au bonheur du matin

Marie-paul armand · Chapitre 5 sur 5 · partie 3/3

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au bonheur du matin

— Au revoir, murmura-t-elle, la voix enrouée…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Sais-tu ce que celui-ci lui a répondu ? « Ça te fera du bien de fondre un peu, mon garçon. Tu es trop gros. » Avec sa franchise habituelle, Valentine remarqua :

— Il n'a pas tort, Rosalinde. C'est aussi mon avis. Ça ne te dérange pas, toi ?

— Non, dis-je avec sincérité, ça ne me dérange absolument pas. D'autant plus que, bientôt, ajoutai-je en tapotant mon ventre, moi aussi je serai grosse. Et même plus grosse que lui.

— Oh ! Mais ça, c'est différent, protesta Valentine. On ne peut pas comparer.

Dès le retour de son mari, je m'en allais retrouver Marguerite. Et mes journées se déroulaient ainsi, toujours semblables. Je me laissais vivre, je me laissais dorloter par ma belle-mère, qui continuait à me préparer de bons petits plats.

— Il faut prier sainte Marguerite, me répétait-elle. Pour avoir une bonne grossesse. Pour que l'accouchement se passe bien. Et aussi pour avoir un bel enfant.

Ursule venait régulièrement m'ausculter. Je n'avais plus de contractions, et elle se montrait satisfaite. Les jours, les semaines, les mois passaient. Au fur et à mesure que la naissance approchait, Marguerite se mit à tricoter. Elle rapporta du marché de la laine - bleue, car, selon son avis et celui d'Ursule, le bébé que j'attendais était un garçon, à la façon dont je le portais-, et elle confectionna brassières et chaussons. De mon côté, je cousais des petites chemises, des mouchoirs de cou, et cela me changeait agréablement du lourd tissu de mes paletots.

Ma belle-mère avait décrété qu'elle nous offrirait la voiture d'enfant, et elle se renseignait sur les différentes marques.

— Je crois que la meilleure, c'est « la Reine », affirma-t-elle après plusieurs comparaisons. Je désire pour mon petit-fils ce qu'il y a de mieux.

Ce genre d'expression - mon petit-fils - me mettait toujours mal à l'aise. Et je m'habituais à vivre avec un sentiment de culpabilité permanent, auquel s'ajoutait le regret d'avoir perdu a • / v • •

Aimé à jamais.

Au début du mois de février, je mis au monde un fils. Il naquit au petit matin, alors que les dernières étoiles s'éteignaient dans un ciel blanc de givre.

— C'est un garçon ! cria victorieusement Ursule. Un beau gros garçon !

Dès qu'il poussa son premier cri, j'oubliai les heures de souffrance que je venais de vivre. Marguerite me l'apporta, nettoyé et langé, et je le contemplai avec amour et émerveillement. Mais elle me le reprit aussitôt et le coucha dans le berceau près du lit :

— Il n'est pas bon de trop dorloter un bébé. Il ne faut le tenir qu'au moment de le nourrir.

Mon enfant exprima son mécontentement d'être séparé de moi en se mettant à crier. Je protestai :

— Donnez-le-moi, mère. Vous voyez bien qu'il pleure.

— Justement, il ne faut pas l'écouter. Il deviendrait capricieux. Laisse-le crier, cela lui fera de bons poumons.

Désiré entra dans la chambre et vint à moi, ému et souriant

— Tu vas bien, Rosalinde ?

Je lui rendis son sourire en faisant un signe affirmatif. Il se pencha sur le berceau :

— Eh bien, il a un sacré caractère, on dirait ! Il ne semble pas très content ! — Il suffit de le bercer un peu, dit Marguerite, toujours présente. Il finira par s'endormir.

Elle impliqua un mouvement de va-et-vient au berceau et, après quelques minutes, effectivement, mon bébé se calma. Je voulus protester de nouveau et demander qu'on me l'apporte, mais, soudain, une grande lassitude me submergea. En même temps, en voyant le sourire heureux de Désiré, je ressentis une honte brûlante. Je venais de lui donner un enfant qui n'était pas le sien, avec l'intention de garder ce secret toute ma vie.

Comment pouvais-je agir avec tant de duplicité ? Je fermai les yeux. Ils se méprirent :

— Laissons-la reposer, dit Marguerite.

Je sentis la caresse d'une main sur mes cheveux. Je rouvris les yeux. Désiré déposa un baiser sur mon front :

— Dors bien, Rosalinde. Tu en as besoin. Je m'en vais travailler. Je vais annoncer à tout le monde que j'ai un garçon !

Le bonheur et la fierté éclataient sur son visage. Derrière Marguerite, il sortit de la chambre ; avant de refermer la porte, il me fit un joyeux signe de la main. Je lui adressai un sourire tremblant et, demeurée seule avec mon enfant, je me mis à pleurer.

Désiré alla prévenir mon grand-père, Césarine, mon amie Camille et, le dimanche suivant, Aimé. Ils vinrent me voir - sauf Aimé, évidemment.

— Appelons-le Christophe, décréta Désiré. Je me suis toujours promis, si j'avais un fils un jour, de lui donner ce prénom. De plus, saint Christophe est le patron des automobilistes.

Camille me félicita et admira longuement mon bébé, affirmant que le comble du bonheur, pour elle, serait d'avoir bientôt un enfant. Je compris qu'elle m'enviait, et je lui cachai combien j'étais malheureuse. Mon amie Rosette, en le voyant si petit, parut déçue :

— Quand est-ce que je pourrai jouer avec lui ? demanda-telle.

— Aie un peu de patience, conseilla sa mère. Bientôt, il te reconnaîtra. En attendant, tu pourras aller le promener dans sa voiture, dès qu'il fera plus doux.

Quant à mon grand-père, il se pencha sur le berceau puis tourna vers moi des yeux brillants de larmes :

— Merci, Rosalinde, de me donner ce grand bonheur...

J'espère vivre encore plusieurs années pour le regarder grandir.

Sa présence illuminera mes vieux jours. Tu viendras me voir souvent, avec lui ?

— Oui, grand-père, promis-je en souriant. Comme les autres, il était loin de se douter que ce bonheur apparent reposait sur une trahison. J'imaginais sa stupeur, sa colère, et la façon dont il se détournerait de moi s'il apprenait la vérité. Et cela suffisait à me convaincre qu'il ne devait jamais savoir.

Marguerite éprouvait pour mon enfant un amour exclusif et passionné. Après sa naissance, pendant les neuf jours où je demeurai couchée, selon la coutume - « Il faut laisser à la matrice le temps de se remettre », disait Ursule -, ce fut elle qui prit soin de lui. Elle le lavait, le langeait, le berçait. Elle ne me l'apportait qu'aux heures où il fallait le nourrir, et elle me le reprenait aussitôt. Dès qu'il pleurait, elle se précipitait, le calmait en fredonnant une chanson, comme si je n'avais pas été là.

Pendant ces neuf jours, elle me dorlota également, m'apportant mes repas et me confectionnant, chaque matin, un chaudeau - un bol de café sucré dans lequel elle délayait un jaune d'œuf.

— Rien de tel pour reprendre des forces, affirmait-elle.

