au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 4 sur 5 · partie 3/3

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au bonheur du matin

Section 8

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

: tu veux bien fréquenter avec moi ?

La surprise me fit rouvrir les yeux. Fréquenter avec lui ? Je savais ce que signifiait cette expression. Cela équivalait à des fiançailles, qui nous conduiraient au mariage. Je regardai Désiré et, dans mon émotion, manquai un pas. Il me retint et insista :

— Dis, tu veux bien ? Abasourdie, je balbutiai :

— Je... je ne sais pas. Désiré... Je suis un peu prise de court... Je ne pensais pas que... enfin...

— Ne dis pas non, Rosalinde, s'il te plaît.

— Non, je ne dis pas non... mais je suis surprise et...

— Alors, ne réponds pas tout de suite, conseilla-t-il avec douceur. Tu as le temps de réfléchir. Mais j'espère que tu diras oui. Tu es la seule fille qui m'ait jamais intéressé, et je crois que je t'aime depuis le premier jour où je t'ai vue. Rappelle-toi, c'était lors de ta communion. Tu étais si belle dans ta robe blanche que je t'ai comparée à un ange. Maintenant, mon rêve serait de te voir revêtir une autre robe blanche et, cette fois/ce serait pour notre mariage.

Je manquai le rythme une nouvelle fois, nos pieds s'entrechoquèrent, et je faillis tomber. Je m'accrochai à Désiré, qui se mit à rire :

— Au moins, ma demande ne te laisse pas indifférente.

Serais-tu troublée ?

J'acquiesçai d'un signe de tête, et il me serra de nouveau contre lui.

— Je t'aime, Rosalinde, dit-il d'une voix sourde.

La musique s'arrêta. Nous rejoignîmes Clarisse et Césarine.

Cette dernière se leva à notre approche :

— Il est bientôt minuit. J'ai promis à Sosthène de ne pas ramener Rosa plus tard, et nous allons partir.

Je retins le « déjà ? » qui me montait aux lèvres, et Désiré le prononça pour moi :

— Déjà minuit ? Comme le temps a passé vite ! Eh bien, allons-y, conclut-il avec un soupir.

J'enviai Camille, qui avait le droit de rester encore.

Nous prîmes congé et nous partîmes. Alors que nous arrivions à la porte, l'orchestre se remit à jouer une polka endiablée, et je tournai la tête vers les danseurs. Désiré vit mon regard de regret et se pencha vers moi :

— Lorsque nous serons mariés, je t'emmènerai à tous les bals où tu voudras aller. Je te le promets, Rosalinde. Je ferai tout pour te satisfaire.

Ces paroles me plurent. Elles me firent comprendre que je serais délivrée de la tutelle de mon grand-père, et que je pourrais mener une existence moins sévère, plus libre, plus heureuse. Je commençai à considérer la demande de Désiré avec bienveillance.

Sur le chemin du retour, Césarine fit des commentaires sur telle ou telle personne présente au bal. Désiré lui répondait.

Quant à moi, je demeurais silencieuse. À un moment, alors que nous approchions de la maison, comme nous marchions tous les trois de front, il profita de l'obscurité et de l'étroitesse de la rue pour se rapprocher de moi. Je sentis ses doigts saisir les miens et les serrer très fort. Ce geste fit battre mon cœur plus vite.

Désiré garda ma main ainsi jusqu'au petit pont, où il me lâcha pour me laisser passer.

Il reprit sa bicyclette, déclarant qu'il ne voulait pas s'attarder :

— Comme je connais mère, elle ne va pas se coucher tant que je ne serai pas rentré. Au revoir, Césarine. Au revoir, Rosalinde. Merci pour cette bonne journée.

Il m'embrassa comme d'habitude sur les deux joues, et en profita pour me souffler dans l'oreille :

— Dis-moi oui, Rosalinde.

Je souris sans répondre. Il s'en alla, agitant le bras en signe d'adieu. J'entrai avec Césarine dans la maison. Alors qu'elle allumait la lampe à pétrole, mon grand-père revint :

— Ah ! Tu es là, Rosa. C'est parfait. Tout s'est bien passé ?

— Oui, grand-père.

Césarine lui apprit que je n'avais dansé qu'avec Désiré, et que Camille, elle aussi, avait tout le temps gardé le même cavalier.

— C'est Lucas, tu sais, le carreton-brasseux ? Mon grand-père fit un signe affirmatif :

— Oui, je vois de qui il s'agit. Il est bien brave.

— Il se fait tard, ajouta Césarine en étouffant un bâillement.

Je m'en vais me coucher. A demain, Sosthène. A demain, Rosa.

Elle m'embrassa et sortit. Demeurée seule avec mon grand-père, je lui souhaitai le bonsoir et me retirai dans ma chambre.

Il ne m'interrogea pas davantage, et j'en fus soulagée. Je n'avais pas envie de lui parler déjà de la demande de Désiré. Je voulais d'abord essayer de voir clair dans mes sentiments.

Dans ma chambre, je me déshabillai puis, avant de me coucher, je pris le cœur en papier entouré de roses rouges que m'avait offert Désiré. Je le regardai longuement. Ainsi, il m'aimait, et il désirait m'épouser ! Je savais qu'il m'appréciait, mais je n'avais jamais imaginé qu'il était amoureux de moi. De A , /

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V

I

* \ •

mon côté, pas une fois je n'avais pensé à lui comme à un mari possible. Je l'avais toujours considéré comme un ami, ou plutôt comme un frère. Et pourtant, sa demande me troublait et me faisait plaisir. Allais-je y répondre favorablement ?...

Je sentais mes paupières, lourdes de fatigue, se fermer d'elles-mêmes. « Le marchand de sable est passé », me disait Césarine lorsque, dans mon enfance, je me frottais les yeux en bâillant. Avec précaution, je plaçai le cœur en papier parmi les objets qui, depuis mon arrivée chez mon grand-père, ne m'avaient jamais quittée : ma poupée et le moulin à vent d'Alphonse. Puis je me couchai et je m'endormis en pensant à Désiré.

Le lendemain, dès que je me retrouvai seule avec Camille, elle se mit à me parler de Lucas :

— Il me plaît follement, tu sais, Rosalinde. Je crois bien que je suis amoureuse de lui. Il n'a dansé qu'avec moi, et mère l'a remarqué. Elle pense qu'il va me demander de fréquenter. Je l'espère. Je ne dirai pas non, tu peux me croire.

Je terminai de coudre ma pièce de tissu, relevai mon pied-de-biche, m'adossai à ma chaise :

— Désiré me l'a demandé hier, avouai-je. Et je ne sais pas quoi répondre.

