Bébé boum

Josée Bournival · Chapitre 10 sur 13

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Bébé boum

Chapitre 9

 

 

Frédérique avait refusé de quitter le chevet de sa mère. Elle avait dormi sur une chaise berçante dans la chambre d’hôpital qu’occupait Jeannine. La césarienne s’était bien déroulée. La mère récupérait lentement de l’opération. Les deux bébés avaient été transférés d’urgence à l’unité de néonatalogie pour des problèmes respiratoires. La petite s’en sortait mieux que son frère jumeau, plus chétif.

Frédérique faisait semblant de dormir, mais elle épiait Jeannine qui berçait son bébé. Maman de nouveau, elle chantonnait, en faussant une note sur deux. Malgré la discordance de la berceuse, la scène était harmonieuse. Frédérique ne pouvait s’empêcher de se demander si Jeannine avait réagi de la même manière, vingt-huit ans plus tôt, si elle l’avait tenue contre elle avec émotion, lui avait rempli les oreilles de chansonnettes. En observant objectivement sa mère, Frédérique devait reconnaître qu’elle était semblable à toutes les nouvelles mères: elle agissait avec douceur pour ne pas réveiller le bébé, parlait tout bas, son œil pétillait de fierté.

Du bout du doigt, l’heureuse maman caressait le front de sa fille. Elle détaillait chacun de ses traits, s’enorgueillissant de la beauté du petit paquet chaud et rose. Jeannine leva la tête en direction du coin sombre où Frédérique avait passé la nuit. Elle remarqua que sa grande fille ne dormait plus. Malgré la fatigue, la douleur au bas-ventre et le brouillard causé par les antidouleurs, elle lui sourit et lui fit signe d’approcher.

Hésitante, Frédérique vint tout de même s’asseoir sur le lit de la convalescente. Jeannine lui tendit le bébé emmitouflé. D’un petit signe de tête, Frédérique refusa de le prendre.

— Profites-en, toi, ils vont bientôt la ramener à sa couveuse, se justifia-t-elle pour ne pas prendre sa petite sœur dans ses bras.

Les infirmières s’assuraient que le bébé retourne à l’unité de soins intensifs régulièrement pour l’alimenter en oxygène et maintenir sa température corporelle élevée. Son frère n’avait pas cette chance et devait être gardé en permanence sous la lampe infrarouge, si bien que Jeannine ne l’avait pas encore vu. Gerry restait auprès du garçonnet.

— Elle te ressemble.

Piquée par la curiosité, Frédérique porta son attention sur le visage miniature en essayant d’y déceler une quelconque parenté.

— T’avais une vraie perruque noire à la naissance, pis la même rosette sur le front, se remémora Jeannine.

Frédérique ne le savait que trop bien. Chaque matin, elle devait se battre avec son toupet pour lui imposer un mouvement uniforme, une mèche rebelle voulant toujours partir à l’inverse des autres.

Le bébé se tortilla et commença à chigner. Jeannine lui tapota les fesses pour l’inciter à se rendormir. Docile, la fillette ferma les poings et se laissa bercer par le rythme de la main maternelle sur son petit arrière-train.

— T’avais plus de caractère, par exemple. Tu pouvais hurler pendant des heures, se souvint Jeannine en souriant.

— Ça devait t’énerver, s’empressa d’ajouter Frédérique avant que le commentaire ne vienne de sa mère.

— Non. Je savais que tu te laisserais pas marcher sur les pieds. Que contrairement à moi, tu serais une battante, une fonceuse. Ça me faisait plaisir que tu sois une rebelle.

Frédérique se tut, savourant chaque mot de cet aveu.

— C’est pour ça que je t’ai appelée Frédérique. Ça a du chien, du mordant.

— Pis elle, pourquoi tu l’appelles Maxime?

— J’aime les noms de gars, faut croire.

Jeannine demanda à Frédérique de prendre le cellulaire sur la table de chevet et de la photographier avec sa poupoune. Elle s’empressa de mettre le tout en ligne sur ses réseaux sociaux, trop heureuse de partager son bonheur familial. L’infirmière arriva quelques minutes plus tard pour voler l’enfant à sa mère. Jeannine exigea une nouvelle dose de calmants: ainsi dépossédée de son enfant, la réalité la rattrapait, la douleur aussi.

Pendant que Jeannine glissait doucement vers le sommeil, grâce à l’effet des médicaments, Frédérique décida de passer le temps en envoyant quelques textos. Elle donna les plus récentes nouvelles de l’état de santé des bébés à Lili et Esther, avant de surfer sur le Net. Malgré l’interdiction d’utiliser un cellulaire, elle s’attarda sur les réseaux sociaux et put lire la légende que sa mère avait écrite pour accompagner sa photo: «La deuxième plus belle journée de ma vie.» Frédérique sut d’instinct que la plus belle journée vécue par Jeannine remontait au jour de sa naissance, vingt-huit ans plus tôt.

Ne voulant pas réveiller sa mère, elle emprunta le couloir pour rejoindre son beau-père. Elle le trouva, assis en face des deux couveuses abritant ses bébés. Le visage inexpressif, il fixait le vide devant lui. Frédérique posa doucement une main sur son épaule. Ce simple geste occasionna une bouffée d’émotions au nouveau papa. Il détourna son visage, mais le tressautement de ses épaules trahissait ses sanglots. Après s’être essuyé les yeux avec les manches de son chandail, Gerry serra les doigts de Frédérique qui n’avaient toujours pas quitté son épaule, puis posa les mains à plat contre la paroi des couveuses.

— Ils sont vivants, hoqueta-t-il. Mes bébés sont vivants pis ma femme aussi. Merci mon Dieu. Comment va Jeannine?

— Elle dort.

La main droite de Gerry cachait presque en entier la présence du nouveau-né. La cage thoracique du petit Julien montait et redescendait à un rythme régulier, mais rapide. Le minuscule bébé faisait de gros efforts pour s’adapter à sa nouvelle vie, trouvant probablement que la chaleur et le confort de l’utérus maternel lui avaient été retirés beaucoup trop tôt.

— Ils s’en sortent bien. Ils font ça comme des grands, l’encouragea Frédérique.

Gerry espérait juste que sa belle-fille ait raison.

Galvanisée par la naissance des jumeaux, Lili espérait de tout cœur être la prochaine à accoucher. Son statut de femme enceinte commençait à lui peser royalement sur les nerfs et sur les reins. Elle ne s’inquiétait pas outre mesure de ce qui l’attendait malgré la césarienne d’urgence de Jeannine: elle était jeune, en bonne santé et n’avait pas fait face à la même réalité que son amie durant les derniers mois.

 

Même si depuis le début de sa grossesse, Lili prétendait que seul le bébé pouvait décider du moment de sa naissance, elle était désormais résolue à donner un coup de pouce au sien. Maintenant officiellement en congé de maternité, elle naviguait sur la Toile à la recherche de trucs de grand-mère pouvant déclencher un accouchement.

Sur les forums de discussion, quantité de femmes partageaient leur solution miracle. Certaines propositions étaient carrément farfelues, alors que d’autres revenaient si souvent dans les écrits des internautes que Lili décida de les mettre en application.

Elle commença par les solutions les plus simples: celles ne requérant ni aide extérieure, ni achat de matériel. Lili commença par masser ses chevilles. Elle s’installa au salon et se huila des orteils jusqu’aux genoux. Juste cette opération la laissa épuisée et à bout de souffle. En se contorsionnant légèrement, elle arriva à trouver une position confortable pour exécuter son massage. Elle frotta ses malléoles en tous sens et élargit même sa zone de travail, question de mettre toutes les chances de son côté. Après quinze minutes d’activation, son corps réclama une pause. La manœuvre ne semblait pas donner de résultat, alors Lili décida de passer au plan B.

Elle se rendit dans la chambre du bébé et commença à fouiller dans la commode. Rapidement, elle trouva l’appareil qu’elle cherchait: le tire-lait offert par Thomas.

— C’était pas une mauvaise idée, finalement.

Lili ne pensait pas, lorsqu’elle avait reçu le présent de son chum, qu’elle se servirait de son cadeau aussi rapidement. Sur le site Internet d’une sage-femme réputée, Lili avait lu une information à l’effet que la stimulation des mamelons peut accélérer le processus de l’accouchement et déclencher les contractions. Aux grands maux les grands remèdes, la technologie allait lui sauver du temps. Bien sûr, elle aurait pu opter pour la méthode manuelle, mais pourquoi ne pas faire appel à la Cadillac?

La boîte était encore scellée. Elle qui croyait sauver du temps dut d’abord faire face à l’assemblage de l’appareil. Elle lut ensuite le manuel d’instructions d’une couverture à l’autre pour être certaine de ne pas se blesser. Elle y apprit qu’elle devait stériliser l’appareil avant la première utilisation. Elle détacha donc les différentes pièces du tire-lait qu’elle venait d’assembler, en perdant un temps fou, pour les plonger dans l’eau bouillante.

Une fois l’opération terminée, Lili réalisa que si elle voulait utiliser son tire-lait tout en étant confortablement installée sur le divan, elle devait utiliser une rallonge pour rejoindre la prise électrique. Dans le placard de l’entrée, elle trouva ce dont elle avait besoin.

Elle retira chandail et soutien-gorge, posa précautionneusement la coupelle de l’appareil contre son sein gauche et activa le tire-lait. Chaque mouvement de succion lui arrachait une grimace de douleur. Elle régla donc l’appareil au plus bas avec l’intention de monter graduellement l’intensité au fur et à mesure que son corps s’habituerait à la sensation. Efficacité allait sûrement de pair avec intensité. Les contractions n’allaient pas se déclencher avec des effleurements.

Le bruit produit par la machine était presque aussi énervant que la sensation sur son sein. À quelques reprises, Lili arrêta l’appareil: pour fermer les rideaux qu’elle avait laissés grands ouverts, pour aller se chercher à boire, pour trouver une couverture à jeter par-dessus le tire-lait afin d’en minimiser le vacarme.

Indisposée par le bruit toujours trop présent du tire-lait, Lili monta le volume du téléviseur au maximum et laissa l’appareil effectuer son travail.

Quelques minutes plus tard, le rouge lui monta aux joues lorsqu’elle réalisa qu’un Thomas stupéfait se tenait debout à quelques pas d’elle.

— J’essaye de provoquer des contractions.

— Quoi?

Mal à l’aise, Lili chercha à se couvrir avec la couverture utilisée comme outil d’insonorisation. En la déplaçant, elle augmenta le bruit ambiant.

— C’est pas ce que tu penses.

— Quoi?

Elle mit finalement la main sur la télécommande, diminua le volume du téléviseur. Elle arrêta également le fonctionnement du tire-lait.

— Désolée pour la scène absurde, s’excusa-t-elle. J’essaye tous les trucs que j’ai trouvés pour enfin accoucher.

— Je vois…

Avisant la bouteille d’huile d’amande douce dont Lili s’était servi pour frotter ses chevilles, Thomas devint perplexe. Il fronça les sourcils et se contenta de pointer l’objet.

— Massage de chevilles… un autre truc… expliqua Lili.

— Ça fonctionne?

— Ça a pas l’air. Mais j’ai d’autres tours dans mon sac et certains te concernent, acheva Lili d’un air malicieux.

Thomas sourit jaune. Il se souvenait des expérimentations dont il avait fait les frais en début de grossesse alors que Lili cherchait des trucs pour «booster» leur fertilité. À ce stade-ci, il ne pouvait que redouter les idées de Lili.

 

En soirée, Lili se rendit au café pour prendre un dessert avec Esther et Frédérique. Lorsqu’elle franchit la porte du commerce, Esther piochait déjà dans une pointe de gâteau au fromage.

— Mon Dieu! Ça pressait!

— J’ai des rages de sucre ces jours-ci, expliqua Esther.

— Manque de sexe, intervint Frédérique en s’approchant de la table réservée pour ses deux amies.

Les filles s’embrassèrent en se penchant vers l’avant, leurs bedons étant les premiers à se faire la bise. Elles échangèrent les plus récentes nouvelles concernant Jeannine et ses jumeaux puis, rassurée, Lili commanda une assiette déjeuner, malgré l’heure tardive, et prit place en face d’Esther, pendant que Frédérique retournait derrière le comptoir pour placer la commande de Lili.

