Bébé boum
Chapitre 6
Lili pigea un nouveau mouchoir dans la boîte. Le divan ressemblait à un ciel nuageux, garni de dizaines de boules froissées, jetées négligemment autour d’elle. Les yeux humides, le nez rougi, Lili ne tentait pas de retenir son chagrin et s’efforçait plutôt d’y laisser libre cours, de l’exorciser. Le téléviseur allumé crachait son contenu en sourdine. Bruits rassurants qui comblaient un silence lourd d’émotions.
Thomas observa Lili un instant avant de venir la rejoindre. Il ne se passait pas une seule journée sans qu’il la voie pleurer. Il se fraya un chemin à travers les mouchoirs usagés et passa un bras autour de ses épaules pour l’encourager. Le décès de sa mère remontait à quelques semaines. Thomas comprenait qu’elle ait besoin de vivre son deuil et de laisser couler ses larmes.
— Je suis là, se contenta-t-il de lui murmurer.
Lili sourit à travers ses larmes. Elle pouvait toujours compter sur Thomas. Son roc de Gibraltar ne la laissait jamais tomber et ne ridiculisait jamais la source de ses émotions.
— Il est tellement cute, articula-t-elle entre deux sanglots en pointant l’écran du menton.
Thomas mit un certain temps à comprendre le sens de cette phrase. À la télé, il y avait un film mettant en vedette un petit pingouin abandonné par sa famille. Lili pleurait de compassion envers le petit animal et non pas à cause de la perte de sa mère. À moins que l’un serve inconsciemment d’exutoire à l’autre…
En y repensant bien, Thomas constatait que sa blonde faisait preuve d’une hypersensibilité accrue depuis quelques jours. Elle rejetait la faute de ses sautes d’humeur sur ses fluctuations hormonales. Disons que la grossesse avait le dos large, depuis peu.
— Ça a pas d’allure, être aussi émotive. Faut que j’arrête de brailler, se raisonna Lili.
— À qui ça nuit que tu pleures, dans le fond? À personne. Gâte-toi!
— Ça m’empêche de fonctionner. Les trois quarts des liens vidéo que je dois commenter pour la job mettent en vedette des enfants ou des animaux et je pleure à chaque fois.
— Qu’est-ce que tu penses pouvoir faire contre ça? questionna Thomas.
Lili proposa de mettre en action une méthode proposée pour la gestion des crises de larmes chez l’enfant. Elle avait participé à l’élaboration de l’arborescence du site Internet d’une entreprise dédiée à la famille qui contenait des vidéos destinées aux parents. Dans une de ces vidéos, une psycho-éducatrice recommandait l’utilisation d’un mot code pour désamorcer une crise à venir.
— Comment ça fonctionne? fit semblant de s’intéresser Thomas.
— On choisit un mot et lorsque tu sens que je vais faire une crise, tu me dis simplement le mot pour que je prenne conscience de mon état émotif. Ça évite que tu critiques mes larmes ou ma saute d’humeur, et moi que je pète une coche sans m’en rendre compte.
— Et ça va être quoi, notre mot code?
Lili réfléchit un instant. Elle souhaitait un mot positif ayant le potentiel de la calmer instantanément. Ce qui la rendait heureuse ces jours-ci était son bébé, sa fille chérie.
— Poupoune, décida-t-elle.
Rassurée par la mise en place de ce filet de sécurité, Lili rangea les mouchoirs et sortit sa tablette électronique. Elle entama une recherche afin de s’outiller encore plus dans la gestion de ses émotions.
Le mercredi soir suivant, elle se trouvait donc un cours de yoga prénatal en compagnie de ses amies. Lili avait réussi l’exploit de réunir Frédérique et Jeannine dans la même pièce. La mère et la fille étaient en froid depuis plusieurs jours. Frédérique ne gérait toujours pas la fuite de Simon dont Jeannine était la seule responsable de son point de vue.
— C’était une question de jours avant qu’il ne s’en rende compte lui-même, plaida Lili. Dans le fond, ta mère t’a évité une discussion embarrassante!
— Pousse, mais pousse égal, Lili!
— Passe par-dessus ton orgueil. Si tu le fais pas pour Jeannine, fais-le pour moi, par respect pour le décès de ma mère.
Difficile de s’opposer à un tel argument.
Frédérique était déjà une adepte de yoga, bien qu’elle en ait abandonné la pratique depuis un certain temps. Esther anticipait positivement de délier son corps et de se remettre en forme. Quant à Jeannine, elle embrassait l’idée de découvrir une nouvelle méthode de mise en forme et, surtout, de le faire accompagnée de sa fille.
Les participantes étaient assises en cercle à la demande du professeur qui les pria de se présenter en indiquant leur nom, leur nombre de semaines de gestation et le sexe du bébé s’il était connu. La première future maman à prendre la parole éclata en sanglots à l’évocation de ses difficultés à concevoir. Son récit touchant tira quelques larmes aux autres. Lili quitta le cercle pour prendre la boîte de mouchoirs qui, à présent, ne la quittait plus. Ça commençait bien mal. Plutôt que de l’aider à canaliser ses émotions, le cours exacerbait ses fluctuations hormonales.
Frédérique bayait aux corneilles et trépignait d’impatience en attendant que la portion physique du cours débute. Esther en profitait pour s’assurer que sa pédicure était impeccable et que son chignon tenait le coup, la vie personnelle des autres ne l’intéressant pas. Jeannine, cependant, était très attentive et y allait d’onomatopées d’encouragement à chaque présentation.
Les femmes prirent ensuite place sur leurs tapis de yoga respectifs. Le professeur leur proposa une série de postures toutes plus simples les unes que les autres. Aucune contorsion, inversion ou effort soutenu ne fut proposé aux participantes.
— Quand est-ce que ça commence? souffla Frédérique à ses amies.
Lili pouffa de rire et se fit gentiment remettre à l’ordre par le professeur qui s’attendait à un peu plus de concentration de la part de ses élèves. La seule qui semblait vraiment adorer les étirements légers que suscitaient les postures en vedette était Jeannine.
— Les jumeaux me pèsent déjà sur les reins. Ça fait du bien de bouger un peu.
Frédérique aussi réalisait, malgré la difficulté peu élevée des asanas proposées, que le bébé comprimait ses organes internes. Normalement, souple comme un chat, elle pouvait exiger n’importe quoi de son corps. Cette fois, il semblait lui imposer des limites. Elle en ressentit une certaine frustration. Surtout que les choses n’allaient pas s’arranger avec les semaines d’ici la fin de la grossesse.
Après quelques minutes, le professeur proposa de passer à la partie relaxation et invita les femmes à s’allonger au sol. Sur fond de musique nouvel âge, elle entreprit une relaxation guidée où les participantes devaient imaginer une fleur au centre de laquelle se trouvait leur bébé. Elle les invita à replier mentalement chacun des pétales pour protéger leur enfant à naître.
— Casque de vélo, ceinture de sécurité, verrous pour les portes: ça, ça protège un bébé. Pas des pétales de fleur!
Toutes les têtes se tournèrent vers Esther. Frédérique, Jeannine et Lili ne purent s’empêcher d’éclater de rire. Le pragmatisme d’Esther venait de s’exprimer haut et fort. Ce genre de baratin à saveur ésotérique ne rejoignait pas Esther. Le quatuor se fit mettre à la porte du cours. Esther s’excusa auprès des autres avant de quitter la salle et fit de même avec ses compagnes une fois dans le stationnement du centre communautaire où se tenaient les cours de yoga.
— Excuse-toi pas, ça gâche ton héroïsme. Même moi j’aurais pas osé être aussi vache, avoua Frédérique.
— C’était très drôle, l’appuya Lili en recommençant à rire de plus belle.
Bras dessus, bras dessous, le quatuor s’éloigna en direction des voitures. Esther ne se souvenait pas de la dernière fois où elle avait ri de la sorte. Peut-être lors de sa sortie avec Samuel…
Frédérique épluchait son carnet d’adresses sans succès. Aucun de ses amants de passage n’était libre pour la soirée. On aurait dit qu’ils la fuyaient. En temps normal, ça se bousculait aux portillons pour abuser de son corps. Elle allait en être quitte pour se commander du chinois et zapper toute la veillée devant la télévision. La perspective d’une autre soirée en solitaire la déprimait. Elle ne supportait pas sa propre compagnie.
Plutôt que de déprimer entre les murs de son appartement, la belle décida de sortir. Elle attraperait peut-être un poisson au passage et le ferrerait jusqu’à son lit.
Devant la penderie ouverte, Frédérique hésitait. Ses tenues, toutes plus moulantes et révélatrices les unes que les autres, accentuaient le gonflement de son ventre. Les vêtements amples n’étant pas légion sur ses cintres, elle opta pour une tunique de coton léger qu’elle assortit d’un bon vieux jeans. La fermeture éclair n’offrit aucune résistance, mais le bouton du pantalon ne fermait pas. Frédérique trouva un élastique à cheveux qu’elle noua dans la boutonnière et en fit passer l’autre extrémité autour du bouton. Le jeu de quelques centimètres supplémentaires était suffisant pour qu’elle soit à l’aise.
