Bébé boum
Chapitre 4
Lili se plaça de profil pour admirer son bedon en expansion dans le miroir. Elle recherchait l’angle qui mettrait en valeur ses nouvelles courbes timides. Avec près de quatre mois de grossesse de complétés, elle s’étonnait que son ventre ne soit pas plus proéminent. Le commun des mortels attribuait le renflement à un excès de poutine beaucoup plus qu’à une grossesse. Pourtant, Lili trouvait évident qu’elle porte un enfant. Thomas se gardait de lui briser ses illusions.
Lili hésitait longuement devant la penderie chaque matin. Elle évitait tout vêtement trop cintré pouvant lui causer de l’inconfort dans la journée. Les fermetures éclair de ses pantalons commençaient à se plaindre lorsqu’elle essayait de leur fermer le clapet, mais sinon, sa garde-robe régulière lui allait toujours. Elle arrêta son choix sur une robe légère et fluide. Elle souhaitait être à son avantage pour cette journée spéciale.
Les risques de fausse couche étant écartés avec la fin du premier trimestre, Lili avait décidé de célébrer l’événement en amoureux. Elle avait proposé à Thomas d’échanger un cadeau symbolique pour leur rôle de parent. Thomas devait trouver un présent pour Lili et vice versa.
Ils s’installèrent au salon après le repas pour échanger leurs cadeaux. Lili fut la première à tendre son présent à Thomas: une simple enveloppe qu’elle avait rehaussée du nom de son amoureux.
Thomas ouvrit l’enveloppe délicatement et découvrit un certificat-cadeau applicable sur des cours d’haptonomie.
— Qu’est-ce que ça mange en hiver, l’haptonomie?
— C’est pour que le papa communique avec le bébé pendant la grossesse, expliqua Lili. Un truc supernature comme tu les aimes.
Plus elle décrivait cette science de l’affectivité et les techniques utilisées pour que le père prenne contact avec son enfant à l’intérieur du ventre de la mère, plus Thomas entrevoyait le cauchemar. Il ne savait pas sur quel site Internet Lili avait déniché un truc aussi ésotérique, mais il trouvait que ça relevait davantage du charlatanisme que de la science. Elle avait beau mettre l’accent sur le lien papa-enfant qu’il aurait la chance de développer, pour Thomas, c’était un cadeau empoisonné.
Il remercia chaleureusement sa blonde pour cette «bonne idée» inattendue. Elle réussissait toujours à le surprendre. Fière de son coup, Lili trépignait à l’idée d’ouvrir son présent. Thomas ne se fit pas prier pour le lui offrir, convaincu qu’il était d’avoir misé sur un cheval gagnant.
La boîte de bonne dimension était soigneusement emballée et enrubannée. Lili déchira le papier pour découvrir…
— Un tire-lait.
— Le plus hightech, s’enthousiasma Thomas.
Il entreprit de sortir l’appareil de sa boîte pour en exposer toutes les caractéristiques à Lili. On aurait dit un élève récitant une leçon apprise par cœur. Évidemment, il insista sur les fonctionnalités modernes et le design des plus contemporains. Il relata à quel point la vendeuse avait vanté ce modèle et qu’il avait même fouillé sur Internet pour trouver des commentaires d’utilisatrices. Tout le monde semblait unanime pour dire que c’était la Cadillac des tire-lait.
Lorsqu’il termina son exposé, Thomas remarqua des larmes au coin des yeux de Lili. Il se félicita intérieurement de son achat qui remuait la fibre maternelle de sa blonde. Lorsque les larmes naissantes devinrent un torrent, Thomas commença à douter de son interprétation de la situation. Il eut beau questionner Lili, elle était incapable de prononcer une parole, pleurant à chaudes larmes.
— Tu m’as dit que tu voulais allaiter, que c’est ce qu’il y a de mieux pour le bébé. T’as pas changé d’avis, toujours?
Lili secoua la tête entre deux sanglots.
— Dis-moi pas que t’as trouvé un meilleur modèle que ça! T’aurais préféré l’acheter toi-même?
Lili se calma et expliqua à son chum la raison de sa tristesse.
— J’voulais que tu fabriques un berceau.
Thomas maniait le ciseau à bois comme pas un. Le superbe hochet qu’il avait offert à Lili lorsqu’elle lui avait annoncé sa grossesse en témoignait à lui seul. Il sculptait littéralement des œuvres d’art et la moindre patte de chaise abîmée retrouvait vie au contact de ses mains et de ses outils. C’était un loisir paisible qu’il pratiquait à temps perdu. Dans l’arrière-boutique de son commerce, il avait aménagé un coin ébénisterie. À la fermeture, il s’y assoyait de longues heures s’il savait que Lili sortait avec des copines ou travaillait. Le contact de cette matière noble, l’odeur du bois sablé, tout lui plaisait dans cet art.
— Tu dis toujours que ça fitte pas avec le style moderne de l’appart, se défendit-il.
Si Lili reconnaissait la valeur artistique de ce que créait son chum, elle ne souhaitait pas pour autant que ses œuvres envahissent leur loft moderne. Lili aimait l’art déco, les matières chatoyantes, le bling-bling. La seule pièce que Thomas avait travaillée pour elle était un coffre à bijoux qu’il avait sculpté pour souligner leur premier anniversaire de rencontre. Lili l’utilisait, mais elle le glissait dans un tiroir. Si elle prétendait qu’elle évitait de l’exposer pour ne pas attirer les voleurs, Thomas n’était pas dupe: son cadeau n’allait pas avec la décoration du loft.
Thomas était donc déstabilisé par la remarque de Lili. Comment pouvait-elle imaginer qu’il ait fabriqué un berceau pour leur enfant alors qu’elle n’avait jamais voulu que ses pièces entrent dans le loft?
— Ça fitte pas avec la décoration, mais ça fitte avec un bébé, expliqua-t-elle.
— J’aurais dû y penser, choisit de répondre Thomas, souhaitant ainsi calmer la tempête.
— Il me semble que c’est évident que toutes les femmes enceintes rêvent de ça!
Thomas dut admettre en son for intérieur que les désirs d’une femme enceinte lui échappaient totalement.
Ce qui le mystifiait aussi, c’était l’obsession de Lili à chercher un prénom farfelu pour leur enfant. Elle lui avait exposé sa théorie selon laquelle un prénom est porteur d’une charge émotive et énergétique, et que le choix qu’ils feraient pour leur enfant à naître était crucial.
Thomas faillit s’étouffer avec une gorgée de jus d’orange en posant les yeux sur la liste de prénoms concoctée par Lili et mise en évidence sur le réfrigérateur. Puisque Manfred, Narcisse, Quentin, Cosette et Victorine y figuraient parmi une quinzaine d’autres, Thomas ressentit un urgent besoin de participer à la recherche du prénom parfait. Chaque fois que Lili lui proposait une autre trouvaille, il n’osait pas critiquer ouvertement son choix et lui proposait de mettre le tout sur la liste en espérant trouver des arguments pour l’écarter éventuellement. Il devait s’y mettre sérieusement…
Comprenant le manège de son amoureux, Lili mit en branle une chasse au prénom des plus inusitée. Elle débuta sa collecte d’informations sur le site de la Régie des rentes du Québec. En quelques clics, Lili sut précisément le nombre de fillettes prénommées Victorine dans les dernières années. Puisque le nombre oscillait entre zéro et trois annuellement, Lili en conclut que c’était un argument de vente important. Après tout, qui a envie que son enfant se retrouve dans une classe avec trois camarades portant le même prénom? Manfred était encore moins attribué, quoique présent dans les statistiques compilées par le site. Toutefois, lorsque Lili réalisa que le personnage principal du film L’ère de glace, un énorme mammouth bourru, s’appelait Manfred, elle raya définitivement ce choix de sa liste.
Puisque le commun des mortels associe un prénom aux personnes qu’il a croisées dans sa vie et que Lili ne connaissait aucune Victorine ou Cosette, elle fit rapidement une recherche sur Facebook pour mettre un visage sur ses prénoms préférés. Entre deux laideurs, une mocheté et un problème d’obésité morbide se cachait toujours une perle d’esthétisme dont Lili imprimait la photo avant de l’épingler sur le frigo en appui à la candidature d’un prénom.
Au bout de deux heures de travail, la porte du réfrigérateur ressemblait à une couverture de magazine retouchée par un logiciel informatique. Rien de bon pour le moral d’une femme qui engraissait à vue d’œil depuis quelques mois. Lili retrancha quelques prénoms de sa longue liste, question d’alléger la galerie de sourires qui l’accueillerait chaque fois qu’elle aurait une petite fringale.
Elle détailla le portrait situé juste à côté de la poignée du congélateur: une jeune femme fière, naturelle et l’œil pétillant d’intelligence. Céleste…
Lili profita de l’absence de son amoureux pour rendre visite à ses parents. Elle souhaitait un point de vue objectif sur ses choix de prénom. Elle fut accueillie par son père qui lui fit signe de ne pas faire de bruit.
— Ta mère dort.
— À cinq heures de l’après-midi?
— On a plus vingt ans, dit-il avec un soupçon de tristesse dans la voix. Ta mère fait de l’insomnie, puis elle se rattrape de jour.
Lili décida donc de mettre la main à la pâte et de préparer le souper avec son père, en attendant le réveil de sa mère. L’opinion de cette dernière lui importait et elle savait que son père perdait tout sens critique dès qu’une idée émanait de sa fille unique. Il ne serait donc pas d’une grande aide devant son dilemme.
Ce n’est que lorsque la table fut dressée et le repas servi, que la mère de Lili se leva enfin.
— Il était temps! l’accueillit Lili en simulant l’exaspération.
— C’était la fête de ta tante Laurianne hier. On s’est couchés un peu tard, expliqua-t-elle brièvement.
— Papa m’a dit que tu faisais de l’insomnie, rectifia Lili.
Ses parents se consultèrent rapidement du regard.
— Les deux combinés… Tu comprends que j’avais besoin d’une sieste! Qu’est-ce qu’on mange?
Les trois se mirent à table et Lili expliqua la raison de sa visite. Elle déroula sa liste de prénoms sans récolter un grand enthousiasme de la part de sa mère.
— C’est souvent à la naissance qu’on décide, Lili. En voyant la face du bébé.