Lorsque je pus enfin me lever, je voulus m'occuper moi-même de mon enfant. Mais l'habitude était prise, et Marguerite entendait bien continuer ainsi. Si j'insistais pour le langer, elle critiquait ma maladresse et me repoussait :

— Allons, laisse-moi faire. Tu ne mets pas le pichou1 assez serré. Il faut bien entourer les jambes, afin qu'elles soient droites. Sinon, elles vont être arquées. Et le mouchoir de cou, il faut le croiser sur la poitrine et le nouer dans le dos, pour maintenir la tête et l'empêcher de ballotter.

Frustrée, j'étais réduite à l'état de spectatrice. Ma belle-mère plaçait ensuite mon bébé dans son berceau et se penchait vers lui, souriante :

— T'es là bien bénache, hein, min tiot gin ?

Elle l'appelait toujours min tiot gin - mon petit bonhomme.

C'était elle qui le sortait dans son landau, bien couvert, et qui le faisait admirer aux voisines. Elle m'empêchait de l'accompagner, prétextant que je n'avais pas encore recouvré mes forces. Je ne pouvais cajoler mon bébé qu'aux moments où je le nourrissais.

Elle tricota le châle de baptême, dans une laine blanche, épaisse et moelleuse, et acheta elle-même la robe et le bonnet, qu'elle nous fit admirer ensuite. Avec indifférence, Désiré approuva. Pour ma part, j'émis une protestation, selon laquelle j'aurais aimé choisir moi-même. Ma belle-mère pinça les lèvres et prit l'expression que je connaissais bien :

— Tu n'aurais pas mieux choisi. J'ai pris la plus belle et la plus chère.

Et elle ajouta ce qu'elle répétait de plus en plus souvent :

— Pour min tiot gin, je veux ce qu'il y a de mieux. Le baptême eut lieu par une froide journée de mars.

Selon notre promesse mutuelle, mon amie Camille était la marraine. Pour le parrain, Désiré m'avait confié qu'il aurait voulu Aimé. Mais, comme Marguerite aurait refusé, il avait demandé à son ami Julien de remplir ce rôle. Je trouvai la cérémonie émouvante, et je versai une larme d'attendrissement.

Mon grand-père lui-même renifla plusieurs fois, et Césarine s'essuya les yeux. Lorsque nous sortîmes de l'église, des enfants nous attendaient et crièrent, selon la coutume :

— Parrain et marraine, poches troées, i n'ont pus d'sous à ruer !

Avec un sourire, Camille distribua des dragées, tandis que Julien lançait de nombreuses pièces de monnaie, de un ou deux centimes, dont il avait rempli ses poches pour l'occasion. Les enfants se précipitèrent pour en ramasser le plus grand nombre, tout en criant, en guise de remerciement, à l'intention du bébé :

— I vivra, i vivra !

À la maison, le repas préparé par Marguerite nous attendait.

Il fut joyeux. Césarine tint à casser une assiette, affirmant qu'ainsi le petit ne serait pas sourd. Désiré mangea et but beaucoup, devenant de plus en plus rouge à mesure que l'après-midi s'avançait. Vers le soir, son élocution devint difficile. Au moment où il prit congé, mon grand-père lui tapa sur l'épaule :

— Eh bien, toi, heureusement que tu ne baptises pas ton garçon tous les jours ! Tu m'as l'air d'en tenir une bonne !

Julien se mit à rire, Lucas également. Lorsqu'ils furent tous partis, j'aidai Marguerite à faire la vaisselle et à remettre de l'ordre. Je me sentais lasse. Ensuite, je m'en allai rejoindre Désiré dans notre chambre. Il dormait déjà et ronflait bruyamment. Il exhalait une forte odeur d'alcool, et je me couchai en lui tournant le dos. Dans son berceau, près du lit, mon bébé sommeillait. Dans la nuit, il se réveillerait, et je le nourrirais. C'étaient les seuls moments où je pouvais le faire hors de la présence de ma belle-mère, et j'en profitais pour le câliner longuement.

Les semaines passèrent, et la situation devint de plus en plus difficile. Marguerite continua à accaparer mon bébé, répliquant à mes protestations qu'elle savait mieux que moi comment s'occuper d'un enfant, puisqu'elle avait élevé Désiré.

Je savais que, si j'en parlais à mon mari, il me donnerait une fois de plus le même conseil : la laisser faire pour avoir la paix.

Mais, cette fois, il ne s'agissait plus de petites querelles ménagères sans importance ; il s'agissait de mon enfant, et tout était différent.

Un soir, dans notre chambre, je me résolus à rapporter la situation a Désiré, lui affirmant que je me sentais frustrée et malheureuse. Il haussa les épaules :

— Bah ! Ce n'est pas bien grave. C'est son petit-fils, elle en est folle, c'est normal.

— Mais elle me le prend, Désiré. Je ne le tiens jamais dans mes bras, sauf pour le nourrir.

— Que veux-tu que je te dise, Rosalinde ? Instaurez un tour de rôle pour vous occuper de lui, pourquoi pas ? On dirait deux petites filles qui se disputent une poupée !

Je le regardai, ulcérée :

— Mais ce n'est pas une poupée ! C'est mon bébé ! Il m'adressa un sourire ironique :

— Eh bien, nous n'avons qu'à en faire un autre ! Ainsi, chacune aura le sien. Qu'en penses-tu ?

Ce fut à mon tour de hausser les épaules, et je me détournai avec humeur. Depuis la naissance de mon enfant, j'échappais au devoir conjugal, et j'avais bien l'intention de continuer le plus longtemps possible. Je me couchai en tournant le dos à Désiré, et la conversation en resta là. ;

Néanmoins, elle m'avait fait prendre conscience d'un fait précis : Désiré avait changé. Il était devenu plus indifférent, et la complicité qui avait toujours existé entre nous semblait avoir disparu. De plus, chaque jour, au lieu de rentrer directement de son travail comme il le faisait auparavant, il allait maintenant boire une ou plusieurs bières avec des collègues, A l'Ancre, le café situé près du beffroi, sur la Grand-Place. Je lui en fis le reproche, une fois. Il me répondit que la chaleur des boules de torréfaction lui donnait soif, et qu'il ne faisait rien de mal en allant se désaltérer avec une bonne bière. Marguerite l'approuva, et je ne dis plus rien.

Vis-à-vis de Christophe, je remarquais que Désiré ne se montrait pas très empressé. Il le regardait de loin, acquiesçait machinalement lorsque nous lui parlions de ses progrès, et s'intéressait davantage au journal parlé ou aux nouveaux modèles d'automobiles qu'à la présence du bébé. Marguerite elle-même, pour qui mon enfant était devenu le centre du monde, le remarqua. Mais, comme d'habitude, elle trouva des excuses à son fils :

— Certains hommes sont désorientés par leur paternité, surtout au début. Ça s'arrangera après, lorsque le petit marchera et parlera.

Je ne pouvais pas comprendre ce point de vue. Pour moi, Christophe était irrésistible. Il commençait à gazouiller, observait le monde de ses yeux clairs et graves. Marguerite lui chatouillait le menton, guettant son premier sourire :

— Allez, min tiot gin ! Fais risette à ta mémère Marguerite !

Elle se montrait avec lui si possessive, me repoussant sans cesse à l'arrière-plan, que j'avais parfois l'impression d'étouffer.

J'en parlai un jour à mon amie Valentine, qui me conseilla une attitude plus énergique :

— Ne te laisse pas faire, Rosalinde. C'est ton bébé, quand même, et non le sien. Il faut le lui faire comprendre une fois pour toutes.

