Bébé boum
Chapitre 3
Esther fit pivoter le rétroviseur de la voiture afin de s’observer. Avec ses lunettes de soleil, elle pourrait passer incognito. Depuis que les montures des lunettes avaient pris de l’expansion et couvraient pratiquement tout le visage de leur propriétaire, elles devenaient un accessoire de choix pour se camoufler.
Convaincue de son anonymat, elle bifurqua vers le service au volant d’une chaîne de restauration rapide. Il était quatorze heures, il n’y avait pas de file d’attente. Évidemment, c’était voulu. Esther n’aurait jamais risqué une commande au service à l’auto en pleine heure d’affluence. Ça augmentait les risques d’être vue près d’un de ces châteaux de la malbouffe.
Elle commanda le trio du jour et s’assura d’avoir la monnaie exacte en main avant de passer au guichet pour payer. Pas question de s’éterniser sur place. Elle prit le sac brun tendu, donna l’argent et embraya avant même d’avoir remonté sa vitre.
C’était maintenant que le plaisir commençait. Après la commande, Esther se rendait toujours au centre commercial le plus proche, choisissait le pire espace de stationnement, celui qui est loin des boutiques et que personne ne convoite, y garait sa voiture et avalait goulûment son butin. Elle ne prenait même pas le temps de déguster. Elle se débarrassait au plus vite des indices de son crime. Une fois la nourriture avalée, elle jetait l’emballage dans la poubelle du centre commercial. Pas question de rapporter des preuves incriminantes à la maison. Elle préférait mourir plutôt que de révéler son penchant pour la malbouffe. Lorsqu’elle n’avait pas le contrôle d’une situation, il lui arrivait de manger de manière compulsive.
Fidèle à ses habitudes, Esther conclut son délit alimentaire avec un vaporisateur d’intérieur qu’elle conservait dans le coffre à gants. Elle en aspergea la voiture pour éliminer toutes les odeurs alléchantes qui avaient accompagné le crime. Elle se remit du rouge à lèvres, délogea un petit bout de salade coincé entre deux dents et regagna le domicile familial.
Moins de quatre heures plus tard, Esther déposa les choux de Bruxelles au centre de la table. Elle vit les enfants grimacer. Même Jean-François plissa légèrement le nez, l’espace d’un moment. Ce n’était pas un légume qu’elle appréciait particulièrement non plus, mais le chou de Bruxelles est une bonne source de vitamine B9 et de fibres. Esther pouvait parfois sacrifier le plaisir du palais pour les bienfaits d’un aliment. Elle suivait à la lettre les recommandations du Guide alimentaire canadien et la malbouffe n’avait pas sa place dans leur cuisine. Elle ne voulait pas qu’un des membres de sa famille ait un surpoids et s’appliquait à cuisiner santé. Son mari venait de franchir le cap de la quarantaine et elle avait remarqué sa petite bedaine naissante. Elle ne lui en avait pas parlé, mais avait réduit les portions dans son assiette et mis plus de poisson au menu. Elle fit mine de ne pas percevoir la réaction que les petits légumes vert foncé avaient provoquée et se concentra sur son assiette.
Elle n’avait pas faim. Elle avait décidé d’annoncer sa grossesse à Jean-François et le stress lui nouait l’estomac. Du moins, c’est ce qu’elle voulait se faire croire. Tout le gras ingéré dans l’après-midi était aussi au banc des accusés et rendait son souper bien peu invitant. Elle se força tout de même et piqua un chou de Bruxelles du bout de sa fourchette. Elle devait donner l’exemple aux enfants.
Dès qu’ils eurent terminé leur dessert, Esther congédia Antoine et Emma. Ils s’enfuirent à l’étage pour jouer dans leur chambre en attendant l’heure du bain. Maintenant seule avec son mari, Esther devait parler.
— Qu’est-ce que tu penses de mes choux de Bruxelles avec pancetta et noix de Grenoble?
C’était d’une banalité sans nom. Esther se demanda quand est-ce qu’elle avait eu une vraie conversation avec Jean-François pour la dernière fois. Ils pouvaient discuter pendant des heures des progrès d’Antoine à l’école ou des facéties d’Emma au cours de ballet. Ils abordaient sans problème le compte de taxes municipales, l’horaire télé ou le contenu du bac de recyclage, mais elle ne se souvenait pas de la dernière fois où ils avaient pris le temps de parler d’eux. Ils en avaient perdu l’habitude et revenir à une certaine forme d’intimité dans leur discours n’était pas naturel.
— Moi et les choux, ça fait deux, essaya de s’en sortir Jean-François sans blesser l’orgueil de sa femme. Mais je suis certain que c’est bon pour ma santé.
Jean-François avait ajouté la dernière remarque pour signifier à son épouse qu’il percevait ses efforts pour prendre soin de leur famille. Esther était une bonne mère, probablement la meilleure qui existe. Jean-François n’était pas parfait, mais il se félicitait régulièrement d’avoir eu ses enfants avec Esther.
Le sujet de la maternité l’amena à penser à Lili qui était maintenant enceinte. Il se réjouissait à l’idée que Thomas devienne papa. La paternité allait souder des liens encore plus forts entre eux. Il se voyait bien jouer le rôle de mentor auprès de son ami dans cette grande aventure.
— M’as-tu dit que c’était vendredi soir le party de fête à Lili?
Devant le signe affirmatif d’Esther, Jean-François eut l’air embêté.
— Pourquoi? Y a un problème?
Jean-François balaya la question d’un geste de la main et commença à desservir la table. Il rinça les ustensiles et les déposa dans le lave-vaisselle. Une étape qu’il jugeait parfaitement inutile, mais qu’Esther exigeait tous les soirs. C’était le genre de petite manie qui lui tapait royalement sur les nerfs lorsqu’ils avaient commencé à vivre ensemble, mais qui était parfaitement intégrée à leur train-train quotidien actuel. Esther tenait mordicus à de tels petits rituels. Il préférait plier plutôt que de débattre continuellement de la pertinence de rincer à la main alors que leur lave-vaisselle dernier cri devait, en principe, accomplir le travail, d’où l’intérêt d’en avoir un.
Au bout d’un moment, il réalisa qu’Esther était toujours assise et ne venait pas l’aider. Lorsqu’il se retourna pour vérifier ce qu’elle faisait, il fut surpris de constater qu’elle le fixait. Ils restèrent un moment, chacun sur ses positions, à s’observer. C’est Esther qui brisa le silence.
— J’ai quelque chose à te dire.
Jean-François laissa la vaisselle en plan et vint s’asseoir à côté d’Esther. Elle recula aussitôt de quelques pouces. D’aussi près, elle était certaine qu’il pourrait entendre son cœur battre la chamade. Esther s’attendait à ce qu’il entremêle ses doigts aux siens pour l’inviter à la confidence. À la place, il croisa les mains devant lui sur la table. Il semblait sur la défensive.
— J’aurai pas le temps de trouver un cadeau pour Lili, capitula Esther. Pourrais-tu acheter un bouquet de fleurs avant de venir nous rejoindre vendredi?
Elle s’en voulut de repousser de nouveau l’annonce de sa grossesse. Elle espérait que Lili ait tenu sa langue et respecté sa promesse de ne parler de son secret à personne, pas même à son chum. Sinon, Esther venait de se jeter dans la gueule du loup en envoyant Jean-François chez le fleuriste.
Thomas était muet de surprise. Lili venait de lui confier le secret d’Esther. Elle profita du silence de son chum pour élaborer des théories farfelues concernant cette grossesse imprévue. Lili avait bien joué son rôle de confidente en présence d’Esther, mais maintenant que la principale intéressée n’y était pas, elle avouait ses doutes à Thomas.
— Peux-tu imaginer Esther en train de tromper Jean-François?
— Franchement, Lili! Esther est la droiture incarnée. C’est sûrement la vasectomie le problème.
Lili devait bien admettre que son chum avait raison. Son amie était plus blanche que blanche. Elle réalisa à cet instant qu’elle dénigrait Esther parce qu’au fond d’elle-même, elle ressentait une pointe de jalousie. Elle souhaitait naïvement que sa grossesse fasse d’elle le centre d’attention et voilà qu’on lui volait la vedette. Il aurait fallu qu’aucune autre femme ne soit enceinte en même temps qu’elle. C’était son moment, ses quinze minutes de gloire, et les projecteurs étaient maintenant dirigés sur les autres. Même Frédérique et sa mère semblaient avoir une histoire moins banale que la sienne. Elle s’attristait d’avoir une grossesse tout à fait normale.
Esther avait insisté sur le fait que Lili ne devait parler à personne de sa grossesse. Évidemment, Lili en avait conclu que ça excluait Thomas. Tout le monde sait que dans un couple, on partage tout, non? Le secret pesait lourd sur les épaules de Lili et le partager avec Thomas lui permettait d’avoir une nouvelle perspective. Thomas lui reprocha sa confidence. Il était maintenant joliment coincé entre l’arbre et l’écorce.
— Maintenant, c’est moi qui vais devoir mentir à mon meilleur chum. Quand est-ce qu’elle a l’intention de tout dire à Jean-François?
Thomas priait pour que ce soit au plus sacrant. Comment pourrait-il cacher cette information cruciale à son partenaire de spinning? Il devrait se trouver des prétextes pour éviter le centre d’entraînement pendant quelques jours. Mentir n’avait jamais été facile à Thomas.
