Bébé boum
Chapitre 8
Lili avait finalement demandé au taxi de se rendre à une autre adresse. Sans préavis, elle avait atterri dans la cuisine d’Esther. Elle ne voulait pas se retrouver seule dans un loft déserté par son amoureux à ressasser les dernières semaines de sa vie à la recherche des indices qu’elle aurait dû voir ou des paroles qu’elle aurait dû mieux interpréter. Elle se serait fait un sang d’encre à tourner en rond dans l’attente interminable du retour de Thomas.
Durant sa courte balade en taxi, elle avait essayé d’agencer les morceaux du casse-tête. La seule conclusion possible était que Thomas la trompait. Qui de mieux qu’Esther pour la comprendre et la conseiller?
— Thomas me trompe.
Voilà tout ce qu’elle avait été capable de prononcer avant qu’Esther la prenne par les épaules et l’invite à se déchausser pour entrer. Lili avait résumé sa soirée en quelques mots avant de sortir son téléphone et de mettre sous le nez d’Esther sa preuve irréfutable de l’adultère de Thomas.
— Tu la connais?
— Ni d’Ève ni d’Adam.
— T’es sûre que c’est pas juste une amie?
— Tiens-tu les mains de tes amis en public? râla Lili.
Esther ne put s’empêcher de penser à Samuel. Une personne inconnue pouvait facilement les prendre pour un couple lorsqu’ils étaient attablés au restaurant ensemble ou que Samuel lui prenait le bras pour marcher dehors. Elle ne voulait pas sauter trop vite aux conclusions et accuser Thomas, qu’elle avait en haute estime.
— C’est pas le genre de Thomas d’avoir une maîtresse.
— C’était pas le genre de ton mari non plus avant l’été dernier.
— Tu marques un point, concéda Esther. Confronte-le!
— J’suis enceinte de presque huit mois. J’ai pas envie de savoir si mon chum couche avec une autre. J’veux pas briser ma famille à quelques semaines d’en devenir véritablement une.
— Tiens ça mort, d’abord.
— Comment veux-tu que je fasse semblant de rien après ce que j’ai vu? Chaque fois qu’il va vouloir m’embrasser, c’est cette face-là que je vais voir, dit-elle en faisant référence à la photo qui monopolisait l’écran du cellulaire en permanence.
— Laisse-lui le bénéfice du doute, proposa Esther. Donne-lui la chance de s’expliquer avant de le condamner.
Lili avait déjà son verdict en tête et l’homme au banc des accusés n’était pas blanc comme neige. Elle remit son manteau, prête à affronter la tempête qui faisait maintenant rage à l’extérieur comme à l’intérieur.
Thomas, fidèle à ses habitudes, lisait paisiblement au salon lorsque Lili arriva. Elle se défit de son manteau tout en l’observant du coin de l’œil. Il ne montrait aucun signe de nervosité.
Lili se servit une tasse de chocolat chaud avant de venir s’asseoir au salon. Plutôt que de prendre un magazine et de pousser Thomas pour se coller et lire en amoureux, Lili prit place sur le fauteuil faisant face à son chum. Elle le fixait sans rien dire. Thomas daigna finalement lever le nez de son livre.
— T’as appris des choses intéressantes?
La question la déstabilisa. Était-il en train de lui ouvrir une porte? L’avait-il vue sur le trottoir en train de les épier? Il ne pouvait pas lui faire cet aveu avec l’aplomb qu’il démontrait en ce moment. Lili ne savait pas par quel bout prendre le problème pour le disséquer. Perdue dans sa réflexion, elle oublia de répondre à la question de Thomas.
— Lili? T’as appris des choses utiles pendant ta visite?
Elle était tellement ébranlée qu’elle en avait oublié la visite de l’hôpital en compagnie de Frédérique.
— Oui, oui. Pis toi, comment a été ta soirée? demanda-t-elle innocemment.
— Comme d’habitude… mais j’ai fermé un peu plus tôt.
— Je sais, je suis passée.
L’intonation de Lili alluma une petite lumière rouge dans l’esprit de Thomas. La phrase sous-entendait un reproche, Thomas le savait bien.
— J’avais promis une bière à Jérôme pour son anniversaire, se défendit-il. Comme je savais que tu étais occupée ce soir…
Lili était estomaquée. Thomas lui mentait effrontément. Les mains tremblantes, le cœur battant la chamade, elle fouilla dans son sac et mit un temps fou à trouver son cellulaire. Thomas venait carrément de lui affirmer qu’il profitait du fait qu’elle ait un engagement avec une amie pour voir sa maîtresse en cachette. Elle hésitait entre fondre en larmes ou se ruer sur lui pour le frapper. Il gardait les yeux rivés à son livre, preuve supplémentaire qu’il lui mentait. Thomas avait l’habitude de mettre son livre de côté lorsqu’il s’adressait à elle.
Son regard descendit sur le cellulaire qu’elle tenait maintenant à deux mains. Elle le serrait tellement fort que ses jointures en étaient blanches. Devait-elle lui montrer la photo pour qu’il avoue ou essayer de lui faire cracher le morceau tout seul? L’esprit embrouillé par la colère, Lili essaya de reprendre son calme avant d’agir.
Elle se leva et tendit l’appareil à Thomas. Perplexe, il l’observa sous tous les angles avant de soupirer avec lassitude et de le rendre à Lili.
— T’exagères pas un peu, mon amour? Me semble que le dernier remonte à moins de six mois.
Lili réalisa alors qu’elle avait donné à Thomas le cellulaire qu’elle avait acheté pour lui quelques jours plus tôt.
— C’est un cadeau pour toi, bredouilla-t-elle. Je l’ai acheté pour pouvoir te joindre en tout temps. Avec l’accouchement qui approche…
— … t’avais l’excuse parfaite pour m’imposer ton amour de la technologie, compléta-t-il. Merci, mon amour.
Le mot doux brûla la poitrine de Lili. Comment osait-il employer ce mot alors qu’une heure plus tôt, il devait le dédier à une autre? Victime de son inattention, Lili changea de tactique et décida d’attendre avant de sortir le joker de son jeu. La photo pouvait bien attendre…
— J’ai déjà téléchargé ta musique préférée, des applications et rempli ton répertoire de contacts.
— Génial. Me reste plus qu’à apprendre à m’en servir.
Thomas n’était franchement pas emballé par le cadeau. Même s’il convenait qu’avec l’imminence de l’accouchement, l’objet revêtait un caractère pratique, il n’avait pas envie de le trimbaler avec lui et l’idée que tout le monde puisse le joindre en tout temps ne l’enthousiasmait pas.
Lili entreprit de lui montrer comment faire un appel en sélectionnant un contact dans son répertoire. Thomas réalisa soudain que tous les noms de ses amis y figuraient avec leurs numéros de téléphone. Même ceux que Lili ne connaissait pas.
— Comment t’as fait pour avoir tous ces numéros-là?
— J’ai fouillé dans ton agenda.
Le visage de Thomas se décomposa. Il faisait des efforts herculéens pour ne pas laisser paraître son mécontentement, mais Lili aurait juré qu’il n’appréciait pas qu’elle ait eu son agenda entre les mains. «Une preuve de plus de sa culpabilité», songea-t-elle.
Thomas, qui connaissait les talents d’enquêteuse de sa blonde, craignait qu’elle ait fouillé plus que nécessaire. Il devrait être plus prudent à l’avenir.
En arrivant à l’appartement, Simon avait attiré Frédérique dans la chambre à coucher. Le désir muselé des dernières semaines s’était exprimé dans l’urgence. Maintenant repu, il caressait distraitement le dos de sa belle du bout des doigts. Couché sur le dos, les yeux fermés, le bras gauche passé sous la tête de Frédérique qui reposait contre son flanc, il savourait sa conquête.
Il adorait faire l’amour avec Frédérique, mais il devait bien admettre que la tigresse qu’elle était habituellement sous les draps s’était métamorphosée en chaton ce soir. La passion et la fougue qui la caractérisaient d’ordinaire avaient fait place à la retenue et la tiédeur.
Le ventre gonflé de Frédérique pressait sa hanche. Il faudrait bien qu’ils en parlent. Simon se demandait surtout s’il était le père du bébé. Il ne savait pas laquelle des deux éventualités lui faisait le plus peur: être le géniteur qu’on avait tenu à l’écart ou l’amant doublé par un autre.
Lorsque Jeannine lui avait annoncé la grossesse de Frédérique, il avait surtout été vexé que la principale intéressée ne l’ait pas mis au parfum. Peut-être Frédérique voulait-elle se faire faire un enfant et l’avait-elle utilisé? Peut-être n’était-il qu’un divertissement alors qu’elle entretenait une relation sérieuse avec un autre? Dans un cas comme dans l’autre, le rôle qu’on lui proposait ne lui convenait pas.
Comme bien des hommes de son âge, Simon collectionnait les aventures, mais il ne les juxtaposait pas les unes aux autres. Il changeait souvent d’amante, mais prenait soin de mettre un terme à une liaison avant d’en débuter une autre.
Impulsif, il avait tourné la page sur Frédérique en se disant que l’oubli serait facile à trouver dans les bras d’une autre. Frédérique n’avait pas cherché à le retenir. Pire encore, elle n’avait pas daigné s’expliquer. Comment pouvait-on cacher une information aussi cruciale à quelqu’un qui comptait? Pour une des rares fois de sa vie, Simon ne se sentait pas désiré.
Les jours avaient passé sans que jamais le nom de Frédérique n’apparaisse sur la fenêtre de lecture de son cellulaire. Il se surprenait à espérer de ses nouvelles, à se précipiter sur son téléphone dès que quelqu’un tentait de le joindre, à éviter la rue où travaillait Frédérique de peur d’avoir l’air de tenter de renouer avec elle. Par orgueil, il refusait de faire les premiers pas.
Un mouvement contre sa hanche le tira de sa rêverie. Il ouvrit les yeux et constata que Frédérique s’était assoupie contre lui. C’était le bébé qui donnait des coups. Intrigué, Simon posa une main sur le ventre de Frédérique. Il ressentit la présence du bébé qui commença à dialoguer avec lui avec une alternance de coups et de glissements. L’intensité des mouvements réveilla Frédérique qui se dégagea, mal à l’aise.
— Reste, proposa Simon. Ça me dérange pas. J’aime ça.
Frédérique enfila un vieux t-shirt, quitta la pièce sans dire un mot et se dirigea vers la salle de bain. Simon s’étonna de sa réserve. L’exhibitionniste devenait pudique. Il respecta son silence, se disant qu’il pouvait bien attendre au lendemain pour connaître l’histoire de ce bébé.
Sous le jet d’eau chaude, Frédérique ordonna au bébé de se tenir tranquille. Après quelques mouvements de protestation, il obéit. Elle laissa longuement l’eau ruisseler sur sa peau. Elle espérait que Simon se soit endormi avant qu’elle ne reprenne place à ses côtés dans le lit. Ça lui permettrait d’éviter la discussion qu’elle savait inévitable, mais surtout elle n’avait pas envie de refaire l’amour. Elle connaissait les appétits insatiables de Simon. Après plusieurs minutes, elle sortit de la douche et s’épongea. Elle ne passa pas sa main sur le grand miroir afin d’en chasser la buée: elle n’avait pas envie de voir ce corps qui ne lui appartenait plus.
Jean-François borda Emma et Antoine à la sauvette. Le livre d’histoires, habituellement ponctué d’improvisation, était suivi à la lettre ce soir. Autant il aimait ses enfants, autant en ce moment, c’était la compagnie d’Esther qu’il recherchait.
