Bébé boum

Josée Bournival · Chapitre 6 sur 13

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Bébé boum

Chapitre 5

 

 

Frédérique regarda à travers le judas de la porte. Il n’y avait personne à l’entrée. Elle aurait pourtant juré avoir entendu quelqu’un frapper des coups discrets, quelques secondes plus tôt. Elle décida donc d’ouvrir pour en avoir le cœur net.

Sur le pas de la porte, elle découvrit un paquet recouvert de soie vermeille. Un long ruban blanc finement ciselé rehaussait le cadeau. Elle se pencha, ramassa le présent et elle s’apprêtait à rentrer dans l’appartement lorsqu’une voix se fit entendre:

— Ça t’intéresse pas de savoir qui te laisse des cadeaux? Tu crois quand même pas aux fantômes, à ton âge?

Elle reconnut la voix de Simon avant même de le découvrir, caché au bord de la cage d’escalier.

— J’ai souvent des fantômes qui me laissent des offrandes sur le pas de ma porte. C’est en échange des sacrifices humains que je pratique dans ma chambre... le nargua-t-elle.

Les secondes s’égrenèrent sans que ni l’un ni l’autre prononce une parole. Simon s’attendait à ce que Frédérique l’invite à entrer; elle, à ce qu’il lui offre des excuses ou à tout le moins, des explications.

La veille, au bar, Frédérique avait soigneusement évité Simon, laissant le soin à une de ses collègues de le servir. Elle avait multiplié les excuses pour ne pas lui accorder de son temps. Il y avait toujours un autre client à satisfaire, une table à nettoyer ou une commande à prendre. Simon avait quitté le café bredouille sans avoir réussi à parler à Frédérique.

Beau joueur, Simon comprenait qu’elle lui fasse la vie dure. Il n’avait pas donné signe de vie depuis un mois. Même s’il avait de bonnes raisons pour expliquer son comportement, Frédérique n’en savait encore rien. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui tombe dans les bras, mais réalisait que la partie de chasse allait être plus longue et ardue que prévu.

— Je peux entrer? finit-il par demander. Laisse-moi au moins le privilège d’être là pour l’ouverture du cadeau.

— J’peux très bien l’ouvrir ici, dans le couloir.

À bout d’arguments, Simon lui fit signe d’ouvrir le paquet. Sans aucune délicatesse, Frédérique enleva l’emballage, ouvrit la boîte et découvrit un magnifique kimono japonais, en pure soie. Frédérique voulut en connaître la taille et remarqua tout de suite qu’il n’y avait pas d’étiquette.

— Directement d’Asie, coupé sur mesure pour toi, se contenta-t-il d’affirmer.

— Sur mesure à distance, j’ai hâte de voir ça, railla Frédérique.

— Si ma mémoire est bonne, il devrait t’aller comme un gant.

Avec une main, Simon avait défini les contours fictifs et aériens d’un corps féminin. Il venait d’avouer à Frédérique qu’il gardait précieusement en mémoire les détails de son anatomie. La lueur de convoitise qu’elle vit s’allumer au fond de son œil lui confirma qu’il gardait un bon souvenir de la seule nuit qu’ils avaient partagée.

— Tu veux l’enfiler? demanda Simon.

— Bien sûr.

Elle lui claqua la porte au nez et se dirigea vers la table de la cuisine pour déposer le paquet. Du bout des doigts, elle caressa l’étoffe soyeuse. Frédérique déplia le kimono: il était splendide. Elle retira ses vêtements et laissa glisser le cadeau sur sa peau. Un frisson de plaisir la parcourut.

Elle noua l’obi sur le devant de la tunique, se regarda dans le miroir et, satisfaite, passa dans le corridor pour parader devant Simon.

Lorsqu’il la vit sortir de l’appartement, un début d’érection se manifesta. Frédérique, les cheveux attachés négligemment en chignon, vêtue de ce kimono, avait des allures de véritable geisha, la docilité et la servitude en moins.

— Viens ici, dit-il doucement.

Frédérique savait qu’il allait l’embrasser et elle anticipait le bonheur de le repousser. Au lieu de ça, il la surprit en la faisant pivoter sur elle-même. Il glissa ses mains sur ses hanches, détacha l’obi et entreprit de le nouer correctement à l’arrière du kimono. Il la fit pivoter de nouveau pour être face à face avec elle. Pour attacher la large bande de tissu, il devait la prendre dans ses bras et la coller contre lui, ses mains faisant tout le travail d’expert dans le dos de Frédérique.

Pas une seule fois, il ne regarda ce qu’il faisait. Frédérique se demanda où il avait appris à maîtriser cette technique et se dit qu’il avait sûrement déjà fréquenté une Japonaise. Lorsqu’il noua l’obi, elle lui demanda de serrer un peu moins. Le tissu était fin et épousait parfaitement les formes de son corps et elle craignait que Simon remarque le début de rondeur de son ventre. Pas question de lui annoncer sa grossesse pour l’instant.

Le parfum de Simon lui emplit les narines. Cela raviva dans sa mémoire leurs ébats passionnés qui remontaient à plusieurs semaines déjà.

— T’es encore plus belle que dans mon souvenir. T’as quelque chose de nouveau dans l’œil, on dirait.

Maintenant, il allait l’embrasser, elle en était certaine. Elle hésitait entre la gifle ou simplement détourner son visage du sien. Lorsque Simon recula d’un pas pour la détailler des pieds à la tête, un sentiment de déception envahit Frédérique. Un instant, elle craignit qu’il se retourne et quitte les lieux, elle décida donc de le laisser entrer.

Une fois dans la cuisine, Frédérique fit du café et ils s’installèrent pour discuter. Simon lui révéla qu’il avait travaillé en Asie au cours des deux dernières années comme traducteur pour une grande multinationale. Il avait passé le dernier mois là-bas, dans l’espoir de trouver un nouvel emploi, son contrat précédent étant terminé. Il avait multiplié les rencontres et attendait maintenant qu’on le contacte pour la suite des choses. Il avait profité de son séjour à l’étranger pour faire confectionner le kimono.

Un contact asiatique avait réservé des billets d’avion en catastrophe, un mois plus tôt, afin que Simon regagne le Japon rapidement, un grand industriel japonais ayant manifesté l’intérêt de le rencontrer. Comme il ne possédait pas les coordonnées de Frédérique, il s’était envolé pour l’autre bout du monde sans avoir eu la chance de s’expliquer. Ce qu’il regrettait.

De toutes les explications, Frédérique ne retint que la partie concernant le départ éventuel de Simon vers l’Asie. Elle était déçue qu’il songe à repartir à l’étranger, mais paradoxalement, la situation lui convenait. Les histoires simples: très peu pour Frédérique.

Jamais ils ne virent le fond de leur tasse. Le café refroidit sans être bu pendant que deux corps se réchauffaient mutuellement sur le plancher de la cuisine.

 

Assise inconfortablement dans un couloir d’hôpital, Frédérique se frotta les yeux. Elle n’avait pas l’habitude de se lever si tôt et ses paupières refusaient de reconnaître que la journée était bien commencée. À ses côtés, Lili respirait profondément pour contrôler ses haut-le-cœur. Ses nausées matinales ne diminuaient pas malgré la grossesse qui progressait. Voyant les efforts que Lili faisait pour éviter de vomir, Esther lui tapota amicalement la main. Elle reçut un coup de coude de Jeannine.

— Mot de sept lettres, commençant par S: “signe que l’on retrouve sur une portée musicale et que certains considèrent comme étant fait d’or”, lut-elle dans son cahier de mots croisés.

— Silence, grommela péniblement Frédérique.

Jeannine s’offusqua de la réaction de sa fille avant de réaliser qu’elle venait simplement de lui fournir la réponse à sa question.

Alignées le long du corridor de l’hôpital, les quatre femmes attendaient qu’on les appelle pour le test de glucose sanguin. Même si elles en étaient presque toutes au même stade de leur grossesse, leurs ventres proclamaient le contraire. Lili ne pouvait s’empêcher de comparer sa bedaine à celles des autres femmes présentes. Jeannine, avec ses jumeaux, arborait le ventre le plus proéminent. Suivait Esther qui en était à sa troisième grossesse. Quant à Frédérique, impossible de savoir qu’elle était enceinte. On aurait plutôt dit une amie solidaire venant tenir la main aux autres pour les nombreuses prises de sang qui les attendaient dans les prochaines heures.

