Ascanio 2

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 7 · partie 3/3

Pages du PDF

Ascanio 2

Chapitre XXIX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Aubry voulut d’abord faire quelque résistance ; mais, comme le chef de la patrouille cria tout haut : « Désarmez-moi ce drôle-là, et conduisez-le au Châtelet », il remit son épée, et suivit les gardes vers la prison tant ambitionnée par lui, admirant les décrets de la Providence, qui lui accordait à la fois les deux choses qu’il désirait le plus, se venger de Marmagne et se rapprocher d’Ascanio.

Cette fois on ne fit aucune difficulté de le recevoir dans la forteresse royale ; seulement, comme il paraît qu’elle était pour le moment surchargée de locataires, il y eut une longue discussion entre le guichetier et l’inspecteur de la prison pour savoir où l’on caserait le nouveau venu : enfin ces deux honorables personnes parurent tomber d’accord sur ce point, en vertu de quoi le guichetier fit signe à Jacques Aubry de

 

309

le suivre, lui fit descendre trente-deux marches, ouvrit une porte, le poussa dans un cachot très noir, et referma la porte derrière lui.

 

310

XXXIII

 

Des difficultés qu’éprouve un

honnête homme à sortir de prison

 

L’écolier demeura un instant tout étourdi de son passage rapide de la lumière à l’obscurité ; où était-il ? il n’en savait rien ; se trouvait-il près ou loin d’Ascanio ? il l’ignorait. Dans le corridor qu’il venait de suivre, il avait seulement, outre la porte qui s’était ouverte pour lui, remarqué deux autres portes ; mais son premier but était atteint, il se trouvait sous le même toit que son ami.

Cependant, comme il ne pouvait demeurer éternellement à la même place, et qu’à l’autre bout du cachot, c’est-à-dire à quinze pas à peu près devant lui, il apercevait une légère lueur filtrant à travers un soupirail, il allongea la jambe avec précaution, dans l’intention instinctive de gagner l’endroit éclairé ; mais au second pas qu’il

 

311

fit, le plancher sembla manquer tout à coup sous ses pieds ; il descendit rapidement trois ou quatre marches, et sans doute cédant à l’impulsion donnée, il allait se briser la tête contre le mur, lorsque ses pieds s’embarrassèrent dans un obstacle qui le fit trébucher à l’instant même. Il en résulta que Jacques Aubry en fut quitte pour quelques contusions.

L’obstacle qui avait sans le vouloir rendu le service à l’écolier poussa un profond gémissement.

– Pardon, dit Jacques en se relevant et en ôtant poliment son bonnet. Pardon, car il paraît que j’ai marché sur quelqu’un ou sur quelque chose, inconvenance que je ne me serais jamais permise si j’y avais vu clair.

– Vous avez marché, dit une voix, sur ce qui fut soixante ans un homme, et sur ce qui pour l’éternité va devenir un cadavre.

– Alors, dit Jacques, mon regret n’en est que plus grand de vous avoir dérangé au moment où vous vous occupez sans doute, comme doit le faire tout bon chrétien, de régler vos comptes

 

312

avec Dieu.

– Mes comptes sont en règle, seigneur écolier ; j’ai péché comme un homme, mais j’ai souffert comme un martyr, et j’espère que Dieu, en pesant mes fautes et mes douleurs, trouvera que la somme des douleurs l’emporte sur celle des fautes.

– Ainsi soit-il, dit Aubry, et c’est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Mais si cela ne vous fatigue pas trop pour le moment, mon cher compagnon, je dis mon cher, parce que je présume que vous ne me gardez aucun ressentiment du petit accident auquel je dois d’avoir fait depuis peu votre connaissance ; si cela ne vous fatigue pas trop, dis-je, apprenez-moi par quelles révélations vous avez pu savoir que j’étais écolier.

– Parce que je l’ai vu à votre costume, et surtout à l’encrier que vous portez pendu à votre ceinture, à l’endroit où un gentilhomme porte son poignard.

– Parce que vous l’avez vu à mon costume, à l’encrier ? Ah çà ! mon cher compagnon, vous

 

313

m’avez, si je ne me trompe, dit que vous étiez en train de trépasser ?

– J’espère être arrivé enfin au terme de mes maux ; oui, j’espère m’endormir aujourd’hui sur la terre, pour me réveiller demain dans le ciel.

– Je ne m’y oppose aucunement, répondit Jacques ; seulement, je vous ferai remarquer que la situation dans laquelle vous vous trouvez à cette heure n’est pas de celles où l’on s’amuse à plaisanter.

– Et qui vous dit que je plaisante ? murmura le moribond en poussant un profond soupir.

– Comment ! vous me dites que vous m’avez reconnu à mon costume, à l’encrier que je porte à ma ceinture, et j’ai beau regarder, moi, je ne vois pas mes deux mains.

– C’est possible, répondit le prisonnier, mais quand vous serez resté quinze ans comme moi dans un cachot, vos yeux y verront dans les ténèbres, aussi bien qu’ils voyaient autrefois en plein jour.

– Que le diable me les arrache plutôt que de

 

314

faire un pareil apprentissage ! s’écria l’écolier ; quinze ans, vous êtes resté quinze ans en prison ?

– Quinze ans ou seize ans, peut-être plus, peut-être moins ; j’ai cessé depuis longtemps de compter les jours et de mesurer le temps.

– Mais vous avez donc commis quelque crime abominable, s’écria l’écolier, pour avoir été si impitoyablement puni ?

– Je suis innocent, répondit le prisonnier.

– Innocent ! s’écria Jacques épouvanté ; ah çà ! dites donc, mon cher compagnon, je vous ai déjà fait observer que ce n’est pas le moment de plaisanter.

– Et je vous ai répondu que je ne plaisantais pas.

– Mais c’est encore moins celui de mentir, attendu que la plaisanterie est un simple jeu de l’esprit qui n’offense ni le ciel ni la terre, tandis que le mensonge est un péché mortel qui compromet l’âme.

– Je n’ai jamais menti.

– Vous êtes innocent, et vous êtes resté quinze

 

315

ans en prison ?

– Quinze ans plus ou moins, je vous l’ai dit.

– Ah çà ! s’écria Jacques, et moi qui suis innocent aussi !

– Que Dieu vous protège alors ! répondit le moribond.

– Comment, que Dieu me protège ?