Mais je n'étais pas faite pour une lutte de tous les instants, et, comme me le conseillait Désiré, je préférais céder pour avoir la paix. Malgré tout, mon instinct de mère se révoltait : si la situation demeurait la même, ce serait Marguerite qui élèverait mon enfant, et je ne le voulais pas. La nuit, après l'avoir nourri, je le dévorais de baisers, et j'avais l'impression d'agir en cachette, comme si je déversais sur lui un trop-plein d'amour.

Car, dans la journée, il était la propriété exclusive de Marguerite, hors de ma portée.

Le dimanche, s'il faisait beau, nous allions chez mon grand-père, toujours ravi de voir Christophe. Césarine fondait de tendresse devant lui, mais Marguerite la tenait à distance, elle aussi. Nous faisions la route à pied, en prenant les sentiers à travers champs, et c'était Marguerite qui, d'autorité, poussait le landau. J'avais tenté de protester, mais Désiré m'avait fait un signe d'apaisement :

— Laisse-la, si ça peut lui faire plaisir...

Et je devais me contenter de marcher sur le côté, et de regarder ma belle-mère parler et faire des sourires à mon bébé tout en avançant, occupant une fois de plus toute son attention.

Un dimanche d'avril, nous revenions ainsi, tous les trois.

Marguerite nous précédait, poussant le landau, et je suivais avec Désiré. Soudain, à une croisée de chemins, loin devant nous, une silhouette attira mon regard. C'était un homme qui marchait rapidement, seul. Il s'éloignait vers la droite, et bientôt un bouquet d'arbres le dissimula à ma vue. Contre toute raison, mon cœur se mit à battre follement. Avec certitude, je sus qu'il s'agissait d'Aimé. Lui ne nous avait pas aperçus, et le fait qu'il se trouvât à cet endroit n'était sans doute qu'une simple coïncidence. Mais je me sentis bouleversée. Bien après qu'il eut disparu, les battements de mon cœur résonnaient encore dans mes oreilles. Je parvins à dissimuler mon trouble. Marguerite et Désiré, apparemment, n'avaient pas vu Aimé, ou ne l'avaient pas reconnu.

Le fait de l'avoir aperçu ainsi, même de loin, réveilla les sentiments que j'étouffais au fond de moi. Pendant la nuit qui suivit, je rêvai de nouveau d'Aimé. Mais, cette fois-ci, je ne cherchais pas à le fuir, ni à le repousser. Au contraire, je me trouvais dans ses bras, et une étreinte passionnée nous unissait.

Sous ses caresses et ses baisers, je gémissais de plaisir. Une fulgurance soudaine m'arracha un cri, et je me réveillai.

Le contraste entre mon rêve et la réalité fut brutal. Je me retrouvai auprès de Désiré qui ronflait, selon son habitude.

J'eus un aperçu de ce que serait mon existence, et un sursaut de révolte me traversa. Pour la première fois, je me demandai si la décision que j'avais prise était la bonne. Le fait d'avoir revécu en rêve la passion qui m'avait -une fois, une seule - jetée dans les bras d'Aimé me faisait prendre conscience de la frustration que je subissais. Je comprenais subitement que cette passion, si je le voulais, je pouvais la connaître encore, chaque jour de ma vie. Il suffisait d'avoir le courage de quitter Désiré et d'aller rejoindre Aimé, en lui avouant la vérité.

Au cours des jours qui suivirent, l'attitude de Marguerite envers mon bébé m'influença dans ce sens. Dès qu'il pleurait, elle se précipitait vers lui, ne me laissant même pas le loisir d'intervenir. C'était elle qui le levait, le couchait, me l'apportait pour le nourrir, le langeait, le berçait. Si je protestais, elle m'écartait d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Cette situation me devenait insupportable. J'étais doublement frustrée : dans mon rôle de mère, et dans mon désir de vivre auprès d'Aimé.

Pour me justifier, je me disais que mon enfant avait besoin d'un foyer équilibré, entre son père et sa mère, au lieu d'être élevé par une grand-mère abusive. Mais une réticence, toujours la même, me retenait : je me sentais coupable à l'idée de faire de la peine à Désiré. D'un autre côté, je me persuadais qu'il se consolerait vite de mon départ. Il s'éloignait de moi, se montrait indifférent, et ne s'intéressait pas à Christophe. Il passait de plus en plus de temps avec ses camarades de travail ou, le dimanche, avec Julien, qui lui permettait de conduire sa Princesse. Ils sortaient ensemble, comme deux célibataires, et je me sentais délaissée. De plus, lorsqu'il rentrait, il était souvent éméché, et je devinais qu'il avait bu.

Un après-midi où mon bébé, pris de coliques, se mit à hurler, et où Marguerite m'empêcha de le calmer, le tenant dans ses bras comme une louve serrant contre elle son petit, je me décidai à tout avouer a Désiré dès que j'en aurais l'occasion.

Mais le destin me prit de vitesse.

C'était un dimanche après-midi. Désiré et Julien étaient allés assister, à Saint-Amand, à un jeu de balle. Marguerite et moi, nous avions rendu visite à mon grand-père, et nous venions de rentrer. Exceptionnellement, je me trouvais seule avec mon enfant.

Ma belle-mère était allée porter à son amie Émilienne, qui habitait le Veuve, quelques radis du jardin. Comme c'était l'heure de la tétée, elle n'avait pas emmené mon bébé, et j'avais pu le nourrir en profitant de notre tête-à-tête. Ensuite, je le tins longuement dans mes bras, le berçant et lui chantant les comptines de mon enfance : Sur le pont d'Avignon, Il pleut bergère ou Nous n'irons plus au bois.

Lorsque ses yeux se fermèrent, je le replaçai dans son berceau. C'était un beau bébé potelé de quatre mois, au caractère agréable. Penchée sur lui, je le contemplais avec amour lorsqu'un bruit de voix, accompagné de plusieurs coups à la porte d'entrée, m'attira dans le couloir.

J'avançai et m'immobilisai aussitôt, effarée. Désiré, soutenu par deux hommes, titubait. L'un était Julien, l'autre un médecin que je connaissais de vue. Le visage de mon mari, habituellement coloré, était livide. Il n'avait plus sa veste, et ses vêtements étaient en désordre. Julien portait un pansement au front, qui se tachait de sang. Je poussai un cri :

— Mon Dieu ! Que s'est-il passé ?

— Il faut l'allonger, répondit brièvement le médecin. Où est la chambre ?

Je les précédai, ouvris la porte, ôtai la courtepointe. Avec précaution, ils étendirent Désiré sur le lit.

— Il faut le laisser reposer, dit le médecin. Il n'a que quelques contusions, mais il est en état de choc. S'il y a une aggravation quelconque, n'hésitez pas à venir me chercher. Mais il devrait aller mieux dans quelques heures.

Nous repartîmes dans la cuisine. Le médecin ne s'attarda pas et prit congé. Julien se laissa tomber sur une chaise et porta une main à son front.

— Que s'est-il passé ? Demandai-je à nouveau. Il fit une grimace :

— Un accident. C'est arrivé à la Carrière Dorée. Désiré conduisait, et il a pris un virage trop rapidement. Ma Princesse s'est déportée sur la gauche, et une autre voiture arrivait en face.

Je connaissais la Carrière Dorée, qui devait son nom aux champs de blé d'or, très beaux, qui s'y trouvaient.

