie fille du quartier Saint-Germain-des-Prés ?
– Cela, je te le dis encore.
– Ne disiez-vous pas que si je ne vous aimais pas, vous alliez mourir d’amour ?
– Tu crois que je disais cela ? C’est drôle, je ne m’en souviens pas.
– Tandis que si au contraire je vous aimais, vous m’épouseriez ?
– Gervaise, je n’ai pas dit cela. Jamais !
– Vous l’avez dit, monsieur.
– Jamais, jamais, jamais, Gervaise. Mon père m’a fait faire un serment comme Amilcar à Annibal.
– Lequel ?
– Il m’a fait jurer de mourir garçon, comme lui.
– Oh ! s’écria Gervaise en appelant, avec cette merveilleuse facilité que les femmes ont à pleurer, les larmes au secours de ses paroles ; ah !
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voilà comme ils sont tous ; les promesses ne leur coûtent rien, et puis quand la pauvre fille est séduite, ils ne se souviennent plus de ce qu’ils ont promis. Aussi, je le jure à mon tour, ce sera la dernière fois que je m’y laisserai prendre.
– Et tu feras bien, Gervaise, dit l’écolier.
– Lorsqu’on pense, s’écria la grisette, qu’il y a des lois pour les larronneurs, les coupeurs de bourses et les tire-laines, et qu’il n’y en a pas contre les mauvais sujets qui perdent les pauvres filles.
– Il y en a, Gervaise, dit Jacques Aubry.
– Il y en a ? reprit Gervaise.
– Sans doute, puisque tu vois qu’on a envoyé ce pauvre Ascanio au Châtelet pour avoir séduit Colombe.
– Et l’on a bien fait, répondit Gervaise, à qui la perte de son honneur ne s’était jamais présentée d’une façon aussi sensible que depuis qu’elle était aussi bien convaincue que Jacques Aubry était décidé à ne pas lui rendre son nom en compensation. Oui, l’on a bien fait, et je voudrais
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que vous fussiez avec lui au Châtelet.
– Eh ! mon Dieu ! c’est tout ce que je demande aussi, s’écria l’écolier, et comme je te l’ai dit, ma petite Gervaise je compte sur toi pour cela.
– Vous comptez sur moi ?
– Oui.
– Riez, ingrat.
– Je ne ris pas, Gervaise. Je dis que si tu avais le courage...
– Quel courage ?
– De m’accuser devant le juge.
– De quoi ?
– De t’avoir séduite ; mais tu n’oseras jamais.
– Comment, je n’oserai pas, s’écria Gervaise outrée, je n’oserai pas dire la vérité !
– Songe donc qu’il faut faire serment, Gervaise.
– Je le ferai.
– Tu feras serment que je t’ai séduite, moi ?
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– Oui, oui, cent fois oui !
– Alors tout va bien, dit l’écolier joyeux. Moi, écoute donc, j’avais peur ; un serment est une chose grave.
– Oui, serment à l’instant même, et je vous enverrai au Châtelet, monsieur.
– Bon !
– Et vous retrouverez là votre Ascanio.
– À merveille !
– Et vous aurez tout le temps de faire pénitence ensemble.
– C’est tout ce que je demande.
– Où est le lieutenant criminel ?
– Au Palais de Justice.
– J’y cours.
– Courons-y ensemble, Gervaise.
– Oui, ensemble ; de cette façon, la punition ne se fera pas attendre.
– Prends mon bras, Gervaise, dit l’écolier.
– Venez, monsieur, dit la grisette.
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Et tous deux s’acheminèrent vers le Palais de Justice du même pas qu’ils avaient l’habitude de s’en aller, le dimanche, au Pré-aux-Clercs ou à la butte Montmartre.
Cependant, à mesure qu’ils avançaient vers le temple de Thémis, comme Jacques Aubry appelait poétiquement le monument en question, la marche de Gervaise se ralentissait sensiblement ; arrivée au bas de l’escalier, elle eut quelque peine à en franchir les marches ; enfin, à la porte du lieutenant criminel, les jambes lui manquèrent tout à fait, et l’écolier la sentit peser de tout son poids à son bras.
– Eh bien ! Gervaise, lui dit-il, est-ce que le courage te manque ?
– Non, dit Gervaise ; mais c’est que c’est bien intimidant un lieutenant criminel.
– C’est un homme comme un autre, pardieu !
– Oui, mais il faudra lui raconter des choses...
– Eh bien ! tu les raconteras.
– Mais il faudra jurer.
– Tu jureras.
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– Jacques, demanda Gervaise, es-tu bien sûr de m’avoir séduite ?
– Pardieu ! si j’en suis sûr, dit Jacques ; d’ailleurs ne me le répétais-tu pas tout à l’heure toi-même ?
– Oui, c’est vrai ; mais c’est singulier, il me semble que je ne vois plus les choses tout à fait de la même façon ici que je les voyais tout à l’heure.
– Allons, dit Jacques, voilà que tu faiblis ; je le savais bien.
– Jacques, mon ami, s’écria Gervaise, ramène-moi à la maison.
– Gervaise, Gervaise, dit l’écolier, ce n’était pas cela que tu m’avais promis.