– Oui, car le coupable peut avoir l’espérance qu’on lui pardonnera ; l’innocent, jamais !

– C’est plein de profondeur, mon ami, ce que vous dites là ; mais savez-vous que ce n’est pas rassurant du tout !

– Je dis la vérité.

– Mais enfin, reprit Jacques ; enfin, voyons, vous avez bien quelque peccadille à vous reprocher ; de vous à moi, allons, contez-moi cela.

Et Jacques, qui, effectivement commençait à distinguer les objets dans les ténèbres, prit un escabeau, alla le porter près du lit du mourant, et, choisissant un endroit où la muraille faisait angle,

 

316

il y plaça son siège, s’assit et s’établit dans cette espèce de fauteuil improvisé le plus confortablement qu’il put.

– Ah ! ah ! vous gardez le silence, mon cher ami, vous n’avez pas confiance en moi. Eh bien ! je comprends cela ; quinze ans de cachot ont dû vous rendre défiant. Eh bien ! je me nomme Jacques Aubry, j’ai vingt-deux ans, je suis écolier, vous l’avez vu – à ce que vous dites, du moins ; – j’avais quelques motifs qui ne regardent que moi de me faire mettre au Châtelet ; j’y suis depuis dix minutes ; j’ai eu l’honneur d’y faire votre connaissance ; voilà ma vie tout entière ; et maintenant, vous me connaissez comme je me connais ; parlez à votre tour, mon cher compagnon, je vous écoute.

– Et moi, dit le prisonnier, je suis Étienne Raymond.

– Étienne Raymond, murmura l’écolier, je ne connais pas cela.

– D’abord, dit celui qui venait de se faire connaître, vous étiez un enfant lorsqu’il a plu à Dieu de me faire disparaître de la surface de la

 

317

terre ; ensuite j’y tenais peu de place et j’y faisais peu de bruit, de sorte que personne ne s’est aperçu de mon absence.

– Mais enfin, que faisiez-vous ? qu’étiez-vous ?

– J’étais l’homme de confiance du connétable de Bourbon.

– Oh ! oh ! et vous avez trahi l’État comme lui ; alors, je ne m’étonne plus.

– Non ; j’ai refusé de trahir mon maître, voilà tout.

– Voyons un peu : comment cela s’est-il passé ?

– J’étais à Paris à l’hôtel du connétable, tandis que celui-ci habitait son château de Bourbon-l’Archambault. Un jour, m’arrive le capitaine de ses gardes qui m’apporte une lettre de monseigneur. Cette lettre m’ordonnait de remettre au messager, à l’instant même, un petit paquet cacheté que je trouverais dans la chambre à coucher du duc, au chevet de son lit, au fond d’une petite armoire. Je conduisis le capitaine

 

318

dans la chambre, je m’avançai vers le chevet, j’ouvris l’armoire, le paquet était à la place indiquée, je le remis au messager, qui partit à l’instant même. Une heure après, des soldats conduits par un officier vinrent du Louvre, m’ordonnèrent à leur tour de leur ouvrir la chambre à coucher du duc, et de les conduire à une armoire qui devait se trouver au chevet du lit. J’obéis, ils ouvrirent l’armoire, mais ils cherchèrent inutilement : ce qu’ils cherchaient, c’était le paquet que venait d’emporter le messager du duc.

– Diable ! diable ! murmura Aubry, qui commençait à entrer vivement dans la situation de son compagnon d’infortune.

– L’officier me fit des menaces terribles auxquelles je ne répondis rien, sinon que j’ignorais quelle chose il venait demander ; car si j’eusse dit que je venais de remettre le paquet au messager du duc, on eût pu courir après lui et le rattraper.

– Peste ! interrompit Aubry, c’était adroit, et vous agissiez comme un bon et loyal serviteur.

 

319

– Alors l’officier me consigna aux deux gardes, et, accompagné des deux autres, retourna au Louvre. Au bout d’une demi-heure, il revint avec l’ordre de me conduire au château de Pierre-en-Scise, à Lyon ; on me mit les fers aux pieds, on me lia les mains, on me jeta dans une voiture, on plaça un soldat à ma droite et un soldat à ma gauche. Cinq jours après, j’étais enfermé dans une prison qui, je dois le dire, était loin d’être aussi sombre et aussi rigoureuse que celle-ci ; mais qu’importe, murmura le moribond, une prison est toujours une prison, et j’ai fini par m’habituer à celle-ci comme aux autres.

– Hum ! fit Jacques Aubry, cela prouve que vous êtes philosophe.

– Trois jours et trois nuits s’écoulèrent, continua Étienne Raymond ; enfin, pendant la quatrième nuit, je fus réveillé par un léger bruit ; je rouvris les yeux ; ma porte tournait sur ses gonds ; une femme voilée entra, accompagnée du guichetier ; le guichetier posa une lampe sur la table, et, sur un signe de ma visiteuse nocturne, sortit humblement ; alors elle s’approcha de mon

 

320

lit, leva son voile : je poussai un cri.

– Hein ? qui était-ce donc ? demanda Aubry en se rapprochant vivement du narrateur.

– C’était Louise de Savoie elle-même, c’était la duchesse d’Angoulême en personne ; c’était la régente de France, la mère du roi.

– Ah ! ah ! fit Aubry, et que venait-elle chercher chez un pauvre diable comme vous ?

– Elle venait chercher ce paquet cacheté que j’avais remis au messager du duc, et qui renfermait les lettres d’amour qu’imprudente princesse elle avait écrites à celui qu’elle persécutait maintenant.

– Tiens, tiens, tiens ! murmura Jacques Aubry entre ses dents, voilà une histoire qui ressemble diablement à celle de la duchesse d’Étampes et d’Ascanio.

– Hélas ! toutes les histoires des princesses folles et amoureuses se ressemblent, répondit le prisonnier, qui paraissait avoir l’oreille aussi fine qu’il avait les yeux perçants ; seulement, malheur aux petits qui s’y trouvent mêlés.

 

321

– Un instant ! un instant ! prophète de malheur, s’écria Aubry, que diable dites-vous donc là ? Eh ! moi aussi je me trouve mêlé dans une histoire de princesse folle et amoureuse.

– Eh bien ! s’il en est ainsi, dites adieu au jour, dites adieu à la lumière, dites adieu à la vie.