Elle laissa son aiguille en suspens et me regarda, une étincelle complice au fond des yeux :

— Ah ! Il t'a demandé ?... Je me disais bien aussi... J'ai déjà remarqué son expression, quand il t'observe... Et hier, à la ducasse, le cœur qu'il t'a offert... Il l'a choisi exprès pour toi, je l'ai bien vu. Tu l'aimes, Rosa ?

— Oui, je l'aime bien. Mais je n'avais jamais pensé à me marier avec lui. Alors je suis un peu désorientée.

— Oh ! Moi, si Lucas me fait sa demande, je n'hésiterai pas une seconde. Je lui répondrai oui. Je n'ai aucun doute à ce sujet.

J'aurais bien aimé être aussi sûre de moi. Mais je n'éprouvais qu'une grande incertitude.

— Comme tu as de la chance, Rosa ! reprit mon amie.

J'aimerais bien être à ta place ! Mère dit que Lucas et moi, nous ne nous connaissons pas assez, et qu'il faut attendre avant de fréquenter sérieusement. Moi, je veux bien, mais j'espère que ce ne sera pas trop long...

Intarissable, elle me parla de Lucas tout l'après-midi, de ses qualités, de sa gentillesse, de son courage. Je pensais que, moi aussi, je pouvais en dire autant de Désiré. Alors, pourquoi hésitais-je à lui répondre oui ?...

Le lendemain, je me confiai à Césarine. Elle m'avait élevée, et j'étais sûre de sa tendresse. J'avais besoin de son expérience et de ses conseils.

Dès que je lui appris la demande de Désiré, elle eut une exclamation de satisfaction :

— Ah, ça y est ! Il t'a parlé ? Je me demandais à quel moment il se déciderait. Ça fait longtemps qu'il t'aime, Rosa.

Que lui as-tu répondu ?

— Que j'allais réfléchir. J'ai été surprise. Je ne pensais pas que...

— Oh ! Je l'ai bien remarqué, moi ! Et Sosthène aussi.

D'ailleurs, il est favorable à ce mariage.

— Grand-père ? Il vous l'a dit ?

— Il m'en a parlé une fois ou deux. Et à Marguerite aussi.

L'un comme l'autre s'attendent à ce que tu dises oui.

— Justement, je ne sais pas encore... Je n'ai jamais pensé à Désiré comme à mon futur mari, et...

— Eh bien, penses-y. C'est un bon garçon, et il t'aime sincèrement. Tu ne seras pas malheureuse avec lui, Rosa.

D'après ce que j'ai pu voir, il n'a pas l'air de te déplaire ?

— C'est vrai. Je m'entends bien avec lui.

— À mon avis, il n'y a aucune raison pour que tu le refuses.

D'autant plus qu'il en serait certainement malheureux.

Je hochai la tête, encore incertaine.

— Que dit Sosthène ? reprit Césarine.

— Je ne lui en ai pas encore parlé. Je voulais avoir votre avis avant.

— Parle-lui dès ce soir. Il a le droit de savoir. C'est même à lui que Désiré aurait dû faire sa demande.

— Oui, vous avez raison.

Mon grand-père était allé jardiner chez une vieille femme qui habitait dans notre rue. Lorsqu'il rentra, je servis le souper.

Après avoir mangé la salade à pommes de terre que j'avais préparée - frisée et pommes de terre mélangées, avec quelques croûtons frottés d'ail -, je me décidai.

— Grand-père... commençai-je. Hier, au bal. Désiré m'a fait une demande.

Mon grand-père eut la même réaction que Césarine :

— Ah, ça y est ? Il s'est décidé ? Marguerite m'avait prévenu qu'il en avait l'intention... Tu as dit oui ?

— Eh bien, justement... je ne sais pas. Il m'a laissé le temps de réfléchir.

Mon grand-père fronça les sourcils :

— Réfléchir ? On réfléchit quand on a une décision difficile à prendre. Mais là, ce n'est pas le cas. Ce garçon t'aime et souhaite se marier avec toi. A ta place, je sauterais sur l'occasion.

Il prit sa pipe, commença à la bourrer de tabac :

— Tu comprends, à cause de la conduite de ta mère, les gens auraient tendance à te regarder de travers. « Telle mère, telle fille », voilà ce qu'ils disent. Certains garçons te considéreraient comme une fille facile, et ne penseraient qu'à s'amuser avec toi.

Regarde ce Martial Dubois, de Mons-in-Pèfe. C'était son intention. Et si votre histoire avait continué, en supposant que je l'aie obligé à t'épouser, il aurait couru le guilledou et t'aurait rendue malheureuse comme les pierres... Tandis que Désiré, c'est un brave garçon. Tu peux lui répondre oui les yeux fermés.

Il prit une hulotte, alluma sa pipe, déplia L'Écho populaire -

le journal hebdomadaire de la région d'Orchies auquel il était abonné -, et se mit à lire. Je compris qu'il considérait la conversation terminée et que, dans son esprit, aucun doute ne subsistait : ma réponse à Désiré ne pouvait être qu'affirmative.

Je passai la semaine à m'interroger. Il était vrai que Désiré et moi, nous nous entendions bien. De plus, il m'aimait sincèrement, et cela me flattait. Et puis, ma vie avec lui serait sans doute plus agréable et plus heureuse que l'existence que je menais auprès de mon grand-père. Il m'avait promis de m'emmener au bal et au cinéma, ce qui ne m'arrivait pratiquement jamais.

Pourtant, lorsque le dimanche arriva, j'hésitais encore.

Désiré ne m'avait pas fixé de date précise pour lui donner ma réponse, et je pensais avoir encore un peu de temps devant moi.

Mais, alors que nous finissions de déjeuner1, mon grand-père et moi, nous entendîmes la sonnette d'une bicyclette retentir dans le jardin. Un coup d'œil à la fenêtre nous permit d'apercevoir Désiré, qui s'arrêtait et mettait pied à terre. Il appuya sa Scripta contre le mur, ôta ses pinces de vélo, lissa son pantalon, et se dirigea vers la porte d'une allure solennelle. Il frappa, entra, fit deux pas jusqu'à mon grand-père, à qui il s'adressa cérémonieusement :

— Sosthène, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre petite-fille Rosalinde. Je l'aime et je désire qu'elle soit ma femme. Si vous acceptez, je vous promets de la rendre heureuse.

Je fus frappée par son ton grave et sérieux, et une émotion subite me noua la gorge. Mon grand-père fit un signe d'assentiment :

— Je te crois volontiers. Désiré, et je te donne mon accord.