– Jacques, je ne te ferai plus de reproches, je ne te parlerai plus de rien. Je t’ai aimé parce que tu me plaisais, voilà tout.
– Allons, dit l’écolier, voilà ce que je craignais ; mais il est trop tard.
– Comment, trop tard ?
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– Tu es venue ici pour m’accuser, tu m’accuseras.
– Jamais, Jacques, jamais ; tu ne m’as pas séduite, Jacques ; c’est moi qui ai été coquette.
– Allons, bien ! s’écria l’écolier.
– D’ailleurs, ajouta Gervaise en baissant les yeux, on n’est séduite qu’une fois.
– Comment, qu’une fois ?
– Oui, la première fois qu’on aime.
– Eh bien ! toi qui m’avais fait croire que tu n’avais jamais aimé !
– Jacques, ramène-moi à la maison.
– Oh ! çà, non ! dit Jacques exaspéré et du refus de Gervaise et du motif sur lequel elle l’appuyait : non ! non ! non ! Et il frappa à la porte du juge.
– Que fais-tu ? s’écria Gervaise.
– Tu le vois bien : je frappe.
– Entrez ! cria une voix nasillarde.
– Je ne veux pas entrer, dit Gervaise, faisant
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tous ses efforts pour dégager son bras de celui de l’écolier. Je n’entrerai pas.
– Entrez, répéta une seconde fois la même voix, mais avec un accent plus prononcé.
– Jacques, je crie, j’appelle, dit Gervaise.
– Mais entrez donc ! dit une troisième fois la voix plus rapprochée, et en même temps la porte s’ouvrit.
– Eh bien ! que voulez-vous ? dit un grand homme maigre vêtu de noir dont la seule vue fit trembler Gervaise de la tête aux pieds.
– C’est, dit Jacques Aubry, c’est mademoiselle qui vient porter plainte contre un mauvais sujet qui l’a séduite.
Et il poussa Gervaise dans la chambre noire, sale, hideuse, qui servait de vestibule au cabinet du lieutenant criminel. En même temps comme par un ressort la porte se referma.
Gervaise jeta un faible cri, moitié d’effroi, moitié de surprise, et alla s’asseoir ou plutôt alla tomber sur un escabeau adossé à la muraille.
Quant à Jacques Aubry, de peur que la jeune
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fille ne le rappelât ou ne courût après lui, il s’enfuit par des corridors connus des écoliers, des basochiens et des plaideurs seulement, jusque dans la cour de la Sainte-Chapelle, puis de là il gagna plus tranquillement le pont Saint-Michel, par lequel il fallait absolument que Gervaise repassât.
Une demi-heure après il la vit reparaître.
– Eh bien ! lui dit-il en courant au-devant d’elle, comment cela s’est-il passé ?
– Hélas ! dit Gervaise, vous m’avez fait faire un bien gros mensonge ; mais j’espère que Dieu me le pardonnera en faveur de l’intention.
– Je le prends sur moi, dit Aubry. – Voyons, comment cela s’est-il passé ?
– Est-ce que j’en sais quelque chose, dit Gervaise ; j’étais si honteuse qu’à peine si je me rappelle ce dont il a été question. Tout ce que je sais, c’est que M. le lieutenant criminel m’a interrogée, et qu’à ses questions j’ai répondu tantôt oui, tantôt non ; seulement je ne suis pas bien sûre d’avoir répondu comme il faut.
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– La malheureuse ! s’écria Jacques Aubry, vous verrez qu’elle se sera accusée de m’avoir séduit.
– Oh non ! dit Gervaise, je ne crois point que cela ait été jusque-là.
– Et ont-ils mon adresse, au moins, pour qu’ils puissent m’assigner ? demanda l’écolier.
– Oui, murmura Gervaise, je la leur ai donnée.
– Allons, c’est bien, dit Aubry, et maintenant espérons que Dieu fera le reste.
Et après avoir reconduit chez elle et consolé de son mieux Gervaise de la fausse déposition qu’elle avait été obligée de faire, Jacques Aubry se retira chez lui plein de foi dans la Providence.
En effet, soit que la Providence s’en fût mêlée, soit que le hasard eût tout fait, Jacques Aubry trouva le lendemain matin une assignation qui le citait à comparoir le jour même devant le lieutenant criminel.
Cette assignation comblait les plus chers désirs de Jacques Aubry, et cependant, tant la justice est chose respectable, il sentit, en lisant
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cette assignation, un frisson courir dans ses veines. Mais, hâtons-nous de le dire, la certitude de revoir Ascanio, le désir de sauver l’ami qu’il avait perdu, chassèrent bien vite loin de notre écolier ce petit mouvement de faiblesse.
La citation portait l’heure de midi, il n’était que neuf heures du matin ; il courut chez Gervaise, qu’il trouva non moins agitée que la veille.
– Eh bien ? demanda-t-elle.
– Eh bien ! dit Jacques Aubry triomphant et en montrant le papier couvert d’hiéroglyphes qu’il tenait à la main : Voilà.
– Pour quelle heure ?
– Pour midi. C’est tout ce que j’en ai pu lire.