Une fois habillée, elle s’observa dans la glace. Pas de doute: elle était enceinte. Ça paraissait. Ses amants pouvaient bien la délaisser, ils avaient remarqué les changements que subissait son corps. Frédérique voulait le nier, mais la réalité lui sauta en plein visage: elle avait l’air d’une femme enceinte. De profil, si elle tendait le tissu de sa tunique, son ventre s’apprêtait à dépasser ses seins. Bientôt, son nombril passerait la porte avant ses mamelons. Catastrophée par cette découverte. Frédérique décida de s’imposer une soirée de traitement de beauté intensif. Au diable la dépense, elle méritait un traitement royal.
Le dermatologue qui la reçut remarqua tout de suite son ventre rebondi et lui fit comprendre qu’il préférait ne pas injecter de Botox à une femme enceinte. Aucune étude portant sur le sujet n’avait été menée et il préférait ne pas prendre de risque.
— Revenez me voir après l’accouchement.
Frédérique se rabattit sur une clinique dermo-esthétique où l’on offrait des traitements antivaricosités. Les varices étaient héréditaires et les jambes de Jeannine lui confirmaient qu’elle devait prendre soin des siennes tout de suite. D’ailleurs, le surplus de poids gagné à cause de la grossesse mettait en évidence ses minuscules varices. Un scénario similaire à celui vécu chez le dermatologue se produisit. La technicienne qui l’accueillit l’informa qu’il était préférable d’attendre l’accouchement avant d’avoir recours à ce genre de traitement.
— On ne recommande pas non plus de se faire traiter pendant la période d’allaitement.
— Me voilà renseignée, ironisa Frédérique pour qui l’allaitement n’était pas au programme puisqu’elle ne garderait pas le bébé.
De plus en plus frustrée par ces refus, Frédérique se dirigea vers un spa thermal. Elle adorait le contraste marqué entre l’eau glacée et la chaleur suffocante du sauna. Ça lui permettrait d’évacuer les toxines et de se relaxer. Suer lui ferait perdre du poids en eau et lui donnerait l’impression d’avoir maigri.
Une heure de route plus tard, elle se vit refuser l’accès au site à cause de sa grossesse. Elle essaya de prétendre qu’elle n’était pas enceinte, fit mine de se vexer qu’un employé lui attribue une grossesse qu’elle ne vivait pas, mais le gérant fut intransigeant et l’expulsa des lieux.
À bout de nerfs, elle revint en ville et se dirigea vers une boutique de lingerie réputée. Bonne cliente de la place, la vendeuse l’accueillit avec le sourire, flairant à l’avance la généreuse commission qu’elle toucherait en servant Frédérique qui dépensait des fortunes en sous-vêtements affriolants.
— On cherche déjà des soutiens-gorge d’allaitement? questionna la quadragénaire qui avait remarqué le ventre de sa cliente.
Sans même saluer la vendeuse, Frédérique piqua vers le fond du magasin, dans une section cachée de l’entrée de la boutique, qu’elle ne fréquentait jamais. Celle qui proposait des culottes beiges de format géant, des soutiens-gorge qui à eux seuls faisaient office de contraceptifs et des gaines de maintien. Frédérique choisit trois gaines amincissantes, se dirigea vers la cabine d’essayage et en ressortit avec deux à la main, la troisième étant sous sa tunique.
— Je prends les trois, annonça-t-elle à la vendeuse.
Ainsi vêtue, Frédérique avait l’impression de retarder encore de quelques semaines la sortie officielle de son bedon. Le vêtement, acheté une taille trop petite, lui comprimait le ventre à un point tel qu’elle eut de la difficulté à s’asseoir dans sa voiture. Sa respiration en était affectée, mais elle était prête à tous les sacrifices pour projeter son image de fille sexy. Les courbes d’une femme enceinte ne présentaient aucun charme à ses yeux et suggéraient davantage celles de la baleine que l’épanouissement d’une grossesse.
À cet instant, elle aurait donné cher pour revenir en arrière et se faire avorter. Elle réalisait qu’elle ne pouvait plus reculer et devrait mettre cet enfant au monde et ça la terrorisait.
Esther triturait le bas de sa blouse. Elle tentait d’y effacer une tache imaginaire. Chaque fois qu’elle était mal à l’aise, Esther essayait de concentrer son attention sur des détails et l’impeccabilité de son environnement était son dada favori. Elle détestait parler d’elle et dévoiler ses faiblesses. Or, c’était justement ce à quoi s’attendait la psychologue assise en face d’elle.
Samuel l’avait référée en priorité à une copine qui se spécialisait dans le soin des âmes. La jeune thérapeute, qui devait être dans la fin vingtaine tout au plus, mettait Esther mal à l’aise. «Trop jeune, trop jolie», pensa Esther qui ne pouvait s’empêcher de croire qu’une fois la consultation achevée, la psychologue irait bavasser dans son dos avec Samuel.
Elle mentit une fois sur deux en répondant aux questions de la psy, mais les cinquante pour cent d’informations véridiques qu’elle dévoila la délestèrent d’un poids énorme.
— Je vais vous demander de vous lancer un défi personnel chaque semaine, proposa la psychologue. Rien de trop ambitieux ou imposant, ça peut simplement être d’essayer de cuisiner une nouvelle recette, de prendre une heure dans la semaine juste pour vous en pratiquant un nouveau loisir ou de vous forcer à sortir accompagnée.
Première de classe, Esther avait l’intention d’exceller, même en thérapie. Elle ne se contenterait pas de répondre au défi lancé par la thérapeute. Elle lui en mettrait plein la vue. Elle décida de se prendre en main.
En sortant de thérapie, elle se dirigea d’un pas léger vers la boutique de Thomas. Après s’être assurée que la voiture de son ex n’était pas dans les parages – après tout, Thomas et Jean-François étaient copains –, elle poussa la porte du fleuriste.
Thomas l’accueillit chaleureusement, surpris qu’elle mette les pieds dans sa boutique.
— Je veux un gros bouquet de marguerites.
— La fleur de l’innocence. C’est pour offrir en cadeau?
— Oui, mentit-elle.
Esther voulait égayer sa cuisine. «À moi, de moi, avec amour», se disait-elle. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas reçu de fleurs. En voyant Thomas assembler son bouquet, elle cocha mentalement son devoir hebdomadaire. Elle avait toujours trouvé ridicule qu’une femme achète des fleurs pour elle-même. Les fleurs s’offraient en cadeau, se méritaient. Voilà pourquoi elle refusait d’admettre que le bouquet lui était destiné. L’achat qu’elle faisait était un péché d’orgueil à ses yeux.
— Comment va la bedaine? demanda Thomas.
— Bien, j’adore être enceinte. Ça me rend sereine, mentit Esther.
— Tout le contraire de Lili, quoi!
Thomas se mordit l’intérieur de la joue. Il n’aimait pas parler dans le dos de sa blonde, surtout devant Esther. Même s’il reconnaissait que l’hygiéniste dentaire était d’une discrétion irréprochable, la solidarité féminine l’emporterait sur l’amitié qu’il y avait entre eux. Tout ce qu’il allait dire serait répété à Lili et retenu contre lui.
— T’as quelque chose à lui reprocher? questionna Esther, l’œil mauvais.
— Non, non, mentit Thomas. C’est juste qu’elle trouve ça difficile d’être enceinte.
— Toi?
— Quoi?
— Trouves-tu ça difficile d’avoir une blonde enceinte?
Thomas sentit l’étau se resserrer. Il devait peser chacun de ses mots, Esther semblait tout aussi susceptible que Lili. Devant son hésitation, un sourire apparut sur le visage d’Esther. «Elle est en train de se payer ma gueule», réalisa Thomas.
— J’avoue qu’elle doit te faire la vie dure, concéda Esther. Les changements hormonaux la rendent vraiment irritable. C’est difficile à comprendre pour quelqu’un qui n’a jamais vécu de grossesse, mais c’est vraiment pas de sa faute.
— Dès que je dis blanc, elle dit noir. Si je ne dis rien, elle m’accuse de ne pas m’investir, et si je me prononce, j’ai droit à des crises parce que je ne lui demande pas son opinion. Je ne sais plus sur quel pied danser, moi!
Esther sourit devant le désarroi de Thomas. Elle-même se remémorait des scènes de dispute avec Jean-François lors de sa deuxième grossesse. La fatigue engendrée par cette seconde grossesse en peu de temps, en plus de l’énergie nécessaire pour prendre soin de son garçon, avait donné lieu à des scènes mémorables dont Esther et Jean-François riaient avec le recul, mais elle se souvenait du drame vécu à l’époque. Il faut dire que Lili était plus extravertie et sensible qu’elle, ça ne devait pas toujours être rose pour Thomas.
— Dans trois mois, ça sera juste un mauvais souvenir, le rassura Esther. Avoir un enfant vaut largement quelques petites sautes d’humeur, crois-moi.
Thomas essaya de s’en convaincre…
Lili contempla son salon. Elle avait transféré les oreillers du lit sur le divan, apporté des couvertures pour se tenir les pieds au chaud, fait une grande théière de tisane et transporté sur un plateau quatre tasses vides et autant de cuillères. Surtout, elle avait mis, bien en évidence, quatre boîtes de mouchoirs neuves. Ses invitées pouvaient arriver.
Esther, Frédérique et Jeannine se croisèrent à l’entrée du loft. Si les deux premières arrivaient les mains vides, tel que recommandé par Lili, Jeannine tenait, appuyé contre son ventre, une boîte à gâteau ornée d’un ruban.
— Qu’est-ce que tu fais avec un gâteau, toi? questionna Frédérique. Ton diabète de grossesse a disparu comme par enchantement?