— C’est long, s’impatienta Lili.

Elles devaient être à jeun pour cet examen et Lili rêvait de se mettre quelque chose dans l’estomac pour calmer ses nausées. L’infirmière en chef les appela l’une à la suite de l’autre pour la première prise de sang. Par la suite, on leur remit un verre de solution sucrée visant à déterminer leur taux de glucose sanguin. On aurait dit une boisson gazeuse à l’orange.

Elles avaient un maximum de quinze minutes pour boire en entier la solution orangée. Frédérique cala le contenu de son verre et s’installa précairement sur sa chaise pour trouver un semblant de sommeil. Les trois autres burent à petites gorgées. Esther consommait rarement autant de sucre et prenait son temps pour ingurgiter le tout, Jeannine appréciait le goût qui s’apparentait à l’Orange Crush, alors que Lili pensait à chaque gorgée qu’elle allait vomir.

— Mercredi prochain, mettez rien à votre agenda, vous êtes invitées à la maison, annonça fièrement Jeannine.

— C’est Gerry qui cuisine, j’espère, blagua Frédérique.

— C’est pas un souper, c’est une soirée de filles, rectifia Jeannine. J’vous en dis pas plus, c’est une surprise.

Jeannine laissa planer le mystère en espérant que les autres insistent pour obtenir des détails. Ce qu’elles ne firent pas.

La matinée avançait, plus qu’un seul échantillon de sang à fournir avant de pouvoir quitter l’hôpital. C’est ce moment que choisit l’infirmière pour faire la conversation avec les futures mamans présentes dans la salle d’attente. Elle s’informait du sexe des bébés à naître, prodiguait un conseil à une jeune maman inexpérimentée, demandait les choix de prénom à certaines ou les difficultés rencontrées par d’autres femmes enceintes. Lorsqu’elle se tourna vers Esther, elle reconnut tout de suite son hygiéniste dentaire et utilisa ce prétexte pour s’asseoir à ses côtés. Elle prenait visiblement son travail à cœur et Esther fit face à une rafale de questions toutes plus inutiles et personnelles les unes que les autres.

— C’est le troisième, confirma Esther à la suite de l’une de ses interrogations.

— Tous du même père? questionna l’infirmière. De nos jours, les couples se font et se défont. C’est pas rare d’avoir des enfants de pères différents quand y a plus de deux enfants dans la famille.

Esther demeura bouche bée. Elle ne souhaitait pas parler de sa vie privée et elle priait pour qu’on l’appelle pour sa prise de sang afin de mettre un terme à l’entretien. En temps normal, elle aurait détourné la conversation avec agilité, mais elle se sentait dans un nuage de brume. Les antidépresseurs, probablement. La sentant dans un état de vulnérabilité, Lili décida d’intervenir:

— Esther, viendrais-tu prendre l’air avec moi? J’ai mal au cœur.

— Faut rester ici, s’opposa l’infirmière. Faire de l’activité va modifier votre taux de glucose.

Elle attaqua de nouveau Esther avec ses questions, si bien que Frédérique prit les choses en main.

— Écoute… Manon, lut-elle sur l’épinglette fixée à l’uniforme de l’infirmière. Mon amie aime pas ça se faire jouer dans les culottes en public. Ça te dérangerait-tu de te trouver une autre victime pour assouvir ton besoin compulsif de poser des questions indiscrètes?

L’infirmière bredouilla des excuses et s’éloigna du quatuor alors que Jeannine et Lili pouffaient de rire. Troublée, Esther se contenta de murmurer un timide merci à Frédérique. Elle n’aimait pas beaucoup le franc-parler de cette dernière, qu’elle trouvait vulgaire à l’occasion, mais elle devait bien admettre que sa fougue et son manque de retenue offraient aussi des avantages. Elle lui devait une fière chandelle pour avoir éloigné d’elle la pseudo-Colombo.

Un jeune infirmier vint prendre la relève. Probablement demandé en renfort par l’infirmière précédente, gênée de revenir auprès du groupe l’ayant chassée. Il appela d’abord Esther pour sa prise de sang.

— Avez-vous vu le pétard? murmura Lili.

— Si j’avais dix ans de moins… roucoula Jeannine.

— Vingt, rectifia Frédérique.

Elles bavaient toutes les trois devant le jeune apollon. Lili échafaudait des fantasmes tous plus osés les uns que les autres où elle tenait la vedette aux côtés du dieu grec. Elle en rougit de plaisir, ce qui n’échappa pas à Frédérique.

— Madame-couple-parfait est infidèle en pensées? hasarda-t-elle.

— Gardez ça pour vous, mais depuis quelques semaines, j’ai vraiment la libido dans le tapis, avoua Lili. Thomas a même de la misère à me suivre.

— C’est les hormones de grossesse, confirma Jeannine. Imagine, enceinte de jumeaux…

— Too much information, l’arrêta Frédérique que la vie sexuelle de sa mère n’intéressait pas.

— Est-ce que ça te fait ça, toi aussi? demanda Lili à Frédérique.

— Pas besoin d’être enceinte pour aimer le sexe, répondit simplement Frédérique, un sourire coquin sur les lèvres.

Esther revint s’asseoir. Lorsqu’elle entendit le mot «sexe», elle s’inquiéta de la tournure que prenait la conversation. Lili l’invita à se prononcer sur le sujet.

— Ça change rien pour moi, révéla-t-elle. Ma libido est au beau fixe.

Ce fut au tour de Jeannine d’être appelée par l’infirmier pour sa prise de sang. Au moment où elle s’assoyait devant lui et s’apprêtait à lui sourire de toutes ses dents, elle se leva, une lueur de panique dans les yeux, et courut jusqu’aux toilettes qui, malheureusement, étaient déjà occupées par une patiente. Elle vomit en plein corridor. Décidément, sa grossesse lui réservait bien des surprises, et pas toujours positives. Elle devrait reprendre son test de glucose sanguin au complet.

 

Lili avançait à pas de loup. Même si le son de la douche couvrait le bruit de ses déplacements, elle ne voulait pas que Thomas se rende compte de sa présence tout de suite. Elle laissa tomber sa robe de chambre au sol et entreprit de rejoindre son chum sous la douche. Thomas se savonnait les cheveux, les yeux fermés. Il sursauta lorsque Lili posa ses mains sur son torse.

— Veux-tu me frotter le dos? demanda-t-elle en laissant courir ses doigts sur la peau de Thomas.

Elle venait de plus en plus souvent le retrouver sous la douche. Plus la grossesse avançait et plus sa libido devenait envahissante. Elle qui avait toujours préféré faire l’amour le soir en ressentait une urgence le matin. Une petite vite sous la douche calmait ses pulsions et lui permettait de passer une bonne journée.

Thomas se réjouissait des nouvelles envies de sa blonde. Elle le surprenait à l’occasion et devenait plus entreprenante, initiant les moments d’intimité. Il constatait que les changements physiques que subissait Lili n’affectaient en rien son estime personnelle ou son désir. Plusieurs de ses amis lui avaient confié que leur femme perdait tout intérêt pour le sexe pendant leurs grossesses. Thomas se trouvait chanceux que ce ne soit pas le cas de Lili.

Quelques jours plus tard, lorsque Thomas rentra du travail, épuisé, une scène surprenante l’attendait. Lili avait déposé un billet doux sur la console dans l’entrée conviant Thomas à des ébats sucrés. Les lumières étaient tamisées, une musique de circonstance inondait le loft. Il se dirigea vers leur lit, convaincu qu’à cette heure, Lili était sous les couvertures. Il se dit que l’allusion sucrée impliquait probablement un peu de miel ou de crème fouettée.

Lili brillait par son absence. Elle n’était pas au salon non plus. Il se demanda un instant si elle planifiait une partie de cache-cache.

— Lili? appela-t-il.

— Par ici.

La voix venait de la salle de bain. Thomas s’y dirigea, s’attendant à trouver sa blonde dans un bain moussant, au lieu de quoi, il trouva Lili immergée dans une baignoire de Jell-O. S’ébattre dans ce dessert gélatineux n’avait rien d’attrayant pour Thomas. Il trouvait même la chose un peu ridicule, mais Lili ne lui laissa pas le temps de s’opposer à son fantasme et le fit basculer dans la baignoire avec elle dès qu’il s’assit sur le rebord du bain afin de l’embrasser.