– Alors vous ne savez pas de quoi vous êtes accusé ?
– Mais de t’avoir séduite, ma petite Gervaise, je présume.
– Vous n’oublierez pas que c’est vous qui l’avez exigé ?
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– Comment donc, je suis prêt à te signer d’avance que tu t’y refusais complètement.
– Alors, vous ne m’en voudrez pas de vous avoir obéi ?
– Au contraire, je t’en serai on ne peut plus reconnaissant.
– Quelque chose qu’il arrive ?
– Quelque chose qu’il arrive.
– D’ailleurs, si j’ai dit tout cela, c’est que j’y étais forcée.
– Sans doute.
– Et si dans mon trouble j’avais dit autre chose que ce que je voulais dire, vous me pardonneriez ?
– Non seulement je te pardonnerais, ma chère, ma divine Gervaise, mais je te le pardonne d’avance.
– Ah ! dit Gervaise en soupirant, ah ! mauvais sujet, c’est avec ces paroles-là que vous m’avez perdue !
On voit bien que décidément Gervaise avait
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été séduite.
Ce ne fut qu’à midi moins un quart que Jacques Aubry se souvint qu’il était assigné pour midi. Il prit congé de Gervaise, et comme la distance était longue, il s’en alla tout courant. Midi sonnait comme il frappait à la porte du lieutenant criminel.
– Entrez ! cria la même voix nasillarde.
Cette invitation n’eut pas besoin d’être répétée, et Jacques Aubry, le sourire aux lèvres, le nez au vent et le bonnet sur l’oreille, entra chez le grand homme noir.
– Comment vous nommez-vous ? demanda celui-ci.
– Jacques Aubry, répondit l’écolier.
– Qu’êtes-vous ?
– Basochien.
– Que faites-vous ?
– Je séduis les jeunes filles.
– Ah ! c’est contre vous qu’une plainte a été portée hier par... par...
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– Par Gervaise-Perrette Popinot.
– C’est bien, asseyez-vous là, et attendez votre tour.
Jacques s’assit, comme l’homme noir lui disait de le faire, et attendit.
Cinq ou six personnes, de visage, d’âge et de sexe différents, attendaient comme lui, et comme elles étaient arrivées avant lui, elles passèrent naturellement avant lui. Seulement les unes sortaient seules, et c’étaient sans doute celles contre lesquelles il ne s’était pas trouvé de charges suffisantes, tandis que les autres sortaient accompagnées, ou d’un exempt ou de deux gardes de la prévôté. Jacques Aubry ambitionnait fort la fortune de celles-là, car on les conduisait au Châtelet, où il avait lui si grand désir d’entrer.
Enfin on appela Jacques Aubry, écolier.
Jacques Aubry se leva aussitôt et s’élança dans le cabinet du lieutenant criminel d’un air aussi joyeux que s’il se fût agi pour lui de la partie de plaisir la plus agréable.
Il y avait deux hommes dans le cabinet du
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lieutenant criminel : l’un plus grand, plus noir, plus sec et plus maigre encore que celui de l’antichambre, ce que Jacques Aubry eût, cinq minutes avant, regardé comme impossible : c’était le greffier ; l’autre, gros, gras, petit, rond, à l’œil joyeux, à la bouche souriante, à la physionomie joviale : c’était le lieutenant criminel.
Le sourire d’Aubry et le sien se croisèrent, et l’écolier fut tout prêt à donner une poignée de main au juge, tant il se sentait de sympathie pour cet honorable magistrat.
– Hé, hé, hé !... fit le lieutenant criminel en regardant le basochien.
– Ma foi ! oui, messire, répondit l’écolier.
– Vous m’avez en effet l’air d’un gaillard, reprit le magistrat ; voyons, monsieur le drôle, prenez une chaise et asseyez-vous.
Jacques Aubry prit une chaise, s’assit, croisa une jambe sur l’autre, et se dandina joyeusement.
– Ah ! fit le lieutenant criminel en se frottant les mains. Voyons, monsieur le greffier, voyons
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la déposition de la plaignante.
Le greffier se leva, et grâce à sa longue taille, il atteignit en décrivant une demi-courbe l’autre côté de la table, où, parmi une masse d’écritures, il prit le dossier relatif à Jacques Aubry.
– Voilà, dit le greffier.
– Voyons, qui est-ce qui se plaint ? demanda le lieutenant criminel.
– Gervaise-Perrette Popinot, dit le greffier.
– C’est cela, fit l’écolier en hochant la tête de haut en bas, c’est cela même.
– Mineure, dit le greffier, âgée de dix-neuf ans.
– Oh ! oh ! mineure ! s’exclama Aubry.
– Ainsi qu’il appert de sa déclaration.
– Pauvre Gervaise ! murmura Aubry ; elle avait bien raison de dire qu’elle était si fort troublée qu’elle ne savait pas ce qu’elle répondait ; elle m’a avoué à moi vingt-deux ans. Enfin, va pour dix-neuf ans.
– Ainsi, dit le lieutenant criminel, ainsi, mon
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gaillard, vous êtes accusé d’avoir séduit une fille mineure. Hé, hé, hé !
