au bonheur du matin
— Au revoir, murmura-t-elle, la voix enrouée…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Nous partîmes à pied. Le temps était très froid, l'air immobile et glacé. Je tenais le bras de Désiré, et nous marchions vite, parlant de tout et de rien, unis par l'entente paisible qui existait toujours entre nous.
En revoyant la petite maison d'Aimé, mon cœur se mit à battre. Désiré frappa à la porte, il n'y eut pas de réponse. Il ouvrit. Elle n'était pas fermée à clef, mais dans la maison il n'y avait personne. Il alla jusqu'à la chambre, revint, cria à la cantonade :
— Aimé ! Où es-tu ? Aimé !
Il sortit dans le jardin, cria de nouveau, en vain. Avec un mélange de soulagement et de déception, je constatai :
— Il n'est pas là. Partons.
Désiré insista, lança encore plusieurs appels, haussa les épaules :
— Je me demande où il est. Il ne doit pas être parti bien loin, puisqu'il n'a pas fermé sa porte.
— Tant pis, dis-je. Nous reviendrons.
À peine avions-nous fait quelques pas dans la rue que je vis une silhouette venir vers nous. Mon cœur, qui l'avait reconnue, bondit dans ma poitrine.
— Le voilà ! s'exclama Désiré. Je savais bien qu'il ne pouvait pas être parti très loin !
Alors qu'il avançait vers nous, je croisai son regard. Ce que j'y lus mit en moi une étrange faiblesse. Désiré lui tapa sur l'épaule :
— Bonne année bonne santé, grand frère ! Nous étions chez toi il y a deux minutes, mais comme il n'y avait personne, nous allions repartir.
— J'étais allé étrenner des amis. Ne restons pas là dans le froid. Venez boire quelque chose pour vous réchauffer.
— Ça, ce n'est pas de refus ! approuva Désiré. Nous repartîmes tous les trois. Désiré parlait, Aimé répondait, et moi je ne disais rien. Dans la cuisine, Aimé nous avança des chaises.
Il y régnait une chaleur agréable ; j'enlevai mon chapeau, entrouvris mon manteau. Aimé prépara du café, sortit un paquet de gaufres du buffet, ainsi qu'une bouteille de genièvre.
— Vous prendrez bien une « petite goutte » ?
— Avec plaisir ! s'exclama Désiré.
Je refusai, d'une voix qui se voulait assurée. Le fait de revoir Aimé éveillait en moi un trouble que je croyais oublier. Je n'osais pas le regarder. Je demeurais sur ma chaise, muette, les écoutant bavarder sans participer à leur conversation.
Je mangeai ma gaufre, bus ma tasse de café. Je sentais, de temps à autre, les yeux d'Aimé se poser sur moi, et je gardais les miens baissés. Mais je devinais leur expression, et je brûlais d'envie d'y répondre.
Au bout d'une heure, au cours de laquelle je ne dis pas un seul mot, Désiré se leva :
— Il nous faut repartir maintenant, pour ne pas être pris du soir. Mais avant, je vais jusqu'aux commodités.
Il sortit, nous laissant seuls, Aimé et moi. Je repoussai ma chaise, boutonnai mon manteau. Aimé s'approcha de moi :
— Rosalinde... Je ne t'ai pas souhaité la bonne année. Je levai la tête vers lui. Nos regards se nouèrent, et toute parole devint inutile. Il se pencha, avec l'intention de déposer un baiser sur ma joue. Mais, d'elles-mêmes, mes mains se levèrent, se nouèrent derrière sa nuque, et mes lèvres se tendirent vers les siennes. Avec un gémissement étouffé, il prit mon visage entre ses mains et m'embrassa.
Ce fut un baiser fou, passionné. Pendant un instant, j'oubliai tout. Je fermai les yeux, emportée par un tourbillon de désir. Lorsqu'Aimé me lâcha, je titubai. Il enfouit sa tête dans mes cheveux :
— Rosalinde...
Haletante, je tentai de reprendre mes esprits. Je n'avais jamais éprouvé pareille sensation, et j'essayais de revenir sur terre. Des pas retentirent dans la cour, et, dans un état second, j'entendis Désiré se racler les pieds sur le paillasson en fer qui se trouvait dehors. Je réussis à reculer d'un pas. Je balbutiai :
— Il ne faut pas... Je suis mariée... Je...
La porte s'ouvrit, la voix de Désiré tonitrua à mes oreilles :
— Il fait plus froid que tout à l'heure. Partons vite, Rosalinde. Le vent se met à souffler.
Afin qu'il ne vît pas mon visage, je lui tournai le dos et me dirigeai vers une glace accrochée au mur. Les mains tremblantes, je remis mon chapeau. Je parvins à retrouver un semblant de calme, mais, à l'intérieur, tout mon corps frémissait.
Nous fîmes nos adieux. Je m'appliquai à ne pas croiser le regard d'Aimé. Il déposa un simple baiser sur ma joue, et je me détournai aussitôt. Subrepticement, il me serra le bras. Ce geste était un appel, je le compris, mais je l'ignorai.
Sur la route du retour, je m'accrochai a Désiré comme à une bouée de sauvetage. Le vent glacial qui soufflait me brûlait les yeux et me coupait la respiration. L'esprit et le cœur en déroute, je ne disais rien. Désiré finit par s'apercevoir de mon mutisme :
— Qu'y a-t-il, Rosalinde ? Tu n'es pas bien ? Tu as froid ?
— J'ai attrapé mal à la tête. Ce ne sera rien. Demain, ça ira mieux.
Lorsque nous fûmes rentrés, je prétextai la même migraine pour aller me coucher. Je laissai Marguerite et Désiré souper seuls, et je me retirai dans notre chambre. Ma belle-mère essaya de me retenir :
— Mange quand même un morceau, Rosalinde.
— Merci. Je n'ai pas faim.
Elle me scruta, le visage plein d'espoir :
— Alors, va te reposer. Il y a peut-être du nouveau, qui sait ?
Je n'eus pas le courage de la détromper. Dans la chambre, je me déshabillai et me couchai. Tout mon corps frémissait encore du baiser que nous avions échangé, Aimé et moi. Je fermai les yeux, revivant cet instant de passion. Lorsque Désiré vint me rejoindre, je fis semblant de dormir.
— Rosalinde... chuchota-t-il. Tu vas bien ?
Je m'appliquai à respirer régulièrement. Il n'insista pas. Je l'entendis se déshabiller, se coucher, et quelques minutes après il se mit à ronfler doucement. Alors, un mélange de culpabilité, de honte et de remords m'envahit. Il était un mari bon et aimant, et moi, je m'étais mal conduite. Je ne devais pas recommencer. La seule façon d'y parvenir, c'était de ne plus revoir Aimé, ainsi que je l'avais décidé précédemment. Ce qui s'était passé dans l'après-midi me montrait que je n'étais pas assez forte pour lui résister. Il fallait donc que j'évite toute nouvelle rencontre.
Désiré s'intéressait toujours autant aux automobiles. Avec son ami Julien, il pouvait en discuter pendant des heures.
Ensuite, il me faisait part de ses souhaits :
— J'aimerais bien une Citroën. Au garage Boulinguez, il y a les nouvelles C4 et C6. La C4 a une cinquième porte arrière ouvrante, et trois vitesses. Quant à la C6, il paraît qu'elle peut atteindre cent kilomètres à l'heure. Il y a aussi, chez Peugeot, la 5 CV et la 9 CV. Je n'arrive pas à me décider.