— C’est ça qui est arrivé, pour moi?
— Non. Dans ton cas, Lili était décidé dès le début de la grossesse. En l’honneur de ma grand-mère Lilianne qui est décédée juste…
La fin de la phrase s’étrangla dans la gorge de la mère de Lili. Sensible aux émotions des autres, Lili réprima un sanglot. Finalement, l’émotivité qu’elle attribuait aux hormones de grossesse était peut-être juste un gène familial.
Frédérique aimait son prénom. Il était source de quiproquo et dégageait quelque chose de fort, de mordant. Souvent, les gens s’attendaient à un homme et restaient bouche bée en découvrant une superbe fille. Ça avait joué en sa faveur lors d’entrevues, d’examens ou pour éviter une contravention. Tout le monde lui demandait si ses parents l’avaient nommée ainsi à cause du personnage principal du film Danse lascive. Elle répétait inlassablement qu’elle était née bien avant la sortie du film et que la seule responsable de ce choix était sa mère.
Frédérique se rappelait même cet amant de passage qui était incapable de jouir en l’appelant par son prénom.
— J’ai l’impression de coucher avec un gars, se justifiait-il.
Du peu que lui avait donné sa mère, son prénom était probablement ce dont elle était le plus fière. Le reste, ça dépendait des jours.
Aujourd’hui, Frédérique voulait connaître les détails de sa génétique familiale. La moitié de son arbre généalogique avait foutu le camp avant même qu’elle ne voie le jour, mais elle avait besoin de l’autre cinquante pour cent pour rassurer d’éventuels parents désireux d’acheter son enfant.
Jeannine hésita à lui révéler les antécédents familiaux. Elle n’approuvait pas les démarches de sa fille pour vendre son bébé au plus offrant. Elle considérait que l’avortement était beaucoup plus sensé dans le cas de cette grossesse.
— J’rends service! se défendit Frédérique. Y a plein de monde pas capable de faire des bébés. Tu devrais comprendre ça, toi?
Frédérique savait qu’elle venait de frapper sous la ceinture et que la remarque blesserait sa mère. Jeannine se battait depuis huit ans pour tomber enceinte et son conjoint considérait l’adoption depuis quelques années.
— Mais de là à vouloir en acheter un sur Internet… Tu pousses un peu fort, ma fille!
— Parce que tu penses que les tiens étaient gratis? Ça vous a coûté combien, vos traitements de fertilité?
— Franchement, c’est pas la même chose! s’insurgea Jeannine.
— T’as raison. Mon bébé, j’vais le vendre ben moins cher que t’as payé les tiens.
Ce que Jeannine ne pouvait pas admettre, c’est qu’elle aussi avait considéré de faire adopter Frédérique avant sa naissance. Non pas en échange d’argent, mais simplement pour se délester du fardeau qu’elle représentait à l’époque. À cause de ses croyances religieuses, elle n’avait pas sérieusement considéré l’avortement, mais offrir un foyer avec des parents aimants lui avait effleuré l’esprit alors qu’elle tirait le diable par la queue. À travers Frédérique, elle revivait ces mois d’angoisse et ce déchirement intérieur lorsqu’on doit décider de la vie d’un autre.
Frédérique sentit l’ébranlement de Jeannine et adoucit son discours.
— Tout le monde est gagnant: je fais de l’argent pis les parents ont un bébé.
— Ce bébé-là t’a choisie. Toi. Pas une autre.
Frédérique eut l’impression d’entendre Gerry. Son beau-père avait fait campagne auprès de Jeannine et, tel un perroquet, sa mère répétait son discours. Frédérique ne put s’empêcher de repenser à son enfance et à sa voisine de palier qui avait joué la mère substitut.
— Y a peut-être pas fait un choix éclairé, se contenta-t-elle de répondre.
Sous-entendant par le fait même qu’à vingt-sept ans, elle n’avait pas la confirmation que son propre choix avait été judicieux.
De retour à la maison, Frédérique regarda une énième fois sa boîte de courriels afin de vérifier si elle avait reçu des réponses à la suite de la parution de son annonce. Depuis plusieurs semaines, elle recevait des pourriels, mais aucune demande sérieuse de renseignements. Si personne ne se manifestait, elle allait être quitte pour un avortement tardif.
Lorsqu’elle tapa son mot de passe, elle fut surprise de constater que trois nouveaux messages attendaient d’être lus. Le premier provenait d’un homme qui désirait une photo de la mère porteuse en question. Il demandait des photos en bikini pour pouvoir juger adéquatement de l’état de santé de la vendeuse. Frédérique jeta le courriel à la poubelle. Le second message promettait de faire grossir le pénis du destinataire de manière miraculeuse et il suivit le même chemin que le courriel précédent. Le troisième attira l’attention de Frédérique.
Il provenait d’une femme nommée Chloé qui avait visiblement un certain degré d’éducation puisque Frédérique ne décelait pas de fautes d’orthographe. En tous cas, aucune qu’elle était en mesure d’identifier. La femme de trente-quatre ans avait même annexé des photos d’elle et son mari à sa touchante missive. Frédérique put constater l’opulence du couple qui posait ici sur une plage du Sud et là devant une grande maison.
Le couple ne pouvait pas concevoir d’enfant à cause d’une malformation génétique de Chloé. Ils désiraient donc adopter un enfant d’ici qui leur ressemblerait. Frédérique prit le temps d’examiner la photo du couple. La jeune femme souriante sur les clichés aurait pu être sa sœur: même taille fine, même chevelure abondante et foncée, même délicatesse au niveau des traits.
Frédérique venait de trouver sa famille d’adoption. Elle en était certaine! Elle décida tout de même de jouer de prudence en leur proposant une rencontre en personne. Elle les invita au café.
Le cœur de Thomas pulsait le sang à un rythme fou. Son corps en entier n’était plus que douleur. Jamais il n’avait autant souffert lors d’une séance d’entraînement. À ses côtés, Jean-François grimaçait. Des deux, c’est lui qui avait toujours été le plus en forme, le plus athlétique. Thomas songea un instant à la tête qu’il devait avoir en ce moment et remercia le ciel qu’aucun miroir ne se trouve devant lui. Si Jean-François peinait à suivre la cadence imposée par le professeur de spinning, Thomas avait depuis longtemps abandonné.
Une fois au vestiaire, après une douche revigorante, Jean-François tendit un bout de papier à Thomas sans rien dire. Thomas y lit une adresse qui lui était inconnue. D’un froncement de sourcils, il signifia à Jean-François qu’il attendait des explications.
— Ma nouvelle adresse. Celle de Julie.
Thomas empocha le bout de papier avec l’intention de le jeter à la première occasion. S’il respectait les choix personnels de son ami, il n’avait pas l’intention d’encourager sa décision de quitter Esther en le visitant chez sa maîtresse. Il ne voyait pas l’intérêt de connaître la jeune amante de Jean-François et serait vu comme un traître par sa propre blonde s’il mettait les pieds dans l’appartement de la bombe qui détournait Jean-François de sa femme.
Le récit de Jean-François le laissait perplexe. À l’entendre parler, Esther l’avait cavalièrement chassé de la maison et lui avait interdit l’accès à ses enfants. Elle lui faisait payer son infidélité en l’obligeant à mentir.
— J’vais être obligé d’appeler les enfants et de leur dire que je suis à l’autre bout du monde pour le travail, alors que mon territoire dépasse pas une heure de route. Peut-être qu’Emma va gober ça, mais Antoine est trop vieux pour avaler ça sans se douter de quelque chose, raisonna Jean-François.
— Le bébé?
Dans toute cette histoire, Thomas était préoccupé par la grossesse d’Esther. Le fait d’attendre lui-même un enfant plaçait cette information sur le haut de la liste des priorités. Ce qui n’était visiblement pas partagé par Jean-François.
— Pourquoi tu penses qu’elle m’éloigne comme ça? Elle prépare le terrain pour son amant. J’suis sûr.
— Si elle avait vraiment un amant, elle en aurait parlé à Lili, non?
— J’t’en ai pas parlé, moi, répliqua Jean-François.
— Oui, mais les filles, ça se dit tout.
— Tu connais mal Esther. Ses mauvais coups, elle en parle pas. Elle peut pas supporter de faire des erreurs, encore moins de les étaler publiquement.
— Penses-tu que Lili est au courant? questionna Thomas. Pour la rupture, je veux dire.
Jean-François réfléchit un instant avant de prodiguer un conseil à son ami.
— Si tu veux pas te mettre dans la merde, attends qu’elle t’en parle la première.
Les hormones de Lili étaient en dents de scie depuis le début de la grossesse. Le messager d’une aussi mauvaise nouvelle se ferait jeter des roches par Lili. Autant que le coupable, sinon plus. Thomas devait trouver une stratégie pour éviter les gros cailloux.
Thomas était sur ses gardes. Chaque phrase échangée avec Lili avait des allures de sirène précédant un éboulis. Les minuscules pierres auxquelles il s’attendait ressemblaient plutôt à des rocs de Gibraltar.
Chaque discussion démarrait de manière anodine. Thomas n’était donc pas en mesure de savoir si sa blonde lui tendait un piège ou si elle faisait simplement la conversation. Actuellement, elle se questionnait sur la pertinence de faire baptiser leur enfant puisqu’ils n’étaient pratiquants ni l’un ni l’autre. Un sujet qui semblait sécuritaire… Pour Thomas, cela allait de soi. Pas question de réunir les amis dans une église et de faire semblant d’être de bons chrétiens devant un homme de Dieu. Ils se contenteraient d’un souper avec leurs proches pour souligner la naissance.
Lili révéla cependant qu’elle aimerait que son enfant ait un parrain et une marraine.
— Esther et Jean-François. Qu’est-ce que t’en penses?
«Nous y voilà, pensa Thomas, elle sait.» La question était banale, mais Lili était suffisamment rusée pour la poser à ce moment précis afin de soutirer des informations à son chum. Si Esther l’avait informée de sa rupture, Lili venait à la pêche pour savoir si Thomas en avait été mis au courant par Jean-François. Si elle ne le savait pas, Thomas risquait de lui apprendre la nouvelle et d’en payer le prix. Il marchait sur une corde raide et ne savait plus où poser le pied pour ne pas tomber.