– Allez-vous-en au diable avec vos prédictions de l’autre monde ! Est-ce que je suis pour quelque chose dans tout cela ? Ce n’est pas moi qu’on aime, c’est Ascanio.

– Était-ce moi qu’on aimait ? reprit le prisonnier ; était-ce moi, dont jusque-là on avait ignoré l’existence ? Non, c’est moi qui me trouvais placé entre un amour stérile et une vengeance féconde, c’est moi qui fus écrasé au choc de tous deux.

– Ventre-Mahom ! s’écria Aubry, vous n’êtes pas réjouissant, mon brave homme. Mais revenons à la princesse, car justement, parce que votre histoire me fait trembler moi-même, elle m’intéresse infiniment.

– C’étaient donc ces lettres qu’elle voulait

 

322

comme je vous l’ai dit. En échange de ces lettres, elle me promettait des faveurs, des dignités, des titres ; pour ravoir ces lettres, elle eût extorqué de nouveau quatre cent mille écus à un autre Semblançay, cet autre dût-il payer sa complaisance de l’échafaud.

Je lui répondis que je n’avais pas ces lettres, que je ne les connaissais pas, que je ne savais pas ce qu’elle voulait dire.

Alors aux offres succédèrent les menaces ; mais je ne pouvais pas être plus intimidé que séduit, car j’avais dit la vérité. Ces lettres, je les avais remises au messager de mon noble maître.

Elle sortit furieuse, puis je fus un an sans entendre parler de rien.

Au bout d’un an, elle revint, et la même scène se renouvela.

Ce fut moi à mon tour qui la priai, qui la suppliai de me laisser sortir. Je l’adjurai au nom de ma femme, au nom de mes enfants ; tout fut inutile : je devais livrer les lettres ou mourir en prison.

 

323

Un jour, je trouvai une lime dans mon pain.

Mon noble maître s’était souvenu de moi ; sans doute, tout absent, tout exilé, tout fugitif qu’il était, il ne pouvait me délivrer ni par la prière ni par la force. Il envoya en France un de ses domestiques, qui obtint du geôlier qu’il me remettrait cette lime en disant de quelle part elle me venait.

Je limai un des barreaux de ma fenêtre. Je me fis une corde avec mes draps ; je descendis, mais, arrivé à l’extrémité, je cherchai vainement la terre au bout de mes pieds ; je me laissai tomber en invoquant le nom de Dieu, et je me cassai la jambe en tombant ; une ronde de nuit me trouva évanoui.

On me transporta alors au château de Chalon-sur-Saône. J’y restai deux ans à peu près ; puis, au bout de deux ans, ma persécutrice reparut dans ma prison. C’étaient ces lettres, toujours ces lettres qui la ramenaient. Cette fois, elle était en compagnie du tortureur ; elle me fit donner la question ; ce fut une cruauté inutile, elle n’obtint rien, elle ne pouvait rien obtenir. Je ne savais

 

324

rien, sinon que j’avais remis ces lettres au messager du duc.

Un jour, au fond de la cruche qui contenait mon eau, je trouvai un sac plein d’or : c’était toujours mon noble maître qui se souvenait de son pauvre serviteur.

Je corrompis un guichetier, ou plutôt le misérable fit semblant de se laisser corrompre ; à minuit, il vint m’ouvrir la porte de ma prison. Je sortis. Je le suivis à travers les corridors ; déjà je sentais l’air des vivants ; déjà je me croyais libre ; des soldats se jetèrent sur nous et nous garrottèrent tous deux. Mon guide avait fait semblant de se laisser toucher par mes prières, afin de s’approprier l’or qu’il avait vu dans mes mains ; puis, il m’avait trahi pour gagner la récompense promise aux dénonciateurs.

On me transporta au Châtelet dans ce cachot.

Ici, pour la dernière fois, Louise de Savoie m’apparut : elle était suivie du bourreau.

La vue de la mort ne put pas faire davantage que n’avaient fait les promesses, les menaces, la

 

325

torture. On me lia les mains ; une corde fut passée à un anneau, et cette corde à mon cou. Je fis toujours la même réponse, en ajoutant que mon ennemie comblait tous mes désirs en m’accordant la mort, désespéré que j’étais de cette vie de captivité.

Sans doute ce fut ce sentiment qui l’arrêta. Elle sortit, le bourreau sortit derrière elle.

Depuis ce temps je ne les revis plus. Qu’est devenu mon noble duc ? qu’est devenue la cruelle duchesse ? Je l’ignore, car depuis ce temps, et il y a peut-être quinze ans de cela, je n’ai point échangé une seule parole avec un seul être vivant.

– Ils sont morts tous deux, répondit Aubry.

– Morts tous deux ! mon noble duc est mort ! mais il serait jeune encore, il n’aurait que cinquante-deux ans. Comment est-il mort ?

– Il a été tué au siège de Rome, et probablement... – Jacques Aubry allait ajouter : par un de mes amis ; mais il se retint, pensant que cette circonstance pourrait bien mettre du froid entre lui et le vieillard. Jacques Aubry, comme on

 

326

le sait, devenait prudent.

– Probablement !... reprit le prisonnier.

– Par un orfèvre nommé Benvenuto Cellini.

– Il y a vingt ans, j’eusse maudit le meurtrier : aujourd’hui je dis du fond de mon cœur : Que le meurtrier soit béni ! Et lui ont-ils donné une sépulture digne de lui, à mon noble duc ?

– Je le crois bien : ils lui ont élevé un tombeau dans la cathédrale de Gaëte, lequel tombeau porte une épitaphe dans laquelle il est dit qu’à l’endroit de celui qui y dort, Alexandre le Grand n’était qu’un drôle et César qu’un polisson.

– Et l’autre ?

– Qui, l’autre ?

– Elle, ma persécutrice ?

– Morte aussi ; morte il y a neuf ans.

– C’est cela. Une nuit, dans ma prison, j’ai vu une ombre agenouillée et priant. Je me suis écrié, l’ombre a disparu. C’était elle qui venait me demander pardon.

– Ainsi, vous croyez qu’à l’instant de la mort,

 

327

elle aura pardonné ?

– Je l’espère pour le salut de son âme.

– Mais alors on aurait dû vous mettre en liberté ?

– Elle l’aura recommandé peut-être ; mais je suis si peu de chose, qu’au milieu de cette grande catastrophe on m’aura oublié.