— Tu t’inquiètes pour ta vieille mère, ricana Jeannine à qui le reproche faisait plaisir.
Savoir que sa fille se souciait de sa santé lui remontait le moral. Elle préférait de loin les reproches formulés par Frédérique que le mutisme des dernières semaines. Une vacherie dans la bouche de Frédérique valait mieux qu’un pont coupé.
— C’est pour vous autres que je l’ai acheté. Moi j’vais juste le manger des yeux.
Jeannine ouvrit la boîte pour qu’Esther et Frédérique puissent admirer le gâteau qu’elle avait choisi. Trois têtes se penchèrent pour inspirer profondément l’odeur de chocolat.
— Juste à le sentir, pis j’ai l’impression d’engraisser, dit Esther.
— Trop gras, trop sucré, trop calorique, résuma Frédérique en pensant que sa gaine ne tiendrait pas le coup si elle succombait à son dessert préféré.
— Arrêtez donc de chialer! s’offusqua Jeannine. Ça me frustre assez de pas avoir le droit d’en manger, vous allez me faire le plaisir d’en prendre une généreuse portion, un point c’est tout!
Depuis qu’on lui avait confirmé qu’elle souffrait de diabète de grossesse – ce qu’elle savait depuis sa rencontre avec Gabie –, Jeannine peinait à respecter le régime proposé par son obstétricienne. Elle avait toujours eu la dent sucrée et se priver de toutes ses petites douceurs la chagrinait. Elle essayait de bien s’alimenter, mais trichait à l’occasion lorsque Gerry ne la surveillait pas.
Lili ouvrit la porte et invita tout le monde à s’installer confortablement pendant qu’elle coupait différentes grosseurs de pointe de gâteau et les disposait devant ses invitées. Elle servit la tisane et s’assura que chacune ait une couverture et une boîte de mouchoirs.
— La grippe est mauvaise chez vous? s’enquit Esther en remarquant les nombreuses boîtes de mouchoirs sur le divan.
— Du double épaisseur, remarqua Jeannine. T’aurais dû me consulter, fille, on a du trois plis en spécial à la pharmacie. Beaucoup plus efficace et doux pour le nez.
— À moins que ta libido ait chuté et que le pauvre Thomas s’adonne à des activités solitaires de plus en plus souvent? se moqua Frédérique en accompagnant son affirmation d’un mouvement du poignet très peu subtil.
Lili se contenta de lui faire une grimace. Sa libido, au contraire, se portait très bien.
— Je vous propose un marathon de drames sentimentaux, révéla-t-elle.
— Chouette, des vieux films d’amour, s’enthousiasma Jeannine.
— Un marathon de films cucul? interrogea Esther. Pas vraiment mon genre. Vous auriez pas plutôt envie d’un documentaire ou d’un film étranger? J’ai toujours pas vu le gagnant en langue étrangère aux Oscars cette année.
— Tu comprends pas. Le but, c’est de pleurer un bon coup, pour se désensibiliser, expliqua Lili.
— Ahhhhh! C’est comme l’homéopathie: on combat le mal par le mal, résuma Jeannine pour les autres.
— Exactement! Ça va me faire du bien de pleurer et j’épuiserai peut-être ma réserve de larmes.
Elle ne convainquit personne avec ses arguments, mais chacune se garda bien de lui en faire mention, car elle avait l’œil humide juste à parler de ses fluctuations hormonales. Dès les premières minutes de visionnement, les boîtes de mouchoirs commencèrent à circuler entre Lili et Jeannine. Si la première pleurait avec conviction, Frédérique doutait de l’authenticité des larmes de sa mère. Pouvait-elle feindre ses émotions avec un tel réalisme? Frédérique ne doutait pas que Jeannine soit prête à tout pour s’incruster dans le cercle des femmes enceintes.
Au deuxième film, Esther essuya timidement le coin de son œil, gagnée elle aussi par les émotions des personnages. La deuxième boîte de mouchoirs se vida aussi rapidement que la première, sous l’œil agacé de Frédérique. En proie à leurs émotions, les femmes piochaient allègrement dans le gâteau apporté par Jeannine.
Peu intéressée par les tribulations des protagonistes, Frédérique reporta son attention sur le gâteau au chocolat. En cachette de ses amies, elle en prit une pointe qu’elle alla déguster dans la salle de bain. Elle avait pris soin de verrouiller la porte pour que personne ne constate son délit. Lorsqu’elle regagna le salon, la seule trace de son festin était le carcan plus prononcé de la gaine qu’elle portait.
Les trois Madeleine poursuivaient leur pèlerinage émotif avec un autre chef-d’œuvre de mièvrerie. N’ayant aucun intérêt pour un film dont l’issue était prévisible, Frédérique laissa son esprit vagabonder. Elle eut une pensée pour Simon et une émotion vive la gagna. Comment pourrait-il la trouver sexy alors qu’elle engraissait sans cesse et se bourrait la face dans du gâteau? Pour le savoir, encore faudrait-il qu’il donne signe de vie. Même entourée, Frédérique se sentit très seule tout à coup. Lorsque Lili prit conscience du tourment se dessinant sur le visage de son amie, elle lui tendit la boîte de mouchoirs, croyant qu’enfin, elle participait à sa séance de défoulement collectif.
Elle avait beau contracter ses abdominaux, porter sa gaine et se couvrir de vêtements amples, Frédérique ne pouvait plus cacher sa grossesse. Les clients du café commencèrent à lui poser des questions ou à chuchoter dans son dos.
Si elle se foutait éperdument de l’opinion des gens qu’elle servait jour après jour, Frédérique aurait quand même préféré qu’ils ne découvrent pas son secret si rapidement. Une bonne partie de son travail consistait à charmer la clientèle et un bedon en expansion n’était pas une arme de choix pour ce combat. Les pourboires généreux, laissés par des hommes libidineux, diminuèrent. La horde de mâles en chaleur jouant du coude au bar pour être assis à proximité de la serveuse diminuait au fur et à mesure que l’évidence de la grossesse de Frédérique augmentait.
Quant à sa collection d’amants, elle s’évaporait comme par magie. Dès qu’un de ses prétendants se montrait le bout du nez, elle déployait ses charmes dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous galant.
— Cédric! Ça fait longtemps, roucoula-t-elle.
— Tellement longtemps que je suis étonné que tu te souviennes de mon nom.
— Comment l’oublier…
— Tu y arrivais très bien le matin en me chassant de ton appartement.
Frédérique se contenta de sourire pour ne pas avoir à admettre qu’elle jonglait à l’époque avec quelques garçons dont les noms se ressemblaient: Éric, Patrick, Cédric. C’était confus. Il lui arrivait souvent de se tromper, mais, à l’époque, ses amants ne s’arrêtaient pas à ces détails. Avec le ventre qui dépassait maintenant ses seins, Frédérique se sentait en position d’infériorité: elle n’avait plus le gros bout du bâton pour draguer. Elle n’était plus celle qui choisissait et devait travailler pour être choisie.
— Ton prénom m’importe peu. Dans le feu de l’action, je peux crier le nom que tu veux, même Jules César ou Mick Jagger si ça te plaît, lui murmura-t-elle à l’oreille.
— Pour ça, faudrait que je veuille être dans le feu de l’action avec toi. Les femmes enceintes, c’est pas trop mon fort…
La phrase eut l’effet d’une gifle sur la joue de Frédérique. Blessée, elle se dirigea vers un autre client pour se donner le temps de contre-attaquer. Lorsqu’elle revint vers Cédric pour prendre sa commande, la guerre était déclarée.
— Es-tu libre demain? lui demanda-t-elle.
— Ça m’intéresse pas. Je vois quelqu’un, Fred. Quelqu’un de sérieux.
— Pas de problème, tu peux venir accompagné à la clinique.
Frédérique prit tout son temps avant d’enchaîner, sentant la confusion s’installer chez son interlocuteur.
— Faut que tu passes une prise de sang. Quand le bébé va naître, j’aimerais ça que le père me paye une grosse pension, alors on va vérifier si c’est toi.
Là-dessus, elle tourna les talons, fière de sa vacherie. Elle avait semé un doute dans l’esprit du jeune homme et espérait bien qu’il lui pourrisse l’existence. Cédric pouvait effectivement être le père du bébé, mais elle n’en avait rien à cirer puisqu’elle le donnerait en adoption. Elle ne le reverrait pas au café de sitôt, celui-là.
Tout comme Cédric, ses amants la délaissaient tous, un après l’autre. Frédérique s’était toujours donnée sur un plateau d’argent, croyant qu’elle n’avait rien d’autre à offrir à un homme que ses courbes délicieuses et sa chair fraîche. Elle changeait d’amant régulièrement dès qu’un semblant d’intimité se tissait. Elle avait une peur bleue de se dévoiler, croyant à tort que n’importe quel homme sensé la quitterait s’il découvrait ce qui se cachait derrière la surface polie, coiffée et manucurée qu’elle affichait. Elle préférait laisser qu’être laissée.
Enceinte de plus de six mois, avec une libido déclinante et un corps qui s’alourdissait, Frédérique se remettait en question. Qu’avait-elle à offrir à un homme, maintenant que son propre corps la trahissait?
Esther se tenait debout devant sa penderie. Elle hésitait sur la tenue appropriée à enfiler. Rien de trop formel. Rien de trop sexy. Elle devait trouver le juste milieu.