— Tes parents seraient pas trop vexés qu’on leur préfère des amis? risqua-t-il.
Thomas se trouvait brillant. Pour éviter les problèmes: répondre à une question par une question.
— Ils vont avoir le titre de grands-parents, répliqua Lili. C’est déjà bien, non?
Puisqu’ils étaient tous deux enfants uniques, Jean-François et Esther feraient office d’oncle et de tante. Leur offrir le titre de parrain et marraine éviterait aussi de froisser les parents de Lili ou de Thomas en leur préférant l’autre couple de grands-parents. Un argument à considérer, selon Lili.
— Ça va leur donner une raison supplémentaire pour travailler sur leur couple. Je dis pas que c’est ce qui va régler la crise qu’ils traversent, mais ça pourra pas nuire.
Thomas ne trouva rien à ajouter. Il était maintenant fixé: Lili ne savait rien.
— Je les invite à souper pour leur annoncer la nouvelle, continua Lili. Jeudi, ça te va?
— Parfait!
«Au moins, se dit Thomas, Esther va devoir mettre cartes sur table. Quand Lili va les inviter, elle n’aura d’autre choix que de dévoiler la vérité.»
Esther gardait les yeux fermés. Ça l’aidait à percevoir les effluves de parfum qui s’accrochaient encore au col de la chemise qu’elle avait enfilée avant de se mettre au lit. Il y avait des années qu’elle n’avait pas dormi seule et porter la chemise de son mari la rassurait et simulait une présence masculine à ses côtés. Ça ne réchauffait pas les draps, ne diminuait pas les dimensions du lit, maintenant beaucoup trop grand, mais Esther s’accrochait aux dernières notes épicées du parfum de son mari pour se convaincre de son retour prochain.
Elle quitta la chambre, les yeux bouffis par un sommeil entrecoupé de larmes, et entreprit de se préparer pour sa journée de travail avant le réveil des enfants. Sous la douche, elle s’abandonna à la chaleur bienfaisante de l’eau, mais termina ses ablutions sous un jet glacial: ça effaçait toute trace de sommeil et resserrait les tissus.
Un soupçon de mascara et de fard à joues et elle était fraîche comme une rose, prête à jouer la mascarade devant les enfants.
Depuis que papa était parti en «voyage d’affaires», la tâche de travail qui incombait à Esther avait presque doublé. Elle réalisait à quel point Jean-François et elle formaient une bonne équipe. Elle redoublait donc d’ardeur en espérant secrètement que son partenaire soit bientôt de retour pour accomplir sa part de la routine familiale. La vie de mère monoparentale faisait de plus en plus peur à Esther au fur et à mesure que les jours sans Jean-François s’additionnaient.
Les petits s’ennuyaient de leur père, surtout Emma qui vouait un amour sans borne à son papa. Heureusement, Jean-François se faisait un devoir d’appeler juste avant l’heure du dodo. Chaque soir, il inventait une histoire brève qu’il leur racontait au téléphone. La nuit dernière, Esther avait retrouvé un téléphone blotti contre le petit corps chaud de sa fille. Lorsqu’elle avait voulu le lui retirer, la fillette s’était réveillée et avait exigé qu’on la laisse dormir avec l’appareil, au cas où papa téléphonerait. Le cœur en charpie, Esther avait acquiescé à la demande de sa fille.
Après avoir conduit les enfants à la garderie et à l’école, Esther fila vers la clinique pour son suivi de grossesse. Le médecin fut surpris que le père ne soit pas présent.
— Rendu au troisième, c’est moins énervant, tenta de justifier Esther. Puis mon conjoint a un surplus de travail inattendu ces jours-ci.
Voilà qui achevait la discussion.
Il y eut d’abord la pesée mensuelle qui répugnait toujours autant à Esther. C’était une humiliation dont elle aurait pu se passer. Chaque mois, elle portait ses vêtements les plus légers et ôtait même ses chaussures avant de monter sur l’appareil. Ensuite, le médecin essaya de capter les battements cardiaques du bébé pour s’assurer de sa bonne santé. Le fœtus avait la bougeotte et Esther ne put entendre que quelques boums boums rythmés.
Lorsqu’elles quittèrent la salle d’examen pour retourner dans le bureau du médecin, Esther se renseigna au sujet des effets des antidépresseurs sur son bébé. Le médecin la rassura.
— Dix pour cent des femmes font une dépression lorsqu’elles sont enceintes et la majorité sont traitées avec de la médication.
— Y a pas de risques pour le développement du bébé?
— Aucun. Il n’y a que les risques de prématurité qui augmentent au troisième trimestre. Votre bébé pourrait aussi souffrir de troubles respiratoires à la naissance, dus au sevrage.
Esther se maudissait intérieurement. Elle n’acceptait toujours pas sa dépression qu’elle voyait comme une faiblesse et non pas une maladie
— Votre posologie n’est pas élevée, continua le docteur. Ça devrait bien se passer.
— Et pour l’allaitement?
— C’est plus compliqué, mais c’est pas impossible. On n’est pas encore rendus là, on va espérer que les choses se placent pour vous avant l’accouchement.
C’est ce qu’elle se répétait inlassablement chaque fois que l’angoisse l’étreignait. Que l’accouchement n’était pas prévu pour demain et que l’enfer qu’était devenu sa vie avait le temps de retrouver un semblant d’air de paradis avant que naisse l’enfant.
En fin de journée, Esther se rendit à la garderie pour récupérer Emma. Elle emmena la petite à la pharmacie pour acheter du dentifrice avant de filer vers l’école d’Antoine. Elle hésitait entre deux tubes lorsque le cri de sa fille la figea sur place.
— Papa!
La fillette détala comme un cheval de course et se jeta littéralement sur son père qui l’accueillit avec surprise au bout de la rangée.
— T’es revenu! s’enthousiasma Emma. Maman, maman, papa est revenu de voyage!
Voilà qui bousillait les plans d’Esther. Elle ramassa un tube de dentifrice et tout en s’exhortant au calme, se dirigea vers le duo père-fille.
Jean-François haussa les épaules en signe d’impuissance. Il ne pouvait quand même pas faire l’aller-retour vers la ville voisine pour s’acheter un déodorant. Il savait qu’il y avait un risque à fréquenter les mêmes établissements que le reste de la famille, mais quelles étaient les probabilités qu’ils se croisent à la pharmacie alors qu’il y faisait un achat éclair? Trop élevées, apparemment.
— J’avais oublié des articles de voyage, dit-il en appuyant sur le dernier mot et en montrant le déodorant et les lames de rasoir qu’il avait à la main.
Emma ne lâchait pas son père d’une semelle. Elle insista pour rentrer à la maison dans sa voiture à lui pendant qu’Esther filait à l’école pour chercher Antoine. Jamais Esther ne sacrait, mais le chapelet de jurons qu’elle fit défiler entre la pharmacie et l’école de son fils avait de quoi intimider n’importe quel adepte de tavernes obscures.
Le quatuor se retrouva à la maison. Lorsque Esther mit les pieds dans la cuisine, Emma portait son minitablier de chef et Jean-François lui faisait goûter la sauce à spaghetti qu’ils avaient mis à mijoter. Antoine réserva un accueil chaleureux à son père qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours. Ça faisait du bien d’avoir un homme à la maison.
Le souper s’éternisait. Jean-François voulait profiter de chaque seconde avec les enfants. Il s’était ennuyé d’eux, mais il redoutait surtout de se retrouver seul avec Esther. En fin de soirée, fidèles à leur habitude, les enfants essayèrent de gagner quelques minutes de plus avant de retrouver leur lit. Emma prétexta la présence d’un gros monstre bleu en dessous de son lit pour se faire border longuement, tandis qu’Antoine exigea une histoire supplémentaire pour compenser la brièveté de celles racontées au téléphone les jours précédents. Normalement, les parents les auraient gentiment chassés sous les couvertures, ne se pliant pas à leurs caprices. Ce soir, Esther et Jean-François remerciaient secrètement les enfants de retarder le moment où ils devraient s’expliquer.
Une fois les enfants couchés, c’est le salon que les adultes choisirent comme arène de combat. Ils s’observèrent un moment en silence, se demandant lequel des deux serait le premier à dégainer. Jean-François fut rapide à asséner un coup à son adversaire:
— Faut leur dire la vérité, Esther.
— C’est quoi la vérité? chuchota Esther avec des yeux menaçants. Que leur père s’envoie en l’air avec une fille qui a la moitié de son âge? Qu’il est prêt à cracher sur sa famille pour une aventure insignifiante?
Esther était en furie. Ce qui eut pour effet de faire monter la moutarde au nez de Jean-François. Plutôt que d’exploser à son tour et de se lancer dans une série d’injures tout aussi monstrueuses à l’endroit d’Esther et du bâtard qu’elle portait, Jean-François choisit de jouer l’honnêteté.
— J’ai pas envie qu’on se déchire, Esther. J’ai trop d’estime pour toi.
Il tenta un faible sourire. Esther soupira et dut bien admettre que sa réaction était exagérée. L’espace d’un moment, elle fut tentée de rejeter la cause de son emportement sur ses hormones de grossesse. Enceinte, les hormones avaient le dos large, mais elle opta plutôt pour le silence.
— La vérité, c’est qu’on a besoin de réfléchir, proposa Jean-François. Tous les deux.
— Tu veux vraiment quitter ta femme enceinte?
— J’vais toujours être là, financièrement pis moralement, mais j’en ai assez de faire semblant que ça va bien, tu comprends?
Esther comprenait, elle avait fait semblant toute sa vie.
En allumant l’ordinateur familial, Esther pria pour que sa discussion avec Lili ne s’éternise pas. La pile de vêtements destinés à la laveuse augmentait sans cesse, elle devait repasser ses uniformes de travail et elle rêvait de prendre dix minutes pour s’immerger dans un bon bain chaud avant de se glisser sous les couvertures. Le sommeil était difficile à trouver et se relaxer quelques minutes dans la baignoire ne pourrait pas nuire.
Elle activa la caméra intégrée à l’ordinateur et remarqua tout de suite que quelque chose clochait. Lili n’était pas branchée. Son amie ne manquait jamais leurs rendez-vous virtuels, comme elle aimait les appeler. Elle prit donc le téléphone, craignant que quelque chose n’aille pas, lorsqu’elle entendit cogner timidement à la porte d’entrée.