Maintenant, pose la question à Rosalinde.

Désiré se tourna vers moi. Sourdement, il demanda :

— Rosalinde... veux-tu être ma femme ?

Je vis son regard empli d'amour, et la supplication qu'il contenait. Inattendu, un élan me porta vers lui, et soudain je n'hésitai plus. Je m'entendis répondre d'une voix assurée :

— Oui, Désiré. Je veux bien.

Il poussa un cri de joie, me prit les mains, les serras dans les siennes avec emportement :

— Merci, merci, Rosalinde. Tu ne peux pas savoir comme tu me rends heureux ! Fier et heureux ! Merci, répéta-t-il. Et merci à vous aussi, Sosthène.

Mon grand-père avança une chaise :

— Eh bien, puisque nous sommes d'accord, assieds-toi deux minutes. Tu boiras bien une tasse de café ?

Il accepta, tout en me regardant avec des yeux pleins de gratitude et d'émerveillement. Je lui souris. Ma réponse avait donc tellement d'importance pour lui ?...

Tout en buvant son café, il nous annonça que Marguerite nous invitait le dimanche suivant, à l'occasion du raccroc de la ducasse, afin de discuter ensemble des fiançailles et du mariage.

— Elle était sûre de ta réponse, Rosalinde, avoua-t-il. Moi, par contre, je me torturais l'esprit. Ce matin, je n'y tenais plus, et je me suis décidé à venir. Pour me réconforter, mère m'a dit :

« Comment cette petite pourrait-elle te refuser ? Tu as toutes les qualités pour satisfaire la jeune fille la plus exigeante. » Je voudrais pouvoir dire qu'elle a raison, mais son affection pour moi la rend partiale, j'en ai bien peur. Néanmoins, je ferai tout pour que tu ne regrettes jamais ta réponse, Rosalinde.

— Je ne crois pas que je la regretterai, Désiré, affirmai-je avec douceur.

J'étais sincère en prononçant cette phrase, et persuadée d'avoir raison. Comment aurais-je pu imaginer que l'avenir la transformerait en mensonge ?...

— Le mariage aura lieu l'année prochaine, décréta Marguerite. Un an de fiançailles, c'est suffisant. Vous vous connaissez depuis longtemps, tous les deux.

Nous étions assis autour de la table et, tandis que nous mangions, elle nous faisait part de ses décisions. Je comprenais qu'elle avait tout prévu, et mon grand-père semblait soulagé qu'elle prenne les choses en main. Désiré, ravi, approuvait chaque parole de sa mère. Quant à moi, j'étais trop habituée à obéir pour élever une objection.

— Au début, vous pourrez habiter ici. La maison est assez grande, et vous occuperez la chambre de Désiré. Après, si vous avez des enfants, on verra... Quant à toi, Rosalinde, si tu le désires, tu pourras continuer ton travail d'apiéceuse. On pourra mettre ta machine à coudre là, dans le coin. Ce que tu gagnes s'ajoutera au salaire de Désiré. Comme vous n'aurez pas de loyer à payer ni de meubles à acheter, vous pourrez faire des économies.

Elle marqua un temps, regarda son fils avec une expression de réprobation attendrie, puis, s'adressant à mon grand-père et à moi, reprit :

— Parce que... Figurez-vous que mon garçon... il veut s'acheter une automobile. Il n'y a pas moyen de lui enlever cette idée de la tête... Il s'est même inscrit pour passer le permis de conduire. Il commence ses leçons la semaine prochaine.

— Vous verrez, ce sera formidable ! s'exclama Désiré avec animation. Avec une voiture, je vous emmènerai partout, mère, et toi, Rosalinde. Et vous aussi, Sosthène, bien entendu.

Mon grand-père leva la main en signe de protestation :

— Alors là, ne compte pas sur moi pour monter dans un engin pareil ! C'est bien trop dangereux.

— Mais pas du tout ! Il suffit de savoir conduire, tout simplement.

Ils se mirent à discuter, chacun restant fixé sur son point de vue. En les écoutant d'une oreille distraite, je rêvais à ma vie future : sorties, bals, cinémas, promenades en voiture... Malgré mon caractère raisonnable, je ne pouvais m'empêcher de trouver ces perspectives bien agréables. Jusqu'alors, j'avais eu si peu l'occasion de m'amuser !

Lorsque je quittai la maison de Marguerite, ce soir-là, il était établi que Désiré et moi fréquenterions dorénavant officiellement. Le fait de constater son visible bonheur me procurait une joie identique à la sienne. Moi qui m'étais toujours trouvée insignifiante, je découvrais que le statut de fiancée me donnait une importance que je n'avais jamais eue : Désiré tenait à moi, il m'aimait, pour lui, j'étais précieuse. Et je devais m'avouer que c'était bien agréable.

Dans le village, de nombreuses personnes m'interrogeaient :

— Alors ? Il paraît que tu fréquentes ? Celles qui connaissaient Désiré ajoutaient :

— C'est un bon garçon. Tu as bien choisi.

Mais avais-je réellement choisi ? Je n'en avais pas l'impression.

Désiré venait me voir chaque dimanche. Il arrivait en bicyclette avant la grand-messe, à laquelle nous nous rendions ensemble, accompagnés de Césarine. Je le présentai à monsieur le curé. Celui-ci, qui m'avait appris le catéchisme, me connaissait depuis longtemps. Il accueillit favorablement notre intention de nous marier, et nous recommanda de former un foyer chrétien.

Marguerite, parfois, venait avec son fils. Mais le plus souvent, il arrivait seul. Il partageait notre repas, passait l'après-midi avec moi. Nous discutions de tout et de rien, nous faisions des projets pour notre vie commune. A vrai dire, c'était surtout Désiré qui parlait, et son enthousiasme était contagieux.

Lorsque je l'écoutais, j'avais hâte d'être sa femme. Pour lui, il n'y avait aucun doute : notre existence serait agréable et heureuse, et il me faisait partager sa conviction.

À chacune de ses visites, nous n'étions jamais seuls. Il y avait toujours mon grand-père, ou Césarine, ou Marguerite quand elle était présente, pour nous tenir compagnie, comme s'il avait été nécessaire de nous surveiller. Parfois, leur attitude m'agaçait. Mais, comme Désiré ne paraissait pas en prendre ombrage, je me taisais.

— Je travaille chez Leroux, l'entreprise de chicorée, me dit-il un jour. Je suis à l'atelier de torréfaction des cossettes.