Je tâchais d'être raisonnable :
— Nous n'avons probablement pas assez d'argent, Désiré.
— Mère m'a promis de m'aider avec ses économies. Et nous pourrons peut-être l'acheter à crédit.
— Je ne sais pas, Désiré.
Il eut une expression de petit garçon déçu, et je me repris :
— Moi aussi, je vais t'aider. Je vais demander au commis davantage de travail, et je te donnerai l'argent que je gagnerai.
Même si c'est pour rembourser le prêt, il sera utile.
— Merci, Rosalinde. Merci, répéta-t-il, touché. J'eus donc plus de vêtements à confectionner, et je passai mes journées à coudre. J'en profitai pour retirer un avantage de cette situation : le soir, après le souper, lorsque Désiré s'en allait se coucher, il me disait :
— Tu viens, Rosalinde ?
Je secouais la tête, m'installais à ma machine et, du pied, actionnais la pédale pour la mettre en route :
— Pas tout de suite. J'ai encore ce paletot à terminer. Mais ce ne sera pas long. Je te rejoindrai bientôt.
Je m'arrangeais pour coudre jusqu'à ce que mes yeux brûlent de fatigue, et seulement alors je regagnais notre chambre. À chaque fois, comme je le supposais, Désiré s'était endormi. Je me déshabillais sans bruit et me glissais doucement près de lui pour ne pas le réveiller.
Un autre avantage était que, grâce à la fatigue, moi aussi je sombrais immédiatement dans le sommeil. Ainsi, je n'avais pas de temps pour penser à Aimé, et cela me convenait. Fidèle à ma résolution, j'évitais de le revoir. En prenant prétexte du mauvais temps, je demandais à Désiré de m'emmener au cinéma le dimanche, ou bien, les jours où il faisait beau, nous allions chez mon grand-père.
Dans la semaine, chaque après-midi, j'allais toujours tenir compagnie à Rosette. Elle continuait à collectionner les vignettes qu'elle découpait sur les paquets de chicorée. Elle remarquait :
— Celui-ci, c'est peut-être maman qui l'a rempli et fermé ?
Et elle le tournait dans tous les sens comme s'il avait pu répondre à sa question.
Un après-midi, elle m'annonça :
— La maîtresse va nous expliquer comment on fabrique la chicorée. Elle nous a dit qu'avec tous les paquets que l'entreprise Leroux a vendus jusqu'à maintenant, si on les met bout à bout, on peut faire deux fois le tour de la terre. Ça fait beaucoup, hein, Rosalinde ? conclut-elle d'un air impressionné.
J'acquiesçai. Le soir, je répétai ses paroles a Désiré. Il proposa aussitôt :
— Je lui rapporterai des cossettes brunes. Et aussi des vertes. J'irai jusqu'au hangar à cossettes lui en prendre une poignée.
Lorsqu'il les lui remit, Rosette lui sauta au cou :
— Quelle bonne idée, Désiré ! Je les montrerai à la maîtresse. Elle me donnera peut-être un bon point ou une image.
Elle revint de l'école très fière : elle avait eu un protège-cahier et un buvard à l'effigie de la chicorée Leroux.
Ainsi les semaines passaient, et je partageais ma vie entre mon travail et Rosette. Pour le mardi gras, elle me demanda de lui confectionner un accoutrement de romanichelle dans une vieille robe de sa mère. Ce que je fis avec plaisir. Le jour venu, elle se brunit les mains et le visage avec une décoction de chicorée, revêtit sa tenue, et se prépara à partir dans les rues avec ses compagnes.
Mais auparavant, avec un air de grand sérieux qui m'amusa, elle prit ma main et en scruta la paume :
— Je sais dire l'avenir, assura-t-elle en parlant avec une grosse voix. Si vous voulez savoir, il faut me donner un franc.
Toujours en riant, je le lui promis. Elle fronça les sourcils, fit semblant de se concentrer :
— Je vois que vous aurez bientôt un bébé, annonça-t-elle avec sérieux. Voilà, ce sera un franc.
Elle me tendit une petite main brunie, dans laquelle je mis une pièce. En me remerciant, elle fit une pirouette et s'en alla rejoindre ses amies qui l'attendaient à la porte.
Lorsque Valentine revint, je lui rapportai les propos de sa fille. Elle se mit à rire :
— Oh ! Je crois qu'elle dit ça à toutes les jeunes femmes.
Elle m'a prédit la même chose. Cela fait un bout de temps qu'elle réclame un petit frère ou une petite sœur !
Malgré tout, la prédiction de Rosette m'avait troublée. Ce n'était qu'un jeu, bien sûr, mais je me rendis compte que je serais heureuse de la voir devenir réalité. Je me mis à y penser souvent, sans me douter que j'obtiendrais satisfaction d'une manière que je ne prévoyais pas.
Le printemps arriva, les soirées se firent plus longues, les jours plus doux. Dans le petit jardin de Marguerite, je regardais les jonquilles fleurir. J'aurais bien aimé en couper quelques-unes afin d'en mettre un vase dans la maison, mais elle m'en empêchait :
— A l'intérieur, elles se faneront en trois jours. Tandis qu'ici, dans le jardin, elles dureront beaucoup plus longtemps.
Lorsque nous lavions le linge, elle exigeait que nous utilisions la lessive Jeanne d'Arc. Si le beau temps nous permettait d'étendre le linge dehors, elle surveillait mon travail et me réprimandait :
— Ne mets pas les chaussettes dans ce sens-là, voyons. Il va y avoir un bec. Accroche-les dans l'autre sens. Regarde, comme ceci.
Elle me montrait comment faire, et je devais m'in-cliner.
C'était le conseil de Désiré pour avoir la paix. Mais, au fil des mois, ma patience s'émoussait. Ma belle-mère voulait sans cesse avoir raison, et parvenait à me persuader que, bien sûr, c'était moi qui avais tort. Quelquefois, j'essayais de protester :
— J'ai toujours fait de cette façon. C'est Césarine qui m'a appris.
— Eh bien, moi, je continuerai à m'mote. Ma méthode vaut bien celle de Césarine, après tout.
Dès que je le pouvais, je me plongeais dans ma couture -
mais il fallait faire attention à ne pas éparpiller sur le carrelage bouts de fil ou chutes de tissu - ou bien je m'en allais rejoindre Rosette. Lorsque Valentine rentrait de son travail, je passais quelques instants avec elle. Sa gaieté me faisait du bien. Elle était légère, frivole. Elle me faisait admirer sa nouvelle coiffure, sa nouvelle robe, son nouveau chapeau. Elle en achetait à chaque changement de saison, et, moi qui mettais les mêmes depuis des années, je m'étonnais :
— Vincent ne dit pas que tu dépenses trop ? Elle haussait les épaules avec insouciance :
— Je travaille. Il s'agit de mon argent. Je peux bien m'offrir un petit plaisir de temps en temps, non ?
Elle me regardait avec un air entendu :
— Toi aussi, Rosalinde, tu travailles. Tu devrais faire la même chose. Tu es trop raisonnable, tu ne t'achètes jamais rien.
Je secouais la tête :
— Ce que je gagne est pour Désiré. Nous économisons sou à sou pour acheter une voiture. Je ne sais pas combien de temps nous mettrons, mais nous y arriverons. C'est son rêve, tu le sais.