— À cette heure-ci, t’aimes pas mieux du sucré? interrogea Esther.

— Non. Il faut que je mange épicé.

Lili dévissa le bouchon de la bouteille de Tabasco, prête à en arroser ses œufs.

— Tu disais pas que t’avais des brûlements d’estomac depuis quelque temps?

— Oui, mais il paraît que les épices peuvent déclencher le travail. Je prends le risque des malaises gastriques pour en finir avec la grossesse. J’suis plus capable!

Esther sourit. Elle en était à sa dernière grossesse et en savourait chaque instant. Elle savait pertinemment qu’une fois libérée de son fardeau, jamais plus elle n’aurait la chance de sentir un enfant bouger dans son ventre. L’empressement de Lili ne lui était cependant pas étranger. Elle avait vécu la même urgence lors de sa première grossesse.

— Tu devrais en profiter, maintenant que t’es en congé. Repose-toi, prends du temps de qualité en couple. Après l’arrivée du bébé, tout va être chamboulé.

Esther vit bien dans le regard de son amie qu’elle n’en avait rien à foutre de se reposer. Tout ce qui comptait en ce moment était de mettre cet enfant au monde, de devenir mère. Ses conseils de mère expérimentée ne trouvaient aucun écho chez son interlocutrice.

— As-tu peur?

La question surprit Lili. Sa fille avait beau se manifester, son ventre s’arrondir un peu plus chaque semaine, tout ça demeurait quand même abstrait. Lili ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. Elle préférait cultiver ses visions romanesques de l’accouchement que de se questionner sur le travail concret et physique qui l’attendait. Elle imaginait un poupon rose pétant de santé prenant son sein quelques minutes après la naissance. Elle rêvait au premier regard qu’elle et sa fille échangeraient. C’est un coup de foudre qu’elle anticipait, pas un calvaire à se déchirer les entrailles.

— Pas vraiment… Je devrais avoir peur?

— Non, mentit Esther.

Avant d’accoucher, mieux valait ne pas trop savoir dans quoi on s’embarquait, se dit Esther. Un accouchement ne devait pas se vivre de manière cérébrale, mais bien se vivre d’instinct. Au moment de mettre bas, la femme expérimentait son animalité dans sa forme la plus brute. À quoi bon prévenir une amie des douleurs insoutenables, du travail herculéen et des risques associés à l’accouchement?

— As-tu l’intention d’avoir la péridurale?

— Je pense pas. Je veux quelque chose de très naturel, confia Lili.

— Moi, c’est la première chose que je vais demander, affirma Frédérique en déposant une assiette d’œufs et de bacon fumants devant Lili. Pourquoi souffrir quand on peut s’éviter ça?

— C’est la seule douleur dans la vie qui a un sens. C’est un chemin obligé pour accueillir un bébé. Je veux embrasser le processus de A à Z.

Esther se contenta de sourire. La naïveté de Lili la touchait. Elle se ferait un plaisir de lui remémorer ses paroles lorsqu’elle se plaindrait d’avoir l’entrejambe charcuté et en feu. Parlant de feu, l’estomac de Lili allait sûrement se révolter contre la quantité exagérée de Tabasco qu’elle ajoutait à ses œufs brouillés.

— As-tu peur d’accoucher, toi? lança Lili à Frédérique.

— Non: hôpital, médecin, péridurale ou anesthésie générale. C’est mon plan de match. Avec ça, pas de problème en vue.

Frédérique avait la trouille. Elle ne voulait pas l’admettre, mais elle se demandait vraiment comment elle allait faire pour expulser son bébé. Elle redoutait la douleur physique, les traces laissées par la grossesse, la diminution du plaisir sexuel, les fuites urinaires, et par-dessus tout, la séparation d’avec son bébé. Contrairement à Lili, si elle avait pu se mettre un bouchon entre les deux jambes et convaincre le bébé de rester au chaud encore neuf mois, elle l’auraitfait.

— Avez-vous du thé à la framboise? s’enquit Lili entre deux bouchées, tirant Frédérique de son cauchemar mental.

— Du quoi?

— Thé à la framboise. Excellent pour…

— … déclencher des contractions, terminèrent Frédérique et Esther en chœur, en échangeant un regard complice.

— Désolée. Menthe, camomille, citron, c’est tout ce que j’ai. Tu penses vraiment que c’est efficace, tes trucs de bonne femme?

— Je perds rien à essayer!

— Qu’est-ce que t’as d’autre en réserve?

Lili fit l’énumération de tout ce qu’elle avait trouvé de valable sur le Net et qu’elle comptait mettre de l’avant. Frédérique écouta attentivement, laissant croire à Esther et Lili qu’elle aussi avait hâte d’accoucher. Elle mémorisait plutôt les trucs pour faire le contraire.

 

Frédérique se leva une troisième fois de suite afin de soulager sa vessie comprimée par le bébé. Si Lili se plaignait de souffrir d’insomnie à cause des galipettes intra-utérines de sa fille, le bébé de Frédérique semblait s’assoupir au rythme de sa maman. Jamais elle n’était importunée par un coup de pied douloureux ou une valse improvisée aux petites heures du matin. N’eût été des caprices de sa vessie, elle aurait dormi des nuits aussi paisibles qu’avant d’être enceinte.

En actionnant la chasse d’eau, Frédérique remarqua la trousse de produits de toilette de Simon sur le réservoir de la cuvette. Elle la prit et commença une fouille sommaire. Elle était presque vide: pas de brosse à dents, pas de déodorisant. Frédérique trouva les articles de son chum bien rangés dans la pharmacie. Subtilement, Simon s’installait dans l’appartement.

Frédérique avait constaté le même phénomène dans sa penderie. Plusieurs cintres portaient maintenant des vêtements d’homme. Simon alléguait que ça lui évitait de faire un saut à son propre appartement avant de prendre la direction du travail lorsqu’il dormait chez elle.

Simon avait déniché un emploi comme traducteur auprès d’une firme de développement d’entreprises qui cherchait à intéresser de potentiels investisseurs asiatiques. En attendant de se faire offrir le contrat tant espéré lui permettant un retour au Japon, cette nouvelle occupation professionnelle lui permettait de perfectionner sa maîtrise de la langue japonaise et de la pratiquer sur une base régulière.

Frédérique se laissa choir sur son lit. Un matelas posé à même le sol offrait bien des avantages pour les parties de jambes en l’air, mais se révélait un problème en fin de grossesse. La secousse réveilla Simon. Il jeta un coup d’œil au réveil avant de s’asseoir. Doucement, il chassa une lourde mèche de cheveux qui lui cachait l’épaule délicate de Frédérique et embrassa délicatement la peau de son cou.

— As-tu pensé à ma proposition? demanda-t-il, les yeux pleins d’espoir.

La veille, Simon avait officiellement proposé à Frédérique d’emménager ensemble. Ils pourraient transférer ses affaires chez lui ou trouver un nouveau toit qui leur convienne à tous les deux. Selon lui, le moment était parfait. Un déménagement permettrait à Frédérique de tourner la page sur la grossesse, de s’occuper l’esprit à quelque chose de positif. Il lui avait exposé les nombreux avantages monétaires de sa proposition. Frédérique devait admettre que c’était tentant…

Ce n’était pas la rapidité de l’opération ou l’intimité qu’exigerait la situation qui effrayait Frédérique, mais plutôt l’idée de ne pas avoir le contrôle, de quitter un territoire connu pour finalement se retrouver sur les terres de l’autre, là où il avait l’avantage. Frédérique avait l’habitude de mener, pas de suivre.

— J’ai une contre-offre.

— Shoote.

— Tu viens vivre ici.

— Tu me niaises?

— Quoi? Mon appartement est pas assez bien pour monsieur?

Simon se targuait de posséder un immense condo richement meublé. L’appartement de Frédérique faisait piètre figure aux côtés du sien. Par contre, il avait habité un minuscule studio au Japon pendant trois ans sans jamais se plaindre de l’exiguïté des lieux. À Tokyo, trouver un appartement aussi grand que celui qu’avait Frédérique était tout simplement impensable et inabordable. Simon aimait manger au restaurant, faire du sport ou aller au cinéma. Au fond, son superbe condo ne servait qu’à dormir et encore… il dormait plus souvent chez Frédérique que chez lui.

— OK, mais à une condition, dit Simon. Ton appart, mais mes meubles.

— Ça rentrera même pas.

Simon s’empara de la main de Frédérique avant de tracer de ses lèvres un chemin imaginaire du poignet jusqu’au cou de son amoureuse.

— Laisse-moi essayer de te convaincre, lui susurra-t-il à l’oreille.

— Mes histoires ont toujours foiré quand j’ai essayé la cohabitation.

Simon n’écoutait plus, enivré par le grain de peau délicat de Frédérique. Sachant déjà où les avances de Simon les conduiraient, Frédérique se dégagea doucement.

— J’ai vraiment mal dormi, mentit-elle.

— J’vais te faire couler un bain d’abord.

— Non! Je vais juste essayer de dormir encore un peu.

Frédérique se trouvait bien puérile de repousser son amant, mais elle avait un plan de match à respecter. Lili l’avait convaincue que des relations sexuelles en fin de grossesse pouvaient aider à la maturation du col de l’utérus. Un bain chaud avait pour effet d’intensifier le travail actif des contractions, elle se contentait donc de douches tièdes et rapides. Finalement, s’activer au maximum semblait provoquer l’accouchement de certaines femmes. Frédérique avait donc décidé de paresser le plus possible. Elle ne voulait pas accoucher.

Simon annonça qu’il sortait pour jogger puis acheter des croissants. Avant de partir, il s’approcha pour embrasser Frédérique. En posant une main sur le ventre tendu, il ne put s’empêcher de sentir la peau se durcir.

— As-tu des contractions?

— Non.

— T’es sûre?

— Je le sentirais.

Simon attrapa sa montre et commença à minuter le phénomène malgré les protestations de Frédérique. Après quelques minutes d’auscultation, le verdict de Simon fut sans équivoque:

— T’es en train d’accoucher, Fred! Faut aller à l’hôpital. T’as des contractions régulières aux deux minutes.

Sans attendre son approbation, Simon s’habilla et descendit la valise d’hôpital dans le coffre de l’automobile. Lorsqu’il revint, Frédérique était toujours sous les couvertures. Il lui trouva des vêtements confortables, la força à se vêtir et la guida vers la voiture.

Au département des naissances, une jeune infirmière installa un moniteur fœtal sur le ventre de Frédérique et confirma, sourire aux lèvres, que bébé semblait vouloir naître le jour même.

— On va mesurer l’activité des contractions et vous assigner une chambre dès que les contractions seront plus rapprochées.

— Mais je sens rien. Vous faites sûrement erreur.

— Vous faites partie des quelques chanceuses pour qui l’accouchement est indolore.

Chanceuse… ce n’était pas le mot qu’aurait utilisé Frédérique.

 

Parmi les nombreuses astuces dénichées par Lili dans le but de provoquer son accouchement, rester active était en haut de la liste. Chaque jour, Lili bravait le froid et marchait donc jusqu’à la boutique pour voler un baiser à Thomas. En été, la distance pouvait facilement être parcourue en moins de dix minutes, mais en hiver et enceinte, la promenade atteignait facilement les quarante minutes aller-retour. Lili devait donc se couvrir convenablement. Elle enfilait un vieux manteau d’hiver appartenant à Thomas, le sien ne pouvant plus accueillir ses formes épanouies. Elle ajoutait un grand châle de laine par-dessus le manteau. De loin, elle avait l’air d’un iceberg glissant sur un océan de neige.

Thomas soutenait l’initiative de sa blonde et l’encourageait à prendre l’air et à faire de l’exercice, mais les jours de tempête, il ne pouvait s’empêcher de formuler quelques remontrances. Reproches que Lili écartait du revers de la main, convaincue que son plan d’action convenait à toutes les humeurs de Dame Nature.