Elle trouva Lili sur son balcon, un thermos à la main pour lui faire une surprise.
— Tisane! Il manque juste les tasses.
Sans attendre, Lili fit la bise à son amie et entra dans la maison.
— Je me suis dit que ça faisait trop longtemps qu’on s’était vues. Au diable la technologie pour ce soir.
À contre-cœur et avec une lenteur suspecte, Esther sortit des tasses de son armoire. Elles s’installèrent à table avec une bonne tisane fumante.
— Jean-François est pas là?
— Une sortie entre chums, mentit Esther.
Elle avait honte que son mari la laisse pour une autre, plus jeune. Elle n’était pas prête à rendre la chose publique.
— Ça doit être difficile de lui faire confiance après ce qu’il t’a révélé, risqua Lili. Moi, j’aurais envie de me déguiser pis de le suivre ou d’engager un détective privé.
— Quand t’auras huit ans de mariage derrière la cravate, on s’en reparlera.
Esther espérait changer de sujet et clouer le bec de Lili en misant sur la longévité de son histoire d’amour. Lili ne fréquentait Thomas que depuis deux ans et avant de le rencontrer, elle n’avait eu que des amourettes de courte durée. Sa répartie n’eut cependant pas l’effet escompté.
— Comment vous gérez la crise?
— Un jour à la fois.
— Mais concrètement? voulut savoir Lili.
— On fait chambre à part. Il dort sur le canapé dans le sous-sol.
— Pis devant les enfants?
— Comme d’habitude.
Le style télégraphique d’Esther inquiéta Lili. Il était évident que sa meilleure amie n’avait pas envie d’aborder le sujet, mais Lili croyait sincèrement qu’il fallait crever l’abcès, que ce serait salutaire pour Esther de parler de la situation.
— T’as espoir que tout se tasse? enchaîna-t-elle.
— Évidemment, affirma Esther avec conviction.
— Tant que vous restez sous le même toit, c’est bon signe, non?
Si Esther avait pu se noyer dans sa tisane, elle l’aurait fait. Elle se cacha derrière le bord de sa tasse et ferma les yeux un instant. Elle donnait l’impression de savourer les arômes fruités alors qu’elle tentait de reprendre ses moyens.
— Je sais pas comment tu fais, soupira Lili.
Un silence enveloppant s’installa entre les deux femmes. Elles en profitèrent pour boire leur tisane à petites gorgées.
— Comment va la bedaine? demanda Esther pour changer de sujet.
Lili abandonna son interrogatoire et relata les derniers développements concernant sa grossesse. Elle profita de l’expérience d’Esther pour calmer ses angoisses de mère en devenir. Ses nombreuses lectures sur le sujet l’alarmaient davantage qu’elles ne la rassuraient et Esther abordait la question avec beaucoup plus de gros bon sens que les internautes qui se prononçaient sur les forums fréquentés par Lili.
— Y a ma mère qui m’inquiète aussi. Elle n’a pas son énergie habituelle. On dirait qu’elle et mon père me cachent quelque chose…
— Pourquoi ils te feraient des cachotteries?
— Pour m’épargner. J’suis tellement émotive ces temps-ci…
— Toi? Voyons…
Pour son commentaire ironique, Esther récolta une tape sur l’épaule.
— Enceinte, on s’inquiète de tout. C’est normal, confia Esther.
— Toi aussi? demanda timidement Lili après avoir pris conscience qu’elle monopolisait la conversation depuis un bon moment.
— Non. Moi, tout va bien.
Esther sentit que son amie attendait plus de détails de sa part, elle entreprit donc de la satisfaire.
— C’est mon troisième. C’est aussi important, mais ça se vit différemment. T’as aussi les deux premiers dont tu dois t’occuper. Ça laisse moins de temps pour se flatter la bedaine, disons.
Après sa deuxième tasse de tisane, Lili se rendit à la salle de bain. Elle se regarda dans le miroir, replaça quelques mèches de cheveux. Une drôle d’impression, indéfinissable, l’envahit. Elle regarda autour d’elle: quelque chose clochait sans qu’elle soit capable de mettre le doigt dessus. La maison d’Esther était son deuxième chez-soi, elle en connaissait les airs et les refrains par cœur. Elle quitta la pièce sans réaliser qu’il manquait une brosse à dent dans le verre et que le rasoir de Jean-François avait disparu.
Elle s’apprêtait à quitter son amie lorsqu’elle se rappela le but premier de sa visite.
— Êtes-vous libres jeudi?
Prise au dépourvu, Esther allongea sa liste de mensonges.
— Le cours de ballet de la petite est changé de jour cette semaine.
— Vendredi, d’abord?
— C’est mon rendez-vous chez la coiffeuse, j’suis vraiment due, se justifia-t-elle.
— Choisis un soir la semaine prochaine, celui qui vous adonne. Thomas et moi, on veut vous inviter à souper.
— OK, je vérifie avec Jean-François.
Après les salutations d’usage et les embrassades, Lili partit. Une fois seule, Esther se frappa la tête contre le mur à quelques reprises en espérant en faire jaillir une idée de génie qui lui permettrait de se sortir avec élégance du bourbier dans lequel elle s’enlisait à cause de ses mensonges.
Jean-François campait de nouveau chez sa maîtresse. Il réalisait que la situation lui plaisait de plus en plus. Si, au départ, l’idée d’être de nouveau en «voyage d’affaires» l’agaçait, elle se révélait finalement idéale.
L’appartement que Julie partageait avec deux amies avait des airs de maison des jeunes et Jean-François avait mis un certain temps avant de pouvoir identifier qui étaient les deux autres signataires du bail. Les amants, les chums et les collègues de travail entraient ici comme dans un moulin, si bien que Jean-François avait l’impression de vivre dans une commune.
Tout le monde semblait avoir la moitié de son âge, mais plus les jours passaient, plus Jean-François s’identifiait à eux. La différence d’âge s’estompait et il était contaminé par l’insouciance de ses nouveaux amis.
Il y avait longtemps que Jean-François n’avait pas ressenti un tel sentiment de liberté. Mis à part le fait qu’il devait être au travail à heure fixe tous les matins, aucun horaire ne régissait sa vie quotidienne. On improvisait des repas dignes d’une année de cégep: le beurre d’arachide et le Kraft Dinner ayant une popularité défiant l’entendement. Jean-François ne pouvait s’empêcher de sourire en se disant qu’Esther ferait toute une tête si elle connaissait le contenu de son menu hebdomadaire, la catégorie des fruits et légumes se résumant à une tranche de poivron sur la pizza et à trois petits pois flottant dans ses nouilles instantanées.
Ses revenus personnels étant moins limités que ceux de ses nouveaux colocataires, Jean-François leur fit la surprise d’un sauté de crevettes cari-coco accompagné de vin qui ne provenait pas du dépanneur. Chacun se régala et on élut unanimement Jean-François cuistot du samedi soir.
Flatté, Jean-François pris sa tâche à cœur. La reconnaissance de ses pairs lui gonflait l’ego. Il se sentait apprécié et supérieur. À la maison, Esther prenait les repas en charge. Une vraie Josée Di Stasio. Il arrivait qu’elle lui cède sa place devant le fourneau, mais uniquement lorsque la préparation du repas aurait pu être confiée à un enfant de dix ans. Jean-François avait maintenant le contrôle et il aimait ça.
Rien ne lui plaisait davantage que de dormir nu comme un ver dans un lit aux draps fripés. Dormir étant un bien grand mot: Julie le tenait éveillé pour des séances de jouissance mémorables et l’appartement n’était jamais vraiment silencieux avec le va-et-vient incessant des autres. Si Jean-François collectionnait les orgasmes, ses heures de sommeil étaient inversement proportionnelles.
Ses enfants lui manquaient. Materner ses colocataires ne compensait pas. C’était le seul véritable bémol actuel. Il aurait échangé une semaine de nuits torrides avec Julie pour embrasser ses enfants et les border avant leur dodo. Bon, peut-être pas une semaine entière, mais au moins quelques jours.
L’insouciance le grisait. Lui qui craignait de vieillir rajeunissait depuis qu’il avait emménagé ici.
Jean-François regarda l’heure affichée sur le réveille-matin. Il était en retard. Il prit tout de même le temps de contempler les fesses rebondies de Julie qui dormait, couchée sur le ventre. Il aurait volontiers mordu la chair fraîche et tendre, mais le temps lui manquait. Il remonta le drap sur la jeune femme puis fila en douce pour ne pas la réveiller.
Lorsqu’il poussa la porte de la salle de bain, il trouva une jeune femme en sous-vêtements assise sur le bord de la baignoire en train de se raser les jambes. Il allait refermer la porte lorsqu’elle éclata de rire.
— T’es ben pudique! Entre.
Troublé, Jean-François pénétra dans la pièce et se dirigea vers le lavabo avec l’intention de se raser en vitesse.
— J’m’appelle Crystelle.
— Jean-François.
Les présentations faites, Jean-François ouvrit la pharmacie et sa main se posa machinalement à l’endroit où il rangeait ses effets personnels. Il ne palpa que le vide.
— Tiens.
La jeune femme lui tendait un rasoir, son rasoir. Il la remercia et entreprit de se raser lorsqu’il vit dans le miroir que la lingerie, qui cachait les charmes de la belle quelques secondes plus tôt, se trouvait maintenant sur le sol. Elle ouvrit les robinets, attendit patiemment que l’eau soit chaude avant d’entrer dans la baignoire et de refermer le rideau derrière elle. Jean-François eut tout le loisir de l’admirer dans son costume d’Ève.
Après avoir parcouru les jambes élancées de Crystelle à plusieurs reprises, le rasoir était maintenant émoussé, mais pas la libido de Jean-François.
Dans le local, une vingtaine d’enfants de deux à cinq ans chahutaient à rendre fous Gandhi et mère Teresa réunis. Jeannine souhaitait s’investir dans sa communauté et la dame à la réception de l’hôtel de ville lui avait parlé du Coin des bambins, un organisme offrant quelques heures de répit par semaine aux parents de jeunes enfants. Un groupe de bénévoles, majoritairement des grands-parents, s’occupaient des tout-petits pendant que les parents faisaient des courses ou allaient au cinéma.