Une fois le sujet épuisé, Thomas proposa à Lili de regarder le film qu’il avait loué en prévision d’une soirée tranquille en amoureux. Il avait à peine appuyé sur la fonction de lecture, les bandes-annonces de films à venir n’étaient même pas terminées, que Lili s’assoupit. Thomas éteignit le téléviseur et couvrit sa blonde d’une mince couverture pour ne pas qu’elle ait froid. Il avait arrêté son choix sur une comédie romantique qui ne lui disait rien de bon. Un choix qui avait pour fonction première de plaire à Lili. Thomas regretta de ne pas avoir opté pour le film d’action qu’il souhaitait voir depuis des mois.
La tapette à mouche jaune moutarde trônait fièrement sur la table basse dans le salon. Gerry l’avait sortie du placard pour s’attaquer aux bestioles volantes qui valsaient près des lampes du salon. La soirée était douce et Jeannine avait ouvert la porte patio pour permettre à l’air de circuler. Les mouches en avaient fait autant.
C’était une distraction fort utile en ce moment pour combler les silences qui ponctuaient la conversation. Surveiller le va-et-vient des mouches permettait de masquer le malaise qui grandissait de minute en minute. N’en pouvant plus, Jeannine se retira à la cuisine pour faire du thé.
Frédérique empoigna la tapette pour se donner une contenance. Si elle n’avait pas hésité une seconde à balancer sa propre grossesse au visage de sa mère, elle peinait à l’aborder devant Gerry. Elle fut reconnaissante qu’il brise la glace.
— Je pensais pas être papa et papi en même temps.
Frédérique éclata de rire. Gerry maîtrisait l’art de désamorcer les situations.
— Contente-toi d’être un bon papa, répondit Frédérique, le sourire aux lèvres.
Gerry saisit l’insinuation. À mots couverts, Frédérique venait d’avouer qu’elle n’avait pas l’intention de porter sa grossesse à terme. Son avortement était déjà prévu. Quelques minutes à peine après avoir pris connaissance du résultat affiché sur son test de grossesse, Frédérique feuilletait le bottin téléphonique pour trouver une clinique. Il fallait se débarrasser du problème.
— T’es certaine de ton choix?
Gerry connaissait déjà la réponse. Frédérique avait toujours affirmé qu’elle ne voulait pas d’enfant, que le bon Dieu aurait dû la concevoir sans utérus, que ses menstruations n’avaient aucune raison d’être. Si plusieurs jeunes femmes considèrent leurs règles comme la promesse éventuelle de la maternité, Frédérique voyait cette période du mois comme un calvaire inutile. Gerry ne connaissait pas précisément les motivations cachées derrière le refus d’avoir des enfants de Frédérique, mais il se doutait bien que l’absence de son père biologique y était pour quelque chose. Sans réfléchir, il se lança sur une pente glissante:
— Si tu le gardes, on va être là pour t’aider.
Ce n’était qu’un demi-mensonge. Jeannine était bouleversée par la grossesse de sa fille. Elle ressentait un certain malaise à vivre cet événement en même temps que Frédérique. Même si elle concevait que la grossesse était davantage l’apanage de la génération de sa fille que celui des femmes de son âge, elle trouvait étrange de vivre une grossesse en même temps que son aînée.
— Cet enfant-là va avoir des oncles ou des tantes du même âge que lui! Ça n’a pas d’allure!
Jeannine s’était lancé dans un grand discours de généalogie en s’inquiétant que les branches de leur arbre familial ne soient un peu tordues. Gerry l’avait patiemment écoutée, lui-même sous le choc de la nouvelle. Elle tenait un discours superficiel pour ne pas aborder ce qui la dérangeait vraiment.
Ce que Jeannine ne disait pas, c’était que la situation de Frédérique la renvoyait à sa première grossesse et qu’elle refusait que sa fille traverse le même enfer qu’elle comme mère célibataire. Jeannine mesurait l’ampleur de son échec parental devant la grossesse non désirée de Frédérique. La prunelle de ses yeux commettait les mêmes erreurs qu’elle. Connaissant sa fille, elle se doutait cependant que Frédérique souhaiterait interrompre sa grossesse. Elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer ce que serait devenue sa propre vie si elle avait fait le même choix, vingt-sept ans plus tôt.
Pour sa part, Gerry se préoccupait du bien-être de sa belle-fille. L’idée de voir trois bambins dans son salon au prochain Noël lui plaisait. Pour lui, un enfant était un cadeau de la vie qui ne se refuse pas. Il avait patienté plus de quarante ans avant de pouvoir jouir du statut officiel de papa. Il avait endossé ce costume par procuration envers Frédérique et pouvait s’imaginer faire de même dans les années à venir avec l’enfant de sa belle-fille. Il avait suffisamment d’amour à donner pour chérir trois enfants à la fois et acceptait à l’avance de jouer le rôle de figure paternelle pour son petit-fils ou sa petite-fille.
— Tu me vois avec un bébé, toi?
Gerry sourit.
— Pourquoi pas? Lui t’a choisie en tous cas, dit-il en pointant du menton le ventre de Frédérique.
Frédérique baissa les yeux un instant. Gerry comprit qu’il touchait un point sensible. Frédérique avait beau crâner, à l’intérieur d’elle se cachait une fillette en manque d’amour qui portait encore la blessure de l’abandon de son père. Qu’un être humain, un semblable, l’ait choisie entre toutes, la troublait. Jamais elle ne s’était sentie à la hauteur de l’amour d’un autre. Gerry savait très bien qu’elle mettait fin à toutes ses liaisons amoureuses avant que l’autre n’ait le temps de la connaître. Dès que ça devenait le moindrement sérieux, elle prenait ses jambes à son cou, évitant ainsi qu’on la quitte de nouveau. Dans ce cas-ci, l’avortement faisait office de rupture amoureuse. Il savait que son prochain commentaire était insidieux, mais il ne put s’empêcher de le prononcer:
— Il t’a choisie, comme t’as choisi ta mère, il y a plus de vingt-sept ans.
Frédérique garda le silence. Elle n’arrivait pas à saisir si c’était un encouragement à l’avortement, ou carrément le contraire.
Frédérique reprit ses activités en oubliant presque le fait qu’elle était enceinte. À part un cercle rouge sur le calendrier qui identifiait la date prévue pour l’avortement, aucun signe extérieur ne trahissait son état. La routine du métro-boulot-baise-dodo reprit donc.
Le printemps hâtif avait permis la réouverture de la terrasse au café. Ça se traduisait concrètement par un surplus de travail pour les serveuses, mais Frédérique ne s’en plaignait pas. Les pourboires étaient aussi à la hausse.
L’ouverture de la terrasse coïncidait également avec la période de l’année où les hommes avaient la testostérone dans le tapis. On dévoilait un mollet, une épaule, et certains clients bavaient sur leur table. Frédérique se sentait vivante.
Elle remplissait des chopes de bière lorsqu’elle vit entrer un homme seul qui se dirigea vers le bar. Son visage lui disait vaguement quelque chose, mais elle n’arrivait pas à identifier les circonstances dans lesquelles elle avait pu le côtoyer. Il vint s’asseoir juste en face d’elle.
— J’vais prendre une rousse, s.v.p.
Frédérique regarda à la ronde avant de répondre, un sourire coquin accroché au visage.
— On n’en a pas sur le plancher aujourd’hui, mais je pourrais vous servir une bière de la même couleur pour compenser.
La blague était facile et Frédérique la recyclait avec à peu près tous les nouveaux clients. Habituellement, l’homme qu’elle taquinait se contentait de rire grivoisement. Celui qu’elle avait devant elle fit exception.
— J’ai une perruque flamboyante dans ma voiture, je pourrais vous la prêter? lui sussura-t-il à quelques pouces du visage.
Elle prit une seconde pour jauger le nouvel arrivant et déterminer s’il s’agissait d’un déviant sexuel doublé d’un homme à l’humour douteux ou d’un charmeur qui savait se démarquer. Le regard direct de l’homme qui ne déviait aucunement vers sa poitrine la fit pencher pour la deuxième option. Elle se lança donc dans la joute verbale avec plaisir.
— Ne me sous-estimez pas! J’ai mon arsenal personnel. Bouclettes ou cheveux raides?
— Peu importe en autant que ce soit long comme les vôtres.
Elle fit semblant de regarder dans un tiroir sous le comptoir avant de prendre une mine désolée.
— Pour l’instant, il me reste le chignon gris de grand-maman, la boule à zéro et la coupe Longueuil, blagua-t-elle.
— J’suis certain que la coupe Longueuil vous irait à merveille, mais j’vais pas faire mon difficile. Restez donc comme vous êtes. J’aime aussi les brunettes qui servent de la rousse.
Lorsque le client s’en alla, après avoir bu sa seule et unique bière, Frédérique regretta que le café n’ait pas été désert. Elle aurait bien aimé repartir avec lui.
Le lendemain soir, la terrasse du café était bondée. Frédérique déambulait difficilement entre les tables avec son plateau chargé de verres pleins à ras bord. Elle revenait vers le bar y déposer de nouvelles consommations lorsqu’elle remarqua que son mystérieux client de la veille était de retour sur le même tabouret qu’hier. Elle prit le temps de replacer une mèche de cheveux, rentrer le nombril et s’humecter les lèvres avant d’apparaître dans son champ de vision.
— Toujours à la recherche d’une rousse?
Plutôt que de répondre, il pointa un sac qu’il avait déposé sur le comptoir. Curieuse, Frédérique en souleva le rebord pour voir ce qui s’y cachait. Elle rit lorsqu’elle découvrit une perruque rousse. Elle n’hésita pas une seconde à enfiler la longue chevelure bouclée qui resta sur sa tête toute la soirée. L’homme se contenta d’une seule bière, comme la veille, avant de demander l’addition. Frédérique cherchait comment le retenir et décida de passer à l’attaque.