– Hé, hé, hé ! fit Aubry partageant l’hilarité du juge.
– Avec circonstances aggravantes, continua le greffier, jetant son timbre glapissant au milieu des deux voix enjouées du magistrat et de l’écolier.
– Avec circonstances aggravantes, répéta le juge.
– Diable ! fit Jacques Aubry, je serais bien aise de connaître les circonstances aggravantes.
– Comme la plaignante restait insensible depuis six mois à toutes les prières, à toutes les séductions de l’accusé...
– Depuis six mois, reprit Jacques, pardon, monsieur le greffier, je crois qu’il y a erreur.
– Depuis six mois, monsieur, c’est écrit ! reprit l’homme noir, d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
– Allons ! va pour six mois, répondit Jacques Aubry ; mais en vérité Gervaise avait bien raison
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de dire...
– Ledit Jacques Aubry, exaspéré par son indifférence, la menaça...
– Oh ! oh ! s’exclama Jacques.
– Oh ! oh ! reprit le juge.
– Mais, continua le greffier, ladite Gervaise-Perrette Popinot fit si bonne et si courageuse contenance que l’audacieux demanda pardon en faveur de son repentir.
– Ah ! ah ! murmura Aubry.
– Ah ! ah ! fit le lieutenant criminel.
– Pauvre Gervaise ! continua l’écolier, se parlant à lui-même et haussant les épaules ; où donc avait-elle la tête ?
– Mais, reprit le greffier, ce repentir n’était que simulé ; malheureusement la plaignante, dans son innocence et dans sa candeur, se laissa prendre à ce repentir, et un soir qu’elle avait eu l’imprudence d’accepter une collation que lui avait offerte l’accusé, ledit Jacques Aubry mêla dans son eau...
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– Dans son eau ? interrompit l’écolier.
– La plaignante a déclaré ne jamais boire de vin, continua le greffier. Ledit Jacques Aubry mêla dans son eau une boisson enivrante.
– Dites donc ! monsieur le greffier, s’écria le basochien, que diable lisez-vous donc là ?
– La déposition de la plaignante.
– Impossible ! reprit Jacques.
– C’est écrit ? demanda le lieutenant criminel.
– C’est écrit, reprit le greffier.
– Continuez.
– Au fait, dit à part lui Jacques Aubry, plus je serai coupable, plus je serai sûr d’aller rejoindre Ascanio au Châtelet. Va pour l’enivrement. Continuez, monsieur le greffier.
– Vous avouez donc ? demanda le juge.
– J’avoue, dit l’écolier.
– Ah ! pendard ! fit le lieutenant criminel en éclatant de rire et en se frottant les mains.
– De sorte, continua le greffier, que la pauvre
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Gervaise n’ayant plus sa raison, finit par avouer à son séducteur qu’elle l’aimait.
– Ah ! fit Jacques.
– Heureux coquin ! murmura le lieutenant criminel, dont les petits yeux étincelaient.
– Mais ! s’écria Jacques Aubry ; mais, c’est qu’il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela !
– Vous niez ?
– Parfaitement.
– Écrivez, dit le lieutenant criminel, que l’accusé affirme n’être coupable d’aucun des griefs qui lui sont imputés.
– Un instant ! un instant ! s’écria l’écolier, qui songeait en lui-même que s’il niait sa culpabilité on ne l’enverrait pas en prison.
– Alors, vous ne niez pas complètement ? reprit le juge.
– J’avoue qu’il y a quelque chose de vrai, non pas dans la forme, mais dans le fond.
– Oh ! puisque vous avez avoué le breuvage enivrant, dit le juge, vous pouvez bien avouer les
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suites.
– Au fait, reprit Jacques, puisque j’ai avoué le breuvage enivrant, j’avoue, monsieur le greffier, j’avoue... Mais en vérité, continua-t-il bas, Gervaise avait bien raison de dire...
– Mais ce n’est pas tout... interrompit le greffier..
– Comment ! ce n’est pas tout ?
– Le crime dont l’accusé s’était rendu coupable à l’égard de la fille Gervaise eut des suites terribles. La malheureuse Gervaise s’aperçut qu’elle était mère.
– Ah ! pour cette fois, s’écria Jacques, c’est trop fort !
– Vous niez la paternité ? demanda le juge.
– Non seulement je nie la paternité, mais je nie la grossesse.
– Écrivez, dit le juge, que l’accusé, niant non seulement la paternité mais encore la grossesse, il sera fait une enquête sur ce point.
– Un instant, un instant, s’écria Aubry,
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comprenant que si Gervaise était convaincue de mensonge sur un seul point tout l’échafaudage s’écroulait ; un instant, Gervaise a-t-elle bien dit ce que monsieur le greffier vient de nous lire ?
– Elle l’a dit mot à mot, répondit le greffier.
– Alors si elle l’a dit, continua Aubry, si elle l’a dit... eh bien !...
– Eh bien ? demanda le lieutenant criminel.
– Eh bien ! cela doit être.
– Écrivez que l’accusé se reconnaît coupable sur tous les chefs d’accusation.
Le greffier écrivit.