— Ma Princesse et l'autre automobile se sont tamponnées, continua Julien. Il n'y a pas de blessés graves, heureusement.

Mais ma Princesse sera inutilisable pendant quelque temps.

— Ce ne sont que des dégâts matériels, dis-je, un peu rassurée. Elle sera réparée. Voulez-vous une petite « goutte » ?

Proposai-je. Vous me paraissez en avoir besoin, après un choc pareil.

— Ce n'est pas de refus, acquiesça-t-il.

Je lui versai un verre de cognac, qu'il avala d'un trait. Un peu de couleurs revint à ses joues. En hésitant, je demandai :

— Désiré conduisait, m'avez-vous dit. Il était... euh ! Je veux dire... il n'avait pas bu ?

Julien fit une moue :

— Pas plus que d'habitude. Quelques bières, simplement.

Je ne l'interrogeai pas sur le nombre de ces bières. J'avais bien remarqué que Désiré buvait de plus en plus, mais, si je le lui reprochais, il haussait les épaules, et Marguerite s'empressait de prendre sa défense.

Julien se leva péniblement :

— Je m'en vais m'occuper de ma Princesse. On ne peut pas la laisser où elle est.

Je pensai soudain à Marguerite.

— Il faut aller prévenir ma belle-mère. Elle est chez son amie Emilienne, au Veuve.

— Je vais passer par là, décida Julien.

Il sortit et, le cœur serré d'appréhension, je me dirigeai vers notre chambre. J'entrouvris la porte, m'approchai du lit. Désiré, toujours aussi pâle, était immobile, les yeux clos. Il respirait lourdement, mais semblait sommeiller. Je le regardai un long moment, puis je retournai dans la cuisine. Au même instant, Marguerite arriva en trombe :

— Julien vient de me prévenir, s'écria-t-elle, hystérique.

Mon garçon ! Je veux le voir !

Je lui fis signe de se calmer :

— Pas si fort, mère. Vous allez le réveiller. Pour le moment, il dort.

— Je veux le voir, répéta-t-elle avec obstination. Elle se dirigea vers la chambre, revint après quelques minutes :

— Mon pauvre garçon ! Qu'a dit le docteur ? Ce n'est pas grave, n'est-ce pas ?

Je lui rapportai les paroles du médecin. Elle hocha la tête :

— Je vais rester près de lui jusqu'à ce qu'il se réveille.

Habituée à ne pas discuter ses décisions, je la laissai faire. Mon amie Valentine vint demander ce qui se passait, le visage inquiet

— J'ai vu Désiré revenir tout à l'heure, soutenu par Julien et le docteur. Qu'y a-t-il ?

Je racontai l'accident et répétai une nouvelle fois les paroles du médecin. D'autres voisines arrivèrent, et à elles aussi je dus tout expliquer. Puis, l'une après l'autre, elles s'en allèrent, et je me retrouvai seule. Désorientée, je me penchai sur le berceau où dormait mon enfant et le contemplai longuement. La décision que j'avais prise d'aller rejoindre Aimé vint effleurer mon esprit.

Mais je la repoussai. Ce n'était pas le moment d'y penser.

Comme Marguerite ne revenait pas, je me dirigeai vers la chambre. Au même moment, ma belle-mère en sortit, très agitée :

— Il s'est réveillé... Il dit qu'il a mal... Va auprès de lui, Rosalinde, il te demande... Moi, je m'en vais chercher le docteur.

Désiré, adossé à son oreiller, était encore plus pâle. Il avait revêtu son pyjama et, d'une main, il comprimait son côté droit :

— J'ai mal, là... souffla-t-il, le visage crispé. Je m'approchai :

— Mère est allée prévenir le docteur. Il va arriver. Veux-tu que je te mette une compresse ? Ça te soulagera en attendant.

— Ce n'est pas la peine. J'ai mal et, en même temps, je sens mes forces qui s'échappent. Je crois que je vais mourir, Rosalinde. J'eus un violent sursaut :

— Voyons, Désiré ! Bien sûr que non ! Nous allons te soigner. Tu vas te remettre.

Il fit un geste pour me faire taire et, avec une grimace de douleur, reprit :

— Ecoute-moi, Rosalinde, et laisse-moi parler... Si je meurs, promets-moi une chose : va trouver Aimé, dis-lui la vérité pour votre enfant, et... soyez heureux tous les deux.

La stupéfaction m'ôta toute réaction. Je ne pus que le regarder, incapable de prononcer une seule parole. Malgré la souffrance qui tirait ses traits, il posait sur moi des yeux emplis de bonté et d'amour. Je réussis à balbutier, d'une voix étranglée

— Tu... tu sais ?

— Oui, je sais. J'ai tout deviné. Au début, j'ai commencé à avoir des soupçons... Tu ne voulais plus voir Aimé, et, une fois, tu as parlé en dormant. Tu criais : «Non, Aimé! Laisse-moi!»...

Mais je n'ai vraiment compris qu'après la naissance de Christophe. Il a des yeux bleu-vert, et ce sont les yeux d'Aimé...

Et lui, il les tenait de sa mère... A partir de là, la conclusion n'était pas difficile...

Il s'arrêta quelques instants, comme s'il était épuisé.

Malheureuse, je ne trouvai aucun mot pour me disculper.

— Je me suis rappelé la façon dont il te regardait, et j'ai compris... Tu l'aimes, Rosalinde ?

Il posait la question sans animosité, comme s'il s'agissait d'une évidence. Je me sentis soudain si coupable que les larmes me vinrent aux yeux.

— Pardonne-moi, Désiré... Je t'en prie, pardonne-moi... Je ne voulais pas te tromper... Je ne l'ai fait qu'une fois, et si tu savais comme j'ai eu honte !

Ses bons yeux noisette me dirent qu'il m'avait déjà pardonné, tandis qu'il avouait :

— Sans cet accident, aujourd'hui, je ne t'aurais jamais rien dit... J'avais trop peur de te perdre... Le jour où j'ai tout compris, j'ai bien pensé à te rendre ta liberté... Mais je n'en ai pas eu le courage...

Je me mis à sangloter. Il tendit une main vers moi :

— Ne pleure pas, Rosalinde. Si je meurs, ce sera aussi bien...

Je ne serai plus un obstacle à votre union...

Incapable de parler, je secouai la tête en guise de réponse.

— Rosalinde... Promets-moi d'aller le rejoindre... Ainsi, je pourrai mourir en paix... Et, là où je serai, je vous regarderai, et je serai bien bénache de vous voir heureux.

Mes sanglots redoublèrent. Avec douceur, il reprit :

— Je me sens de plus en plus faible... Rosalinde, je veux te remercier pour tout ce que tu m'as apporté... Le jour de notre mariage a été le plus heureux de ma vie... Comme tu étais belle, dans ta robe blanche...

Il ferma les yeux, et un sourire vint éclairer son visage crispé de douleur. La porte d'entrée claqua, annonçant le retour de Marguerite. Désiré rouvrit les yeux :

— C'est mère... Je dois lui parler, a elle aussi, pendant que j'en ai encore la force... Laisse-moi seul avec elle, Rosalinde.

Aveuglée par les larmes, je heurtai Marguerite à la porte de la chambre.

— Le docteur arrive, annonça-t-elle. Alors, comment va mon Désiré ?