Lorsqu’il eut embrassé le front des petits, il regagna la cuisine. Esther s’apprêtait à faire la vaisselle. Sachant qu’elle ne s’assoirait pas tant que le ramassage ne serait pas complété, Jean-François la chassa de devant l’évier et commença à laver les ustensiles sales. Esther s’amusa de ce comportement: jamais Jean-François n’aidait dans la cuisine, tanné qu’elle repasse derrière lui dès qu’il terminait une tâche ménagère. Pendant qu’il lavait la vaisselle, Esther entreprit la confection du lunch des enfants, heureuse du temps qu’elle sauverait dans son horaire. Les deux travaillaient en silence.
Jean-François ne souhaitait pas vraiment parler de Samuel. Tout ce qui lui importait, c’était d’annoncer à Esther son intention de la reconquérir. Esther s’attendait à être critiquée pour la présence de Samuel à moitié habillé le samedi précédent, mais les reproches se faisaient attendre.
Elle avait inventé quelques scénarios susceptibles de la tirer d’affaire, dépendamment de l’angle d’attaque de Jean-François. S’il questionnait ses fréquentations, il était facile de lui faire remarquer qu’il n’avait de leçon à donner à personne. S’il optait pour le classique «si j’avais eu les enfants avec moi…», Esther lui reprocherait de s’inviter sans s’annoncer. Finalement, s’il osait lui demander directement si Samuel était son amant, elle nierait et prétexterait que sa douche avait fait défaut et qu’elle avait accepté de le dépanner, en ami. De crainte que Jean-François mijote une offensive plus poussée, Esther décida de le prendre de vitesse.
— Désolée pour samedi matin. Si j’avais su que tu venais, j’aurais été seule.
— Est-ce que ça fait longtemps…
Jean-François ne voulait pas terminer sa phrase. Tout ce qui lui importait était de savoir si le jeune homme rencontré était le père de l’enfant d’Esther.
— C’est un ami de Frédérique que je viens à peine de rencontrer. Il est gay.
Jean-François doutait de l’information. Il savait Esther capable d’inventer n’importe quoi pour sauver les apparences. Si elle était coupable de quelque chose, elle pouvait le lui cacher simplement par orgueil. Il se souvenait du vase en verre de Murano, reçu de sa mère, qu’Esther avait brisé. Elle avait rejeté la faute sur Emma qui n’avait que deux ans à l’époque et ne parlait pas assez pour contredire sa mère. Haute comme trois pommes, la petite ne pouvait pas atteindre le vase, impossible donc qu’elle l’ait jeté par terre. Même chose pour les sacs de chips qui disparaissaient mystérieusement du garde-manger. Jean-François avait surpris Esther plus d’une fois en train d’avaler en vitesse une poignée de chips. Il n’avait qu’à l’embrasser pour savoir qu’elle venait d’en manger, mais jamais elle ne l’avouait. Elle accusait plutôt la gardienne embauchée le soir précédent.
Jean-François décida de changer de sujet et parla de leur expérience de camping de salon. S’il voulait revenir vivre ici, il ne fallait rien brusquer.
— Antoine a bricolé un feu de camp en carton et on a mangé des guimauves piquées sur des bouts de bois ramassés dehors.
Une fraction de seconde, Esther pensa à tous les germes agglutinés sur les bouts de bois que les enfants avaient portés à leur bouche, aux calories vides que représentaient les guimauves et aux dangers qu’il y avait à mettre des branches entre les mains de sa fille de quatre ans. Normalement, elle aurait critiqué son ex. Elle garda plutôt le silence. «Mes antidépresseurs sont efficaces», pensa-t-elle.
Son médecin avait encore diminué la posologie de son traitement et Esther se portait bien. Elle espérait en finir avec la prise de médication d’ici l’accouchement. Si tout se passait bien ce mois-ci, elle pourrait peut-être terminer son sevrage avant l’arrivée du bébé.
Esther admettait que la psychothérapie qu’elle suivait était en partie responsable de son bien-être. La spécialiste que lui avait référée Samuel faisait des miracles. L’autre coup de pouce significatif venait du jeune médecin qui agissait comme un baume protecteur. Esther s’attachait à lui. Il n’était menaçant d’aucune façon, c’était parfait pour elle.
Esther se rendit à son rendez-vous hebdomadaire chez la psychologue. Elle avait hâte de lui faire part de ses progrès. Comme elle s’y attendait, la nouvelle fut accueillie avec enthousiasme et Esther reçut des félicitations. Comme lorsqu’elle était enfant, elle cherchait l’approbation des autres et souhaitait plaire constamment à autrui. Au fond, la fierté dans l’œil de la thérapeute lui plaisait beaucoup plus que l’idée du sevrage…
— Votre progression est constante, vous mettez en application ce dont on parle, je vous félicite.
Esther rougit de plaisir. Elle excellait. Ça lui donnait le goût de se dépasser. Si le Livre des records Guinness avait une catégorie «psychothérapie la plus fulgurante», Esther aurait tenté d’y inscrire son nom.
— Cette semaine, j’aimerais que vous recherchiez votre gratification personnelle plutôt que celle des autres. Vous agissez toujours pour ne pas déplaire à ceux qui vous entourent. Votre défi sera donc de vous choisir, de vous mettre au sommet de votre liste de priorités.
Esther se demanda si servir des choux de Bruxelles aux enfants pouvait entrer dans cette catégorie…
Quelques heures plus tard, alors qu’Esther préparait sa salle d’examen pour accueillir un nouveau patient, son patron fit irruption dans la petite pièce ensoleillée et referma discrètement la porte derrière lui.
— Es-tu libre samedi?
— J’fais pas de temps supplémentaire les fins de semaine. Demande aux plus jeunes, elles ont juste ça à faire, répliqua Esther.
— C’est pas le patron qui parle, c’est l’homme.
Il fit une pause, ne sachant pas trop comment faire part de sa demande à Esther sans qu’elle soit mal interprétée. Le malaise gagna Esther qui se demandait déjà comment repousser les avances de cet homme qui pourtant l’attirait.
— Noël s’en vient, je dois acheter des cadeaux pour les enfants, expliqua-t-il. Je me suis dit que t’étais dans la même situation. On pourrait magasiner ensemble?
— J’suis pas du genre à m’éterniser dans les boutiques.
— Parfait, ça nous donnera le temps de prendre un café.
— Sais-tu au moins ce que tu veux leur acheter?
— Pas vraiment. Je pensais qu’une opinion féminine m’aiderait à faire le bon choix. Surtout pour la petite. Les trucs roses, minuscules…
Esther eut une bouffée d’empathie. Elle était séparée de Jean-François, mais n’était pas veuve. Elle essaya d’imaginer ce à quoi pouvait ressembler le quotidien de cet homme avec ses enfants.
— Commence par faire une liste, je la regarderai et je t’indiquerai les choix gagnants.
— Donc, c’est non pour samedi?
— C’est mieux comme ça.
Le patron ravala sa fierté et sortit. Esther réalisa qu’elle venait de se choisir au risque de déplaire à quelqu’un. Cet homme-là avait tout pour la séduire. En d’autres circonstances, peut-être que… mais dans la situation présente, mieux valait ne pas jeter d’huile sur le feu.
Lili appuya sur la touche d’envoi. Jeannine, Esther et Frédérique saisirent leur téléphone respectif pour y afficher la photo envoyée. Le quatuor, réuni chez Jeannine, examinait attentivement chaque centimètre carré de l’image afin d’y déceler des indices pouvant servir à identifier la femme tenant la main à Thomas.
— Difficile de ne pas remarquer une fille comme ça, souffla Frédérique. On dirait Pocahontas!
Esther et Jeannine lui firent des yeux noirs. Lili n’avait pas besoin qu’on lui souligne la beauté de son adversaire.
— As-tu interrogé le personnel? s’enquit Frédérique. Si c’est une habituée des lieux, peut-être qu’ils la connaissent.
— Comment je vais faire pour justifier mon enquête?
— Tu diras que c’est personnel, suggéra Esther. Que ça les regarde pas.
— Tu risques d’avoir plus d’aide si tu dis que c’est ta blonde pis que t’as peur qu’elle te trompe avec un homme, renchérit Frédérique. Le scandale, ça dénoue toujours les langues.
— Tu voudrais pas le faire pour moi? supplia Lili. T’es habituée à la clientèle de bar.
Frédérique accepta d’aider Lili et de mener une enquête sur le terrain.
— Esther, tu peux peut-être montrer la photo à tes patients? Avec un peu de chance, il y en a un qui va la reconnaître, proposa Jeannine.
— J’ai pas le temps d’achaler la clientèle avec ça, puis les cellulaires sont interdits dans les salles d’examen. Je peux quand même pas risquer ma job.
— Déjà que je risque mon couple, ajouta tristement Lili.
Esther était déchirée. D’un côté, elle voulait aider Lili, mais de l’autre, elle trouvait ridicule que sa meilleure amie ne vide pas la question avec le principal intéressé et qu’elle se lance dans une chasse à la sorcière. En y regardant de plus près, elle devait admettre qu’elle était mal placée pour faire la leçon à Lili. Elle non plus n’avait pas osé confronter Jean-François lorsqu’elle avait soupçonné son infidélité.
— Je vais au moins la montrer au personnel pendant mes pauses, s’engagea Esther. Y a peut-être une secrétaire ou une hygiéniste qui la connaît.
Lili lui sourit. Elle était touchée par les efforts de ses amies. Elle-même avait élaboré une stratégie.
— J’ai déjà posté un avis de recherche sur le Net.
— T’as pas peur que ça vienne aux oreilles de Thomas? la prévint Esther.
— Thomas et Internet, ça fait deux. Mais par sécurité, j’ai juste placé la photo sur des sites de retrouvailles: je cherche une amie avec qui je suis allée au cégep… tu vois le genre?
— Et moi?
Jeannine ne voulait pas être en reste et demeurer les bras croisés alors que les trois autres faisaient front commun pour dénouer l’intrigue.
— Alitée ici, je vois pas vraiment ce que tu pourrais faire, constata Lili.
— Je pourrais en glisser un mot sur mes réseaux sociaux? J’ai beaucoup d’amis.
— Mauvaise idée, intervint Frédérique. Des plans pour que tu fasses foirer l’affaire. Laisse ça entre les mains des professionnels.
— On se revoit dans cinq jours pour partager nos informations? suggéra Lili.
La motion fut adoptée à l’unanimité. Chacune partit de son côté avec une tâche précise à accomplir. Jeannine se désolait d’être impuissante. Il fallait qu’elle aussi participe à l’effort de recherche. Elle savait quoi faire pour se rendre utile et n’avait pas besoin de la bénédiction des autres pour mettre son plan à exécution.
Avant de se rendre à la conférence de presse à laquelle l’avait assigné le chef de pupitre du magazine qui l’embauchait, Lili avait le temps de faire un détour par la boutique. Avant de quitter la maison, elle avait trouvé le cellulaire de Thomas sur la console dans l’entrée du loft. Son lunatique de chum avait oublié le téléphone. «À quoi bon lui avoir acheté un cellulaire s’il est pour l’oublier quand il sort!», rageait Lili. Elle se rendait donc à la boutique pour lui remettre l’appareil.
Un rapide coup d’œil à l’horloge numérique de la voiture lui confirma qu’elle avait plusieurs minutes à tuer avant sa convocation. Elle en profita pour jeter un coup d’œil au registre d’appels du téléphone de Thomas.