Il était vrai que mon mari se passionnait de plus en plus pour les automobiles. Avec son ami Julien, il se tenait au courant des dernières nouveautés, comparait les prix, discutait pendant des heures sur les qualités de chacun des modèles. Ils s'intéressaient aux Vingt-Quatre Heures du Mans, où depuis plusieurs années la victoire revenait à Bentley, une marque anglaise. Lorsque Désiré parlait avec enthousiasme de voitures à mon grand-père, celui-ci se faisait réprobateur :
— Comment peut-on s'emballer pour des engins pareils ?
Garde ton argent pour acheter des choses plus utiles, mon garçon.
Marguerite, toujours prête à défendre son fils, répliquait, mécontente :
— Il est préférable de s'intéresser aux voitures qu'aux femmes. Et faire des économies pour en acheter une est toujours mieux que d'aller dépenser tous ses sous au cabaret, comme certains que je connais. Dans notre rue, il y en a un qui fait ça. C'est une misère, croyez-moi. Sa femme a bien du mal à joindre les deux bouts.
Moi, je ne disais rien. Cette passion de Désiré ne me gênait pas. Au contraire, j'étais heureuse de penser qu'un jour nous posséderions une voiture, qui pourrait nous emmener partout.
Le mois de mai apporta des journées chaudes et ensoleillées. Le dimanche, nous allions moins souvent au cinéma. Julien nous emmenait dans les environs, assister à des jeux de balle ou à des carrousels. Au cours de l'un d'eux, je revis Martial parmi les concurrents. Cette fois-là aussi, il remporta la victoire. Il ne m'aperçut pas, et j'eus tout le loisir de l'observer.
Il était toujours aussi beau, mais je me demandai comment il avait pu m'attirer. Ce que j'avais éprouvé pour lui n'était pas de l'amour, je le savais maintenant. Depuis ma rencontre avec Aimé, je connaissais la signification de ce mot.
Les fois où nous ne sortions pas avec Julien, nous allions chez mon grand-père. Et je parvenais à éviter toute rencontre avec Aimé.
Un jour, Désiré me dit :
— Dimanche prochain, Julien voudrait m'emmener voir une exposition automobile à Lille. Il a invité également d'autres amis à lui. Ce sera une sortie entre hommes, et il n'y aura pas de place pour toi dans la voiture. Est-ce que je pourrai y aller, Rosalinde ?
L'expression qu'il avait - celle d'un petit garçon qui demande une permission - me fit sourire :
— Bien sûr, Désiré.
— Ça ne te gêne pas que je te laisse toute seule ? Que feras-tu ?
— Ne t'inquiète pas pour moi. J'irai voir grand-père et Césarine. Ils sont toujours contents de ma visite.
— Merci, Rosalinde. Tu es gentille.
Pendant les jours qui suivirent, nous eûmes, Marguerite et moi, les oreilles rebattues par les marques des voitures nouvellement sorties ainsi que leur prix de vente. Lorsque Julien venait, c'étaient des discussions à n'en plus finir.
Marguerite et moi échangions un sourire, pour une fois complices, et nous n'essayions pas de participer à la conversation. Comme elle le disait, c'était « une affaire d'hommes ».
Le dimanche, Julien vint le chercher tout de suite après la grand-messe -afin d'être dans les premiers et d'éviter la bousculade, affirma Désiré qui ressemblait à un enfant surexcité. Il nous embrassa, sa mère et moi, et rejoignit son ami qui, dehors, s'était contenté de donner plusieurs coups d'avertisseur :
— A ce soir !
Nous le suivîmes jusqu'à la porte, saluâmes Julien qui, au volant de sa voiture, nous adressa un grand geste et un sourire.
Dès que Désiré fut monté, il démarra et nous les regardâmes s'éloigner. Puis nous revînmes dans la maison.
Ma belle-mère avait projeté d'inviter Emilienne, une de ses amies qui habitait Le Veuve. C'était une grande maison blanche qui, comme son nom l'indiquait, logeait des femmes veuves.
Marguerite et Emilienne se connaissaient depuis longtemps, elles avaient fréquenté ensemble la même école et avaient fait leur communion solennelle le même jour. Quand elles se retrouvaient, elles passaient leur temps à se rappeler des souvenirs d'enfance et à discuter de ce qu'étaient devenues leurs autres compagnes. Je n'avais aucune envie de me retrouver avec elles, car leur conversation ne m'intéressait pas. J'avais donc prévenu Marguerite que je me rendrais chez mon grand-père.
Je la laissai attendre son amie et je me mis en route. Il faisait un temps splendide, une brise légère et agréable soufflait, le soleil inondait la campagne de sa lumière blonde, les hirondelles se poursuivaient dans le ciel bleu en traçant de gracieuses arabesques. Je pris les piedsentes et marchai d'un bon pas. En arrivant dans le village, je passai d'abord chez mon amie Camille.
Elle fut heureuse de me voir. Avec sa mère, elle préparait un repas de fête parce que Lucas, son fiancé, allait venir dîner avec ses parents. Je ne voulus pas les retarder et ne prolongeai pas ma visite. Camille me reconduisit jusqu'au petit pont qui surplombait le fossé et me serra dans ses bras, heureuse :
— Le mois prochain, je serai mariée ! N'oublie pas que tu es invitée au repas avec Désiré !
Je souris à son visible bonheur, avec au cœur un pincement de regret. Je comprenais, maintenant, pourquoi je n'avais pas éprouvé une joie semblable lorsque j'avais épousé Désiré. Je n'étais pas amoureuse de lui. Et celui que j'aimais m'était interdit.
J'arrivai chez mon grand-père. Il n'y avait personne, et je supposai qu'il était À mo ch'tiot Médée. Je me rendis chez Césarine, qui m'accueillit à bras ouverts :
— Quelle bonne surprise, Rosa ! Mais... tu es toute seule, aujourd'hui ?
Je lui expliquai pourquoi Désiré ne m'avait pas accompagnée, et elle hocha la tête avec satisfaction :
— Eh bien, nous allons nous retrouver tous les trois, comme avant. Je vais mettre la table et nous mangerons ici. Sosthène va bientôt revenir. J'ai préparé un bon pot-au-feu, avec les premières carottes du jardin. Et il y aura aussi de la salade, toute nouvelle et toute tendre !
Mon grand-père fut heureux lui aussi de me voir, et je fis honneur au repas. Ensuite, j'aidai Césarine à faire la vaisselle et à tout ranger, pendant que mon grand-père fumait sa pipe, dehors, sur le banc. Profitant de notre tête-à-tête, Césarine m'interrogea :
— Ça va toujours bien, Rosalinde ? Tu es heureuse avec Désiré ?
— Oui, bien sûr, dis-je un peu trop vite. C'est un bon mari.
Je ne mentais pas, et pourtant je ne disais pas la vérité.
Mais comment aurais-je pu exposer ma situation ? C'était impossible. Je soupirai en rangeant les assiettes dans l'armoire.
Lorsque tout fut en ordre, nous nous rendîmes au cimetière.
Puis mon grand-père me montra les semis de son jardin, et me donna quelques radis ainsi que de la salade. De son côté, Césarine empaqueta le reste de la tarte à l'emplinmure pour que je l'emmène. Et, comme l'après-midi s'avançait, je les embrassai tous les deux et je repartis.