Elle opta finalement pour un jeans de maternité et un pull confortable qui lui dénudait une épaule. Elle qui portait rarement de jeans, elle en avait acheté un à la recommandation de Jean-François, plusieurs années plus tôt. À l’époque, il affirmait que la grossesse lui arrondissait les fesses, ce que mettait en valeur le jeans. Elle ne comptait plus le nombre de compliments que son ex lui avait fait concernant cette tenue. Malgré les années qui s’étaient écoulées, Esther gardait un vif souvenir de l’étincelle de convoitise qui allumait le regard de Jean-François chaque fois qu’elle s’habillait comme ça.
Esther se tourna et dut admettre que le pantalon lui allait à merveille. Elle replaça l’encolure du chandail pour ne pas offrir trop de peau aux regards. Satisfaite, elle partit vers le restaurant où l’attendait son patron.
Il prenait place près de la fenêtre. Esther remarqua tout de suite qu’il lui avait laissé la banquette et la position la plus avantageuse pour profiter de la vue splendide. «Un gentleman», pensa-t-elle.
Ils se firent gauchement la bise avant qu’il n’invite Esther à se glisser sur la banquette. Malgré sa bedaine, elle prit place aisément et avec grâce, profitant de la proximité de son compagnon pour sentir son eau de toilette.
— Tu portes du parfum! C’est nouveau? demanda-t-elle pour briser la glace.
— À la clinique, j’évite... Ça incommode certains clients. J’espère que ça t’importune pas? Je sais que les femmes enceintes ont l’odorat plus sensible.
— Ça sent très bon, répondit-t-elle en baissant les yeux.
La conversation tomba à plat, aucun des deux n’étant habitué à côtoyer l’autre en dehors du travail.
— T’es très jolie. Ça fait changement de l’uniforme.
— Faut dire que c’est pas difficile de surpasser notre uniforme! Je sais pas qui les choisit, mais…
— C’est moi.
Réalisant son indélicatesse, elle tenta de se reprendre:
— Pas que nos uniformes soient laids, mais un uniforme c’est assez standard, ça laisse pas beaucoup de place à l’expression personnelle, bredouilla-t-elle.
Il sourit et posa sa main sur celle d’Esther pour la rassurer. Il n’était pas offusqué par son commentaire.
Ce contact intimida Esther. Elle avait accepté son invitation, mais ne souhaitait surtout pas que les choses déboulent et que son patron se fasse des idées sur les raisons pour lesquelles elle était présente ici, en ce dimanche matin. Elle retira doucement sa main.
Heureusement, la serveuse vint à la rescousse, armée de son calepin et de son crayon, pour prendre leur commande. La diversion parfaite! Esther se contenta d’une assiette de fruits et de yogourt; lui, d’une assiette plus costaude avec des œufs et du bacon.
— Merci d’avoir accepté mon invitation. Faut dire que je t’ai un peu tordu le bras, admit-il.
— Je veux juste passer un bon moment en agréable compagnie, spécifia-t-elle avec un sourire.
— Je comprends. J’aimerais quand même savoir comment tu vas? La grossesse…
— Tout va bien, l’interrompit-elle. Pour passer un bon moment, on devrait éviter le sujet.
Il hocha la tête. Il ne voulait surtout pas effaroucher Esther. Il devait être patient et compréhensif. Son employée ne se livrait pas facilement.
Thomas savoura sa gorgée de café. Lili dormait encore lorsqu’il s’était levé et avait sauté dans un vieux jeans troué pour acheter des croissants et un café. Les pâtisseries étaient destinées à Lili, mais le café était son privilège.
Il déposa sa tasse sur le sol, près du mur, et entreprit d’ouvrir le gallon de peinture que Lili avait choisi pour la chambre du bébé. Au premier regard, il fut surpris par l’intensité de la teinte. Sur le couvercle, le nom «éclat de framboise» qualifiait la couleur. Personnellement, il n’aurait jamais peint la chambre d’un bébé avec une couleur si vive, mais Lili avait pris sur ses épaules la décoration de la pièce réservée à leur fille.
En deux semaines, elle avait changé trois fois d’idée. La première couche de peinture qu’avait étendue Thomas était d’un jaune timide qui rappelait celui des pétales délicats des pensées Mariposa ou du bonnet pour bébé acheté en début de grossesse. Lili s’en était d’ailleurs inspiré pour choisir la couleur de la chambre. Elle devait avoir au maximum deux mois de grossesse de complétés lorsqu’elle avait acheté les pots de peinture.
— Ça fait pas assez fille. Faut changer ça, avait-elle décrété en voyant le résultat.
Elle avait alors arrêté son choix sur un rose tendre s’apparentant à celui des bonbons pour enfants ou à la partie bombée des cœurs-saignants. Thomas pouvait très bien imaginer sa petit princesse grandir dans une pièce aux murs pastel et féminins. Pourtant, Lili avait éclaté en sanglots en constatant la couleur de la peinture une fois séchée. Sans hésiter, Thomas lui avait proposé de choisir autre chose. Il espérait maintenant que cette troisième tentative serait la bonne. Il hésitait entre le pinceau et le rouleau. Si tôt le matin, il se sentait en forme pour le travail de précision et entreprit le découpage. Le travail allait bon train. Absorbé par ses pensées, il n’entendit pas Lili arriver.
— Tu peintures la chambre?
— J’voulais te laisser dormir et te faire une surprise, dit-il gentiment.
— T’as commencé par le plus facile. J’vais faire quoi, moi? J’suis quand même pas pour passer le rouleau!
— Je peux te laisser finir au pinceau pis attaquer le rouleau. C’est juste que les deux autres fois, tu m’as laissé peinturer la chambre tout seul. C’est pas un reproche, se dépêcha-t-il d’enchaîner devant le froncement de sourcils de Lili, c’est juste que je pensais pas que c’était recommandé pour une femme enceinte de peinturer dans une pièce fermée.
— J’ai fait plus d’une heure de route aller-retour, pis j’ai payé un prix de fou pour avoir une peinture écolo, à l’eau, sans émanations, justement parce que je voulais qu’on fasse ça ensemble.
Thomas se pencha pour embrasser le bedon de sa blonde.
— On va faire ça en famille.
Il déballa le nouveau rouleau, l’installa sur le manche. Lili lui sourit, contente d’avoir gagné la bataille.
— Faut juste aérer un peu.
Elle se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit au grand complet.
— On est début novembre, Lili. On va quand même pas chauffer le dehors.
— Ça va sentir dans la maison, se plaignit-elle.
— Tu viens de dire qu’il n’y a pas d’émanations avec…
Remarquant le regard noir de Lili, Thomas s’autocensura.
— Bonne idée! L’air frais, ça va faire sécher la peinture plus rapidement, dit-il faussement joyeux.
Quelques minutes plus tard, Lili et Thomas peignaient côte à côte avec leur manteau d’hiver sur le dos. Lili s’entêtait à vouloir garder la fenêtre ouverte et la température dans la pièce avait déjà chuté de plusieurs degrés.
Thomas observa sa blonde du coin de l’œil. Elle s’appliquait pour ne pas faire de coulées. Chaque fois qu’elle se concentrait de la sorte, ses lèvres formaient un bec de canard amusant.
— T’es belle, Lili.
Plutôt que d’avoir l’effet escompté, la remarque de Thomas fit monter les larmes aux yeux de Lili.
— J’suis une grosse baleine.
D’une seule main, elle rapprocha les pans de son manteau sur son ventre. La fermeture éclair refusait de collaborer, le manteau ne fermait plus.
— C’est normal qu’il ferme pas, ton manteau, il est cintré. Même pas enceinte, il est petit.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
Du coin de l’œil, Thomas vit que Lili avait cessé de peindre. Ça n’augurait rien de bon. Lui qui croyait que de faire porter la faute au concepteur du manteau enchanterait Lili, il réalisa un peu trop tard qu’il était de nouveau piégé par ses paroles.
— J’veux dire que même quand t’es toute mince, il est serré sur toi.
— Donc, j’suis pas mince.
— T’es parfaite, parfaite! Comme la peinture, dit-il pour changer de sujet et éviter que ça ne dégénère en conflit planétaire. Les échantillons, c’est souvent trompeur, mais là, je pense qu’on a vraiment la couleur idéale!
— J’suis pas sûre.
— Pas sûre?
— Pas sûre de la couleur.
— Ça va foncer en séchant.
Lili venait de remplacer un rose tendre par un rose plus prononcé et Thomas craignait que la vivacité de la peinture ne soit pas à la hauteur des attentes de sa blonde. Il espérait qu’elle attendrait au moins que tout soit sec avant d’exiger une autre couleur.
— C’est justement ça le problème: je trouve ça trop foncé.
Thomas voulait s’arracher les cheveux de la tête lorsque le son caractéristique d’une demande de vidéoconférence leur parvint du portable de Lili.
— Tu réponds pas?
— On peinture.
— Tu mérites une petite pause, vas-y.
— T’es fin de te soucier de moi.
Ravie et le sourire aux lèvres, Lili quitta la pièce pour trouver son ordinateur pendant que Thomas se dirigeait vers la fenêtre pour prendre de grandes inspirations et se calmer. La pause était plus bénéfique pour lui que pour elle. Pas question de repeindre une quatrième fois. Il engagerait des professionnels si sa blonde l’exigeait.
Lili revint en maintenant l’ordinateur devant le mur.
— Qu’est-ce que t’en penses?