La liste des appels reçus était famélique. Thomas n’avait visiblement donné son numéro de téléphone qu’à très peu de personnes. Lili identifia son propre numéro, celui du cellulaire de Jean-François et un numéro inconnu. Elle appuya sur la touche de rappel afin d’identifier la provenance du coup de fil.
— L’abonné cellulaire que vous tentez de joindre n’est pas disponible…
L’appel que Thomas avait reçu en provenance de ce numéro avait été passé en fin de journée et n’avait duré que quelques minutes. «Juste assez pour se donner rendez-vous et se dire qu’on s’aime», pensa Lili. Elle enregistra le numéro suspect dans son propre cellulaire avec la ferme intention de le recomposer ultérieurement. Il n’apparaissait qu’une seule fois dans le registre, mais peut-être que Thomas avait expressément demandé à sa nouvelle flamme de ne pas le contacter pour ne pas laisser de traces. Il ne connaissait rien aux nouvelles technologies, mais il adorait les suspenses et les films policiers. Il savait sûrement que toute communication pouvait être retracée.
Lili s’attaqua ensuite à la liste des appels envoyés. Une surprise de taille l’attendait. Des dizaines de numéros différents s’alignaient les uns à la suite des autres. Jamais elle n’aurait le temps de tous les transférer manuellement dans son cellulaire et encore moins de les composer pour voir qui répondrait. Stratégiquement, elle essaya de repérer les numéros les plus fréquents. Elle choisit celui qui revenait le plus souvent et aboutit chez un artisan qui travaillait le verre soufflé. Thomas lui avait commandé certaines œuvres pour les vendre à la boutique. Il lui avait chaudement vanté les qualités esthétiques du travail du verrier la veille au soir. Lili prétexta un faux numéro et raccrocha.
Elle avait le temps pour un autre appel avant de devoir rendre l’appareil à son propriétaire. Elle choisit au hasard. Après deux sonneries, une voix féminine répondit:
— Oui, allô?
— Bonjour madame… Pourrais-je parler à Thomas s’il vous plaît?
Lili se tapa le front contre le volant de la voiture. Elle n’avait pas prévu d’excuse pour son appel et ne savait pas trop quel chemin emprunter pour faire parler son interlocutrice et en apprendre davantage à son sujet. Elle se dit que la mention du nom de Thomas susciterait peut-être une réaction.
— Vous vous êtes trompée de numéro de téléphone.
La voix était douce, posée. Lili essaya d’y superposer le visage de l’étrangère qu’elle avait photographiée. Elle ne savait pas si les deux appartenaient à la même personne.
— Est-ce que vous êtes la maîtresse… de maison?
— Oui.
— Seriez-vous intéressée à répondre à notre sondage sur la fidélité?
Lili fut surprise que la femme accepte. Dès qu’on lui demandait sa participation à un sondage, Lili raccrochait en pestant contre les compagnies qui harcelaient les gens pour participer à ce genre de questionnaire. Qui avait le temps de répondre de nos jours?
— Êtes-vous en couple? commença Lili.
— Plus maintenant.
— Fréquenteriez-vous un infidèle?
La femme se lança dans une longue explication philo-sophique sur l’importance des sentiments, mais la faiblesse de la chair. Lili regardait les chiffres changer sur l’horloge de la voiture et commençait à regretter son sondage improvisé.
— J’allais oublier, coupa-t-elle son interlocutrice. Pourrais-je simplement avoir votre nom pour nos dossiers?
— Éveline Bouffard.
Lili raccrocha subitement. Elle espérait seulement que la femme n’utiliserait pas sa touche de recomposition, croyant à tort que la ligne avait été accidentellement coupée. Lili retint son souffle. Heureusement, le cellulaire resta silencieux.
Lili s’assura d’avoir bien coupé la communication avant de pouffer de rire. Madame Bouffard était une veuve coquette qui faisait pratiquement vivre le commerce de Thomas. Plusieurs fois par semaine, elle passait à la boutique pour s’acheter un petit bouquet afin de garnir sa table de cuisine. «Mon seul péché mignon», clamait-elle. Au fil de leurs rencontres, Thomas avait appris que monsieur Bouffard, de son vivant, offrait régulièrement des fleurs à sa femme. Elle honorait sa mémoire en perpétuant la tradition. La quinquagénaire avait une voix étonnamment jeune et pimpante.
Lili se trouva ridicule de perdre son temps à fouiller le registre d’appels de Thomas. Mis à part le numéro déniché dans la liste des appels reçus, elle n’était pas plus avancée. Qui plus est, elle était maintenant en retard pour le travail.
Jeannine avala un comprimé antiacidité. Le troisième en autant d’heures. Les jumeaux comprimaient son estomac et elle souffrait de reflux gastriques comme jamais auparavant. Elle repositionna les nombreux oreillers afin de surélever sa tête encore davantage. Depuis quelques nuits, elle devait dormir en position assise pour espérer quelques heures de sommeil. Elle avait une vraie raison de se plaindre et profitait de son malaise pour appeler à son chevet quiconque pouvait faire un arrêt à la pharmacie pour renouveler son inventaire de médicaments contre les brûlements d’estomac.
En plus de redresser le tronc, elle devait se tourner sur le côté à cause du poids des bébés. Les contorsions que sa situation exigeait la laissaient courbaturée, marabout et extrêmement fatiguée.
Quand son corps arrêtait ses caprices, les jumeaux lui dansaient des sets carrés dans l’utérus. On aurait dit que les petits coquins attendaient la fin des malaises gastriques pour se manifester et réactiver le tout. Jeannine et Gerry savaient qu’ils auraient un garçon et une fille à chérir. Jeannine craignait parfois qu’ils soient la réincarnation de Bonnie et Clyde. Les jumeaux travaillaient déjà en complicité pour faire enrager leur mère.
Jeannine commençait à avoir hâte d’accoucher. En plus de s’apparenter de plus en plus aux baleines, l’immobilité à laquelle l’astreignait la grossesse la rendait folle. Son travail lui manquait. Elle gardait contact avec ses collègues qui l’avisaient des changements apportés à l’étiquetage de certains produits, des articles soldés ou des nouveautés disponibles. Jeannine attendait d’ailleurs que le soleil se lève pour contacter les filles et leur proposer une soirée pédicure.
Il y avait plusieurs semaines que Jeannine avait abandonné l’idée de se peindre les ongles d’orteils. Si, par d’habiles contorsions, elle arrivait encore à rejoindre son pied avec sa main, ses yeux étaient incapables de voir le canevas à peinturer. La dernière fois qu’elle avait essayé de se vernir les ongles, Gerry avait été appelé en renfort pour tenir un miroir afin de déjouer l’obstacle que représentait maintenant son ventre proéminent. Malgré les efforts, le résultat avait été décevant.
Si Jeannine avait pu choisir, elle aurait aimé qu’Esther s’occupe de ses pieds. Hygiéniste dentaire de profession, elle aurait la minutie nécessaire pour un résultat irréprochable et sans bavure. «Les dents, les ongles, c’est du pareil au même, dans le fond. C’est petit, délicat et toujours un peu sale», pensa Jeannine.
Si c’était Lili qui jouait la pédicure pour elle, Jeannine savait qu’elle passerait un bon moment. Du groupe, Lili était la meilleure oreille qui soit. Elle pouvait supporter ses jérémiades sans jamais broncher. C’était la seule qui ne sentait pas le besoin irrépressible de renchérir chaque fois que Jeannine se plaignait d’un petit malheur personnel ou de lui démontrer la banalité de ce dont elle se plaignait comparé aux grands drames de l’humanité. Lili accueillait ses confidences sans jamais la juger. Elle aurait aimé avoir une fille comme elle…
Frédérique aussi, quoique plus dissipée, avait l’habitude de se vernir les ongles. Peut-être que ça pourrait les rapprocher? Peut-être qu’elle devrait téléphoner uniquement à Frédérique et instaurer un rituel mère-fille? Jeannine espérait encore que leur grossesse commune les rapproche. Il ne leur restait que quelques semaines de gestation et le miracle n’avait toujours pas eu lieu, mais Jeannine se promettait de redoubler d’efforts en ce sens.
Une petite clochette tinta. Jeannine recevait un message-texte. Avide de potins et nouvelles provenant de l’extérieur de son univers clos, elle lut avec attention le texto d’une collègue.
— Bingo! murmura Jeannine.
La soirée mère-fille devrait attendre, le quatuor devait se réunir au plus vite. Jeannine rongea son frein et attendit que l’heure soit raisonnable pour joindre les trois autres. Et Lili fut la première contactée.
Excitées à l’idée d’avoir des pieds présentables, toutes acceptèrent l’invitation de Jeannine. À cause de leurs horaires de travail respectifs, elles ne purent se rencontrer qu’en début de soirée. Après avoir écrit son dernier article, Lili joua les chauffeurs de taxi pour Esther et Frédérique. Avant de se rendre chez Jeannine, elles devaient obligatoirement dévaliser la pharmacie pour arborer les couleurs de vernis de la saison. Mis à part Frédérique, qui renouvelait régulièrement son inventaire, Esther et Lili faisaient piètre figure avec leurs vieux vernis à moitié séchés dans les bouteilles.
— Le temps des fêtes approche, on pourrait choisir du vernis brillant, doré ou argent, proposa Frédérique.
— Pourquoi pas une pédicure française verte et rouge, tant qu’à y être? s’opposa Esther.
— C’est pas moi qui vais te peinturer les ongles si t’exiges une pédicure française. C’est trop difficile, se plaignit Lili qui n’avait pas compris l’ironie d’Esther, occupée qu’elle était à chercher un espace de stationnement.
— Va à côté de la porte centrale, y a des stationnements pour femme enceinte, suggéra Esther.
Plusieurs voitures sillonnaient les rangées à la recherche d’un espace vacant. Le magasinage du temps des fêtes était un sport national à cette période-ci de l’année. Lili chercha les pancartes bleues annonçant les stationnements pour jeunes familles ou femmes enceintes. Une place semblait justement les attendre. Ne croyant pas à sa chance, Lili se dépêcha de tourner dans la rangée suivante avant que quelqu’un d’autre ne profite du privilège de stationner à deux pas de l’entrée.
Avant qu’elle n’atteigne son but, une petite voiture bleue se glissa aisément dans l’espace réservé. Les cris de protestation fusèrent dans la voiture de Lili.
— T’aurais dû conduire plus vite, chiala Frédérique.
— J’étais quand même pas pour provoquer un accident ou sauter par-dessus les autres chars!
La frustration qui couvait dans la voiture explosa lorsque les trois femmes virent un jeune homme à casquette s’extirper de la bagnole bleue.
— Y est sûrement pas père, à son âge. Il doit même pas être majeur!
Comme pour leur donner raison sur son manque de maturité, le jeune homme prit soin de cracher par terre pour bien marquer son territoire, remonta son jeans dont le fond de culotte lui atteignait les genoux et entreprit de contourner sa voiture. Au passage, il jeta un regard circulaire.
— Il sait qu’il a pas le droit de stationner là! Regardez! Il se sauve presque en courant tellement y a la chienne de se faire pogner, s’indigna Frédérique.
— Y est mieux d’avoir un enfant sur la banquette arrière pour justifier sa présence, menaça Esther.
Le jeune homme piqua vers les boutiques et s’engouffra dans la pharmacie en moins de deux. Insultée de s’être fait ravir leur place de stationnement réservée aux femmes enceintes par un adolescent insouciant, Lili gara sa voiture en double file derrière le bolide bleu.