– Ainsi, vous, au moment de mourir, vous lui pardonnerez à votre tour ?

– Soulevez-moi, jeune homme, que je prie pour tous deux.

Et le moribond, soulevé par Jacques Aubry, confondit dans la même prière son protecteur et sa persécutrice, celui qui s’était souvenu dans son affection, celle qui ne l’avait jamais oublié dans sa haine : le connétable et la régente.

Le prisonnier avait raison. Les yeux de Jacques Aubry commençaient à s’habituer aux ténèbres : ils distinguaient dans l’obscurité la figure du mourant. C’était un beau vieillard maigri par la souffrance, à la barbe blanche, au front chauve : une de ces têtes comme en a rêvé

 

328

le Dominiquin en exécutant sa Confession de saint Jérôme.

Quand il eut prié, il poussa un soupir et retomba : il était évanoui.

Jacques Aubry le crut mort. Cependant il courut à la cruche, prit de l’eau dans le creux de sa main, et la lui secoua sur le visage. Le mourant revint à lui.

– Tu as bien fait de me secourir, jeune homme, dit le vieillard, et voilà ta récompense.

– Qu’est-ce que cela ? demanda Aubry.

– Un poignard, répondit le mourant.

– Un poignard ! et comment cette arme se trouve-t-elle entre vos mains ?

– Attends :

Un jour, le guichetier en m’apportant mon pain et mon eau posa sa lanterne sur l’escabeau, qui par hasard se trouvait près du mur. Dans ce mur était une pierre saillante, et sur cette pierre quelques lettres gravées avec un couteau. Je n’eus pas le temps de les lire.

 

329

Mais je grattai la terre avec mes mains, je la délayai de manière à en faire une espèce de pâtée, et je pris l’empreinte de ces lettres ; je lus : Ultor.

Que voulait dire ce mot vengeur ? Je revins à la pierre. J’essayai de l’ébranler. Elle remuait comme une dent dans son alvéole. À force de patience, en répétant vingt fois les mêmes efforts, je parvins à l’arracher du mur. Je plongeai aussitôt la main dans l’excavation qu’elle avait laissée, et je trouvai ce poignard.

Alors le désir de la liberté presque perdu me revint, je résolus avec ce poignard de me creuser un passage dans quelque cachot voisin, et là, avec l’aide de celui qui l’habiterait, de combiner un plan d’évasion. D’ailleurs, rien de tout cela ne réussit-il, creuser la terre, fouiller la muraille, c’était une occupation ; et quand vous aurez été comme moi vingt ans dans un cachot, jeune homme, vous verrez quel terrible ennemi c’est que le temps.

Aubry frissonna des pieds à la tête.

– Et avez-vous mis votre projet à exécution ? demanda-t-il.

 

330

– Oui, et avec plus de facilité que je ne l’aurais pensé. Depuis douze ou quinze ans peut-être que je suis ici, on ne suppose plus sans doute que je puisse m’évader ; puis peut-être ne sait-on plus même qui je suis. On me garde comme on garde cette chaîne qui pend à cet anneau. Le connétable et la régente sont morts ; eux seuls se souvenaient de moi ; qui saurait maintenant, ici même, quel nom je prononce en prononçant le nom d’Étienne Raymond ? personne.

Aubry sentit la sueur lui couler sur le front en songeant à l’oubli dans lequel était tombée cette existence perdue.

– Eh bien ? demanda-t-il ; eh bien ?

– Eh bien ! dit le vieillard, depuis plus d’un an je creuse le sol et je suis parvenu à pratiquer au-dessous de la muraille un trou par lequel un homme peut passer.

– Mais qu’avez-vous fait de la terre que vous tirez de ce trou ?

– Je l’ai semée comme du sable dans mon cachot, et je l’ai confondue avec le sol à force de

 

331

marcher dessus.

– Et ce trou où est-il ?

– Sous mon lit. Depuis quinze ans personne n’a jamais eu l’idée de le changer de place. Le geôlier ne descend dans mon cachot qu’une fois par jour. Le geôlier parti, les portes refermées, le bruit des pas éteint, je tirais mon lit et je me remettais à l’œuvre ; puis, lorsque l’heure de la visite arrivait, je remettais le lit à sa place et je me couchais dessus. Avant-hier, je me suis couché dessus pour ne plus me relever : j’étais au bout de mes forces ; aujourd’hui je suis au bout de ma vie. Sois le bienvenu, jeune homme, tu m’aideras à mourir, et moi, en échange, je te ferai mon héritier.

– Votre héritier ! dit Aubry étonné.

– Sans doute. Je te laisserai ce poignard. Tu souris. Quel héritage plus précieux peut te laisser un prisonnier ? Ce poignard, c’est la liberté peut-être.

– Vous avez raison, dit Aubry, et je vous remercie. Mais le trou que vous avez creusé, où

 

332

donne-t-il ?

– Je n’étais pas encore arrivé de l’autre côté, cependant j’en étais bien proche. Hier, j’ai entendu dans le cachot à côté un bruit de voix.

– Diable ! fit Aubry, et vous croyez...

– Je crois qu’avec quelques heures de travail vous aurez achevé mon œuvre.

– Merci, dit Aubry, merci.

– Maintenant, un prêtre. Je voudrais bien un prêtre, dit le moribond.

– Attendez, mon père, dit Aubry, attendez ; il est impossible qu’ils refusent une pareille demande à un mourant.

Il courut à la porte sans trébucher cette fois, car ses yeux s’habituaient à l’obscurité, et frappa des pieds et des mains.

Un guichetier descendit.

– Qu’avez-vous à faire un pareil vacarme, demanda-t-il, et que voulez-vous ?

– Le vieillard qui est avec moi se meurt, dit Aubry, et demande un prêtre : le lui refuserez-

 

333

vous ?

– Hum !... murmura le guichetier. Je ne sais pas ce que ces gaillards-là ont tous à demander des prêtres. C’est bien, on va lui en envoyer un.

Effectivement, dix minutes après, le prêtre parut, portant le saint viatique, précédé de deux sacristains dont l’un portait la croix et l’autre la sonnette.

Ce fut un spectacle solennel que la confession de ce martyr, qui n’avait à révéler que les crimes des autres, et qui, au lieu de demander pardon pour lui, priait pour ses ennemis.