Le lieu était inconfortable, le Jell-O froid et l’expérience ratée du point de vue de Thomas. En plus, Lili lui confia la tâche de tout nettoyer lorsqu’elle se dirigea, repue, vers leur chambre après une bonne douche chaude.

Thomas mit près d’une heure à rendre une apparence normale à la salle de bain. Ça lui donna suffisamment de temps pour se remettre de ses émotions. Le comportement de Lili commençait à le troubler. Elle ne cessait de lui réclamer plus de vigueur lors de leurs rapports intimes. Elle qui avait toujours préféré la douceur à l’ardeur, se métamorphosait et Thomas n’était pas certain que ça lui convienne finalement.

La grossesse, de plus en plus apparente, le mettait mal à l’aise et il s’expliquait mal que sa blonde se transforme en chatte en chaleur alors qu’elle portait leur enfant. Il n’en avait pas touché mot à Lili, mais sa libido personnelle déclinait à vue d’œil. Ça n’avait rien à voir avec le physique de sa blonde qu’il trouvait resplendissante, mais plutôt à la présence d’un être pur entre eux. Pour la fin de la grossesse, il se serait bien contenté d’une position sage et traditionnelle dans un lit douillet.

Le comble de son traumatisme survint en visite chez ses beaux-parents, lorsque Lili l’appela de la salle de bain, prétextant être incapable d’enlever un cil gênant dans un de ses yeux. Thomas arriva à la rescousse et se fit prendre d’assaut par sa lionne de blonde.

— Lili, t’es complètement folle, s’opposa mollement Thomas.

— Perds pas de temps à jaser. Si on fait ça vite, ils se rendront compte de rien.

Elle s’apprêtait à descendre sa braguette lorsque Thomas lui saisit les poignets.

— J’suis pas à l’aise.

— T’as pas envie de moi? J’commence à prendre du poids pis tu me trouves moins désirable? s’inquiéta-t-elle.

— T’es la plus sexy des femmes enceintes, Lili.

— C’est comme si tu me disais que je suis la moins pire dans la catégorie “grosses toutounes”.

— Je te trouve sexy. Est-ce que cette formulation-là est meilleure?

— Pourquoi t’as pas le goût, d’abord?

Thomas eut beau se défendre que l’endroit et les circonstances n’étaient pas stimulantes, Lili continua de croire que le problème venait d’elle.

— Y a ta mère aussi, continua-t-il. Tu trouves pas ça bizarre qu’elle ait perdu autant de poids?

— Ça paraît pire parce que moi, j’engraisse à côté d’elle, ironisa Lili.

— Elle dit qu’elle a changé ses habitudes de vie à cause de son arythmie cardiaque, mais je trouve ça louche.

— Ce qui est louche, c’est un gars qui refuse de baiser sa blonde.

Thomas avait toujours détesté ce terme. «Se faire baiser» avait une connotation négative pour lui. Ça sonnait comme une mauvaise décision d’affaires ou un geste déloyal envers un ami, pas comme une séance de jambes en l’air avec la femme qu’on aime.

Il parvint difficilement à faire entendre raison à Lili, mais réussit à différer leurs câlins jusqu’au retour à la maison. Il faudrait vraiment qu’il avoue à Lili que sa libido connaissait des ratés.

 

Jeannine fit signe à ses invitées de se diriger vers le salon. Les trois se figèrent de surprise un instant en découvrant une inconnue, sagement attablée devant un paquet de cartes. La mise en scène était parfaite: la vieille femme se balançait doucement de gauche à droite en chantant une mélopée recto tono et en gardant les yeux fermés. On aurait dit une mauvaise actrice de série B voulant faire croire à une transe divine. L’amoncellement de colliers de pacotille qui ornaient son cou tenait du pire cliché qu’on puisse imaginer dans le domaine de la divination.

— J’vous présente Gabie, une voyante, murmura Jeannine pour ne pas troubler la méditation de la pseudo-Gitane. Elle va toutes nous tirer aux cartes.

— Elle a loué son costume chez Party Expert, vous pensez? se moqua Frédérique.

Jeannine ignora le commentaire et leur fit signe de revenir sur leurs pas, en silence, vers la cuisine. Elle était fière de son idée. Fervente d’astrologie et d’art divinatoire, Jeannine connaissait Gabie depuis plusieurs années. Elle la consultait sur une base annuelle pour savoir ce que lui réservait l’avenir. Au moins soixante pour cent de ses prédictions s’étaient réalisées avec les années. Si on acceptait de faire graduer des enseignants de français avec cette note de passage, Jeannine jugeait qu’elle était aussi acceptable pour la cartomancienne.

— Qui veut y aller la première?

Les trois filles se consultèrent du regard. Esther, pragmatique et terre-à-terre, n’accordait aucune crédibilité à ce genre d’exercice, mais annonça qu’elle y allait la première pour faire plaisir à Jeannine. Alors qu’elle se faisait prédire un garçon, une rencontre qui allait lui ouvrir les yeux sur sa situation et un grand ménage dans sa vie d’ici un an, Esther traduisait en simultané qu’elle avait cinquante pour cent de chances d’accoucher d’un bébé de sexe masculin, qu’elle devait justement appeler son optométriste et que son frigo était vraiment sale. Le grand ménage, elle s’en chargerait elle-même dans les jours à venir.

Frédérique fut la deuxième convoquée au salon. Sceptique, elle avait bien l’intention de donner du fil à retordre à la cartomancienne.

— J’vous le dis tout de suite, vous avez intérêt à être ferrée pour me faire croire à vos niaiseries.

Gabie se contenta de lui indiquer le paquet de cartes et lui demanda calmement de le couper en quatre.

— Vous cherchez des parents pour le bébé. Pas besoin. Le destin a déjà prévu un couple pour en prendre soin.

— Vous direz au destin de me téléphoner, ironisa Frédérique. Il me manque des infos à leur sujet.

— Le grand amour rôde autour de vous, poursuivit Gabie, imperturbable.

Cette fois, Frédérique retint ses sarcasmes. Le grand amour, elle y rêvait secrètement. Bien qu’elle fût convain-cue que Gabie tenait des informations privilégiées la concernant – à cause de sa relation avec Jeannine – elle avait soudainement envie de croire aux prédictions qu’on lui faisait.

— C’est une femme.

— Pardon?

— Le grand amour, c’est une femme.

Frédérique patienta un moment, croyant que la diseuse de bonne aventure allait relire ses cartes et constater son erreur. Voyant qu’elle demeurait sur ses positions, Frédérique éclata de rire. Elle riait encore lorsqu’elle réapparut dans la cuisine. Incapable d’expliquer les raisons de son hilarité, elle prit Jeannine par les épaules et la chassa à son tour vers le salon pour se retrouver seule avec ses amies.

— Elle m’a dit que j’allais virer lesbienne!

— Moi, que je devais faire le ménage de mon frigo, ajouta Esther. Ça m’insulte un peu, d’ailleurs…

— Quand tu te feras traiter de gouine, on s’en reparlera, lui lança Frédérique.

Esther se contenta de rouler des yeux plutôt que de se défendre. Ne rencontrant pas d’opposition, Frédérique revint à la charge:

— D’ailleurs, avant que t’aies envie de changer d’équipe, faudrait te trouver un p’tit jeune pour te redonner le goût.

— J’laisse ça dans ta cour, t’as plus d’expérience que moi dans ce domaine-là, rétorqua Esther d’une voix neutre.

— Parlant de p’tit jeune sexy, les coupa Lili avant que la discussion ne dégénère, c’est l’heure du rapport concernant le beau Simon.

— Y a rien à dire, conclut prématurément Frédérique.

Prise au piège, elle cherchait comment s’en sortir sans trop en révéler. Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle ressentait pour Simon, ni même si un semblant d’histoire pouvait exister entre eux.

— On s’est revus.

Lili s’excita de ce simple détail et la pressa d’en dire davantage.

— J’vais tout vous raconter si Esther accepte de sortir avec un de mes amis pour un soir, crâna Frédérique.