Je pris le même chemin, à travers la campagne, mais je marchais plus lentement qu'à l'aller. Je pensais au bonheur que j'avais lu dans les yeux de Camille, et je me sentais mélancolique.
À un carrefour des piedsentes se dressait un vieil arbre majestueux. Je ne vis pas tout de suite qu'un homme était appuyé contre le tronc et me regardait avancer. Je l'aperçus lorsqu'il se détacha de l'arbre et vint à ma rencontre. Avec un coup au cœur, je le reconnus. Un grand frisson de crainte et de joie me traversa, et je m'immobilisai.
Il s'arrêta en face de moi, et nos regards se nouèrent. Je m'efforçai de me reprendre, de résister à l'élan qui me poussait vers lui. Sur un ton que je voulais désinvolte, je dis :
— Bonjour, Aimé.
Il ne fut pas dupe. Il tendit une main, me prit le bras :
— Je t'attendais. J'espérais bien que tu passerais par ici.
Viens, Rosalinde, il faut que je te parle.
Fermement, il m'entraîna. Je me laissai faire, tout en essayant de comprendre :
— Mais... comment savais-tu... ?
— Désiré est passé chez moi ce matin avec ses amis, expliqua-t-il tout en marchant à grands pas. L'un d'eux avait eu un empêchement, et ils sont venus me demander si je ne voulais pas prendre sa place pour aller à cette exposition. Ça ne m'intéressait pas, et j'ai refusé, d'autant plus que Désiré m'a dit que tu te rendrais chez ton grand-père. J'ai pensé que c'était une excellente occasion de te voir seule... et voilà.
Il me tenait toujours le bras, et je m'essoufflais à le suivre.
Sur la gauche, un bouquet de saules formait une petite clairière.
Au-delà, la Marque coulait paresseusement et miroitait sous le soleil. Aimé m'emmena à l'abri des arbres :
— Ici, nous serons tranquilles. Il faut que nous ayons une conversation sérieuse, Rosalinde. Cette situation ne peut plus durer.
Il semblait si déterminé que je ne sus que répondre. Debout en face de lui, je le regardai, éperdue. Il s'approcha de moi, dit d'une voix sourde :
— Rosalinde...
Puis il se pencha et m'embrassa. Le sortilège, que j'avais déjà connu le jour de la nouvelle année, revint et m'emporta. Je laissai tomber mon sac et le paquet que je tenais. Je nouai mes mains autour de sa nuque et mon corps, m'échappant totalement, se pressa contre le sien. A partir de ce moment, je ne fus plus moi-même. Je devins une autre femme, avide d'aimer et d'être aimée. Je me laissai emporter par un tourbillon qui allait crescendo et auquel je ne tentai pas de résister.
Je ne pris pas conscience de m'être allongée, mais je me retrouvai couchée dans l'herbe, gémissant de bonheur et de désir sous les baisers et les caresses d'Aimé. Il m'emportait vers un paroxysme que je n'avais jamais connu et que, de toutes mes forces, je souhaitais atteindre. L'autre femme qui était en moi et dont je ne soupçonnais même pas l'existence se donna avec ardeur, avec passion, dans l'aboutissement d'un amour partagé.
Ce fut une apothéose, un tel éblouissement que, ensuite, je demeurai étourdie un long moment, les yeux fermés, flottant en dehors de la réalité.
Ce fut la voix d'Aimé qui me ramena sur terre :
— Rosalinde... Mon amour...
Il parsemait mon visage de baisers légers, et je rouvris les yeux. Je regardai, hébétée, autour de moi. Je me rendis compte du tableau que nous formions, lui et moi, et, subitement, sans transition, je redevins Rosalinde la raisonnable. Je m'assis brusquement :
— Mon Dieu!... Que s'est-il passé? Qu'avons-nous fait ?...
C'est... Oh, mon Dieu !
En un instant, je me relevai, remis de l'ordre dans mes vêtements, ramassai mon sac et mon paquet, tandis qu'une interrogation tournait sans cesse dans mon esprit affolé : «
Comment ai-je pu agir ainsi ? »...
— Mais... que fais-tu, Rosalinde? Attends, ne pars pas comme ça ! Il faut que... Attends !
Je tournai le dos à Aimé pour m'enfuir loin de lui, horrifiée par l'ampleur de ma faute. Je me mis à marcher sur le chemin, mais il me suivit, suppliant et incompréhensif :
— Mais enfin, Rosalinde ! Ne te sauve pas comme ça ! Je m'arrêtai et le regardai bien en face. Je tremblais, mais je parvins à dire d'une voix ferme :
— Laisse-moi, Aimé. Ne cherche plus à me revoir. Ce qui s'est passé aujourd'hui ne doit plus se reproduire, tu entends ?
Et surtout, que Désiré ne l'apprenne jamais ! J'en mourrais de honte... Car, au cas où tu l'aurais oublié, je suis sa femme, et il est ton frère !
Je jetai cette dernière phrase avec tant de violence qu'il se figea, désemparé. Secouée de sanglots, je me retournai et me mis à courir, fuyant le plus loin possible de lui - et de ma faute. .
Lorsque je rentrai, Marguerite fut frappée par mon air hagard. Je prétextai un mal de tête et, pour expliquer mes vêtements tachés et froissés par l'herbe, je dis que j'avais fait une chute. Désiré n'était pas encore revenu, et j'en fus soulagée.
Je me sentais incapable de me retrouver en face de son visage bon et plein de candeur, après la façon dont je venais de me conduire. Je n'avais qu'une idée : demeurer seule. Je demandai à Marguerite de m'excuser et me retirai dans ma chambre.
Là, je me déshabillai et, avant de me coucher, me tamponnai longuement le visage à l'eau fraîche. Dans ma tête enfiévrée, les images revivaient, intenses et passionnées. Mais j'avais retrouvé ma lucidité et je me jugeais sévèrement. La honte m'incendiait le cœur. Je me promis fermement de ne jamais recommencer, et même de ne plus sortir seule, au cas où Aimé tenterait encore de me rencontrer. Je ne voulais pas être une de ces femmes infidèles, dont les gens disaient, avec un mélange de réprobation et de mépris : « Vous savez, une telle, elle "se dérange" » !
Et, dans mon cas, ils ajouteraient, scandalisés : « En plus, c'est avec son beau-frère ! »
Il me serait insupportable d'être une source de commérages.
Et je ne voulais pas non plus infliger à Désiré une souffrance qu'il ne méritait pas. Si Aimé ne disait rien, cet instant d'égarement ne resterait connu que de nous deux, et il faudrait nous efforcer de l'oublier.
Je soupirai longuement. Ce ne serait pas facile.
L'éblouissement que j'avais ressenti avait été tel que mon corps était encore engourdi de plaisir. L'acte d'amour que je venais de connaître n'avait rien de commun avec le devoir conjugal que je finissais par appréhender et par haïr, et au cours duquel je me crispais malgré moi. Maintenant, pensai-je, il me paraîtrait encore plus désagréable, et je l'éviterais le plus possible.
J'entendis Désiré rentrer. Il vint jusqu'à la chambre, entrouvrit la porte. Je feignis de dormir, et il n'insista pas.