— Y est peut-être rentré avant nous, mais on va être les premières à partir, annonça-t-elle, triomphante.
— Si je me retenais pas, je lui scratcherais sa voiture avec mes clés, s’emporta Frédérique.
— Range ton trousseau, Rambo! Lili lui donne déjà une bonne leçon. Choisir du vernis, ça peut être très long… conclut Esther, malicieuse.
— Pas trop quand même, Jeannine nous attend. Elle m’a dit qu’elle avait une bonne nouvelle pour moi, confia Lili.
— Dans le dictionnaire de Jeannine, une bonne nouvelle pour toi ça peut aussi bien être une nouvelle application qu’elle a réussi à télécharger toute seule, railla Frédérique. Excite-toi pas trop vite!
Leur exploration du rayon des cosmétiques ne dura pas très longtemps. Esther choisit un rouge grenat, très chic et passe-partout. Frédérique, ne pouvant se résoudre à faire un choix, ramassa un vernis doré et un vert émeraude. Quant à Lili, elle choisit un rose tendre en l’honneur de la fille qu’elle portait.
— Mes ongles vont matcher avec son premier pyjama!
Avec des choix aussi éclectiques, elles étaient convaincues que Jeannine trouverait un vernis à son goût dans le lot.
À quelques pas de la caisse, Esther faillit entrer en collision avec un vieux monsieur distrait.
— Vous pourriez pas regarder où vous allez? ronchonna le vieux malcommode.
Ses yeux descendirent vers le ventre d’Esther.
— C’est une grosse bedaine, ça.
«Pas pire que la vôtre», pensa Esther devant le surplus de poids du monsieur. Son pantalon de coton ouaté et son t-shirt n’aidaient en rien à dissimuler sa bedaine de bière. Esther se contenta de sourire poliment alors qu’à l’intérieur, elle rêvait d’offrir un cours gratuit de civisme au vieil homme.
— Vous devez accoucher bientôt?
«Un autre spécialiste de la datation de grossesse, s’impatienta Lili. À quoi bon les échographies quand la moitié de la population se transforme en devin et peut vous prédire votre accouchement?»
Esther lui jeta un regard entendu.
— J’ai juste sept mois et demi de complétés.
— Vous attendez des jumeaux, d’abord?
Le visage d’Esther commençait à laisser paraître une pointe d’agacement. Elle détestait quand les gens se permettaient de la questionner publiquement sur des aspects privés de sa vie, comme si dès que vous étiez enceinte, vous deveniez un bien public. Il y avait des limites à se faire insulter sans réagir. Frédérique, qui n’avait rien perdu de l’échange, n’attendait qu’un signe d’Esther pour remettre l’inconnu à sa place.
Esther cherchait encore quoi répondre lorsque l’impensable se produisit: l’homme se mit à caresser le ventre d’Esther de manière impudique.
— Coucou là-dedans! blagua-t-il, ne faisant rire personne d’autre que lui.
Frédérique fit un pas dans sa direction pour intervenir, mais Esther l’empêcha d’avancer. Elle retira la main ridée de son nombril et toisa l’inconnu avec hauteur.
— Ôtez vos sales pattes de sur mon bébé, déclara Esther avec tout le panache dont elle était capable.
— Pognez pas les nerfs. C’est juste un bedon.
Frédérique ne fit ni une ni deux. Elle saisit le pantalon du vieil homme et tira de toutes ses forces vers le bas. Avant de réaliser ce qui se passait, le touche-bedaine avait les caleçons à l’air. Lorsqu’il s’offusqua du geste, Frédérique ne se défendit même pas. Lili et Frédérique se tapèrent dans les mains, fières de la déconfiture de l’agresseur, pendant qu’Esther excusait sa compagne en essayant de remonter les culottes du monsieur.
Une fois dehors, Lili félicita Esther de ne pas s’être laissé marcher sur les pieds.
— J’aurais préféré que tu le laisses avec les culottes aux chevilles. C’est tout ce qu’il méritait. Mais ta réplique… wow! Il me semble qu’avant, t’aurais laissé passer sans rien dire. Juste pour éviter un esclandre en public.
— Y a juste les fous qui changent pas d’idée. Maintenant, je me choisis.
Esther cheminait. Un grand sentiment de fierté lui emplit la poitrine. Peut-être finalement que Frédérique déteignait un peu sur elle et que c’était une bonne chose?
Le programme de la soirée ne se déroula pas comme prévu. Les bouteilles de vernis achetées plus tôt restèrent au fond des sacs toute la soirée. Aucune pédicure ne s’effectua dans la chambre de Jeannine. Il y avait plus important à gérer.
— Elle s’appelle Magalie Demers. Voici son adresse et son numéro de téléphone.
Lili était sans voix.
— Comment t’as fait pour trouver ça? questionna Frédérique qui doutait de la véracité des affirmations de sa mère.
Jeannine expliqua alors l’idée qu’elle avait eue après leur rencontre en début de semaine. Elle avait acheminé la photo de la maîtresse de Thomas à une collègue de travail en qui elle avait entièrement confiance. Cette dernière devait imprimer des exemplaires de la photo et les remettre discrètement à quelques caissières. À chacun de leur quart de travail, ces dernières épinglaient la photo derrière leurs caisses enregistreuses.
— C’est une tactique qu’on utilise avec les voleurs à l’étalage, expliqua-t-elle. Ça nous a permis d’arrêter quelques jeunes voyous.
L’avis de recherche avait été émis sans que personne sache véritablement pourquoi Jeannine tenait à identifier la jeune femme mystère.
— J’ai dit que c’était personnel.
— Pis personne a posé de questions? douta Frédérique.
— Ma p’tite fille, ça fait vingt-cinq ans que je travaille là. Penses-tu que j’ai pas eu le temps de découvrir les p’tits secrets de tout un chacun?
— C’est quoi le lien entre la vie privée de tes collègues et notre affaire? voulut savoir Esther.
— Mon secret se marchande. Penses-tu que Pierrette a envie que les autres sachent qu’elle a de monstrueux oignons entre les orteils ou que Lucie couche avec le p’tit Dany dans le backstore?
— Tu les as menacées pour qu’elles t’aident? s’ébahit Lili.
— N’importe quoi pour toi, ma belle Lili.
Frédérique avala sa salive de travers. Jeannine ne s’était jamais démenée de la sorte pour elle.
— Toujours est-il que la fille s’est présentée à la caisse de Lucie. Elle l’a tout de suite reconnue. Elle a prétexté qu’il y avait un problème avec la carte de crédit pour lui demander une pièce d’identité. Elle a mémorisé le nom et l’adresse inscrits sur le permis de conduire. Moi, j’ai fait le reste.
— C’est-à-dire?
— J’ai fait une recherche inversée sur Canada411.
Les trois autres se questionnèrent du regard, incrédules.
— Avec un nom et une adresse, c’est facile de trouver un numéro de téléphone, résuma Jeannine. On l’appelle, dit-elle en tendant son cellulaire à Lili.
— J’ai une meilleure idée, annonça Lili. On va lui rendre visite.
Nerveuse, Lili patientait depuis quelques minutes au coin de la rue. Elle avait texté le nom de l’intersection et l’heure de rencontre à Esther et Frédérique. Elles ne devraient pas tarder.
Lili avait fait un tour de reconnaissance des lieux. L’appartement de Magalie Demers se trouvait dans un triplex un peu plus loin. Situé au deuxième étage, le logement offrait bien peu d’issues: l’escalier donnant dans la rue et une échelle de secours à l’arrière de l’immeuble. Elle songeait à poster une vigile à l’arrière lors de son intervention. Ainsi, la maîtresse de Thomas ne pourrait pas s’enfuir.
Esther arriva la première et serra Lili dans ses bras.
— T’es sûre que tu changes pas d’idée?
— Je veux en avoir le cœur net, confirma Lili.
La veille au soir, Esther avait essayé de dissuader Lili de rendre visite à la jeune femme surprise en tête-à-tête avec Thomas. Mieux valait laisser retomber la poussière, ne pas agir sous l’impulsion de la colère et s’ouvrir de ses découvertes à Thomas en premier. Lili n’avait fait qu’une bouchée de ses arguments, lui rappelant que son propre mari l’avait trompée et que son inaction l’avait conduite à une séparation. Esther avait tout de même accepté d’accompagner son amie dans son raid matinal en se disant qu’elle pourrait mettre ses talents de médiatrice et de modératrice au service de l’opération.
Quelques minutes plus tard, Frédérique garait son auto à quelques pas de là. Lili et Esther la virent sortir de la voiture et se diriger vers le coffre arrière. Elle en sortit un bâton de baseball et vint rejoindre les deux autres en marchant calmement.
— C’est quoi ça? s’inquiéta Esther.
— Un outil de persuasion.
— On va quand même pas la tabasser!
— C’est pas pour elle, c’est pour son char ou son appart. Une fenêtre qui vole en éclat, ça a toujours beaucoup d’impact.
— Je refuse de vous accompagner si vous usez de violence, avertit Esther. On n’est pas des sauvages!
— À chacune son arme, trancha Lili. Prends ton cellulaire, Esther. Tu vas filmer la rencontre. Toi, Fred, tu couvres l’arrière du bloc. Ton outil de persuasion sera utilisé juste si elle essaie de s’enfuir.
Le compromis fut accepté à l’unanimité, Esther étant confiante de régler l’histoire avec des mots sans que Frédérique ait à intervenir.
Le commando se déploya sur le terrain. Alors que Lili et Esther montaient tranquillement les marches avant, leur surplus de poids les essoufflant, Frédérique avait toutes les misères du monde à se frayer un chemin à l’arrière. Ses bottillons n’étaient pas adaptés au terrain couvert de neige.
Haletantes, Lili et Esther prirent quelques secondes pour retrouver leur souffle avant de cogner à la porte de Magalie. Si elles avaient été en pleine guerre de tranchée, il y aurait longtemps que l’ennemi les aurait abattues.
Elles n’eurent pas le temps de sonner ou de cogner, la porte s’ouvrit. Magalie Demers s’apprêtait visiblement à aller travailler. C’était une très belle femme. Malgré le froid, elle trouvait le moyen d’avoir du style avec son béret de laine, son manteau cintré et ses grosses bottes de fourrure. Elle ne portait aucun maquillage et n’en avait nullement besoin avec une telle peau de pêche.
Lili fut déstabilisée par l’arrivée inopinée de la jeune femme. Elle portait des lunettes fumées qui cachaient ses yeux et sa chevelure était dissimulée sous son énorme béret. Bien qu’il y ait ressemblance avec la femme aperçue en compagnie de Thomas, Lili ne pouvait garantir à cent pour cent qu’elle était en présence de la voleuse de chum.
— Est-ce que je peux vous aider?
— Magalie Demers?
— C’est moi.
— Laissez mon chum tranquille, menaça Lili.
— Pardon?
La jeune femme ne comprenait rien à la situation. La gorge nouée par l’émotion, Lili préféra étaler ses preuves plutôt que de parlementer avec sa rivale. Elle sortit son cellulaire et afficha la photo compromettante avant de la brandir sous le nez de l’autre.
Le malaise s’imprima en grosses lettres majuscules sur les traits de Magalie. C’est du moins l’impression fugace qu’eut Esther avant de voir la jeune femme se ressaisir.
— Vous faites erreur sur la personne, j’en ai bien peur, se défendit Magalie.