La guerre était déclarée. Frédérique prenait plaisir à mettre Esther mal à l’aise. Son image de femme idéale et de mère irréprochable agaçait grandement la fougueuse et imparfaite Frédérique. Elle avait envie d’aider le vernis à craquer pour voir ce qui se cachait en dessous. Elle découvrit rapidement qu’en dessous se cachait une fière guerrière.

— Les adolescents qui veulent jouer avec toi seront pas intéressés à passer une soirée en ma compagnie. Ça prend un minimum de neurones pour connecter avec moi.

— J’ai quelqu’un en tête qui devrait te convenir, répliqua Frédérique sans relever la pique d’Esther à son endroit.

— Pis mes enfants? questionna Esther. Tu voudrais quand même pas que je les impose à mon prétendant? utilisa Esther comme argument pour se sauver de l’étau qui se refermait sur elle.

— J’vais les garder, proposa Lili. Comme ça, tu vas avoir l’esprit en paix.

Décidément, tout le monde s’était donné le mot pour l’embêter aujourd’hui. Esther se leva et s’approcha de Frédérique en lui souriant.

— Marché conclu. Maintenant, déballe ton sac!

Lili n’en revenait pas de l’audace d’Esther. Elle avait sûrement un boulon de dévissé pour avoir accepté un blind date. Sûrement le premier de sa vie. Décidément, la santé mentale de son amie devenait préoccupante.

Frédérique se fit un plaisir de s’attarder sur tous les détails scabreux de sa nuit avec Simon. Les filles obtenaient tellement de précisions qu’elles pouvaient visualiser la scène. Mal à l’aise, Esther n’écoutait que d’une oreille, les prouesses de Frédérique ne l’émouvant pas. Lili, par contre, prenait plaisir au récit. Elle avait déjà hâte de rentrer à la maison pour retrouver Thomas et mettre en pratique les idées de son amie dégourdie.

Frédérique les abreuvait de ses acrobaties en espérant qu’aucune ne serait assez clairvoyante pour comprendre le trouble que Simon semait en elle. Et si c’était lui le grand amour qui se cachait dans les cartes de Gabie?

— Coudonc, c’est long, se plaignit Lili qui avait hâte de savoir ce que le destin lui réservait.

— Jeannine participe très activement à ses séances avec Gabie, railla Frédérique. Va falloir prendre ton mal en patience. Elle a toujours mille et une questions…

Jeannine ne se contentait pas d’écouter. Lorsqu’elle était face à face avec Gabie, elle parlait autant que la spécialiste des cartes. Elle s’étonnait toujours du détail des prédictions de sa diseuse de bonne aventure. Elle ne se rendait pas compte qu’elle lui fournissait la matière première.

— Une grossesse, à mon âge, ça comporte des risques. Vois-tu quelque chose là-dessus dans tes cartes?

— Je vois des difficultés…

— Ça a un lien avec mon taux de sucre? la coupa Jeannine.

— Effectivement…

— Je le savais. J’attends mes résultats de tests, mais je pense que je fais un peu de diabète de grossesse. J’en avais fait aussi à Frédérique.

À la sortie de sa séance, Jeannine ne manqua pas de vanter la clairvoyance de Gabie qui avait réussi à lire, dans un valet de pique et un huit de trèfle, que son glucose sanguin était inadéquat.

Ne restait plus que Lili. Elle se rendit auprès de la cartomancienne avec appréhension. Elle redoutait qu’on lui annonce un malheur. Non pas qu’elle accordât une grande crédibilité aux affirmations d’une voyante, mais ses fluctuations hormonales la rendaient vulnérable. Gabie le sentit aux vibrations que dégageait sa dernière cliente. Même si elle pressentait un malheur pour cette jeune femme, ou à tout le moins un grand chagrin, elle décida de le lui cacher. D’entrée de jeu, elle s’appliqua donc à la rassurer: sa grossesse allait bien et se terminerait d’aussi belle façon. Pas de drames en vue pour Lili! De son propre point de vue, pourtant, Lili était constamment submergée par les petits drames qui jalonnaient sa grossesse. Frédérique et Esther avaient raison: cette voyante ne valait pas deux sous.

— Avez-vous une question en terminant?

— Mon chum et moi, on s’entend pas sur le prénom à donner au bébé.

Gabie se leva, contourna la table qui la séparait de Lili et posa ses paumes au-dessus de la bedaine de la future maman. Elle sourit puis revint s’asseoir à sa place.

— Vous avez un choix qui commence par un C?

— Céleste, Chrysalide ou Camille.

Gabie fronça les sourcils avant de donner son verdict final.

— Je pense que vous trouverez autre chose à la naissance du bébé.

«Tu parles d’une réponse niaiseuse et inutile», pensa Lili. Décidément, il fallait qu’elle prévienne Jeannine de l’arnaque dont elle était victime depuis des années…

 

Enfermée à double tour dans les toilettes, Esther contemplait son reflet dans le miroir. À part les yeux rendus inexpressifs par la prise d’antidépresseurs, la femme qui la regardait avait beaucoup de charme. Elle repoussa une mèche rebelle derrière son oreille, soupira et sortit pour regagner la salle d’examen. Son patient ne tarderait pas à arriver.

Elle plaçait méticuleusement ses instruments de détartrage lorsqu’elle aperçut, du coin de l’œil, une belle tête brune aux tempes grises passer le cadrage de porte.

— On sort luncher, t’as envie de te joindre à nous?

Esther contempla un instant son patron avant de répondre. Mi-quarantaine, racé, sourire éclatant, plein aux as, gentleman et pourtant toujours célibataire. Trois ans plus tôt, lorsque sa conjointe était décédée du cancer du sein, il avait endossé le célibat comme d’autres endossent des habits noirs pour porter leur deuil.

— Merci, mais j’ai mon lunch, se contenta-t-elle de répondre.

— J’insiste. Ça va te faire du bien.

Il se racla la gorge, mal à l’aise, avant de continuer:

— Les potins vont vite. J’ai appris pour toi et Jean-François.

Esther rougit jusqu’à la racine des cheveux. Elle qui jouait la comédie devant ses collègues pour leur faire croire à sa petite vie rangée sans histoire venait d’être démasquée. Elle était pourtant certaine de n’avoir rien dit. Comment pouvaient-ils être au courant?

— Martine a croisé Jean-François avec une amie à elle, une certaine Julie.

Esther leva la main pour l’arrêter de parler. Sa collègue, la pire commère du bureau, connaissait la maîtresse de Jean-François. Aussi bien dire que tout le monde connaissait en détail les plus récents événements. Elle recommença à placer et déplacer ses instruments qui pourtant étaient parfaitement alignés une minute plus tôt. Le patron ne se laissa pas démonter par son attitude et poursuivit:

— Isole-toi pas, Esther. Laisse-toi aider, supporter, aimer par ceux qui t’entourent. Si t’as besoin, je suis là. On pourrait prendre un café un week-end?

Esther lui sourit timidement. Il avait tellement appuyé sur le mot «aimer» que ses intentions étaient plus que limpides. Lorsqu’il quitta la pièce, Esther se dit qu’elle allait peut-être considérer son invitation, ne serait-ce que pour flatter son ego.

La journée passa avec une lenteur inaccoutumée. Esther sentait les regards chargés de pitié de ses collègues et croyait entendre des murmures dès qu’elle s’éloignait de certains d’entre eux. Elle avait hâte de quitter la clinique. Sortir, ce soir, lui ferait finalement le plus grand bien.

Ponctuelle, Esther arriva au café à l’heure convenue par Frédérique pour le blind date. Elle venait de confier ses enfants aux bons soins de Lili. Jeannine viendrait également passer quelques heures en soirée pour tenir compagnie à Lili. Esther trouvait qu’elle s’incrustait un peu trop, mais puisque Lili ne s’était pas opposée à l’idée…

Elle s’assit au bar, contente d’être arrivée la première. Frédérique eut à peine le temps de venir la saluer que Samuel faisait son entrée.

Frédérique les présenta brièvement et s’éclipsa, un sourire malicieux aux lèvres.

Esther détailla le jeune homme. À ses yeux, il était l’incarnation d’un bum de bonne famille: les cheveux en bataille, un tatouage sortant du col de sa chemise, plusieurs bagues aux doigts, mais une chemise de qualité, sobre, et des chaussures bien cirées. Ça en disait long sur le gamin qui ne devait pas avoir franchi la trentaine encore. «Un garçon encore aux couches», pensa Esther. Elle se réjouit à l’idée de rentrer tôt à la maison dès qu’ils auraient terminé leur café.