Comme je lui demandais ce qu'étaient des « cossettes », il se mit à m'expliquer, en prenant un air savant qui m'amusa :

— Ce sont des racines de chicorée. La chicorée est une plante, au même titre que la scarole ou la frisée que nous mangeons en salade, ou même les chicons. Cette plante est cultivées, les racines sont récoltées, lavées, triées afin d'éliminer les mauvaises herbes, débitées en rondelles, que l'on appelle «

cossettes vertes », puis séchées. Lorsqu'elles arrivent à l'usine, elles sont stockées dans le hangar à cossettes. Elles sont ensuite tamisées à la bluterie pour en ôter les poussières et les déchets.

— Et toi, que fais-tu ?

— Moi, je charge ensuite ces cossettes dans les boules de torréfaction, qui vont les « cuire à l'étouffée ». Ce sont des sortes de grilloirs, et il est important de bien surveiller la chaleur. Cette opération dure deux heures. Il faut surtout éviter le « coup de feu », qui brûlerait les cossettes.

Je m'inquiétai :

— Il n'y a aucun danger pour toi, Désiré ?

— Non, rassure-toi. Mais je travaille continuellement dans le bruit et la chaleur, et ce n'est pas toujours facile. Au-dessus de chaque boule, il y a une hotte pour que la vapeur puisse s'évacuer. C'est parfois étouffant. Pourtant, je ne me plains pas.

L'atelier de concassage est encore plus bruyant. C'est là que vont les cossettes qui ont été torréfiées, et que l'on appelle « cossettes brunes ».

Les concasseurs sont de gros cylindres munis de dents qui écrasent les cossettes et les transforment en grains. Ce sont ces grains de chicorée que tu retrouves dans les paquets que tu achètes à l'épicerie.

— Oh ! M'exclamai-je, ravie. Maintenant, lorsque je mettrai de la chicorée en préparant le café, je penserai à toi. Je me dirai

: « Ces grains existent grâce au travail de Désiré. » Il eut un sourire modeste :

— Oh ! Si ce n'était pas moi, ce serait un autre. Mais ce que tu dis n'est pas faux, Rosalinde.

Parfois, lorsque nous pouvions faire un aparté, il me confiait certaines choses. Un dimanche, alors que nous revenions du cimetière, profitant du fait que Marguerite et Césarine marchaient devant nous en discutant, il me parla de son demi-frère Aimé.

— Depuis qu'il a quitté la maison, mère refuse de le revoir.

Et lui, de son côté, a juré qu'il partait pour ne jamais revenir.

Mais moi, je voudrais l'inviter à notre mariage. Qu'en penses-tu, Rosalinde ?

— Je n'y vois pas d'inconvénient, affirmai-je sincèrement.

— Mère ne l'a jamais aimé, continua-t-il. Je t'ai déjà raconté qu'elle se montrait injuste envers lui. Bien sûr, elle ne veut pas que je l'invite, et, même si je le faisais, je crois qu'il refuserait.

Il poussa un soupir désolé :

— J'aurais voulu qu'il soit mon témoin, mais ce n'est même pas la peine d'y penser. A la place, je choisirai mon ami Julien.

Il faudra que je te le présente. Il est représentant pour la maison Dégrise, et il possède une automobile. Il me dit qu'il me la laissera conduire dès que j'aurai mon permis. En attendant que j'en achète une, ce que j'ai bien l'intention de faire.

Il regarda la silhouette de Marguerite, devant nous, et hocha la tête :

— Quant à mère, elle ne changera pas d'avis pour Aimé.

J'irai quand même le voir un de ces jours, et je lui demanderai d'assister au moins à notre messe de mariage. Là, mère ne pourra faire aucune objection. L'église est ouverte à tout le monde, non ?

J'acquiesçai. J'aurais bien aimé, moi aussi, que cet Aimé fasse partie de nos invités, mais je ne voulais pas intervenir dans les histoires de famille de Marguerite.

Fière de mes connaissances toutes neuves, j'expliquai la fabrication de la chicorée à Césarine et à Emilie. Cette dernière remarqua :

— Mais avant d'arriver aux cossettes, il y a tout le travail à partir du semis jusqu'à l'arrachage. Anna, ma nièce, qui habite Coutiches, pourrait te l'expliquer mieux que moi. Chaque année, au mois de juin, elle est embauchée pour le démariage : elle éclaircit les semis. Et, en juillet, pour le débraquage : elle sépare les plants avec une arbraquette1.

J'avais déjà vu, en effet, autour de notre village, dans des champs immenses, des équipes de femmes travaillant à genoux dans la terre, la tête recouverte d'un fichu pour se protéger du soleil.

— Et pour finir il y a l'arrachage. Là, elle se sert d'un fourquet2. Ils sont nombreux, hommes et femmes, et s'il a plu le travail est pénible à cause de la boue. Il y a même des enfants qui, après l'école, vont ramasser les racines et les porter en bordure du champ. Ensuite, elles sont chargées dans des chariots et conduites à la sécherie. C'est seulement après qu'elles iront chez Leroux, où ton Désiré transformera les cossettes vertes en cossettes brunes.

J'avouai que je ne m'étais jamais intéressée à ces étapes de la fabrication de la chicorée. Mon métier d'apiéceuse en était très éloigné. Mais j'étais fière de savoir que Désiré y jouait un rôle.

— André, le mari d'Anna, travaille lui aussi chez Leroux, continua Emilie. Il est à l'atelier de menuiserie. Ils fabriquent des caisses pour expédier la chicorée. André dit qu'ils en font jusqu'à mille par jour. Au début, il faisait la route à pied, mais ça lui prenait plus d'une heure. Alors il a acheté une bicyclette ; ça lui fait gagner du temps.

J'approuvai :

— Désiré le dit aussi. Mais, d'après lui, une automobile, c'est beaucoup mieux. D'abord, ça va plus vite, et ensuite, quand il pleut, on est à l'abri.

— Mais c'est aussi plus cher ! objecta Emilie. Il te faudra faire de rudes économies pour y arriver !

— Marguerite a promis qu'elle nous donnerait les siennes pour nous aider à l'acheter.

Emilie rétorqua aigrement :

— Eh bien, c'est qu'elles doivent être importantes, alors !

Tant mieux pour elle !

Je savais qu'elle avait une nature médisante, et je n'insistai pas. Césarine, avec habileté, fit dévier la conversation, et je me promis de ne plus parler de la future voiture de Désiré.

Le jour de la nouvelle année, Désiré m'embrassa pour la première fois. Marguerite nous avait invités, et il profita d'un court moment où nous nous trouvions seuls, dans l'entrée, pour m'attirer sous le gui qui ornait le haut de la porte. Il m'embrassa avec douceur, sans passion, et je fus déçue de ne pas trouver agréable ce baiser mouillé et trop bref.