Lili venait tout juste de pénétrer dans la boutique lorsqu’une vibration l’avertit qu’un message texte venait d’entrer dans sa boîte de réception. Elle ôta ses mitaines et se mit en quête de l’appareil téléphonique. Empêtrée dans le grand châle qui la recouvrait, elle ne pouvait atteindre les poches du manteau. Après quelques contorsions et grâce à l’assistance de Thomas, Lili mit la main sur son cellulaire. Elle se mit à crier en lisant le message envoyé par Simon.

— Frédérique est à l’hôpital! dit-elle à Thomas. Elle va accoucher!

Thomas remarqua la contrariété de Lili derrière la joie qu’elle simulait. Elle semblait inquiète du déroulement de l’accouchement. Peut-être les événements vécus dernièrement par Jeannine avaient-ils affecté sa blonde davantage qu’elle ne voulait l’admettre.

— Ça va bien aller, essaya-t-il de la réconforter tout en la prenant dans ses bras.

— Je sais.

Malgré l’affirmation, les yeux de Lili se remplissaient de larmes. Thomas songea alors à l’adoption du bébé. Émotive et hormonale comme elle l’était depuis le début de sa grossesse, Lili pouvait bien vivre par procuration l’abandon du bébé comme s’il s’agissait du sien. La simple idée d’être séparée de son bébé devait l’angoisser. Elle était triste pour son amie.

— C’est son choix de le donner en adoption, Lili. Faut respecter ça.

— Je sais.

Les larmes se mirent à couler sur les joues de Lili. Chaque goutte d’eau traçait une rigole en plein centre du cercle rouge s’étant formé sur sa peau en raison du froid. Lili cacha son visage au creux de l’épaule de son chum. Ce dernier ne savait plus trop quel argument mettre de l’avant pour consoler sa douce moitié. Chaque tentative pour endiguer ses larmes créait plutôt l’effet inverse. Thomas demeura donc muet, laissant sa main apaisante caresser le dos de Lili.

— J’voulais que ce soit moi, bredouilla Lili d’une petite voix de souris.

— Quoi?

— J’voulais être la prochaine à accoucher.

C’était donc ça. Lili consacrait toutes ses énergies à provoquer la sortie de leur bébé qui se laissait toujours désirer, alors que la nature faisait le même travail pour Frédérique.

— Elle est bien avec sa maman, dit Thomas en posant une main sur l’énorme ventre de Lili. Je la comprends de ne pas vouloir sortir de là.

— Oui, mais moi je suis tannée.

— Ça achève…

Thomas invita Lili à s’asseoir un peu avant de retourner à la maison. Il lui infusa un thé à la framboise que Lili avait finalement acheté dans un magasin de produits naturels. Au moment de se remettre en route, Lili décida de faire un détour par l’hôpital avant de rentrer. Jeannine et les jumeaux étaient toujours hospitalisés et le personnel hospitalier surveillait probablement l’utilisation des cellulaires. Il y avait de fortes chances pour que Jeannine ignore que sa grande fille accouchait à l’autre bout de la ville. Lili se ferait un devoir de lui rapporter la nouvelle.

Lorsqu’elle passa les portes tournantes du centre hospitalier, Lili commençait à ressentir une certaine douleur dans le pubis. Elle avait marché plus qu’à son habitude et le poids du bébé contre les os de son bassin rendait douloureux chaque pas qu’elle faisait. Résolue d’être la prochaine à accoucher, Lili s’engagea tout de même dans les escaliers pour atteindre l’étage des naissances plutôt que de prendre l’ascenseur. En nage, elle arriva au deuxième palier. Jeannine dormait.

Lili n’avait pas la permission d’entrer à l’unité de soins intensifs pour voir les jumeaux, le risque de contagion étant trop élevé pour ces fragiles bébés. Elle frappa quelques coups timides dans la grande vitre la séparant des couveuses pour bébé afin d’attirer l’attention de Gerry qui berçait sa fille. En apercevant Lili, il sortit avec la fillette.

— Frédérique accouche, lui annonça Lili.

— Ici?

— Non, à Irma-Levasseur. C’est Simon qui m’a envoyé un texto pour me prévenir.

— Je vais être grand-père!

Lili ne sut trop quoi répondre à cette affirmation. Puisque Frédérique refusait d’être mère, Gerry pouvait-il prétendre au titre de grand-père? Le nouveau papa posait à présent ses yeux émus sur sa propre fille. La petite Maxime prenait des forces de jour en jour. Avec un peu de chance, l’hôpital allait lui donner son congé d’une journée à l’autre. Gerry pourrait la ramener à la maison avec lui. Il n’en allait pas de même pour Julien et Jeannine.

— Ils lui ont détecté une endométriose, expliqua Gerry. C’est fréquent après une césarienne comme la sienne…

— Et Julien?

— Problèmes respiratoires. Lorsqu’on le sort de la couveuse, son taux d’oxygène dans le sang descend.

— Est-ce que Jeannine a pu le voir?

— Juste une fois. Ça lui fait bien de la peine.

Lili proposa son cellulaire à Gerry afin qu’il filme Julien. Elle s’occuperait de la petite Maxime pendant ce temps.

— Après, je vais vous faire un p’tit montage musical que Jeannine pourra regarder quand elle s’ennuie de son fils.

Ému, Gerry troqua la prunelle de ses yeux contre le cellulaire de Lili. Après avoir embrassé sa fillette, il retourna auprès de son fils.

Lili, quant à elle, amena Maxime au chevet de sa mère. La sieste de Jeannine était terminée et elle accueillit la visiteuse avec effusion. Lili en profita pour partager la nouvelle du jour. Lorsqu’elle apprit que sa fille accouchait, Jeannine ferma les yeux et récita mentalement une courte prière. Elle espérait de tout cœur que l’accouchement se passe vite et bien.

Quelques minutes plus tard, Gerry arriva en courant en brandissant le cellulaire de Lili.

— Fausse alerte. Simon vient de te réécrire, ils sont en route pour l’appartement de Fred. Les contractions ont cessé.

Gerry semblait vraiment déçu de la tournure des événements. Jeannine se signa en priant pour que sa fille tienne le coup: elle ignorait que Frédérique ne ressentait pas ses contractions et redoutait que sa fille souffre plus que nécessaire. Devant la contrariété évidente de son couple d’amis, Lili retint de justesse la naissance d’un sourire. Si elle agissait vite et bien, peut-être qu’elle avait encore une chance d’être la deuxième à accoucher.

 

De retour à la maison, Lili s’endormit sur le divan, exténuée par son activité physique et par les émotions vécues. À son réveil, elle sortit le matériel nécessaire pour laver les planchers, à quatre pattes.

Pendant plus d’une heure, elle frotta chaque centimètre carré du sol. Le loft n’étant pas bien grand, elle termina sa besogne avant même d’avoir ressenti ne serait-ce qu’un début de contraction. Ne s’avouant pas vaincue, elle téléphona à Esther.

— Est-ce que ton double de clé de maison est toujours caché sous le pot de fleurs dans l’entrée?

 

Lorsque Esther rentra du travail, elle trouva Lili dans sa cuisine en train de verser un seau d’eau sale dans l’évier.

— Qu’est-ce que tu fais là? s’inquiéta Esther.

— Tes planchers sont propres.

— T’es complètement folle!

Lili avait nettoyé la totalité des deux étages de la demeure. Ça sentait le citron à la grandeur de la maison.

Puisque c’était jeudi et que Thomas travaillait jusqu’à vingt et une heure, Esther invita sa meilleure amie à souper. Elle exigea que Lili s’assoie au salon pendant qu’elle mettait la table et préparait le repas. Sans grande surprise, elle trouva la femme enceinte endormie devant la télé quand le repas fut servi. Elle décida de ne pas la réveiller.

En attendant que la Belle au bedon dormant émerge de son sommeil, Esther parcourut ses livres de recettes à la recherche de plats pouvant être congelés. Elle fit un saut à l’épicerie pour acheter les quelques ingrédients manquants et revint à la maison avec l’intention de cuisiner plusieurs portions de chaque recette.

Le bruit des ustensiles eut raison du sommeil de Lili. Les deux amies, après avoir réchauffé le souper maintenant froid, s’attaquèrent en duo à la confection de pâtés chinois, de cigares au chou et de lasagnes.

— Parfaits pour les jours qui suivent un accouchement. Vingt minutes au four et c’est prêt, expliqua Esther. Crois-moi, après un accouchement, ne pas avoir à s’inquiéter des repas est un must.

— T’en fais beaucoup.

— Pour qui tu me prends? C’est pour te remercier pour les planchers. Tu repartiras avec ta ration en fin de soirée.

— La moitié de tout ça rentrera pas dans mon congélateur, objecta Lili.

— Qui a dit que tu avais droit à la moitié? la taquina Esther. J’aimerais ça en donner aussi à Jeannine. Déjà que ses talents en cuisine sont limités…

Les deux femmes ne purent s’empêcher de repenser aux efforts culinaires de Jeannine lorsqu’elle les recevait. Si Gerry n’était pas aux fourneaux, les probabilités de manger une viande trop cuite, un riz pâteux ou une soupe trop salée étaient élevées. Dernièrement, Jeannine avait fait un risotto aux champignons, mais avait utilisé du riz à grain long. Un vrai fiasco! Le souvenir de leur dernière invitation à souper les fit pouffer de rire simultanément.

 

Si Jeannine était mauvaise cuisinière, elle n’en appréciait pas pour autant le menu qu’on lui servait à l’hôpital.

— Même moi, je ferais mieux, s’époumonait-elle chaque fois qu’elle avait de la visite. Si au moins j’avais de bons repas pour me remonter le moral…

Évidemment, la première source d’angoisse de Jeannine concernait la santé de son fiston. Trois jours après l’accouchement, elle n’avait eu la chance de tenir son garçon dans ses bras qu’une seule fois. Heureusement, comme dirigeant d’entreprise, Gerry avait le loisir de s’absenter du travail puisqu’il avait un homme de confiance en poste pour le seconder. Depuis la naissance des jumeaux, il volait quelques heures de sommeil à la maison, en profitait pour faire une toilette sommaire et revenait à l’hôpital pour veiller Julien et tenir compagnie à Jeannine. Maxime n’était pas en reste, son père la cajolant à qui mieux mieux dès qu’elle quittait les bras de sa maman.

Lili avait tenu promesse et réalisé un court montage des images filmées par Gerry en compagnie de leur fils. Le résultat émouvait Jeannine aux larmes à chaque fois, surtout le plan où l’on voyait le gros index de Gerry serré par une main si miniature qu’on aurait cru celle d’une poupée de porcelaine. Chaque fois que Gerry venait la visiter, il sortait son cellulaire pour faire jouer le montage à Jeannine.

Malgré les pitreries de son mari, Jeannine souriait de moins en moins. Elle était en désintoxication d’Internet et trouvait le sevrage plutôt dur. Deux jours plus tôt, une infirmière lui avait confisqué son téléphone puisqu’elle refusait de se conformer au règlement en interdisant l’utilisation dans les chambres de patientes. Depuis, plus de jeux, plus de courriels, plus d’appels en cachette sous les couvertures. Jeannine n’avait rien pour se distraire. Même la compagnie de sa petite Maxime, maintenant en permanence aux côtés de sa maman, semblait ennuyeuse. Lorsqu’elle avait demandé à Gerry de lui laisser son propre appareil téléphonique, ce dernier avait refusé, de peur de se le faire confisquer aussi.

Anxieuse et triste, Jeannine avait commencé à harceler les infirmières pour le moindre de ses caprices. Le plus infime de ses besoins prenait des proportions titanesques et Jeannine se transformait en tragédienne pour exiger qu’il soit comblé. La sonnette d’urgence située à la tête de son lit était plus utilisée qu’une bouteille de désinfectant entre les mains d’un hypocondriaque chronique. Les infirmières avaient commencé par ignorer la sonnerie, pour finalement demander au concierge de la mettre hors d’usage.

Jeannine se montrait peu réceptive aux demandes des infirmières. Depuis l’opération, on lui recommandait de marcher dans le corridor de l’hôpital afin de retrouver une certaine mobilité et de prévenir les adhérences au niveau de la cicatrice de la césarienne.

— Aller me promener en jaquette, les fesses à l’air, pas maquillée ni coiffée devant des inconnus: non merci! s’était butée Jeannine.

Parfois, elle acceptait de faire quelques pas dans la chambre. Gerry déposait Maxime dans sa couchette et refusait de la tendre à sa femme.

