au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 4 sur 5 · partie 2/3

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au bonheur du matin

Section 8

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Au fur et à mesure que je m'éloignais de lui, la griserie que m'avait apportée sa présence disparaissait. Je songeai que la semaine me paraîtrait bien longue, et je cherchais déjà quelle excuse il me faudrait trouver pour revenir le dimanche suivant.

Pourrais-je invoquer le même prétexte ? Il vaudrait mieux en trouver un autre, pensai-je. Oui, mais lequel ?...

J'étais arrivée au sentier qui longeait le cimetière, lorsque j'aperçus la silhouette d'un homme qui venait vers moi. Mon cœur eut un bond d'affolement lorsque je reconnus mon grand-père.

Il marchait rapidement et, plus il se rapprochait, plus je constatais qu'il paraissait furieux. Je ralentis le pas, mais je n'avais aucun moyen de lui échapper. Pourquoi était-il là ? J'eus un instant de panique. Seule Camille connaissait mon secret, et il était impossible qu'elle m'eût trahie.

Il s'arrêta face à moi, et je vis que ses yeux lançaient des éclairs. Avec colère, il gronda :

— D'où viens-tu ?

Dans mon affolement, je donnai la première explication qui me vint à l'esprit, dans un débit précipité, essayant désespérément de le convaincre :

— Je suis allée aider Camille et, après avoir travaillé, j'avais mal à la tête. Alors j'ai voulu prendre l'air, et j'ai fait une petite promenade.

— Ne me mens pas, en plus !

Les mots claquèrent, pleins de fureur et d'indignation. Il leva la main, et je crus qu'il allait me frapper. Mais il se contenta de m'attraper rudement par l'épaule, m'entraînant avec lui vers le village :

— À la maison, habile ! Nous allons tirer ça au clair, tous les deux !

Me tenant toujours par l'épaule, il me ramena chez nous.

Les personnes que nous croisions nous regardaient avec surprise, curiosité ou effarement. Le visage de mon grand-père les retenait de poser des questions. Seul un fermier du village lança, d'un ton ironique :

— Eh bien, Sosthène, où vas-tu donc, en tenant ta petite comme ça ?

Mon grand-père lui lança un tel regard qu'il se tut et n'insista pas. Il me fit tourner dans notre rue, accélérant son allure au fur et à mesure que nous approchions de la maison. Il ouvrit la porte, me fit entrer, me poussa vers une chaise, sur laquelle je tombai, pleine d'effroi et de crainte. Césarine n'était pas là, et je me trouvais seule face à mon grand-père et à son courroux.

Sous son regard, j'eus l'impression de me recroqueviller. Je baissai la tête, malheureuse, au bord des larmes.

— Alors, où étais-tu ? demanda-t-il à nouveau, d'une voix qui n'augurait rien de bon.

Je n'osai pas répondre, de peur d'augmenter sa colère. Mais mon silence eut le même effet. Mon grand-père devint rouge, les veines de son front se gonflèrent :

— Nous y passerons la nuit s'il le faut, mais je saurai la vérité. Je me suis laissé prendre avec ta mère, ça ne se produira pas une nouvelle fois. Tu ne te conduiras pas comme elle, c'est moi qui te le dis. Je t'en empêcherai, crois-moi.

Il s'approcha de moi, me secoua brutalement :

— Aie le courage de me regarder en face, au moins ! Ah ! Tu préfères agir derrière mon dos ? Eh bien, ça ne me plaît pas, à moi. Et tu vas me dire où tu te trouvais cet après-midi, tu entends ?

Il me secoua de nouveau, et les larmes emplirent mes yeux.

Comment trouver le courage de tout lui avouer ?...

— Et surtout, ne me mens pas. Je sais déjà une partie de la vérité, figure-toi. Lucie et Ginette ont envoyé quelqu'un me prévenir. Elles t'ont vue, alors que tu t'en allais à ton rendez-vous. Bon Dieu ! jura-t-il subitement. Tu ne vaux pas mieux que ta mère !

Il me lâcha, et sa fureur, subitement, laissa la place à un accablement qui le fit soudain paraître très vieux. Avec lassitude, il dit :

— Je ne veux plus vivre ce que j'ai vécu avec Hortense.

Réponds-moi, Rosalinde : tu avais un rendez-vous, et tu y es allée ? Que s'est-il passé ?

Il ne criait plus, ne me grondait plus. Il m'interrogeait, plus malheureux que furieux, et l'affolement qui me serrait la gorge et la poitrine s'éloigna un peu. D'une voix mal assurée, je me décidai à avouer la vérité. Je parlai de Martial, du bouquet de fleurs le jour du carrousel, du rendez-vous, et de la promenade que nous avions faite quelques heures auparavant. Mon grand-père me scruta d'un regard perçant :

— C'était la première fois que tu te trouvais seule avec lui ?

— Oui.

— Qu'a-t-il fait ? Dis-moi tout, je l'exige. Est-ce qu'il t'a embrassée ?

— Non, dis-je avec sincérité, passant sous silence le fait qu'il avait essayé au moment de nous quitter.

Mon grand-père parut soulagé. Il croisa les bras et m'observa. Il semblait maintenant mécontent et réprobateur.

Sévèrement, il reprit :

— J'espère que tu es consciente d'avoir mal agi. Tu le savais, d'ailleurs, puisque tu as fait tout ça en cachette. Tu as trompé la confiance de Césarine, et, quand elle l'apprendra, elle aura sans doute beaucoup de peine. Quant à moi...

Il ne termina pas, poussa un profond soupir, se planta devant moi, scandant ses mots :

— Écoute-moi bien. Tu n'as plus l'âge d'être punie au pain sec et à l'eau. Mais tu ne sortiras plus de cette maison sans ma permission. Et ne t'avise pas de recommencer ce que tu as fait aujourd'hui ! De plus, chaque fois que tu sortiras, que ce soit pour aller à la messe, au cimetière ou faire les commissions, Césarine t'accompagnera. Je n'ai plus aucune confiance en toi.

Ta conduite d'aujourd'hui me déçoit beaucoup.

Les larmes aux yeux, j'osai demander :

— Je pourrai encore aller travailler avec Camille ?

— Non. Si vous voulez travailler ensemble, ce sera elle qui viendra. Toi, tu ne bougeras pas d'ici.

Vaincue, malheureuse, je baissai la tête. Que pouvais-je dire

? Les larmes coulèrent sur mes joues.

— Regarde-moi, ordonna mon grand-père. Et réponds-moi.

Tu m'as bien compris ?

— Oui, grand-père.