— Qu’est-ce que je vous offre? demanda Samuel en guise d’introduction lorsqu’ils se retrouvèrent seuls.

Esther se demanda tout de suite s’il la vouvoyait par politesse ou à cause de leur différence d’âge. Elle opta pour la seconde raison.

Samuel choisit une table isolée, invita Esther à s’asseoir et poussa sa chaise avant de prendre place lui-même à table.

— Frédérique m’a dit que vous être hygiéniste dentaire. Depuis combien de temps?

Ça y est, il allait lui mettre sous le nez leur différence d’âge. C’était probablement même une commande de Frédérique! La vicieuse… Esther choisit de garder son calme. L’heure de la vengeance viendrait…

— Ça fait plus de dix ans. Probablement au moment où toi, tu écoutais Passe-Partout. Oh non, excuse, tu dois pas connaître ça, c’est une émission jeunesse de ma génération, dit-elle, baveuse.

— J’ai l’air plus jeune que je le suis. J’ai trente ans.

Esther rit jaune. Elle détestait qu’on la prenne pour une imbécile et ce jeune homme se payait royalement sa tête. Voyant qu’elle était sceptique, Samuel sortit son portefeuille.

— On règle déjà et on part chacun de son côté? fit Esther en le voyant se saisir de son portefeuille. Bonne idée!

Samuel rit à son tour, mais un rire franc, cristallin, qui freina l’élan d’Esther. Il sortit son permis de conduire et le mit à deux pouces du nez d’Esther. La date de naissance inscrite sur la carte lui donnait raison.

— Ça se falsifie, des cartes, répliqua Esther.

— J’ai pas beaucoup de temps libre pour faire la contrebande de cartes d’identité, dit-il avec humeur.

— Ton emploi de DJ dans une discothèque te prend tout ton temps?

— Frédérique m’avait prévenu que t’étais du genre à sauter rapidement aux conclusions, mais je dois admettre que tu bats des records!

— Tu me tutoies, maintenant?

— Esther… J’ai envie de passer une soirée agréable. Je sors pas assez souvent pour pouvoir me permettre un souper gâché.

— Y a jamais été question de souper, se révolta Esther. On avait dit un café.

Samuel se leva, prit la veste d’Esther, la lui passa gentiment sur les épaules avant de l’inviter à se lever.

— Une femme comme toi, ça mérite plus qu’un café. J’ai réservé une des meilleures tables en ville.

Quelques minutes plus tard, Esther et Samuel étaient installés confortablement dans un grand restaurant et Esther consultait un menu où les prix affichés lui donnèrent le tournis. Elle priait secrètement pour que Samuel soit vieux jeu et paie la note plutôt que de proposer de la partager comme bien des jeunes hommes le faisaient de nos jours.

— Si tu fais pas la contrebande de pièces d’identité, tu dois vendre de la drogue pour te permettre des soupers aussi chers, risqua-t-elle.

— T’es pas loin.

Esther avala sa salive de travers. Se pouvait-il que Frédérique lui ait organisé un souper avec un membre en règle de la mafia?

— Je vends pas de drogue, j’en prescris.

— T’es médecin, toi?

— Désolé, cette fois-ci, j’ai pas apporté mon diplôme. La prochaine fois, sans faute.

Esther allait de surprise en surprise. Elle finit par mettre ses défenses de côté grâce à la persévérance de Samuel qui se révéla le compagnon parfait. Cultivé, la conversation allait bon train. Loin d’être imbu de lui-même, il questionnait Esther qui se surprit à parler un peu d’elle et même de sa grossesse. Esther se dit qu’il devait être un médecin attentionné, intéressé par ses patients.

Il commanda une bouteille de vin en s’attardant au millésime et en proposa à Esther, malgré son état.

— Si j’ai la bénédiction de mon médecin!

— Quelques gorgées, y a pas de problème. Pis une fois n’est pas coutume.

Esther trempa ses lèvres dans son verre et dut se retenir pour ne pas en redemander. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas bu un aussi bon vin. Lorsque le maître d’hôtel les prit pour un couple, Samuel se contenta de sourire à Esther. Il s’attendait à ce qu’elle démente véhément l’information, mais elle décida de jouer le jeu. Ça lui plut.

À la fin du repas, lorsqu’elle mangea la dernière bouchée de sa crème brûlée aux fruits de la passion, Esther dut admettre qu’elle avait passé une excellente soirée.

 

Jean-François avait l’esprit embrumé par les vapeurs de marijuana qui flottaient dans l’appartement. Il n’avait jamais été un grand consommateur de drogue, mais la came circulait librement entre les colocataires. Voulant s’intégrer au groupe, il ne reculait devant rien et aspirait la fumée du joint qu’on lui tendait sans trop se poser de questions. La drogue lui permettait aussi d’apprécier les repas qui n’avaient rien en commun avec le menu santé d’Esther. D’ailleurs, des brûlements d’estomac persistants commençaient à se manifester tous les soirs.

Il se dirigea vers la salle de bain pour prendre un comprimé antiacidité. Lorsqu’il se vit dans le miroir, il ne put s’empêcher de remarquer ses yeux rougis autant par la drogue que par le manque de sommeil qui commençait à le rattraper. Malgré tout, il se sourit à lui-même d’un air niais avant de revenir vers le salon où l’attendait Julie.

Il s’affala sur le divan à ses côtés. La musique était trop forte, l’odeur du parfum de Julie trop présente, la lumière, bien que tamisée, trop vive. Julie s’assit à califourchon sur son homme et, avec sa langue, lui glissa un comprimé d’ecstasy dans la bouche. Il se laissa faire sans dire un mot, excité par ce qui l’attendait ce soir.

Depuis quelques jours, Julie lui confiait ses fantasmes les plus secrets. Parmi ses confidences, elle avait dévoilé son envie d’un trip à trois. Émoustillé, Jean-François avait accepté de se sacrifier afin de réaliser son fantasme. Leur partenaire de jeu devait arriver d’une minute à l’autre.

Jean-François anticipait cet instant avec beaucoup d’excitation. Jamais Esther ne lui aurait proposé quelque chose de la sorte. Il se surprenait à constater que leur vie sexuelle manquait terriblement de piquant et remerciait le ciel d’avoir mis Julie sur sa route pour lui faire connaître toutes ces voluptés.

La sonnette d’entrée se fit entendre. Julie retira sa main de l’entrejambe de Jean-François et recula vers la porte en enlevant son chandail qui atterrit au sol. Jean-François était impatient de découvrir l’autre femme avec laquelle il partagerait Julie. Il imaginait une grande brune à la croupe rebondie ou encore une rousse aux yeux de braise. Il prit une grande rasade d’alcool pour engourdir sa nervosité. Il voulait vraiment performer.

Il entendit des bruits de vêtements qui tombent au sol et la respiration haletante de Julie. Les coquines commençaient le party sans lui. Il se leva et se dirigea vers l’entrée. Il y trouva Julie en train d’embrasser goulûment un gars qu’il n’avait jamais vu à l’appartement. Découvrant Jean-François, Julie repoussa le nouveau venu et lui demanda de se diriger vers sa chambre. Sans plus d’explications, il alla vers la pièce du fond, comme un habitué des lieux. Au passage, il examina Jean-François de la tête aux pieds avec un sourire de satisfaction.

— T’as oublié de me préciser un détail, j’pense, s’énerva Jean-François dès que l’autre eut quitté leur champ de vision.

— Que notre invité serait un gars? demanda ingénument Julie.

Pris de panique, Jean-François ne répondit rien et se contenta de caler son verre de vin. Il n’allait quand même pas coucher avec un autre homme juste pour avoir l’air dans le coup. L’idée de ramasser ses clés et de rentrer à la maison l’effleura un moment. Julie s’approcha, fit glisser ses mains sur ses fesses. La sensation, décuplée par la drogue qui lui coulait dans les veines, était sublime.

— Fais-toi-en pas, Jimmy est… très délicat, lui susurra-t-elle à l’oreille.

Avant qu’il ne proteste, elle l’entraîna à sa suite, vers la chambre à coucher.