— Va la chercher toi-même, insistait-il.

Gerry savait que leur fille était la seule raison pour laquelle Jeannine avait envie de faire des efforts. Chaque fois qu’il refaisait ce manège, au prix de douleurs atroces, Jeannine se levait et traversait la chambre pour blottir sa fille contre son sein. Gerry essayait de la motiver en lui rappelant que bientôt Maxime obtiendrait son congé de l’hôpital et qu’ils pourraient retourner tous les trois à la maison.

 

Frédérique se retourna de nouveau dans le lit. Contrairement à ce qu’on lui avait suggéré à l’hôpital, elle avait passé le reste de la journée allongée, à ne rien faire, dans l’espoir de retarder l’accouchement. Les minutes s’égrenaient tranquillement. Simon dormait depuis quelques heures. L’appartement était silencieux.

Ressentant une pression dans le bas-ventre, Frédérique se dirigea machinalement vers les toilettes, dans le but de se soulager la vessie. Elle n’avait pas fait deux pas à l’extérieur du lit qu’un liquide chaud se mit à couler le long de ses jambes. Elle perdait ses eaux.

Plutôt que de réveiller Simon, elle s’enfuit à la salle de bain. Après une toilette sommaire, elle s’aspergea le visage d’eau froide et essaya de rassembler ses idées. Que devait-elle faire si elle perdait ses eaux?

— L’hôpital, répondit-elle à son reflet dans le miroir.

Au toucher, Frédérique réalisa que les contractions avaient repris de plus belle, mais elle ignorait leur régularité et leur proximité. Simon saurait calculer le tout mieux qu’elle. Elle revint donc vers la chambre. Son amant se réveilla instantanément en entendant le mot «contractions».

Dès qu’il sut qu’elle avait crevé ses eaux, Simon refusa de calculer la durée des contractions.

— Le mot d’ordre, c’est hôpital quand tu crèves tes eaux.

Puisque la valise était déjà dans la voiture, ils n’eurent qu’à s’habiller et sortir. Autant Simon était fébrile, autant Frédérique prenait son temps.

— C’est le premier. Ça peut prendre des heures encore.

Malgré ses arguments, Frédérique commençait à sentir que les choses se précipitaient. Ses pensées magiques n’avaient plus le dessus sur son gros bon sens: elle s’apprêtait à accoucher. Une pression de plus en plus intense lui labourait les reins. L’hôpital se trouvait à quelques kilomètres seulement, dans vingt minutes elle serait en sécurité, entre les mains de docteurs et d’infirmières qualifiés.

Les amoureux ignoraient qu’une tempête de neige faisait rage. Le vent soulevait des tourbillons de flocons miniatures qui leur fouettèrent le visage, une fois dehors. Malgré l’intensité des précipitations, la chaussée était encore dégagée, Simon en conclut que le blizzard commençait à peine. Il devrait conduire prudemment, peut-être même prévoir quelques minutes de plus pour parcourir la distance entre l’appartement et l’hôpital. À cette heure de la nuit, il pourrait en revanche brûler quelques stops ou même des feux rouges.

Après quelques minutes de route silencieuses, Frédérique se mit à gémir doucement. En d’autres circonstances, la plainte aurait pu s’apparenter à un cri de jouissance timide. Simon quitta la route des yeux un instant pour s’assurer que tout allait bien pour Frédérique.

— Accélère, Simon, je pense que le bébé va pas attendre qu’on soit rendus.

Le jeune homme reporta toute son attention sur la route et appuya sur l’accélérateur. Heureusement que les rues étaient désertes.

— Attention! cria Frédérique.

Il était trop tard, avec la neige qui commençait à couvrir la chaussée, Simon n’avait pas le temps de freiner pour éviter la petite voiture qui roulait vers eux, sur une route transversale. Il écrasa l’accélérateur au fond, dans l’espoir de passer l’intersection avant l’autre. La manœuvre permit d’éviter le pire. Le cœur battant, Simon continua sa route en direction de l’hôpital.

Frédérique se tortillait maintenant sur son siège, toutes les positions lui étant inconfortables. Elle ressentait le besoin de s’accroupir. Elle se tourna donc de côté pour diminuer la pression insoutenable qu’elle subissait maintenant dans le bas de son dos. Sa respiration devint saccadée, haletante.

— Fred? Est-ce que ça va?

La belle gardait les yeux fermés et ne répondait pas. Simon la vit glisser une main entre ses jambes.

— Non, non, non, murmura-t-elle.

— Quoi? Qu’est-ce qui se passe?

Le regard qu’elle lui jeta devait être celui des jeunes soldats qu’on envoie au front. Un regard innocent qui redoute le pire. Simon se gara sur le côté de la route, détacha sa ceinture et constata que la tête du bébé commençait effectivement à sortir. Instinctivement, Frédérique se mit à genoux sur le siège du passager.

— Peux-tu attendre? On est à quelques minutes de l’hôpital.

Pour toute réponse, Frédérique mordit la tête du dossier et y planta férocement ses ongles parfaitement manucurés. Des larmes commencèrent à couler sur ses joues. Plus aucun son ne sortait de sa bouche. La peur lui nouait les cordes vocales.

Simon comprit qu’il devait faire quelque chose. Il composa le 9-1-1 et demanda une ambulance en précisant le coin de rues où ils se trouvaient. La préposée lui demanda de vérifier si le bébé était engagé. Au moment où il s’apprêtait à répondre que le dessus de la tête de l’enfant était visible, Frédérique émit un grognement surprenant.

— La tête est sortie, paniqua Simon. Qu’est-ce que je fais?

— Vous allez accueillir l’enfant. À la prochaine poussée, tout le corps devrait sortir. Soyez prêt.

Simon déposa le cellulaire sur le tableau de bord afin de s’acquitter de sa tâche correctement. Tel que prédit par la standardiste, le bébé glissa dans les mains de Simon. Délivrée, Frédérique retomba sur le siège et tourna le regard vers l’extérieur. Sa fille était née. Son haleine chaude faisait de la buée sur la vitre de la voiture, cachant graduellement le paysage hivernal. Frédérique ferma les yeux. Elle avait rempli la part de son contrat, elle avait mis le bébé au monde. Maintenant, elle ne voulait que penser à elle.

Simon enleva son manteau pour le transformer en langes de fortune. Il monta le chauffage du véhicule au maximum et, en suivant les recommandations de la préposée du 9-1-1, parvint à dégager les voies respiratoires du bébé qui poussa enfin son premier cri: un cri victorieux. Simon sourit de satisfaction. Il venait, à sa manière, de mettre un enfant au monde.

Même si on lui assurait qu’une ambulance serait sur les lieux dans moins de deux minutes, Simon craignait que le bébé ne survive pas au froid. L’habitacle n’avait pas encore eu le temps de se réchauffer. Il devait aller chercher la couverture de laine dans le coffre de la voiture. L’enfant était toujours relié à sa mère par le cordon ombilical. Simon ne pouvait évidemment pas le sortir dans la tempête ni même le déposer sur le siège du conducteur. D’ailleurs, le simple fait d’ouvrir la portière allait permettre à une nouvelle vague d’air froid de s’engouffrer dans la voiture. Il tira doucement sur le bras de Frédérique qui refusa de se tourner vers lui.

— Je sais que je t’en demande beaucoup, mais tu dois la prendre.

Le regard tourné résolument vers la fenêtre, Frédérique tendit les bras pour que Simon y dépose le bébé. Elle serra maladroitement, contre elle, la petite fille qu’elle venait de mettre au monde. Ainsi délesté, Simon se faufila à l’arrière du véhicule, entre les sièges, pour mettre la main sur la couverture de laine qu’il destinait habituellement aux épaules frileuses d’une nouvelle conquête, lors d’une sortie romantique. Il entoura la mère silencieuse et la fille qui s’époumonait avec la couverture puis resta en retrait sur la banquette arrière.

Chaque cri du poupon agressait Frédérique. Sans même s’en rendre compte, la jeune femme se mit à bercer le bébé. Chacun des sons qui sortaient de la petite bouche édentée résonnait comme un appel à l’aide que Frédérique faisait semblant de ne pas entendre, mais qui l’atteignait droit au cœur. De sa main libre, elle remonta la couverture près de son menton. Elle aurait voulu en faire autant pour le bébé, mais elle risquait de l’étouffer si elle ne regardait pas ce qu’elle faisait.

La petite gigotait de plus en plus, Frédérique devait à tout prix la calmer.

— Chuutttttt… Chhuuuttttt bébé… S’il te plaît…

Dès que la supplique de Frédérique s’éleva dans la voiture, les pleurs cessèrent graduellement. Le bébé avait un point de repère, une bouée familière à laquelle se rattacher: la voix de sa mère. Surprise par la réaction de la fillette et craignant qu’elle soit morte, Frédérique déplaça le manteau de Simon pour trouver le visage du bébé.

Leurs regards se croisèrent.

Le rouge des gyrophares de l’ambulance commença à colorer le givre formé par le souffle de Frédérique contre la fenêtre, mais seul Simon s’en aperçut.

 

Frédérique ne trouvait pas le sommeil. Elle partageait sa chambre avec une autre nouvelle maman dont le bébé se manifestait fréquemment. Le simple rideau tiré entre les deux lits ne venait pas à bout d’étouffer les plaintes du bébé, ni le va-et-vient des infirmières voulant s’assurer du bien-être du poupon. Malgré la nuit blanche qu’elle venait de passer, Frédérique ne pouvait fermer l’œil. L’adrénaline qui coulait dans ses veines refusait de la quitter.

Elle tenait sa fille dans ses bras, petit paquet fragile et silencieux. Depuis leur admission à l’hôpital, la poupoune dormait à poings fermés du moment qu’elle était dans les bras de sa mère. Si Frédérique avait le malheur de la déposer pour aller à la salle de bain, la petite manifestait son mécontentement. Ce comportement faisait naître une certaine fierté chez Frédérique, un sentiment jamais encore expérimenté: celui d’être unique et essentielle. Le sentiment d’avoir une raison de vivre, une raison d’exister. L’impression d’avoir été choisie et désirée.

Frédérique ne pouvait détacher son regard de ce miracle d’à peine six livres et quarante-cinq centimètres. Elle guettait chacun des tics animant momentanément le visage de sa fille, essayait de comprendre ce qui se passait dans sa tête. Elle s’émouvait qu’à quelques heures de sa naissance, le bébé fasse déjà la loi, réclamant sa maman en permanence. Elle se surprenait à penser que cette pure merveille soit sa création. Comment avait-elle pu créer de toutes pièces un être vivant aussi parfait? Probablement toutes les mères se posaient-elles la même question.

Lili et Esther choisirent ce moment pour entrer dans la chambre. Elles échangèrent un regard surpris en apercevant le bébé dans les bras de Frédérique. Elles s’attendaient plutôt à ce que les services sociaux aient déjà pris possession de la petite pour lui trouver une famille d’accueil et, éventuellement, une famille d’adoption.

«Gabie avait raison», songea Lili. Frédérique vivait un coup de foudre. Si elles avaient été promptes à se moquer des prédictions de la voyante engagée par Jeannine, Lili devait bien admettre que son amie semblait vivre un coup de foudre pour une femme. La cartomancienne n’avait simplement pas spécifié que l’objet de son amour sentirait la poudre pour bébé et aurait vingt-huit ans de moins que Frédérique.

Ne sachant trop quoi penser, sans dire un mot, elles s’approchèrent de Frédérique pour lui faire la bise et admirer le bébé. Puisque Frédérique ne semblait pas encline à expliquer la présence de la petite dans ses bras, Lili choisit plutôt de questionner l’absence de Simon.

— Il travaille, expliqua laconiquement Frédérique.

— Y aurait pu prendre congé.