Je relevai la tête, cherchai mon mouchoir dans ma poche, essuyai mes joues. En même temps, je pensai à Martial et à notre prochain rendez-vous. Je ne pourrais pas m'y rendre.

Camille accepterait-elle d'y aller à ma place, et de le prévenir ?

— Mais j'y pense... reprit mon grand-père. Il t'a certainement donné un autre rendez-vous ?

— Oui, avouai-je. Dimanche prochain.

— Tu n'iras pas. C'est moi qui irai. Et nous nous expliquerons, lui et moi.

Il vit ma surprise, et, sur le ton d'un adulte réprimandant un enfant irresponsable, il expliqua :

— Je veux connaître les intentions de ce jeune homme, et savoir si elles sont honnêtes. Personnellement, je ne le crois pas.

Si c'était le cas, il ne chercherait pas à te rencontrer en cachette, ce qui t'oblige à me mentir. Mais s'il le désire, je lui proposerai de te fréquenter sérieusement. C'est ce que tu souhaiterais ?

— Oui, grand-père, balbutiai-je, prise d'un nouvel espoir.

— Bien. Fais à souper, maintenant. Et n'oublie pas ce que je t'ai dit : jusqu'à nouvel ordre, tu ne sortiras plus seule. C'est bien compris ? Insista-t-il.

— Oui, grand-père, répétai-je.

En silence, je préparai le repas, contrariée et malheureuse.

Le bonheur que m'avait apporté la présence de Martial au cours des heures précédentes avait totalement disparu.

Lorsque mon grand-père apprit la vérité à Césarine, la brave femme me regarda d'abord sans prononcer un seul mot. Et, sous ce regard, je me sentis soudain emplie de honte, de culpabilité et de remords. Il exprimait une surprise mêlée d'incrédulité, il semblait dire : « Ce n'est pas possible, tu n'as pas pu faire ça, toi, ma petite Rosa ! » Puis, tout de suite après, il se chargea d'un reproche douloureux.

— Ce n'est pas bien, Rosa. Je te faisais confiance.

Ces paroles, énoncées avec tristesse, augmentèrent mon malaise. Je voulus tenter de me disculper, mais la présence de mon grand-père me retint. Il annonça à Césarine sa décision : me surveiller et m'accompagner dans toutes mes sorties. Elle hocha la tête :

— Compte sur moi, Sosthène.

Ses yeux me fixèrent avec sévérité. Je compris qu'elle était blessée et, dès que je me retrouvai seule avec elle, j'essayai de lui expliquer pourquoi j'avais agi ainsi. Mais elle m'arrêta :

— Tais-toi, Rosalinde. Tout ce que tu pourras dire n'excusera pas ta conduite. Je ne t'aurais jamais crue capable de me mentir de cette façon. A l'avenir, je ne te ferai plus confiance.

Elle tint parole. Au cours des jours suivants, elle me surveilla étroitement et m'accompagna dans toutes mes sorties, de plus, dès que mon grand-père quittait la maison, elle arrivait.

Drapée dans une sorte de dignité outragée, elle m'adressait la parole avec froideur. Même lorsque Camille venait me tenir compagnie, elle ne nous laissait jamais seules. Aussi, nous ne pouvions pas bavarder librement, mon amie et moi.

Un après-midi, pourtant, Césarine s'était rendue chez Emilie, et mon grand-père, qui était présent, décida de profiter du beau temps pour désherber le jardin. Avant de sortir de la cuisine, il se tourna vers moi qui travaillais, penchée sur ma machine à coudre :

— Ne bouge pas d'ici, Rosa. De toute façon, si tu t'avises de sortir, je le verrai du jardin.

Je courbai la tête sans interrompre mon travail. Cette situation commençait à me peser et, par moments, une révolte me saisissait. Même si j'avais mal agi, il m'était pénible d'être punie comme si j'étais une voleuse ou une criminelle. Cette suspicion et cette surveillance de tous les instants me paraissaient exagérées. Pendant la semaine, Martial travaillait, et il ne chercherait pas à me revoir avant le dimanche suivant. Il était donc inutile de m'ôter toute liberté.

Tout en ressassant ces pensées, je continuais à coudre. La porte qui s'ouvrait me fit relever la tête. C'était Camille.

Elle lança un regard surpris autour d'elle :

— Tu es seule, aujourd'hui ?

Mon grand-père l'avait mise au courant de la surveillance dont j'étais l'objet, et elle n'avait fait aucun commentaire. Je cessai un instant de coudre :

— Camille ! Que je suis contente de te voir ! Grand-père est au jardin. Quant à Césarine, elle est allée boire une tasse chez Emilie.

Mon amie s'assit, déplia une veste presque terminée, dont elle se mit à coudre les boutons. Je repris avec véhémence :

— Je commence à étouffer. J'ai parfois l'impression de me trouver dans une prison.

Camille tira posément son aiguille, fit un double nœud, coupa son fil. Puis elle me regarda sans complaisance :

— Ils te punissent, Rosa. Au fond, c'est normal. Ils ne te croyaient pas capable de leur mentir comme tu l'as fait. Moi-même, je ne t'ai pas approuvée, et je ne te l'ai pas caché.

— Je ne pourrai pas aller au rendez-vous de Martial dimanche. Grand-père ira à ma place. Il veut discuter avec lui pour savoir s'il a des intentions sérieuses.

Tout en enfilant son aiguille, mon amie eut un hochement de tête approbateur :

— Il a raison. Au moins, tu sauras à quoi t'en tenir.

Aurais-tu donc préféré continuer à agir en cachette ? Ça n'aurait pas été possible indéfiniment.

Malgré moi, je dus admettre que mon amie n'avait pas tort.

— Prends patience jusqu'à dimanche, continua-t-elle. Après une explication, la situation sera plus claire.

Je soupirai sans répondre. J'en voulais à mon grand-père de perturber mon idylle toute neuve, et, en même temps, j'étais inquiète quant à la réaction de Martial.

Le samedi, mon grand-père revint du Café de la Place, le visage sombre, les sourcils froncés. Sans préambule, il m'annonça :

— Lundi, j'ai parlé de Martial Dubois à Théo. Il a un cousin qui habite Mons-in-Pèfe. Je lui ai demandé de se renseigner à son sujet. Il a eu la réponse aujourd'hui.

La gorge nouée, j'interrogeai mon grand-père d'un regard anxieux. Il secoua la tête :

— Ce Martial Dubois est un bon caneton, et son patron est content de lui. Côté travail, il n'y a rien à dire. Par contre, il est connu dans tout le village comme un amateur de bonnes fortunes. Il aime courir les filles, et il a même eu quelques liaisons avec des femmes mariées. En bref, ce n'est pas un jeune homme recommandable.