— C’était plus beau le rose pastel, ma chouette, décréta Jeannine. Tu sais, les enfants, ça a besoin de couleurs douces pour bien dormir.
En entendant la voix qui sortait de l’ordinateur de sa blonde, Thomas roula des yeux. Il ne manquait plus que ça. L’opinion de Jeannine influencerait sûrement Lili.
En voulant donner une vue d’ensemble de la pièce à son interlocutrice, Lili recula le plus possible et accrocha le café que Thomas avait déposé sur le plancher. Constatant le gâchis, elle s’excusa auprès de Jeannine.
— Faut que je te laisse, Thomas a fait un dégât.
Thomas se demanda comment il pouvait être responsable d’un dégât alors qu’il se trouvait à l’autre extrémité de la pièce où il s’était produit, mais il conclut que son erreur était probablement d’avoir laissé le gobelet de café par terre. De toute façon, tout était de sa faute ces temps-ci.
— J’avais raison, c’est trop foncé.
— Sérieux, tu vas pas me dire que Jeannine c’est ta gourou de la décoration? s’offusqua Thomas. Y a des fleurs séchées à la grandeur de sa maison! Demande l’opinion d’Esther, au moins.
En moins de deux, Lili contacta Esther pour lui montrer les murs de la chambre en expliquant son grand dilemme. Elle demanda à Thomas de tenir l’ordinateur pendant qu’elle se tenait près du mur pour bien montrer le tout à Esther.
— Va chercher ta literie que j’voie les deux ensemble, demanda Esther.
Thomas profita du fait que Lili quittait la pièce pour trouver la douillette destinée au bébé afin de retourner l’ordinateur devant lui et s’entretenir avec Esther.
— Dis que c’est beau, que c’est magnifique, dit-il l’air faussement menaçant. Sinon tu vas avoir mon burn-out sur la conscience.
— OK, OK, mais tu m’en dois une, pouffa Esther que la situation amusait.
Lorsque Lili revint, la douillette à la main, Esther reprit exactement les paroles et l’intonation de Thomas.
— C’est beau! C’est magnifique!
Rassurée par son amie, Lili changea à son tour son fusil d’épaule et se mit à encenser la couleur qu’elle avait choisie. Thomas se remit à la tâche, confiant de ne plus avoir à repeindre la pièce.
En début de soirée, vanné après deux couches de peinture successives, Thomas s’apprêtait à ranger le matériel utilisé dans la journée lorsque Lili fit irruption dans la pièce pour constater le résultat final.
— On a fait du beau travail, constata-t-elle.
— Pas fâché que ce soit terminé. J’suis claqué.
— Thomas? J’ai faim. Irais-tu me chercher des biscuits?
— J’pensais qu’on n’en avait plus.
— Le dépanneur en a, suggéra Lili avec un sourire charmeur.
— On a de la bonne salade de fruits dans le frigo, proposa Thomas qui n’avait vraiment pas envie de sortir après une journée de travail aussi laborieuse.
À l’évocation de la collation santé que lui proposait Thomas, Lili se renfrogna. Essayait-il de lui passer un message? «Il trouve que je mange trop ou mal», conclut-elle dans sa tête. Pour ne pas qu’il voie son trouble, elle se tourna vers le mur et en admira la peinture.
— Vraiment pas sûre de la couleur, laissa-t-elle tomber avant de tourner les talons et quitter la pièce.
— Aux pépites de chocolat ou au caramel? lui cria Thomas, acceptant sur-le-champ de sortir si ça pouvait lui éviter une autre journée de travaux forcés.
En mettant les pieds dans la boutique de vêtements de maternité, Lili rêvait de tenues confortables qui mettraient en valeur sa nouvelle silhouette. Elle constata rapidement que le choix était limité et les modèles tous semblables les uns aux autres. Elle choisit tout de même quelques morceaux qu’elle emporta dans la cabine d’essayage.
— Tu prends rien? demanda-t-elle à Frédérique.
— Es-tu malade? Le look sac de patates, très peu pour moi. J’rentre encore dans mon linge. Pas question que je me déguise en femme enceinte.
Lili jeta un coup d’œil en direction d’Esther et Jeannine. La première tenait un chemisier élégant à la main ainsi qu’une jupe de couleur neutre.
— C’est tout? demanda Lili qui était maintenant à la hauteur d’Esther.
— J’ai encore des morceaux intéressants à la maison. J’vais pas me ruiner juste pour être à la mode.
La dernière grossesse d’Esther remontait tout de même à quatre ans, pensa Lili. Aussi bien dire un siècle dans le milieu de la mode. Esther ayant des goûts assez classiques, ses vêtements accumulaient souvent les années sans que ça paraisse. Elle achetait quelques accessoires à la mode et un vieux tailleur avait l’air neuf. Elle faisait sûrement la même chose avec sa garde-robe de maternité.
Les bras chargés de ses quelques vêtements, Lili se dirigea vers Jeannine qui, telle une puce, passait d’une section à l’autre en s’exclamant à chaque fois devant la marchandise.
— Dans mon temps, y avait pas autant de choix, confia-t-elle à Lili. Regarde comme c’est beau.
Elle tenait à la main une tunique à grosses fleurs mauves que la boutique recommandait de porter avec un collant ou un legging.
— Tu devrais l’essayer, suggéra-t-elle à Lili. Ça t’irait tellement bien! Le mauve dégage des vibrations positives.
Peu convaincue par la suggestion de son amie, Lili ajouta tout de même le vêtement à ceux qu’elle avait choisis et se dirigea vers une cabine d’essayage. Esther et Jeannine prirent d’assaut les cabines voisines pendant que Frédérique faisait le pied de grue de l’autre côté, proposant ses services pour trouver d’autres tailles si celles apportées dans les cabines ne convenaient pas.
Esther sortit la première. L’éclairage aux néons de la boutique ne lui donnait pas une idée juste des vêtements qu’elle essayait. Elle hésitait à les acheter.
Jeannine finit par sortir avec le problème inverse: elle ne savait pas quoi choisir tant tout lui allait à merveille, selon ses dires.
Lili ne sortait toujours pas.
— De quoi ça a l’air pour toi? s’informa Esther.
— As-tu essayé la tunique mauve? voulut savoir Jeannine.
— Lili?
Devant l’absence de réponse et craignant le pire, Frédérique ouvrit prestement la porte de la cabine. Le spectacle qui s’offrit à elle lui brisa le cœur. Recroquevillée sur elle-même, Lili pleurait toutes les larmes de son corps, une horrible tunique mauve faisant office de parachute autour de son corps.
Les trois femmes se retrouvèrent toutes dans la même cabine pour consoler leur amie.
— J’suis grosse. Y a rien qui me fait bien.
— C’est pas vrai, c’est l’éclairage de merde, les miroirs grossissants et la laideur des cabines qui t’influencent négativement. Même moi, j’ai l’air moche, réalisa Frédérique en se regardant dans le miroir.
Son excès de vanité déclencha un rire général. Lili se contorsionna et sortit son téléphone intelligent.
— Qu’est-ce que tu fais? demanda Esther.
— Je cherche une autre boutique de maternité. Je peux rien acheter ici.
Elles décidèrent de s’entasser dans la voiture de Lili pour se rendre à l’autre boutique spécialisée en mode pour femme enceinte. Malheureusement, un environnement similaire les attendait et Lili fondit en larmes avant même d’atteindre la cabine d’essayage.
— C’est difficile en fin de grossesse, beaucoup de mamans ont de la difficulté à se vêtir le dernier mois, confia chaleureusement la vendeuse de vingt ans pour lui remonter le moral.
Étant à peine au début de son troisième trimestre de grossesse, le commentaire eut plutôt l’effet inverse sur Lili.
— Bravo! explosa Frédérique. Vraiment pas fort de jouer les expertes pis d’émettre un diagnostic sur la date prévue d’accouchement. Est-ce que t’as des enfants?
La jeune vendeuse secoua la tête en signe de négation.
— Alors t’as AU-CU-NE idée de ce qu’on vit! Quand une femme enceinte pleure, ferme ta gueule! cria-t-elle.
L’employée commença aussi à pleurer. Le spectacle était grotesque. Jeannine se sentit obligée de la consoler pendant qu’Esther faisait de même avec Lili.
Frédérique décida donc de prendre les choses en main. Elle fit le tour de la boutique, ramassa les vêtements les plus intéressants en plusieurs exemplaires et tailles, apporta le tout à la caisse et sortit sa carte de crédit sur le comptoir pour régler l’achat. Elle savait quoi faire pour prendre le contrôle de la situation.
Les bras chargés de vêtements qu’elles n’avaient pas choisis, les trois autres commençaient à s’inquiéter pour la santé mentale de Frédérique. La facture finale s’élevait à plus de cinq mille dollars.
— Tout est échangeable et remboursable, expliqua Frédérique. On va tout essayer calmement et on retournera ce qui ne fait pas.
— T’as l’intention de transformer ton appartement en boutique de maternité? questionna Lili.
— Non. Aujourd’hui, je vous propose mes services comme styliste de luxe.
— J’veux pas te vexer, fille, mais ton appartement a rien en commun avec le palais de Céline Dion.
— On peut aller chez moi, proposa Esther.
— Faites-moi donc confiance, pour une fois.
Une heure plus tard, elles entraient dans une des boutiques les plus luxueuses de Montréal.