– Pardieu ! se dit en lui-même l’écolier, si Ascanio mérite huit jours de Châtelet pour avoir purement et simplement fait la cour à Colombe, moi qui ai trompé Gervaise, moi qui l’ai enivrée, moi qui l’ai séduite, je puis compter sur trois mois d’incarcération au moins. Mais, ma foi ! je voulais être sûr de mon fait. Au reste, j’en ferai compliment à Gervaise. Peste ! elle ne s’est pas abîmée, et Jeanne d’Arc était bien peu de chose auprès d’elle.
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– Ainsi, interrompit le juge, vous avouez tous les crimes dont vous êtes accusé ?
– Je les avoue, messire, répondit Jacques sans hésiter, je les avoue ; ceux-là et d’autres encore si vous voulez. Je suis un grand coupable, monsieur le lieutenant criminel, ne me ménagez donc point.
– Impudent coquin ! murmura le juge du ton dont un oncle de comédie parle à son neveu : impudent coquin, va !
Alors il abaissa sa grosse tête ronde, bouffie et vermeille, sur sa poitrine, et se mit à réfléchir profondément ; puis après quelques minutes de méditation :
– Attendu, dit-il en relevant la tête et en levant l’index de la main droite, attendu, écrivez, monsieur le greffier, attendu que le nommé Jacques Aubry, écolier-clerc de la basoche, a déclaré avoir séduit la fille Gervaise-Perrette Popinot par de belles promesses et par de faux semblants d’amour, condamnons ledit Jacques Aubry à vingt sous parisis d’amende, à prendre soin de l’enfant, si c’est un enfant mâle, et aux dépens.
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– Et la prison ? s’écria Aubry.
– Comment, la prison ? demanda le juge.
– Sans doute, la prison. Est-ce que vous ne me condamnez pas à la prison, par hasard ?
– Non.
– Vous n’allez pas me faire conduire au Châtelet comme Ascanio ?
– Qu’est-ce que c’est qu’Ascanio ?
– Ascanio est un élève de maître Benvenuto Cellini.
– Qu’a-t-il fait cet élève ?
– Il a séduit une jeune fille.
– Quelle jeune fille ?
– Mademoiselle Colombe d’Estourville, fille du prévôt de Paris.
– Eh bien ?
– Eh bien ! je dis que c’est une injustice, puisque nous avons commis tous les deux le même crime, de faire une différence dans le châtiment. Comment ! vous l’envoyez en prison,
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lui, et moi, vous me condamnez à vingt sous parisis d’amende ! Mais il n’y a donc plus de justice dans ce monde ?
– Au contraire, répondit le juge, c’est parce qu’il y a une justice, et une justice bien entendue, que cela a été décidé ainsi.
– Comment ?
– Sans doute ; il y a honneur et honneur, mon jeune drôle ; l’honneur d’une demoiselle noble est estimé à la prison ; l’honneur d’une grisette vaut vingt sous parisis. Si vous vouliez aller au Châtelet, il fallait vous adresser à une duchesse, et alors cela allait tout seul.
– Mais c’est affreux ! immoral ! abominable ! s’écria l’écolier.
– Mon cher ami, dit le juge, payez votre amende, et allez-vous-en.
– Je ne paierai pas mon amende et je ne veux pas m’en aller.
– Alors, je vais appeler deux hoquetons et vous faire conduire en prison jusqu’à ce que vous ayez payé.
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– C’est ce que je demande.
Le juge appela deux gardes.
– Conduisez ce drôle-là aux Grands-Carmes.
– Aux Grands-Carmes ! s’écria Jacques, et pourquoi pas au Châtelet ?
– Parce que le Châtelet n’est pas prison pour dettes, entendez-vous, mon ami ; parce que le Châtelet est forteresse royale, et qu’il faut avoir commis quelque bon gros crime pour y entrer. Au Châtelet ! Ah ! bien oui, mon petit monsieur ; on vous en donnera du Châtelet, attendez !
– Un instant, un instant, dit Jacques Aubry, un instant.
– Quoi ?
– Du moment où ce n’est pas au Châtelet que vous me conduisez, je paie.
– Alors, si vous payez, il n’y a rien à dire. Allez, messieurs les gardes, allez, le jeune homme paye.
Les deux hoquetons sortirent, et Jacques Aubry tira de son escarcelle vingt sous parisis,
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qu’il aligna sur le bureau du juge.
– Voyez si le compte y est, dit le lieutenant criminel.
Le greffier se leva alors et, pour accomplir l’ordre donné, se cambra en demi-courbe, embrassant dans le cercle que décrivait son corps, qui semblait posséder le privilège de s’allonger indéfiniment, sa table et les papiers qui étaient dessus ; ainsi posé, les pieds à terre, les deux mains sur le bureau du juge, il avait l’air d’un sombre arc-en-ciel.
– Le compte y est, dit-il.
– Alors retirez-vous, mon jeune drôle, dit le lieutenant criminel, et faites place à d’autres ; la justice ne peut pas ne s’occuper que de vous : allez.
Jacques Aubry vit bien qu’il n’y avait rien à faire, et se retira désespéré.