Au fur et à mesure que mon grand-père parlait, tout mon corps se raidissait en un violent refus. Refus d'accepter ces paroles, de les laisser me faire du mal. Mon grand-père continua

— Je me doutais bien de quelque chose de ce genre. De toute façon, rien n'est changé pour demain. J'irai à ta place à la Croix de Pierre et je discuterai avec lui.

Je ne répondis pas, luttant contre mes larmes. Je ne mangeai pratiquement rien ce soir-là, et, lorsque j'allai me coucher, je me sentais malheureuse et persécutée. Je me persuadai que le cousin de Théo n'avait rapporté que des ragots, et je savais combien ceux-ci pouvaient grossir et déformer la vérité. La contrariété m'empêcha de trouver le sommeil, et je dormis peu. Le lendemain matin, je ne fus pas surprise de découvrir dans le miroir mon visage défait et mes yeux cernés.

Je me rendis à la messe avec Césarine, mais je fus incapable de me concentrer et de prier. A la sortie, sur la place, tandis qu'elle parlait avec quelques voisines, je me trouvai seule un court instant, et Lucie et Ginette en profitèrent pour m'aborder.

Depuis notre scolarité, je n'avais plus aucun rapport avec elles, et une appréhension me crispa.

Se tenant par le bras, elles s'approchèrent de moi en ricanant :

— Alors, comment va ton beau soupirant ? Commença l'une.

Figure-toi que l'autre jour, au bal, il nous a posé des questions à ton sujet. On s'est fait un plaisir de le renseigner. Hein, Ginette

?

— Ça oui, continua l'autre. On lui a parlé de ta mère, on lui a dit qu'elle n'était qu'une Marie-couche-toi-là, et que tu es une bâtarde. Il en a certainement conclu « Telle mère, telle fille ». Et c'est pour ça qu'il s'intéresse à toi, qu'est-ce que tu crois ?

Leurs paroles me blessaient comme un venin, et je sentais mon visage se figer. Incapable de répliquer, je les regardai avec horreur, avec dégoût, avec répulsion. Elles ricanèrent de plus belle. À ce moment, avec un immense soulagement, j'entendis Césarine m'appeler :

— Rosa ! Viens, on rentre.

Je m'empressai d'aller la rejoindre, et, tout en reprenant le chemin de la maison, elle m'interrogea :

— Que faisais-tu avec ces deux filles ? Elles ne sont pas sérieuses. Sosthène ne veut pas que tu leur parles.

— Ce sont elles qui m'ont abordée, protestai-je. Elles m'ont dit des choses méchantes.

— Quoi donc ?

— Que Martial s'intéressait à moi uniquement parce que ma mère était...

Au moment de répéter l'épithète infamante, ma voix s'enroua dans un sanglot. Césarine me lança un coup d'œil, et pour la première fois depuis le dimanche précédent, sa froideur s'atténua. La tendresse qu'avait toujours exprimée son visage réapparut, et elle me regarda avec commisération :

— Ne les écoute pas, Rosa. Ce sont de mauvaises filles.

Elle demeura silencieuse un moment, puis reprit :

— Toi, tu es une bonne petite, mais tu es naïve. Ta mère était comme ça, elle aussi, encore plus que toi. Légère, tête-en-l'air, elle tenait ça de sa propre mère. Elle était trop confiante, aussi. Elle s'est laissé prendre au piège de l'amour, mais elle n'était qu'une victime. Ce que Lucie et Ginette ont dit à son sujet est faux. C'était une brave fille. Sosthène s'est reproché, ensuite, de l'avoir laissée trop libre et, surtout, de lui avoir fait confiance.

C'est pour cela qu'il réagit envers toi comme il le fait. Il ne veut pas que la même chose se reproduise, comprends-tu ? C'est son devoir de veiller sur toi.

J'acquiesçai d'un signe de tête, admettant pour la première fois de considérer le point de vue de mon grand-père. En même temps, une subite bouffée de remords me poussa à dire :

— Je suis désolée de vous avoir menti, Césarine. Je vous demande pardon. Je ne le ferai plus, c'est promis.

Un sourire vint éclairer ses yeux, chassant un reste de suspicion :

— C'est bien vrai, mon enfant ? Je peux te croire ?

— Oui, affirmai-je avec force.

— Alors, c'est bien, approuva-t-elle, satisfaite.

Et nous revînmes à la maison, heureuses d'être réconciliées.

Après avoir dîné et bu une tasse de café, mon grand-père se prépara pour se rendre à la Croix de Pierre. Au moment de partir, il se tourna vers Césarine et moi :

— Eh bien, à tout à l'heure. Toi, Rosa, ne bouge pas d'ici. Je vais interroger ce jeune homme pour connaître ses intentions.

Compte sur moi.

Il sortit. Pour essayer de chasser l'inquiétude qui m'envahissait et qui me donnait l'impression d'étouffer, je m'installai à ma machine et me mis à coudre avec une sorte de frénésie. Césarine, assise à la table, était occupée à remplacer le dos en satinette du gilet noir de mon grand-père. Penchées sur notre ouvrage, nous travaillions en silence. Et, tout en actionnant ma machine, j'imaginais la scène, la rencontre, et je me demandais quelle serait la réaction de Martial. J'étais de plus en plus tendue, et je faillis à plusieurs reprises me faire pincer le doigt sous le pied-de-biche de ma machine.

Lorsque la porte s'ouvrit, je sursautai violemment. Mon grand-père entra, et je compris en le voyant seul que j'avais espéré, inconsciemment, qu'il revînt avec Martial. Sans m'occuper du regard angoissé que je levai vers lui, il annonça abruptement :

— Ce n'était pas un garçon pour toi, Rosalinde. Tu n'as rien à regretter.

Ces paroles, qui sonnaient le glas de mon idylle naissante, me glacèrent. Je ne pus que fixer mon grand-père, le suppliant mentalement de se taire, et pourtant avide d'en savoir davantage. Ce fut Césarine qui demanda :

— Que lui as-tu dit ?

— Je lui ai dit que ma petite était une fille sérieuse et qu'il fallait la fréquenter pour le bon motif. Il m'a répondu qu'il était satisfait d'être célibataire et qu'il n'avait aucunement l'intention de se marier. C'est clair, non ? Je lui ai interdit de revoir Rosalinde.

Il se tourna vers moi, qui demeurais silencieuse et figée :

— Cette histoire est finie. Je ne veux plus en entendre parler. Et maintenant, continua-t-il en regardant l'heure, je m'en vais A mo ch'tiot Médée. Les bourleux vont m'attendre.