— En passant, je m’appelle Frédérique.
— Simon.
Ils se donnèrent la main. Il avait une poigne ferme, virile, mais étonnamment chaude et douce. Frédérique lui aurait abandonné sa main plus longtemps. Pour être honnête, c’est bien plus que la main qu’elle lui aurait cédé. Ce premier contact physique entre eux laissait présager une suite des plus agréables.
Simon sortit son portefeuille pour payer. L’espace d’un instant, Frédérique fut tentée d’inscrire son numéro de téléphone sur l’addition avant de la lui tendre. Elle hésitait, sans savoir vraiment pourquoi. Le gars en pinçait visiblement pour elle, les chances de refus étaient à peu près nulles. Pourtant, elle ne se décidait pas à passer à l’action. Elle en savait trop peu sur sa proie.
Simon s’apprêtait à sortir lorsqu’il revint sur ses pas, les sourcils froncés.
— T’as dit que tu t’appelais Frédérique?
— Oui.
— Frédérique Labonté?
Un malaise la saisit à la gorge. Qui était cet homme?
Jean-François entra chez le fleuriste et commença à regarder le choix de fleurs disponibles. La variété était au rendez-vous, mais la qualité laissait à désirer. Certaines étaient meurtries alors que d’autres étaient carrément sur le déclin. Il pesta intérieurement. Il souhaitait un bouquet sublime et il en serait quitte pour se sauver avec un bouquet passable. Ça l’agaçait.
Il était en route pour le party d’anniversaire de Lili et devait impérativement trouver un bouquet de fleurs. Son dernier rendez-vous de l’après-midi s’était prolongé au-delà du temps qu’il avait prévu, Esther avait déjà laissé deux messages sur sa boîte vocale et il avait presque oublié de passer chez le fleuriste. Il avait donc opté pour le premier endroit vendant des fleurs qu’il avait croisé et à présent, il regrettait son choix. Cette boutique n’arrivait pas à la cheville de celle de Thomas. Si son ami le voyait, il se foutrait de sa gueule.
Il donna quelques indications à la propriétaire des lieux qui lui confectionna un bouquet surprenant. Elle devait avoir l’habitude des fleurs amochées parce qu’elle avait réussi à camoufler les imperfections de sa marchandise. Le bouquet était présentable.
Jean-François déposa le tout sur la banquette arrière de la voiture, mis son oreillette et vida sa boîte vocale en se rendant au café où on l’attendait sûrement. Esther lui reprocherait son retard. Ça allait être d’autant plus difficile de lui faire avaler qu’il devait quitter la fête pour voir un dernier client en soirée.
Tout à ses réflexions, il gara la voiture, replaça sommairement ses cheveux du bout des doigts et entra au café. Le bouquet de fleurs patientait sur la banquette arrière.
L’ambiance était à la fête à l’intérieur, si bien que l’arrivée de Jean-François passa presque inaperçue. Sauf pour Esther qui s’impatientait et ne cessait de guetter la porte d’entrée du commerce. Jean-François n’avait jamais été une horloge suisse, mais depuis quelque temps, ça devenait carrément problématique. Elle devait même inventer des histoires pour l’excuser auprès des enfants lorsqu’il ne pouvait être présent à leurs activités familiales. Elle constatait avec plaisir que les nouvelles responsabilités professionnelles de Jean-François le stimulaient, mais en contrepartie, l’absence de son mari l’agaçait. Ça se traduisait par un surplus de responsabilités pour elle.
Esther remarqua que Jean-François avait les mains vides.
— As-tu oublié le cadeau de Lili? voulut-elle savoir dès que Jean-François prit place à côté d’elle.
— J’ai pas eu le temps, mentit-il. Grosse journée.
— T’aurais pu m’avertir, je serais allée.
— Tu m’as demandé d’y aller parce que t’avais pas le temps!
Esther venait de se faire prendre à son propre jeu. Elle s’en mordit les doigts.
Lili tentait d’attirer l’attention de Frédérique en levant la main dans les airs. L’affluence au café était beaucoup plus grande qu’à midi et les nombreux clients agglutinés au bar empêchaient Lili d’établir un contact visuel avec la serveuse. Elle se dirigea donc vers le bar et s’assit sur le seul tabouret libre.
Plutôt que de s’agiter pour que Frédérique la remarque, elle observa la scène qui se déroulait devant elle. Les hommes présents cherchaient tous un moyen d’attirer l’attention de Frédérique. On aurait dit un groupe de gros ours mal léchés devant un appétissant pot de miel. Frédérique semblait à l’aise dans le rôle de l’appât et Lili se dit que la jeune femme savait où était son profit. Décidément, l’ambiance en soirée était différente de celle de midi. Cela permettait à Lili de découvrir Frédérique sous un nouvel éclairage. Si Esther aurait trouvé indécent la manière d’agir de la serveuse, Lili s’en amusait. Elle y décelait de l’opportunisme, évidemment, mais aussi beaucoup d’intelligence.
Frédérique s’amena enfin et s’approcha de l’oreille de Lili pour lui parler sans avoir à crier.
— Une femme à mon bar… tu viens pas me cruiser, j’espère?
L’espace d’un instant, Lili fut déstabilisée par la remarque, mais elle comprit rapidement que Frédérique se moquait gentiment d’elle. Elle reprit son aplomb pour répondre.
— T’inquiète pas, je joue pour la même équipe que toi.
Lili se frotta le ventre discrètement.
— D’ailleurs, bravo pour la grossesse. J’ai pas vraiment eu le temps de te féliciter la dernière fois qu’on s’est vues.
— Merci. Félicitations à toi aussi.
— Non. Dans mon cas ce serait plutôt “mes sympathies”.
Croyant que Frédérique blaguait toujours, Lili éclata de rire. Frédérique se rapprocha pour continuer.
— C’était pas planifié. Garde ça pour toi, OK?
Lili acquiesça. Elle se demandait si Frédérique avait tout de même l’intention de porter sa grossesse à terme, mais ne se voyait pas aborder le sujet en plein bar, entourée d’inconnus. Heureusement, Frédérique mit fin à son malaise en changeant de sujet.
— C’est l’heure?
— Oui. J’aimerais ça que tu les apportes toutes en même temps, s’il te plaît.
— Retourne t’asseoir, j’arrive avec tout ça dans cinq minutes.
Lili avait à peine décollé ses fesses du tabouret qu’elle tomba nez à nez avec un client qui s’empressa de la retenir pour qu’elle ne tombe pas à la renverse. Il s’excusa de l’avoir heurtée. Sa proximité permettait à Lili se sentir son parfum aux notes boisées. Elle s’apprêtait à se dégager lorsque Frédérique intervint.
— Lili, je te présente Simon Meilleur. On a été à la p’tite école ensemble. Simon, Lili… une amie que j’ai rencontrée ici.
Frédérique avait hésité à présenter Lili comme son amie, mais elle ne pouvait quand même pas la présenter comme une simple cliente parmi tant d’autres. Sinon, Simon se demanderait pourquoi elle les présentait l’un à l’autre. L’arrivée surprise de Simon troublait Frédérique plus qu’elle n’aurait voulu le laisser voir, elle en perdait ses moyens.
La veille, Simon lui avait révélé son nom de famille. Frédérique avait mis un certain temps avant de faire le lien entre un petit garçon maigrichon qu’elle avait connu au primaire et l’homme solide qui était devant elle. Ils avaient partagé des souvenirs d’enfance, le temps avait filé et Simon était parti. Frédérique réalisait subitement que Simon avait monopolisé ses pensées depuis la veille. Elle redonna à boire à ceux qui avaient fini leur consommation tout en regardant Simon du coin de l’œil: la chasse était ouverte.
Heureusement, Lili fit la conversation avec Simon pendant qu’elle servait ses clients. Ils eurent le temps de parler de l’anniversaire de Lili, de sa grossesse et du travail de traducteur de Simon avant que Frédérique ne revienne vers eux. Lili s’éclipsa en rappelant à Frédérique qu’elle attendait la surprise à table.
Les cinq minutes de Frédérique se changèrent en dix minutes. De temps en temps, Lili jetait un coup d’œil amusé vers le bar pour apercevoir Frédérique en discussion avec Simon. Elle en pinçait pour lui, c’était évident. Lili se demanda s’il était le père de l’enfant.
Les invités avaient maintenant tous en main une petite boîte cadeau apportée par Frédérique. Leurs mines intriguées réjouirent Lili. Elle donna le signal et chacun ouvrit son présent: une suce ou une paire de chaussettes de format miniature. Les exclamations se firent rapidement entendre à gauche et à droite de la table, et se terminèrent dans un tonnerre d’applaudissements. Lili était aux anges! Chacun vint féliciter les futurs parents, ne manquant pas d’agacer Thomas au passage. Ça se déroulait exactement comme Lili l’avait prévu.
La seule personne dont la réaction étonna Lili fut sa mère. Femme vive et énergique, Lili s’attendait à ce que sa maman lui saute au cou pour témoigner de son bonheur. Elle éclata plutôt en sanglots et resta assise de longues minutes avant de venir faire la bise à sa fille et son gendre. L’annonce de la grossesse troublait ses parents. Lili eut l’impression que sa mère se retenait de lui dire le fond de sa pensée. Peut-être que de savoir sa fille enceinte remuait de vieilles émotions enfouies? Lili se promit d’aborder le sujet avec sa mère dès qu’elles seraient seules.