— Connaissez-vous Thomas Rivard? interrogea calmement Esther.
La jeune femme assiégée prétendit que non avant de verrouiller la porte de l’appartement et d’essayer de contourner ses deux envahisseurs.
— Maintenant, excusez-moi, mais je dois partir. J’ai un rendez-vous important.
— Si vous connaissez pas mon chum, dites-moi ce que vous faisiez en sa compagnie, la semaine dernière?
— C’est pas moi sur votre photo.
— Prenez-moi pas pour une imbécile, ragea Lili. Je sais que c’est vous.
Magalie Demers retira son béret, une courte chevelure rousse en émergea, laissant Lili et Esther figées sur place.
— Est-ce que la fille sur la photo a la même tête que moi? nargua-t-elle.
Sans un mot de plus, elle se fraya un chemin et quitta les lieux prestement en prenant soin de bien enfoncer son béret sur sa chevelure cuivrée.
Lili composa le numéro du cellulaire de Frédérique.
— Opération avortée. C’est pas elle.
— C’est ça qui arrive quand on se fie à Jeannine, chiala Frédérique avant de raccrocher.
— Elle aurait quand même pu se couper et se teindre les cheveux, réfléchit Esther à voix haute.
— On n’est pas dans un film d’espionnage. Faudrait un maudit hasard pour qu’elle ait changé de tête entre son passage à la pharmacie pis ce matin.
— Elle était peut-être à la pharmacie pour acheter de la teinture, proposa Esther comme hypothèse.
Lili roula des yeux et commença à descendre les marches pour retrouver la chaleur de sa voiture et se rendre au travail. Esther fit de même, mais l’idée que Magalie Demers leur avait mentit ne la quittait pas.
À quelques coins de rue de là, Magalie Demers actionna son système main libre et demanda la composition d’un numéro nouvellement entré dans son cellulaire. Un message automatisé l’avisa que l’abonné n’était pas disponible. Elle lui laissa donc un message:
— Thomas, c’est Magalie. Ta blonde se doute de quelque chose. Sois discret.
Simon prit la main de Frédérique et l’embrassa. Elle essayait tant bien que mal de cacher sa nervosité, mais Simon n’était pas dupe. La technicienne en radiologie lui avait demandé à trois reprises de garder le silence pour qu’elle puisse se concentrer et prendre les mesures nécessaires à l’examen en cours. Le bébé bougeait moins depuis quelques jours et l’obstétricienne faisant le suivi de grossesse de Frédérique avait recommandé quelques examens pour s’assurer de l’état de santé du fœtus. Frédérique fixait Simon qui fixait l’écran fixé au mur.
Le spectacle était fascinant. Jamais Simon n’avait assisté à une échographie et la clarté des images présentées sur le moniteur l’impressionnait. Ici, on remarquait le profil du bébé; là, il ouvrait la main et Simon était en mesure de compter ses doigts, ou encore bébé étirait ses jambes et ses petits talons tenaient la vedette sur l’écran pendant un court instant.
Frédérique refusait de regarder le moniteur. Mieux valait ne pas s’attacher à l’enfant qu’elle portait. C’était un bébé générique: pas de nom, pas de visage. L’idéal dans les circonstances. Par contre, elle se plaisait à observer Simon. Ce qu’il y avait dans son ventre le fascinait. Ce qu’elle avait à l’intérieur d’elle le fascinait. Son intérieur le fascinait. À en juger par ses yeux rivés à l’écran sur le mur, l’échographie pourrait durer une heure sans qu’il se lasse d’observer les cabrioles du bébé.
Frédérique savait très bien que les hommes qui s’intéressaient à elle convoitaient son corps. Ils voulaient dominer sa chair et non pas apprivoiser son esprit. «Sois belle et tais-toi», voilà comment les hommes la traitaient. Qu’un d’entre eux s’intéresse à ses entrailles dépassait l’entendement. Simon était différent.
— J’ai terminé. Votre poupoune est en parfaite santé! conclut la technicienne.
— C’est une fille? voulut se faire confirmer Simon.
La radiologiste comprit son impair. Elle aurait dû s’assurer que les parents voulaient connaître le sexe du bébé ou le connaissaient déjà avant de faire un tel commentaire, mais devant l’enthousiasme de Simon, elle se contenta de renchérir.
— Regardez ici.
En déplaçant son appareil sur le ventre de Frédérique, la professionnelle repéra le sexe du bébé et en figea l’image à l’écran.
— Je vous l’ajoute aux autres.
Quelques secondes plus tard, elle imprimait quelques photos, souvenirs de l’échographie, dont une où le bébé avait l’air de leur faire un clin d’œil. C’est Simon qui les reçut. Frédérique avait déjà quitté la salle d’examen.
Dans la voiture, Frédérique ne parlait pas. Elle aurait préféré ne pas connaître le sexe de l’enfant qu’elle portait. Depuis le début de la grossesse, elle était convaincue de porter un garçon. Elle espérait secrètement que ce soit le cas. Il y avait tellement de fillettes à adopter partout sur la planète qu’un garçonnet trouverait sûrement plus facilement une famille adoptive.
C’est seulement lorsque Simon stationna la voiture que Frédérique remarqua qu’ils n’étaient pas de retour à l’appartement.
— Qu’est-ce qu’on fait ici?
— On magasine.
Simon sortit de la voiture, ouvrit la portière à Frédérique et lui tendit la main pour l’aider à sortir. Une fois le geste galant accompli, il se dirigea vers une boutique spécialisée en accessoires de bébé. Frédérique faisait toujours le poteau à côté de la voiture, refusant de lui emboîter le pas. Sentant qu’elle ne le suivait pas, Simon se retourna.
— À quoi tu joues? lui cria-t-elle.
— Je joue pas.
Il tourna les talons et entra dans le magasin. Laissée seule sur le trottoir, Frédérique patienta un instant, certaine que Simon reviendrait pour la chercher. Voyant qu’il n’en faisait rien, l’idée de retourner dans la voiture lui passa par la tête, mais Simon avait déjà verrouillé toutes les portières. Le froid aidant, elle entra à la suite de Simon.
Elle le trouva dans la section des vêtements pour nouveau-nés. Il lui fit face, un pyjama différent dans chaque main. Il avait sélectionné un pyjama bleu orné d’une petite fée bouclée et un pyjama rose avec un zèbre à la tête surdimensionnée.
— Lequel?
— Pourquoi tu fais ça? Tu penses que ça m’amuse? dit-elle d’une voix étranglée par la colère.
Simon réfléchit un instant avant de répondre. Il connaissait maintenant le détail de la situation de Frédérique. Elle lui avait balancé l’essentiel de son histoire à la va-vite entre la préparation du café matinal et le beurrage des rôties.
Il ne pouvait qu’admirer son courage de porter à terme une grossesse non désirée et de subir neuf mois de gestation qui allaient se solder par l’adoption de son bébé. Frédérique faisait tout pour garder la tête froide et ne pas se laisser émouvoir par la vie qui se déployait en elle. Si ce n’était pas de son ventre qui grossissait sans cesse, elle nierait jusqu’à l’existence de la grossesse. Elle souhaitait tellement oublier qu’elle était enceinte qu’elle n’avait rien préparé pour l’accouchement. Aucune valise n’était prête pour le grand jour. Simon avait décidé de prendre les choses en main, se disant que son implication éviterait à Frédérique de tout faire seule et d’avoir même à y penser.
— On va quand même pas la laisser toute nue à l’hôpital. Choisis!
Frédérique s’entêta à ne rien répondre.
— Je prends le bleu. Moins conventionnel. Plus à l’image de sa mère, trancha Simon.
Simon se dirigeait déjà vers la caisse lorsque Frédérique lui saisit le bras. Sans dire un mot, elle lui prit le petit pyjama des mains et le raccrocha avec les autres. Simon s’apprêtait à lui reprocher son égoïsme et à la raisonner lorsqu’il comprit ce qui était en train de se passer. Frédérique laissa courir ses doigts sur les différents rayonnages. Elle voulait choisir elle-même le premier vêtement de son enfant. Elle s’arrêta devant un pyjama blanc comme neige, la pureté incarnée. Un bout de tissu hors de prix simplement parce qu’il portait la signature d’un designer.
— C’est tout ce qu’elle va avoir de moi. Je veux celui-là.
«Le pyjama parfait pour un ange», pensa Frédérique. Simon ne s’attarda pas au prix, content que Frédérique ait participé à sa manière à préparer l’arrivée de son bébé.
L’infirmière engagée pour les cours prénatals à domicile fit le compte de ses participants: huit futurs parents. Pour la première fois, les quatre couples étaient réunis, si on comptait la présence virtuelle de Jeannine via la tablette électronique de Lili.
Simon prenait place aux côtés de Frédérique. Pour prouver son sérieux envers elle, il avait demandé à rencontrer ses amis. Frédérique avait saisi la balle au bond et lui avait proposé d’assister à une de leurs rencontres de groupe. Alors qu’il s’attendait à partager une bouteille de vin ou à un souper au restaurant, il se retrouvait assis en tailleur devant une infirmière qui l’accusait du regard. «Elle doit se dire que je suis un père irresponsable de me pointer uniquement au dernier cours», réalisa Simon devant la froideur que le professeur lui manifestait.
— Aujourd’hui, je vous propose d’aborder l’arrivée d’un enfant du point de vue du père. La grossesse d’une conjointe a de nombreuses répercussions chez le futur papa. Commençons par l’aspect psychologique.
Lili avait beau se concentrer sur l’enseignement qui leur était prodigué, elle se demandait inlassablement si c’était la grossesse, et uniquement la grossesse, qui était responsable de l’infidélité de Thomas. Peut-être qu’elles s’étaient trompées de coupable, mais un fait demeurait: il y avait une autre femme dans la vie de Thomas. Peut-être redoutait-il la paternité et cette aventure extraconjugale faisait-elle contrepoids aux responsabilités qui s’en venaient.
Thomas passa un bras autour des épaules de Lili. Depuis le coup de fil de Magalie, il tentait de se faire rassurant, présent. Un léger mouvement d’épaule de la part de sa blonde lui fit comprendre de retirer sa main. Le sujet du cours tombait mal. Thomas aurait tout fait pour ne pas avoir à parler de ses états d’âme de père en devenir. Il serait obligé de mentir puisque depuis maintenant huit mois, un fossé se creusait entre Lili et lui. Il n’était quand même pas pour en parler devant tous leurs amis.
— Certains pères se sentent exclus du processus menant à la naissance de leur enfant, enchaîna l’infirmière.
— C’est pas le cas de mon Gerry, regardez-y la bedaine! Une vraie couveuse.
Gerry se frotta amoureusement l’abdomen. Chacun avait remarqué que son tour de taille épaississait au même rythme que celui des femmes.
— J’suis sympathique à votre cause, mesdames, plaida-t-il.
— Ça compense pour ceux qui ne s’impliquent pas, laissa tomber l’infirmière.
Quelques sourires discrets apparurent sur les visages des élèves. Simon se savait visé par le commentaire, mais il refusa de se défendre ouvertement. Si Frédérique n’intervenait pas en sa faveur, il se voyait mal contre-attaquer. Ça ne ferait que renforcer l’opinion déjà négative que l’enseignante avait de lui.