Il sortit. Césarine vit les larmes qui emplissaient mes yeux, et tenta de me consoler :

— Ne sois pas triste, mon enfant. Tu te rendras compte plus tard que Sosthène t'a rendu service. Il ne veut pas qu'il t'arrive ce qui est arrivé à ta mère. Que serais-tu devenue si ce garçon t'avait séduite et abandonnée ?

Je baissai la tête, humiliée et malheureuse. Je ne pensai pas à mettre en doute les dires de mon grand-père, et je devais admettre que Martial n'avait vu en moi qu'une conquête de plus. D'ailleurs, il avait dit quelque chose de ce genre, il avait parlé de notre relation comme d'un jeu, et ces paroles ne m'avaient pas plu. J'essuyai mes larmes, serrai les dents, et me remis à ma couture sans dire un mot.

Martial ne chercha plus à me rencontrer. Ma vie monotone reprit, attristée par la déception que je ressentais. Camille, plus raisonnable que moi, me tenait les mêmes propos que Césarine, et approuvait mon grand-père qui, selon elle, m'avait tirée d'un mauvais pas.

Sans que j'en prenne conscience, cette histoire m'avait refroidie. Je n'étais plus prête à accorder ma confiance à un garçon. Je me renfermais sur moi-même, subissant sans révolte la surveillance de Césarine et de mon grand-père ; je constatais simplement, désabusée, que cette surveillance était bien inutile.

Un soir, alors que j'étais couchée, j'entendis quelques bribes d'une conversation entre mon grand-père et son ami Théo. Ce dernier vivait seul depuis la mort de sa femme, et il s'était toujours montré neutre à mon égard. Il m'adressait rarement la parole. Je ne savais pas ce qu'il pensait de ma petite aventure avec Martial, mais je supposais qu'il approuvait lui aussi mon grand-père. Ce soir-là, j'entendis mon nom dans la conversation, et je tendis l'oreille.

— Si tu apprends qu'un garçon s'intéresse à elle, répondait mon grand-père à une question de Théo, préviens-moi sans tarder. Depuis ce Martial Dubois, je me méfie. Il y en a toujours qui seraient prêts à profiter de la situation de Rosa, qui n'a jamais connu son père. Mais moi, je suis là, et je ne veux pas qu'on lui manque de respect.

Théo répliqua quelque chose que je ne compris pas, et mon grand-père reprit :

— Ne t'inquiète pas pour ça. J'ai mon idée là-dessus. Il faut que j'en parle à Marguerite.

Etonnée et incompréhensive, je me demandai ce que Marguerite avait à voir dans ma situation. Je ne trouvai pas de réponse à cette question et, après quelques jours, je n'y pensai plus.

Je répondais toujours fidèlement aux lettres de Désiré, et je les gardais dans ma table de nuit. De temps en temps, je les relisais. Elles constituaient la seule distraction de mon existence routinière. Il me parlait de sa vie militaire, qu'il trouvait pesante, et me disait qu'il décomptait les jours qui le séparaient de son retour. Marguerite, quant à elle, continuait à se plaindre de recevoir trop rarement des nouvelles de son fils. Elle nous montra un jour, avec fierté, une photographie qu'il lui avait envoyée et qui le représentait en tenue de soldat, le calot crânement incliné sur le front. Je le trouvai beaucoup plus séduisant que dans mon souvenir, et Marguerite elle-même constata :

— N'est-ce pas qu'il est devenu un beau garçon, mon Désiré

? Je suis sûre qu'il doit faire des tas de conquêtes, là-bas.

Moi qui savais combien il était timide et maladroit avec les filles, je ne dis rien. Mais mon grand-père, tout en rendant la photographie à Marguerite, approuva :

— C'est bien possible. Avec ses camarades, il a dû se dégourdir un peu. À la bonne heure !

— Et puis, continua Marguerite, c'est un brave garçon. Il a bon caractère. Celle qui le mariera ne sera pas malheureuse.

J'imaginai Désiré entouré de jeunes filles jolies et délurées, et cela ne me plut pas. L'idée de le voir marié ne me plut pas davantage. Mais je ne m'attardai pas à chercher pourquoi ces pensées me contrariaient.

Dans ses lettres, il était toujours attentif à mes problèmes.

Mais je ne pouvais pas tout lui raconter. Mon grand-père lisait mon courrier et ajoutait quelques mots au bas de la feuille.

Alors je parlais de choses banales et sans grand intérêt. Moi aussi j'attendais avec impatience la quille à laquelle il aspirait tant. Et, lorsqu'elle arriva enfin, je fus surprise de la joie que j'éprouvai à l'idée de le revoir.

Marguerite avait décidé de nous inviter pour fêter le retour de son fils, et elle nous avait dit :

— Vous viendrez passer la journée avec nous. Vous pourrez assister en même temps à la grande fête de la Renaissance prévue pour ce jour-là. Le Président Poincaré en personne sera présent. Il visitera la ville et admirera sa reconstruction enfin terminée.

Mon grand-père accepta et, la veille, je brossai et repassai ma belle robe des dimanches. Dans le chaudron, à l'abri du paravent, je pris un bain et me lavai les cheveux avec un nouveau savon parfumé que j'avais acheté au colporteur. Le lendemain, je les brossai longuement afin qu'ils fussent brillants, et je me préparai avec un soin particulier, fixant mon chapeau de la façon la plus seyante. Je voulais être jolie pour Désiré.

Nous nous mîmes en route de bonne heure, afin d'arriver à Orchies vers le milieu de la matinée. Ce n'était pas loin, et nous y fûmes rapidement. Le temps était doux et couvert, et j'étais reconnaissante aux nuages de tamiser le soleil, car je ne voulais pas arriver devant Désiré rouge et en sueur.

En l'honneur de la visite du Président du Conseil, tous les Orchésiens avaient été invités à pavoiser, et les maisons arboraient le drapeau tricolore. Certaines disparaissaient sous les fleurs et les banderoles, sur lesquelles on lisait : « Vive monsieur Poincaré », ou « Vive notre Président ». De nombreuses « fausses portes » avaient été installées, et la maison de Marguerite présentait l'une des plus belles. Faite de branchages, de roses, d'œillets et de marguerites, occupant toute la largeur du trottoir, elle me donna l'impression de passer sous une tonnelle fleurie et parfumée.

Mon grand-père monta les quelques marches, poussa le heurtoir. La porte s'ouvrit et Désiré fut devant nous.

Au moment où nos regards se croisèrent, une onde de chaleur et de joie me traversa. Je compris qu'il était content, lui aussi, de me revoir, et je lui souris. Son embonpoint avait disparu, il avait maintenant des épaules larges et un visage viril qui ne gardait aucune trace de mollesse. Élégant dans son costume des dimanches, il s'effaça en tenant la porte grande ouverte :

— Entrez, entrez ! Nous vous attendions. Mère est dans la cuisine, elle termine la préparation du repas. Comment allez-vous ?