Thomas surprit Lili en train d’étouffer un bâillement. La fête ne faisait que commencer, mais elle rêvait déjà de retrouver son lit. Décidément, la grossesse l’affectait beaucoup. Jean-François, témoin des signes de fatigue de Lili, utilisa le prétexte pour tirer sa révérence.
— T’es arrivé en retard pis tu vas être le premier parti, se plaignit Esther.
— C’est à cause du travail. Thomas et Lili vont comprendre.
— Veux-tu ben me dire qui booke des meetings avec ses représentants un vendredi soir?
Jean-François avait souri à sa femme avant de l’embrasser sur le front. Il comprenait les reproches d’Esther et se dit qu’il devrait aménager son horaire pour être à la maison tous les soirs la semaine prochaine. En serait-il capable?
— Un dernier client et je rentre à la maison. J’vais probablement être là avant toi.
Jean-François sortit, le pas léger.
Quelques minutes plus tard, Jean-François stationna son véhicule en face d’un bloc appartement. De la musique tonitruante s’échappait du logement du haut. Un style que Jean-François aurait été bien embêté de décrire ou de cataloguer. Les fenêtres étaient toutes fermées. Le volume à l’intérieur de l’appartement devait être infernal. Jean-François se promit de rendre visite à un disquaire dans la semaine à venir. S’il ne voulait pas faire rire de lui, il devrait se mettre à jour. Ses connaissances musicales étaient surtout reliées aux années quatre-vingt-dix.
Il ramassa le bouquet de fleurs et se dirigea vers la porte. L’anticipation accélérait son rythme cardiaque. Il était nerveux. Il sonna, sachant très bien que de cogner à la porte ne donnerait aucun résultat. Il ne ferait pas le poids contre la musique des voisins. Il dut patienter un moment avant que la porte ne s’ouvre.
— Surprise, beauté!
— Tu t’es libéré!
La jeune femme, prénommée Julie, lui sauta dessus, littéralement. Elle mis ses bras autour de son cou pendant qu’elle s’agrippait aux hanches de Jean-François avec ses jambes. Le baiser langoureux qui accompagna l’étreinte était sans équivoque, ces deux-là se connaissaient intimement. Jean-François s’approcha du mur afin d’y adosser sa partenaire. Après une longue étreinte impudique, Julie remarqua le bouquet de fleurs que Jean-François, dans l’excitation, avait laissé tomber sur le sol. Elle le ramassa, le huma sensuellement avant de remercier Jean-François, puis se désintéressa des fleurs tout aussi rapidement qu’elle s’y était intéressée. Elle avait visiblement autre chose en tête.
— T’as combien de temps?
— Pas beaucoup, avoua à regret Jean-François.
Julie entraîna son amant dans l’appartement.
Frédérique ouvrit lentement les yeux. Elle émergeait d’un rêve agréable et essaya d’en retenir les dernières impressions quelques instants. Le soleil perçait à travers le rideau de sa chambre à coucher et la força à affronter la réalité: la nuit était terminée depuis longtemps. En tendant le bras gauche, elle réalisa que son lit était vide. Elle soupira de bonheur. Elle aimait se réveiller seule. Partager son intimité sous la lumière crue du petit matin l’indisposait. La majorité des hommes qu’elle ramenait à la maison s’incrustaient. Il n’y avait pas moyen de les mettre dehors après la partie de jambes en l’air. Plusieurs lui donnaient l’impression de rester pour ne pas la vexer. S’ils savaient! Elle aurait donné cher pour qu’ils déguerpissent une fois la passion consumée.
Simon était différent.
Après s’être ouvertement dragués de part et d’autre toute la soirée au bar, Frédérique lui avait souhaité bonne nuit. Elle sentait qu’elle ne devait pas s’offrir trop rapidement à Simon. Il aimait chasser. Elle l’avait congédié et avait fermé le café. Lorsqu’elle était sortie, Simon patientait sur le trottoir.
— Ma voiture est en panne, lui avait-il dit, l’œil allumé.
Frédérique savait qu’il mentait, juste à lire son sourire. Elle décida tout de même d’étirer la sauce et d’entrer dans son jeu.
— Tu veux que je t’appelle un taxi?
— Bonne idée, mais tu le prends avec moi.
— Pas question que je couche chez vous, dit-elle, amusée et excitée à l’idée d’une nuit en sa compagnie.
— J’avais pas l’intention de te ramener à mon appartement.
Il était malin. Il agissait à la manière d’un vieux pêcheur qui sait ferrer le poisson tout en lui laissant croire qu’il lui laisse sa liberté. Frédérique se demandait quelle attitude adopter lorsque Simon décida pour elle.
— Tu donneras ton adresse au chauffeur! C’est moi qui vais à ton appartement.
Quel effronté! Sans même attendre de réponse, il avait levé un bras dans les airs pour faire signe à un chauffeur de taxi de s’arrêter. Il avait galamment ouvert la portière de la voiture, mais Frédérique refusa d’y monter, croisant les bras sur sa poitrine, un air de défi dans le regard.
Simon n’eut pas besoin d’utiliser la force pour la faire entrer dans le taxi. Il glissa une main sur sa nuque, serra une poignée de cheveux dans son poing, fit doucement basculer la tête de Frédérique vers l’arrière avant de l’embrasser dans le cou. Frédérique en ressentit tellement de plaisir que ses genoux ramollirent. Lorsqu’elle redressa la tête dans le but évident de l’embrasser sur la bouche, Simon esquiva ses lèvres et monta dans le taxi, sans même la regarder. Frédérique avait trouvé chaussure à son pied.
En ramenant son bras vers elle pour conserver sa chaleur, Frédérique remarqua un verre de jus d’orange déposé sur sa table de chevet. Simon avait fouillé dans le frigo avant de partir. Sa première pensée ne fut pas qu’il avait été attentionné, mais bien qu’elle espérait qu’il n’ait pas mangé les deux croissants qu’elle avait achetés la veille. Elle avait une faim de loup.
Des effluves de café s’insinuèrent dans ses narines. Elle redouta soudainement que Simon soit dans sa cuisine en train de lui concocter un petit-déjeuner. Frédérique détestait qu’on joue les chefs pendant qu’elle poireautait à table. À contrecœur, elle enfila un t-shirt moulant, une culotte et des bas de laine puis se rendit à la cuisine. Elle trouva la pièce vide. Simon avait préparé du café, mais il n’en avait pas consommé. Aucune tasse ne témoignait qu’il s’était attardé pour boire. Frédérique vit ses deux croissants posés dans une assiette à côté du pot de confiture. Ils étaient intacts. Elle s’assit pour déguster le tout, mais ne put s’empêcher, à quelques reprises, de faire le tour de l’appartement.
Après quelques rondes, elle dut se rendre à l’évidence: Simon ne lui avait laissé aucune note.
Jeannine fit le tour de la pharmacie en moins de cinq minutes. Elle connaissait l’inventaire par cœur, savait l’emplacement de chaque médicament, pouvait trouver le moindre flacon en claquant des doigts. Elle se faisait un devoir d’aider tous les clients de la pharmacie à trouver ce qu’ils cherchaient. Si en plus elle pouvait distribuer un conseil au passage, son bonheur en était décuplé. Jeannine était étalagiste, mais elle assistait les clients comme si elle possédait un doctorat en pharmacologie.
Aujourd’hui, elle ne travaillait pas. Elle prit tout de même le temps de répondre à une vieille dame égarée qui cherchait de l’acétaminophène dans la rangée des brosses à dents. Une fois la bonne action complétée, elle parvint à la caisse les bras chargés de comprimés antiacidité, de supplément d’acide folique, de Gravol au gingembre et de multivitamines: l’arsenal parfait de la femme enceinte, la trousse de secours pour contrer les malaises des premiers mois de grossesse.
On l’avait prévenue que les grossesses gémellaires entraînent souvent plus de malaises physiques à la mère. Elle était à même de constater la véracité de l’information. Elle souffrait de nausées matinales. Par solidarité, Gerry ne se sentait pas très bien au réveil non plus. Tout indiquait que monsieur vivait une grossesse sympathique. Il se plaignait d’avoir des haut-le-cœur inexplicables et soudains, d’avoir l’estomac dérangé et il ressentait le besoin de faire une sieste en mi-journée la fin de semaine. Si, au départ, Jeannine soupçonnait qu’il voulait simplement en profiter pour se coller un peu, les ronflements de son homme la convainquirent qu’il avait vraiment besoin de repos. Elle s’attendait à ce que dans les prochains mois, son ventre gonfle et qu’il se plaigne de maux de dos. Il prenait vraiment la grossesse à cœur. Ça rassurait Jeannine.
Elle destinait donc les Gravol à son amoureux. Du moins, la première bouteille. Elle avait tout acheté en plusieurs exemplaires. Elle se réservait quelques achats, mais la majorité de son butin était destinée à d’autres femmes enceintes.
Jeannine n’avait pas oublié la promesse qu’elle avait faite à Dieu, agenouillée à l’Oratoire Saint-Joseph. Elle devait maintenant échafauder un plan pour rendre service à son prochain et payer sa dette. Aider d’autres femmes enceintes s’était imposé comme première possibilité. Aucune collègue à la pharmacie n’attendait un enfant, elle jeta donc son dévolu sur sa fille et sa copine. Elle pensait pouvoir se rapprocher de Frédérique en étant gentille avec son cercle d’amies. Malheureusement, Jeannine n’avait aucun moyen d’entrer en contact avec l’amie enceinte qu’elle avait croisée dernièrement au café. En y réfléchissant, une idée de génie avait germé dans sa tête.