Je ne répondis pas. Tandis qu'elle se dirigeait vers lui, je retournai dans la cuisine. Là, mes larmes continuèrent à couler, abondantes et ininterrompues. Mon esprit demeurait fixé sur une seule pensée : Désiré était en train de mourir. Je revoyais le jeune garçon qui m'avait comparée à un ange, je me rappelais sa gentillesse et sa bonté. Plus que jamais, je me sentais coupable de m'être mal conduite envers lui. Je l'avais trompé et, au seuil de la mort, il venait de m'accorder son pardon, et aussi sa bénédiction pour un bonheur dont il serait exclu. Je compris alors qu'il m'aimait vraiment, et je m'effondrai, désespérée.

En voyant mes larmes, le médecin s'inquiéta :

— Va-t-il plus mal ?

— Oh, docteur ! Il dit qu'il est faible, qu'il va mourir... Faites quelque chose, je vous prie...

Il fronça les sourcils :

— Je vais voir.

Sa trousse à la main, il se dirigea vers la chambre.

Marguerite apparut, affolée :

— C'est vous, docteur ? Venez vite ! Il a cessé de parler, et...

il ne bouge plus !

Ils entrèrent dans la chambre, et j'allai jusqu'à la porte demeurée ouverte. Je vis le corps de Désiré, immobile, le menton sur la poitrine. Le médecin le palpa longuement, lui prit le pouls, secoua la tête :

— Probablement une hémorragie interne... murmura-t-il.

Refusant de comprendre, Marguerite supplia :

— Faites quelque chose, docteur. Il la regarda avec pitié :

— Il n'y a plus rien à faire. Je suis désolé. Marguerite eut un cri. Elle bégaya :

— Vous voulez dire qu'il est... qu'il est... ? Incapable de prononcer le mot atroce, elle se tut. En guise de réponse, le médecin se pencha sur Désiré, lui ferma les yeux. Comprenant enfin, ma belle-mère se jeta sur le corps de son fils et se mit à sangloter et à crier, hystérique, en pleine crise de nerfs :

— Non ! Non ! Mon garçon ! Mon Désiré !

Le médecin lui posa une main sur l'épaule, mais elle l'ignora. Renonçant à la calmer, il sortit de la chambre et revint dans la cuisine. En larmes, je le suivis. Il s'aperçut de mon chagrin silencieux, répéta, avec un geste d'impuissance :

— Je suis désolé...

Je ne pus répondre. Les sanglots et les cris de Marguerite nous parvenaient, aigus, déchirants. Le médecin signa l'acte de décès et s'en alla. Comme si j'évoluais dans un cauchemar, je me dirigeai vers la chambre. Marguerite en sortit, le visage déformé par le chagrin. Son chignon s'était défait. Échevelée, hagarde, elle me fixa avec un mélange d'horreur et de répulsion :

— Désiré m'a tout dit... Comment as-tu pu le tromper ainsi

?... Lui qui a toujours été si bon pour toi... Tu n'es qu'une...

qu'une...

Elle s'arrêta, suffoquée d'indignation. Je reculai devant la haine qu'exprimait son regard.

— Je ne veux pas de toi auprès de lui, cracha-t-elle avec hargne. Je m'occuperai moi-même de mon fils. Va chercher Joséphine et Mélanie. Et Émilienne. Elles m'aideront.

— Je vais aussi prévenir monsieur le curé, dis-je d'une voix tremblante.

— Je le ferai moi-même. Tout cela ne te concerne pas. Après la façon dont tu t'es conduite, je ne te considère plus comme la femme de Désiré.

Implacable et glacée, elle me fixa de haut en bas :

— Tu l'as trompé, reprit-elle avec animosité. Et avec Aimé, en plus ! Il ne m'a apporté que des ennuis, celui-là. Que cela soit bien clair entre nous : quand tout sera terminé, tu t'en iras. Et tu emmèneras avec toi ton enfant. Je ne veux plus le voir. Quand je pense qu'il est le fils de cet Aimé que j'ai toujours détesté...

Elle repoussa une mèche qui lui tombait sur le front, et son ton se fit tranchant :

— Entends-moi bien : ce que m'a dit Désiré restera entre nous. Je n'en parlerai jamais. Je ne veux pas qu'on salisse sa mémoire. Je ne veux pas que les gens se moquent de lui en disant : « Il a porté des cornes. » Mon pauvre garçon, il était si bon ! Et toi, tu l'as bafoué. Tu n'as pas honte, mauvaise fille ?

Elle marcha sur moi, le regard empli de colère, et leva la main comme si elle allait me frapper. Je reculai jusqu'à la cuisine, mais elle fit subitement demi-tour et repartit dans la chambre. Bouleversée, je pris mon enfant endormi, n'osant pas le laisser seul avec ma belle-mère, et je courus jusqu'à la maison voisine.

Assis à la table, Valentine, son mari et sa fille finissaient de souper. Haletante, je dis :

— C'est Désiré... Il a eu une hémorragie interne... Pouvez-vous garder Christophe ? Il faut que je prévienne tout le monde...

Malgré mes propos décousus, ils comprirent. Ils me regardèrent, consternés. Valentine vint à moi et, sans un mot, m'embrassa. Elle me prit mon bébé des bras et affirma doucement :

— Ne crains rien. Rosette et moi, on va bien s'occuper de lui.

Son mari, toujours assis, répétait, comme s'il ne pouvait y croire :

— Ah ben, ça alors ! Si je m'attendais à une chose pareille !

— On a de la peine, dit Valentine, les yeux pleins de larmes.

Désiré, on l'aimait bien. Si tu veux, demain, chez Leroux, je préviendrai ses camarades de travail.

Je fis un signe affirmatif et lui demandai de me prêter sa bicyclette. J'allai prévenir Joséphine et Mélanie, qui habitaient dans notre rue, ainsi qu'Emilienne. Puis je pédalai rapidement, en prenant les sentiers à travers champs, jusqu'à la maison de mon grand-père. Il fallait que je le prévienne, lui aussi.

Dans le soir qui tombait, j'arrivai à la petite maison que j'avais quittée quelques heures auparavant. Mon grand-père, qui jouait aux cartes avec son ami Théo, fut surpris de me revoir. A mots entrecoupés, je lui appris la douloureuse nouvelle, et il eut du mal à l'admettre. Lorsqu'il eut enfin compris, il se leva :

— Je prends une lampe et je te raccompagne. Marguerite aura peut-être besoin de moi. Je veillerai Désiré.

Il n'eut pas un mot de compassion, mais ses traits tirés et son visage pâli témoignaient du choc qu'il avait subi.

— Va prévenir Césarine, me dit-il. Elle aimait bien Désiré. Il faut qu'elle sache.

Je courus chez ma vieille amie et là, je m'effondrai. Je racontai l'accident et le décès de Désiré. Elle me prit dans ses bras, maternelle, tandis que je pleurais :

— Min pauv'tiot mioche ! répétait-elle, les larmes aux yeux.

C'est trop injuste ! Si jeune !...

Sa compréhension me fit du bien, et je dus m'obliger à la quitter. Je serais bien restée près d'elle, au lieu de retourner chez Marguerite. Mais il fallait respecter les convenances et, pour tout le monde, ma place était auprès de mon mari.