— C'est à toi qu'il faut demander ça ! répliqua mon grand-père. Visiblement, le service militaire t'a fait du bien. Te voilà devenu un homme, maintenant !

Je m'approchai de Désiré pour lui souhaiter le bonjour, soudain intimidée. Lui-même sembla hésiter, puis se pencha et, en rougissant légèrement, déposa sur ma joue un baiser amical.

— Bonjour, Rosalinde.

Puis son regard m'enveloppa, approbateur, admiratif, heureux :

— Tu es bien jolie.

Le compliment me fit plaisir et me troubla. Mon grand-père commenta :

— Bravo, mon garçon ! Je vois que tu t'es dégourdi. Tu sais parler aux filles !

Marguerite, à ce moment, arriva :

— N'est-ce pas qu'il est beau, mon Désiré, et aimable ?

Qu'en penses-tu, Rosalinde ?

Ainsi prise à partie, je ne pus qu'acquiescer. Elle continua, volubile :

— Je vous ai demandé de venir assez tôt pour assister à l'arrivée du Président. Elle est prévue pour onze heures, à la gare. Si vous le voulez bien, nous allons nous y rendre tout de suite. Nous serons un peu en avance, mais nous trouverons de meilleures places.

Mon grand-père acquiesça, et nous sortîmes. Tout en passant sous la fausse porte, Marguerite nous prit à témoin :

— Ne la trouvez-vous pas superbe ? C'est Désiré qui l'a faite.

C'est la plus belle de la rue.

— C'est vrai, approuvai-je avec sincérité.

— Il sait tout faire, mon Désiré. Il n'a que des qualités.

Désiré eut une mimique qui signifiait que cette déclaration était exagérée, et il me lança un clin d'œil de connivence. Nous échangeâmes un sourire, et je retrouvai la confiance qui avait toujours existé entre nous.

A cause de l'étroitesse des trottoirs et des nombreuses personnes qui, comme nous, se dirigeaient vers la gare, Marguerite et mon grand-père nous précédèrent, et je marchai derrière eux avec Désiré.

— Je suis bien content de te revoir, Rosalinde. Sais-tu que tu m'as manqué ?

Je levai les yeux vers lui, ne cherchant pas à dissimuler la vérité ni à jouer les coquettes :

— C'est la même chose pour moi, avouai-je. Il eut une expression ravie :

— Tu n'as pas changé, Rosalinde, même si tu es devenue plus jolie. Tu n'es pas comme les autres filles, tu es franche et sincère. C'est ce qui m'a toujours plu chez toi.

J'osai demander :

— Tu as connu des jeunes filles, pendant ton service ? Il répondit sans hésitation :

— Non. J'en ai rencontré quelques-unes, lorsque nous allions au bal, parfois. Mais elles ne m'ont pas plu.

Comme je viens de le dire, elles étaient toujours à faire des manières, et à glousser bêtement entre elles. Toi, au moins, tu ne fais pas ça.

— Cela peut m'arriver, protestai-je. Camille et moi, lorsque nous parlons des garçons du village, nous nous moquons d'eux, et nous gloussons, comme tu dis.

— Mais tu ne le fais pas devant eux. Et tu ne le fais jamais vis-à-vis de moi ?

— Non, dis-je avec sérieux, je ne le fais jamais vis-à-vis de toi.

Nos regards se croisèrent, et une onde de compréhension nous unit.

— Merci, Rosalinde.

Marguerite se retourna et nous apostropha :

— Allons là-bas. Nous serons bien placés.

Elle nous conduisit le plus près possible de la gare, tout en expliquant :

— Il y a un passage spécial qui a été aménagé pour le Président. Ainsi, il pourra aller directement du quai à la place de la gare. Mettons-nous ici. Nous le verrons dès qu'il arrivera.

A travers la foule, déjà dense et compacte, elle parvint à se glisser au premier rang. Je la suivis. Mon grand-père et Désiré se placèrent derrière nous. Et nous attendîmes. Les gens se serraient les uns contre les autres ; il y avait des femmes endimanchées, des hommes en costume, et même des enfants au tout premier rang, devant leurs parents. Des gendarmes, ainsi que des soldats, assuraient le service d'ordre.

Une ovation, subitement, éclata. Marguerite, près de moi, t ' •

s'écria :

— Le voilà !

Entouré de nombreux messieurs, tous en redingote et en chapeau melon, le Président du Conseil apparaissait, tandis que l'harmonie jouait La Marseillaise. Après avoir écouté, digne et immobile, notre hymne national, il passa en revue le bataillon du 43e R.I. de Lille qui présentait les armes. Puis il monta dans l'une des automobiles qui attendaient, et elles se mirent en route, roulant lentement dans l'avenue, précédées de gendarmes à cheval. Lorsque la première passa devant nous, je vis plus nettement le Président, assis à l'arrière. C'était un homme affable et souriant, à la barbichette grise, qui, tête nue dans la voiture découverte, assis près du maire de la ville, souriait et saluait sous les applaudissements. Autour de nous, des hommes étaient leur chapeau et le brandissaient à bout de bras en criant : « Vive Poincaré ! »

— Il a un air bien brave, constata Marguerite.

Une longue file de voitures suivait, et Marguerite m'expliqua :

— Elles se dirigent vers l'hospice. Monsieur Poincaré va le visiter, puis il déposera un bouquet au monument aux morts, et ensuite il ira admirer le nouvel hôtel de ville. Après, un banquet est prévu à la faïencerie, à la Poterne. Cet après-midi, il y aura le défilé des chars. En attendant, allons manger, nous aussi.

Les gens commençaient à se disperser. Désiré s'approcha de moi :

— Tu as vu toutes ces automobiles, Rosalinde ? Dès que possible, j'en aurai une, moi aussi. Les Peugeot sont bien, mais je préfère les Citroën. Qu'en penses-tu ?

Je fis un sourire d'excuse et avouai mon ignorance. Je ne m'intéressais pas aux voitures. Désiré ne se laissa pas refroidir par mon manque d'enthousiasme. Au contraire, il affirma :

— Je t'emmènerai dans la mienne. Nous ferons des promenades. Tu es d'accord ?

— Heu... oui, Désiré, je veux bien.

Je n'osai pas lui dire que je n'étais jamais montée dans une automobile, et que mon grand-père les craignait et les détestait.