Si peu impressionnable que fût Jacques Aubry, il se laissa lui-même tomber sur les deux genoux, et se souvint de ses prières d’enfant, qu’il croyait avoir oubliées.

Lorsque le prisonnier eut fini sa confession, ce fut le prêtre qui s’inclina devant lui et qui demanda sa bénédiction.

Le vieillard sourit radieux comme un élu sourit, étendit une main au-dessus de la tête du prêtre, étendit l’autre vers Aubry, poussa un

 

334

profond soupir, et se renversa en arrière.

Ce soupir était le dernier.

Le prêtre sortit comme il était venu, accompagné des deux enfants de chœur, et le cachot un instant éclairé par la lueur tremblante des cierges, retomba dans son obscurité.

Jacques Aubry alors se retrouva seul avec le mort.

C’était une assez triste compagnie, surtout par les réflexions qu’elle faisait naître. Cet homme qui était couché là était entré innocent en prison, il y était resté vingt ans, et il n’en sortait que parce que la mort, ce grand libérateur, était venue le chercher.

Aussi le joyeux écolier ne se reconnaissait plus : pour la première fois il se trouvait en face d’une suprême et sombre pensée, pour la première fois il sondait du regard les brûlantes vicissitudes de la vie et les calmes profondeurs de la mort.

Puis au fond de son cœur une idée égoïste commençait à s’éveiller : il songeait à lui-même,

 

335

innocent comme cet homme, mais comme cet homme entraîné dans l’engrenage de ces passions royales qui brisent, qui dévorent, qui anéantissent une existence. Ascanio et lui pouvaient disparaître à leur tour comme avait disparu Étienne Raymond ; qui songerait à eux ?

Gervaise peut-être.

Benvenuto Cellini certainement.

Mais la première ne pouvait rien que pleurer ; quant au second, en demandant à grands cris cette lettre que possédait Ascanio, il avouait lui même son impuissance.

Et pour unique chance de salut, pour seule espérance, il lui restait l’héritage de ce trépassé, un vieux poignard qui déjà avait trompé l’attente de ses deux premiers maîtres.

Jacques Aubry avait caché le poignard dans sa poitrine, il porta convulsivement la main sur sa poignée pour s’assurer qu’il y était encore.

En ce moment la porte se rouvrit, on venait enlever le cadavre.

– Quand m’apporterez-vous à dîner ? demanda

 

336

Jacques Aubry, j’ai faim.

– Dans deux heures, répondit le guichetier.

Et l’écolier se retrouva seul dans son cachot.

 

337

XXXIV

 

Un honnête larcin

 

Aubry passa ces deux heures assis sur son escabeau sans bouger de sa place, tant sa pensée active tenait son corps en repos.

À l’heure dite, le guichetier descendit, renouvela l’eau, changea le pain ; c’était ce que, dans la langue du Châtelet, on appelait un dîner.

L’écolier se rappelait ce que lui avait dit le mourant, c’est-à-dire que la porte de la prison ne s’ouvrait que toutes les vingt-quatre heures ; cependant il demeura encore longtemps assis à la même place et sans faire un seul mouvement, craignant que l’événement de la journée ne changeât quelque chose aux habitudes de la prison.

Bientôt il vit, grâce à son soupirail, que la nuit

 

338

commençait à venir. C’était une journée bien remplie que celle qui venait de s’écouler. Le matin, l’interrogatoire du juge ; à midi, le duel avec Marmagne ; à une heure, la prison ; à trois heures, la mort du prisonnier, et maintenant ses premières tentatives de délivrance.

Un homme ne compte pas beaucoup de journées pareilles dans sa vie.

Jacques Aubry se leva lentement, alla à la porte pour écouter si personne ne venait ; puis, pour qu’on ne vît pas sur son pourpoint la trace de la terre et de la muraille, il se dévêtit de cette partie de son costume, tira le lit et trouva l’ouverture dont lui avait parlé son compagnon.

Il se glissa comme un serpent dans cette étroite galerie, qui pouvait avoir huit pieds de profondeur, et qui, après avoir plongé sous le mur, remontait de l’autre côté.

Au premier coup de poignard que donna Aubry, il sentit effectivement au son que rendait le sol, qu’il allait bientôt arriver à son but, qui était de s’ouvrir une issue dans un lieu quelconque. Où cette issue donnerait-elle ? il eût

 

339

fallu être sorcier pour le dire.

Il n’en continua pas moins activement son travail, en faisant le moins de bruit possible. De temps en temps seulement il sortait de son trou comme fait un mineur, pour semer par la chambre la terre, qui eût fini par encombrer sa galerie : puis il se glissait de nouveau dans son passage et se remettait à la besogne.

Pendant qu’Aubry travaillait, Ascanio songeait tristement à Colombe.

Lui aussi avait, comme nous l’avons dit, été conduit au Châtelet ; lui aussi, comme Aubry, avait été jeté dans un cachot. Cependant, soit hasard, soit recommandation de la duchesse, ce cachot était un peu moins nu, et par conséquent un peu plus habitable que celui de l’écolier.

Mais qu’importait à Ascanio un peu plus ou un peu moins de bien-être. Son cachot était toujours un cachot : sa captivité une séparation. Colombe lui manquait, c’est-à-dire plus que le jour, plus que la liberté, plus que la vie. Colombe avec lui dans le cachot, et le cachot devenait un lieu de délices, un palais d’enchantement.

 

340

C’est que les derniers temps de sa vie avaient été si doux au pauvre enfant ! Le jour songeant à sa maîtresse, la nuit demeurant près d’elle, il n’avait jamais pensé que ce bonheur pût cesser. Aussi, parfois, au milieu de sa félicité, la main de fer du doute lui avait serré le cœur. Il avait, comme un homme qu’un danger menace, mais qui ne sait pas quand ce danger fondra sur lui, il avait promptement écarté toutes les inquiétudes de l’avenir pour épuiser tous les délices du présent.

Et maintenant il était dans un cachot, seul, loin de Colombe, peut-être enfermée elle-même comme lui, peut-être prisonnière dans quelque couvent dont elle ne pourrait sortir qu’en passant dans la chapelle où l’attendrait le mari qu’on voulait la forcer d’accepter.

Deux passions terribles veillaient à la porte de la prison des deux enfants : l’amour de madame d’Étampes au seuil de celle d’Ascanio, l’ambition du comte d’Orbec au seuil de celle de Colombe.

