Bêtes et gens qui s'aimèrent

Claude Farrère · Chapitre 9 sur 18

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Bêtes et gens qui s'aimèrent

9.—Cinq A Sept

 

A Augusto Gilbert de Voisins.

La chambre, très jolie et d'un luxe délicat, avait été parée comme pour une fête. La table à goûter était servie, et l'on avait répandu des violettes sur la petite nappe de dentelle. Des grains de myrrhe s'évaporaient dans le brûle-parfums. Et, formant abat-jour autour des quatre lampes, des guirlandes d'orchidées retombaient en cascades. Sur le lit,—un lit de reine amoureuse, bas comme un divan et plus large que long,—une soierie de Chine rayonnait, féeriquement brodée de dix mille nuances pareilles au bariolage divin des ciels de printemps. Enfin, sur la laine épaisse du tapis, un chemin de roses effeuillées allait de la porte à la table et de la table au lit...

Seulement, dans ce lit, au lieu d'un couple d'amants enlacés, il y avait un agonisant dont les mains transparentes esquissaient déjà le geste funèbre de ramener les draps,—d'attirer le linceul. Au chevet, une infirmière, l'aide dans sa robe de toile bise, remplaçait la maîtresse absente.

Frédéric de Guibre, ce soir-là, achevait de mourir. Péritonite foudroyante, continuant une appendicite maladroitement opérée. Quatre jours plus tôt, la santé. A présent, l'agonie. Rien à faire, d'ailleurs. Le diagnostic était tombé tout à l'heure des lèvres du médecin. Guibre, brave, avait exigé la vérité. On la lui avait dite: quatre heures encore à vivre, pas une de plus.

—Ça me donne jusqu'à huit heures à peu près?

—Oui.

—Bien. Merci.

Et il s'était tu.

Sur sa face déjà figée, rien ne transparaissait; ni angoisse, ni souffrance. Stoïque, il songeait.

Il allait donc mourir,—mourir ce jourd'hui, 21 janvier 1909,—un mercredi...

Un mercredi. Or, chaque mercredi, depuis plus de quatre années, une femme était venue, sans y manquer jamais, dans cette même chambre, où lui, Frédéric de Guibre, allait mourir. Une femme qui, pour lui, avait été la femme unique, adorée, vénérée, idolâtrée, maîtresse, sœur, amie, fée, déesse, tout,—tout ensemble. Une femme vers laquelle, consciemment ou inconsciemment, il avait dirigé chacun de ses actes, chacune de ses pensées, chacun de ses rêves. Une femme à laquelle il avait tout sacrifié, tout donné, tout prodigué avec joie, avec ivresse, avec folie...

Chaque mercredi, elle était venue. Elle viendrait encore ce mercredi-ci, le dernier. Elle viendrait tout à l'heure. Il la reverrait. C'était pour elle, le goûter servi, les roses effeuillées, la chambre parée;—pour elle. Il la reverrait. Il mourrait dans ses bras. Sur les lèvres déjà exsangues, un sourire naquit, dura... Goûter une fois encore la douceur de l'étreinte, goûter une fois encore le miel du baiser,—en vérité, en vérité, la mort auprès de ce bonheur surhumain, n'était pas grand chose.

Au mur, le cartel sonnait cinq heures. Le mourant songea: «Elle ne tardera plus beaucoup...»

Elle ne tarda plus que de quarante minutes.

A vrai dire, elle ne savait pas qu'il fût mourant. Elle ne savait même pas qu'il fût malade. Sur le seuil, elle s'arrêta, stupéfaite et angoissée:

—Oh! Fred!... vous êtes souffrant?

Il la regarda, sans amertume, ni mélancolie:

—Oui... Cela ne fait rien...

Elle avança. Elle vint jusqu'au lit, surmontant une imperceptible répugnance. Elle baisa très gentiment la tempe brûlante et sèche:

—Mon pauvre ami, dites, ce n'est pas grave, au moins?

—Non...

L'infirmière discrète s'était retirée. Ils étaient seuls. Il répéta:

—Non ... ce n'est pas grave... Vous êtes là!...