— On n’a pas les moyens de se payer ça, murmura Jeannine. Pis c’est même pas une boutique de maternité.
Frédérique se dirigea vers le comptoir et demanda à voir le patron. Un bel Italien, fin quarantaine, se pointa dans la boutique.
— Salut, Sergio. Ça fait longtemps…
Pas besoin d’être devin pour saisir au quart de tour que l’homme en question avait été un des amants de Frédérique. La voix langoureuse qu’elle utilisait subitement et le sourire en coin illuminant le regard de l’homme en disaient long sur les moments qu’ils avaient partagés.
— J’ai une faveur à te demander, minauda Frédérique. Mes copines méritent d’être traitées comme des reines, mais dans les boutiques de maternité, on se moque d’elles. On pourrait pas utiliser un de tes salons pour essayer des vêtements en toute tranquillité? Après tout, tu m’en dois une…
— Je t’en dois une?
— Si tu vois pas de quoi je veux parler, je peux toujours téléphoner à ta femme pour vérifier ce qu’elle en pense, murmura-t-elle dans le creux de son oreille.
— Le salon VIP sera mis à votre disposition jusqu’à la fermeture. Vous voulez une conseillère privée?
— Pas besoin, sers-nous juste des amuse-gueules et ta meilleure bouteille d’eau.
Frédérique demanda le téléphone intelligent de Lili et le tendit au propriétaire des lieux.
— Pis utilise ça pour l’ambiance, mon amie a des goûts musicaux irréprochables.
Le patron donna quelques ordres à son personnel et tous se mirent au service de l’étrange quatuor qui détonnait dans la boutique. On les entraîna vers un immense salon privé avec des cabines plus grandes que la cuisine de Jeannine.
Le décor somptueux, l’éclairage chaleureux et les miroirs amincissants transformèrent l’expérience de magasinage en une véritable fête.
Frédérique sortait les vêtements des sacs tout en distribuant les morceaux à ses amies. Elle en profitait pour donner une leçon de style aux autres qui durent bien admettre qu’elle s’y connaissait et savait les mettre en valeur. Même Esther accepta un look un peu plus éclaté.
Au final, chacune trouva quelques pièces maîtresses à mélanger à ses vêtements actuels. Frédérique pigea même dans la toute nouvelle collection de la boutique. Même si les vêtements qu’on y trouvait ne s’adressaient pas aux femmes enceintes, certains morceaux extensibles rehaussaient les vêtements de maternité ayant attiré l’attention de nos futures mamans. Frédérique leur négocia un rabais inespéré de soixante pour cent qui fit en sorte que les vêtements griffés, quoique toujours très chers, soient accessibles pour le portefeuille de ses amies. La journée de magasinage se terminait plutôt bien.
Frédérique utilisa un de leurs sacs pour rapporter à la maison le reste des divines bouchées qu’on leur avait servies.
— Pas question de gaspiller. Qui d’autre en veut?
Par timidité et savoir-vivre, les trois autres refusèrent d’être complices du larcin de Frédérique, mais ne se gênèrent pas pour s’empiffrer avant de quitter le magasin.
Alors que chacune s’apprêtait à glisser ses achats dans l’un des nombreux sacs de la boutique de maternité visitée un peu plus tôt, Esher poussa l’audace jusqu’à demander des sacs de la boutique dans laquelle elles se trouvaient.
— Ben quoi? se défendit-elle. C’est toujours pratique des sacs de qualité.
À part Jeannine qui trouvait cette réflexion pleine de bon sens, le commentaire d’Esther ne laissa pas Frédérique et Lili dupes. En réalité, Esther avait l’intention de laisser le sac prestigieux en permanence dans sa voiture. «Pourquoi faire voir à tout le monde que tu magasines dans la boutique à une piastre quand tu peux avoir l’air d’une riche femme d’affaires?», pensa-t-elle.
Jeannine jeta un regard circulaire sur l’appartement de sa fille. Les objets hétéroclites, l’abondance de bouteilles de vin vides alignées en haut des armoires, le chaos ambiant, tout contribuait à lui donner le vertige. Chaque fois qu’elle mettait les pieds chez sa fille, elle rêvait d’un grand ménage printanier, même en novembre. Elle ne comprenait pas qu’on puisse vivre dans un lieu aussi sombre et chargé.
D’un geste théâtral, elle ouvrit les rideaux qui laissèrent instantanément passer la lumière blanche de l’automne. Frédérique plissa les yeux devant le spectacle. Sa mère l’agressait. Non seulement avait-elle le culot de la tirer du lit aux aurores, un samedi matin, mais en plus elle créait trop de mouvement et de bruit.
— J’ai une surprise pour toi, claironna Jeannine en fouillant dans le sac qu’elle tenait à la main. Projet mère-fille ce matin!
Frédérique se crispa. Vingt ans plus tôt, elle aurait donné toutes ses poupées pour partager du temps avec sa maman. La rancœur qu’elle éprouvait à l’endroit de Jeannine refaisait surface chaque fois que cette dernière tentait un rapprochement. «Trop peu, trop tard», songea-t-elle.
Frédérique saisit la boîte que lui tendait Jeannine. Il s’agissait d’un ensemble de moulage pour femme enceinte. L’objectif étant d’immortaliser la volupté de leurs courbes.
— J’suis pas bonne en bricolage. Demande à Gerry de t’aider.
— C’est une surprise que je veux lui faire.
— Esther, d’abord? Elle est minutieuse pis elle a l’habitude des activités d’enfant.
— C’est avec toi que je veux le faire.
— J’suis pas à l’aise de me promener les seins à l’air devant toi, pis de te couvrir la poitrine de bandelettes, justifia Frédérique.
— Tu te promènes les seins à l’air devant un régiment, pis pas devant ta propre mère?
Frédérique se hérissa.
— Y en a juste un qui aurait ce privilège-là si t’avais fermé ta grande trappe pour une fois!
— De quoi tu parles?
— De ta maudite manie de te mêler de ce qui ne te regarde pas. De ton mâche-patate qui est pas capable de se tenir tranquille. Du besoin que t’as de me gâcher la vie! hurla Frédérique avant de quitter l’appartement, laissant Jeannine seule avec ses remords.
Jeannine connaissait le tempérament fiévreux de sa fille et attribuait son esclandre aux hormones de grossesse. Se pouvait-il que sa fille ait vraiment été amoureuse de Simon? Jeannine s’attristait de la tournure des événements, mais essayait de se convaincre qu’elle n’avait agi qu’à titre de catalyseur, accélérant une rupture inévitable. Frédérique allait bientôt remplacer Simon par un Philippe ou un Pierre-Luc et cet incident serait chose du passé.
Pour se faire pardonner, elle entreprit le ménage de l’appartement de Frédérique, certaine que la surprise tempérerait les sentiments de sa fille à son endroit. Vaisselle, lavage, époussetage, tout y passa. La matinée tirait à sa fin lorsque Jeannine termina sa besogne. Elle devait faire une pause entre chaque tâche ménagère pour reprendre son souffle, s’étirer le dos ou se masser les jambes. Son corps lui reprochait son bénévolat maternel. Il ne restait plus qu’à attendre la fin du cycle de lavage pour mettre les vêtements de Frédérique dans la sécheuse. Ensuite, elle s’en alla, satisfaite.
Frédérique ne rentra qu’en fin de journée. Avant même qu’elle n’actionne l’interrupteur, une odeur prononcée de citron vint lui chatouiller les narines. L’omniprésence du parfum lui souleva le cœur. En allumant, elle constata la transformation qu’avait subi son appartement. Elle détestait lorsque Jeannine jouait la femme de ménage. Elle en aurait pour des jours à retrouver ses effets personnels, le classement de Jeannine différant grandement du sien. Son chaos orchestré lui convenait davantage. Aux yeux des autres, l’appartement était un fouillis, mais elle y trouvait tout en quelques secondes, alors que là…
Fatiguée par sa journée d’errance, Frédérique choisit de se dévêtir pour enfiler quelque chose de confortable. Elle retira ses vêtements et se mit à chercher le kimono offert par Simon. Elle le portait tout les soirs et imaginait que les caresses du tissu lui étaient prodiguées par les mains de Simon.
Ne le trouvant pas sur le lit, Jeannine ayant placé les couvertures avec la précision d’un militaire entraîné, Frédérique se dirigea vers la penderie. Elle fouilla ensuite les tiroirs de sa commode lorsqu’un sentiment d’angoisse lui noua la gorge. Elle courut jusqu’à la sécheuse et y trouva le précieux vêtement dont les fibres délicates avaient été étirées en tous sens. Pour la première fois depuis longtemps, Frédérique s’agenouilla sur le sol et pleura comme une enfant.
Le lendemain matin, les yeux boursoufflés, Frédérique ouvrit à Gerry. Il avait eu la délicatesse de téléphoner plus tôt pour aviser de sa visite et apportait des croissants pour bien démarrer la journée. Son beau-père se gavait comme une oie depuis le début de la grossesse de Jeannine. Son tour de taille rendait hommage aux nombreux desserts qu’il cuisinait lui-même.
Il déposa sur la table une montagne de pots de purée pour bébé, identifiés à la main et datés. Pomme-cannelle, poire-vanille et banane-dattes se volaient la vedette. Frédérique se rappela que Gerry avait l’intention de suivre des cours de purée. Il était passé à l’action dans les dernières semaines.
— Pourquoi tu m’amènes ça?