Marguerite lui servit à souper, et des bribes de conversation me parvinrent. La voix de Désiré dominait, avec des exclamations enthousiastes. Je devinai qu'il était heureux de son escapade, et une bouffée de remords me submergea. Il m'était cher, et je ne voulais pas détruire son insouciance et son bonheur. Ce fut sur cette pensée que, finalement, je m'endormis.
Le lendemain et les jours suivants, Désiré ne parla que des nouvelles automobiles. Il me montra les prospectus qu'il avait rapportés, comparant les qualités et les défauts des différentes marques et me demandant mon avis. Je répondais invariablement :
— Je ne sais pas. Désiré, Je n'y connais rien.
Mais il recommençait, intarissable. Je le laissais parler, l'écoutant d'une oreille distraite. Il était tellement passionné qu'il ne s'apercevait pas de ma gêne, de ma réticence à croiser son regard, de mon attitude coupable. Je passais mes journées penchée sur ma machine, travaillant jusqu'à avoir des étourdissements. Marguerite, plus perspicace, décelait en moi un changement, sans pourtant en déterminer la cause. Son regard s'arrêtait sur moi, scrutateur :
— Qu'as-tu, Rosalinde ? Tu n'es pas comme d'habitude.
Je baissais les yeux, passais une main sur mon front :
— J'ai mal à la tête.
— Tu travailles trop, aussi, protestait-elle. Le bruit de cette machine va me rendre folle. Arrête un peu, voyons.
Dès la sortie des classes, je m'en allais retrouver Rosette. Sa fraîcheur et sa naïveté me faisaient du bien, apaisaient le remords qui ne me quittait plus. Je vivais avec un continuel sentiment de culpabilité, qui me minait lentement. Je me demandais comment j'avais pu agir ainsi, et je n'étais pas loin de me faire horreur. Même mon amie Valentine, que Marguerite jugeait légère et peu sérieuse, ne se comportait pas aussi mal et n'avait jamais trompé son mari. Je ne me trouvais qu'une excuse : j'avais péché par amour. Car j'étais désespérément amoureuse d'Aimé.
Je cherchai un refuge dans la religion. Je pris le chapelet que Césarine m'avait offert le jour de ma communion et, comme je l'avais vu faire à ma matante Gustine dans mon enfance, je me mis à en réciter les prières. J'allai, avec Marguerite, assister à la procession des Rogations lors des trois jours précédant l'Ascension. Avec monsieur le curé et d'autres femmes, nous suivîmes un itinéraire précis, nous arrêtant aux reposoirs pour chanter des cantiques. Le troisième jour, nous quittâmes la ville pour aller jusqu'au hameau de Manneuville et, en sortant de la maison, à sept heures du matin, je fus surprise par la fraîcheur de l'air. Je pris froid. Le lendemain, je me mis à tousser. J'eus de la fièvre. Je ne pouvais plus rien avaler. Marguerite me badigeonna la gorge avec du bleu de méthylène, et me prépara du sirop avec du miel. Le soir, alors que j'étais alitée, Désiré m'apporta un grog brûlant. Je remarquai qu'il me regardait avec tendresse, et mon sentiment de culpabilité redoubla. Après avoir bu, je me recouchai, en sueur. Désiré me caressa les cheveux :
— Demain, tu iras mieux, Rosalinde.
Je le regardai sortir de la chambre, et je souhaitai une fois de plus qu'il ne connût jamais mon indignité. J'avais un mari bon et attentionné, et je l'avais odieusement bafoué.
Dès que je fus guérie, je me remis à mon travail. Il fallait que je m'occupe pour ne penser à rien. J'eus l'idée d'aller me confesser à monsieur le curé mais, lorsque je me retrouvai dans l'obscurité du confessionnal, j'en fus incapable. Au moment de parler, la honte qui m'étouffait incendia mon visage, et il me fut impossible de dévoiler à notre bon curé la façon dont je m'étais conduite. Et je repartis avec mon douloureux secret enfoui au fond de moi.
J'avais les traits tirés, je manquais d'appétit, je maigrissais.
En même temps, je devenais nerveuse, irritable. Le lundi de la Pentecôte eut lieu, sur la Grand-Place, comme chaque année, le marché aux fleurs. J'achetai un bouquet que je portai sur la tombe de ma mère. Là, je m'interrogeai : étions-nous destinées à connaître un amour sans avenir, l'une comme l'autre ? Je pensai qu'elle avait dû être bien malheureuse, elle aussi, alors qu'elle était enceinte et abandonnée de celui qu'elle aimait. Et, bien que ma situation fût différente, je ne trouvais pas mon sort beaucoup plus enviable.
Je ne me déridais qu'en compagnie de ma petite amie Rosette. Un grand projet nous occupait toutes les deux : je cousais pour elle une robe blanche, qu'elle porterait lors de la procession de la Fête-Dieu. Elle ferait, ce jour-là, partie des «
fleuristes » ; ainsi appelait-on les petites filles qui lançaient des pétales de roses devant le saint sacrement. Rosette, très fière du rôle qu'elle aurait à jouer, suivait avec intérêt la confection de sa robe et se prêtait volontiers aux essayages que je lui imposais.
Le jour où tout fut terminé, la petite fille demeura immobile d'admiration :
— Qu'elle est belle ! Merci, Rosalinde. Elle est très belle. Et elle me va très bien.
— Je vais la laver et la repasser, dit Valentine. Et nous t'achèterons des gants blancs, et aussi des chaussures blanches.
Lorsqu'arriva le jour de la procession, je courus chez mon amie. Ravissante, Rosette osait à peine bouger de peur de froisser sa jolie robe. Sa mère avait bouclé ses cheveux et avait ceint son front d'une couronne de roses.
— Que tu es belle ! Dis-je avec sincérité. Tu ressembles à un ange.
Aussitôt, je me mordis les lèvres. Cette phrase me rappelait les paroles de Désiré, le jour de ma communion, et le remords de nouveau m'envahit. J'essayais de repousser ma faute, de faire comme si elle n'avait jamais exister, mais il suffisait d'un mot, d'un geste, d'une chanson entendue au poste de T.S.F., pour me la rappeler.
Rosette partit pour l'église, où mademoiselle Marie, responsable des fleuristes, attendait les fillettes afin de les intégrer dans l'ordre de la procession. Je lui avais promis de la regarder passer, et bien avant l'arrivée du cortège nous étions dehors.
Il faisait beau, et dans le soleil les cloches de l'église sonnaient. Nous vîmes arriver le Suisse en grande tenue qui, l'air sérieux, ouvrait la procession. Vinrent ensuite les enfants de chœur, vêtus d'une soutane rouge et d'un surplis blanc ; l'un d'eux, les épaules recouvertes d'une cape, portait l'ostensoir.
Puis ce fut au tour de l'ange gardien, le doigt dressé, tenant par la main une petite fille en robe blanche, suivi des communiants de l'année, et de saint Jean-Baptiste vêtu d'un habit en peau de mouton.
Un jeune garçon arriva, en tunique blanche, présentant une grande hostie. De cette hostie partaient des rubans blancs dont plusieurs garçons tenaient l'extrémité. Dans les processions de notre village, je n'avais jamais vu ce personnage. Je m'étonnai :
— Qui est cet enfant en tunique romaine ?
— C'est saint Tarcissius, m'apprit Marguerite. Il a été martyrisé alors qu'il portait la communion. C'est pour cela qu'on le représente avec une hostie. Regarde, souffla-t-elle.