Je n'osai pas en parler à Camille, à qui pourtant je me confiai volontiers. De toute façon, elle ne possédait pas plus d'expérience que moi. Elle attendait toujours que son Lucas se déclare, et devait se contenter de rencontres fortuites dans le village, au cours desquelles ils échangeaient quelques mots. Un jour du mois de février, enfin, elle put m'annoncer la nouvelle :

— Rosa ! Ça y est ! Lucas a parlé à mère, hier ! Avec une animation heureuse, elle me serra contre elle et m'embrassa :

— Quel bonheur ! Il est venu nous livrer les bouteilles de bière1 que mère avait commandées, et elle lui a offert une tasse de café. Alors il lui a demandé si elle voulait bien qu'on fréquente tous les deux, et mère a dit oui ! Elle l'a invité à dîner2

avec nous dimanche ; il aura ainsi l'entrée de la maison. Nous serons fiancés, comme Désiré et toi. C'est merveilleux !

Je voyais ses yeux scintiller et la joie illuminer son visage, et je pensais que je n'avais pas ressenti, en acceptant la demande de Désiré, un tel enthousiasme et un tel bonheur. Éprouvait-elle pour Lucas plus d'amour que je n'en éprouvais pour Désiré ?

Cette question me mit un instant mal à l'aise. Puis je me dis que mon amie réagissait ainsi parce qu'elle avait une nature exubérante, contrairement à moi qui étais beaucoup plus réservée, et cette explication me rassura un peu.

— Nos fiançailles dureront plus longtemps que les tiennes.

Il m'emmènera faire la connaissance de ses parents, qui habitent Cysoing. Pourvu que je leur plaise ! Qu'en penses-tu, Rosa ?

Je la rassurai. Je n'avais aucun doute à ce sujet. Mon amie était aimable, jolie, gentille, et capable de plaire aux personnes les plus récalcitrantes. Elle hocha la tête avec un reste de doute :

— J'espère que tu as raison...

Nous nous mîmes à faire des projets. J'affirmai que, dès que nous serions mariées toutes les deux, et que Désiré aurait son automobile, nous ferions de nombreuses sorties à quatre pour assister à toutes les fêtes des environs.

— Quelle bonne idée, Rosalinde ! J'espère que Désiré et Lucas s'entendront bien.

— Oh oui ! Ne crains rien. Désiré a bon caractère, et il s'entend avec tout le monde. Et pour peu que Lucas s'intéresse aux voitures...

Mon amie se mit à rire :

— Je n'en sais rien encore. Je le lui demanderai. Et puis, continua-t-elle avec volubilité, lorsque j'aurai un enfant, tu en seras la marraine. Tu es d'accord ?

— Oui, bien sûr, dis-je, touchée. Et ce sera la même chose pour toi.

Elle posa une main sur la mienne :

— Nous serons toujours amies, n'est-ce pas, Rosa ?

— Oui, toujours, répétai-je avec conviction.

Plus la date de mon mariage approchait, et plus Marguerite s'activait. Elle avait prévu de refaire entièrement la tapisserie et les peintures de chacune des pièces de sa maison. Elle désirait également acheter des nouveaux rideaux, ainsi qu'une ou plusieurs parures de draps pour le lit de Désiré, qui deviendrait le nôtre.

— Il faut que ma demeure soit accueillante pour une jeune mariée. Et je ne veux que ce qu'il y a de mieux. Pour le linge de maison, j'irai chez Henion, sur la place. Ils ont un beau magasin, et ils ne vendent que des articles de qualité. Je suis bien placée pour le savoir : j'ai travaillé chez eux, avant mon mariage, comme « demoiselle de magasin ». Nous étions plusieurs, car les clients sont nombreux, et viennent de toute la région.

Elle se montrait intarissable, exposait ses projets, certaine de notre approbation. Désiré acquiesçait à tout ce qu'elle disait, et moi j'étais flattée qu'elle embellît sa maison à mon intention.

C'était une demeure plus vaste que celle de mon grand-père, et le sol des pièces était recouvert de carrelage. De plus, l'électricité y était installée, alors que mon grand-père et moi -

ainsi que Césarine - utilisions toujours les lampes à pétrole pour nous éclairer.

— Pour le costume de Désiré, continua Marguerite, nous irons chez Léon Dumazy. C'est un tailleur très compétent. Il faut que mon Désiré soit élégant le jour de son mariage.

— Ne le commande pas trop longtemps à l'avance, objecta mon grand-père, car alors il sera trop étroit ! Tu ne vois pas que ton garçon grossit, Marguerite ? Il était si bien lorsqu'il est revenu de son service !

Selon son habitude, elle pinça les lèvres :

— Il a besoin de forces pour le travail qu'il fait. Il est normal que je le nourrisse en conséquence.

Elle haussa les épaules avec impatience et reprit, en se tournant vers moi :

— Nous irons ensemble chez Louis Obin pour les alliances.

Ils ont du choix. Et pour ta robe de mariée, Rosalinde ?

Césarine, qui était présente, répondit pour moi :

— Nous avons Marie, la couturière du village. Nous lui en avons parlé. Rosa ira choisir le tissu et le modèle la semaine prochaine. Ne craignez rien, Marie fait du bon travail.

— Oh ! Je n'en doute pas, répliqua Marguerite, froissée que nous ne lui ayons pas demandé son avis.

Elle enchaîna aussitôt :

— Il nous faudra aussi des chaussures. Toi, Rosalinde, tu as besoin de fins escarpins. Je t'emmènerai Au Soulier d'Or, rue de l'Église. S'il te faut des gants, nous irons chez madame Monnier.

C'est chez elle que j'ai prévu d'acheter les miens, ainsi que mon sac et mon chapeau. Et puis, pour Désiré...

Elle continua ainsi longtemps, dans un flot de paroles qui nous submergeaient et que mon grand-père finissait par ne plus écouter.

A certains moments, je n'arrivais pas à réaliser que ces préparatifs concernaient vraiment mon mariage. Le fait de devenir la femme de Désiré me paraissait lointaine et irréel, et je ressentais une sorte d'inquiétude. A d'autres moments, au contraire, une exaltation me prenait à l'idée d'épouser un jeune homme bon et charmant qui m'aimait et qui, je n'en doutais pas, me rendrait heureuse.

Un dimanche, Désiré me présenta son ami Julien, dont il me parlait si souvent. C'était un grand jeune homme d'allure sportive, qui me serra la main d'une poigne énergique.