Esther donna un léger coup de coude à Lili pour qu’elle se taise. Elle aussi s’attendait à trouver le petit ami de Frédérique dans la pièce, mais la présence du bébé pouvait expliquer qu’il n’y soit pas. Simon avait accepté de s’engager avec Frédérique tout en ayant l’assurance qu’elle mettrait sa fille en adoption. Il l’avait accompagnée dans les derniers milles de sa grossesse avec l’idée que bientôt, ils retrouveraient un semblant de vie normale pour un nouveau couple. À voir la fierté dans les yeux de Frédérique qui couvait sa fille du regard, Esther ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle avait changé son fusil d’épaule. Elle ne voyait pas comment Frédérique pourrait mettre son bébé en adoption après l’avoir cajolé, admiré et bercé. Si Simon était le moindrement intelligent – et Esther ne doutait pas qu’il le soit – il en était arrivé à la même conclusion qu’elle: Frédérique allait garder le bébé. Pour lui, ça impliquait de devenir papa par procuration. Une clause du contrat à laquelle il n’avait jamais acquiescé. Depuis leur rencontre, la relation unissant Frédérique et Simon ressemblait davantage à des montagnes russes qu’à un lac tranquille. La présence du bébé était un tsunami qui pouvait facilement faire fuir Simon.

— Il finit tôt cet après-midi, les rassura Frédérique pour clore le sujet. J’ai besoin de personne d’ici là.

Esther ressentit un élan de tendresse pour Frédérique. Sous des allures de rebelle, la jeune femme était fragile et meurtrie. Même si elle prétendait le contraire, elle aurait besoin d’aide pour vivre le chambardement occasionné par l’arrivée d’un bébé.

 

Ce qu’Esther prêchait pour les autres, elle ne le mettait pas toujours en application dans sa vie personnelle. Ce n’étaient pas les bras virils qui manquaient dans son entourage pour la soutenir lors de l’arrivée de son bébé. Samuel et Jean-François la talonnaient dans l’espoir d’avoir le privilège d’être présents dans sa vie. Pour Esther, c’était trop peu, trop tard.

— Comment allez-vous? questionna la thérapeute.

— Très bien.

La psychologue se contenta de fixer longuement sa patiente. Esther darda son regard dans le sien, refusant de baisser les yeux et ainsi avouer son mensonge. Le chaos d’il y a quelques mois refaisait surface. Esther devait ramer comme une folle pour garder la tête hors de l’eau, mais la technique du canard lui était familière. Elle aurait dû insister pour revenir à sa posologie précédente, mais elle s’obstinait à tendre de manière illusoire vers un sevrage complet de sa médication. Elle devait cesser sa prise de médicaments avant la naissance du bébé pour pouvoir allaiter et multipliait les mensonges pour atteindre son but. Elle avait menti tout au long de sa thérapie, alors un peu plus ou un peu moins…

— Je me sens prête à arrêter les antidépresseurs.

— Je ne suis pas d’accord, s’opposa la thérapeute. Je ne peux pas vous forcer à continuer, mais ma recommandation irait en ce sens. Je trouve risqué qu’une patiente sujette à la dépression pendant la grossesse arrête sa prise de médication en période de post-partum.

Puisque Esther ne commentait pas, la psychologue renchérit:

— Ça fait dix ans que j’offre des consultations cliniques. Je sais quand mes patients essaient de me cacher des choses…

Elle laissa sa phrase en suspens, question de donner l’opportunité à Esther de se racheter, de dire la vérité. Esther n’en fit rien, mais elle profita de cette pause pour faire un examen de conscience. Un long examen qui se poursuivit même au-delà de son rendez-vous hebdomadaire. Bien après qu’elle eut pris la résolution de vider son flacon de pilules dans la cuvette.

Esther ne digérait toujours pas le mensonge de Samuel. Par orgueil, elle préférait reléguer aux oubliettes ses propres sentiments naissants pour le jeune médecin plutôt que de passer l’éponge sur son comportement.

— Il a abusé de ma confiance, déplorait-elle devant Lili.

— Moi, je trouve plutôt qu’il t’a bien cernée. S’il avait montré son intérêt dès le départ, tu lui aurais fermé la porte au nez, sans même lui donner une chance.

— On bâtit rien de bon sur des mensonges.

Experte en la matière, la phrase laissa un arrière-goût amer dans la bouche d’Esther. Elle aurait beau suivre toutes les thérapies possibles et imaginables, jamais elle ne serait outillée pour vivre sans le mensonge. Les apparences étaient trop importantes pour elle. Depuis son enfance, elle était passée maître dans l’art de prétendre, de trafiquer la réalité, de laisser croire autre chose que la vérité. Ses petits mensonges anodins étaient cousus de fil blanc pour qui la connaissait bien, mais sa part d’ombre résistait encore aux lumières de ses proches. Si Esther devait recenser ses mensonges, elle serait centenaire avant d’en avoir fait le compte.

Samuel avait beau implorer sa clémence, lui faire livrer des fleurs, lui écrire des lettres d’amour, Esther ne bronchait pas. Les fleurs trouvaient le chemin du bac de compost et les lettres finissaient dans le bac de recyclage, après un tour de déchiqueteuse. Pour Esther, même une rupture amoureuse se devait d’être gérée proprement. Le dossier Samuel était clos.

Celui de Jean-François était plus délicat. La présence de leurs deux enfants compliquait la gestion de cette relation. Depuis une semaine, Jean-François faisait quotidiennement la navette entre son appartement et la demeure familiale. Toutes les excuses étaient bonnes pour passer du temps à la maison. Esther pouvait difficilement lui interdire l’accès à ses enfants et il en abusait ouvertement dans le but de reconquérir sa femme.

Esther ne savait plus quels étaient ses sentiments pour cet homme qu’elle avait épousé presque neuf ans plus tôt. Jean-François était probablement la personne à qui elle avait le plus menti dans sa vie. Il était aussi celui qui pouvait le mieux débusquer ses mensonges. Esther lui reconnaissait la délicatesse de ne pas l’accuser ouvertement de mentir et de passer l’éponge sur les cachotteries vénielles. Fallait-il qu’il l’aime pour que même après neuf ans de mariage et deux enfants, il accepte qu’elle soit incapable de faire face à ses imperfections et essaie constamment de les cacher!

L’arrivée du bébé venait mêler les cartes dans la main d’Esther. En temps normal, elle aurait laissé mariner Jean-François après son infidélité et la manière cavalière dont il l’avait rejetée pour assouvir une passion purement charnelle. L’imminence de son accouchement l’incitait à renouer avec lui, ne serait-ce que pour sauver les apparences… encore une fois.

 

Les apparences, Gerry n’en avait rien à foutre. Après plus d’une semaine à faire la navette entre la maison et l’hôpital, à veiller son fils, toujours sous haute surveillance, et à combler les caprices de sa femme, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Le matin, il choisissait ses vêtements dans le panier à linge sale, laissant son nez décider du meilleur agencement possible. Une barbe hirsute commençait à lui couvrir les joues et le menton. S’il avait été un homme coquet, un bâton d’anticernes aurait été son meilleur ami. Malgré tout, une étincelle au fond de son œil faisait oublier tout le reste. Il était papa et maintenant grand-papa. Que demander de plus?

En arrivant à l’Oratoire Saint-Joseph, Gerry contempla les marches qui se dressaient devant lui. L’idée de les monter à genoux lui effleura l’esprit. Il choisit néanmoins de grimper en station verticale, car il voulait éviter que Jeannine le questionne sur son arrivée tardive à l’hôpital. Il devait faire vite.

Il s’agenouilla seulement à l’intérieur de la crypte, exactement au même endroit que neuf mois plus tôt. La sérénité des lieux faisait contraste avec son état d’esprit. Gerry prit le temps de respirer profondément avant de faire la conversation avec le vieux barbu sur un nuage. Les mains jointes, les yeux fermés, il débuta sa prière.

— Salut vieux. Je sais que j’avais promis de revenir te voir si Jeannine tombait enceinte. Je l’ai pas fait. Je m’excuse…

Gerry fit une pause. Il avisa le Fils de Dieu sur sa croix et le pointa d’un doigt menaçant.

— … mais t’as pas le droit de les faire payer à ma place. Si t’es fâché parce que j’ai pas tenu promesse, c’est à moi que tu dois t’en prendre. Mes bébés ont rien à voir là-dedans, murmura-t-il les dents serrées. Laisse-les tranquilles!

Le message était livré. Le messager, satisfait.

Dès qu’il arriva à l’hôpital ce matin-là, Gerry se dirigea vers l’unité de soins où Julien passait ses journées. Le chétif garçon dormait à poings fermés.

— La nuit a bien été? demanda-t-il à l’infirmière présente.

— Moyen. On a eu quelques alertes.

— Encore la saturation en oxygène?

L’infirmière acquiesça. Depuis sa naissance, Julien ne parvenait pas à respirer seul. On leur avait précisé que c’était un problème mineur qui se réglerait de lui-même en quelques jours, mais ça persistait.

— Vous en faites pas, le rassura l’infirmière, c’est un guerrier! Il se bat.

Gerry la remercia silencieusement pour l’encouragement. Il souhaita bon matin à son fils, avant de gagner la chambre de Jeannine.

En passant le cadre de porte, il se dirigea vers la fillette dont les pieds s’employaient à repousser la couverture qui les couvrait. Avec amour, il prit sa fille et s’installa pour la bercer. Ce n’est qu’une fois assis qu’il réalisa que Jeannine était réveillée.

— Je vais commencer à être jalouse. Ils disent que quand on a des bébés, c’est important de ne pas s’oublier comme couple.

— Qui ça, ils?

— Tout le monde, les psychologues, les thérapeutes… Tout le monde sait ça!

Gerry s’approcha du lit pour embrasser sa femme, il déposa la petite Maxime dans les bras de sa mère et sortit son cellulaire. Il afficha une photo sur le petit écran avant de le tendre vers le visage de Jeannine.

— Et qu’est-ce qu’ils disent quand on est grands-parents?

Stupéfaite, Jeannine troqua son bébé contre le cellulaire, sous l’œil amusé de Gerry. Sur le minuscule écran, Frédérique, sa Frédérique, rayonnante, tenait un petit bébé contre son visage. Elle qui normalement prenait la pose lorsqu’on sortait un appareil photo ou qui exigeait de se remettre du rouge à lèvres avant qu’on immortalise son image, apparaissait ici au naturel, sans fard, décoiffée et cernée. Elle ne semblait pas préoccupée par la présence de l’objectif et portait toute son attention à sa fille. Ce que Jeannine lisait dans chaque détail de cette photo, c’était le bonheur de sa fille.

— Elle la garde. T’avais raison!

D’un geste volontaire, Jeannine repoussa ses couvertures, et laborieusement, elle se redressa dans le lit et entreprit de se lever. Gerry recula pour lui laisser toute la place. Depuis l’accouchement, elle s’obstinait à garder le lit et faisait le minimum pour recouvrer son indépendance physique. Jeannine se dirigea vers sa valise et y puisa des vêtements. Ému, Gerry ne dit mot pendant les nombreuses minutes nécessaires pour que Jeannine s’habille. Ensuite, elle ramassa ses effets personnels et les jeta pêle-mêle dans la valise.

— J’suis prête, déclara-t-elle solennellement. Ma fille a besoin de moi.

Une bouteille d’huile de ricin à la main, Lili faisait les cent pas dans la cuisine. Cette huile utilisée en pharmacie comme laxatif était recommandée sur plusieurs forums de femmes enceintes pour déclencher les contractions. Le mouvement créé dans les intestins par ce puissant purgatif entraînait, selon plusieurs, le début du travail de délivrance. Puisque les informations se contredisaient et que plusieurs spécialistes semblaient bannir l’huile de ricin des substances à consommer lorsqu’on était enceinte, Lili avait poussé plus à fond sa recherche sur le produit.

Un des premiers sites consultés lui apprit que l’huile de ricin, communément appelée l’huile de castor, était utilisée avant la Deuxième Guerre mondiale comme lubrifiant pour les moteurs à explosion. Cette information créa un doute dans l’esprit de Lili, mais ce fut surtout l’avertissement selon lequel ingurgiter cette huile pouvait occasionner des diarrhées importantes qui freina ses intentions.

— Ça sera mon plan Z, décida-t-elle. En attendant, passons au plan B.

Depuis quelques jours, Lili mettait Thomas à contribution pour provoquer son accouchement. La prostaglandine de son chum pouvait accélérer la naissance de sa fille et elle s’assurait d’en obtenir sa ration quotidienne, malgré une absence de désir sexuel. Peu importait le plaisir qu’elle y prenait ou non, ils devaient impérativement faire l’amour tous les jours.