Lili entendit le bruit d’une portière qu’on referme. Elle se précipita à la fenêtre pour voir Esther. Il était tard et elle s’étonnait que son amie ne soit pas encore rentrée. Le spectacle auquel elle assista la surprit. Un grand rebelle tenait Esther dans ses bras comme une jeune mariée. Elle appuyait sa tête contre son épaule. Au lieu de la voiture familiale, c’était une voiture luxueuse qui prenait toute la place dans l’entrée.

Lili retourna sur le sofa, bien décidée à faire croire à la maîtresse de maison qu’elle dormait profondément. Lorsque la sonnette d’entrée retentit, Lili dut abandonner son idée, mais prit tout de même un air endormi pour feindre qu’on venait de la réveiller.

Ce masque de faux sommeil fondit instantanément lorsque Lili comprit qu’il y avait un problème. Esther semblait comateuse. On aurait dit une ivrogne saoule raide. Après les présentations d’usage, Samuel fut dirigé vers la chambre des maîtres pour y déposer délicatement son fardeau sur le lit. Il se retira afin que Lili dévêtisse son amie et la glisse sous les couvertures. Dès qu’elle se fut acquittée de sa tâche, elle revint vers la cuisine pour quémander des explications.

— Elle a bu quelques gorgées de vin. Vraiment pas compatible avec ça.

Samuel plongea sa main dans le sac à main d’Esther et en sortit un flacon d’antidépresseurs qu’il tendit à Lili.

— Je cherchais son adresse dans son portefeuille quand je suis tombé dessus, dit-il pour justifier sa connaissance du contenu du sac d’Esther.

— On serait pas mieux de l’amener à l’hôpital? s’inquiéta Lili. C’est peut-être dangereux, elle est enceinte.

— Fais-toi-z’en pas, je suis médecin. Elle va juste dormir comme un bébé. Si je peux me permettre, continua-t-il, tu devrais lui recommander de voir un psy. Je peux te laisser des noms de collègues. Venant de toi, ça devrait passer…

— Merci de l’avoir raccompagnée. Est-ce que je suis mieux de rester ici? Ses enfants…

— Le divan, c’est pas terrible comme lit pour une femme enceinte. Vas-y, je vais rester, moi. Je vais réveiller Esther avant que les enfants se lèvent.

Lili jaugea le nouveau venu. Frédérique était la mieux placée pour la renseigner sur l’homme qui se tenait devant elle. Elle prétexta une envie soudaine pour s’enfermer aux toilettes et téléphoner à Frédérique. Cette dernière répondit après une seule sonnerie. Lili expliqua la délicate situation.

— Les enfants sont ici et Esther est, disons… vulnérable. Est-ce que je peux lui faire confiance?

Frédérique s’esclaffa avant de mitrailler Lili d’arguments en faveur de Samuel.

— Il a l’air parfait à t’écouter parler, mais un homme, c’est un homme.

Frédérique révéla quelques informations concernant Samuel qui eurent tôt fait de rassurer Lili. Frédérique la surprendrait toujours. Elle quitta la maison, l’esprit en paix.

 

Le lendemain matin, Jean-François stationna sa voiture devant la maison. Comme tous les samedis, il emmenait les enfants en sortie pour la journée. Cette semaine, il avait pris l’initiative d’acheter à déjeuner et de se pointer plus tôt pour un brunch en famille. Le rétroviseur lui retourna l’image d’un homme fatigué, malmené par la vie. Il fallait qu’il espace ses beuveries et ses nuits blanches. Ça n’allait pas de pair avec la vie de famille.

Encore sous l’influence de toutes les substances qu’il avait inhalées ou absorbées la veille, il ne remarqua pas la BMW stationnée dans l’entrée avant d’être à sa hauteur. Impossible qu’Esther ait fait l’acquisition d’un tel véhicule sans lui en parler.

Pris d’un doute angoissant, Jean-François rebroussa chemin en direction de sa voiture, s’y assit et verrouilla les portes comme s’il était menacé. Il prit son cellulaire et composa le numéro de la résidence familiale. Une voix d’homme répondit.

— Esther, s.v.p., demanda Jean-François.

— Elle dort, est-ce que je peux lui faire un message?

Jean-François raccrocha. Il hésitait entre fuir à toute vitesse ou rentrer à la maison pour casser la gueule à l’homme qui avait engrossé la mère de ses enfants.

 

Lili faisait les cent pas devant le bar de Frédérique. La serveuse lui versa une tasse d’eau chaude et y plongea un sachet de tisane à la poire avant de lui intimer de s’asseoir pour ne pas contrarier la clientèle.

— Si j’étais de tempérament violent, je l’aurais frappé! explosa Lili.

Frédérique sourit. Elle n’avait jamais vu Lili aussi fâchée. Elle se demanda avec une certaine pointe de fierté si son propre caractère ne commençait pas à déteindre sur son amie.

— Faut vraiment être lâche pour profiter de la situation comme ça, continua Lili qui ne décolérait pas.

Le matin même, le patron du magazine pour lequel Lili travaillait à la pige lui avait offert le poste de chroniqueuse nouvelles technologies à l’étranger. Il lui proposait de couvrir toutes les foires et salons axés sur le multimédia et les nouvelles technologies à travers la planète. Lili en faisait la demande depuis cinq ans.

— Y a jamais voulu que ce soit une femme qui ait le poste, maudit macho! Y a attendu que je sois enceinte pour me le proposer. Il savait bien que je refuserais. C’est pas pour rien qu’il m’a appelée un samedi matin pour me proposer ça. Il voulait pas que je fasse une scène au bureau.

— Il te fait payer ta grossesse. Tu vas prendre un congé de maternité pis ça le fait chier, affirma Frédérique pour rajouter de l’huile sur le feu.

En tombant enceinte, Lili prévoyait un conte de fées de neuf mois. Elle réalisait que la grossesse entraînait de nombreuses répercussions et pas toujours aussi favorables que ce à quoi elle s’était préparée.

— Une femme enceinte, c’est un paquet de troubles pour un boss. Lui, ce qu’il se dit, c’est que tu vas coûter cher à la compagnie avec tes projets de famille, décréta Frédérique.

— J’pensais pouvoir mener les deux de front: carrière et vie personnelle.

Lili réalisa rapidement qu’elle parlait pour elle-même. Frédérique ne l’écoutait plus et elle ne tarda pas à comprendre pourquoi. Simon vint s’asseoir à ses côtés.

— Allô, Lili? dit-il simplement.

— Mon Dieu, bonne mémoire, le félicita Lili, étonnée qu’il se souvienne de son prénom.

— J’oublie jamais le nom d’une jolie femme, ajouta Simon, charmeur. Salut Fred.

Frédérique lui sourit, mais elle n’appréciait pas de passer deuxième. La remarque de Simon concernant la beauté de Lili lui brûlait les tympans. Elle réfréna son élan de jalousie et décida d’adopter une attitude détachée.

— Parle parle, jase jase, j’ai des clients à servir moi. Bénédicte va prendre ta commande, dit-elle à l’intention de Simon.

Lili s’étonna de la réaction de son amie. Pourquoi ne profitait-elle pas de la présence de Simon? Frédérique se dirigea vers les tables du fond et s’intéressa à tous les clients qu’elle négligeait depuis l’arrivée de Lili. Fin renard, Simon comprit qu’il avait un certain ascendant sur Frédérique. Il avait bien l’intention d’en profiter.

L’autre serveuse, une nouvelle recrue en poste depuis quelques jours seulement, vint prendre la commande de Simon et en profita pour le draguer au passage. La démarche était tellement peu subtile que Lili en éprouva de la pitié. Son malaise grandit lorsqu’elle réalisa que Simon, sans encourager la jeune femme dans sa tentative de séduction, ne tentait pas d’y mettre fin. Était-il conscient qu’elle le draguait? La jeune serveuse inexpérimentée gâchait tout avec son numéro d’ingénue.

Du coin de l’œil, Frédérique suivait le déroulement de la scène et son sentiment de jalousie grandissait. Bénédicte était en pâmoison devant Simon. Frédérique brûlait intérieurement de monter sur le comptoir pour embrasser sauvagement celui qui, quelques jours plus tôt, partageait son lit. Elle n’allait quand même pas s’abaisser à quémander l’attention de Simon. Il prenait plaisir à discuter avec Bénédicte. Frédérique en conclut qu’il cherchait à la provoquer et se promit de ne pas tomber dans le piège. Elle allait plutôt lui servir sa propre médecine.