Convaincue que quelques heures de bénévolat par semaine remplissaient parfaitement la promesse faite à Dieu de donner au suivant si sa faveur était exaucée, Jeannine s’était inscrite pour offrir un coup de main. En ce moment, elle regrettait son choix.
Certains adultes racontaient des histoires, d’autres faisaient des bricolages à partir de matières recyclées. Jeannine remarqua deux petites filles, plus tranquilles que la moyenne, qui jouaient à la poupée dans un coin du local. Elle se dirigea vers elles avec l’intention de participer à leur jeu.
Elle posa ses fesses sur une minuscule chaise qui, c’était plus qu’évident, ne lui était pas destinée et ramassa une poupée disloquée. Ainsi armée, elle entreprit d’établir le contact avec les enfants.
— Bonjour. Je m’appelle Jeannine. C’est quoi vos p’tits noms?
Les deux fillettes l’ignorèrent superbement et continuèrent à catiner leurs poupées respectives. Jeannine revint à la charge.
— Moi aussi j’aime ça, les bébés. J’en ai un dans mon ventre.
Les fillettes cessèrent leur jeu momentanément pour observer Jeannine.
— T’es trop vieille, décréta la plus grande des deux qui devait avoir quatre ans.
Jeannine en resta bouche bée. La jeune impertinente adressa un commentaire à sa petite sœur:
— C’est pas beau les mensonges. Fais pas comme la madame.
La cadette hocha la tête en signe d’assentiment, les propos de sa grande sœur étant paroles d’évangile pour ses jeunes oreilles. Elles reprirent leur jeu et Jeannine n’en faisait pas partie.
Voyant qu’elle ne servait à rien dans ce coin du local, Jeannine avisa un petit garçon assis à table. Il venait de terminer sa collation. La compote de pommes qu’il avait généreusement renversée sur son gaminet témoignait de son festin. Elle ramassa une débarbouillette humide et s’assit aux côtés de l’enfant.
— Matante Jeannine va ramasser les dégâts, OK?
Un timide sourire accueillit sa proposition. Confiante, elle nettoya le chandail, puis la table. Elle trouva un linge propre pour essuyer le visage barbouillé du garçon. Avec vigueur, elle le frotta d’une oreille à l’autre.
— Bobo, articula le bambin.
— Où ça, bobo? demanda Jeannine.
Pour toute réponse, le petit souleva les épaules en signe d’impuissance.
— Jeannine a quand même pas trop frotté. Ou bien t’es sensible en torrieu…
Les larmes montèrent aux yeux de l’enfant, sa lèvre inférieure se mit à trembler. Le cataclysme était imminent! Avant même que Jeannine n’ait eu le temps d’ajouter quelque chose, les pleurs de l’enfant remplirent le local. Il hurlait si fort que Jeannine en resta pétrifiée pendant quelques secondes. Un sentiment d’impuissance familier lui noua la gorge. En une fraction de seconde, elle revivait toutes les crises de larmes de Frédérique. Des pleurs qu’elle n’avait jamais su comprendre ou calmer.
Reprenant ses esprits, Jeannine agrippa le petit bonhomme et le serra dans ses bras. Elle se tourna face au mur pour que personne ne la voie murmurer des excuses à l’oreille de l’enfant. Peut-être lui avait-elle finalement trop frotté le visage.
Elle avait épuisé sa liste d’excuses et ne savait plus quel saint invoquer lorsque l’enfant vomit sa purée de pommes sur l’épaule de Jeannine.
— Fini bobo, articula-t-il.
Jeannine sut à cet instant précis qu’elle ne retournerait pas faire du bénévolat au Coin des bambins.
Cette mauvaise expérience, Jeannine la voyait comme une station de son chemin de croix. Elle devait prouver sa bonne volonté à Dieu. Elle décida donc de réorienter ses efforts vers une clientèle qui lui semblait plus inoffensive que les enfants: les personnes âgées.
Dans le local, une vingtaine de vieillards se préparaient à jouer au bingo. Jeannine avait proposé ses services pour divertir les pensionnaires de ce centre pour personnes âgées autonomes. La clientèle d’ici lui conviendrait mieux: pas de cris, pas de course, pas de larmes. Un vieux monsieur, assis confortablement entre deux dames, lui fit signe d’approcher.
— Êtes-vous une nouvelle résidante?
— Franchement, Hector, elle a la moitié de notre âge, laisse-la tranquille, bougonna la dame à ses côtés.
— Que voulez-vous, dit le vieil homme, je repère ça rapidement, une jolie dame. La preuve…
Le vieux don Juan saisit la main de sa femme et l’embrassa tendrement. Ils avaient l’air de deux tourtereaux. Jeannine décida de s’imposer au trio pour la soirée. Hector lui présenta Blandine, son épouse, et Yvette, la sœur de cette dernière. Il mit Jeannine en garde contre le début de surdité de sa belle-sœur. Il lui faudrait articuler comme il faut pour bien se faire comprendre. Parler haut et fort, Jeannine n’avait aucun problème avec ça.
— Êtes-vous célibataire? demanda encore Hector.
— Je suis en couple depuis près de dix ans, confia Jeannine.
— Nous, ça fait soixante-deux ans, crut important de préciser Blandine.
— Je vais bientôt être maman pour une deuxième fois. J’attends des jumeaux, dit Jeannine.
— Nous, on en a douze, renchérit Blandine. Ils ont quitté le nid ça fait longtemps, mais c’est toujours nos bébés.
Jeannine eut vraiment l’impression que Blandine était en compétition avec elle. Elle ne digérait peut-être pas que son mari lui ait fait un compliment à son arrivée. Peut-être était-elle jalouse de nature? Jeannine ne se démonta pas pour autant.
— Ça surprend, une grossesse à quarante-trois ans, hein?
— Pauvre p’tite fille, dans notre temps, on enfilait les enfants jusqu’à notre retour d’âge. Ça a rien d’extraordinaire un bébé passé quarante ans.
— Mais des jumeaux… c’est plus difficile. J’ai déjà des maux de dos…
Blandine attrapa la balle au bond et en profita pour dresser la liste de tous ses petits malaises. Son énumération était ponctuée des hochements de tête d’Yvette et des sourires d’Hector qui se mit aussi de la partie pour faire comprendre à Jeannine que ses inconforts de quarantenaire enceinte étaient de la petite bière en comparaison de leurs maux de personnes du troisième âge.
Jeannine essaya tant bien que mal de tirer la «couverte» de son côté en faisant valoir son expérience de commis dans une pharmacie. Elle pensait que ses connaissances du domaine de la santé pouvaient intéresser ses partenaires de jeu, mais Blandine avait pratiqué le métier d’infirmière dans ses jeunes années.
La soirée épuisa Jeannine. Elle qui espérait trouver une oreille attentive et intéresser les plus âgés à la palpitante histoire de sa vie, fut quitte pour écouter les récriminations d’une vieille femme en manque d’attention qui n’acceptait pas qu’on lui vole la vedette ou que le regard de son mari s’éloigne trop d’elle.
Jeannine sut à cet instant précis qu’elle ne retournerait pas non plus faire du bénévolat à la maison de retraite.
On la testait. Jeannine était convaincue que Dieu en personne lui mettait des bâtons dans les roues pour tester sa foi. Elle n’abandonnerait pas! Jeannine proposa donc ses services à la maison des jeunes de la municipalité. Les adolescents ne demandaient pas autant de soins que les enfants et ils parlaient moins que les vieillards. C’est tout juste s’ils étaient capables d’aligner trois mots. Jeannine aurait donc tout le loisir de partager son savoir avec eux.
Dans le local, une vingtaine d’adolescents végétaient sur des divans passés de mode ou se défiaient autour d’une table de billard. Jeannine choisit d’observer la clientèle avant même de tenter une approche. Il faut dire qu’elle était échaudée par ses expériences précédentes.
Elle identifia rapidement le souffre-douleur de la place: une jeune fille rondelette qui avait les cheveux teints en rose. La couleur était délavée et mal appliquée, le résultat, navrant. Jeannine sut tout de suite qu’elle avait une mission et s’approcha de la grosse adolescente.
— Tu changes souvent de couleur, hein?
— J’vois pas en quoi ça t’intéresse, la vieille.
— J’suis experte en coloration, se vanta Jeannine.
À l’entendre parler, Jeannine n’alignait pas les boîtes de teinture pour cheveux sur les tablettes d’une pharmacie, elle les avait inventées et en connaissait tous les secrets. Elle proposa à Bouboule de lui teindre les cheveux d’un violet électrique et de lui fournir un échantillon de shampooing qui l’aiderait à garder la couleur uniforme et vibrante.
Le lendemain, les deux s’enfermaient dans la salle de bain de la maison des jeunes pour réaliser l’exploit capillaire. La couleur choisie par Jeannine rehaussait le bleu des yeux de l’adolescente. Ça n’en ferait pas la reine du bal de graduation au printemps suivant, mais Jeannine remarqua l’assurance que sa nouvelle tête donnait à Bouboule et s’en félicita.
La semaine suivante, Jeannine conseilla un adolescent sur les produits contre l’acné. Une fille vint lui demander conseil pour un piercing qui s’infectait. Jeannine alla même jusqu’à percer le haut des oreilles d’un punk qui arborait plus de bijoux aux lobes qu’il n’avait de doigts.
Jeannine sentait qu’elle faisait le bien autour d’elle. Elle avait gagné la confiance des adolescents et ressentait une grande fierté à donner des conseils à tout un chacun comme si elle enseignait à la faculté de pharmacie de l’université la plus proche.
Sans qu’elle s’en rende compte, les plaintes à son sujet s’accumulaient sur le bureau de la directrice de la maison des jeunes. Les parents se plaignaient de la trop grande influence de Jeannine sur leur progéniture. Une mère déplorait le fait que sa fille de treize ans se soit fait tatouer sans sa permission parce que Jeannine lui avait fourni les coordonnées du meilleur tatoueur de la ville alors que d’autres parents accusaient Jeannine d’inciter leur enfant à être actif sexuellement en leur fournissant des condoms. Après quelques semaines de bénévolat, sans même qu’on lui fournisse d’explications, Jeannine fut remerciée. Elle en conclut que le bon Dieu considérait sa dette payée.