Voici maintenant la Reine des Anges.
Vêtue d'une robe blanche et d'une grande cape bleue ciel parsemée d'étoiles d'or, une jeune fille s'avançait. Des enfants de la maternelle tenaient la cape, tout en blanc elles aussi, avec des ailes de tulle accrochées dans le dos. Valentine, près de nous, me confia :
— L'année de ses cinq ans, Rosette jouait ce rôle. Il aurait fallu que tu vois comme elle était fière !
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Je pensai à la fois où j'avais participé à une procession, à peu près au même âge. Je n'avais fait que pleurer, affolée d'être séparée de ma mère qui, ensuite, m'avait grondée. Avais-je donc été une enfant trop craintive ?
Vint ensuite Jeanne d'Arc, habillée d'une robe et d'une longue redingote de velours bleu. Près d'elle, un page vêtu de velours bleu lui aussi tenait le casque de la sainte guerrière, posé sur un coussin. Il y eut encore les statues du Sacré-Cœur et de la Vierge, portées par des jeunes filles, puis Valentine me donna un coup de coude :
— Ça y est ! Voilà les fleuristes !
Nous tendîmes le cou. Deux par deux, les fillettes marchaient gravement, soutenant de leurs mains une corbeille retenue autour de leur cou par un ruban de satin. Au moment où elles passaient devant nous, obéissant à la claquette de mademoiselle Marie, Rosette et sa compagne s'avancèrent devant le saint sacrement, prirent dans leur panier des pétales de rose qu'elles portèrent aux lèvres et qu'elles jetèrent ensuite sur le sol, à trois reprises. Puis elles regagnèrent le dernier rang, où elles remplirent de pétales leur corbeille, prenant ceux-ci dans un grand panier que tenaient deux autres fillettes.
En reprenant sa place, Rosette regarda autour d'elle et nous aperçut. Elle nous adressa un sourire heureux, et sa mère lui envoya un baiser.
— Elle est bien, ma petite fille, n'est-ce pas ? me demanda-telle tandis que, sous un dais, passait notre curé, portant le saint sacrement, entouré de plusieurs hommes tenant des lanternes.
— Oui, dis-je avec sincérité. Très bien.
Il y eut, pour terminer, la chorale, qui chantait le cantique dont je me souvenais, le jour où j'avais retrouvé ma mère dans la procession : « Loué soit à tout instant Jésus au saint sacrement », puis les mères chrétiennes avec leur bannière, et enfin les fidèles qui fermaient la marche.
— C'est ce qu'on appelle une belle procession, commenta Marguerite.
J'approuvai. Lorsque tout fut terminé, je rentrai avec elle dans la maison pour l'aider à préparer le repas et à mettre le couvert. Désiré nous suivit, s'épongeant le front, se plaignant du soleil et de la chaleur.
— Je préférerais assister à un rallye automobile, déclara-t-il franchement.
Marguerite se récria. Je souris à mon mari, et il me rendit mon sourire. Notre entente était toujours là, et j'étais décidée à être dorénavant, pour lui, une bonne épouse.
Mais, le lendemain, j'eus mes premiers malaises.
C'était l'après-midi. Penchée sur ma machine, je cousais avec application la manche d'un paletot lorsque, soudain, j'eus une sorte de vertige. En même temps, une sueur froide m'inonda le visage et le corps, et un bourdonnement soudain emplit mes oreilles, couvrant la voix de Joséphine Baker qui, à la T.S.F., chantait J'ai deux amours. J'arrêtai mon travail, luttant contre l'évanouissement. Je respirai profondément, plusieurs fois de suite, et le malaise s'estompa lentement, mais il fut remplacé par une nausée qui me souleva l'estomac.
Marguerite, qui revenait du jardin avec quelques branches de thym, s'aperçut de mon immobilité et de mon visage en sueur :
— Que se passe-t-il, Rosalinde ? Tu n'es pas bien ? J'avalai ma salive, obligeant les soubresauts de mon estomac à se calmer. Je dis faiblement :
— Je ne sais pas... Je me sens toute barbouillée...
La date de mes règles était passée depuis plusieurs jours, et ma belle-mère n'avait pas été sans remarquer que je n'avais pas utilisé les serviettes en coton rangées dans l'armoire. Elle me regarda avec intérêt, et ses yeux se mirent à briller :
— Rosalinde... Tu n'aurais pas «commandé», des fois ?
Je fis un signe de dénégation qui se voulait convaincant :
— Non. C'est un simple retard. Cela m'est déjà arrivé.
— Mais ton malaise... Tu n'en as jamais eu, jusqu'ici. Je m'obstinai dans ma version :
— Cela ressemble à une indigestion. Quelque chose n'est pas bien passé ce midi.
Elle hocha la tête avec doute, mais n'insista plus. Pour échapper à son regard inquisiteur, je m'en allai retrouver Rosette qui allait bientôt rentrer de l'école. Et l'incident fut clos.
Mais, au cours des jours suivants, le même vertige revint, accompagné de sueurs et de nausées. Marguerite, sûre d'elle, affirma que j'attendais un enfant. Contre toute évidence, je soutins le contraire. Je me mis à lui cacher les malaises que j'éprouvais en sa présence. Je sortais dans le jardin dès que je reconnaissais les premiers symptômes, afin de me trouver hors de sa vue. J'appréhendais ses remarques, mais elle ne disait plus rien, se contentant de me suivre d'un regard entendu.
Le mois suivant, elle vit bien que les serviettes restaient encore dans l'armoire. D'un ton catégorique, elle déclara :
— Il faut en avoir le cœur net, Rosalinde. À mon avis, il y a un petit en route. Je vais aller prévenir Ursule, qui est sage-femme et que je connais bien. Nous habitions le même village, autrefois. C'est elle qui a mis Désiré au monde.
Je ne protestai plus. Il me paraissait évident, à moi aussi, que j'attendais un enfant. Je demandai néanmoins :
— S'il vous plaît, n'en parlez pas à Désiré tant qu'il n'y a rien de certain.
Elle me regarda, surprise par mon souhait :
— Si tu veux. Il ne faut pas contrarier une femme enceinte, ma mère me l'a toujours dit. Dans cet état, on a quelquefois des exigences bizarres.
Deux jours plus tard, Ursule arriva. C'était une grosse femme au visage réjoui et à l'allure paisible. Elle m'emmena dans ma chambre, me fit allonger, me palpa longuement le ventre et m'ausculta, tandis que je serais les dents. Ensuite, elle se releva et m'adressa un large sourire :
— Vous pourrez annoncer une bonne nouvelle à votre mari ce soir. Vous êtes enceinte de deux mois. En février prochain, vous lui donnerez une fille ou un garçon.
Mon manque de réaction dut la surprendre, mais elle fit comme s'il était normal. Nous revînmes dans la cuisine, où Marguerite nous attendait. Ses yeux nous interrogèrent, impatients.
— Tu seras grand-mère en février, lui dit Ursule avec le même sourire ravi.
Marguerite poussa une exclamation de joie, et, dans un élan d'affection rare chez elle, vint à moi et m'embrassa :
— Ça c'est bien, Rosalinde. C'est une bonne nouvelle. Désiré sera content.
Elle proposa à Ursule de s'asseoir et versa du café. J'écoutai la sage-femme me donner des conseils pour avoir une bonne grossesse, et j'acquiesçai docilement.