Nous partîmes tous les deux, mon grand-père et moi. Je tenais la bicyclette de Valentine à la main et, tout en marchant, je donnais à mon grand-père les détails qu'il demandait. Mais j'omis de parler des derniers mots de Désiré et de l'altercation qui m'avait opposée, ensuite, à ma belle-mère.

La maison de Marguerite avait pris une allure de deuil. Un crêpe était noué sur les volets clos de la chambre où gisait Désiré. Une croix, près de la porte d'entrée, annonçait elle aussi que la mort avait frappé. A l'intérieur, Marguerite et ses amies avaient arrêté les pendules et recouvert d'un voile noir les glaces de la maison. Elles avaient fait la toilette de Désiré. Rigide, le visage blanc, les mains jointes, revêtu de son beau costume noir des dimanches, il me parut étranger. La mort l'avait changé. Je ne retrouvai rien du jeune homme toujours aimable, toujours conciliant, qui m'avait aimée. Mon grand-père s'approcha du lit, prit la branche de buis, bénit le corps. Sa moustache trembla, et il se détourna pour me cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.

Dans la cuisine, Marguerite, avec ses amies, avait préparé du café. Glacée, enfermée dans sa douleur, elle ne parlait pas et semblait être ailleurs. Elle s'était recoiffée, et son maintien digne contrastait avec l'hystérie dont elle avait fait preuve auparavant. Elle m'ignora complètement, faisant comme si je n'existais pas. Je ne me hasardai pas à lui parler, et je copiai mon attitude sur la sienne.

Mon grand-père s'approcha d'elle :

— Je suis venu, Marguerite... Je veillerai Désiré, cette nuit.

De la tête, elle fit un signe d'assentiment, sans un mot. Ce fut Emilienne qui proposa et servit à mon grand-père une tasse de café.

Il était l'heure de nourrir mon bébé, et j'allai le rechercher chez Valentine. Ensuite, je le recouchai dans son berceau. Il s'endormit et je demeurai assise près de lui, comme une étrangère dans la maison où, depuis mon mariage, j'avais vécu avec Désiré.

Julien arriva, devant la cruelle réalité, il pleura comme un enfant. Il était depuis de longues années l'ami de Désiré, il l'aimait comme un frère. Il ne cessait de répéter, malheureux :

— Si j'avais su... C'est ma faute, aussi... Je n'aurais pas dû le laisser conduire... Si j'avais su... Il serait encore vivant...

Il se proposa pour tenir compagnie à mon grand-père pendant la veille. Les amies de Marguerite repartirent chez elles, et la nuit s'écoula, lente et sinistre. Près de mon bébé, je somnolais sur une chaise. Mon grand-père et Julien, assis à la table, fumaient et buvaient du café pour se tenir éveillés. Quant à Marguerite, elle demeura un long moment près de son fils et finit par aller s'enfermer dans sa propre chambre. Elle en ressortit à l'aube, et la vue de son visage aux traits creusés me fut douloureuse. J'eus un élan de compassion vers elle, vite réprimé. Elle salua Julien et mon grand-père, et m'ignora de nouveau.

Les jours suivants furent pénibles, englués de chagrin. Il fallut recevoir les personnes qui connaissaient Désiré et qui venaient bénir son corps. Ses collègues de travail arrivèrent un soir, sincèrement attristés. Ils furent unanimes à dire que Désiré était apprécié de tous, et que son caractère aimable en faisait un bon camarade. Les larmes aux yeux, j'approuvais silencieusement leurs propos. En même temps, une partie de moi se dédoublait et pensait : s'ils avaient su la vérité... Sans doute me regarderaient-ils alors avec la même répulsion que Marguerite.

Ce ne fut que le second jour, en fin d'après-midi, que je réalisai qu'il fallait prévenir Aimé. Hors de la présence de Marguerite, j'en parlai à Julien, qui s'offrit à aller jusque chez lui.

— Je sais où il habite. J'y suis allé, une fois, avec Désiré. Il m'avait parlé des problèmes qui existaient entre sa mère et son frère. Mais je suis d'accord avec vous : il faut qu'il soit mis au courant.

Comme je m'y attendais, Aimé ne vint pas bénir le corps.

Par contre, lors de l'enterrement, alors que nous sortions de l'église derrière le cercueil dans lequel reposait à jamais Désiré, je l'aperçus, à moitié dissimulé derrière les personnes présentes.

Je vis le chagrin qu'exprimait son visage, et je sus qu'il était malheureux. Pensait-il, lui aussi, à la façon dont nous nous étions comportés, et éprouvait-il des regrets?... A cause de l'épais voile de deuil qui dissimulait mes traits, je pus lui cacher mon trouble. Et, en passant près de lui, je baissai les yeux lorsque je sentis son regard peser sur moi.

En suivant le corbillard jusqu'au cimetière, je marchais auprès de Marguerite, qui conservait la même attitude figée, raidie dans sa douleur. Au moment où le cercueil de Désiré fut descendu dans la tombe, le ciel jusque-là gris et plombé s'obscurcit, et il se mit à tomber une pluie fine et pénétrante.

Après avoir aspergé le cercueil d'eau bénite et murmuré les prières, monsieur le curé se retira.

Nous attendîmes un moment, puis nous sortîmes du cimetière, nous aussi. Césarine, qui était présente, s'approcha de moi et me prit le bras. Mon amie Camille vint se placer de l'autre côté. Ainsi soutenue, je me sentis réconfortée.

Marguerite, entourée de ses amies, marchait devant nous.

Mon grand-père nous suivait avec Julien. Nous revînmes jusqu'à la maison, sous la pluie qui ne cessait pas. J'ôtai avec soulagement le lourd voile de deuil, complètement trempé. Je remerciai Clarisse, qui était demeurée auprès de mon bébé pour le surveiller pendant notre absence.

— Il a été sage, me dit-elle. Il a dormi tout le temps.

Marguerite avait préparé, avec l'aide d'Emilienne, un pot-au-feu, et, après avoir nourri mon bébé, j'allai m'asseoir entre Césarine et Camille. Le repas se déroula tristement. Mon grand-père affirma plusieurs fois que mourir aussi jeune ne devrait pas être permis, et il en profita pour ajouter qu'il avait raison en disant que les automobiles étaient des engins dangereux. Julien détourna la conversation, raconta quelques anecdotes concernant Désiré. Marguerite ne parlait pas. Elle se contentait de faire le service, mécaniquement, ne regardant personne. Elle ignorait ma présence, mais je savais qu'elle n'attendait que mon départ.

J'avais préparé du linge de rechange ainsi que les pichous de Christophe et, lorsque tout le monde eut bu le café et la goutte, je quittai la table et allai vêtir mon bébé. Je le couchai ensuite dans le landau que Marguerite avait offert avec tant d'amour, puis je m'habillai à mon tour. Camille vint me rejoindre dans le couloir, et ne cacha pas sa surprise de me voir prête à partir :

— Mais... où vas-tu, Rosalinde ?

Mon grand-père arriva, ainsi que Césarine et Clarisse. Ils s'étonnèrent et me posèrent la même question.

— Je vous expliquerai, dis-je brièvement.

Ils firent leurs adieux à Marguerite, lui renouvelant leurs condoléances. Ne voulant pas être impolie, j'avançai vers ma belle-mère, mais le regard qu'elle me lança me cloua sur place.

Sans insister, je me détournai et m'en allai.

La pluie avait cessé. Alors que nous sortions de la ville, je me résolus à dire une partie de la vérité :

— Pouvez-vous me reprendre chez vous, grand-père ?