Elle se dirigea vers le cabinet du dentiste avec l’intention ferme de voir Esther. En se présentant à la réceptionniste, elle prétexta un début de gingivite de grossesse pour obtenir un rendez-vous d’urgence.
— Une hygiéniste pourra vous voir entre deux patients.
— La même que d’habitude, j’espère? J’ai une phobie des dentistes, vous comprenez? Ça me rassurerait d’être avec une hygiéniste que je connais.
Habituée aux caprices et craintes de la clientèle, la réceptionniste avait glissé le dossier de Jeannine dans la pile réservée à Esther.
Jeannine patienta plusieurs minutes avant qu’Esther n’appelle son nom. Lorsqu’elles se retrouvèrent seules dans la salle d’examen, un malaise s’installa entre les deux femmes. Jeannine ne savait pas comment lui faire sa demande surprenante, et Esther se remémorait la scène du café et n’osait pas parler de la grossesse de Jeannine. Esther rompit le silence en invitant Jeannine à prendre place pour l’examen. Elle constata rapidement que les gencives de la patiente étaient en bonne santé.
— Vous avez une petite inflammation en haut à gauche, mais vraiment rien de catastrophique.
— Je sais, répondit Jeannine. Je suis ici parce que je voulais vous voir.
Esther était offusquée qu’on bouscule son horaire de travail sans raison valable. Elle croisa les bras, sur la défensive. Jeannine sortit un sac arborant le logo de la pharmacie contenant les essentiels pour la femme enceinte et le tendit à Esther.
— C’est pour la grossesse.
Esther rougit instantanément. Ainsi donc, la confidence faite à Lili au café avait été entendue par Jeannine. Elle n’avait pas envie d’expliquer sa vie personnelle, ni de demander la discrétion de sa patiente. Elle devait pourtant limiter les dégâts puisqu’elle n’avait pas encore trouvé le courage de dévoiler la chose à son propre mari.
— En principe, vous devriez pas savoir que je suis enceinte.
— Vous êtes enceinte, vous aussi! s’exclama Jeannine.
Elle n’en revenait pas de sa chance. Elle avait une alliée de plus pour se rapprocher de sa fille et une occasion en or à saisir.
— Dans ce cas-là, gardez-le, j’en ai un autre pour votre amie.
Pendant que Jeannine fouillait dans son sac à main et sortait un deuxième paquet identique au premier, Esther comprit sa méprise. Jeannine l’utilisait pour remettre un cadeau à Lili. Qu’elle avait été bête de parler de sa grossesse!
— J’suis sérieuse, madame Labonté. Pouvez-vous être discrète quant à ma grossesse?
Jeannine eut beau se prétendre muette comme une tombe, Esther savait qu’elle ne pouvait plus reculer maintenant: elle devait parler à Jean-François.
Les enfants étaient couchés depuis un bon moment. En récurant l’évier de la cuisine une deuxième fois, Esther regarda l’horloge suspendue au mur. Les aiguilles la narguaient en tournant au ralenti. Jean-François ne devrait pas tarder à rentrer. Elle regretta de ne pas pouvoir se saouler afin de vomir la vérité d’un seul coup, sans penser.
Toute la soirée, elle avait répété inlassablement son discours dans sa tête. Elle avait imaginé des scénarios divers, allant du plus réaliste au plus farfelu, et prévu des répliques en fonction des réactions possibles de Jean-François. Elle était prête. Pourquoi n’arrivait-il pas? Elle composa le numéro du cellulaire de son mari et laissa un deuxième message pour connaître l’heure à laquelle il prévoyait rentrer. Lorsqu’elle raccrocha, elle entendit le bruit d’une clé qu’on insère dans une serrure.
Jean-François fut surpris de la trouver dans la cuisine à une heure aussi tardive. Esther avait toujours été une couche-tôt et prenait un moment pour lire au lit en fin de soirée avant de s’endormir.
— Toujours debout?
— Tu retournes pas tes appels, je commençais à m’inquiéter.
— J’ai fermé mon cellulaire en arrivant chez le dernier client. Qu’est-ce qui se passe?
— Il faut qu’on parle.
Dans tous les scénarios d’Esther, Jean-François comprenait à son ton sérieux que l’heure était grave. Il s’assoyait à table pour engager la discussion. Au lieu de ça, il déposa ses effets personnels sur la console dans l’entrée, se dirigea vers le réfrigérateur pour se verser un verre d’eau fraîche et prit une pomme au passage comme collation de fin de soirée. On aurait dit qu’il faisait exprès pour retarder le moment fatidique. Lorsqu’il n’eut plus aucune excuse pour repousser la conversation, Jean-François s’assit à table. Esther sentit qu’elle avait son attention, elle plongea.
— J’ai quelque chose à t’annoncer. J’ai vu mon médecin récemment.
— T’es pas malade, toujours?
— Non, non… mais je filais pas, puis elle m’a recommandé de passer des prises de sang.
— Et?
— Elle a découvert quelque chose.
— Une tumeur?
Esther secoua la tête en signe de négation. Elle voulait regarder Jean-François dans les yeux pour annoncer sa grossesse, mais elle était incapable de quitter du regard la minuscule tache de sauce à spaghetti qui subsistait sur le coin de la table. Comment avait-elle pu la louper lors du ménage d’après-repas?
— Accouche! intervint Jean-François.
— T’auras jamais si bien dit. Je suis enceinte.
Un silence chargé d’incompréhension envahit la pièce. Jean-François enchaîna avec une réplique qu’Esther avait prévue.
— J’suis vasectomisé.
— L’opération est pas efficace à cent pour cent.
— Ça fait plus de quatre ans qu’elle est efficace, pis soudainement, elle le serait plus?
Celle-là, Esther ne l’avait pas prévue. La sentant déstabilisée, Jean-François poussa plus loin sa réflexion.
— Esther, j’te touche à peine depuis plusieurs mois. Ça t’intéresse plus, on dirait.
Esther fixa son homme longuement. Il avait parlé avec douceur. Elle comprit alors son erreur. Elle aurait dû parler de sa dépression et de sa grossesse. Jean-François l’aimait suffisamment pour composer avec tout ça. Elle s’apprêtait à lui prendre la main lorsque Jean-François freina son élan.
— Y a quelqu’un d’autre?
Piquée, Esther retira vivement sa main.
— J’peux pas croire que tu me demandes ça!
— T’as raison, t’es bien trop orgueilleuse pour me dire la vérité de toute façon, se ferma Jean-François à son tour. Les apparences, hein?
Son homme la connaissait bien. Esther s’inquiétait toujours de l’opinion des autres et veillait à ce que sa famille et elle-même projettent en tout temps une image irréprochable. Elle pouvait contourner la vérité ou omettre des détails pour adoucir la réalité. Jean-François s’était toujours moqué de cette habitude qu’elle avait de trimballer avec elle un sac de boutique prestigieuse pour y déposer ses achats faits dans des boutiques bas de gamme. Jamais elle n’aurait voulu se promener avec un sac du Dollarama à la main. Les bébelles à un dollar aboutissaient invariablement dans son sac Holt Renfrew. Pour lui, c’était un péché d’orgueil et l’orgueil d’Esther était démesuré.
— Tu peux me le dire si tu vois quelqu’un, enchaîna Jean-François. J’pourrais comprendre.
Esther était abasourdie. Son mari doutait d’elle. Le pire de ses scénarios était en train de se réaliser.
— Comprendre quoi?
— Que tu veuilles aller voir ailleurs. Ça fait des années qu’on est ensemble, la routine s’est installée, les enfants prennent tout notre temps libre, notre énergie. C’est plus comme avant.
— Ça, c’est ton opinion, trancha Esther. J’me plains pas du tout de ce qu’on a comme vie.
— Une erreur, ça peut arriver. Un incident de parcours, une histoire d’un soir…
— Coudonc, on dirait que ça ferait ton bonheur que cet enfant-là soit d’un autre?
Le silence de Jean-François était éloquent. Esther sentit les larmes lui piquer les yeux. Jean-François dut faire un effort pour enchaîner:
— Esther, je vois quelqu’un d’autre.
Damnés scénarios! Esther se dit qu’elle manquait vraiment de créativité, car la réalité dépassait largement tout ce qu’elle avait imaginé.
Le temps était couvert. Thomas frissonna et maudit les présentateurs météo qui prévoyaient que le mercure resterait en dessous des normales de saison pour quelques jours encore. Si tôt le matin, le temps était frisquet. Vêtu seulement d’un boxer et d’un t-shirt, Thomas regrettait de ne pas avoir acheté une cafetière plus performante. La sienne mettait un temps fou à remplir une minuscule tasse de café.
Depuis que Lili avait des nausées matinales et que le café décuplait leur intensité, Thomas en était réduit à sortir sur le balcon avec une rallonge et sa cafetière pour satisfaire son vice matinal. C’était ça ou rien. Lili n’en consommant plus, le décaféiné avait pris le chemin des poubelles. La caféine faisait du bien à Thomas au réveil. Chaque matin, c’était donc le même spectacle qui s’offrait aux yeux des passants: un Thomas échevelé, en petite tenue, qui pestait contre la lenteur de sa cafetière, perché sur son balcon.
Il avait quand même le droit de boire son café à l’intérieur. Du moins, jusqu’à récemment. Depuis quelques jours, Lili se dirigeait immanquablement aux toilettes pour vomir dès qu’il entrait dans la maison avec sa précieuse tasse. Il en avait déduit qu’il devait boire son café dehors. Exit le plaisir de le déguster lentement en lisant les nouvelles du jour ou de paresser au lit avec un café latte.