— Pour ton bébé. Au cas où tu changerais d’idée. Il serait ben chanceux de t’avoir comme mère. Et de m’avoir comme papi, enchaîna-t-il avant qu’elle ne lui coupe la parole pour protester. Un papi qui fait des purées, ça court pas les rues!
— C’est pas pour moi, la maternité, confia-t-elle avec assurance en repoussant les purées vers son beau-père.
— Ça, tu le sais pas tant que tu y as pas goûté.
— J’ai jamais mangé de merde, mais j’suis pas mal sûre que j’aimerais pas ça. Pas besoin de goûter à tout pour savoir que ça nous convient pas. Rapporte-ça chez vous, Jeannine va être contente.
— Qu’est-ce que tu penses, notre congélateur est plein. Ça, c’est mes surplus.
— Je les donnerai à Esther et Lili.
— Pour qui tu me prends, j’ai pensé à tout le monde. Celles-là sont pour toi.
— Gerry…
— Pour toi, pas pour le bébé. C’est bon en mausus sur les croissants, confia-t-il en dévissant un pot et en sortant les croissants encore chauds qu’il venait d’acheter. J’en referai si tu gardes le bébé.
Ils partagèrent leur goûter improvisé en commentant les différentes purées, leurs textures et leurs goûts, Gerry ayant un faible pour celle aux bananes et Frédérique dévorant avec appétit celle à la poire.
En voyant son beau-père enfourner un troisième croissant, Frédérique ne put s’empêcher de le taquiner.
— Si ça continue comme ça, c’est toi qui vas avoir l’air enceinte.
— Y en a au moins un de nous deux chez qui ça va paraître, lui reprocha-t-il gentiment. C’est beau une femme enceinte, dit-il en se caressant la panse.
Frédérique trouvait effectivement que Lili s’épanouissait au même rythme que sa grossesse. Esther perdait de sa sobriété au profit d’un éclat surprenant. Même Jeannine profitait des transformations imposées par ses bébés. Pourtant, lorsqu’elle se regardait dans un miroir, tout ce que Frédérique voyait, c’était un corps difforme.
La voyant perdue dans ses pensées, Gerry se risqua sur un terrain qu’il savait glissant.
— Tu l’aimes?
— Hein?
— Simon, le gars que ta mère a croisé à la pharmacie… Tu l’aimes?
Frédérique se contenta de hausser les épaules. Savait-elle seulement ce qu’était l’amour?
— Appelle-le, suggéra Gerry.
— C’est lui qui s’est poussé. Je vois pas pourquoi je le pourchasserais.
— Parce que sinon, tu sauras jamais…
La discussion mourut sur cette affirmation. Gerry connaissait suffisamment sa belle-fille pour savoir que cet argument était le plus puissant. Frédérique ressassait constamment son enfance en cherchant des réponses hypothétiques: si mon père ne nous avait pas quittées, si ma mère avait moins travaillé, si j’avais eu un foyer stable, si, si, si. Gerry aurait voulu s’assurer que dans dix ans, elle ne se demande pas: «Et si je l’avais rappelé?»
Une fois seule, Frédérique contempla son cellulaire. Elle n’avait qu’à presser la surface vitrée du doigt pour joindre Simon, mais son orgueil lui interdisait de poser ce simple geste. Elle abandonna le téléphone sur la table avant de se diriger au salon pour regarder la télévision.
La présence du bébé, les croissants au beurre et le serrement de la gaine l’empêchaient de respirer à son aise. Comme si ce n’était pas assez, le bébé choisit de se manifester de plus en plus vivement. Toujours aussi mal à l’aise vis-à-vis des mouvements dans son ventre, Frédérique se leva et regarda la télévision en position verticale. Cela ne suffit pas pour arrêter les galipettes du bébé qui dansait en cadence dans le liquide amniotique.
— Si tu bouges parce que t’es à l’étroit, j’enlève la gaine pour que tu te tiennes tranquille, dit-elle.
Elle reçut alors un solide coup dans les côtes qui lui coupa le souffle une fraction de seconde. Surprise, elle enleva la gaine et réalisa avec stupéfaction que le bébé se calmait. Elle s’assit de nouveau et reporta son attention sur une nouvelle série américaine. Le bébé donna un petit coup contre la paroi utérine. Frédérique posa sa main sur son ventre et ressentit deux petits coups successifs en plein centre de sa paume. Ensuite plus rien. Bébé dormait paisiblement.
Esther soupira en regardant sa fille. La fillette trépignait d’impatience. Chaque samedi, elle se levait la première pour se préparer. Elle fouillait dans ses tiroirs à la recherche d’une robe ou d’une jupe parce que papa lui faisait toujours des compliments lorsqu’elle était habillée «en fille». Les bas collants étaient difficiles à enfiler, mais maman pourrait toujours venir à sa rescousse lorsqu’elle serait levée. Du haut de ses quatre ans et demi, elle mettait la table, sortait la boîte de céréales, son bol et sa cuillère puis allumait le téléviseur en prenant bien soin d’en baisser le volume au minimum pour ne pas réveiller les autres. Dès qu’Esther se levait, Emma quémandait sa coiffure spéciale du samedi: des tresses françaises, des tresses de vraie princesse. Une fois le déjeuner avalé, elle pointait son joli minois devant la vitre du salon et guettait la voiture de papa.
Le rituel d’Emma brisait le cœur d’Esther. Les répercussions de sa séparation sur les enfants étaient nombreuses, petites traces de chagrin et d’ennui qui parsemaient leur quotidien. La hâte d’Emma était aussi grande que son manque de Jean-François.
Le bruit d’un moteur de voiture se fit entendre. Les pas d’Emma accourant en direction de la porte d’entrée confirmèrent à Esther que son ex était arrivé. Elle regarda par la fenêtre. Jean-François marchait avec assurance en direction de la maison. Sans cogner ni sonner, il entra. Comme on entre chez soi.
S’il y avait un autre homme dans la maison, pas question qu’il ait le temps de se cacher sous un lit ou derrière le paravent. Jean-François voulait en avoir le cœur net. Aucune chaussure inconnue ne se trouvait dans l’entrée. Connaissant la manie d’Esther d’exiger que tout le monde se déchausse avant de se promener dans la maison, pour garder les planchers propres plus longtemps, il en déduisit qu’aucun autre mâle ne squattait les lieux. S’il rêvait d’un face-à-face avec celui qui lui avait ravi Esther, il était tout de même soulagé que le duel ne soit pas pour ce matin.
— Papa!
— Princesse!
Par pudeur, Esther restait au salon quelques instants, laissant toute la place aux effusions des retrouvailles. Le rire cristallin de sa fille qui s’étouffait dans le cou de Jean-François lui serrait le cœur. Esther avait toujours été réservée quant à l’expression de ses sentiments. L’impudeur de sa fille lui venait de Jean-François. Cette facilité à se dévoiler, Esther l’enviait.
Elle apparut dans le vestibule au moment où Jean-François déposait la petite au sol pour accueillir son grand garçon. Antoine aussi s’ennuyait de son père, mais il se gardait bien de l’exprimer. Comme Esther.
— Salut, ça va? dit-elle simplement pour manifester sa présence.
— Wow! C’est nouveau? demanda-t-il en pointant ses vêtements.
Il souhaitait faire diversion, réalisant qu’il était en pâmoison devant la mère de ses enfants.
— Oui, une dépense inutile, mais j’ai eu envie de me gâter.
— T’as bien fait.
Il la reluquait des pieds à la tête. Jean-François avait toujours trouvé Esther sexy pendant ses grossesses. Sa féminité était décuplée, ses formes plus généreuses lui allaient à ravir. Toutes ces rondeurs mettaient Jean-François en appétit.
— Papa, papa! Est-ce qu’on va à la piscine aujourd’hui?
— Cet après-midi. Pour l’instant, on va à la bibliothèque pour l’heure du conte. C’est correct si je les ramène juste après le souper? demanda Jean-François.
— Oui, oui. Jean-François, je me demandais…
— Papa, regarde ma belle robe, les coupa Emma.
— T’es magnifique! Une vraie princesse, lui confirma Jean-François.
Il reporta ensuite son attention sur Esther qui, visiblement, hésitait à poursuivre son idée.
— Tu disais?
— Rien, je t’en reparlerai.
— Sûre?
Elle confirma et les chassa de la maison. En les regardant monter à bord de la voiture de Jean-François, Esther se demanda pourquoi elle n’avait pas posé la question qui lui brûlait les lèvres. Elle se ressaisit, prit le téléphone et composa le numéro de Samuel. La réponse qu’il lui fournirait à la même question était plus prévisible que celle de Jean-François. Pour Esther, c’était rassurant.
Esther entra au café la tête haute. Vêtue de ses nouveaux vêtements, coiffée et maquillée légèrement, elle s’était même offert le luxe d’une paire de bottes à talons hauts. Une coquetterie que bien des femmes enceintes ne pouvaient se permettre. Une agence de casting à la recherche d’une femme enceinte l’aurait sûrement choisie pour sa publicité. Si son ventre et sa poitrine s’alourdissaient, ses jambes élancées et son port de tête royal faisaient d’elle la parfaite femme enceinte.
Les trois autres ne purent s’empêcher de l’observer défiler le long des tables jusqu’à la leur. Frédérique y alla même d’un retentissant sifflement d’admiration.
— J’ai du goût, se vanta Frédérique qui s’attribuait le mérite de la nouvelle garde-robe d’Esther.