Pour sa part, Samuel ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à Esther. Usurpateur de paternité, il était dans les bonnes grâces du professeur. «Est-ce qu’elle regrette que Jean-François ne soit pas présent?» Il pouvait bien simuler d’être en couple avec Esther, mais il se voyait mal étaler devant les autres des craintes factices quant à l’accouchement ou aux changements entraînés par la naissance d’un bébé. Peut-être devait-il sortir du placard et avouer au professeur qu’il était un imposteur? Après tout, personne ici n’était dupe et chacun comprenait le rôle qu’il tenait. Il devrait bientôt parler à Esther.
— Vous êtes dans la lune, lui reprocha le professeur. Avez-vous des craintes par rapport à l’accouchement?
Samuel jeta un regard circulaire. Personne ne lui viendrait en aide et chacun semblait attendre avec impatience sa réponse, ravi de se bidonner intérieurement.
— Non. Je suis prêt.
Il glissa sa main dans celle d’Esther. Frédérique ne put s’empêcher de penser que ces deux-là auraient gagné les Oscars de la meilleure interprétation masculine et féminine s’ils avaient choisi une autre profession. Leur couple était crédible, vu de l’extérieur. À voir la tête du professeur, celui qu’elle formait réellement avec Simon l’était tout autant. Le pauvre se faisait malmener et Frédérique prenait plaisir à ne pas démentir les suppositions de l’infirmière. À voir Simon endurer en silence l’humiliation publique à laquelle il avait droit, Frédérique se surprit à penser qu’il avait vraiment envie de la baiser ou alors qu’il devait l’apprécier un peu.
Frédérique remarqua le regard paternel de Gerry qui la couvait. Il lui fit un clin d’œil: Simon avait passé le test.
Lorsque tout le monde quitta la maison, Samuel força Esther à prendre un bon bain pendant qu’il nettoyait et préparait le souper. Elle s’opposa mollement à ses ordres puis finit par s’immerger dans l’eau chaude avec délice. Elle observait l’île de peau qui dépassait de la surface de l’eau. On aurait dit qu’une énorme tempête avait balayé le sable dont elle était formée, modelant le paysage au gré des coups de vent. Le bébé déformait son ventre, étirant l’épiderme dans tous les sens. Il devait commencer à se sentir à l’étroit. Esther savoura la sensation, sachant très bien que d’ici peu, elle n’aurait plus le privilège de sentir un enfant bouger dans son ventre.
Au bout d’une vingtaine de minutes, une odeur de tomates grillées la mit en appétit. Elle s’extirpa de la baignoire sans trop de difficulté, prit soin de ne pas glisser sur le plancher. Elle s’enduisit le corps d’huile d’amande douce avant de relever ses cheveux en chignon et de s’enrouler dans une grande robe de chambre moelleuse.
Samuel terminait la préparation d’une sauce pour accompagner les pâtes qui leur serviraient de repas.
— T’es vraiment un homme à marier.
Le compliment le fit sourire. Il brassait la sauce lorsque le ventre d’Esther lui atterrit sur les reins. Elle l’enlaça amicalement et déposa son front entre ses omoplates. Ne voulant pas briser l’intimité du moment, il se contenta de s’assurer que la sauce ne collait pas au fond de la casserole.
— Merci pour tout ce que tu fais pour moi, murmura Esther.
— Je le fais parce que j’en ai envie.
Samuel se retourna pour lui faire face. Quelques mèches de cheveux rebelles sortaient du chignon lâche d’Esther. Les mèches humides dessinaient des boucles souples autour de son visage. «Dieu qu’elle est belle», pensa-t-il. Pour chasser le trouble qui le gagnait, Samuel replaça une mèche de cheveux derrière l’oreille d’Esther. Il crut percevoir un parfum délicat de muguet et s’avança légèrement pour mieux humer l’odeur qui provenait sûrement d’un produit pour le bain qu’avait utilisé Esther.
Samuel sentit son pouls s’accélérer. Tout en sachant fort bien qu’il jouait avec le feu, il passa les bras autour de la taille d’Esther, pressa son corps contre le sien et surveilla sa réaction. Elle ne bronchait pas et semblait avoir une pleine et entière confiance en lui. Elle esquissa un début de sourire. Il fut incapable de le lui rendre. L’émotion qu’il ressentait l’obligeait au plus grand des sérieux. Lorsqu’il vit mourir le sourire d’Esther qui fit place au même trouble que celui qu’il ressentait, Samuel se pencha pour l’embrasser avec délicatesse.
Esther fut parcourue de frissons. Plutôt que de repousser Samuel, elle lui rendit son baiser. Avant même qu’elle ait comprit ce qui se passait, Samuel dénouait la ceinture de sa robe de chambre et glissait une main sur son sein. Sa bouche dévalait déjà son cou et cherchait le chemin le plus court vers sa poitrine.
Esther songea un instant à s’abandonner. Personne ne saurait. À part elle. À part lui. Elle avait confiance que Samuel serait discret. Sa peau criait famine et voulait se nourrir de chaque baiser, de chaque caresse proposée par Samuel. Puis sa rationalité prit le dessus.
— Je fais si pitié que ça?
— C’est pas de la charité, c’est du désir, haleta-t-il.
Elle resserra les pans de son vêtement contre elle, bloquant le chemin à l’exploration de Samuel.
— T’en as pas envie?
Esther fit signe que non et serra les dents pour ne pas crier qu’elle mentait. Elle désirait Samuel depuis longtemps, mais se voyait mal en train de faire l’amour à un homosexuel. Sa morale lui interdisait de s’abandonner à un nouvel homme alors qu’elle était enceinte de huit mois. Son éducation judéo-chrétienne s’élevait en rempart comme un gardien de la moralité. Il y avait tant d’interdits dans ce que proposait Samuel…
Le jeune homme hésitait sur la marche à suivre. Le désir l’emporta sur les manières. Il souleva Esther du sol avec la ferme intention d’abattre toutes ses réserves. Il avait passé suffisamment de temps avec l’hygiéniste dentaire pour savoir qu’il lui plaisait.
Esther se dégagea malgré tout de son emprise. Samuel joua alors sa carte maîtresse.
— J’suis pas gay, Esther.
— J’ai entendu bien des arguments pour amener une fille dans un lit, mais celui-là, c’est la première fois, rigola-t-elle.
Samuel baissa les yeux. Il aurait dû avoir cette conversation avec elle depuis longtemps. Il repoussait toujours l’annonce, craignant d’effaroucher Esther. Il la déposa sur le sol et s’éloigna, le temps de recouvrer ses esprits. Il aurait volontiers sauté sous une douche glacée pour éteindre la passion qui le consumait.
— T’es sérieux? Mais, Frédérique…
— Frédérique pense que je suis gay parce que j’ai jamais voulu coucher avec elle.
— T’as pas démenti?
— À quoi bon?
— Ta réputation! Frédérique a une grande gueule. Tout le monde va penser que t’es gay.
— Moi, ce que les autres pensent…
Les larmes montèrent aux yeux d’Esther, des larmes de rage. Elle lui en voulait pour les mensonges, mais elle lui en voulait surtout de ne pas se soucier des qu’en-dira-t-on, d’avoir suffisamment confiance en lui pour se foutre de l’opinion des autres. Au contraire, Esther s’épuisait à constamment surveiller ses arrières, à chercher à plaire à tous, à maintenir une image de perfection. Elle mentait constamment pour cacher ses travers, pour ne pas perdre la face ou révéler sa vraie nature. Elle lui en voulait d’étaler ses richesses intérieures alors qu’elle avait les poches vides.
Ils étaient si différents l’un de l’autre. Samuel la forçait aujourd’hui à se remettre en question et elle n’appréciait pas du tout la leçon. C’était le jeu de l’arroseur arrosé.
— Va-t’en.
Avant que Samuel réplique, elle se dirigea vers l’entrée et lui ouvrit la porte. L’air froid s’engouffra dans la cuisine.
En arrivant à l’hôpital, Gerry stationna la voiture illégalement, juste devant les grandes portes tournantes donnant accès à l’entrée principale du bâtiment.
— Reste là, dit-il à Jeannine en lui embrassant le bout du nez.
Il sortit du véhicule dont le moteur tournait toujours pour garder la chaleur dans l’habitacle et repoussa les quelques fumeurs qui bravaient le froid hivernal pour en griller une. «Pas question que mes bébés respirent ça!», chialait-il intérieurement.
— Y a un règlement qui dit pas de fumeurs à moins de neuf mètres de l’entrée, s’époumona-t-il à l’intention des récalcitrants.
Jeannine sourit. Son Gerry serait assurément un papa poule. Il agissait comme un oiseau qui sent une menace planer sur sa couvée. Il s’agitait pour attirer l’attention sur lui et éviter que ses précieux oisillons se fassent dévo-rer. Les jumeaux étaient pourtant bien au chaud et en sécurité.
Même si la sortie consistait en une visite de suivi médical à l’hôpital, elle prenait des allures de fête pour Jeannine qui était cloîtrée, contre son gré, depuis plusieurs semaines.
Pendant que Gerry courait au poste des surveillants pour trouver un fauteuil roulant et lui éviter de marcher, Jeannine décida d’enfreindre l’ordre de Gerry et sortit de la voiture. Le froid piquant lui mettait du rouge sur les joues. La caresse insistante du vent lui gonflait le cœur. Ça faisait du bien de mettre le nez dehors.
Jeannine s’appuya contre la voiture. Ses jambes avaient du mal à la supporter. Sa cure de repos et d’inactivité n’aidant en rien son tonus musculaire et les jumeaux étant de plus en plus lourds, faire quelques pas représentait un défi. Heureusement, Gerry arrivait déjà, poussant un fauteuil roulant.
— J’t’avais dit de m’attendre, la gronda-t-il.
Il saisit son coude et l’aida à s’asseoir. En évitant tout caillou ou craquelure dans le trottoir qui aurait pu créer un soubresaut pour Jeannine, Gerry la conduisit à l’intérieur.
Les examens ne durèrent que quelques minutes: une infime portion du temps qu’ils durent consacrer à l’attente du spécialiste. Au bout de trois heures, le couple refaisait le chemin inverse pour rentrer à la maison.
— Dans dix jours, on va avoir nos bébés, répétait Gerry en fixant la route devant lui. Je vais être papa dans dix jours!
Jeannine lui tapota la cuisse. Elle aussi avait hâte que la grossesse se termine, mais l’idée de subir une césarienne ne l’enchantait pas du tout.
Un des bébés se présentait par le siège. L’expulsion n’était pas impossible, mais Jeannine était inactive depuis le début de son troisième trimestre et son âge jouait en sa défaveur. À mots couverts, le médecin lui avait fait part de ses craintes. Il suggérait de planifier une césarienne. Les jumeaux se présentaient souvent prématurément, mieux valait être prêt.
Jeannine lâcha la cuisse de son homme pour trouver son cellulaire et texter sa date d’accouchement à ses amies.
En rentrant à la maison, Jeannine refusa de réintégrer le lit.
— J’ai envie d’un bon bain. J’suis tannée de me laver à la débarbouillette.
Pendant qu’elle se prélasserait dans la baignoire, Gerry en profiterait pour passer sur un chantier régler quelques détails avec un fournisseur.
— Promets-moi qu’après le bain tu retournes te coucher, par exemple.
— Promis.
Jeannine multiplia les ablutions et en profita pour se relaxer un peu. Une bulle d’huile de bain à la lavande, et une serviette roulée faisant office d’oreiller: elle était aux anges! Elle avait pris soin de se munir de son cellulaire et pouvait surveiller ses réseaux sociaux ou jouer à un jeu en ligne tout en barbotant dans l’eau maintenant devenue tiède. Dès que l’odeur de lavande semblait s’évanouir, Jeannine ajoutait une autre bulle à l’eau du bain pour prolonger le parfum relaxant.