Thomas admettait que c’était un bien petit sacrifice en regard de tous ceux que sa blonde devait consentir pour mener leur enfant à terme. Il ne se plaignait donc pas et essayait plutôt d’alléger la grossesse de Lili. En lisant le journal électronique, il était tombé sur une critique de film étranger qui plairait sûrement à Lili. Dès qu’il lui en avait fait mention, elle avait accepté que le visionnement du supposé chef-d’œuvre soit au programme de leur après-midi.
La salle était vide. Ils s’en désolèrent un instant avant de s’installer dans leurs sièges presque trop confortables. Le film – sous-titré – commença. L’intrigue du thriller était difficile à suivre. Thomas croyait avoir manqué une information cruciale et se pencha vers Lili pour lui poser une question.
— Est-ce que c’est la passagère qu’il a croisée dans l’autobus au début du film?
— Hein?
Thomas quitta l’écran des yeux pour découvrir le visage ensommeillé de Lili. Elle se frotta les yeux.
— J’dormais, avoua-t-elle, contrite. Qu’est-ce qui s’est passé?
Thomas se contenta de passer un bras autour des épaules de sa blonde pour lui permettre de se rendormir. Elle n’opposa aucune résistance et s’abandonna contre l’épaule de son chum. Le générique défilait à l’écran quand elle ouvrit les yeux de nouveau. Thomas se désolait de ne pas pouvoir disséquer le film avec elle. Il adorait les discussions qui suivaient toutes leurs sorties au cinéma. Lili et lui partageaient rarement la même opinion sur la performance des acteurs ou l’intérêt de l’intrigue. Ça donnait lieu à des discussions enflammées où Lili défendait son point de vue avec la rage du désespoir. Thomas adorait la voir ainsi. Se basant sur son expérience, il se dit que Lili aurait raffolé du film d’aujourd’hui. Évidemment, il garda cette information pour lui, car Lili semblait boudeuse à la sortie du cinéma.
— On a payé pour rien. On aurait été mieux de rester à la maison devant un vieux film qu’on a vu mille fois, maugréa-t-elle.
Thomas tourna sa langue sept fois avant de lui répondre. C’est lui qui avait payé pour leur sortie et il ne s’en plaignait pas. Il se demandait pourquoi Lili faisait tout un plat pour une vingtaine de dollars mal investis.
— T’aurais pu me réveiller. Tu savais que je voulais le voir ce film-là.
— Tu dis tout le temps que la grossesse t’épuise, que tu dois te reposer. Je pensais bien faire en te laissant dormir.
Lili devait bien admettre que sa réaction était puérile. Elle avait de plus en plus d’accès de colère spontanés qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer. Elle glissa sa main dans la grande paume chaude de son chum. Thomas referma le poing par-dessus, emprisonnant la main en entier. Ils se sourirent et oublièrent leur différend. Ils n’allaient quand même pas se chicaner pour un film.
Quelques jours plus tard, l’humeur de Lili était au plus bas. Elle était hyperémotive. Thomas commençait à éprouver des difficultés à suivre les montagnes russes hormonales que la grossesse lui imposait. Elle riait aux éclats et, quelques secondes plus tard, elle pouvait fondre en larmes subitement. Le phénomène était particulièrement remarquable lorsqu’elle regardait la télévision. Elle faisait sienne la moindre émotion vécue par les personnages des séries télé qu’elle suivait religieusement et pouvait s’émouvoir des publicités qui entrecoupaient ses émissions préférées. Il y avait maintenant en permanence une boîte de mouchoirs sur le coin du divan. Tous les jours, Thomas jetait à la poubelle des mouchoirs froissés et mouillés de larmes.
Pour éviter la déprime journalière, Thomas proposa à Lili de sortir faire du lèche-vitrine. Il avait trouvé une liste, écrite par Lili, des achats qu’ils devaient faire avant l’arrivée de leur enfant. Pourquoi ne pas commencer, maintenant? La liste était longue et garnie, aussi bien l’alléger tout de suite.
— J’peux pas, j’ai du travail.
Sa blonde refusait de magasiner! Thomas se pinça pour être certain qu’il était bien réveillé. Décidément, il ne comprenait plus sa tendre moitié.
— Depuis quand tu travailles en soirée? Tu dis tout le temps que t’es pas efficace en fin de journée, que ça travaille mieux le matin.
Lili admit que tous les jours, en début d’après-midi, elle faisait une sieste. Elle essayait de combattre le sommeil sans succès puis s’abandonnait à sa fatigue avec l’intention de reprendre le travail dans quelques minutes. Parfois, elle se réveillait uniquement en fin d’après-midi. Elle accumulait donc du retard au travail et devait maintenant faire l’effort de travailler en soirée.
Lili travailla à peine une heure et à vingt heures, elle quitta sa table de travail pour le lit conjugal. Elle s’endormit comme un bébé qui a passé la journée au grand air. Thomas la trouva endormie et retourna vers le salon pour poursuivre la lecture d’un roman.
Grâce aux explications de Lili, il savait que cette fatigue extrême ne serait pas présente toute la durée de la grossesse et qu’elle disparaîtrait avec la fin du premier trimestre. Heureusement, parce que pour le moment, il avait l’impression de s’éloigner de sa blonde. Il trouvait difficile de passer toutes ses soirées seul alors que Lili roupillait dans leur chambre. Il se sentait célibataire…
Frédérique échappa une chope de bière. Le liquide se répandit sur le sol pendant que les morceaux de verre se dispersaient sur le plancher derrière le comptoir. Elle cracha un juron avant d’aller chercher le balai et le porte-poussière. Ce n’était pas sa première gaffe de la semaine. Elle se maudit intérieurement pour sa maladresse et fit semblant de ne pas voir les sourires naissants sur les visages des habitués assis au bar.
Un coup d’œil à l’horloge lui indiqua que c’était l’heure de sa pause. Elle avait quinze minutes pour décompresser. Elle fila en cuisine pour emprunter un pot de mayonnaise et quelques tranches de pain, et sortit pour manger ses sandwichs inusités dehors. Ses goûts alimentaires la surprenaient elle-même. Son attirance pour la mayonnaise était récente et elle en incorporait à tous ses repas. Un peu plus et elle en aurait mis dans ses céréales pour déjeuner.
Elle regarda les passants qui déambulaient. Toujours pas de Simon en vue. Depuis le début de la semaine, elle le guettait. Il avait été d’une régularité presque maniaque jusqu’à ce qu’elle couche avec lui et, depuis, il n’avait pas remis les pieds au café. Frédérique voulait bien se faire croire qu’elle s’en moquait, mais tous les jours, elle espérait qu’il réapparaisse.
En début de semaine, elle était convaincue qu’il viendrait la relancer au café, mais les jours passaient et n’exauçaient pas son souhait. Frédérique rêvassait et fantasmait sur leur future rencontre. Elle se promettait de ne pas céder à ses avances aussi vite la prochaine fois. Elle serait indépendante. Ses pensées la distrayaient de son travail et l’établissement comptait désormais moins de verres et d’assiettes intacts à cause de Simon Meilleur.
— Salut, Frédérique!
Lili se tenait debout devant elle. D’un mouvement du menton, Frédérique lui indiqua de prendre place à ses côtés, termina de mastiquer son énorme bouchée de sandwich et proposa de partager son festin avec elle.
— Non merci, j’ai plus des envies de pommes vertes, moi.
— J’aimerais bien que les miennes soient aussi santé, mais bon, j’en ai plus pour longtemps.
Les filles gardèrent le silence un moment. Embarrassée, Lili finit par tendre la main vers le sandwich indemne et croqua le tout sans appétit. L’idée que Frédérique se fasse avorter la troublait. Étrange d’aborder un tel sujet lorsqu’on est soi-même enceinte.
— Je sais que ça ne me regarde pas, prévint Lili, mais t’as pas pensé le garder?
— Pas une seconde. J’ai rien à lui offrir.
Ce constat dévasta Lili. Elle ne pouvait se l’expliquer, mais l’idée qu’on refuse un aussi beau cadeau la choquait. Il fallait sûrement avoir pleuré pendant des mois devant un test de grossesse négatif pour comprendre la chance que représentait le fait d’être fertile. Elle pensa aux nombreuses femmes stériles qui écrivaient sur les forums destinés aux femmes enceintes. Elles étaient nombreuses à entamer des démarches pour adopter une fois épuisées toutes les ressources pour tomber enceinte. Certaines portaient leur choix sur l’adoption internationale, mais la majorité aurait souhaité un enfant d’ici, qui puisse leur ressembler physiquement.
— Tu pourrais l’offrir en adoption, risqua Lili.
— Faudrait quand même que je le porte neuf mois, que j’élargisse du derrière pour rien, pis que je souffre à l’accouchement.
Malgré l’humour de Frédérique, Lili resta songeuse.
— J’en connais qui paieraient une fortune pour l’aimer, ton bébé.
Frédérique s’apprêtait à répondre lorsqu’elle vit Jeannine qui s’avançait vers elles.
— Merde, ma mère.
Frédérique se cala un peu plus sur le banc, espérant illusoirement que Lili la cacherait et que Jeannine passerait son chemin. Évidemment, Jeannine les vit de loin et s’approcha d’elles, le sourire aux lèvres.
— J’suis contente de vous voir toutes les deux. Comment va la grossesse? demanda-t-elle à Lili.
— Beaucoup de fatigue, un peu de nausées, mais rien de bien grave. Et vous?