Simon réalisa rapidement le malaise de Lili qui ne savait plus trop quelle attitude adopter devant l’insistance de Bénédicte. Il connaissait suffisamment la gent féminine pour comprendre que Lili se rangeait derrière Frédérique et que Bénédicte était une sangsue dont il fallait se débarrasser rapidement. Il fit d’une pierre deux coups. La manœuvre pouvait être catastrophique, mais si Lili lui emboitait le pas, Bénédicte comprendrait le message.

Le plus naturellement du monde, il passa un bras autour des épaules de Lili et commença à lui caresser le ventre tout en poursuivant sa discussion avec Bénédicte. Mal à l’aise par ce contact intime, Lili en comprit tout de même le but et se laissa faire. En moins de trente secondes, elle se retrouvait en tête à tête avec Simon.

— Merci, Lili chérie, blagua-t-il.

Simon prit la main de Lili et y déposa un baiser en accompagnant le geste d’un clin d’œil. Sa complice avait été parfaite et l’objectif atteint en un temps record. Il pourrait maintenant se consacrer à sa priorité: la conquête de Frédérique.

Lili fut la première à voir Frédérique sortir en vitesse par la porte avant du café. Témoin de la scène à distance, elle avait cru que Simon poussait l’audace jusqu’à draguer sa meilleure amie.

Simon sortit à sa suite, mais ne réussit pas à la rattraper avant qu’elle ne s’engouffre dans un taxi et prenne la fuite.

Le lendemain, Frédérique vit Simon prendre place au bar. Exactement ce qu’elle redoutait. Elle avait tenu Lili à distance en fermant son cellulaire mais ne pouvait pas faire de même en interdisant l’accès des lieux à Simon. Plutôt que de fuir comme la veille, elle décida de jouer un jeu dangereux: faire l’indépendante.

Lorsqu’il mentionna vouloir s’expliquer, Frédérique lui fit comprendre que le moment était mal choisi. Le bar était plein à craquer et le travail ne manquait pas. Simon commanda à manger et entreprit de se remplir l’estomac en attendant la fin de l’heure de pointe.

À quelques tabourets de lui, une armoire à glace enfilait les verres de bière plus rapidement qu’un Asiatique mastique des saucisses dans une compétition de mangeurs de hot-dogs. Lorsqu’il offrit une tournée à tous les clients prenant place au bar, Simon comprit qu’il cherchait à impressionner Frédérique. Il commençait d’ailleurs à se faire insistant, à un point tel que Simon changea de siège pour s’asseoir à ses côtés.

— Trinque avec moi, ma belle, cria le lourdaud à Frédérique.

— Je bois pas sur la job.

— Tu t’habilles pas sexy de même pour qu’on t’offre du jus de tomate! Envoye, prends un verre, insista-t-il.

— Je m’habille sexy pour avoir du tip, pas de la bière.

Le gros soûlon sortit son portefeuille et étala sa fortune sur le comptoir.

— Avec ça, est-ce que j’ai droit à un p’tit extra de la part d’la serveuse? demanda-t-il en sortant la langue de manière vulgaire.

Frédérique compta les billets.

— J’vaux plus que ça, quand même, dit-elle, aguicheuse, avant de se retourner pour servir une cliente.

L’homme en profita pour se hisser un peu et attraper une fesse de Frédérique au passage. Insultée, elle se retourna avec l’intention de partager son indignation, mais Simon ne lui en laissa pas le temps et s’interposa entre eux.

L’armoire à glace eut un rictus et se leva tranquillement. Il dépassait Simon d’une bonne tête et n’en ferait qu’une bouchée. Du revers de la main, il percuta le visage de Simon. La montagne de muscles sans cerveau se moquait de son opposant en affirmant qu’il n’oserait pas frapper une mauviette avec ses poings, que quelques tapettes suffiraient à le mettre hors d’état de nuire. La grande paluche de l’homme atterrit une deuxième fois sur la joue gauche de Simon. Ébranlé, Simon se concentra sur son adversaire pour éviter une autre claque qui pourrait bien l’envoyer au sol.

Dès que la main du monstre amorça un mouvement de recul, Simon utilisa une technique apprise lors de ses cours d’arts martiaux. Avant même qu’il ne comprenne ce qui se passait, le client importun se retrouvait face contre le sol, immobilisé par Simon, sous les applaudissements et les sifflements de la clientèle. Avec l’aide de deux autres clients, Simon sortit l’homme sans ménagement.

Lorsqu’il s’assit au bar, Frédérique s’approcha pour déposer un baiser sur sa joue rougie par les claques.

— Mon héros, murmura-t-elle avant de reprendre son service comme si de rien n’était.

Simon en profita pour terminer son repas. Les clients commençaient à déserter le café. Bientôt, il serait seul avec Frédérique et passerait à l’attaque. Il n’avait pas l’intention de revenir sur les événements de la veille, se disant que son spectacle d’arts martiaux valait plus que tous les mots d’excuse qu’il aurait pu utiliser. Tout ce qu’il souhaitait, c’était s’inviter à l’appartement de Frédérique pour la déshabiller du regard et des mains.

Il étala sur le comptoir tout l’argent que son portefeuille contenait avant d’apostropher Frédérique.

— Avec ça, est-ce que j’ai droit à un p’tit extra de la part d’la serveuse? demanda-t-il en sortant la langue de manière vulgaire, caricaturant le gros ours mal léché qu’il avait mis à la porte du café.

— Ça dépend ce que tu as en tête.

— Toi, moi, ton appartement.

— Le ménage est pas fait, plaida-t-elle de manière dérisoire.

— Je regarderai rien d’autre que toi.

— J’ai plus de condoms.

— Je connais une pharmacie qui en vend, murmura-t-il comme s’il possédait les coordonnées personnelles du pape.

— Ton offre est intéressante, mais j’avais prévu de me vernir les ongles d’orteils ce soir.

— Je peux jouer les pédicures. Tout ce qui concerne ton corps m’intéresse.

— J’attends quelqu’un d’autre, risqua Frédérique comme argument ultime.

Simon recula sur son tabouret afin d’observer Frédérique attentivement. Se pouvait-il qu’elle dise vrai et qu’un autre homme partage son intimité? Simon était déstabilisé. Normalement, il serait déjà dans un taxi en route vers l’appartement de sa proie. Frédérique était plus coriace que les autres.

— Ce quelqu’un-là… c’est ta mère? demanda-t-il, curieux d’en apprendre davantage.

Frédérique se contenta de sourire.

— J’ai un succès fou avec les mamans, lui apprit Simon. Tu veux me présenter la tienne?

S’il y avait une chose dont Frédérique était certaine, c’était qu’elle ne voulait pas que Jeannine s’approche de Simon.

 

Simon ramassa une boîte de comprimés d’acétaminophène sur la tablette de la pharmacie. Frédérique ne pourrait pas se plaindre d’un mal de tête pour éviter de se retrouver au lit avec lui. Il fit un détour par la rangée suivante pour acheter une tablette de chocolat: outil idéal pour combattre un manque d’énergie hypothétique. Après avoir trouvé l’huile d’amande douce pour un massage sensuel, il fila vers le présentoir des condoms. De peine et de misère, il avait convaincu Frédérique de l’inviter à l’appartement. Il mettrait tout en œuvre pour ne pas lui faire regretter son choix.

Il se dirigeait vers la caisse pour payer ses emplettes lorsqu’il entendit son prénom. Une femme, dans la quarantaine avancée, s’approchait de lui, tout sourire.

— Je savais que je t’avais reconnu, déclara Jeannine. J’suis la maman de Frédérique.

Simon lui sourit en imaginant la tête de Frédérique lorsqu’il lui raconterait cette rencontre fortuite. Polisson, il attendrait qu’ils soient nus pour lui faire cet aveu. Il en jouissait à l’avance.

— T’es assurément pas comme les autres, poursuivit Jeannine. S’amouracher de Frédérique dans les circonstances, ça démontre une belle grandeur d’âme.

— Une relation à distance me fait pas peur. C’est pas la première fois que je suis en stand by entre l’Amérique et l’Asie.

L’incompréhension qu’il lut sur le visage de Jeannine l’invita à préciser sa pensée.