Lorsqu’elle réalisa que la peau de ses orteils était ratatinée, Jeannine décida de regagner la chambre tel que promis à Gerry. Elle déposa le cellulaire sur le bord de la baignoire et entreprit d’en sortir. Après quelques tentatives infructueuses, elle renonça.
— L’huile de bain, c’était pas une bonne idée finalement.
On aurait dit que la baignoire se transformait en sables mouvants. Plus Jeannine se débattait pour en sortir, plus elle glissait et se retrouvait invariablement au fond, à bout de souffle. Le ridicule de la situation lui sauta en plein visage. Jeannine se mit à rire frénétiquement. Plus elle riait, moins ses efforts pour retrouver le plancher des vaches étaient convaincants. Elle devait trouver de l’aide.
Avec précautions, elle attrapa son cellulaire: «Ça serait bien le bout que je l’échappe sur le plancher.» Elle commençait à composer le numéro de Gerry lorsqu’elle annula l’opération.
— Des plans pour qu’il refuse que je reprenne un bain.
Jeannine choisit plutôt d’appeler Frédérique à la rescousse.
Quelques minutes plus tard, Frédérique passait la tête dans le cadre de porte. Jeannine riait toujours de sa mésaventure. Les efforts de Frédérique ne pouvaient rivaliser avec la viscosité de l’huile de bain.
— Jeannine, fais un effort ou je te laisse mariner.
— Peut-être que si tu vidais le bain, ça aiderait. Moi je rejoins pas le bouchon, s’esclaffa-t-elle.
Frédérique plongea une main sous l’eau et retira le bouchon. Une fois l’eau évacuée, les parois de la baignoire s’enduisirent d’huile à la lavande.
— Veux-tu bien me dire c’était quoi l’idée d’en mettre autant? reprocha Frédérique.
— Ça sent bon.
Frédérique fit une nouvelle tentative de sauvetage.
— Ça sert à rien, j’suis pas capable.
Frédérique recula d’un pas et contempla la scène. Le ventre de Jeannine était énorme, tellement que la baignoire avait l’air petite. Si elle redoublait d’efforts pour sortir sa mère de là, elle risquait de plonger dans la baignoire à son tour.
— Simon! cria-t-elle. Viens m’aider.
Jeannine cessa de rire. Elle voulait bien s’exposer dans son costume d’Ève devant sa fille, mais devant son soupirant… Elle exigea que Frédérique la couvre d’une serviette pour préserver un peu de dignité. Frédérique songea d’abord à lui offrir une simple débarbouillette comme cache-sexe puis se ravisa. Mieux valait que Simon ne voie pas ça: «Bien des hommes regardent le physique de leur belle-mère pour évaluer le futur de celui de leur blonde.» Frédérique ne voulait pas souffrir de la comparaison. Le ventre de Jeannine était strié de vergetures et ses seins reposaient en permanence sur son ventre.
Lorsque Simon entra, Jeannine avait trouvé refuge sous une grande serviette qui cachait l’essentiel.
— Content de vous rencontrer officiellement, Jeannine.
— Lâche-moi le vous pis active-toi, je commence à geler.
De concert, Frédérique et Simon parvinrent à mettre Jeannine sur pied. En moins de deux, elle regagnait sa chambre à coucher et écrivait déjà un résumé de ses péripéties pour en alimenter ses réseaux sociaux.
Frédérique s’apprêtait à tirer sa révérence lorsque Jeannine les invita à souper. Gerry reviendrait d’une minute à l’autre et s’occuperait du menu.
— Avec plaisir, accepta Simon, avant que Frédérique ne s’oppose à l’idée de sa mère.
Une heure plus tard, Simon prenait place dans la chambre de Jeannine et Gerry. Un plateau sur les genoux, il tentait de manger ses pâtes sans éclabousser ses vêtements ou le couvre-lit de ses beaux-parents. L’étrangeté de la situation lui sautait en plein visage. Il pénétrait la chambre à coucher des parents de Frédérique avant même d’avoir établi son rôle auprès d’elle.
Avec curiosité, il examina l’environnement. Il remarqua le livre de chevet de Jeannine consacré au pouvoir de la pensée positive. Le signet qui en dépassait prouvait que la lecture du livre débutait à peine ou bien que le livre était ennuyeux. Le signet était orné de l’image de saint Joseph. Il avait affaire à une croyante.
Les grandes portes-miroirs du garde-robe le firent sourire. Il n’avait jamais compris que certains couples prennent leur pied en se regardant en pleine action. C’était trop d’information, pour une première rencontre qui, normalement, aurait dû se dérouler au salon.
Simon semblait être le seul embarrassé par la situation. Visiblement, Jeannine et Gerry n’avaient rien à cacher et l’accueillaient avec générosité. Simon savait que Frédérique n’avait pas l’intention de l’inviter chez ses parents tout de suite. Ils avaient abordé la question quelques jours plus tôt. Sans l’appel au secours de Jeannine, il ne serait pas ici. Il était évident que Frédérique et lui formaient un couple à présent, mais la grossesse jetait un voile d’incertitude entre eux. Voile que Jeannine s’apprêtait à lever entre deux bouchées de spaghetti.
— As-tu fait des démarches pour l’adoption?
Frédérique faillit s’étouffer. Elle avala péniblement sa bouchée, prit le temps de s’essuyer les commissures des lèvres avec le bout d’essuie-tout que lui avait remis Gerry avant de répondre.
— C’est pas le temps, Jeannine.
— Ta grossesse est presque finie, si c’est pas le temps là, ça sera jamais le temps!
Frédérique regarda en direction de Simon. Le regard de sa fille n’échappa pas à Jeannine.
— Il sait que t’es enceinte, là. Il se doute bien qu’il y a un bébé qui va finir par sortir.
— Je suis de trop, s’excusa Simon. Je peux vous laisser.
Frédérique lui fit signe de se taire et se tourna vers Gerry, espérant que son beau-père lui vienne en aide, comme il le faisait toujours. Étonnamment, il ne prit pas son parti. Il se contenta de croiser les bras et d’attendre la suite de l’affrontement mère-fille.
— J’ai juste à attendre l’accouchement. À l’hôpital, ils vont appeler les services sociaux.
— Qui va l’adopter?
— C’est pas important, en autant que ça soient des bons parents.
— Ça pourrait être nous, laissa tomber Gerry.
La température de la pièce chuta instantanément de quelques degrés. Frédérique darda un regard de glace sur son beau-père. Comment osait-il?
— Non, se contenta de répondre Frédérique, la gorge nouée par une émotion qu’elle n’aurait pu identifier.
— Pourquoi? demanda Gerry avec le plus de douceur possible.
— C’est évident!
Gerry s’aventurait en terrain miné. Surtout qu’il n’avait pas discuté du sujet avec Jeannine. Elle pourrait bien s’opposer à ses plans. Il espérait qu’elle se taise et le laisse mener la discussion.
— J’aimerais ça que tu le dises, insista Gerry.
Au lieu de quoi, Frédérique se débarrassa de son plateau. Elle n’avait plus faim de toute façon. D’un signe de tête, elle fit signe à Simon que le souper était terminé. Elle regrettait de faire vivre ça à son nouveau chum. Simon se dirait sûrement qu’il avait atterri dans une famille de fous et prendrait de nouveau ses jambes à son cou.
— Elle veut pas que j’élève sa fille. Elle a peur que je refasse les mêmes erreurs avec la p’tite, affirma Jeannine. Je la comprends.
— Jeannine, laisse-la parler. Pourquoi de parfaits étrangers plutôt que nous autres?
Frédérique posa une main sur son ventre. La petite se manifestait. Elle ne savait pas si les coups de pied étaient des encouragements à se défendre ou des reproches en appui à Gerry. Frédérique sentit affluer les larmes. Le moment était bien mal choisi pour être émotive. Elle aurait voulu expliquer à ses proches que l’idée de côtoyer une enfant qu’elle allait délibérément abandonner lui était insoutenable, leur dire qu’elle redoutait de voir sa fille devenir exactement comme elle sans qu’elle puisse partager avec elle son expérience et l’empêcher de vivre les mêmes malheurs. Si elle n’avait pas été muette de chagrin, elle aurait crié qu’après neuf mois de don de soi, il était injuste que quelqu’un d’autre reçoive les sourires de son enfant en sa présence. Pourquoi ne voulait-elle pas que Gerry et Jeannine adoptent sa fille? «Parce que c’est MON bébé», s’avoua-t-elle intérieurement.
— Tu veux savoir pourquoi je veux pas que tu l’adoptes? Parce que je veux rien savoir d’elle, cracha Frédérique avant de quitter la pièce.
Simon hésitait sur la conduite à adopter. Gerry lui fit un timide sourire et l’invita à rejoindre Frédérique d’un signe de tête. Il courut dehors pour trouver sa blonde, assise dans la voiture, prête à partir. Une fois seuls, Jeannine reprocha à Gerry son manque de tact.
— On en attend deux, t’en veux quand même pas un troisième? Moi, j’serai pas capable, avoua Jeannine.
Gerry lui sourit et lui caressa les épaules.
— J’ai jamais eu l’intention d’adopter ma petite-fille. Je pense juste qu’il fallait brasser un peu Frédérique.
— T’as été raide. Des plans pour qu’elle veuille plus nous parler.
— Inquiète-toi pas, je peux me permettre ça avec elle.
Jeannine arqua un sourcil, sceptique.
— On a un pacte, dévoila Gerry. Toujours la vérité, même si ça fait mal à l’autre. Pis la vérité, c’est que j’pense qu’elle va regretter de donner cette enfant-là en adoption.
— Tu penses pouvoir l’influencer dans son choix?
— Non. Personne a assez de pouvoir sur Frédérique pour la faire changer d’idée.
Gerry embrassa sa femme et sortit de la pièce les bras chargés des plateaux abandonnés. Il espérait que son intervention porte fruit. S’il ne pouvait pas influencer Frédérique dans son choix, il pouvait espérer qu’elle change d’idée toute seule.
En nettoyant la vaisselle, Gerry souriait. Le geste de Frédérique ne lui avait pas échappé. Lorsqu’elle avait crié qu’elle ne voulait rien savoir de sa fille, elle avait posé les deux mains sur son ventre, comme si elle voulait boucher les oreilles de l’enfant.
Assise dans la voiture, les yeux bandés, Lili ruminait des idées noires. Thomas voulait lui faire une surprise. Dans quelques secondes, ils arriveraient chez Jeannine et Gerry, une destination que Thomas gardait secrète. Lili n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Tout ce qu’elle savait, c’est que sa vessie n’appréciait pas le long trajet en voiture et que bientôt, elle devrait enlever son bandeau et se rendre aux toilettes, au risque de gâcher la surprise.
Depuis le matin, Thomas se fendait en quatre pour lui plaire. Il essayait de la mettre de bonne humeur. De petites attentions, comme chauffer ses bas dans la sécheuse avant qu’elle se lève et l’accueillir dans la cuisine avec un jus d’orange fraîchement pressé étaient habituellement synonymes de réussite en la matière. Pas aujourd’hui.
Peu importait les trésors d’imagination que Thomas déployait pour la rendre heureuse, elle n’y voyait que de viles bassesses destinées à compenser son infidélité. Elle se rejouait mentalement la scène du café où elle l’avait surpris en galante compagnie.