Trop heureuse qu’on lui pose la question, Jeannine poussa sa fille afin de s’asseoir à côté de Lili pour se plaindre à son goût.
— Premièrement, tu vas me lâcher le vous. On a presque le même âge.
Lili sourit alors que Frédérique roulait des yeux. Jeannine avait la fâcheuse habitude d’oublier son âge et de penser que les amies de sa fille rêvaient d’être ses amies. Voyant que Lili était réceptive, elle en profita.
— Porter des jumeaux, c’est pas facile. Mes hormones font du rodéo, je m’endors partout, c’est dur sur le body…
Jeannine prit quelques minutes pour énumérer en détail tous les malaises, petits et grands, que la grossesse lui imposait. Si Lili écoutait attentivement, Frédérique commença à se curer les ongles et demanda l’heure. Sa pause se terminait, elle devait rentrer. Jeannine en vint donc au but de sa visite.
— Je t’ai apporté des babioles.
Elle tendit un sac de pharmacie à sa fille. Frédérique y plongea la main et en ressortit un flacon.
— Acide folique?
— Au cas où, répondit simplement Jeannine. Pense pas que je t’ai oubliée, dit-elle à l’intention de Lili. Toi aussi t’en as un. C’est Esther qui l’a.
Devant l’incompréhension de Lili, Jeannine crut bon de préciser:
— Je travaille dans une pharmacie. Les p’tits bobos, ça me connaît. Pis Dieu sait que pendant une grossesse, y en a beaucoup! J’vais vous aider à régler vos p’tits malaises.
— C’est gentil Jeannine, merci!
Jeannine prit un ton de conspiratrice pour dire à Lili qu’elle savait qu’Esther était enceinte. Lili fut surprise d’apprendre que sa meilleure amie avait confié son secret à une simple patiente.
— J’suis une bonne oreille, expliqua Jeannine. On dirait que j’attire ça, les confidences. Un secret comme ça, c’est lourd à porter. J’pense que ça lui a fait du bien de m’en parler.
Lili n’en croyait pas ses oreilles. Si Esther ressentait le besoin de se confier, pourquoi ne l’avait-elle pas contactée elle, son amie de toujours? Elle craignit pendant un moment qu’Esther lui en veuille de ne pas lui avoir donné de nouvelles dans les derniers jours. Elle peinait à passer à travers ses journées et avait bien peu de temps pour clavarder en direct ou prévoir une vidéoconférence. Elle prit la résolution ferme de voir Esther, le plus tôt possible.
Frédérique fouillait la Toile. Sa discussion avec Lili l’obsédait. Pour la première fois de sa vie, elle inscrivit le mot «maternité» dans le moteur de recherche. Une quantité astronomique de sites dédiés aux femmes enceintes apparut à l’écran. La situation avait quelque chose d’incongru pour elle. Elle se sentait comme un adolescent boutonneux qui navigue sur des sites pornographiques et qui craint à tous les instants le retour de ses parents.
Elle chercha à identifier les forums de discussion axés sur les problèmes de conception. Elle fut surprise de constater le nombre d’internautes qui y étalaient impudiquement leur vie privée. Malgré les pseudonymes unisexes, Frédérique comprit que la clientèle était constituée de femmes qui rêvaient de maternité, sans succès. Les témoignages ne l’attendrirent pas, mais plus sa lecture avançait, plus elle réalisait le potentiel qu’elle avait de trouver preneur pour son enfant.
Elle revint au moteur de recherche et y inscrivit les mots «mère porteuse». Le premier lien à s’afficher fut celui d’une agence proposant des services de mères porteuses aux États-Unis. Le site révélait les coûts associés aux services de l’agence. Un estimé détaillait la transaction à plus de 50 000 $. Si, dans la majorité des cas, les couples clients désiraient que l’enfant soit conçu avec le sperme du papa, Frédérique se convainquit que bien des parents, pour la moitié de la somme, seraient prêts à prendre son bébé aux gènes paternels anonymes. Finalement, ce qu’elle avait à offrir, c’était l’adoption d’un beau bébé en bonne santé. Pour vingt-cinq ou trente mille dollars, Frédérique pouvait bien sacrifier neuf mois de sa vie.
— J’aurai l’argent pour me faire refaire le body après l’accouchement. Pis les femmes qui engraissent enceintes sont justes des lâches qui savent pas se contrôler.
En quelques clics, elle constata que, chaque année, des dizaines de couples avaient recours aux services d’une autre femme au Québec pour porter leur enfant. Si certains faisaient appel à des cliniques de fertilité pour officialiser les démarches, plusieurs mentionnaient leur besoin sur des sites de petites annonces. Leur demande se retrouvait coincée entre une vieille motoneige usagée et une cage à hamster en très bon état.
Elle réfléchit un moment avant de taper ces quelques mots sur le clavier: «Jeune femme enceinte, en parfaite santé, cherche parents affectueux pour son bébé. 30 000 $, négociable.»
Elle hésita un instant avant d’appuyer sur la touche permettant à son message d’être lu par les internautes, puis pensa à l’augmentation mammaire qu’elle souhaitait depuis des années. Porter sa grossesse à terme couvrirait largement les frais d’une telle opération. Échanger son bébé contre une paire de seins lui paraissait non éthique, mais elle se rabattit sur un argument plus humain: elle ferait le bonheur d’un couple infertile.
Inconsciemment, elle souhaitait donner à son enfant ce qu’elle souhaitait pour elle-même: être la raison de vivre de quelqu’un. Un couple prêt à payer des milliers de dollars pour avoir un enfant allait le chérir et l’adorer. À défaut d’avoir eu cette chance, Frédérique voulait bien l’offrir à son enfant.
Clic! Il était trop tard pour reculer.
Seule devant l’écran de son ordinateur, Lili regretta que la technologie ne soit pas suffisamment évoluée pour lui permettre de se téléporter dans la cuisine d’Esther. Ce qu’elle venait d’apprendre la sidérait et elle aurait voulu prendre la main d’Esther pour l’assurer de son soutien. Elle ne pouvait que parler sans quitter des yeux le visage de son amie. Un visage où il était bien difficile de déchiffrer les émotions.
— Il t’a annoncé ça tout de suite après que tu lui as dit que t’es enceinte? Pas fort, ragea Lili.
Honteuse, Esther fixait son clavier sans prononcer un mot. Lili se demanda si son amie avait honte d’être trompée par son mari ou si elle avait honte d’être enceinte sans son accord. Sentant Esther fragile pour une rare fois, Lili se fit un devoir de prendre son parti.
— Mon chum va l’engueuler comme du poisson pourri quand il va savoir ça.
Lili espérait seulement que Thomas ne soit pas déjà au courant. Voyant que sa colère n’était pas partagée, Lili se calma. Elle comprit qu’Esther était bien plus triste que fâchée.
— Les enfants sont au courant?
La panique que Lili put lire dans le regard de son interlocutrice faisait mal à voir. Elle savait que les enfants seraient le nerf de la guerre pour Esther.
— T’imagines les conséquences? Savoir que ton père, ton modèle, trompe ta mère. On en a pour des années à payer des psys pour réparer leurs traumatismes, se plaignit Esther.
— Il va sûrement rompre avec elle. Il peut pas cracher sur tout ce que vous avez bâti.
Esther n’en savait trop rien. Jean-François n’avait pas parlé ouvertement de les quitter. La discussion sur le sujet s’était terminée en queue de poisson. Depuis, ils s’évitaient, chacun réfléchissant sur la suite des choses pour leur couple mal en point. Esther était résolue à se battre et même à passer l’éponge. Il le fallait, pour les enfants. Elle était certaine que Jean-François en ferait autant.
Thomas salua une cliente qui repartait avec un gros bouquet de marguerites. Il aimait bien cette fleur, pour sa simplicité. Au moment même où la dame s’en allait, Jean-François passa la porte en sens inverse.
— Dis-moi pas que tu te décides enfin à m’encourager!
C’était la réplique classique de Thomas chaque fois que Jean-François lui rendait visite sur son lieu de travail. Jean-François achetait rarement des fleurs. Il prétendait qu’Esther n’aimait pas en recevoir.
— Oui. J’ai besoin d’un gros bouquet.
— À te voir la face, on dirait que c’est pour un enterrement. T’es quand même pas frustré que je ne sois pas allé au gym cette semaine?
Jean-François garda le silence, sans même sourire, ce qui intrigua Thomas qui se dirigea tout de même vers les grandes portes vitrées derrière lesquelles oiseaux de paradis, lys et gerberas se disputaient la vedette. Il sélectionna quelques fleurs monochromes susceptibles de plaire à Esther, une femme ordonnée et classique, puis revint vers le comptoir où l’attendait Jean-François.
— C’est Esther qui va être contente, se moqua Thomas.
— Non. Ma maîtresse.
Thomas leva les yeux vers son ami, certain que ses oreilles lui jouaient des tours. Malheureusement, le visage de Jean-François lui confirma ses pires craintes.
— Dans quel pétrin tu t’es fourré, mon vieux?
Jean-François raconta sa rencontre avec Julie, l’insistance de cette dernière, la cour assidue dont il avait été l’objet. Il partagea ses problèmes conjugaux sans entrer dans les détails. Il en dit juste assez pour que Thomas comprenne que ça n’allait pas bien à la maison et que cette relation extraconjugale mettait un baume sur son quotidien.
— J’aurais préféré jamais entendre ça, avoua Thomas. T’imagines dans quelle position tu me places face à Lili?