Marguerite et moi, nous nous sommes disputées, et elle ne veut plus de moi auprès d'elle. Demain ou un autre jour, il faudra que vous alliez rechercher mes vêtements et ma machine à coudre.

— Bien sûr, approuva-t-il. Il n'y a aucun problème. Mais...

que s'est-il passé pour qu'elle te mette dehors ?

Je baissai les yeux, embarrassée :

— Je ne peux pas vous le dire. Nous avons décidé de ne pas en parler. C'est le seul point sur lequel nous sommes d'accord.

Cela ferait du tort à Désiré. Elle ne le veut pas, et moi non plus.

Mon grand-père me lança un regard inquisiteur :

— Désiré ?... Qu'a-t-il fait ?

— Il n'a rien fait, grand-père. Ce n'est pas lui. C'est simplement que... il y a quelque chose qui nous a opposées, Marguerite et moi.

Césarine vint à mon secours :

— Si c'est quelque chose qu'il ne faut pas dire, ne le dis pas, Rosa. Marguerite n'est pas une femme facile à vivre, ça c'est sûr.

Et tu seras bien mieux chez Sosthène.

Personnellement, je suis bien contente que tu reviennes chez lui.

— Moi aussi, approuvai Camille avec un sourire. Ainsi, nous aurons l'occasion de nous voir plus souvent.

— Et surtout, conclut Césarine, il y aura avec nous ce petit quinquin. Il mettra de l'animation dans notre vie de vieilles personnes inutiles, hein, Sosthène ?

Mon grand-père acquiesça, et son visage s'éclaira de tendresse tandis qu'il regardait mon bébé endormi.

Je me réinstallai chez mon grand-père, et ma vie fut identique à celle que j'avais menée avant mon mariage. Je repris mon travail d'apiéceuse, et je m'occupai de nouveau du ménage et de la cuisine. La seule différence était la présence de Christophe. Comme l'avait prédit Césarine, ses sourires et ses gazouillis ensoleillaient la vieille maison, et mon grand-père lui-même devenait gâteux. Je ne le reconnaissais pas. Il avait perdu sa sévérité, se penchait sur mon bébé qui, après quelques jours, s'habitua à lui et se mit à l'accueillir en lui tendant les bras. Mon grand-père lui chatouillait le menton, ravi de le faire rire. Il le prenait sur ses genoux, et laissait volontiers les petites mains explorer son visage et tirer les poils de sa moustache. Je les regardais, et j'étais reconnaissante à mon enfant de réaliser ce miracle : abattre la barrière derrière laquelle mon grand-père s'était toujours retranché, se refusant à donner la tendresse qui, je le découvrais maintenant, était présente dans son cœur.

Hors de la présence étouffante de Marguerite, je pouvais m'occuper librement de mon petit garçon, et c'était un véritable bonheur. Un grand amour nous unissait. La nuit, il dormait près de mon lit, dans le berceau qui avait été celui de ma mère. Je demeurais parfois éveillée, écoutant sa respiration ténue et les adorables petits bruits qu'il faisait en dormant.

Je pensais souvent à Désiré et à ses dernières paroles. Le chagrin que m'avait causé sa mort était toujours présent. Autour de moi, dans le village, tout le monde me plaignait d'être veuve si jeune. Le fait que je sois revenue vivre chez mon grand-père avait éveillé les curiosités, et Emilie, la voisine de Césarine, qui se mêlait de tout et voulait tout savoir, me posa la question. Je lui donnai une explication brève, qu'elle répéta sans doute ensuite autour d'elle :

— Je ne m'entendais pas bien avec ma belle-mère. Je ne tenais pas à rester chez elle.

Mon amie Camille, à plusieurs reprises, chercha elle aussi à me faire parler :

— Pourquoi vous êtes-vous disputées, Marguerite et toi ? Ce doit être grave, puisqu'elle ne vient même pas voir son petit-fils, alors qu'elle en était folle.

— Je ne peux rien te dire, Camille.

Elle me regardait avec reproche, froissée de ce qu'elle considérait comme un manque de confiance. Et puis, bientôt, elle ne m'interrogea plus, car une grande nouvelle occupa toutes ses pensées : elle attendait un enfant dont, bien entendu, je serais la marraine.

Ainsi les semaines, les mois passaient. Mon enfant découvrait le monde de ses yeux clairs, et Césarine s'extasiait devant ses progrès. A l'automne, il commença à se tenir sur ses petites jambes, et mon grand-père jugea qu'il était assez grand pour apprendre à marcher. Il installa Falloir, le parc en bois qui avait servi pour ma mère, et dans lequel mon petit garçon, en avançant d'un bout à l'autre, fit ses premiers pas.

Durant tout ce temps, je pensais a Aimé, et j'attendais. Le sentiment de culpabilité causé par le souvenir de ma faute s'estompait lentement. Je me sentais absoute, puisque Désiré m'avait pardonné. Il m'avait fait promettre aussi d'aller rejoindre Aimé et de lui avouer la vérité. J'avais l'intention de le faire lorsque mon deuil aurait pris fin. L'épreuve m'avait rendue plus sage et plus mûre et, par respect pour Désiré, je préférais attendre.

Je me disais parfois qu'Aimé viendrait peut-être de lui-même. Mais je pressentais que lui aussi voulait éviter toute précipitation. Et puis, il imaginait peut-être que je l'avais écarté de ma vie : le jour où nous avions succombé à notre passion, je l'avais ensuite repoussé avec violence, lui ordonnant de ne jamais chercher à me revoir.

Maintenant, tout était différent. Il avait le droit de savoir, et moi je ne laisserais pas passer mon bonheur une seconde fois.

Avec la bénédiction de Désiré, je l'épouserais, et je savais que, près de lui, je serais heureuse à chaque instant de ma vie.

Épilogue

Maintenant, je suis de nouveau Aimé le bien-aimé. Depuis mon mariage avec Rosalinde, le bonheur s'est installé dans ma vie. Notre enfant vient d'avoir six ans ; c'est un petit garçon gai et heureux de vivre. Ma triste maison de célibataire est devenue un foyer chaleureux, où l'amour tient la première place.

Lorsque Rosalinde est venue m'apprendre la vérité, j'ai été incrédule, abasourdi, ébloui. Les yeux du petit ont achevé de me convaincre. Ce sont les yeux pers de ma mère - qui sont aussi les miens. J'ai éprouvé une telle émotion que je n'ai pas pu parler.

J'ai simplement ouvert les bras, et elle est venue s'y réfugier, en tenant contre elle notre enfant. J'ai refermé mes bras sur eux, avec l'intention de les garder ainsi, pour toujours.

Par la suite, elle m'a raconté les dernières paroles de Désiré, et elles ne m'ont pas étonné.

— C'était un être bon, ai-je dit. Contrairement à Marguerite qui m'a immédiatement détesté, lui a toujours eu pour moi beaucoup d'affection. J'étais le grand frère à admirer et à imiter, ce qui rendait Marguerite furieuse. Il voyait bien qu'elle se montrait injuste envers moi, et il essayait de me défendre.

Nous ne l'oublions pas, et nous parlons souvent de lui.

Rosalinde m'a avoué l'appréhension qu'elle avait éprouvée pour le « devoir conjugal ». Comme, avec moi, elle se montre enthousiaste et passionnée, j'ai été surpris. Mais cela n'est pas pour me déplaire. J'aime être le seul amant de ma femme.