En mettant le pied dans le café, Lili repéra Frédérique qui servait des clients. Elle se dirigea donc vers le comptoir sachant très bien que c’était l’endroit stratégique où s’asseoir pour discuter avec sa nouvelle amie pendant son quart de travail.
Elle avait épluché le dictionnaire des prénoms et voulait en soumettre quelques-uns à Frédérique pour avoir son opinion. Elle sortit son iPad dans le but d’afficher à l’écran la liste de prénoms qu’elle avait rédigée. Elle relut ses préférés, tout en se caressant le ventre. Peut-être que le bébé se manifesterait en fonction de ses préférences?
Elle sentit une main se poser délicatement sur son épaule.
— Bonjour. J’ai remarqué la main sur le ventre… expliqua la femme.
— On peut rien vous cacher. Déjà dix-neuf semaines de complétées, confirma Lili.
— Je peux? demanda la femme en approchant sa main du ventre à peine rebondi.
Lili fut surprise par la demande de la femme. Esther lui avait déjà raconté qu’une fois enceinte, vous devenez un bien public et que des gens mal élevés prennent plaisir à vous tripoter le ventre sans même demander la permission, mais la grossesse se devinait à peine dans le cas de Lili.
Elle accepta tout de même que la jeune femme touche son ventre. L’étrangère cessa de respirer au contact de sa main sur le ventre chaud de Lili. Elle finit par retirer sa main à contre-cœur, comme si ce lien lui manquait déjà.
— Savez-vous si c’est un garçon ou une fille?
— L’échographie est la semaine prochaine.
La jeune femme prit place aux côtés de Lili et entreprit un véritable interrogatoire dont Lili ne savait que penser. La dénommée Chloé lui résuma ensuite sa vie de couple rocambolesque. Elle précisa honteusement qu’elle embrassait le célibat depuis peu, mais qu’elle ne souhaitait pas faire marche arrière. Elle espérait convaincre Lili qu’elle était la meilleure personne pour prendre soin de son bébé, lui faire sentir qu’elle avait tellement d’amour à donner…
Lili ne comprenait rien au charabia de la femme.
— Il doit y avoir une erreur. Je ne cherche pas de gardienne.
Le visage de Chloé changea de couleur, la haine que Lili pouvait y lire contrastait étrangement avec l’affabilité qu’elle y avait vue quelques secondes plus tôt.
— Combien? cracha la jeune femme.
— Pardon?
— Combien de plus voulez-vous pour le bébé?
— Mon bébé est pas à vendre! s’offusqua Lili.
Le ton monta suffisamment pour que les clients du café tournent la tête dans leur direction. Frédérique décida donc d’intervenir. Elle fila en cuisine, apostropha le gros plongeur qui transpirait devant la tour d’assiettes sales et lui demanda d’escorter une cliente à l’extérieur du café. Lorsqu’ils arrivèrent dans le café, Lili et Chloé étaient debout, on aurait dit deux coqs prêts au combat. Imposant, l’homme n’eut aucun mal à faire sortir la cliente agressive qui invectivait maintenant Lili, la traitant de vipère, de profiteuse et de sale menteuse.
Frédérique invita Lili derrière le comptoir, dans la section de la cuisine réservée aux employés en pause. Elle lui offrit un grand verre d’eau que Lili toucha à peine, encore sous le choc de l’altercation dont elle avait fait les frais.
— Merci, souffla Lili qui était reconnaissante qu’on ait évacué l’enragée.
— C’est moi qui te remercie, spécifia Frédérique. T’es plus qualifiée que moi pour les entrevues d’embauche.
Le cerveau de Lili mit quelques secondes avant d’enregistrer correctement la réplique de Frédérique.
— Entrevue d’embauche? répéta Lili. T’es en train de me dire que c’est ton bébé que la femme voulait acheter?
— C’est toi qui m’as donné l’idée. Normal que tu participes au processus de sélection.
Lili était sans voix. À la honte d’être mêlée à une histoire aussi sordide se mélangeait la frustration d’avoir été aussi lâchement manipulée par Frédérique. Lili aimait le caractère effronté de Frédérique. Secrètement, elle aurait aimé agir de manière aussi désinvolte et affranchie, mais lorsque ces traits de caractère jouaient contre elle, elle appréciait un peu moins.
Frédérique raconta en long et en large les démarches qu’elle avait entreprises via un site d’annonces classées. Elle se désolait que les acheteurs ne soient pas au rendez-vous et commençait à s’inquiéter pour la suite des choses.
— J’avais l’intention de la rencontrer moi-même, confia Frédérique. Je pouvais pas deviner que tu serais au café en même temps qu’elle. Je suis juste pas intervenue lorsqu’elle t’a prise pour moi. J’m’excuse, Lili.
Lili ne décoléra pas instantanément. Elle mit quelques minutes avant de revenir à de meilleurs sentiments. Sa grossesse avançait, elle sentait maintenant son enfant bouger dans son ventre, il devait en être de même pour Frédérique. Une fraction de seconde, elle s’imagina devoir se séparer de son enfant à naître et le vertige s’empara d’elle. Elle préférait de loin être dans ses souliers plutôt que dans ceux de Frédérique. Son amie n’avait toujours pas preneur pour son enfant. Qu’allait-elle faire?
— Avortement, dit simplement Frédérique. Ça fait deux mois que mon annonce est en ligne et j’ai pas de candidats sérieux. J’vais pas prendre le risque que personne se manifeste.
Entendre parler de la vie d’un enfant de manière aussi froide et mercantile avait quelque chose d’obscène pour les oreilles d’une femme enceinte. Parler d’avortement alors que la vie grandit en soi n’est pas naturel. Lili aurait préféré que Frédérique comprenne instinctivement que ses démarches la mettaient mal à l’aise et qu’elle ne souhaitait pas vraiment en entendre parler. Lili prit congé de Frédérique en espérant que la prochaine fois qu’elles se croiseraient, une seule des deux serait enceinte. Frédérique fixait le plafond de sa chambre. À ses côtés, un amant de passage dormait. Avide de chaleur humaine, la grossesse n’avait pas modifié ses habitudes. Elle additionnait les nuits sans lendemain comme d’autres collectionnent les timbres.
Elle devait cependant admettre que le désir était de moins en moins au rendez-vous. Sans qu’elle puisse l’expliquer, elle avait de la difficulté à atteindre l’orgasme. On aurait dit que son corps n’avait pas la tête au plaisir comme avant.
L’image de Simon se juxtaposait de plus en plus souvent au visage de ses différents amants et brisait le crescendo de sa jouissance. Elle n’avait pas su lui mettre le grappin dessus et cet échec la brûlait encore.
Un léger pincement au ventre la tira de sa rêverie. On aurait dit qu’une petite bulle d’air se déplaçait doucement dans ses intestins. Lorsque le mouvement se produisit une deuxième fois, Frédérique comprit avec horreur que ce n’était pas une manifestation de son système digestif, mais bien le bébé qui commençait à bouger.
Sans perdre de temps, elle se leva, congédia l’homme avec lequel elle avait passé la nuit, et qu’elle n’avait pas l’intention de réinviter sous ses draps, et téléphona à une clinique pour se faire avorter. On l’informa qu’elle devait avoir moins de treize semaines de gestation de complétées pour avoir accès aux services de la clinique. Frédérique se savait enceinte depuis plus longtemps que ça.
— Voyons donc! J’ai toujours pensé qu’on pouvait se faire avorter jusqu’à vingt semaines.
— Vingt-deux en fait, mais seulement dans quelques cliniques spécialisées. Souhaitez-vous les coordonnées de l’une d’entre elles? demanda la réceptionniste de la clinique.
Frédérique nota le tout avec fébrilité et composa le nouveau numéro. On lui offrit un rendez-vous quelques jours plus tard.
Elle se présenta à la clinique avec quelques minutes d’avance. On l’invita à prendre place dans la salle d’attente. La majorité des femmes présentes gardaient la tête basse. Les plus jeunes avaient des écouteurs greffés aux oreilles et se coupaient du monde extérieur grâce aux chansons qu’elles avaient téléchargées récemment. Les plus vieilles érigeaient un livre comme rempart entre elles et le reste de la salle. On évitait soigneusement de croiser le regard de l’autre. Dès que l’infirmière se présentait pour appeler une patiente, tout le monde glissait un signet dans son livre afin de savoir où reprendre sa lecture, ou enlevait un écouteur de son oreille pour ne pas que son prénom soit répété deux fois de suite.
Frédérique observait les femmes rassemblées dans la salle d’attente. Jamais il ne lui vint à l’esprit d’imaginer les raisons qui les poussaient à se faire avorter. Elle reluquait plutôt le style vestimentaire de chacune, réalisant que les vêtements d’intérieur semblaient avoir la cote pour accompagner un avortement. Frédérique n’avait pas sacrifié son style pour le confort. Elle ne le faisait jamais. Elle se demandait si la trentenaire assise en face d’elle se teignait les cheveux ou si elle avait naturellement des reflets dorés lorsqu’on l’appela.
Docile, elle répondit à toutes les questions de l’infirmière. Oui, elle voulait un avortement. Non, elle n’hésitait pas. Elle était à dix-neuf semaines de grossesse. Le père était inconnu. La préposée conclut qu’effectivement, l’avortement était possible, la patiente n’étant pas ambivalente devant son choix et ne vivant aucune pression extérieure pour subir la procédure chirurgicale. Frédérique soupira d’aise.
— Très bien. Il nous reste l’échographie, madame Labonté, et on procédera ensuite à l’avortement.
Frédérique s’allongea sur la table d’examen. La technicienne fit les calculs nécessaires puis sortit de la salle sans dire un mot. Lorsque l’infirmière revint dans la pièce, elle s’assit aux côtés de Frédérique.
— Y a un problème? s’enquit Frédérique.
— On ne peut pas pratiquer l’avortement aujourd’hui.
— Demain ou après-demain, ça change rien pour moi, en autant qu’on en finisse bientôt.
— Madame Labonté, vous avez plus de vingt-deux semaines de gestation de complétées. Il est trop tard pour un avortement.
Thomas écoutait le tic tac de l’horloge. Le temps s’égrenait avec une lenteur insupportable. Alors que Lili était confortablement allongée sur le dos, lui devait maintenir une position accroupie qui lui donnait mal aux genoux.