— Fais-toi-z’en pas. Y a rien que tu vas lui dire qu’Esther lui aura pas déjà dit. J’ai juste besoin de ventiler un peu parce que, y a pire… Esther est enceinte d’un autre.
— Voyons donc! Tu vas pas croire ça, toi aussi!
Jean-François sourcilla. Ainsi donc, même Thomas était au courant. Esther lui cachait sa grossesse depuis longtemps. C’était une preuve supplémentaire de sa culpabilité. Cet enfant-là n’était pas le sien.
Lorsque Thomas lui demanda ce qu’il avait l’intention de faire pour régler le problème, Jean-François surprit son ami:
— J’vais prendre l’odieux de la séparation sur moi. En partant à cause de ma maîtresse, j’évite à Esther d’avouer qu’elle a été infidèle.
Thomas ne pouvait pas accepter que son ami fasse une bêtise aussi navrante.
— On va prendre une bière, dit-il simplement.
— La boutique?
Thomas se dirigea vers l’entrée. Il retourna la pancarte annonçant que le commerce était ouvert.
— Et Lili? objecta encore Jean-François.
— Elle doit déjà dormir. C’est une vraie pantoufle ces jours-ci.
Thomas ferma la caisse, ramassa ses clés et songea un instant à téléphoner à la maison pour prévenir Lili qu’il rentrerait tard, mais à quoi bon la réveiller?
Les deux hommes passèrent quelques heures à trinquer au houblon. La bière coulait à flots et les confidences de Jean-François devenaient de plus en plus personnelles. Thomas réalisa que la situation n’était ni noire, ni blanche. Son couple d’amis vivait une crise comme tant d’autres couples. À travers le monologue de Jean-François, il captait beaucoup d’espoir. Jean-François parlait d’Esther avec une grande tendresse, mais est-ce que la tendresse est suffisante pour garder un couple uni?
En rentrant au loft, Thomas eut un peu de difficulté à insérer sa clé dans la serrure. Ça le fit sourire. Il n’avait plus l’habitude de l’ivresse. Il pénétra à l’intérieur sur la pointe des pieds dans l’espoir de ne pas réveiller Lili.
Lorsqu’il distingua sur le plancher devant lui des orteils parfaitement peints en rose, Thomas comprit que Lili ne dormait pas. Il remonta du regard le corps de sa blonde, des ongles de pieds jusqu’au visage. Dieu qu’elle était belle et qu’il avait envie d’elle.
L’impression festive et printanière laissée par le vernis fit place au visage impatient de Lili. Elle l’avait attendu toute la soirée, voulait passer du temps avec lui et lui reprochait que son désir ne soit pas partagé.
— C’est parce qu’être ensemble en ce moment, c’est te regarder dormir mon amour, bafouilla Thomas.
— Je nous fabrique un bébé, normal que je sois un peu fatiguée.
— Justement, je pensais que tu en profiterais pour dormir un peu.
— J’avais pas de tes nouvelles, j’étais morte de peur. J’me voyais déjà monoparentale!
Thomas fit un effort surhumain pour chasser la brume d’alcool qui lui envahissait le cerveau. Lili n’était pas du genre paranoïaque, elle ne lui demandait jamais de rendre des comptes sur son horaire ou de se rapporter. Pendant un bref instant, il fut tenté d’éclater de rire devant la blague de sa blonde, mais les larmes qui affluaient au coin de ses yeux l’empêchèrent de commettre cette bourde monumentale. Elle était sérieuse.
— T’étais pas avec une autre, hein?
Thomas comprit instantanément qu’Esther s’était confiée à sa douce. Contaminée par la peine de sa meilleure amie, Lili craignait de subir le même sort. Leurs amis avaient toujours été un modèle pour eux. Savoir qu’un couple aussi solide risquait la descente aux enfers déstabilisait Lili.
Thomas réfléchit à toute vitesse pour trouver les bons mots à dire en pareille circonstance. Il voulait s’excuser et rassurer sa blonde. Il cligna des yeux une fraction de seconde. Lorsqu’il les rouvrit, le soleil pointait à travers les rideaux du salon, Lili avait disparu. Merde, il s’était endormi.
Les chiffres alignés sur le réveille-matin en forme de grenouille témoignaient qu’elle devrait regagner son lit. Esther sut qu’elle en serait incapable. Elle opta donc pour caresser encore un peu les blonds cheveux de son grand garçon. Esther s’émerveillait de la douceur de la tignasse de l’enfant et prenait plaisir à faire glisser des mèches entre ses doigts, inlassablement. Ça l’apaisait.
Antoine l’avait alertée avec ses cris. Il faisait rarement des cauchemars, mais Esther refusait qu’il vienne les rejoindre dans le lit conjugal. Elle préférait s’asseoir inconfortablement sur le plancher à côté du lit de son fils pour qu’il se rendorme. Cette nuit, c’était presque une bénédiction de le veiller plutôt que d’être allongée à fixer le plafond de sa chambre, seule.
Jean-François avait découché. Si elle espérait qu’il ait loué une chambre dans un motel miteux, elle se doutait bien qu’il avait gagné le lit de sa maîtresse. À quoi bon s’en priver maintenant qu’elle était au courant? Elle essayait de chasser de son esprit les images de leurs deux corps s’entremêlant. Sans succès.
Alors que le garçonnet regagnait doucement les bras de Morphée, Esther poursuivit ses cauchemars éveillés. Elle retournait la situation dans tous les sens pour trouver des solutions. Son couple s’enlisait dans un terrible bourbier. Toutes les issues envisageables était douloureuses et comportaient leur lot de déchirements publics et de honte.
— On va toujours être une famille, hein, maman?
Surprise qu’il ne dorme pas, Esther regarda son fils. Ce petit bonhomme de six ans l’impressionnait par sa clairvoyance. Antoine absorbait les émotions de ses parents comme une éponge. Esther avait beau jouer de finesse pour lui épargner des souffrances ou lui cacher des informations, on aurait dit qu’il pouvait lire dans son cerveau. Contrairement à sa petite sœur qui incarnait l’insouciance, Antoine s’inquiétait de tout et de rien.
— On va toujours être une famille, murmura-t-elle. Dors, maintenant.
Antoine ferma les yeux et se laissa bercer par le doux mouvement des doigts de sa mère sur son cuir chevelu. Lorsqu’elle fut certaine qu’il dormait profondément, Esther quitta silencieusement la pièce et s’enferma dans la salle de bain pour laisser libre cours à son chagrin. Elle fit un détour pour prendre deux pilules bleues dans le fond de son sac. Elle avala ses nouveaux antidépresseurs avec une gorgée d’eau bue à même le robinet. Heureusement que sa nouvelle médication semblait lui convenir. Elle avait suffisamment de problèmes à gérer et se voyait mal faire face à des effets indésirables. Ses larmes silencieuses bien qu’abondantes cessèrent instantanément lorsqu’elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir.
Jean-François avançait à pas de loup. Les quelques heures de sommeil qu’il s’était offertes sur le siège arrière de sa voiture le laissaient courbaturé, fripé et maussade. Chacun de ses pas résonnait dans sa tête comme un coup de gong. Il voulait prendre une douche, avaler des comprimés pour réduire son mal de tête et filer au travail. Il se dirigea vers la salle de bain dans l’espoir d’éviter sa femme et ses enfants avant d’être présentable.
Il tomba nez à nez avec Esther.
— J’ai dormi dans la voiture, se justifia-t-il.
— Je veux pas le savoir.
Esther lui céda la place et s’enfuit dans leur chambre. Jean-François commença par chercher de quoi réduire son mal de bloc dans la pharmacie. Il se doucha, se brossa les dents et enroula une serviette autour de ses hanches avant de sortir de la pièce embuée.
Esther s’était habillée et fixait nerveusement la porte de la chambre. Lorsque Jean-François fit irruption dans la pièce, le torse nu, elle se sentit obligée de détourner le regard. Il fila vers la penderie pour trouver de quoi se vêtir. Esther ne put s’empêcher de le regarder du coin de l’œil. La serviette se retrouva sur le plancher, exposant la nudité de Jean-François. Esther n’en ressentit aucun émoi et s’en attrista intérieurement.
— Ça me dérange pas que tu découches, mais rentre plus tôt pour pas que les enfants se doutent de quelque chose.
Jean-François mit un certain temps afin de bien choisir ses mots:
— J’ai pas envie de jouer une double vie.
Esther ne savait pas trop comment interpréter ce qu’elle venait d’entendre. Elle se demandait si c’était le chant du cygne pour eux ou l’assurance qu’il quittait sa maîtresse. Il vint s’asseoir à ses côtés, lui prit la main. Esther retrouva espoir.
— Julie m’a offert de m’installer temporairement chez elle.
Esther eut un haut-le-cœur et retira sa main de celle de son mari. Il avait prononcé le prénom avec tellement de douceur que c’en était indécent.
Si Jean-François avait besoin de temps pour réfléchir à leur avenir, soit! Mais il n’était pas question que les enfants en subissent les dommages collatéraux.
— On a pris des chemins différents, toi et moi, continua-t-il. Faut arrêter de se mettre la tête dans le sable.
Esther comprit que malgré tous ses efforts, le bateau prenait l’eau. Elle avait beau ramer, il fallait être deux pour se sauver du naufrage et rejoindre la rive. Elle espérait encore que Jean-François se lasserait de son amourette et reviendrait à de meilleurs sentiments. Elle prit donc la résolution de cacher leur rupture le plus longtemps possible aux yeux des enfants.
— Tu vas partir pour un long voyage d’affaires, décida-t-elle.
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