Thomas ne s’en plaignait pas, mais il aurait souhaité que Lili laisse au moins planer le doute sur son intérêt libidineux plutôt que d’affirmer haut et fort qu’elle voulait juste son sperme. Il s’appliquait à la tâche malgré les limitations engendrées par le ventre de Lili et le manque d’entrain de sa partenaire. La rareté de leurs rapports sexuels dans les dernières semaines compensait largement les restrictions ou petits désagréments qu’il devait endurer.

Après l’amour, ils s’endormaient en cuillères. Lui repu et vidé; elle fébrile et remplie d’espoir.

C’est une douleur au ventre qui réveilla Lili. Probablement le bébé qui venait de lui asséner un solide coup de pied ou de coude. Lili se contenta de flatter sa bedaine, manière muette d’implorer quelques minutes de sommeil de plus à son bébé. Elle allait retomber dans les bras de Morphée lorsqu’une nouvelle crampe la tira du sommeil vers lequel elle glissait doucement.

— Thomas! Thomas! J’pense que j’ai des contractions.

— Ça fait longtemps?

— Je sais pas, je dormais.

— C’est du faux travail, rendors-toi.

— Et comment tu sais ça, monsieur l’expert?

— J’ai fait mes devoirs. J’ai lu tous les livres que tu m’as achetés sur le sujet. En plus, ils en ont parlé aux cours prénatals.

Lili trouvait que ses contractions étaient douloureuses, mais que son mal était soutenable. Thomas avait probablement raison. Le travail pouvait durer plusieurs heures. À pas de souris bedonnante, elle sortit de la chambre pour que son amoureux s’offre le luxe de roupiller. Elle était bien trop fébrile pour se rendormir. Elle commença par préparer la table pour le petit déjeuner, mit son statut à jour sur les réseaux sociaux et entreprit de calculer la durée et l’espacement entre les contractions. Les dix minutes de répit qu’elle calculait entre chaque serrement de son utérus témoignaient bien que le départ pour l’hôpital pouvait attendre encore un peu.

Lili se fit couler un bain. En présence de travail actif, un bain chaud l’accélère normalement. Pour Lili, ce fut l’inverse. Les contractions s’espacèrent. Elle se remit donc à faire les cent pas dans le loft, seule manière de garder présentes ses contractions. Au réveil de Thomas, les choses n’avaient pas progressé.

— Tu devrais te coucher. Tu vas avoir besoin d’énergie pour pousser.

Lili ne savait trop à quoi s’attendre, mais elle était convaincue que l’accouchement serait aisé pour elle. Elle était demeurée active tout au long de sa grossesse et possédait une bonne endurance physique. Évidemment, elle redoutait de souffrir, mais elle se savait capable d’endurer l’intensité actuelle de sa douleur.

Lili était si absorbée par ce qui se passait derrière son nombril qu’elle ne remarqua pas la préparation matinale de Thomas, semblable à tous les autres matins. Lorsqu’elle le vit ramasser ses clés et mettre son manteau, elle s’étonna qu’il parte travailler alors qu’elle allait accoucher.

— J’ai mon cellulaire à portée de main, se justifia-t-il. Quand tes contractions seront régulières et rapprochées, téléphone-moi et je fermerai la boutique.

Encore une fois, le bon sens venait de parler. En moins de dix minutes, Thomas pourrait être de retour à la maison. Ses contractions, maintenant aléatoires, n’auguraient rien de très pressant. À regret, elle embrassa son amoureux et le laissa filer.

Jusqu’au soir, Lili essaya tant bien que mal de s’occuper l’esprit. La douleur n’augmentait pas, mais l’accumulation des heures à supporter les contractions commençait à avoir raison de sa patience et de son moral. Heureusement, Thomas téléphonait régulièrement pour prendre de ses nouvelles et essayer de la faire sourire.

En fin de soirée, Thomas regagna le loft. Il trouva Lili, les mains appuyées sur le comptoir, en train de balancer doucement son bassin de gauche à droite tout en expirant bruyamment. Elle semblait en transe et il n’osa pas intervenir, lui proposer son aide ou même la toucher avant qu’elle n’ouvre les yeux.

Dès qu’elle le vit, les larmes affluèrent. Encore. Thomas imaginait très bien dans quel état elle pouvait être. Depuis presque vingt heures elle subissait un supplice chinois, une torture lente et sournoise. Il posa une main sur ses reins et commença un massage vigoureux comme on lui avait enseigné aux cours prénatals. Lili se mit à rire de manière incontrôlable. Elle se tourna vers lui et l’embrassa.

— On va être parents! Tu vas être papa.

À l’évocation de ce mot, Thomas sentit sa gorge se serrer d’émotion. Dans quelques heures, il serait père, sa vie ne serait plus jamais la même. Le concept abstrait avait fait son chemin dans son esprit depuis neuf mois et trouvait son aboutissement. Il espérait seulement que tout se passe bien pour Lili. Il espérait surtout que tout se passe rapidement parce que l’usure du temps commençait déjà à se sentir dans l’attitude de sa blonde.

Vers minuit, Thomas réussit enfin à convaincre Lili de s’étendre avec lui. La pauvre réussit à glaner quelques minutes de sommeil troublé. Ce n’est que vers cinq heures du matin qu’elle poussa son amoureux du coude.

— Amène-moi à l’hôpital.

— Tes contractions sont rapprochées?

— Amène-moi à l’hôpital! lui cria-t-elle.

Quelques minutes plus tard, ils arrivaient à l’hôpital. Thomas et Lili avaient l’impression d’apercevoir le fil d’arrivée, que leur grand marathon parental tirait à sa fin. À souffrir comme elle souffrait, Lili savait que le travail avançait à pas de géant. Peut-être même que la dilatation du col était terminée et qu’elle pourrait pousser dans les minutes suivantes.

L’infirmière lui fit un examen manuel pour savoir où elle en était.

— Le travail avance, confirma-t-elle.

— J’suis à combien?

— Deux centimètres et demi.

Le visage de Lili se décomposa. Ça ne faisait que commencer…

 

Les premières contractions d’Esther survinrent en plein milieu d’un traitement de canal. Esther assistait alors son patron pour la procédure chirurgicale. L’homme, père de deux enfants, décela rapidement que quelque chose n’allait pas: son hygiéniste dentaire préférée ne souriait plus.

— Veux-tu te faire remplacer?

— On en a pour dix minutes, je peux très bien terminer mon travail, répliqua-t-elle, insultée.

S’il accepta de poursuivre le travail avec Esther, c’était autant pour la surveiller que pour ne pas froisser son professionnalisme. Néanmoins soucieux de ménager les forces de son employée, le dentiste déplaça la table des instruments pour qu’elle soit à portée de main, réduisant ainsi les tâches d’Esther.

Dès que le patient quitta la salle d’examen, le dentiste déboutonna son sarrau avant de l’abandonner sur le crochet normalement destiné aux manteaux des clients. Il se rendit à la réception de la clinique et avisa sa secrétaire d’annuler tous les rendez-vous qu’il avait à l’horaire pour la journée ou de redistribuer ses patients à ses collègues.

Il revint là où il avait laissé son employée, mais trouva une pièce vide. Un détour par la salle des employés fut tout aussi vain pour retrouver Esther. Il la vit finalement dans le corridor menant à la sortie, une main appuyée contre le mur de la bâtisse et l’autre soutenant son ventre en contraction.

— Attends-moi ici, je vais chercher ma voiture.

— Non, la mienne.

Une vague de douleur prit possession du corps d’Esther, la forçant au silence. Elle ferma les yeux, le temps que la contraction s’estompe. Le travail semblait progresser à une vitesse folle. La station verticale n’avait rien pour aider à ralentir la dilatation du col de son utérus. Esther pensa à la valise dans le coffre de la voiture familiale, au plan de naissance soigneusement plié dans le coffre à gant. Elle qui avait si minutieusement planifié son accouchement ne pourrait finalement pas bénéficier de ses préparatifs.

Esther savait qu’elle devait se rendre à l’hôpital de toute urgence. Un troisième accouchement se produisait plus rapidement qu’un premier ou un deuxième. Le corps se souvenait…

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, son patron lui prenait le bras pour l’entraîner dans sa voiture de luxe. Esther ne put s’empêcher de formuler une courte prière: «Faites en sorte que je ne crève pas mes eaux sur ses sièges de cuir. J’en mourrais de honte!»

Fébrile, l’homme contourna le véhicule pour prendre place derrière le volant et mit son bolide en marche rapidement. Il bifurqua à gauche à la première intersection.

— Non, non, à droite. J’accouche à l’hôpital Jean-de-Bonamour.

— Irma-Levasseur est plus proche.

Esther ne pouvait pas s’obstiner. Elle devait garder ses forces pour mettre son enfant au monde.

Le dentiste déboucha à l’urgence de l’hôpital de son choix. Calmement, mais fermement, il exigea qu’Esther soit rapidement transférée à l’étage des parturientes. Tout au long de l’admission, il demeura aux côtés d’Esther, lui tenant la main, la soutenant pour les déplacements et massant admirablement ses reins entre les contractions. Esther était si absorbée par ce qui se tramait dans son corps, qu’elle en oubliait presque que son patron était à ses côtés. C’était une main d’homme solide et chaleureuse qui tentait de la soulager, et peu importait qui en était le propriétaire, du moment que le massage était efficace.

Dès qu’on lui assigna une chambre, l’infirmière invita Esther à se coucher afin de pratiquer un examen gynécologique. Par délicatesse, le patron quitta la pièce pour laisser un peu d’intimité à la femme enceinte. Dans le corridor, il fit les cent pas, repensant aux deux fois où il avait accompagné sa femme ici. Il ressentait la même fébrilité que lors de la naissance de ses deux enfants. Dès que l’infirmière sortit de la pièce après son examen, il demanda des nouvelles de la progression du travail.

— Dilatée presque à huit et demi. Elle va bientôt pousser. Vous feriez mieux de la rejoindre pour ne pas manquer l’arrivée du bébé.

Une ambiance monacale régnait dans la chambre. Esther était assise sur un ballon suisse et s’efforçait de contrôler sa respiration. Le haut de son corps reposait sur le pied du lit. L’homme hésita entre s’asseoir à l’écart pour être disponible en cas de besoin ou prendre place à proximité pour lui masser le bas du dos et lui souffler quelques phrases encourageantes. Il se dit qu’une femme accouchait comme elle vivait: l’accouchement d’Esther serait donc contrôlé, calculé, préparé. Il ne doutait pas que les contractions soient insupportables, mais Esther ne grimaçait pas. Aucun muscle facial ne pouvait trahir ce qui se passait plus bas dans le corps d’Esther: elle avait le contrôle de la situation. Il ne put que l’admirer davantage.

— Appelle mon mari…

L’homme sortit de sa torpeur. La demande d’Esther était légitime, mais surprenante étant donné les circonstances de la séparation. Ne voulant pas la contrarier – il y avait des limites à se maîtriser en plein accouchement –, il composa le numéro qu’elle lui indiqua et sortit de la pièce en attendant que Jean-François réponde.

Après quelques sonneries, il décrocha.

— Oui, allô?

— Jean-François, c’est Claude, le patron d’Esther.

— Qu’est-ce qui se passe? Esther va bien?

— Elle est en train d’accoucher. On est…

Le reste de la phrase resta en suspens. Jean-François avait déjà raccroché et filait vers l’hôpital pour accueillir son troisième enfant.

 

Frédérique rejouait en boucle le court enregistrement de la voix de Simon sur sa boîte vocale.

— Salut, c’est moi. J’ai un empêchement. J’te vois demain. Bisous.

Le style télégraphique ressemblait à Simon, mais un malaise évident teintait chacun de ses mots. Contrairement à ce qu’il avait promis la veille au matin, il avait brillé par son absence en soirée. Heureusement que Jeannine et Gerry avaient passé une partie de la soirée en sa compagnie, sinon Frédérique aurait ruminé des idées noires. Elle avait passé la nuit suivante à chercher une explication et à fabriquer des scènes de ménage imaginaires où elle défendait son choix de garder le bébé devant un Simon qui tentait de détruire chacun de ses arguments.