Son égocentrisme provoqua l’hilarité des autres. Mal à l’aise devant autant d’attention, Esther s’assit avant que toute la clientèle la dévisage.
— J’ai une bonne nouvelle, annonça-t-elle à la ronde. J’ai trouvé une alternative à ta proposition, Lili.
La veille, Lili leur avait proposé de s’inscrire aux mêmes cours prénatals. Une nouvelle session débutait sous peu, il fallait faire vite pour que tous les couples soient acceptés, les places étant limitées. Frédérique avait rapidement levé le nez sur l’offre: «Un accouchement, c’est naturel, pas besoin d’apprendre à accoucher et pas question de payer pour un bébé qu’elle ne garderait pas.» Quant à Esther, l’idée de s’exposer publiquement comme mère célibataire ne l’enchantait pas. Elle aurait aimé rafraîchir ses connaissances, mais probablement un peu de lecture suffirait. En revanche, Jeannine saluait le flair de Lili: Gerry la harcelait pour qu’ils s’inscrivent à une telle formation depuis le début de sa grossesse. Le manque de réceptivité du groupe avait chagriné Lili, Esther avait donc cherché une alternative.
— Des cours privés à domicile! lança fièrement Esther.
— Ça doit coûter une beurrée, s’opposa Jeannine.
— Pour quatre couples et plus, ils font le même prix qu’au CLSC.
— Quatre couples ou quatre bedaines? questionna Lili.
— Quatre couples.
— Huit personnes? renchérit Jeannine juste pour être certaine que tout le monde ait la même information.
— Quatre couples, huit personnes, seize jambes et autant d’oreilles.
— Et si quelqu’un est amputé d’une jambe, est-ce que ça fonctionne quand même?
Esther se contenta d’ignorer la remarque de Frédérique qui semblait prendre plaisir à détruire son idée.
— Vous êtes partantes ou pas? On peut faire ça chez nous, le salon est assez grand pour accueillir tout le monde.
— T’as l’air d’oublier un détail, intervint Lili. On n’est pas huit. Est-ce que toi et Frédérique allez vous trouver un cavalier?
— Dans mon cas, c’est déjà fait, avoua Esther. Samuel a accepté de jouer le jeu.
Lili se renfrogna. Si elle se réjouissait qu’Esther retrouve le moral et admettait que Samuel lui faisait du bien, elle ne comprenait pas pourquoi Esther n’avait pas au moins offert à Jean-François de l’accompagner. C’était le père de son enfant, n’était-ce pas normal que ce rôle lui revienne? C’était l’occasion de lui tendre la main, de tenter une réconciliation.
— Il reste juste Frédérique à jumeler, exposa Jeannine comme si elle venait de décortiquer la théorie de la gravitation universelle de Newton.
— J’ai personne pour m’accompagner.
Les trois autres se jetèrent des regards entendus.
— Y a sûrement un gars qui peut t’accompagner pour une heure? insista Esther.
— À moins que je lui promette une p’tite vite dans ta salle de bain après le cours, je connais personne qui va venir souffler en petit chien avec moi. Non, personne.
L’image de sa salle de bain impeccable jumelée à celle de Frédérique et un amant quelconque en pleine action dérangea Esther. Sa maison n’était pas un lieu de perdition. Il fallait trouver quelqu’un. Un remue-méninge collectif s’enclencha. Chacune y allant de suggestions qui étaient aussitôt écartées. Lorsqu’un candidat faisait l’unanimité, Lili sortait son cellulaire et le contactait. Malheureusement, les quelques élus déclinèrent l’invitation, trouvant trop étrange de jouer les pères putatifs auprès d’une femme qu’ils ne connaissaient même pas.
Voyant que ses amies ne lâcheraient pas le morceau, Frédérique assura tout le monde qu’elle allait trouver toute seule. Esther réserva donc pour le week-end suivant.
À l’heure et au jour convenus, tout le monde s’entassa dans le salon d’Esther. On n’attendait que Frédérique et son cavalier pour débuter. Quelques minutes plus tard, la jeune femme se présenta, seule. L’infirmière mandatée pour offrir le cours questionna la nouvelle venue. Frédérique surprit tout le monde en sortant un coussin de son grand sac à main. Elle y avait collé la photo d’un mannequin, probablement trouvée sur un site de vente en ligne de sous-vêtements masculins. L’adonis lascif tenait une pose suggestive. Frédérique l’embrassa.
— Mon mari, dit-elle en pointant la photo, est très malade. Je lui ai dit de rester couché. Il viendra au prochain cours.
Fière de son idée, Frédérique toisa les autres du regard, les mettant au défi de démentir ses dires. Ils se contentèrent de rire intérieurement devant l’absurdité de la situation. L’infirmière se demanda un instant si on se moquait d’elle, mais puisque personne ne riait ou ne démentait l’information, elle en conclut que l’enfant de Frédérique, si la génétique faisait bien son travail, serait une splendeur de poupon.
— Je vous propose de débuter avec la vidéo d’un accouchement. Peu de gens savent vraiment à quoi ressemble la naissance d’un enfant et à quoi s’attendre. Ensuite, on parlera de vos attentes personnelles devant le cours.
On tamisa l’éclairage et démarra la vidéo. Une femme y expulsait son bébé dans des souffrances contenues. Captivée, Jeannine commenta la vidéo d’un bout à l’autre comme si elle était en charge du cours.
— Regardez comme elle pousse mal. La tête du bébé progresse même pas. Faut pas forcer avec la face, ça donne rien.
— C’est tellement beau, c’est tellement vrai, pleurnicha Lili qui était gagnée par l’émotion.
Discrètement, Esther donna une boîte de mouchoirs à Thomas, sachant fort bien qu’un déluge de larmes se préparait. Plus l’accouchement progressait, plus Lili devenait émotive. Désireux d’éviter le pire et fidèle au plan de match de Lili, Thomas mit en application ce qu’ils avaient convenu: il lui mentionna le mot-code censé la calmer et lui faire prendre conscience de ses états d’âme.
— Poupoune, lui murmura-t-il à l’oreille afin que personne d’autre n’entende.
— Chut! Je veux rien manquer. J’peux pas croire que ça va être nous dans quelques semaines.
— Ça va, poupoune, calme-toi.
— Appelle-moi pas comme ça, ça m’énerve.
— Pou-pou-ne, articula exagérément Thomas afin que Lili comprenne son message codé.
Au même moment, le chérubin ensanglanté atterrissait finalement sur le ventre de sa mère. Lili n’avait d’yeux et d’oreilles que pour l’écran de télévision. Thomas abandonna l’idée de faire passer son message et laissa Lili assouvir son besoin de pleurer.
— Votre cours est drôlement planifié, critiqua Jeannine. Me semble qu’on devrait terminer par la vidéo, c’est un peu traumatisant d’entrée de jeu, non?
— Nous autres, ça nous rappelle de beaux souvenirs, hein chérie? souligna Samuel qui prenait à cœur son rôle de père de substitution.
Il avait guetté Esther du coin de l’œil tout au long de la présentation. Une multitude d’émotions s’étaient succédé sur son visage en regardant l’accouchement.
— T’as raison, mon amour, ajouta-t-elle pour donner de la crédibilité à son faux couple.
Décidément, cet homme-là était parfait pour elle. Le petit jeu auquel ils se prêtaient ce matin lui plaisait plus qu’elle ne voulait l’admettre.
Dans son coin, Frédérique ne disait pas un mot. Ce qu’elle venait de voir la rendait muette. Dans son imagination, avec l’anesthésie, l’accouchement s’apparentait à enlever une écharde de son doigt. Ce qu’elle découvrait ce matin faisait naître une sourde angoisse en elle. Passer à travers cette épreuve lorsqu’on a un bébé en récompense valait peut-être le coup, mais lorsqu’on quitte l’hôpital les bras vides…
En soirée, Frédérique décida de rester seule à la maison. Elle n’avait plus envie de draguer ou d’être draguée. Son corps l’abandonnait. Voilà comment elle se sentait à cette phase de la grossesse. Elle mettait le nez dehors de moins en moins souvent, préférant se soustraire aux regards des autres.
Elle avait enregistré un épisode de sa série américaine préférée et décida de le regarder. L’émission débutait par un accident et la vue du sang lui ramena en mémoire les images de l’accouchement visionné plus tôt dans la journée. L’angoisse revint, sournoise.
— T’as intérêt à faire ta part, menaça-t-elle son bébé. Je veux pas que tout le travail me revienne. On va faire ça en équipe.
Une vague sembla la caresser de l’intérieur, comme si le bébé lui offrait une caresse pour la consoler et l’encourager. Hypnotisée, Frédérique posa sa main à plat à l’endroit où s’était terminé le mouvement subtil. De petits «toc toc» saluèrent la présence de sa paume. Frédérique eut l’impression que son bébé se nichait au creux de sa main pour s’endormir. Elle accepta de jouer son rôle protecteur en espérant que cela convaincrait le bébé de faciliter l’accouchement.
Au même moment, le téléphone sonna. «Numéro masqué» s’afficha sur le cellulaire de Frédérique. Elle hésita un instant à décrocher, mais se dit que s’il y avait un minime pourcentage de chances pour que ce soit Simon qui appelle, elle ne pouvait pas prendre le risque de ne pas répondre.
— Oui, allô?
— Frédérique, c’est Gerry. On est à l’hôpital. C’est Jeannine…
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