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XXXII
Où Jacques Aubry s’élève à des
proportions épiques
– Ah ! par exemple, se disait l’écolier en sortant du Palais de Justice et en suivant machinalement le pont aux Moulins, qui conduisait presque en face du Châtelet ; ah ! par exemple, je suis curieux de savoir ce que dira Gervaise quand elle saura que son honneur a été estimé vingt sous parisis ! Elle dira que j’ai été indiscret, que j’ai fait des révélations, et elle m’arrachera les yeux. Mais qu’est-ce que je vois donc là ?
Ce que voyait l’écolier, c’était un page de ce seigneur si aimable auquel il avait pris l’habitude de confier ses secrets et qu’il regardait comme son plus tendre ami. L’enfant était adossé au parapet de la rivière et s’amusait à jongler avec
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des cailloux.
– Ah ! pardieu ! fit l’écolier, voilà qui tombe à merveille. Mon ami, dont je ne sais pas le nom et qui me paraît on ne peut mieux en cour, aura peut-être bien l’influence de me faire mettre en prison, lui, c’est la Providence qui m’envoie son page pour me dire où je puis le trouver, attendu que je ne sais ni son nom ni son adresse.
Et pour profiter de ce qu’il regardait comme une gracieuseté de la Providence à son égard, Jacques Aubry s’avança vers le jeune page, qui, le reconnaissant à son tour, laissa successivement retomber ses trois cailloux dans la même main, en croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche, et attendit l’écolier avec cet air narquois qui est le caractère particulier de la corporation dont il avait l’honneur de faire partie.
– Bonjour, monsieur le page, s’écria Aubry du plus loin qu’il crut que le jeune homme pouvait l’entendre.
– Bonjour, seigneur écolier, répondit l’enfant ; que faites-vous dans le quartier ?
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– Ma foi ! s’il faut vous le dire, je cherchais une chose que je crois avoir trouvée, puisque vous voilà ; je cherchais l’adresse de mon excellent ami, le comte... le baron... le vicomte... l’adresse de votre maître.
– Désirez-vous donc le voir ? demanda le page.
– À l’instant même, si c’est possible.
– Alors vous allez être servi à souhait, car il est entré chez le prévôt.
– Au Châtelet ?
– Oui, et il va en sortir.
– Il est bien heureux d’entrer au Châtelet comme il veut ; mais il est donc lié avec messire Robert d’Estourville, mon ami le vicomte... le comte... le baron...
– Le vicomte...
– Mon ami le vicomte... de... dites-moi donc, continua Aubry, désirant profiter de la circonstance pour connaître enfin le nom de son ami ; le vicomte de...
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– Le vicomte de Mar...
– Ah ! s’écria l’écolier en voyant celui qu’il attendait paraître à la porte et sans laisser achever le page. Ah ! cher vicomte, vous voilà donc. C’est vous, je vous cherche, je vous attends.
– Bonjour, dit Marmagne, évidemment contrarié de la rencontre. Bonjour, mon cher. Je voudrais causer avec vous ; mais malheureusement, je suis pressé. Ainsi donc, adieu.
– Un instant, un instant, s’écria Jacques Aubry en se cramponnant au bras de son compagnon ; un instant, vous ne vous en irez pas comme cela, diable ! D’abord, j’ai un immense service à vous demander.
– Vous ?
– Oui, moi : et la loi du ciel, vous le savez, est qu’entre amis il faut s’aider.
– Entre amis ?
– Sans doute ; n’êtes-vous pas mon ami ? car qu’est-ce qui constitue l’amitié ? la confiance ; or, je suis plein de confiance en vous : je vous
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raconte toutes mes affaires et même celles des autres.
– Avez-vous jamais eu à vous en repentir ?
– Jamais, vis-à-vis de vous du moins ; mais il n’en est pas ainsi vis-à-vis de tout le monde. Il y a dans Paris un homme que je cherche et qu’avec l’aide de Dieu je rencontrerai un jour.
– Mon cher, interrompit Marmagne, qui se douta bien quel homme cherchait Aubry, je vous ai dit que j’étais fort pressé.
– Mais attendez donc, puisque je vous dis que vous pouvez me rendre un service...
– Alors, parlez vite.
– Vous êtes bien en cour, n’est-ce pas ?
– Mais, mes amis le disent.
– Vous avez quelque crédit, alors ?
– Mes ennemis pourraient s’en apercevoir.
– Eh bien ! mon cher comte, mon cher baron... mon cher...
– Vicomte.
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– Faites-moi entrer au Châtelet.
– En quelle qualité ?
– En qualité de prisonnier, tout simplement.
– En qualité de prisonnier ? Singulière ambition, ma foi !
– Que voulez-vous, c’est la mienne.
– Et dans quel but voulez-vous entrer au Châtelet ? demanda Marmagne, qui se doutait que ce désir de l’écolier cachait quelque nouveau secret dont il pourrait tirer parti.
– À un autre que vous je ne le dirais pas, mon bon ami, répondit Jacques, car j’ai appris à mes dépens, ou plutôt à ceux du pauvre Ascanio, qu’il faut savoir se taire. Mais à vous, c’est autre chose. Vous savez bien que je n’ai point de secret pour vous.
– En ce cas, dites vite.