Aussi, une fois seul dans son cachot, Ascanio se trouva-t-il bien triste et bien abattu : c’était une

 

341

de ces natures tendres qui ont besoin de s’appuyer sur une organisation robuste ; c’était une de ces fleurs frêles et gracieuses qui se courbent au moindre orage et qui ne se relèvent qu’aux rayons vivifiants du soleil.

Jeté dans une prison, le premier soin de Benvenuto eût été d’explorer les portes, de sonder les murs, de faire résonner le sol pour s’assurer si les uns ou les autres n’offraient pas à sa vive et belliqueuse intelligence quelque moyen de salut. Ascanio s’assit sur son lit, laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et murmura le nom de Colombe. Qu’on pût s’évader par un moyen quelconque d’un cachot fermé par trois grilles de fer, et entouré par des murs de six pieds d’épaisseur, l’idée ne lui en vint même pas.

Ce cachot, comme nous l’avons dit, était au reste un peu moins nu et un peu plus habitable que celui de Jacques ; il y avait un lit, une table, deux chaises et une vieille natte ; en outre, sur une avance en pierre pratiquée sans doute à cet effet, brûlait une lampe. C’était sans doute le cachot des privilégiés.

 

342

Il y avait aussi une grande amélioration dans le système alimentaire ; au lieu du pain et de l’eau qu’on apportait une fois par jour à notre écolier, Ascanio jouissait de deux repas, avantage qui était compensé par le désagrément de voir deux fois son geôlier : ces repas même, il faut le dire en l’honneur de la philanthropique administration du Châtelet, n’étaient pas tout à fait exécrables.

Ascanio s’occupa peu de ce détail ; c’était une de ces organisations délicates, féminines, qui semblent vivre de parfums et de rosée. Toujours plongé dans ses réflexions, il mangea un peu de pain, but quelques gouttes de vin, et continua de penser à Colombe et à Benvenuto Cellini ; à Colombe comme à celle en qui il mettait tout son amour, à Cellini comme à celui en qui il mettait toute son espérance.

En effet, jusqu’à ce moment, Ascanio ne s’était occupé d’aucun des soins ni des détails de l’existence ; Benvenuto vivait pour deux ; lui, Ascanio, se contentait de respirer, de rêver quelque bel ouvrage d’art, et d’aimer Colombe. Il

 

343

était comme le fruit qui pousse sur un arbre vigoureux et qui reçoit de cet arbre toute sa sève.

Et maintenant encore, tout anxieuse qu’était sa situation, si, au moment où on l’avait arrêté, si, au moment où on l’avait conduit au Châtelet il avait pu voir Benvenuto Cellini, et si Benvenuto Cellini eût pu lui dire en lui serrant la main : Sois tranquille, Ascanio, je veille sur toi et sur Colombe, sa confiance dans le maître était si grande que, soutenu par cette seule promesse, il eût attendu sans inquiétude le moment où sa prison s’ouvrirait, sûr que cette prison devait s’ouvrir, malgré les portes et les grilles qui s’étaient brusquement refermées sur lui.

Mais il n’avait pas vu Benvenuto, mais Benvenuto ignorait que son élève chéri, que le fils de sa Stéphana, fût prisonnier ; il fallait un jour pour aller le prévenir à Fontainebleau, en supposant que quelqu’un eût l’idée de le faire ; un autre jour pour revenir à Paris, et en deux jours les ennemis des deux amants pouvaient prendre bien de l’avance sur leur défenseur.

Aussi Ascanio passa-t-il tout le reste de la

 

344

journée et la nuit qui suivit son arrestation sans dormir, tantôt se promenant, tantôt s’asseyant, tantôt se jetant sur son lit auquel, par une attention particulière qui prouvait à quel point le prisonnier était recommandé, on avait mis des draps blancs. Pendant toute cette journée, pendant toute cette nuit, et pendant toute la matinée du lendemain, rien ne lui arriva de nouveau, si ce n’est la visite régulière du guichetier qui lui apportait ses repas.

Vers les deux heures de l’après-midi, autant du moins que le prisonnier pût en juger par le calcul qu’il fit du temps, il lui sembla entendre parler près de lui : c’était un murmure sourd, indistinct, dans lequel il était impossible de rien distinguer, mais causé évidemment par des paroles humaines. Ascanio écouta, se dirigea du côté vers lequel le bruit se faisait entendre : c’était à l’un des angles de son cachot. Il appliqua silencieusement son oreille à la muraille et au sol : c’était de dessous la terre que le bruit semblait venir.

Ascanio avait des voisins qui n’étaient

 

345

évidemment séparés de lui que par un mur étroit ou par un mince plancher.

Au bout de deux heures à peu près cette rumeur cessa et tout rentra dans le silence.

Puis, vers la nuit, le bruit recommença, mais cette fois il avait changé de nature. Ce n’était plus celui que font deux personnes en parlant, mais le retentissement de coups sourds et pressés comme ceux que frappe un tailleur de pierre. Ce bruit venait au reste du même endroit, ne s’interrompait pas une seconde, et allait toujours se rapprochant.

Si préoccupé que fût Ascanio de ses propres idées, ce bruit ne lui en parut pas moins mériter quelque attention, aussi demeura-t-il les yeux fixés vers l’endroit d’où ce bruit venait. On devait être au moins au milieu de la nuit, mais malgré son insomnie de la veille, Ascanio ne songea pas même à dormir.

Le bruit continuait ; comme ce n’était pas l’heure d’un travail ordinaire, il était évident que c’était celui de quelque prisonnier qui travaillait à son évasion. Ascanio sourit tristement à cette idée

 

346

qu’arrivé jusqu’à lui, le malheureux qui, un instant peut-être, se serait cru en liberté, n’aurait fait que changer de prison.

Enfin le bruit se rapprocha tellement qu’Ascanio courut à sa lampe, la prit, et revint avec elle vers l’endroit où il se faisait entendre ; presque au même instant, le sol se souleva dans l’angle le plus éloigné du cachot, et la boursouflure, en se fendant, donna passage à une tête humaine.

Ascanio jeta un cri d’étonnement, puis de joie, auquel répondit un autre cri non moins accentué. Cette tête, c’était celle de Jacques Aubry.