— Nous irons l'admirer cet après-midi, m'apprit Désiré. Il y a un jeu de balle au ballodrome, et Julien fait partie des joueurs.

Tu verras, c'est un balleux très adroit. Bien souvent, si son équipe gagne, c'est grâce à lui.

Le jeune homme donna une bourrade amicale a Désiré :

— Allons, n'exagère pas.

— Mais je suis sincère. D'ailleurs, Rosalinde le verra bien par elle-même.

Julien se pencha vers moi :

— Vous vous intéressez au jeu de balle, mademoiselle ?

Avec confusion, je dus répondre négativement. Il parut déçu. Désiré précisa, à mon intention :

— Les deux passions de Julien sont le jeu de balle et les automobiles. La sienne, une Citroën, est superbe. C'est une conduite intérieure quatre places. Depuis que j'ai mon permis, il me la prête de temps en temps. Cet après-midi, nous irons faire une promenade. Qu'en penses-tu, Rosalinde ?

J'acceptai volontiers, ainsi que Marguerite. Quant à mon grand-père, il refusa avec énergie :

— J'ai déjà dit que je ne monterai jamais dans un de ces engins. Je vous attendrai tranquillement ici, en fumant une pipe et en lisant le journal.

Après le repas, nous partîmes vers la Grand-Place, où avait lieu la rencontre des balleux. Nous prîmes place devant le beffroi, sur un des bancs installés à cet effet. Les spectateurs étaient nombreux. Désiré, assis près de moi, se mit à m'expliquer les règles du jeu. Les joueurs, munis d'un gant de cuir servant à frapper la balle, portaient une tenue claire, pantalon léger, chemisette blanche serrée par une large ceinture. Parmi eux, j'aperçus Julien, qui nous fit un signe amical.

— C'est lui le foncier, m'apprit Désiré. Son rôle est important. Tu vas voir, il joue le plus grand nombre de coups, et c'est lui qui livre le premier.

Le jeu commença et, malgré les explications de Désiré, je ne compris pas grand-chose. Un arbitre, que je reconnus à sa tenue plus sombre, sifflait de temps en temps pour des raisons qui m'échappaient. Mais je pus admirer l'adresse de Julien, qui réussissait à attraper des balles que Désiré jugeait « imprenables ». A un moment, il parvint à en saisir une en se mettant à genoux, à demi renversé en arrière. Des cris d'enthousiasme saluèrent sa performance. Je ne pus m'empêcher d'applaudir. Désiré me regarda, ravi :

— C'est un as, n'est-ce pas ?

J'approuvai. L'équipe de Julien remporta la victoire par quinze jeux à huit, et Désiré clama haut et fort que son ami y était pour beaucoup. Il me confia en aparté :

— Une solide amitié nous lie, et je suis content de voir que tu le trouves bien.

De nouveau, je compris que mon avis avait de l'importance pour lui, et je me sentis fière.

Après le match, nous fîmes une promenade en automobile.

Mon grand-père, ainsi qu'il l'avait dit, refusa d'y participer.

Julien nous présenta fièrement sa Citroën-tout-acier :

— Voici ma Princesse ! Regardez comme elle est belle !

Carrosserie et vitres rutilantes, elle était effectivement superbe. Il ouvrit les portières, nous fit monter, Marguerite et moi, à l'arrière, tandis qu'il prenait place derrière le volant, et que Désiré s'installait à côté de lui.

C'était mon premier contact avec une voiture automobile, et je ressentais une excitation mêlée d'un peu d'appréhension.

Lorsque Julien démarra, les secousses et le bruit me surprirent désagréablement. Mais, bientôt, je n'y prêtai plus attention.

Julien était sorti de la ville et roulait dans la campagne. Il conduisait bien, et la promenade était agréable. Par la vitre, je regardais les champs défiler. Nous tressautions sur les pavés inégaux, et parfois un cahot me projetait vers Marguerite. Celle-ci, contrairement à son habitude, ne disait rien. Lorsque nous revînmes à notre point de départ et que Julien arrêta sa voiture, Désiré tourna vers nous un visage réjoui :

— Alors, ça vous a plu ?

J'acquiesçai d'un sourire et d'un signe de tête, mais Marguerite déclara sèchement :

— Ah non alors ! Je préfère le train. On y est moins secoué !

— Mais avec le train, rétorqua Julien, un peu froissé, vous ne pouvez pas aller où vous voulez quand vous voulez. Moi, ma Princesse, elle est à ma disposition jour et nuit !

Avec une grimace, Marguerite descendit de la voiture, se massa les reins :

— Je crois que je suis d'accord avec Sosthène, finalement : ce genre d'engins, c'est bon pour les jeunes !

— Oh ! Mère, voyons, vous n'êtes pas si vieille ! protesta Désiré.

— Peut-être, mais en tout cas, dorénavant, vous vous passerez de moi.

Désiré n'insista pas. Comme je sortais de la voiture à mon tour, il me prit la main et me fit un clin d'œil de connivence :

— Toi, tu es d'accord pour d'autres promenades, Rosalinde ?

— Oui, Désiré.

Marguerite, qui avait entendu nos paroles, intervint :

— Sans Sosthène et moi, vous n'irez pas non plus. Vous attendrez d'être mariés.

Désiré haussa légèrement les épaules :

— Oh ! Il n'y a plus longtemps à attendre !

Notre mariage, en effet, approchait à grands pas. Et je réalisais subitement que je désirais une chose dont, jusque-là, je n'avais pas pris conscience : j'aurais voulu que le temps passât moins vite.

J'allais régulièrement essayer ma robe de mariée chez Marie, la couturière du village. Avec Marguerite, j'avais acheté les accessoires, gants et chaussures, et Désiré et moi avions choisi nos alliances. Marguerite avait réservé, pour l'occasion, un photographe qui viendrait « tirer notre portrait » le jour du mariage.

— Je me suis adressée à la maison Dominois, à Saint-Amand, nous annonça-t-elle. Ils sont spécialistes de grands portraits, et je veux que mon Désiré ait une belle photo de son mariage.

Les bans furent publiés dans notre village et, lors de la messe, du haut de sa chaire, monsieur le curé prononça la formule rituelle : « Il y a promesse de mariage... » Mon grand-père, qui devait me conduire à l'autel, se fit faire un nouveau costume. Quelques jours avant le mariage, je commençai un grand nettoyage de toutes les pièces avec Césarine. Je grattai le sol de terre battue avec une lame de fer, je récurai tout à fond, de la cave au grenier, je mis des nouveaux rideaux aux fenêtres.