Ils participaient à leur premier cours d’haptonomie. Thomas comprenait maintenant pourquoi le cours se donnait en privé. Il n’imaginait pas plusieurs couples rassemblés dans une même pièce pour ce genre d’exercices introspectifs. Le professeur lui demandait d’établir le contact avec son bébé en posant sa main sur le ventre de Lili. La difficulté venait du fait qu’il devait utiliser le véhicule qu’était Lili pour atteindre le bébé et communiquer avec lui. En matière d’abstraction, on ne pouvait faire mieux selon Thomas.
Depuis plus de trente minutes, Thomas faisait semblant de se concentrer sur les techniques d’haptonomie. Il rédigeait plutôt une liste mentale des fournitures à acheter pour la fleuristerie.
Lili se désolait que leur bébé ne réagisse pas malgré tous leurs efforts. Le professeur leur suggéra de s’exercer à domicile afin de perfectionner la technique et de permettre au bébé d’interagir avec son père. Thomas angoissait à l’idée de devoir recommencer ce cirque. Il avait hâte de voir officiellement son bébé à l’échographie.
Le gel était froid. Davantage que ce à quoi s’attendait Lili. La technicienne en radiologie prit un bâtonnet en bois pour étendre la substance transparente sur le ventre de Lili. Elle prit soin de tourner l’écran afin que les futurs parents puissent bien voir le bébé sur le moniteur. Après quelques secondes d’attente, Lili et Thomas virent apparaître leur bébé en noir et blanc. La technicienne leur fit remarquer que junior suçait son pouce. Ils en furent émus.
L’analyse du fœtus dura cinq bonnes minutes pendant lesquelles le couple n’échangea aucune parole, absorbé qu’il était par les images de son enfant. Même si le radiologue était le seul en mesure d’offrir un verdict sur le développement du bébé, la technicienne les rassura: tout semblait normal.
— Voulez-vous connaître le sexe? demanda-t-elle.
Lili supplia son chum du regard. Ils avaient abordé la question à plusieurs reprises sans jamais obtenir de consensus. Thomas voyait beaucoup de charme à attendre le moment de la naissance pour connaître le sexe du bébé. Il préférait attendre alors que Lili brûlait d’impatience. Elle argumentait que connaître le sexe permettrait d’arrêter définitivement leur choix sur un prénom. Le contact serait plus personnalisé. Et puis, comment décorer la chambre et acheter les premiers vêtements si on ne connaissait pas le sexe du bébé? Thomas s’était retenu d’ajouter que les couleurs unisexes étaient légion.
Sentant que sa blonde lui ferait payer cher cette petite victoire, Thomas capitula. D’un léger signe de tête, il donna son accord pour connaître, enfin, le sexe du bébé.
La technicienne entreprit donc de diriger son appareil vers l’entrejambe du fœtus, mais il ne coopérait pas. Il gardait obstinément les jambes croisées. Thomas sourit en se disant que son bébé était déjà complice avec lui. «Finalement, peut-être que l’haptonomie fonctionne vraiment», blagua-t-il intérieurement. Il s’apprêtait à faire une farce sur le sujet à Lili lorsqu’il perçut le léger tremblement du menton de sa blonde. Elle se retenait de pleurer.
— Allez, bébé! murmura simplement Thomas en glissant les doigts de Lili au creux de sa grande paume chaude.
Comme s’il n’attendait que l’approbation de son père, le bébé se déplaça et la technicienne prit un cliché de ses fesses.
— Je pense que c’est le mieux qu’on pourra obtenir de sa part aujourd’hui, conclut-elle.
Lili et Thomas eurent beau se tordre le cou dans tous les sens, ils ne parvinrent pas à reconnaître le sexe de l’enfant. Amusée par la scène, la technicienne décida tout de même de mettre fin à leur supplice.
— Félicitations! C’est une petite fille.
Thomas serra la main de son amoureuse. Il choisit de se taire pour ne pas briser l’émotion qui l’étreignait. Il aurait une fille. Il espérait déjà qu’elle ressemble à sa mère.
Lili aussi garda le silence, étranglée par une vague d’amour maternel. Une petite bonne femme flottait dans son ventre.
En sortant de l’hôpital, Lili proposa à Thomas de faire un détour afin d’acheter un premier pyjama pour fille. Lili en avait déjà magasiné quelques-uns, jaunes avec des canards ou verts avec des lapins. Elle souhaitait maintenant faire l’acquisition d’un vrai pyjama de princesse: orné de dentelle, rose avec des fleurs ou des cœurs.
Thomas, qui avait fermé boutique afin d’être présent à l’échographie, préférait retourner au travail.
Ce n’est qu’une fois à l’intérieur du loft que Lili craqua. Elle téléphona à Thomas pour lui révéler qu’elle voulait un pyjama pour célébrer la grande nouvelle. Elle souhaitait acheter un souvenir pour se remémorer à jamais la journée où ils avaient appris le sexe de leur premier enfant. C’était un rituel qu’elle souhaitait répéter à chaque grossesse.
D’abord surpris, Thomas réalisa qu’il avait manqué de tact en refusant ce simple plaisir à sa blonde. Les deux s’entendirent pour remédier à la situation en fin de journée, Thomas prenant la décision de fermer son commerce une heure plus tôt pour l’occasion.
L’exercice se révéla finalement des plus amusants. Lili jeta son dévolu sur une robe blanche parsemée de petits escargots multicolores alors que Thomas décida d’acheter un cache-couche orné d’un koala pastel en pur coton biologique. Il l’avait choisi en essayant de se représenter une version miniature de sa blonde. Si Lili avait eu trente ans de moins, Thomas était certain que ça lui serait allé comme un gant.
D’un commun accord, ils firent un détour pour annoncer le sexe de l’enfant aux parents de Lili. Enfant unique, Lili était la seule à pouvoir leur donner une descendance. Elle savait que sa mère attendait de connaître le sexe de l’enfant qu’elle portait pour dévaliser les boutiques. Elle rêvait depuis si longtemps d’être grand-mère.
— Où est maman? demanda Lili en trouvant son père seul, debout, en plein centre de la cuisine.
Le vieil homme hésita sur la réponse à donner, puis choisit d’être honnête avec sa fille.
— Elle est à l’hôpital.
— Qu’est-ce qu’elle a? s’alarma Lili.
— Rien de grave, des tests de routine.
— Un vendredi soir?
L’observation de Lili était juste. Le commun des mortels peinait à obtenir un rendez-vous pendant les heures de bureau. Aucun spécialiste n’était assez zélé pour recevoir une patiente un vendredi soir sans que ce soit urgent. Thomas, qui observait la scène en retrait, décela la nervosité de son beau-père. Le pauvre homme se servait un verre d’eau uniquement pour tourner le dos à sa fille. Une manœuvre dont le but était d’avoir le temps de trouver une porte de sortie. Solidaire de son beau-père, Thomas crut bon de tirer une chaise pour inviter Lili à s’asseoir. Leurs yeux se posèrent simultanément sur une petite valise ouverte sur la table. Elle contenait quelques articles personnels appartenant à la mère de Lili.
— Elle reste à l’hôpital?
— C’est juste pour être en observation. Ta mère…
— Pas encore de l’arythmie cardiaque? le coupa Lili.
Un simple hochement de tête de son père confirma le verdict de Lili.
— C’est grave?
— Ben non. Faut juste surveiller de plus près… parce qu’on vieillit.
— Tu veux qu’on aille à l’hôpital avec toi?
— Non. Ta mère a besoin de repos, pas de visite.
Le ton était presque agressif et n’invitait certainement pas à relancer l’offre. Lili n’avait jamais vu son père dans cet état.
— Je vais la voir et je t’appellerai pour te donner de ses nouvelles, dit-il plus calmement.
Lili acquiesça.
— Vous n’êtes sûrement pas venus ici pour entendre parler de nos bobos, termina le vieil homme sur une note positive en espérant clore le sujet.
— On est venus vous annoncer le sexe du bébé, mais c’est moi qui veux l’annoncer à maman.
— Dis rien, d’abord, ma grande. Je serai pas capable de me retenir.
— As-tu une préférence ou une prédiction? questionna Lili.
— On vous souhaite juste un bébé en santé.
Le vieil homme vint déposer un baiser sur le front de sa fille avant de la serrer dans ses bras. Il ferma ensuite la valise et chassa le jeune couple en leur ordonnant de célébrer la belle nouvelle qu’ils avaient reçue aujourd’hui.
Thomas poussa littéralement Lili hors de la cuisine et lui intima de se reposer avant l’arrivée de leurs invités. Elle l’embrassa et trouva refuge sur le divan moelleux. Elle ramassa son iPad et concentra son attention sur le fil de nouvelles de ses amis.
Lili croyait que son amoureux se souciait de sa santé et de son bien-être, mais Thomas voulait surtout éloigner sa blonde pour ne pas qu’elle ressente sa nervosité. Il devait s’activer pour combattre son stress et mettre la table faisait office de calmant pour ses nerfs.
Deux jours plus tôt, Lili lui avait annoncé qu’Esther et Jean-François étaient enfin disponibles pour leur souper de couple. Esther lui avait confirmé qu’ils seraient présents vendredi pour partager leur table. Lili et Thomas allaient enfin leur proposer d’être parrain et marraine de leur fille. C’était l’occasion rêvée de leur révéler le sexe de l’enfant que portait Lili.
Le lendemain, lorsque Thomas en avait touché mot à Jean-François au gym, ce dernier avait haussé les sourcils de surprise. Jamais Esther n’avait fait mention de l’invitation. Les deux hommes avaient tergiversé sur la marche à suivre pour éviter les impairs, ne comprenant pas comment Esther pensait pouvoir se sortir seule de ce faux-pas. Leur plan allait être mis à exécution, ce soir.
Esther arriva à l’heure prévue, ponctuelle, comme à son habitude. Les deux femmes s’étreignirent et, évidemment, Lili remarqua l’absence de Jean-François.
— Le pauvre a mal au dos, justifia Esther. Il s’excuse de ne pas pouvoir venir.
Thomas n’en croyait pas ses oreilles. Esther mentait avec une aisance qui confirmait que ce n’était pas la première fois. Il fallait à tout prix qu’il lui parle avant qu’elle envenime davantage la situation.