Tout le long du chemin, il me parla des marques et des différents modèles. Il s'y connaissait parfaitement, et j'essayai de suivre ses propos. Mais, lorsque nous arrivâmes à la maison, j'avais tout mélangé, et j'aurais été bien incapable de répéter ses explications.

— Entrez, dit Marguerite. Enlevez votre veste et votre chapeau. Asseyez-vous.

Elle nous servit un repas parfaitement cuisiné, un rôti agrémenté de légumes, puis, après le fromage, des tartes à gros bords dont elle avait la spécialité. Elle incitait Désiré à manger et à reprendre de chaque plat. Il se laissait faire avec complaisance. Mon grand-père intervint :

— Ne le bourre pas tant, Marguerite. Sinon, il va se remettre à grossir.

Elle pinça les lèvres :

— Tout le temps qu'il était à l'armée, il a mal mangé.

Maintenant qu'il peut se rattraper, je ne vois pas pourquoi il se priverait.

Mon grand-père eut la sagesse de ne pas insister. Il avait déjà remarqué, comme moi, que Marguerite n'acceptait ni conseils ni critiques, et qu'elle s'obstinait dans une décision quand elle pensait avoir raison.

Au moment de servir le café, Marguerite mit en marche son poste de T.S.F. :

— Nous allons écouter les discours. Us sont retransmis.

Une voix d'homme nous parvint, et Marguerite chuchota :

— C'est monsieur Médard, le maire.

Nous écoutâmes attentivement. En s'adressant à monsieur Poincaré, le maire d'Orchies rappela que la ville, dans le passé, avait déjà été saccagée ou brûlée sept fois, et il évoqua l'incendie du 25 septembre 1914, dans lequel les gens qui n'avaient pu s'enfuir avaient trouvé la mort. Je pensai à ma mère et à ma grand-tante Gustine, et ma gorge se noua. Ensuite, il parla de la reconstruction désormais terminée. Mais ma vie, elle, n'avait pas pu être reconstruite, pensai-je : j'étais demeurée orpheline.

Ensuite, monsieur Poincaré fit un long discours, rappelant lui aussi l'occupation d'Orchies et l'incendie. Il parla de la paix revenue entre les deux pays, refusant le ressentiment et la haine. Il cita un officier allemand qui, fait prisonnier la veille de l'incendie, avait annoncé, les larmes aux yeux, qu'un ordre avait été donné de brûler toute la ville. « Ces larmes-là, ajouta-t-il, valent mieux pour l'oubli du mal et pour le rapprochement de nos nations que l'injure et la calomnie. » Il termina en affirmant que la paix était non seulement chère à la France, mais également nécessaire. Une ovation salua ce discours, et mon grand-père lui-même commenta :

— Il a bien parlé.

Marguerite éteignit le poste, tout en remarquant :

— Quand allez-vous vous décider à en acheter un, Sosthène

?

— Je n'en ai pas besoin, grommela mon grand-père. J'ai mon journal.

— Peut-être, mais avec le journal vous n'avez pas les informations le jour même. Et puis, j'aime bien écouter les chansons. Je suis sûre que ça plairait à Rosalinde, elle pourrait travailler en musique. Ce serait plus agréable.

Surprise d'entendre Marguerite énoncer quelque chose en ma faveur, j'ouvris de grands yeux. Mais mon grand-père haussa les épaules :

— On n'a pas besoin de ça, ni Rosa ni moi. Au contraire, elle ne travaillerait pas aussi bien en écoutant le poste. On ne peut pas faire correctement deux choses en même temps, mon père le répétait toujours.

Marguerite, qui débarrassait la table, n'insista pas. De toute façon, l'heure du défilé approchait, et nous nous mîmes en route. Nous pûmes trouver une place non loin de l'hôtel de ville, où la foule se faisait de plus en plus compacte.

Le défilé commença lorsque monsieur Poincaré et les autres invités prirent place sur le perron de l'hôtel de ville. Les chars se succédèrent, séparés par différentes harmonies et des groupements de poilus, ainsi que des Sociétés belges aux costumes colorés. Sur le premier char trônait la Muse de Pévèle, avec ses deux demoiselles d'honneur, à la hauteur de l'hôtel de ville, il s'arrêta. La Muse descendit et, sur les marches du perron, présenta les hommages de la région au Président. Celui-ci, le chapeau à la main, s'inclina et adressa à la jeune fille quelques paroles en souriant. Je la regardai avec un mélange d'envie et d'admiration. À sa place, je n'aurais jamais osé m'avancer ainsi vers tous ces messieurs importants.

D'autres chars arrivèrent, celui de la Faïencerie ; de la Céramique, du Commerce, de l'Agriculture avec ses moissonneurs ; celui des Cheminots orné d'une cabine et d'un sémaphore, celui des Fleurs que je trouvai superbe, celui des Semences et celui des Abeilles, d'autres encore, avec, sur chacun d'eux, sa reine et ses demoiselles d'honneur. Ces jeunes filles se tenaient immobiles sur leur siège, accueillant dignement les applaudissements et les vivats de la foule, comme de véritables princesses.

Au moment du passage du char des Coulonneux, il y eut un lâcher de pigeons. Sur le char de la Brasserie, un géant levait son bock de bière, s'attirant ainsi des exclamations d'approbation des hommes présents.

— C'est Gambrinus, m'expliqua Désiré, qui était amateur de bière.

Quant aux chars des Pourchots, il m'amusa particulièrement. Les membres de la Société des Pourchots, entièrement vêtus de blanc avec une collerette de Pierrot, portaient un masque de cochon. Leur reine trônait en haut du char, souriante et épanouie, et je me demandai si elle avait été choisie en fonction de son embonpoint.

— Il paraît qu'elle pèse plus de cent kilos, me glissa Marguerite.

Lorsque le défilé se termina, j'avais la tête qui tournait un peu. Tandis que la foule commençait à se disperser. Désiré se pencha vers moi :

— Ça t'a plu, Rosalinde ? Je répondis avec conviction :

— Oui. Les chars étaient superbes. Et les reines très jolies.

— C'est vrai. Mais je te trouve bien plus belle.

Je voulus protester, mais son regard, admiratif et sincère, arrêta mes paroles. Je lui adressai un sourire de remerciement.

Marguerite nous proposa de rester encore, pour écouter le concert qui allait avoir lieu sur le kiosque de la Grand-Place.

— Dimanche dernier, nous avons pu écouter la Garde républicaine, ajouta-t-elle. C'était très bien.

— Mais moi, j'ai promis à Théo de ne pas rentrer trop tard pour notre partie de cartes du dimanche soir, objecta mon grand-père. Nous écouterons le concert une autre fois.

— Alors, acceptez un morceau de tarte avant de partir, avec un verre de vin.