– Me ferez-vous mettre au Châtelet si je vous le dis ?
– À l’instant même.
– Eh bien ! mon ami, imaginez-vous donc que
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j’ai eu l’imprudence de confier à d’autres qu’à vous que j’avais vu une charmante jeune fille dans la tête du dieu Mars.
– Après ?
– Les fronts éventés ! les cerveaux à l’envers ! n’ont-ils pas répandu cette histoire, tant et si bien qu’elle est arrivée aux oreilles du prévôt ; or, comme le prévôt avait depuis quelques jours perdu sa fille, il s’est douté que c’était elle qui avait choisi cette retraite. Il a prévenu le d’Orbec et la duchesse d’Étampes ; on est venu faire une visite domiciliaire à l’hôtel de Nesle, tandis que Benvenuto Cellini était à Fontainebleau. On a enlevé Colombe et l’on a mis Ascanio en prison.
– Bah ?
– C’est comme je vous le dis, mon cher. Et qui a conduit tout cela ? un certain vicomte de Marmagne.
– Mais, interrompit le vicomte, qui voyait avec inquiétude son nom revenir sans cesse sur les lèvres de l’écolier, mais vous ne me dites pas quel besoin vous avez d’entrer au Châtelet, vous.
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– Vous ne comprenez pas ?
– Non.
– Ils ont arrêté Ascanio.
– Oui.
– Ils l’ont conduit au Châtelet.
– Bien.
– Mais ce qu’ils ne savent pas, ce que personne ne sait, excepté la duchesse d’Étampes, Benvenuto et moi, c’est qu’Ascanio possède certaine lettre, certain secret qui peut perdre la duchesse. Or, comprenez-vous maintenant ?
– Oui, je commence. Mais aidez-moi, mon cher ami.
– Comprenez-vous, vicomte, continua Aubry, s’aristocratisant de plus en plus ; je veux entrer au Châtelet, pénétrer jusqu’à Ascanio, prendre sa lettre ou recevoir son secret, sortir de prison, aller trouver Benvenuto et combiner avec lui quelque moyen de faire triompher la vertu de Colombe et l’amour d’Ascanio, à la grande confusion des Marmagne, des d’Orbec, du prévôt, de la duchesse d’Étampes, et de toute la clique.
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– C’est très ingénieux, dit Marmagne. Merci de votre confiance, mon cher écolier. Vous n’aurez pas à vous en repentir.
– Vous me promettez donc votre protection ?
– Pourquoi faire ?
– Mais pour me faire entrer au Châtelet, comme je vous l’ai demandé.
– Comptez dessus.
– Tout de suite ?
– Attendez-moi là.
– Où je suis ?
– À la même place.
– Et vous allez ?
– Chercher l’ordre de vous arrêter.
– Ah ! mon ami, mon cher baron, mon cher comte. Mais dites-moi donc, il faudrait me donner votre nom et votre adresse dans le cas où j’aurais besoin de vous.
– Inutile, je reviens.
– Oui, revenez vite ; et si sur votre route vous
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rencontrez ce maudit Marmagne, dites-lui...
– Quoi ? demanda le vicomte.
– Dites-lui que j’ai fait un serment.
– Lequel ?
– C’est qu’il ne mourrait que de ma main.
– Adieu, s’écria le vicomte ; adieu, attendez-moi là.
– Au revoir, dit Aubry, je vous attends. Ah ! vous êtes un ami véritable, vous, un homme à qui l’on peut se fier, et je voudrais bien savoir...
– Adieu, seigneur écolier, dit le page, qui s’était tenu à l’écart pendant cette conversation, et qui se remettait en route pour suivre son maître.
– Adieu, gentil page, dit Aubry ; mais avant que vous me quittiez, un service !
– Lequel ?
– Quel est ce noble seigneur à qui vous avez l’honneur d’appartenir ?
– Celui avec qui vous venez de causer pendant un quart d’heure ?
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– Oui.
– Et que vous appelez votre ami ?
– Oui.
– Vous ne savez pas comment il s’appelle ?
– Non.
– Mais c’est...
– Un seigneur très connu, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Influent ?
– Après le roi et la duchesse d’Étampes, c’est lui qui fait tout.
– Ah !... et vous dites qu’il s’appelle ?...
– Il s’appelle le vicomte... mais le voilà qui se retourne et qui m’appelle. Pardon...
– Le vicomte de...
– Le vicomte de Marmagne.
– Marmagne ! s’écria Aubry, le vicomte de Marmagne ! Ce jeune seigneur est le vicomte de Marmagne !
– Lui-même.
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– Marmagne ! l’ami du prévôt, de d’Orbec, de madame d’Étampes ?
– En personne.
– Et l’ennemi de Benvenuto Cellini ?
– Justement.
– Ah ! s’écria Aubry, voyant comme à la lueur d’un éclair dans tout le passé. Ah ! je comprends maintenant. Ah ! Marmagne, Marmagne !
Alors, comme l’écolier était sans armes, par un mouvement rapide comme la pensée, il saisit la courte épée du petit page par la poignée, la tira du fourreau et s’élança à la poursuite de Marmagne en criant : – Arrête !