Mon grand-père refit les peintures extérieures, et la vieille maison reprit un air pimpant.

La veille du mariage, je préparai le repas de noces avec Césarine, nous fîmes des vol-au-vent pour l'entrée, et un gâteau à la crème pour le dessert, orné de dragées. Et ce soir-là, seule dans ma petite chambre, je la regardai une dernière fois. Je me rappelai le jour où j'étais arrivée, alors que je n'avais que six ans, et je me rendis compte que je m'étais attachée à cette petite pièce qui avait été mon domaine personnel.

Dans une vieille valise, j'avais préparé mon linge et le peu de vêtements que je possédais. J'ajoutai ma poupée, mon moulin à vent, le cœur orné de roses que Désiré m'avait offert, ainsi que ses lettres.

Je pris également le porte-monnaie qui contenait mes économies.

Pendue à un cintre, ma robe de mariée brillait faiblement dans l'obscurité. Lors de mon dernier essayage, mon amie Camille m'avait accompagnée. Elle s'était exclamée, admirative :

— Comme tu es belle, Rosa !

Je m'étais regardée dans le grand miroir qui me faisait face et, effectivement, je n'avais pas reconnu la terne Rosalinde aux vêtements ordinaires. Le tissu léger de la robe me donnait une allure aérienne, et je repensai à l'expression de Désiré : « Tu ressembles à un ange. »

Je me couchai dans mon lit étroit en pensant à mon futur mari. « Demain soir, pensai-je, je dormirai avec lui. » Je savais que les gens mariés partageaient le même lit, mais j'étais totalement ignorante sur ce qui pouvait se passer entre eux.

Ce fut Césarine qui essaya de m'éclairer le lendemain matin.

Alors que, dans ma chambre, elle m'aidait à m'habiller, elle toussota plusieurs fois avant de se décider à parler :

— Il faut que je te dise, Rosa... au sujet de... eh bien... Voilà, ce soir, quand tu te coucheras avec Désiré... Il te fera certaines choses, mais il ne faudra pas avoir peur. C'est normal, vois-tu.

Ce sont des choses que fait un mari avec sa femme. Ça s'appelle le devoir conjugal. C'est comme ça qu'on a des enfants. J'ouvris des yeux surpris :

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est trop difficile à expliquer. Tu verras bien. Je tiens juste à te prévenir pour que tu ne sois pas affolée.

Je souris :

— Affolée ? Oh non ! Je ne le serai pas, rassurez-vous.

Désiré est gentil, et je l'aime bien.

Il était vrai que je me sentais toujours en accord avec lui.

Néanmoins, les paroles de Césarine m'intriguaient. Que voulait-elle dire ? Je n'avais aucune expérience et, pendant nos fiançailles, Désiré et moi n'avions jamais été seuls. Nous n'avions pu échanger que quelques baisers furtifs, à la faveur de brefs instants de solitude. Et ces baisers, comme le tout premier que m'avait donné Désiré le jour de l'an, n'avaient éveillé en moi aucune passion.

Lorsque je sortis de ma chambre en tenue de mariée, mon grand-père, dans la cuisine, m'attendait. Son nouveau costume, très élégant, lui donnait un air solennel. Il me regarda, et sur son visage passa une émotion bien rare chez lui :

— Ma petite Rosa... murmura-t-il. Ce soir tu seras partie, et ça va me faire tout drôle... Tu as été une bonne petite... Pas comme ta mère...

— Allons, Sosthène, coupa sévèrement Césarine, oublie cette pauvre Hortense aujourd'hui. Admire plutôt notre petite.

N'est-ce pas qu'elle est belle ?

Mon grand-père, les yeux humides, acquiesça. Dehors, un bruit de pétarade retentit. C'était Julien qui, avec sa Princesse, amenait Désiré et Marguerite. Ils entrèrent, et tout de suite les yeux de Désiré se posèrent sur moi. Je fus touchée par l'admiration et l'émerveillement qu'ils exprimaient. Il vint à moi et chuchota :

— Je retrouve l'ange que j'ai vu lors de notre première rencontre. Mon rêve s'est réalisé. Merci, Rosalinde.

Les autres invités arrivèrent ; Camille avec sa mère et Lucas

; Théo, l'ami de mon grand-père. Nous étions peu nombreux, et je savais que Désiré regrettait d'autant plus l'absence de son demi-frère Aimé.

Nous partîmes vers la place, et dans les rues les curieux étaient sortis pour voir passer notre cortège. Des enfants lancèrent des pétards. Au bras de mon grand-père, j'avançais comme dans un rêve.

A la mairie, je signai le registre, puis ce fut au tour de Désiré. Lorsqu'il se redressa, son regard croisa le mien. « Tu es ma femme, maintenant », affirmait-il. J'y lus tant de fierté, d'amour et de joie que je lui souris tendrement.

Dans notre petite église, de nombreux habitants étaient venus assister à la messe. Au bras de mon grand-père, je remontai lentement l'allée centrale pour aller me placer auprès de Désiré. Je suivis la messe avec ferveur, et l'absence de ma mère, soudain, me fut si douloureuse que je retins difficilement mes larmes. À la fin, lorsque monsieur le curé nous déclara mari et femme « jusqu'à ce que la mort vous sépare », je parvins à sourire. Je me tournai vers Désiré, qui me passa l'alliance au doigt. Là aussi, je signai un registre et puis, soudain, tout fut fini. La musique retentit, et je pris le bras de mon mari pour descendre la nef de l'église.

Ce fut à ce moment-là que je le vis. Il était seul, à l'écart, appuyé contre un pilier, les bras croisés. Nos regards se rencontrèrent, et ma vie bascula.

J'eus une sorte de vertige. En un instant, il n'y eut plus que nous deux. J'éprouvai l'impérieux désir d'aller vers lui, avec la certitude qu'il n'attendait que moi. Je pris conscience que Désiré me tirait doucement par le bras, et je fis un effort pour revenir à la réalité. J'aperçus, autour de nous, des gens qui me souriaient, des gens qui me connaissaient depuis mon enfance et qui, pourtant, me paraissaient étrangers. Avec Désiré, je me dirigeai vers la sortie. Un bref coup d'œil vers le pilier m'apprit que l'inconnu n'était plus là. La déception que je ressentis me brûla la poitrine et j'eus l'impression que tout, subitement, devenait gris.

Pourtant, dehors, le soleil brillait, les cloches de l'église sonnaient joyeusement, des pétards éclataient. Sur le parvis, de nombreuses personnes attendaient notre sortie. Des enfants crièrent : « Vifmariache ! » Nous fûmes entourés et félicités.