Thomas arrêta le moteur de la voiture et descendit. Il contourna le véhicule et ouvrit la portière à Lili.
— Est-ce que je peux enlever le bandeau? Ça serait niaiseux de tomber parce que je ne vois pas où je vais.
— Patience, patience.
Thomas l’aida à sortir de l’auto et lui offrit son bras pour la guider. Il avait hâte qu’elle découvre ce pour quoi il travaillait d’arrache-pied depuis quelques semaines.
— À partir d’ici, il faut que tu gardes le silence, exigea-t-il.
— Pourquoi? On chasse la perdrix? dit-elle avec humeur.
— S’il te plaît, joue le jeu, mon amour.
Elle détestait qu’il l’appelle ainsi, mais elle obtempéra de peur qu’il sorte sa collection de mots d’amour, tous moins crédibles les uns que les autres depuis quelque temps.
Thomas arrêta de marcher. Lili n’eut d’autres choix que de s’immobiliser à ses côtés. Des bruits de pas dans la neige l’avertirent que quelqu’un d’autre arrivait. Les pas moururent à proximité, mais aucun mot ne fut prononcé. Puis ce fut le bruit d’une porte de maison qu’on referme qui prévint Lili de l’action qui se déroulait à proximité. Qu’attendaient-ils?
— Vous pouvez enlever les bandeaux.
Ce n’était pas la voix de Thomas, mais une voix d’homme qu’elle avait déjà entendue. Lili se dépêcha d’enlever le bout de tissu qui lui obstruait la vue.
Elle découvrit Esther et Frédérique à ses côtés, toutes deux un foulard à la main et sur le visage, un air hébété. Devant elles, Thomas, Jean-François, Gerry et Simon souriaient de toutes leurs dents.
Après les embrassades, Gerry invita tout le monde à l’intérieur pour rejoindre Jeannine.
— Mais il faut remettre vos bandeaux pour la surprise, exigea Gerry.
Dociles, les trois femmes obéirent. Quelques instants plus tard, elles se retrouvaient au salon où Jeannine avait eu la permission de s’installer grâce à l’homme de la maison.
Au signal, elles retirèrent leurs bandeaux. La maison avait été transformée. Partout, ballons roses et bleus témoignaient de l’événement qui était souligné. Quelques collègues et des amis d’enfance étaient réunis pour célébrer l’arrivée prochaine de tous les bébés. Ils applaudirent chaleureusement les quatre bedaines.
— Mais comment… bafouilla Lili.
— On a profité des cours prénatals pour coordonner tout ça dans votre dos, révéla Thomas.
— C’est mon idée, se vanta Jean-François.
Désireux de reconquérir sa femme, Jean-François avait trouvé le prétexte idéal pour passer du temps en sa compagnie et la rendre heureuse. Il souhaitait lui démontrer qu’il était prêt à faire des efforts et à s’investir. Surtout, il voulait s’amender et faire comprendre à Esther qu’il voulait ce troisième enfant. La partie n’était pas gagnée d’avance, mais il commençait son opération séduction aujourd’hui.
Jean-François avait proposé à Thomas un shower conjoint pour Lili et Esther. Thomas avait renchéri en suggérant d’y inclure Frédérique et Jeannine. Gerry avait d’ailleurs pris en charge la totalité des invitations les concernant. Il voulait entourer les deux femmes de sa vie de toute l’attention qu’elles méritaient.
— Vous auriez pu me demander mon avis, dit Frédérique du bout des lèvres.
Elle n’avait rien à célébrer. Dans quelques semaines, elle serait délestée de son fardeau. Ce n’était un secret pour personne. Elle se voyait mal recevoir des accessoires pour bébé alors qu’elle destinait son enfant à d’autres parents. C’était tourner le fer dans la plaie que de célébrer l’arrivée de sa fille.
— Ça prend du courage pour donner la vie. Ça, personne pourra jamais t’enlever ça, ma grande.
— On voudrait pas être à votre place, blagua Simon.
— Vous seriez pas capables, tu veux dire, le taquina Jeannine.
— On a pensé à un shower alternatif, expliqua Jean-François. Nous non plus, on n’a pas besoin d’accessoires pour bébé. On a tout gardé après la naissance d’Emma.
L’utilisation du «nous» n’échappa à personne. Il était évident que Jean-François faisait la cour à sa femme. Esther ne semblait pas s’en plaindre. Frédérique ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour Samuel. Étonnant qu’il ne soit pas présent. Peut-être que Jean-François ne savait pas qu’il était gay et le voyait comme un rival? Ça ne pouvait que le stimuler davantage dans sa reconquête.
— On a décidé de faire une fête personnalisée pour chacune, développa Gerry.
— On? s’esclaffa Thomas. Soyez honnêtes, les boys! On a eu de l’aide. D’ailleurs, laissez-moi vous présenter la maître d’œuvre de l’événement.
D’un signe de la main, Thomas invita l’organisatrice à approcher du groupe. Quatre mâchoires se décrochèrent en même temps lorsque les filles reconnurent Magalie Demers.
— Je vous présente Magalie, organisatrice d’événements en tous genre. Mais je pense que vous avez déjà fait connaissance, non?
Lili n’écoutait plus, elle venait de comprendre que Thomas avait travaillé en cachette à organiser une journée mémorable pour elle et qu’il avait accepté le mauvais rôle de l’histoire pour ne pas vendre la mèche. Plutôt que de se disculper, il avait enduré ses sous-entendus, sa mauvaise humeur dans l’espoir de lui faire une vraie surprise.
— Désolée pour le quiproquo, s’excusa Magalie. Je ne voulais pas briser la magie. Vos chums ont tellement travaillé pour que ça demeure secret.
Lili se mit à pleurer dans les bras de son amoureux.
— T’es jamais capable de me surprendre, d’habitude, pleurnicha-t-elle.
— Je sais, mais t’as toujours le nez fourré partout, tu vois tout, t’entends tout.
— Merci mon amour.
— Ça ne fait que commencer.
Plusieurs surprises attendaient effectivement les futures mamans. Lili découvrit avec bonheur un splendide berceau en bois que Thomas avait confectionné lui-même. Son père lui remit de petits chaussons de bébé en laine bleu tendre.
— C’est ta mère qui les a tricotés avant de nous quitter. Elle était convaincue que tu aurais un garçon, s’excusa-t-il.
— Ma fille va les porter avec fierté.
Le souvenir de sa mère lui arracha encore quelques larmes supplémentaires. On lui tendit un mouchoir pour s’essuyer le visage: il restait encore d’autres présents à déballer. En quelques minutes, Lili était équipée pour accueillir son bébé convenablement. Mis à part les chaussons bleus, tout était clairement destiné à une fillette. Thomas avait pris soin de préciser à tous qu’ils attendaient une fille.
Jeannine ne fut pas en reste. Ses collègues s’étaient cotisés pour lui offrir une poussette double et deux chaises hautes.
— On a frappé un deux pour un, se moqua un jeune commis.
Gerry avait fait l’acquisition du reste des cadeaux. La montagne de présents était démesurée.
— J’en attends deux. Normal qu’y ait plus de cadeaux, se justifiait-il.
Pour ne pas monopoliser toute la soirée, Gerry se mit de la partie et développa les cadeaux avec Jeannine. Il s’extasiait devant chaque jouet, comme s’il ne les avait pas achetés lui-même.
— C’est pas deux bébés qu’on va avoir, c’est trois! gloussa Jeannine en pointant Gerry.
Les enfants d’Esther lui remirent un carnet de coupons coloriés et découpés en compagnie de papa. Sur chacun d’eux, Jean-François avait écrit une faveur qu’Esther pouvait leur demander et les enfants avaient illustré le tout à leur manière. Emma et Antoine promettaient de jouer en silence, changer une couche, préparer des rôties ou ramasser leurs jouets en échange des coupons. Le papier échangeable contre un changement de couche fit particulièrement rire Esther.
— Regarde, maman, y a un caca! C’est pour ça qu’on change la couche, expliqua savamment Emma avec la fougue de ses quatre ans.
Esther fit circuler son cadeau et tous purent constater qu’Emma avait dessiné une crotte plus grosse que le bébé qui l’avait produite.
— Si c’est ça qui m’attend, je vais garder le coupon, plaisanta Gerry.
Esther reçut également de confortables vêtements d’intérieur et un certificat-cadeau pour un institut de beauté réputé.
— Tu pourras te gâter pendant que je m’occuperai des enfants.
Esther se demandait encore comment ils allaient gérer leur vie de famille en étant séparés, quel soutien elle aurait pour le bébé et quels impacts concrets aurait le nouveau venu sur sa vie. Elle ne doutait pas que Jean-François s’impliquerait. Il semblait désireux de revenir auprès d’elle. Esther ne savait juste pas si elle en avait envie.
Les collègues de Frédérique avaient les mains vides, mais leur cadeau était inestimable.
— On sait que t’as prévu un retour au travail rapide et on a pensé se relayer pour couvrir tes shifts au café. En faisant la rotation, on est bonnes pour t’offrir deux semaines de congé de plus. Tu mérites ça.
Frédérique ne savait pas quoi dire. Autant elle espérait reprendre le travail rapidement pour ne pas s’ennuyer à la maison et regretter son bébé, autant ce congé lui permettrait de se remettre sur pied. Elle ne savait pas à quoi s’attendre de l’accouchement, mais se doutait bien qu’un peu de repos serait bénéfique après la délivrance du bébé.
— Et pendant ce temps-là, toi et moi, on part en voyage, la surprit Simon. Une semaine en amoureux, juste nous deux.
Simon espérait faciliter l’adoption du bébé en éloignant Frédérique de son univers habituel. Il se doutait bien que derrière l’indifférence qu’elle démontrait se cachait un grand déchirement.
Brusquement, Jeannine s’écria:
— Gerry! Je pense que j’ai des contractions.
— T’es sûre?
— J’ai déjà accouché, je sais ce que c’est une contraction, s’offusqua-t-elle.
— Ça fait quand même vingt-huit ans.
— Crois-moi, ça s’oublie pas!
La fébrilité gagna tout le monde. Jeannine croyait même avoir crevé ses eaux.
— Est-ce qu’il faut prévenir l’hôpital de devancer la césarienne? s’alarma Jeannine.
— On s’occupe de ça, la rassura son amoureux.
Esther avait le numéro de la maternité en mémoire dans son cellulaire puisqu’elle accouchait au même endroit. Elle contacta l’unité pour les aviser de l’arrivée d’une parturiente en contractions. Jeannine fit rire tout le monde en se plaignant qu’elle allait salir le divan avec son liquide amniotique. Lorsque Gerry et Thomas aidèrent Jeannine à se relever du sofa qu’elle n’avait pas quitté depuis le début de la fête, ils réalisèrent qu’elle perdait plutôt du sang.
— Appelez une ambulance! cria Gerry à la ronde.
— Mes bébés! J’veux pas perdre mes bébés! s’affola Jeannine.
Lili saisit son téléphone pour composer le 9-1-1 pendant que Gerry tentait de rassurer Jeannine et qu’Esther, toujours aussi flegmatique, cherchait la valise d’hôpital.
En moins de deux, Jeannine montait dans l’ambulance en direction du centre hospitalier, Gerry à ses côtés. Simon proposa à Frédérique de les suivre en voiture, ce qu’elle s’empressa d’accepter.
— Je veux être avec ma mère.
C’était la première fois qu’elle n’appelait pas Jeannine par son prénom.
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