— N'hésitez pas à manger pour deux si vous avez faim. Et à satisfaire toutes vos envies. Par contre, essayez d'éviter les frayeurs. Je connais une femme qui a eu peur d'une souris. Elle a crié en portant la main à sa gorge, et quand le bébé est né, il avait sur son cou une plaque de poils gris, comme des poils de souris.
Marguerite cita un cas du même genre, dont elle avait entendu parler. Je voyais bien qu'elle était heureuse, et j'aurais dû éprouver la même joie. Mais je ne le pouvais pas. Car j'avais fait un rapide calcul. Depuis mes dernières règles, il ne s'était rien passé entre Désiré et moi. J'avais évité le détestable devoir conjugal, et la seule relation que j'avais eue était le moment de folie et de passion qui m'avait unie à Aimé. Il n'y avait aucun doute : l'enfant que j'attendais était le sien.
Après le départ d'Ursule, je prétextai une fatigue subite et priai Marguerite de m'excuser :
— Je vais aller m'allonger un peu. Je ne me sens pas bien.
Prête à toutes les indulgences, elle approuva :
— C'est vrai, tu es toute pâle. Maintenant, il va falloir penser à ton bébé, Rosalinde. Tu ne dois plus travailler autant.
Je ne répondis pas et me retirai dans ma chambre. Là, sur le lit où, chaque nuit, je dormais près de mon mari, je réfléchis à la situation dans laquelle je me trouvais.
Malgré moi, une grande joie m'éblouissait d'une clarté lumineuse : le bébé que j'attendais était celui d'Aimé. Il était le fruit de notre amour, et mon instinct me pressait d'aller rejoindre celui que j'aimais et de vivre avec lui sans m'occuper du reste. Après tout, il était le père et il avait le droit de savoir.
Une autre voix pourtant, celle de la raison, me retenait de me lancer dans une action aussi folle, qui m'exposerait aux critiques et qui ferait dire à mon grand-père : « Telle mère, telle fille ». De plus, il me faudrait quitter Désiré, et cela le rendrait sans aucun doute malheureux. Césarine disait souvent :
— On ne peut pas bâtir son bonheur sur le malheur des autres.
Mais, d'un autre côté, si je faisais croire à mon mari que l'enfant que j'attendais était le sien - et cela ne poserait aucune difficulté, car Désiré ne connaissait rien aux cycles menstruels -, je me disais que je commettrais un péché encore plus grand que l'adultère dont je m'étais rendue coupable.
Je tournais et retournais ces pensées dans ma tête sans parvenir à trouver la bonne solution. Finalement, ce fut la réaction de Désiré qui emporta ma décision. Dès qu'il rentra de son travail, Marguerite lui annonça sans tarder la nouvelle, les yeux brillants de joie :
— Écoute, Désiré : Rosalinde a commandé. Tu seras papa en février prochain.
Surpris, ému, heureux, mon mari se tourna vers moi :
— Un enfant ? C'est vrai ? Comme je suis heureux, Rosalinde ! J'espère que ce sera une petite fille qui te ressemblera.
Il vint à moi en souriant, m'embrassa avec tendresse et reconnaissance. Devant son visage émerveillé, je compris que je serais incapable de lui dévoiler la vérité. Ce fut à ce moment-là que je pris la décision de garder le secret de ma faute et de vivre avec mon remords, en disant adieu à tout jamais à mon impossible amour. Ce serait ma punition.
J'eus des cauchemars. Je rêvais qu'Aimé s'approchait de moi. Je le repoussais et je criais : « Non ! Laisse-moi ! »
Je me réveillais, haletante, en sueur. Désiré se penchait sur moi avec inquiétude :
— Qu'y a-t-il, Rosalinde ? Tu as fait un mauvais rêve ? Tu criais, tu te débattais...
Je m'essuyais le front, égarée :
— Oui, c'est ça, un mauvais rêve... Ce n'est rien, Désiré. Ce n'est pas grave. Il me tendait les bras :
— Viens contre moi. Essaie de te rendormir. Blottie contre son corps solide et rassurant, je fermais les yeux et tentais de me calmer. Et je demeurais ainsi longtemps, torturée, malheureuse, en proie à l'insomnie, tandis que Désiré retrouvait son sommeil paisible un instant interrompu.
Il fallut annoncer à tout le monde que j'attendais un enfant.
Ma belle-mère se chargea de le faire, avec une fierté qui m'emplissait d'une honte secrète. Elle en parla même à Valentine, malgré la prévention qu'elle éprouvait à son égard.
La réaction fut unanime : je fus félicitée, et la joie que je lus dans tous les regards me mit mal à l'aise. S'ils savaient ! me disais-je avec culpabilité. Césarine m'abreuva de conseils. Mon grand-père, ému, me remercia de lui donner ce bonheur. Et mon amie Camille me serra dans ses bras avec son enthousiasme habituel :
— C'est bien, Rosalinde. Tu n'as pas oublié notre promesse, n'est-ce pas ? C'est moi qui serai la marraine !
J'acquiesçai, la gorge serrée. Elle dont la vie était si limpide, elle était loin de se douter que je cachais un tel secret... Son mariage avait eu lieu, par une journée de juin éclatante de soleil et de chants d'oiseaux. Et, lorsque je l'avais vue sortir de l'église au bras de son mari, radieuse, lumineuse, heureuse, je l'avais enviée : elle avait le droit de vivre auprès de celui qu'elle aimait jusqu'à la fin de ses jours. Moi, j'étais amoureuse d'Aimé, mais il n'était pas mon mari et le bonheur de vivre ensemble nous était interdit.
Parfois, des velléités de révolte me saisissaient. Lorsque je pensais a Aimé, au moment de passion que j'avais vécu dans ses bras, le désir intolérable de le revoir me saisissait. La voix qui me conseillait d'aller le rejoindre, de lui avouer la vérité et de rester toujours auprès de lui se faisait pressante, et je brûlais d'envie de l'écouter. Mais, aussitôt, la voix de la raison -
toujours elle - reprenait le dessus, et ma situation demeurait la même.
Je n'étais pas malheureuse, pourtant. Désiré était aux petits soins pour moi, et notre entente, notre complicité n'avait pas changé. Marguerite, en fonction de mon état, s'appliquait à ne pas me contrarier, me préparait les plats que j'aimais, m'encourageant à manger pour deux. Elle m'obligeait à travailler moins, en accord avec Désiré, et avait même annoncé au commis qui m'apportait les bûches que j'attendais un enfant et que je ne coudrais plus autant de paletots. Le brave homme avait semblé comprendre et n'avait pas protesté.
Une fois de plus, c'était Rosette qui m'apportait un peu de distraction. Je continuais à aller chez elle chaque après-midi.
Avec excitation, elle me parlait de la grande kermesse qui aurait lieu, comme chaque année, rue de Tournai. Un concours de voitures d'enfants, d'une part, et de voitures de poupées, d'autre part, était prévu. Rosette avait l'intention d'y participer, et je l'aidais à imaginer comment orner et fleurir sa voiture de poupée. Nous fabriquions ensemble des fleurs de papier, d'autres en tissu, des rubans et des banderoles, et nous avions l'intention, au dernier moment, le matin de la fête, de compléter le tout par de vraies roses du jardin. Ma petite amie, ravie, me répétait :
— Comme ce sera beau ! Je gagnerai certainement un lot. Et il y aura aussi un concours de ballons rouges ! Et les clowns Chocolat et Papillon. Papa dit qu'ils viennent de Landas et qu'ils sont si comiques qu'on rit aux larmes. On ira ensemble, hein, Rosalinde ? On aura bien du plaisir1 !