— Quand vous dites “dans les circonstances”, vous faites référence au fait que je risque de repartir travailler en Asie?

— Pantoute, je parle de la grossesse de Frédérique.

Simon en laissa tomber ses condoms.

 

Assise au premier rang de l’église, Lili tenait le bras de son père. Le pauvre homme sanglotait sans retenue. À quelques pas de lui, un magnifique cercueil en érable contenait le corps de son épouse.

Une semaine plus tôt, les parents de Lili lui avaient annoncé la terrible nouvelle: un cancer généralisé rongeait Gisèle. Ses jours étaient comptés. D’abord sous le choc de la nouvelle, Lili avait rapidement réalisé que ses parents étaient au fait de l’état de santé de sa mère depuis plusieurs mois. Ils avaient maquillé la terrible maladie en arythmie cardiaque pour en retarder l’annonce.

— T’es enceinte, c’était pas le temps de t’énerver avec nos problèmes, avait expliqué sa mère.

Lili repensa à la réaction de ses parents lorsqu’ils avaient annoncé sa grossesse. Sa mère ne pleurait pas de joie, mais plutôt parce qu’elle se savait condamnée et ignorait si elle pourrait assister à la naissance de son premier petit-enfant. Les commentaires de Thomas concernant le poids de sa mère lui revinrent également en mémoire comme autant de poignards. Comment avait-elle pu ne rien voir?

Depuis le début de sa grossesse, elle portait beaucoup d’attention à son nombril, au propre comme au figuré. Si la vie se construisait à l’intérieur d’elle, à l’extérieur, l’univers s’écroulait.

Lili caressa son ventre. Comme elle aurait voulu que la maladie laisse un répit à sa mère et attende au moins qu’elle ait accouché! Comment allait-elle faire pour élever cet enfant sans l’œil avisé et les conseils de sa maman? Y a-t-il pire moment pour devenir orpheline que lorsqu’on s’apprête à devenir mère soi-même? Quelle injustice…

Une odeur de roses lui emplit les narines. L’odeur préférée de sa mère. Jamais Lili ne pourrait sentir ce parfum sans repenser aux funérailles de sa mère. Thomas avait personnellement assemblé tous les bouquets décorant le corbillard, le cercueil et le chœur de l’église. Il n’avait pas lésiné sur la quantité ou la qualité du travail. S’il avait pu baigner le corps de sa belle-mère dans un océan de pétales de rose, il l’aurait fait. Un fidèle de passage aurait pu croire qu’on célébrait un mariage et non pas le départ d’un être cher tellement les fleurs égayaient l’endroit.

Lili jeta un coup d’œil à Thomas, à ses côtés. Une envie charnelle se fraya un chemin dans ses pensées. Lili lutta de toutes ses forces pour la faire taire. Elle avait honte d’éprouver du désir pour son homme en un tel lieu et dans des circonstances aussi tristes. Lorsque la mort rôde, la vie cherche parfois à s’exprimer, encore plus fort.

Ses pensées divaguèrent vers son patron. Elle avait finalement décliné son offre, incapable de se résoudre à reprendre le travail tout de suite après la naissance de son enfant. Pigiste, elle n’avait aucune sécurité d’emploi et ne savait même pas si son patron la reprendrait après son congé de maternité. Il faudrait bien la remplacer pendant son absence. Risquait-elle de perdre ses contrats?

Décidément, sa grossesse ne se passait pas comme prévu. On aurait dit qu’une malédiction s’abattait sur sa vie depuis qu’un bébé grandissait dans son ventre. Une fraction de seconde, elle souhaita ne plus être enceinte, revenir en arrière et retrouver la sécurité de sa vie d’avant, là où le travail venait à elle, où ses hormones étaient sous contrôle et où sa mère était bien vivante. À l’évocation de Gisèle, Lili ne put réprimer un sanglot.

La main d’Esther, assise derrière elle, se posa en douceur sur son épaule. Lili se retourna et tenta de lui offrir un faible sourire qui ressemblait plutôt à une grimace de douleur. Frédérique, qui prenait également place sur le deuxième banc, posa sa main par-dessus celle d’Esther en signe de soutien. Jeannine fit de même.

Après le service funéraire, Lili et son père reçurent la famille et les amis pour un goûter. Jeannine se bourrait la face dans le buffet froid tandis qu’Esther et Frédérique discutaient:

— Comment tu l’as trouvé? s’enquit Frédérique au sujet de Samuel.

— Pas si pire, répondit laconiquement Esther.

— Arrête donc de faire la fraîche pis avoue qu’il est bandant!

— J’ai passé une belle soirée, se contenta de répondre Esther.

— S’il était pas gay, je lui sauterais dessus, confia Frédérique.

— Quoi?

Esther tombait des nues. Que Samuel soit gay ne la choquait pas, mais elle aurait apprécié en être informée. Elle, qui croyait que le jeune médecin la courtisait, réalisait à présent qu’il était simplement courtois et poli. Peut-être même que Frédérique les avaient présentés en spécifiant à Samuel qu’elle était un sujet d’étude intéressant? Peu importe, on s’était joué d’elle et elle n’appréciait pas. Esther reconnaissait que le moment était mal choisi pour faire une scène, mais elle ne put s’empêcher de jeter un regard noir à Frédérique qui, devant l’imminence de l’orage, expliqua son choix.

— J’connais aucun gars qui t’arrive à la cheville et qui pourrait t’intéresser. Ceux qui ont un minimum de classe, je les garde pour moi. Pis t’es encore amoureuse de ton mari, ça paraît. Pensais-tu vraiment que j’allais te jeter aux lions avec un imbécile qui veut juste te baiser?

Esther se demanda alors pourquoi Frédérique ne s’aimait pas suffisamment pour s’offrir la même considération et sortir de sa vie les parasites qui se relayaient dans son lit. Elle se calma. Frédérique avait vu juste. Jean-François occupait encore ses pensées et l’idée de trouver quelqu’un pour le remplacer était prématurée. N’empêche, elle dut refouler un léger sentiment de déception.

Lili s’approcha de ses amies, un gros plat de soupe à la main.

— Qu’est-ce que c’est? voulu savoir Frédérique.

— Ta mère nous a fait de la soupe réconfortante. C’est vraiment délicat de sa part.

— Elle essaye de t’acheter, ricana Frédérique. Elle a toujours fait ça avec mes amies. Jeannine peut pas s’empêcher de se mettre le nez dans mes affaires. Elle supporte pas qu’une partie de ma vie lui appartienne pas. Y a des jours…

— T’as une mère au moins, toi, la coupa Lili. Tu devrais en profiter au lieu de chialer.

Frédérique réalisa sa bévue. Elle cherchait comment s’excuser lorsque Jeannine lui vint en aide en faisant diversion.

— Avez-vous goûté aux sandwichs aux œufs? Délicieux, décréta Jeannine.

— Pas faim, s’excusa Esther.

Frédérique eut envie de répondre que juste l’odeur lui donnait mal au cœur, mais elle se retint de peur que son commentaire ne soit perçu comme une attaque à l’endroit de Jeannine.

— Bon, changez-moi les idées, les supplia Lili. J’ai besoin de penser à quelque chose de positif.

Les trois filles se fixèrent mutuellement un moment, ne sachant trop quel sujet amener sur la table. Esther tenta de dérider Lili.

— Ma date était gay. J’ai rien vu!

— Je le savais, affirma Lili. Penses-tu vraiment que je l’aurais laissé dormir chez toi sinon?

— Vous avez dormi ensemble? Tu nous avais caché ça, rigola Frédérique.

— Y a dormi sur le divan. Et puis à part ça, c’est pas d’intérêt public, objecta Esther. Parlons plutôt de Frédérique… Comment va le beau Simon?

— C’est pas d’intérêt public, l’imita-t-elle.

— Si ça peut vous faire plaisir, je peux vous donner de ses nouvelles, je l’ai croisé à la pharmacie, se vanta Jeannine.

— Tu lui as parlé?

— Bien sûr! J’suis pas une sauvage!

— De quoi vous avez parlé?

— De tout, de rien, de son travail, de ta grossesse…

Frédérique comprit alors la raison du silence de Simon. Il savait qu’elle était enceinte. Elle quitta les lieux avant de sauter à la gorge de sa mère.

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