Au petit matin, épuisée, Frédérique était tout de même armée pour affronter son amant et gardait en tête quelques phrases assassines à lui balancer au visage lorsqu’il aurait le courage de venir la voir pour rompre.

Les sorties de scène de Simon n’avaient plus de secret pour elle. Dès que la situation se corsait, il prenait les jambes à son cou. Cette fois-ci ne ferait pas exception.

Frédérique avait déjà obtenu son congé de l’hôpital. Elle devait maintenant contacter Gerry pour lui emprunter un siège de bébé. Les règlements de l’institution étaient fermes: une infirmière devait vérifier que l’enfant était correctement installé dans sa coquille de transport avant de pouvoir quitter l’étage. Malheureusement pour Frédérique, le cellulaire de Gerry semblait éteint. Elle se risqua donc à téléphoner à Lili et Esther dans l’espoir de quitter l’hôpital au plus vite, mais se buta le nez aux boîtes vocales de ses deux amies.

— Maudit crisse! pesta-t-elle.

— Attention à ton langage. Y a des oreilles chastes dans la pièce.

En reconnaissant la voix de Simon dans son dos, Frédérique se hérissa. Le ton joyeux et léger de sa blague contrastait dangereusement avec l’humeur de Frédérique. Il choisissait un bien mauvais moment pour faire de l’humour. Frédérique prit une grande bouffée d’air et se retourna pour l’affronter, prête à mettre un terme à leur relation, proprement et rapidement.

Elle ne remarqua pas le siège de transport déposé à ses pieds, pas plus que le petit habit de neige pastel qu’il avait à la main.

— Un revenant… T’avais pas des imprévus ce matin qui t’auraient permis de remettre à plus tard ta visite? ironisa-t-elle.

— Je sais que j’avais dit que je reviendrais tôt, mais j’ai…

— … pas eu les couilles de te présenter avant ce matin pour casser, termina Frédérique toutes griffes dehors.

Frédérique vit alors le siège pour bébé aux pieds de Simon. Suivant le regard de sa belle, Simon le souleva et le déposa sur le lit entre eux deux.

— J’avais plutôt des achats pressants à faire.

Il étala l’habit de neige juste à côté et entreprit d’en descendre les fermetures éclair pour faciliter l’entrée du bébé.

— Je l’aurais préféré mauve ou turquoise, mais c’est le seul que j’ai trouvé de la bonne taille. Il convient jusqu’à quarante sous zéro. Y a aussi la tuque et les mitaines assorties.

Frédérique était sans voix. Simon la laissa se remettre de ses émotions et entreprit d’habiller la petite. Frédérique s’interposa et insista pour être la seule à manipuler l’enfant. Tendrement, elle glissa sa fillette vêtue d’un pyjama blanc immaculé dans l’habit de neige. Dès qu’elle fut au chaud, la petite s’endormit. Le trio put quitter l’hôpital.

Frédérique ne prononça pas un mot pendant le trajet. Toute la haine qu’elle avait alimentée dans les dernières heures ne pouvait pas disparaître en quelques minutes. Elle doutait encore que Simon reste à ses côtés, optant plutôt pour l’hypothèse selon laquelle il attendait qu’elle soit de retour à la maison pour la larguer.

À l’arrivée, Frédérique insista pour porter la coquille du bébé malgré les protestations de Simon. Lorsqu’ils furent devant la porte de l’appartement, Simon pivota sur lui-même et prit Frédérique par les épaules. «Ça y est, se dit-elle. Il ne va même pas attendre qu’on ait franchi la porte de l’appartement pour disparaître.»

Simon hésita sur les mots à employer pour dire ce qu’il avait en tête. Frédérique était tellement indépendante, tellement sauvage qu’il ne savait pas comment elle réagirait à ce qu’il avait à lui dire. Comme un poisson, il ouvrit la bouche à quelques reprises, mais aucun mot ne voulut sortir. Nerveux, il renonça et remit à plus tard les explications. Il se contenta d’ouvrir la porte de l’appartement et d’y laisser pénétrer Frédérique avec sa fille.

L’appartement était métamorphosé. De magnifiques ballons blancs gonflés à l’hélium couvraient tout le plafond de l’appartement. De nombreux rubans y pendaient, donnant à la pièce un air féérique. Passé la surprise, Frédérique constata que le reste de l’appartement avait aussi subi des transformations. Le mobilier de Simon remplaçait avantageusement ses vieux meubles achetés au bazar. Dans la cuisine, une chaise haute trônait à côté de la table. Au salon, l’espace était restreint à cause du parc et de la balançoire assortie qui s’y trouvaient. Finalement, la chambre abritait maintenant un berceau en bois du côté où Frédérique avait l’habitude de dormir. Simon avait choisi des objets de qualité, style vintage, en bois. Seule la sobriété de la lingerie blanche donnait une allure moderne aux articles destinés au bébé.

— Ça a dû coûter une fortune! Je pourrai pas te rembourser, bredouilla Frédérique.

— C’est le prix d’un voyage en amoureux. J’ai revendu nos billets. Je me suis dit qu’on remettrait nos vacances à plus tard, que tout ça serait plus utile pour l’instant, dit-il en désignant l’appartement d’un mouvement circulaire.

— Merci.

Frédérique détacha le bébé et lui fit visiter sa nouvelle maison en s’extasiant de chaque détail qu’elle découvrait elle-même en cours de visite. C’était trop beau pour être vrai: elle était maman et amoureuse.

— As-tu choisi son nom? questionna Simon.

— Blanche. On va l’appeler Blanche.

Comme si elle approuvait le choix, la petite Blanche s’endormit dans les bras de sa mère, confiante que les jours à venir seraient calmes et l’avenir paisible.

 

L’estomac de Lili était une mer agitée. L’intensité des contractions, la douleur engendrée par le travail actif la faisaient vomir à répétition. Puisqu’elle n’avait rien ingurgité depuis la veille, elle commençait à se déshydrater. L’infirmière insista donc pour lui poser un soluté afin de lui fournir un peu de répit. Par la même occasion, on en profita pour lui installer le moniteur fœtal en permanence. Si l’effort demandé à la future maman était colossal, le bébé aussi avait sa part de travail à rendre et l’on devait s’assurer qu’il se porte bien.

Branchée de partout, maintenant obligée de garder le lit, la vivacité et la fraîcheur de Lili fondaient à vue d’œil. Armé d’un récipient de plastique, Thomas guettait la prochaine salve de vomi, le prochain haut-le-cœur de Lili. L’accouchement ne se passait pas comme prévu. Du moins, pas comme Lili l’avait imaginé. Lui-même constatait que malgré une préparation minutieuse, les futurs parents avaient bien peu de contrôle sur l’arrivée au monde de leur enfant.

S’il avait été devin, Thomas aurait ajouté des vêtements de rechange pour lui dans la valise d’hôpital. Sa blonde ne contrôlait pas toujours les humeurs de son estomac et son chandail sentait le vomi. Il aurait préféré qu’il en soit autrement pour l’arrivée de l’enfant. Surtout qu’il avait lu dans bien des manuels pour futurs papas que l’odorat est un des sens les plus développés du nourrisson.

Thomas n’avait pas imaginé qu’un accouchement puisse être aussi long et fastidieux. Au cinéma, les femmes hurlent quelques minutes et le bébé est délivré. Il était épuisé! Évidemment, il avait la délicatesse de ne pas en faire mention à Lili qui supportait tant bien que mal les nombreuses contractions. Thomas attendait la naissance de sa fille avec impatience, mais il souhaitait surtout la fin des souffrances de sa blonde.

L’impuissance à laquelle le contraignaient les circonstances le rendait fou. À deux reprises, le personnel hospitalier avait offert la péridurale à Lili pour lui permettre de se relaxer un peu, voire de dormir une heure ou deux. Lili s’obstinait à refuser. Elle essayait de respecter fidèlement tout ce qui avait été écrit dans leur plan de naissance. Et sur la feuille, il était écrit noir sur blanc: la maman ne souhaite pas la péridurale. Thomas se demandait si c’était seulement l’orgueil de sa blonde qui l’empêchait d’accepter d’être soulagée ou si vivre les douleurs de l’enfantement était significatif pour elle. Il ne put s’empêcher de sourire en pensant que si, un jour, les hommes devaient accoucher, le nombre de péridurales augmenterait en flèche. À chaque contraction, il souhaitait que Lili abdique et qu’on appelle l’anesthésiste.

Le médecin de garde creva manuellement les eaux de Lili dans l’espoir d’activer la progression de l’accouchement.

— On va vous donner du pitocin, ça augmente les contractions. Jumelé à la membrane rupturée, les contractions devraient augmenter à présent, dit-il avant de retirer ses gants et de quitter la pièce.

Lili tremblait. De peur, de fatigue, de froid. Était-ce possible que la douleur augmente encore? Les minutes qui suivirent donnèrent raison au médecin. Gagnée par un sentiment d’échec, Lili se mit à pleurer.

— J’suis plus capable, Thomas. J’y arriverai pas. J’veux plus accoucher.

— Accepte l’épidurale…

— J’voulais un accouchement naturel.

Thomas considérait que les décisions entourant l’accouchement revenaient de plein droit à Lili. Après tout, elle avait porté leur enfant pendant neuf mois et c’est elle qui accouchait. Mais il connaissait suffisamment son amoureuse pour savoir qu’en ce moment, elle s’en remettait à lui, cherchait son approbation, sa permission. Thomas attendit la fin d’une contraction pour poser une main sur le ventre douloureux et approcher sa bouche de l’oreille de Lili.

— Je suis fier de toi, mon amour. Je sais que tu veux ce qu’il y a de mieux pour notre fille et que t’as rêvé d’un accouchement parfait, mais là, faut être réaliste. T’as tout donné, Lili. Il faut que tu te gardes des forces pour expulser le bébé. Si tu veux l’épidurale, je suis derrière toi. Tu ne seras pas une moins bonne mère, tu sais.

De gros sanglots secouèrent les épaules de Lili. Thomas sentait qu’elle abdiquait. Il en profita pour essayer de la faire rire.

— Ça sera notre secret. On fera croire aux autres que t’as accouché naturellement, pis que l’odeur de vomi vient de la chambre d’à côté.

Lili n’eut pas le temps de sourire qu’une nouvelle contraction, fulgurante, lui broya les reins. La profondeur des empreintes d’ongles de Lili dans la paume de Thomas le conforta dans sa décision de demander l’assistance de l’anesthésiste. Sans rien dire à Lili, il fit part de sa requête à l’infirmière en espérant que le spécialiste se trouve à proximité.

 

Assis devant la couveuse de son fils, Gerry se frotta les yeux pour en chasser les larmes qui y naissaient contre sa volonté. Les dernières journées avaient été riches en émotions. Gerry n’aurait pu dire s’il pleurait de joie ou de fatigue. L’arrivée au monde de son fils et de sa fille le galvanisait.

Depuis plus d’une semaine, il dormait à peine, s’alimentait du contenu de la machine distributrice de l’hôpital, veillait à entourer sa Jeannine de mille attentions et agissait comme ange gardien auprès de son fils. Il était conscient qu’il ne pourrait pas tenir ce rythme encore longtemps, mais il comptait sur les progrès de son petit Julien pour abandonner l’hôpital sous peu.

Gerry rêvait du jour où l’infirmière l’accueillerait en lui disant que Julien respirait bien, que tous les problèmes étaient écartés et que le petit pouvait retrouver sa sœur et sa mère à la maison. Chaque matin, il se traînait à l’hôpital dans l’espoir qu’on lui tienne un tel discours.

Même si le tube d’oxygène devait rester en permanence dans les narines de Julien, Gerry était maintenant autorisé à prendre l’enfant dans ses bras. Il s’assurait simplement que les rondelles autocollantes que le bébé avait sur chaque joue maintiennent le dispositif d’alimentation en oxygène bien en place.

Gerry adorait pratiquer le «peau à peau» avec son bébé. Il déboutonnait sa chemise et déposait doucement le bébé contre sa poitrine après lui avoir retiré son pyjama. La tête du bébé se nichait dans son cou et le fier papa le soutenait d’une seule main. De l’autre, il prenait la menotte de son fils et y glissait l’index. Il pouvait compter inlassablement les cinq petits doigts qui enserraient le sien. Parfois, les réflexes de Julien donnaient l’impression qu’il serrait le doigt de son père. Gerry vantait alors la force de son garçon et lui murmurait qu’un jour, il serait l’homme fort de la famille.