— Oui, bien sûr. Et je veux être là pour t'applaudir lorsque ta voiture remportera un prix.
Pourtant, bien malgré moi, je ne pus tenir cette promesse.
Au cours des jours suivants, j'eus des contractions qui m'inquiétèrent. Elles étaient accompagnées d'une douleur sourde, avec parfois des élancements qui m'obligeaient à rester sans bouger jusqu'à ce qu'ils s'estompent. Je finis par en parler à Marguerite, qui refusa de traiter ce problème avec légèreté :
— Il faut faire venir Ursule et le lui signaler. Et d'abord, arrêter de coudre sur cette machine. Le fait d'être penchée et d'actionner la pédale ne vaut rien pour ton état, à mon avis.
Ursule vint le lendemain, me posa de nombreuses questions, m'ausculta et me palpa longuement le ventre. De retour dans la cuisine, elle hocha la tête et avoua :
— Il va falloir être prudente, ma fille, si vous ne voulez pas faire une fausse couche. Je ne dis pas qu'il faut toujours rester allongée, mais bouger le moins possible. Ne jamais marcher longtemps, éviter les stations debout. Pas de bicyclette, et encore moins d'automobile. Les cahots et les secousses sont fortement déconseillés. En bref, une vie calme, au ralenti. Vous reprendrez une existence normale après la naissance de votre enfant.
— Et son travail, sur la machine à coudre ? intervint Marguerite. Moi, je dis qu'il n'est pas bon pour elle en ce moment.
— C'est possible, convint Ursule. Il vaut mieux l'arrêter, lui aussi.
— Mais... protestai-je. Que vais-je faire toute la journée ?
— Demandez à votre commis qu'il vous donne du travail à la main. En cousant bien droite, sans vous pencher, il n'y a aucun danger. Je viendrai vous voir régulièrement, et, de votre côté, si vous constatez quoi que ce soit d'anormal, n'hésitez pas à m'envoyer chercher.
Elle but une tasse de café puis s'en alla en répétant ses conseils de prudence. Après son départ, je demeurai anéantie.
Marguerite me secoua :
— Allons, Rosalinde, ne fais pas cette tête-là ! Il n'y a rien de grave. Il faut simplement faire attention, pour ne pas perdre ton bébé. Et, crois-moi, je vais te surveiller.
Avec l'accord de Désiré, qu'elle mit au courant le soir même, elle décida que je ne ferais plus le ménage, ni la cuisine, ni les courses. Tout juste aurais-je le droit d'éplucher les légumes pour la soupe en demeurant assise à la table. Je les laissais discuter de moi comme s'il s'agissait d'une autre personne, sans même protester. Désiré s'aperçut de mon mutisme et me sourit en posant une main sur la mienne :
— C'est pour ton bien, Rosalinde. Personne ne tient à ce que tu perdes notre petit, tu comprends ?
Notre petit... L'expression me fit rougir et je me détournai, les larmes aux yeux. Je ne dis rien, et je me pliai aux exigences que l'on attendait de moi.
Je n'assistai pas à la grande kermesse, ni à la fête annuelle des Pourchots, ni aux attractions du 14 Juillet - dont le carrousel organisé par l'Union des poilus - et encore moins au bal qui eut lieu le soir. Comme il m'était interdit de marcher longtemps, de faire de la bicyclette ou de rouler en voiture, je ne bougeais pratiquement plus de la maison. Le dimanche, c'était mon grand-père qui venait me voir, et, plus rarement, mon amie Camille avec son mari Lucas.
Pour me consoler, Désiré m'emmenait chaque semaine au cinéma. En marchant lentement et en m'appuyant à son bras, je pouvais aller jusqu'au Cinéma Palace, situé près de la Grand-Place. Néanmoins, j'encourageais mon mari à continuer de sortir avec son ami Julien, et ensemble ils allaient assister aux carrousels et aux jeux de balle qui avaient lieu dans les environs.
Je menais ainsi une vie presque végétative. Je me refusais de penser à Aimé. Dès qu'il avait su que j'attendais un enfant, Désiré m'avait dit :
— Nous irons voir Aimé un de ces jours, pour lui annoncer la bonne nouvelle.
Je n'avais pas protesté, mais j'étais bien déterminée, alors, à trouver une excuse pour ne pas y aller. Maintenant, je n'avais plus besoin d'excuse. J'étais assurée de ne pas le revoir, et au soulagement que je ressentais se mêlait un regret que je refusais de m'avouer. Si Désiré voulait lui annoncer la nouvelle, il irait seul. Et Aimé, qui ne connaissait pas la vérité, supposerait logiquement que mon bébé était celui de mon mari. Ainsi, il ferait une croix sur notre relation, pensant que tout était définitivement terminé entre nous. C'était ce que je voulais.
Alors, d'où venaient cette insatisfaction et cette envie de pleurer qui me prenaient parfois et qui me rendaient si malheureuse?...
De temps à autre, j'avais encore des cauchemars, dans lesquels je repoussais Aimé en lui criant de me laisser tranquille. D'autres fois, je rêvais qu'il s'enfuyait en emportant mon enfant ; j'essayais de le poursuivre, mais mes pieds semblaient englués et je ne pouvais pas faire un pas ; je voulais crier, mais ma voix ne m'obéissait plus et je ne parvenais pas à émettre le moindre son.
Je me réveillais, affolée, le cœur battant. Désiré, avec bonté et patience, me calmait ; ensuite, blottie contre lui, je demeurais longtemps ainsi, déchirée, incapable de retrouver le sommeil.
Il y eut les vacances scolaires, et elles m'apportèrent un dérivatif agréable. Au lieu de passer mes journées avec Marguerite, j'allais dorénavant tenir compagnie à Rosette pendant que ses parents étaient tous les deux à leur travail. Je m'asseyais à l'ombre, au bord de son jardin, avec un ouvrage de couture. Nous lisions ensemble lAlmanach des vacances, qu'elle avait acheté à la librairie Legrand. Ou bien l'une ou l'autre de ses amies venait lui tenir compagnie, et je les surveillais tandis qu'elles jouaient à la poupée, à cache-cache, à colin-maillard, au Paradis. Elles me rappelaient mon enfance et les jeux que j'avais partagés, alors, avec Camille.
Le soir, lorsque Valentine rentrait, nous bavardions quelques instants. Elle me montrait ses mains tachées par la chicorée :
— La poudre s'infiltre partout, et avec cette chaleur, elle colle. J'ai l'impression d'en être couverte !
J'approuvais :
— C'est vrai. Désiré aussi se plaint de la chaleur. Il répète que c'est dur de travailler devant des boules en tôle qui cuisent les cossettes à 150 degrés. Il paraît que des nouveaux torréfacteurs vont arriver prochainement. Au lieu de tourner sur un feu de charbon, ils fonctionneront au gaz. Désiré dit que la chaleur sera mieux répartie, et que ce sera moins pénible en été.
Lorsqu'il rentre, il est en sueur. Il se lave et se change entièrement. Dimanche dernier, il en a parlé à mon grand-père.