Il y a quelques semaines, un jeune homme est venu nous voir. Il était d'abord allé chez Sosthène, qui lui a donné notre adresse. Un peu embarrassé, il s'est présenté :

— Je suis belge. Je m'appelle Paul Debecker. J'habite Marquain, près de Tournai. Je suis venu vous voir parce que...

hum... j'ai promis à mon père... eh bien... ce n'est pas facile à expliquer...

Nous l'avons fait asseoir, nous lui avons offert une tasse de café. Notre petit garçon est venu lui montrer son jeu de cubes, ce qui a réussi à le détendre. Il a souri :

— Vous avez un bel enfant. Si mon père l'avait su, il aurait regretté encore davantage...

Comme nous ne comprenions pas, il a précisé :

— Mon père s'appelait Jan Debecker. Ce nom ne vous dit rien ?

Rosalinde et moi, nous nous sommes regardés. Elle a secoué la tête :

— Non. Je ne l'ai jamais entendu.

Le jeune homme a poussé un long soupir :

— Ce que je vais vous raconter va vous éclairer, et vous allez comprendre. Mon père a épousé, en 1908, une amie d'enfance avec laquelle il était fiancé. Je suis né deux ans plus tard. Puis il y a eu la guerre. Il a été mobilisé, il a été blessé et amputé du pied gauche. Après son retour, il n'a plus jamais été pareil. Il s'est replié sur lui-même, et s'il prononçait dix paroles dans une journée, c'était beau. Aux reproches que lui faisait parfois ma mère, il répondait qu'on ne peut pas revenir intact de l'enfer, et qu'on en reste marqué à jamais. Mais il y avait autre chose qui le rongeait, dont nous ne pouvions pas nous douter.

Nous l'écoutions, attentifs à ses paroles, cherchant à comprendre. Il a regardé Rosalinde en reprenant son récit :

— Il est mort d'une pleurésie le mois dernier. Lorsqu'il a compris qu'il allait mourir, il m'a appelé auprès de lui, et, seul avec moi, il m'a tout avoué. J'ai ainsi appris qu'il était venu en France, un été, pour faire la moisson, en remplacement d'un ami qui avait eu un empêchement de dernière minute. Dans le village où il travaillait, il a connu une jeune fille nommée Hortense.

Rosalinde a poussé un cri :

— Mon Dieu !... C'était ma mère ! Vous voulez dire que... ?

Notre visiteur a incliné la tête :

— Ils se sont aimés, mais, lorsqu'il est rentré chez lui, il s'est rendu compte que cette histoire n'avait été pour lui qu'une agréable aventure. C'était ma mère qu'il avait l'intention d'épouser. Et la lettre qu'il a reçue, dans laquelle Hortense lui apprenait qu'elle attendait un enfant, ne l'a pas fait changer d'avis.

Il toussota avec gêne :

— Il a décidé d'ignorer cette nouvelle. Il a brûlé la lettre, bien déterminé à oublier ce qu'il considérait comme une erreur de jeunesse. Il s'est marié, je suis né, et il ne pensait plus à la jeune fille qu'il avait séduite.

— Ma pauvre maman... a dit Rosalinde, les larmes aux yeux.

Elle, elle l'avait aimé... Elle lui avait fait confiance...

Le jeune homme a soupiré :

— Mon père ne l'a compris que bien tardivement.

Pendant sa maladie, il a été pris de remords. C'est pourquoi il m'a tout avoué, en me faisant promettre de rechercher son enfant. Il m'a donné le nom du village où il avait travaillé, et le nom de votre mère. Il m'a chargé de vous demander pardon d'avoir été lâche. D'abord en abandonnant votre mère, ensuite en ne cherchant pas à retrouver son enfant.

Rosalinde pleurait en silence. Ému, le jeune homme a repris — Il regrettait sincèrement, et je lui ai fait la promesse qu'il me demandait. Il n'a confié son secret qu'à moi. Il ne voulait pas faire de la peine à ma mère. Elle vit toujours, et elle ne sait rien de cette situation.

Son regard, posé sur Rosalinde, s'est fait chaleureux :

— Pardonnez-lui, si vous le pouvez. Oubliez que vous n'avez pas eu de père, et pensez que, en échange, vous avez maintenant un frère qui ne demande qu'à vous aimer.

À travers les larmes de ma femme, un sourire tremblant est apparu :

— Merci... a-t-elle murmuré. Merci d'être venu. Je m'étais posé tant de questions au sujet de mon père... Je me demandais pourquoi il nous avait abandonnées, ma mère et moi, et je ne comprenais pas... Je suis heureuse de savoir qu'il a pensé à moi et que, au dernier moment, il a voulu réparer.

Elle a attiré à elle notre petit garçon qui, près de nous, jouait avec ses cubes, et elle l'a poussé doucement vers notre visiteur :

— Va l'embrasser, a-t-elle dit. C'est ton mononc' Paul.

Depuis cette visite, Paul est revenu plusieurs fois. Il vient à bicyclette, affirmant qu'il a l'habitude de faire de longues randonnées. Il apporte une friandise à Christophe, qui l'accueille avec des exclamations de joie. Rosalinde et lui apprennent à se connaître. Et, surtout, elle l'interroge sur leur père, reconstituant à travers les réponses de son frère la personnalité de celui qui lui a tant manqué dans son enfance.

— Ce n'est pas un hasard si votre mère vous a appelée Rosalinde, lui a dit Paul. C'était le prénom de ma grand-mère.

Ma femme est devenue plus sereine. La blessure qu'elle cachait au fond d'elle-même, causée par l'idée que son père l'avait repoussée, s'est enfin refermée.

Le fait de savoir qu'il a regretté son attitude et qu'il a pensé à elle avant de mourir l'a apaisée.

Ainsi, notre vie est heureuse. Chaque jour, avant que je parte au travail, nous nous retrouvons tous les trois pour le petit déjeuner, autour de la table. C'est notre bonheur du matin, le premier de la journée. J'aime observer Rosalinde tandis qu'elle s'active autour du poêle. Elle fait bouillir de l'eau, prend dans l'armoire la boîte métallique qui contient la chicorée, et, d'un geste précis, jette dans l'eau une poignée de grains ; puis elle retire la casserole après quelques bouillons. Elle ajoute une partie de cette chicorée à notre café, et l'autre partie au bol de lait de Christophe, qui apprécie ce qu'il appelle son « lait au caramel ». Les jours de grand froid, Rosalinde me prépare une bistouille en versant dans ma tasse quelques gouttes de genièvre.

Chaque journée nous apporte d'autres bonheurs, le midi, et ensuite le soir, lorsque je reviens de la tannerie où je suis échameur. Mon métier consiste à ôter, à l'aide d'un grand sabre emmanché à chaque bout, les chairs qui sont restées sur le cuir, sans le couper ni l'abîmer. Rosalinde, de son côté, continue son travail d'apiéceuse.

Nous ne sommes pas riches, mais nous ne sommes pas pauvres non plus. Pour moi, mon immense richesse, c'est le bonheur que m'apportent ma femme et mon fils. Grâce à leur présence, je suis habité d'une douce certitude : toute ma vie, je resterai Aimé le bien-aimé.

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Vous avez terminé au bonheur du matin

Marie-paul armand

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