Au premier cri, Marmagne, inquiet, s’était retourné, et voyant Aubry courir après lui l’épée à la main, s’était douté qu’il était enfin découvert. Il n’y avait que deux moyens, ou fuir ou l’attendre. Or, Marmagne n’était pas tout à fait assez brave pour attendre, mais n’était pas non plus tout à fait assez lâche pour fuir. Il choisit donc un moyen intermédiaire et s’élança dans une maison dont la porte était ouverte, espérant
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refermer la porte ; mais malheureusement pour lui elle était retenue au mur par une chaîne qu’il ne put détacher, de sorte qu’Aubry, qui le suivait à quelque distance, arriva dans la cour avant qu’il eût eu le temps de gagner l’escalier.
– Ah ! Marmagne ! vicomte damné ! espion maudit ! larronneur de secrets ! ah ! c’est toi ! Enfin, je te connais, je te tiens ! En garde, misérable ! en garde !
– Monsieur, répondit Marmagne, essayant de le prendre sur un ton de grand seigneur, comptez-vous que le vicomte de Marmagne fera l’honneur à l’écolier Jacques Aubry de croiser l’épée avec lui ?
– Si le vicomte de Marmagne ne fait pas l’honneur à Jacques Aubry de croiser l’épée avec lui, l’écolier Jacques Aubry aura l’honneur de passer son épée au travers du corps du vicomte de Marmagne.
Et pour ne laisser aucun doute à celui auquel il adressait cette menace, Jacques Aubry mit la pointe de son épée sur la poitrine du vicomte, et à travers son pourpoint lui en fit sentir légèrement
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le fer.
– À l’assassin ! cria Marmagne. À l’aide ! au secours !
– Oh ! crie tant que tu voudras, répondit Jacques ; tu auras cessé de crier avant qu’on arrive. Ce que tu as de mieux à faire, vicomte, c’est donc de te défendre. Ainsi, crois-moi, en garde ! vicomte, en garde !
– Eh bien, puisque tu le veux, s’écria le vicomte, attends un peu, et tu vas voir !
Marmagne, comme on a pu s’en apercevoir, n’était pas naturellement brave : mais, ainsi que tous les seigneurs de ce temps chevaleresque, il avait reçu une éducation militaire. Il y a plus, il passait même pour avoir une certaine force en escrime. Il est vrai qu’on disait que cette réputation avait plutôt pour résultat d’épargner à Marmagne les mauvaises affaires qu’il pouvait se faire que de mener à bien celles qu’il s’était faites. Il n’en est pas moins vrai que se voyant vigoureusement pressé par Jacques, il tira l’épée, et se trouva aussitôt en garde dans toutes les règles de l’art.
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Mais si Marmagne était d’une habileté reconnue parmi les seigneurs de la cour, Jacques Aubry était d’une adresse incontestée parmi les écoliers de l’université et les clercs de la basoche. Il en résulta donc que, du premier coup, les deux adversaires virent qu’ils avaient affaire à forte partie ; seulement un grand avantage demeurait à Marmagne. Comme Aubry avait pris l’épée du page, cette épée était de six pouces plus courte que celle du vicomte : ce n’était pas un grand inconvénient pour la défense, mais c’était une grave infériorité pour l’attaque.
En effet, déjà plus grand de six pouces que l’écolier, armé d’une épée d’un demi-pied plus longue que la sienne, Marmagne n’avait qu’à lui présenter la pointe du fer au visage pour le tenir constamment à distance, tandis que, de son côté, Jacques Aubry avait beau attaquer, faire des feintes et se fendre, Marmagne, sans avoir même besoin de faire un pas de retraite, en ramenant simplement sa jambe droite près de sa jambe gauche, se trouvait hors de portée. Il en résultait que deux ou trois fois déjà, malgré la vivacité de la parade, la longue épée du vicomte avait
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effleuré la poitrine de l’écolier, tandis que celui-ci, même en se fendant à fond, n’avait percé que l’air.
Aubry comprit qu’il était perdu s’il continuait à jouer ce jeu, et pour ôter à son adversaire toute idée du plan qu’il venait d’adopter, il continua de l’attaquer et de parer par les parades et les feintes ordinaires, gagnant insensiblement du terrain pouce à pouce ; puis, quand il se crut assez près, il se découvrit comme par maladresse. Marmagne voyant un jour se fendit ; Aubry, prévenu, revint à une parade de prime, puis profitant de ce que l’épée de son adversaire se trouvait soulevée à deux pouces au-dessus de sa tête, il se glissa sous le fer en bondissant et en se fendant tout à la fois, et cela si habilement et si vigoureusement que la petite épée du page disparut jusqu’à la garde dans la poitrine du vicomte.
Marmagne jeta un de ces cris aigus qui annoncent la gravité d’une blessure ; puis, baissant la main, il pâlit, laissa échapper son épée, et tomba à la renverse.
Juste à ce moment, une patrouille du guet,
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attirée par les cris de Marmagne, par les signes du page et par la vue du rassemblement qui se formait devant la porte, accourut, et comme Aubry tenait encore à la main son épée toute sanglante, elle l’arrêta.