J'entendis Marguerite s'exclamer :

— Ah, voilà le photographe ! Il faut que je lui parle. Elle se dirigea vers un monsieur bien habillé qui, plus loin sur la place, sortait d'une automobile un appareil à trépied. Au même moment, une silhouette apparut devant nous, et mon cœur cessa de battre.

— Aimé ! s'écria Désiré. Il me semblait bien t'avoir vu dans l'église ! Aimé, tu es venu ! Si tu savais comme ça me fait plaisir

!

Il donna de grandes tapes sur l'épaule du jeune homme dont le regard ne quittait pas le mien. Désiré s'aperçut de son silence et de son immobilité, se méprit :

— Ah oui ! Tiens, je te présente ma Rosalinde. Tu ne la connais pas encore. C'est un ange, tu peux me croire.

— Je n'en doute pas, dit Aimé gravement, ses yeux toujours dans les miens.

— Tu peux l'embrasser, reprit Désiré, jovial. Elle est ta bellesœur maintenant. Allez, mon vieux, insista-t-il en constatant qu'Aimé ne bougeait pas. Serais-tu devenu timide ?

D'une bourrade, il poussa son frère vers moi. Celui-ci se pencha, effleura ma joue d'un baiser rapide et léger, mais ce simple contact répandit dans tout mon corps une chaleur inconnue que, sur le moment, je ne compris pas. En même temps, je ressentis un désir si puissant que je reculai d'un pas.

— Merci d'être venu, Aimé. Tu resterais avec nous pour le repas, ce serait encore mieux.

— Je ne peux pas, tu le sais bien. D'ailleurs, voici ta mère qui revient. Il faut que je m'en aille. Je ne tiens pas à la voir.

— On se reverra bientôt, alors ?

— Oui, je l'espère. Au revoir.

D'un seul coup il se fondit dans les personnes qui nous entouraient, puis il disparut. Je demeurai immobile, encore brûlante d'un feu intérieur que seule la présence d'Aimé avait allumé. Que m'arrivait-il ?...

Désiré serra mon bras :

— C'est Aimé. Il est venu, tu vois ? Un de ces dimanches, nous irons lui rendre visite. Sans en parler à mère, bien entendu.

Marguerite revenait avec le photographe. Celui-ci installa son appareil, nous fit prendre différentes poses sur les marches de l'église. Cela dura de longues minutes, qui me permirent de revenir sur terre. Mais je continuais à ressentir une impression étrange, comme si, d'un seul coup, il me manquait quelque chose.

Cette impression m'accompagna tout au long de la journée.

Je touchai à peine au repas, pourtant délicieux : outre les vol-au-vent, Césarine avait préparé un poulet rôti, avec des légumes de notre jardin -pommes de terre, carottes, haricots verts, petits pois -, suivi d'une salade, puis de fromage et enfin du gâteau de noce. Mon manque d'appétit ne passa pas inaperçu, et Théo, égrillard, annonça à la ronde :

— Elle veut rester légère pour être en forme au lit, ce soir.

Césarine le fit taire d'un regard sévère et d'un coup de coude. A côté de moi, Désiré mangeait pour deux. Il buvait beaucoup aussi. Mon grand-père remarqua :

— Mon garçon, si tu veux être capable d'honorer ta femme ce soir, tu devrais te modérer.

Là aussi, Césarine le fit taire. L'ambiance était joyeuse. À

chaque plat, Théo levait son verre et s'exclamait :

— À la santé des jeunes mariés !

Les verres s'entrechoquaient, chacun buvait de plus belle.

Césarine faisait le service, aidée de Marguerite. J'avais reçu l'ordre de ne pas bouger de ma chaise, en honneur à mon état de mariée. Entre les plats, Théo, Lucas et Julien, l'un après l'autre, se levaient et entonnaient une chanson. Lorsque Théo, en interprétant Ferme tes jolis yeux, chanta les paroles du troisième couplet : « Avec le fiancé qu'elle aime, Suzon vient de se marier...», qui faisaient une discrète allusion à la nuit de noces, Désiré me prit la main et m'adressa un sourire à la fois protecteur et conquérant.

Une autre chanson, L'Hirondelle du faubourg, qui racontait l'histoire d'une enfant sans père, me fit penser au mien. Sans le dire, j'avais toujours souffert de son absence. Et, en ce jour de mon mariage, je regrettais une fois de plus qu'il ne fût pas là, auprès de moi. C'était lui qui aurait dû me conduire à l'autel ; c'était son rôle, bien plus que celui de mon grand-père.

Celui-ci, assis en face de moi, avait ôté sa veste, enlevé son faux col, déboutonné sa chemise. Je le regardai et, pour la première fois, je ressentis envers lui une gratitude mêlée de tendresse. Il m'avait élevée, il m'avait prise sous sa protection et, même si j'en avais parfois souffert, il s'était efforcé d'agir pour le mieux. Je l'observai plus attentivement. Sous l'effet de la nourriture et de la boisson, son visage avait perdu sa pâleur et sa sévérité habituelles. Je le vis tel qu'il était : un homme bon, qui avait été déçu par la conduite de ma mère et qui avait eu peur de donner à nouveau son amour et sa confiance.

Après le café, les liqueurs et les dernières chansons, arriva le moment de partir. Je me dirigeai vers mon grand-père, les mains tendues :

— Au revoir, grand-père. Merci de m'avoir accueillie dans votre maison et d'avoir pris soin de moi.

Il me regarda avec émotion. Sa moustache trembla :

— Et toi, Rosa, merci d'avoir été une bonne petite. J'ai été très fier de te conduire à l'église, aujourd'hui. Ce bonheur que je n'ai pas connu avec Hortense, toi, tu me l'as donné.

Il se pencha, m'embrassa, et c'était un baiser plein de tendresse, bien différent des baisers secs dont je me souvenais.

— Sois heureuse avec Désiré. C'est un brave garçon ; il fera un bon mari. Et toi, sois une bonne femme pour lui.

— Oui, grand-père.

— La maison va être bien vide sans toi. Si tu le peux, viens me voir de temps en temps, le dimanche.

— Bien sûr, grand-père. Nous viendrons.

Mon amie Camille s'approcha et m'embrassa chaleureusement :

— Je te souhaite tout le bonheur du monde, Rosa. Comme j'ai hâte d'être mariée, moi aussi !

Je serai la main de Lucas, je laissai Théo déposer sur mes joues deux baisers sonores. Puis je me tournai vers Césarine, la brave femme qui m'avait élevée et grâce à qui, jamais, je n'avais manqué de tendresse.

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