Tout en mangeant, nous commentâmes le défilé et les chars.

Même Marguerite, toujours si prompte à critiquer, avoua qu'ils étaient très beaux et bien décorés.

— Mais les musiques qui défilaient entre-temps étaient quelquefois trop bruyantes, constata-t-elle.

— Oh ! Toi, Marguerite, reprocha mon grand-père, ça m'aurait étonné que tu ne trouves rien à redire !

Comme elle pinçait les lèvres, selon son habitude, mon grand-père se leva :

— Allons, ne boude pas. Ce serait dommage. Nous avons passé une très bonne journée. Merci également pour le bon repas. Il est temps que nous partions. A la prochaine fois.

J'étais désolée de quitter déjà Désiré, et je lisais dans ses yeux qu'il en était de même pour lui. Il m'embrassa, cette fois sur les deux joues, en chuchotant :

— À bientôt, Rosalinde. Vivement !

J'eus un hochement de tête pour approuver. Moi aussi, j'aimais bien nos rencontres. Elles coupaient la monotonie de ma vie et, maintenant que Désiré était revenu, elles seraient plus fréquentes, ce qui me réjouissait.

Sur la route du retour, mon grand-père m'interrogea :

— Tu es contente, Rosa ?

Il était si rare que mon grand-père s'intéresse à mon avis que la surprise, un instant, me rendit muette. Reprenant mes esprits, j'acquiesçai avec enthousiasme :

— Oui, grand-père.

Il parut satisfait et ajouta :

— Désiré est devenu un beau garçon. Il te plaît ? De nouveau surprise, je répondis néanmoins la vérité :

— Oui, il est gentil. Nous nous entendons bien tous les deux.

Mon grand-père hocha la tête, et je remarquai qu'il semblait content de ma réponse. Je me demandai si ces questions avaient une raison précise. Je n'allais pas tarder à le savoir.

Quelques jours plus tard, nous cousions en silence, Camille et moi, lorsqu'elle releva la tête et demanda subitement :

— Que penses-tu de Lucas ?

— Lucas ? Demandai-je, surprise. Le nouveau carreton-brasseux ?

— Oui, bien sûr, répliqua-t-elle avec un rien d'impatience.

Nous ne connaissons pas d'autre Lucas, que je sache ! Alors, que penses-tu de lui ?

Je ne trouvais rien d'intéressant à ce jeune homme, qui me paraissait même tout à fait quelconque. Comme je ne répondais pas assez vite, Camille insista :

— N'est-ce pas qu'il est bien ?

Mentalement, je le comparai à Martial, que j'avais trouvé si beau, et je faillis répondre non. Mais une expression que je n'avais jamais vue, sur le visage de mon amie, m'en empêcha. Je cherchai à comprendre :

— Pourquoi me poses-tu cette question ? Il t'intéresse ?

Elle devint toute rose :

— Oh oui ! Je le trouve beau et gentil. Et lui aussi s'intéresse à moi. Mère l'a remarqué. Pendant la messe, il passe son temps à me regarder.

— Il t'a adressé la parole ?

— Non, pas encore. Je crois qu'il est timide. Mais, bientôt, ce sera la ducasse. Il y sera sans doute, ainsi qu'au bal. Pour une fois, mère m'a donné la permission d'y aller. Viendras-tu, toi aussi ? Elle nous accompagnera.

— Je ne sais pas, dis-je, indécise. Grand-père ne me le permettra sans doute pas.

Camille soupira :

— J'aimerais bien que tu puisses venir, Rosa. Toutes les filles que je connais vont au bal de la ducasse. Pourquoi pas nous ?

Je n'osai pas expliquer à mon amie la raison de la sévérité de mon grand-père. Ce fut à mon tour de soupirer. Devrais-je payer toute ma vie la faute de ma mère ? Moi aussi, parfois, j'avais envie de m'amuser, de rire et de danser. Je promis à Camille de demander la permission à mon grand-père. Puisque Clarisse nous accompagnerait, peut-être accepterait-il ?...

Je passai les jours suivants à chercher le moment le plus favorable pour lui poser la question. Mais, au dernier moment, la crainte d'un refus retenait mes paroles. Camille s'impatientait

— Si tu n'oses pas le lui demander, je vais le faire, moi !

— Non, non ! Il vaut mieux que ce soit moi.

— Eh bien, alors, décide-toi !

Je promettais de nouveau. Mais, alors que j'hésitais encore, la situation se dénoua favorablement grâce à une lettre de Marguerite, que nous avions invitée pour le dimanche de la ducasse avec Désiré. Elle précisait qu'ils viendraient pour dîner, et que Désiré nous ferait admirer par la même occasion la bicyclette qu'il venait d'acheter.

— C'est une Scripta, ajoutait-elle. Elle est superbe. Avec elle, il fait n'importe quel trajet beaucoup plus rapidement. Ainsi, il pourra rester plus longtemps et assister au bal de la ducasse. Et y emmener Rosalinde, si elle est d'accord.

Lorsque mon grand-père me fit part de cette proposition, je ne dis rien, m'attendant encore à un refus. Mais, à mon grand étonnement, il me demanda :

— Ça te plairait, Rosa, d'aller au bal avec Désiré ? Éberluée, je balbutiai :

— Oui, bien sûr... Mais, habituellement, vous ne voulez pas que...

Mon grand-père haussa légèrement les épaules :

— Oh ! Avec Désiré, c'est différent ! Tu demanderas à Césarine de t'accompagner.

— Camille va y aller aussi, précisai-je. Avec sa mère.

— Alors, c'est parfait. Tu seras bien entourée.

Ravie, j'eus envie de lui sauter au cou et de l'embrasser.

Mais, une fois de plus, je ne l'osai pas. Néanmoins, ma joie décupla mon énergie et je me mis à nettoyer la maison avec ardeur. J'annonçai la bonne nouvelle à Camille, qui battit des mains. Et je demandai à Césarine de me servir de chaperon. Elle accepta avec un air entendu auquel, dans mon euphorie, je ne prêtai pas attention.

Je préparai un bon repas, espérant recevoir des compliments de Marguerite, au lieu de ses sempiternelles critiques. Je mis ma jolie robe, et Camille me prêta son fer à friser pour que je fasse boucler mes cheveux. Du bout de l'index, que je mouillai de salive, je lissai mes cils et mes sourcils pour les rendre plus brillants. Et je frictionnai mes joues afin qu'elles parussent fardées.

Un bruit de sonnette nous attira dehors. Désiré arrivait sur sa bicyclette, actionnant l'avertisseur en riant. Marguerite suivait, et son visage habituellement revêche s'éclairait d'un sourire.