Un instant après, grâce à l’aide qu’Ascanio donna à celui qui venait lui rendre visite d’une façon si étrange et si inopinée, les deux amis étaient dans les bras l’un de l’autre.

On devine que les premières questions et les premières réponses furent quelque peu incohérentes ; mais enfin, à force d’échanger des mots sans suite, ils parvinrent à mettre un peu d’ordre dans leur esprit et à jeter un peu de clarté sur les événements. Ascanio, d’ailleurs, n’avait

 

347

presque rien à dire, tandis qu’au contraire il avait tout à apprendre.

Alors Aubry lui raconta tout : comment lui, Aubry, était revenu à l’hôtel de Nesle en même temps que Benvenuto, comment ils avaient appris presque ensemble la nouvelle de l’arrestation d’Ascanio et l’enlèvement de Colombe ; comment Benvenuto avait couru à son atelier comme un fou, criant : « À la fonte ! à la fonte ! » et lui, Aubry, au Châtelet. Alors ils s’étaient séparés, et l’écolier ne savait plus rien de ce qui s’était passé depuis ce moment à l’hôtel de Nesle.

Mais à l’Iliade commune succéda l’Odyssée particulière. Aubry raconta à Ascanio son désappointement en voyant qu’on ne voulait pas le mettre en prison ; sa visite chez Gervaise, la dénonciation de celle-ci au lieutenant criminel, son interrogatoire terrible, qui n’avait eu d’autre résultat que cette amende de vingt sous parisis, amende si humiliante pour l’honneur de Gervaise ; enfin sa rencontre avec Marmagne, au moment où il commençait à désespérer de se faire mettre en prison ; puis, à partir de là, tout ce qui

 

348

lui était arrivé jusqu’au moment où, ne sachant pas dans quel cachot il allait entrer, il avait, en fendant avec sa tête la croûte de terre qui lui restait à percer, aperçu à la lueur de sa lampe son ami Ascanio.

Sur quoi les deux amis se jetèrent de nouveau dans les bras l’un de l’autre et s’embrassèrent derechef.

– Et maintenant, dit Jacques Aubry, écoute-moi, Ascanio, il n’y a pas de temps à perdre.

– Mais, dit Ascanio, avant toute chose, parle-moi de Colombe. Où est Colombe ?

– Colombe ? je n’en sais rien ; chez madame d’Étampes, je crois.

– Chez madame d’Étampes ! s’écria Ascanio, chez sa rivale !

– Alors, c’est donc vrai ce qu’on disait de l’amour de la duchesse pour toi ?

Ascanio rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.

– Oh ! il ne faut pas rougir pour cela, s’écria Aubry. Peste ! une duchesse ! et une duchesse qui

 

349

est la maîtresse du roi ! Ce n’est pas à moi qu’une pareille bonne fortune arriverait. Mais voyons, revenons à notre affaire.

– Oui, dit Ascanio, revenons à Colombe.

– Bah ! il s’agit bien de Colombe. Il s’agit d’une lettre.

– Quelle lettre ?

– D’une lettre que la duchesse d’Étampes t’a écrite.

– Et qui t’a dit que je possédais une lettre de la duchesse d’Étampes ?

– Benvenuto Cellini.

– Pourquoi t’a-t-il dit cela ?

– Parce que cette lettre il la lui faut, parce que cette lettre lui est nécessaire, parce que je me suis engagé à la lui rapporter, parce que tout ce que j’ai fait enfin c’était pour avoir cette lettre.

– Mais que veut faire de cette lettre Benvenuto ? demanda Ascanio.

– Ah ! ma foi ! je n’en sais rien, et cela ne me regarde pas. Il m’a dit : Il me faut cette lettre. Je

 

350

lui ai dit : C’est bon, je l’aurai. Je me suis fait mettre en prison pour l’avoir ; me voilà, donne-la-moi, et je me charge de la faire passer à Benvenuto ! Eh bien ! qu’as-tu donc ?

Cette question était motivée par le rembrunissement de la figure d’Ascanio.

– J’ai, mon pauvre Aubry, dit-il, que tu as perdu ta peine.

– Comment cela ? s’écria Jacques Aubry. Cette lettre, n’aurais-tu plus cette lettre ?

– Elle est là ! dit Ascanio en mettant la main sur la poche de son pourpoint.

– Ah ! à la bonne heure. Alors donne-la-moi que je la porte à Benvenuto.

– Cette lettre ne me quittera point, Jacques.

– Et pourquoi cela ?

– Parce que j’ignore ce qu’en veut faire Benvenuto.

– Il veut s’en servir pour te sauver.

– Et pour perdre la duchesse d’Étampes, peut-être. Aubry, je ne perdrai pas une femme.

 

351

– Mais cette femme veut te perdre, toi. Cette femme te déteste ; non, je me trompe, cette femme t’adore.

– Et tu veux qu’en échange de ce sentiment...

– Mais c’est exactement comme si elle te haïssait, puisque toi tu ne l’aimes pas ; d’ailleurs c’est elle qui a tout fait.

– Comment, qui a tout fait ?

– Oui, c’est elle qui t’a fait arrêter, c’est elle qui a enlevé Colombe.

– Qui te l’a dit ?

– Personne ; mais qui veux-tu que cela soit ?

– Mais le prévôt, mais le comte d’Orbec, mais Marmagne, à qui tu avoues que tu as tout dit.

– Ascanio ! Ascanio ! s’écria Jacques désespéré, tu te perds !

– J’aime mieux me perdre que de commettre une lâche action, Aubry.

– Mais ce n’est pas une lâche action, puisque c’est Benvenuto qui se charge de l’accomplir.

– Écoute, Aubry, dit Ascanio, et ne me garde

 

352

pas rancune de ce que je vais te dire. Si c’était Benvenuto qui fût là à ta place, si c’était lui qui me dît : C’est madame d’Étampes, ton ennemie, qui t’a fait arrêter, qui a enlevé Colombe, qui la tient en son pouvoir, qui veut forcer sa volonté ; je ne puis sauver Colombe qu’à l’aide de cette lettre ; je lui ferais jurer qu’il ne la montrerait pas au roi, et je la lui donnerais. Mais Benvenuto n’est point ici, je n’ai aucune certitude que la persécution me vienne de la duchesse. Cette lettre serait mal placée entre tes mains, Aubry ; pardonne-moi, mais tu avoues toi-même que tu es un franc écervelé.