Il cherchait encore une excuse pour se retrouver seul avec elle lorsque trois petits coups frappés à la porte d’entrée lui signifièrent qu’il était trop tard. Lili ouvrit la porte sur un Jean-François souriant qui lui tendit un bouquet de fleurs. Elle fronça les sourcils, ne comprenant pas trop ce qui se passait.
— Pour une fois que je suis à l’heure, tu me laisses pas entrer? fanfaronna Jean-François.
En entendant la voix de son mari, Esther pâlit de quelques tons. Thomas lui fit un petit sourire contrit en espérant qu’elle jouerait le jeu jusqu’au bout. Tant qu’à mentir…
Lili finit par laisser entrer Jean-François. Le quatuor était figé dans l’entrée, chacun se demandant quelle pièce du jeu d’échecs bouger pour ne pas de retrouver échec et mat.
— Ton dos va mieux? questionna finalement Lili, après avoir humé ses fleurs.
Jean-François jeta un rapide coup d’œil à Thomas et Esther qui lui firent discrètement signe d’approuver.
— Ben oui. C’est fou ce qu’un analgésique peut faire de nos jours, mentit Jean-François.
— T’aurais dû rester couché, reprocha Esther.
— J’voulais pas manquer le party, répliqua Jean-François avec une pointe de sarcasme dans la voix.
Si l’intonation échappa à Lili, Thomas en revanche sentit que le sol pouvait se dérober sous leurs pieds à tout instant. Il invita donc tout le monde à se diriger vers la cuisine avant que la situation ne devienne encore plus explosive. Le repas se déroula dans un semblant d’harmonie, chacun des convives y allant de sujets généraux ou de commentaires sur l’actualité. Tous les propos d’ordre personnel étaient soigneusement évités. Sauf par Lili.
Au dessert, tous les sujets de conversation banals étaient épuisés. Thomas avait beau déployer des trésors d’imagination pour éviter les silences embarrassants, il y avait des limites à parler de l’inconstance de ses fournisseurs hollandais ou à chialer contre les changements de taxes imposés par le gouvernement.
Lili sentait bien le malaise ambiant. Cependant, elle en ignorait la véritable cause. Pour elle, la grossesse non prévue d’Esther et la récente aventure extraconjugale de Jean-François suffisaient amplement pour tiédir l’atmosphère. Elle invita tout le monde au salon pour faire sa grande demande en espérant que ses amis reviennent à de meilleurs sentiments.
— On connaît maintenant le sexe de l’enfant, commença-t-elle.
— Une fille? s’écrièrent en chœur Jean-François et Esther.
Déçue, Lili jeta un regard noir à son chum.
— T’as vendu la mèche? reprocha-t-elle à Thomas.
— J’ai rien dit! se défendit-il en jetant un regard implorant vers ses amis. Mais ils avaient quand même cinquante pour cent des chances de miser juste.
Les félicitations fusèrent. Jean-François demanda s’ils avaient commencé à chercher des prénoms.
— C’est presque choisi. J’aime beaucoup Chrysalide. C’est un prénom rare, mais qui est en progression en Europe. Ça veut dire que ça pourrait être populaire ici dans quelques années, expliqua Lili. Sinon, on aime beaucoup Céleste.
— Intéressant, finit par articuler Jean-François.
Le couple d’amis ne voulut pas se prononcer davantage sur les choix de Lili, que Thomas ne semblait pas partager à la façon qu’il avait de fixer le sol. Il avait proposé Camille ou Jeanne pour la simplicité de ces prénoms et leur caractère intemporel. Lili avait rejeté ses propositions sans même les considérer. Thomas priait secrètement pour qu’un nouveau prénom capte l’intérêt de sa blonde. Il s’imaginait difficilement, dix-huit ans dans le futur, en train de justifier à une adolescente suicidaire les raisons pour lesquelles il ne s’était pas opposé à sa mère pour le choix de son prénom.
Le coup de coude que Lili lui donna, le sortit de sa rêverie.
— Vas-y, murmura-t-elle.
— Lili et moi, on voudrait vous demander d’être parrain et marraine de notre fille.
— Vous êtes un couple modèle pour nous et on croit en vous, même si vous traversez une période plus difficile, ajouta Lili, pleine d’espoir.
— C’est un grand honneur que vous nous faites, accepta Esther avec un trémolo dans la voix.
Elle se tourna vers Jean-François en s’attendant à ce qu’il appuie son affirmation, au lieu de quoi il se leva avant d’articuler péniblement:
— C’est assez, Esther. Dis la vérité à Lili ou c’est moi qui vais le faire. Thomas est déjà au courant.
Acculée au pied du mur, Esther préféra garder le silence plutôt que d’avouer l’échec de son mariage. Elle se leva dignement et se dirigea vers la salle de bain. Jean-François accepta donc d’être le porteur de mauvaises nouvelles. Il révéla tout à Lili en essayant d’être le plus délicat possible. Il n’hésita pas à prendre le blâme et conclut en espérant que Lili serait présente pour Esther. Elle en aurait grandement besoin.
Frédérique déposa une grosse pointe de gâteau aux carottes devant Lili et une coupe de fruits frais devant Esther.
— Est-ce que mon dessert compte pour une portion de légumes? demanda Lili.
— J’pense pas, répondit Jeannine qui arrivait sur les entrefaites. Mais il compte pour une portion de plaisir, ça s’annule.
La séparation d’Esther et de Jean-François n’était plus un secret pour personne. Esther se faisait discrète sur le sujet, mais Lili n’hésitait pas à répandre la nouvelle. C’était sa manière à elle de prendre soin de sa meilleure amie. En avisant les autres de la situation de sa copine, elle s’assurait qu’Esther serait entourée, supportée et aimée. Esther continuait de jouer les femmes fières et autonomes, mais Lili s’appliquait à faire craquer ce vernis en douceur. Esther ne demanderait pas d’aide, par orgueil, alors Lili s’assurait qu’elle en reçoive subtilement.
Jeannine participait avec enthousiasme au plan de réconfort de Lili. Joueuse de première ligne, elle prenait plaisir à chouchouter Esther contre son gré. Elle s’imposait et offrait des conseils avant même qu’Esther ne formule un besoin ou une question. L’irritation qu’elle pouvait créer ne surpassait pas l’amusement que Lili lisait dans les yeux d’Esther. Jeannine devint donc le bouffon de service et le dictionnaire médical du groupe.
Frédérique supportait la présence de sa mère par amitié pour Lili. Elle devait bien admettre que Jeannine déridait le groupe et que son savoir en matière de santé profitait à toutes. Elle s’inquiétait cependant de sa propension à croire qu’elle avait le même âge qu’elle et ses amies.
Esther, d’abord réticente à laisser entrer de nouvelles personnes dans son cercle d’amis, appréciait de plus en plus les rencontres du quatuor féminin. Être enceinte et célibataire lui pesait. Elle avait constamment l’impression d’être jugée par les autres, même ceux et celles qui ne connaissaient pas son histoire. Avec Jeannine, Frédérique et Lili, elle se sentait moins seule pour traverser le reste de sa grossesse.
— J’ai quinze minutes, annonça Frédérique en prenant place sur la seule chaise libre à la table des filles.
Sa pause était de courte durée, mais la majorité du temps, elle s’étirait grâce à la complicité de ses collègues. Lorsque le café était tranquille en fin de soirée, Frédérique arrivait facilement à papoter une heure en compagnie de ses amies.
Frédérique remarqua tout de suite l’air morose de Lili. Elle en fit la remarque et Lili sauta à pieds joints sur l’occasion d’expliquer son grand dilemme.
— On s’entend pas sur le prénom du bébé, avoua Lili.
Les filles se retinrent d’éclater de rire. Leurs angoisses personnelles surpassaient aisément le drame vécu par Lili. La grossesse la rendait soupe au lait et se moquer de ses problèmes ne ferait qu’empirer la situation. Le plus sérieusement du monde, elles s’intéressèrent à la question et tentèrent de trouver des solutions.
— Dans le fond, c’est pas le prénom le problème, décréta Frédérique. T’imaginais que ta grossesse serait un conte de fées pis c’est pas ça qui se passe.
— Je pensais que Thomas et moi on allait se rapprocher. On dirait que c’est l’inverse qui se produit.
— Vous êtes peut-être pas sur la même longueur d’ondes, commença Esther, mais au moins vous êtes ensemble.
La réplique fut accueillie par un silence respectueux. Il était rare qu’Esther fasse mention de sa situation personnelle. Les trois autres filles attendirent pour voir si Esther allait poursuivre ses confidences. Devant son silence, Jeannine enchaîna:
— Moi, c’est l’inverse. Gerry fait une grossesse sympathique.
— Très très très sympathique, confirma Frédérique, un sourire dans la voix.
— C’est pas mêlant, on dirait qu’il est plus enceinte que moi! blagua Jeannine.
— Que je te voie pas te plaindre, menaça Frédérique. Je donnerais cher pour avoir un Gerry. Je le voudrais juste plus jeune, moins bedonnant et avec un peu plus de goût en matière vestimentaire.
— T’as encore bien des années devant toi pour trouver l’homme idéal, répondit Esther.
— L’homme idéal, peut être. Mais un père pour mon enfant…
Trois mâchoires se décrochèrent en même temps autour de la table.
— T’as pas avorté? demanda Jeannine, pleine d’espoir.
— Y était trop tard, confirma Frédérique. J’ai vingt-trois semaines de faites. Y aurait fallu que je paye pour avorter aux États-Unis.
— Tu vas le garder? risqua Lili.
— Je vais le placer en adoption à la naissance.
La nouvelle avait pris tout le monde de court. Un malaise s’installa. Chacune buvait sa tisane en silence pour ne pas avoir à commenter la situation. Finalement, Frédérique éclata de rire avant de se lever.
— Ma pause est finie. J’vais travailler. Vous pourrez en profiter pour déblatérer dans mon dos de mère irresponsable.
En un éclair, son rire mourut et son visage devint de marbre. Les trois autres se retournèrent pour voir ce qui troublait autant Frédérique. Un beau jeune homme venait de faire son entrée dans le café et se dirigeait vers le comptoir. Des yeux, il parcourut la place. Lorsqu’il repéra Frédérique, elle eut droit au plus enjôleur des sourires que Simon ait jamais fait.
OceanofPDF.com