— N'est-ce pas qu'elle est belle, ma Scripta ? s'exclama Désiré en mettant pied à terre avec élégance. C'est en attendant l'automobile que j'aurai plus tard !

Il appuya délicatement sa bicyclette contre le mur, ôta ses pinces de vélo, se tourna vers moi :

— Bonjour, Rosalinde. Oh ! Comme tu es jolie avec tes cheveux bouclés ! On dirait un ange !

Ravie, je l'embrassai et ne taris pas d'éloges sur sa bicyclette, dont il me montra longuement le fonctionnement : pédalier, freins, avertisseur... Puis il la posa de nouveau contre le mur et reprit :

— Ce soir, je t'invite au bal. Acceptes-tu mon invitation ?

— Oui, dis-je sans hésiter. Mais je t'avertis : je ne sais pas danser.

— Excellente occasion pour apprendre, répliqua-t-il, amusé.

Je me sentais heureuse. Le repas se déroula dans une excellente ambiance, et Désiré reprit de chaque plat en me félicitant de mes talents de cuisinière. Ensuite, nous partîmes tous pour la ducasse, où je retrouvai mon amie Camille. Je lui présentai Désiré, et nous fîmes le tour de la place. A l'un des stands de tir, Désiré gagna un fer à cheval en carton orné de plumes, ainsi qu'un cœur rouge orné de roses en papier. Il offrit le premier à Camille, et le second à moi. Je le félicitai pour son adresse, et il prit un air modeste :

— J'ai appris à tirer pendant mon service. Autant que je m'en serve aujourd'hui.

Camille me donna un coup de coude, avec un regard significatif pour le cœur. Mais j'ignorai son sous-entendu. En me quittant, elle rappela :

— On se retrouve au bal tout à l'heure, n'est-ce pas ?

J'acquiesçai, approuvée par Désiré.

Marguerite et Césarine achetèrent des nougats, puis nous revînmes à la maison. Je servis un repas léger, composé de poulet froid et de salade, avec comme dessert de la tarte. Après avoir mangé, Marguerite prit congé, tout en recommandant à Désiré de ne pas rentrer trop tard :

— Tu travailles demain matin, ne l'oublie pas. Mon grand-père intervint :

— Il ne s'attardera pas, Marguerite. J'ai exigé que Rosa soit rentrée pour minuit.

— Comme Cendrillon, en somme ? observa Désiré. Aussitôt, mon grand-père se raidit et le fusilla du regard :

— Tu préférerais peut-être qu'elle n'y aille pas du tout ?

C'est ça ou rien.

Désiré leva les deux mains en signe d'apaisement :

— C'est très bien comme ça, Sosthène. Ainsi, je ne resterai pas trop longtemps. Mère a raison, demain matin je travaille. Et si je ne dors pas suffisamment, je vais avoir du mal à me réveiller !

Marguerite s'en alla, ainsi que mon grand-père, attendu pour jouer aux cartes. Avec Césarine, je remis de l'ordre dans la maison, puis nous nous mîmes en route tous les trois pour le bal. Nous prîmes en passant Camille et sa mère, et je m'aperçus que mon amie était aussi excitée que moi. Sur la place, une grande tente rectangulaire avait été installée pour servir de bal volant.

Nous entrâmes. Un orchestre de musiciens jouait une valse, des couples tournoyaient. En dehors de la piste de danse, des bancs avaient été installés. Césarine et Clarisse se dirigèrent vers cet endroit :

— Amusez-vous bien. À tout à l'heure. Camille me poussa du coude :

— As-tu vu Lucas ? Il est là-bas, près de la buvette, avec ses amis.

Je vis un groupe de jeunes gens ; Lucas, effectivement, était parmi eux et regardait dans notre direction. Au même moment, après une pause, les musiciens commencèrent à jouer une marche. Désiré se tourna vers moi :

— Tu viens danser, Rosalinde ? C'est facile, tu verras. Il suffit de marcher en musique.

J'acceptai sans hésiter. Il m'entraîna, tout en me recommandant de mettre mes pas dans les siens et de suivre le rythme. Au début, je n'y parvins pas tou£ à fait. Mes pieds cognèrent plusieurs fois ceux de Désiré, je trébuchai et il dut me retenir. Cela nous fit bien rire. Puis, après quelques minutes, je m'habituai et me laissai emporter par le plaisir de la danse.

Ravie, je croisai le regard de Désiré, qui me fit un signe d'approbation :

— Tu apprends vite, Rosalinde. Tu es douée.

Je lui souris. Je me sentais heureuse dans ses bras, et j'aurais voulu que cette soirée ne finît jamais. Autour de nous, les danseurs étaient nombreux, et Désiré me guidait habilement parmi eux. Soudain, il remarqua :

— Voilà ton amie. Elle a trouvé un cavalier.

Je suivis la direction de son regard. Camille dansait avec Lucas, et je remarquai son expression radieuse. J'expliquai :

— C'est Lucas. Il est carreton-brasseux. Camille le trouve bien.

— J'ai l'impression que c'est réciproque, constata Désiré.

Je ne répondis pas, me concentrant sur la danse.

L'orchestre joua ainsi plusieurs marches, puis, à la pause, nous allâmes rejoindre Césarine et Clarisse. Camille arriva un peu après, tout essoufflée :

— Il est venu m'inviter, me chuchota-t-elle avec exaltation.

Rosa, comme je suis contente !

Dédaignant les autres jeunes filles présentes, Lucas vint l'inviter à chaque fois. De mon côté, je ne quittai pas Désiré. Il m'apprit aussi la polka, le tango, la valse. Cette dernière danse me parut plus difficile ; en tournant, mes pieds heurtaient souvent ceux de Désiré, et de nouveau nous nous mîmes à rire.

Je me laissais griser par la musique, la foule, le bruit. J'avais l'impression d'être happée par un tourbillon de lumière et de joie. J'aperçus, lors d'une pause, Lucie et Ginette qui chuchotaient en me regardant. J'eus envie de leur faire une grimace, et je leur tournai le dos. Je ne craignais plus leur méchanceté. Auprès de Désiré, je ne craignais plus rien.

Lors d'un tango particulièrement langoureux, il me serra contre lui, et je ne trouvai pas cela désagréable. Je fermai les yeux. A mon oreille, il murmura :

— Rosalinde... J'ai quelque chose à te dire, et c'est pour cela aussi que je suis venu au bal. Je voulais me trouver avec toi dans un endroit qui me permettrait de... Enfin, voilà : pendant mon service, je me suis rendu compte que tu me manquais. Et quand je t'ai revue, eh bien, j'ai compris que... Il faut que je te demande

Continuer : partie 3 sur 3