– Je te jure, Ascanio, que la journée que je viens de passer m’a vieilli de dix années.

– Cette lettre, tu peux la perdre ou en faire, dans un but excellent, je le sais, un usage inconsidéré, Aubry, cette lettre restera où elle est.

– Mais mon ami, s’écria Jacques Aubry, songe bien, et Benvenuto l’a dit, que cette lettre seule peut te sauver.

– Benvenuto me sauvera sans cela, Aubry ; Benvenuto a la parole du roi qu’il lui accordera

 

353

une grâce le jour où son Jupiter sera fondu. Eh bien, quand tu as cru que Benvenuto devenait fou parce qu’il criait : « À la fonte ! à la fonte ! » Benvenuto commençait à me sauver.

– Mais si la fonte allait manquer, dit Aubry.

– Il n’y a pas de danger, reprit Ascanio en souriant.

– Mais cela arrive aux plus habiles fondeurs de France, à ce qu’on assure.

– Les plus habiles fondeurs de France ne sont que des écoliers auprès de Benvenuto.

– Mais combien de temps peut durer cette fonte ?

– Trois jours.

– Et pour mettre la statue sous les yeux du roi, combien de temps faut-il ?

– Trois autres jours encore.

– Six ou sept en tout, à ce que je vois. Et si d’ici à six ou sept jours madame d’Étampes force Colombe à épouser d’Orbec ?

– Madame d’Étampes n’a aucun droit sur

 

354

Colombe. Colombe résistera.

– Oui, mais le prévôt a des droits sur Colombe comme sa fille, le roi François Ier a des droits sur Colombe comme sa sujette ; si le prévôt ordonne, si le roi ordonne...

Ascanio pâlit affreusement.

– Si lorsque Benvenuto demandera ta liberté, Colombe est déjà la femme d’un autre, dis, que feras-tu de la liberté ?

Ascanio passa une main sur son front pour essuyer la sueur qu’y faisaient poindre les paroles de l’écolier, tandis que son autre main cherchait dans la poche la lettre libératrice ; mais au moment où Aubry croyait qu’il allait céder, il secoua la tête, comme pour en chasser toute irrésolution.

– Non ! dit-il, non ! À Benvenuto seul. Parlons d’autre chose.

Et il prononça ces paroles d’un ton qui indiquait qu’il était, pour le moment du moins, parfaitement inutile d’insister.

– Alors, dit Aubry, paraissant prendre

 

355

intérieurement une résolution importante ; alors, mon ami, si c’est pour parler d’autre chose, nous en parlerons aussi bien demain matin, ou demain dans la journée, attendu que j’ai bien peur que nous ne soyons ici pour quelque temps. Quant à moi, je t’avoue que comme je suis assez fatigué de mes tribulations de la journée et de mon travail de la nuit, je ne serais point fâché de me reposer un peu. Ainsi donc, reste ici, je retourne chez moi. Quand tu auras envie de me revoir, tu m’appelleras. En attendant, mets cette natte sur le trou que j’ai fait, afin qu’on ne coupe pas nos communications. Bonne nuit ! et comme la nuit porte conseil, j’espère que je te trouverai plus raisonnable demain matin.

Et à ces mots, sans rien vouloir écouter des observations d’Ascanio qui essayait de le retenir, Jacques Aubry rentra la tête la première dans son couloir et regagna en rampant son cachot. Quant à Ascanio, en exécution du conseil que lui avait donné son ami, à peine les jambes de l’écolier eurent-elles disparu à leur tour qu’il traîna la natte dans l’angle de sa prison. La voie de communication qui venait de s’établir entre les

 

356

deux cachots disparut donc entièrement.

Puis il jeta son pourpoint sur une des deux chaises qui, avec la table et la lampe, composaient son ameublement, s’étendit sur son lit, et, tout bourrelé d’inquiétude qu’il était, s’endormit bientôt, la fatigue du corps l’emportant sur les tourments de l’esprit.

Quant à Aubry, au lieu de suivre l’exemple d’Ascanio, quoiqu’il eût au moins autant besoin que lui de sommeil, il se contenta de s’asseoir sur son escabeau et se mit à réfléchir profondément, ce qui, comme le sait le lecteur, était si parfaitement contre ses habitudes, qu’il était évident qu’il méditait quelque grand coup.

L’immobilité de l’écolier dura un quart d’heure à peu près, après quoi il se leva lentement, et du pas d’un homme dont toutes les irrésolutions sont fixées, il s’avança vers son trou, où il se glissa de nouveau, mais avec tant de précaution et en observant un si profond silence cette fois, qu’au moment où, arrivé de l’autre côté, il souleva la natte avec sa tête, il s’aperçut avec joie que l’opération qu’il venait d’accomplir

 

357

n’avait pas réveillé son ami.

C’était tout ce que demandait l’écolier ; aussi avec des précautions plus grandes encore que celles qu’il avait prises jusque-là, il sortit lentement de sa galerie souterraine, s’approcha en retenant son souffle de la chaise où était déposé le pourpoint d’Ascanio, et, l’œil fixé sur le dormeur, l’oreille tendue à tout bruit, prit dans la poche la précieuse lettre tant ambitionnée par Cellini, et mit dans l’enveloppe un simple billet de Gervaise qu’il plia exactement de la même façon que l’était la lettre de la duchesse, pensant, tant que Ascanio ne l’ouvrirait pas, lui faire croire que c’était toujours la missive de la belle Anne d’Heilly qui était restée en sa possession.

Puis, avec le même silence, il regagna la natte, la souleva, se glissa de nouveau dans le trou, et disparut comme les fantômes qui s’abîment dans les trappes de l’opéra.

Il était temps, car à peine rentré dans son cachot, il entendit la porte de celui d’Ascanio roulant sur ses gonds, et la voix de son ami qui criait avec l’accent d’un homme qui s’éveille en

 

358

sursaut :

– Qui va là ?

– Moi, répondit une voix douce, ne craignez rien, c’est une amie.

Ascanio, à moitié vêtu, comme nous l’avons dit, se souleva à l’accent de cette voix qu’il croyait reconnaître, et à la lueur de sa lampe il vit une femme voilée. Cette femme s’approcha lentement de lui et leva son voile. Il ne s’était pas trompé, cette femme, c’était madame d’Étampes.

 

359