— Y a plein de belles femmes qui ont hâte de te voir à la maison. Ta mère, mais tes sœurs aussi.

Il n’hésitait pas à échafauder des plans d’avenir pour son petit bonhomme, lui parlant déjà de son entreprise de construction. Une entreprise fondée par son grand-père, qu’il avait héritée de son père et qu’un jour, il lui léguerait.

Comme il l’avait si souvent fait pendant la grossesse, Gerry chantait des berceuses à son fils. Il n’était pas rare qu’une ou deux infirmières arrêtent un instant leur course folle dans les corridors pour écouter quelques couplets. La voix chaude de Gerry, à défaut de guérir les petits corps confinés aux couveuses, agissait comme un baume sur le cœur des parents qui veillaient leur petit prématuré ou leur grand malade.

Aujourd’hui, Gerry ne chantait pas. Il savourait la chaleur de son bébé et imprégnait sa mémoire de son odeur. Il humait la tête de son fils: petite boule duveteuse sentant un mélange de poudre et de vanille. Il se canta un peu plus dans la chaise berçante et fit un rempart de son bras pour éviter que l’enfant chute. Dans un état près de l’allégresse, il s’endormit.

Il fut réveillé par l’alarme d’un moniteur. Un son malheureusement trop fréquent dans cette pièce abritant les plus fragiles des bébés. Endormi, il mit quelques secondes à réaliser que c’était le moniteur de Julien qui sonnait de la sorte. Avant même qu’il ne se redresse pour observer son fils, deux infirmières surgirent dans la pièce et lui enlevèrent le poupon. Affolé, Gerry n’entendait rien aux explications qu’elles lui fournissaient. Il ne voyait que la teinte bleutée qui gagnait les petits membres de son bébé. Tout le personnel de l’unité d’urgence se mobilisa et avant même de comprendre ce qui se passait, Gerry se retrouva seul pendant qu’on transportait son fils dans une autre salle d’isolement. Lorsqu’il voulut suivre l’enfant, on lui demanda de regagner le salon des familles, en l’assurant qu’on s’occupait de son fils.

Debout, en plein milieu du corridor, Gerry baissa les yeux, impuissant. Il inspira profondément, dans l’espoir de retrouver la note vanillée du corps de son fils, mais tout ce qui parvint à ses narines fut la puissance du désinfectant à plancher. Un parfum aseptisé et intolérable pour accompagner la peur de perdre un enfant pour toujours.

 

Haletant, Jean-François arriva à la maternité de l’hôpital Jean-de-Bonamour. Il demanda qu’on lui indique rapidement la salle dans laquelle se trouvait Esther Leblanc. L’infirmière lui fit répéter à deux reprises le nom de sa conjointe, avant de confirmer qu’aucune patiente n’était enregistrée sous ce nom.

— On vient de m’appeler pour me dire que ma femme accouchait, se fâcha Jean-François.

— Êtes-vous certain qu’elle n’est pas à Irma-Levasseur?

— C’est mon troisième enfant, on a toujours accouché ici, j’vois pas pourquoi elle serait allée à Irma-Levasseur, s’impatienta-t-il.

Avec une lenteur exaspérante, l’infirmière contacta la maternité de l’autre hôpital pour vérifier s’ils avaient une patiente du nom d’Esther Leblanc en train d’accoucher. En y mettant tout le sarcasme dont elle était capable, l’auxiliaire transmit les informations reçues à Jean-François.

— On me confirme qu’Irma-Levasseur a une patiente du nom d’Esther Leblanc en train d’accoucher, mais c’est sûrement juste l’homonyme de votre femme…

En temps normal, Jean-François aurait pris plaisir à remettre cette insolente à sa place, mais il se contenta de quitter l’hôpital en courant. Il avait vingt bonnes minutes de route à faire avant d’arriver à destination et il ne voulait pas manquer la naissance de son fils.

Soulagée par l’anesthésie péridurale, Esther reprenait doucement contact avec son environnement. La douleur était supportable, bien plus que la situation dans laquelle elle se trouvait: vêtue d’une simple chemise d’hôpital, les jambes écartées, en présence de son patron. Elle remonta légèrement la mince couverture qu’on avait eu la décence d’utiliser pour la couvrir et soupira d’impatience. L’infirmière avait promis de revenir rapidement pour procéder à un nouvel examen gynécologique. Esther ressentait une irrépressible envie de pousser: l’enfant voulait naître.

Esther espérait que Jean-François soit présent pour la naissance de l’enfant et lui tienne la main, comme il l’avait fait à la naissance d’Antoine et d’Emma. Claude lui avait assuré qu’il était en chemin mais, visiblement, le bébé refusait de patienter davantage. Esther se demanda si l’enfant qu’elle s’apprêtait à mettre au monde lui envoyait un message codé en précipitant son arrivée.

D’un simple toucher, l’infirmière confirma les pires craintes d’Esther: il était temps de pousser. Le médecin fut appelé à la rescousse pendant que deux infirmières préparaient les instruments nécessaires pour donner les premiers soins au bébé.

Conscient de l’incongruité de sa présence, Claude se pencha à l’oreille d’Esther.

— Veux-tu que je reste? demanda-t-il doucement.

Esther se contenta de lui agripper la main et de la serrer, car une nouvelle contraction se manifestait et elle devait pousser. Elle regretta presque aussitôt de ne pas l’avoir chassé lorsqu’elle sentit que ses intestins se vidaient sous la pression exercée par la tête du bébé. Décidemment, accoucher était un geste d’humilité incroyable.

Seulement quelques poussées furent nécessaires pour que Théo vienne au monde. Le grand garçon potelé trouva rapidement refuge contre le sein de sa mère. Le personnel hospitalier se retira de la chambre après avoir pesé et mesuré l’enfant et s’être assuré que la mère se portait bien.

Esther couvait son fils du regard et s’employait à lui offrir une première tétée. Témoin privilégié des événements, Claude se tenait aux côtés du duo mère-fils, silencieux. Lorsque la tétée fut initiée, Claude prit la main d’Esther entre les siennes. Pendant de longues secondes, Esther et lui se fixèrent intensément. Le moment était mal choisi pour avoir une discussion, Claude le savait bien, mais il ne pouvait plus accepter de vivre dans le doute.

— Est-ce que c’est mon fils?

La pièce sembla se fondre dans un épais brouillard. La chambre d’hôpital fit place à une chambre d’hôtel. Des images se succédèrent devant les yeux d’Esther. Des images de la seule aventure extraconjugale qu’elle s’était offerte à vie. Des bribes de cette heure de plaisir qu’elle s’était autorisée dans les bras de son patron, neuf mois plus tôt. Jamais ils n’avaient osé parler de l’événement après coup. Esther regrettait cet écart moral et avait choisi d’effacer jusqu’au souvenir de cette baise torride qui avait clôturé le quinzième anniversaire de la clinique.

Esther hocha doucement la tête de gauche à droite dans l’espoir de convaincre Claude d’abandonner cette discussion à peine naissante. Au même moment, ses épaules se soulevèrent pour contredire sa tête. Des épaules qui criaient «au fond, je ne sais pas».

C’est ce moment que choisit Jean-François pour faire son entrée. Il multiplia les excuses, embrassa sa femme, s’extasia devant la robustesse de son descendant et remercia Claude d’avoir été présent.

À regret, Claude décida de quitter la pièce. La présence de Jean-François avait brisé la magie du moment et bloqué toute possibilité d’aborder franchement le sujet qui l’intéressait avec Esther. Après avoir offert ses félicitations à la maman, il se dirigea vers la porte.

Il était déjà dans le corridor lorsqu’il se retourna pour jeter un dernier regard en direction d’Esther et du garçon dont il était convaincu d’être le géniteur. Esther comprit que ses problèmes ne faisaient que commencer. La porte de son placard à secrets commençait à s’ouvrir.

Thomas replaça le masque à oxygène de Lili. La pauvre poussait depuis près d’une heure et le bébé refusait toujours de sortir. Ses cheveux, imbibés de sueur, collaient à son visage. Le soluté qu’on lui avait posé en début de journée avait lentement fait enfler son visage. L’effort avait même fait exploser quelques petites varicosités sur ses joues et son menton. Thomas avait donc abandonné l’appareil photo au fond de la valise, convaincu que Lili lui reprocherait son indélicatesse s’il osait la croquer dans cet état de vulnérabilité. Il préférait, de toute manière, soutenir moralement sa copine. Malgré les interventions du médecin et des infirmières, les poussées de Lili semblaient inefficaces.

 

— Faut pousser des fesses, se bornait à répéter le médecin.

— Quand vous aurez accouché, vous me donnerez des leçons sur la façon de pousser! hurla Lili à l’homme en sarrau.

Imperturbable, le médecin sourit légèrement à Thomas pour lui faire comprendre qu’il en avait vu d’autres. Pour sa part, le futur papa hésitait entre appuyer sa blonde ou s’excuser de la grossièreté de cette dernière auprès du professionnel de la santé.

— Si vous avez pas accouché dans dix minutes, je vous transfère en salle d’op pour une césarienne, annonça le médecin de but en blanc.

Saisie par la menace qui lui pendait au bout du nez et refusant que son enfant vienne au monde sans même qu’elle ait la chance de le prendre dans ses bras, Lili ferma les yeux pour se concentrer.

Elle revisita mentalement la chambre qu’elle et Thomas avaient préparée avec amour pour leur fille. Elle se revit, à toutes les étapes de sa grossesse, en train d’agrandir sa collection de pyjamas roses miniatures. Elle se mit à répéter mentalement le prénom qu’ils avaient finalement choisi d’un commun accord pour leur petite princesse… Céleste. Céleste devint son mantra, sa source de courage.

Lili fit le bilan de sa grossesse. Les neuf derniers mois n’avaient pas été de tout repos. Au moment de devenir mère, d’endosser le plus important rôle de sa vie, elle constatait tout le chemin parcouru, toute la transformation qui s’était opérée chez elle. Bien sûr, elle avait changé physiquement, mais la transformation intérieure qu’elle vivait était encore plus monumentale. L’onde de choc avait des répercussions sur son couple et son entourage. Céleste engendrait un raz-de-marée que Lili n’avait pas prévu. Un vertige la saisit: serait-elle à la hauteur? Avait-elle ce qu’il fallait pour élever une fillette et la rendre heureuse? La grossesse avait été beaucoup plus difficile que ce à quoi elle s’attendait. Et s’il en allait de même pour la vie de famille?

Dans un ultime effort, Lili poussa sa fille vers la sortie. Tremblante, elle cueillit le fruit de ses entrailles. Consciente de la chance qu’elle avait de tenir enfin sa fille contre elle, elle détailla le visage fripé de Céleste et y décela déjà les traits de son amoureux.

Thomas pleurait à chaudes larmes en caressant la tête de Lili. Il enfouit son visage dans la chevelure en bataille de la guerrière qui venait de donner la vie. L’estime qu’il portait à sa blonde était décuplée par ce qu’ils venaient de vivre ensemble. Lili ressentit toute la puissance de la maternité.

— Voulez-vous couper le cordon? demanda le médecin à Thomas.

Contre toute attente, Thomas saisit les ciseaux qu’on lui tendait. Il regarda sa blonde avec fierté et sépara symboliquement la mère de l’enfant. Ils étaient maintenant une famille.

À cet instant précis, Lili n’avait d’yeux que pour son amoureux, heureuse de lire sur son visage sa joie d’être enfin père. Lorsque Thomas fronça les sourcils, Lili se mit à craindre le pire. Quelque chose clochait, elle le sentait.

— Qu’est-ce qu’il y a? Thomas, qu’est-ce qui se passe?

Comme dans un film, au ralenti, Lili vit Thomas porter une main à son visage comme pour en chasser les images qu’il regardait. Tout en plissant les yeux, il s’approcha de l’enfant. Il souleva la jambe du bébé et hoqueta de surprise.

— Ta mère avait raison. C’est un garçon!

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