Il exigea qu'elle fit comme elle faisait toujours selon le rite joli de leurs tendresses; qu'elle dépinglât sa toque et dégrafât sa veste de fourrure, qu'elle se dégantât, qu'elle s'assît, qu'elle goûtât. Il la regardait avidement, il la buvait par ses prunelles larges dilatées, comme afin d'emporter jusque dans le cercueil l'image chérie, photographiée, gravée, burinée au fond de sa rétine...

Elle, à demi rassurée par cette énergie qu'il déployait encore, souriait et obéissait. Et peu à peu, la chambre quasi mortuaire s'emplissait de grâce, de parfum, et presque de gaieté...

Mais, quand elle eut achevé sa dînette et qu'elle revint s'asseoir tout près du lit, prête à bavarder, il l'écarta tout à coup parce qu'il sentait la mort plus proche:

—Attendez...

Elle s'était arrêtée, surprise. Il parla, d'une voix déjà moins nette et qui commençait de ressembler à un râle:

—Mon amour, d'abord ... il faut ... que vous ouvriez ce meuble ... oui, celui-là ... tout de suite... Prenez la clé, sous l'oreiller... Tout de suite, parce que, tout à l'heure, il ne sera ... peut-être ... plus temps...

Une terreur brusque germa en elle. Elle pressentit sans oser comprendre encore. Il acheva, péniblement:

—Vos lettres ... sont là ... toutes. Il faut ... oui, il faut ... que vous les preniez ... que vous les emportiez ... ce soir même... Ou plutôt ... mieux: que vous les brûliez ... ici, maintenant ... dans la cheminée... Il le faut, mon amour ... pour que je puisse ensuite ... dormir ... en paix...

Elle cessa de respirer. Elle fit deux pas en arrière et s'adossa au mur, effarée:

—Oh Fred! que dites-vous?

Calme il inclina la tête:

—Je dis ... oui ... je dis ce que vous avez entendu... Mon amour, cela ne fait rien ... rien du tout... Et il ne faut pas, il ne faut pas que vous ayez du chagrin...

Elle poussa un cri et cacha sa figure dans ses mains. Ce n'était pas du chagrin qu'elle avait, c'était de la peur, c'était de l'effroi; un effroi sans nom. Elle aimait son amant, certes! Elle l'aimait très affectueusement, comme les femmes aiment leurs amants après quatre années d'habitudes fidèles... Et tout à l'heure, quand un peu de sang-froid lui serait revenu, elle aurait sans nul doute une vraie peine, à songer qu'il allait mourir ... qu'il allait la quitter, la quitter pour toujours. Une vraie peine, oui! Mais une peine qui, pour le moment, se noyait sous l'épouvante atroce de la Mort. Dans ce lit où tant de fois elle-même s'était couchée, souple, chaude, amoureuse, un cadavre tout à l'heure serait étendu, un cadavre glacé, raide, sinistre... Debout, à quatre pas du lit, elle demeurait immobile et n'osait découvrir son visage. Et quand le mourant, de sa voix encore ferme, répéta: «Prenez la clé...» ce fut les yeux fermés qu'elle approcha du lit et qu'elle tâtonna sous l'oreiller d'une main grelottante...

Elle avait trouvé la clé. Elle alla vers le meuble, un petit bahut chinois, mystérieux et noir. Elle ouvrit la porte d'ébène. Et, stupéfaite, elle resta muette, une main sur le battant repoussé...

Le bahut était proprement une chapelle, un sanctuaire tendu de soie, tapissé de velours et religieusement éclairé d'une veilleuse rouge pareille à une lampe liturgique. Des bâtons de parfum brûlaient dans une cassolette d'or, et les minces spirales odorantes montaient comme des prières vers une sorte d'autel dont trois longues boîtes de maroquin formaient le tabernacle. Une miniature était au-dessus, sertie d'un splendide rang de perles, l'icone de la déesse, de la déesse vivante qui venait d'ouvrir son propre tabernacle et qui demeurait au seuil, interdite, et tellement étonnée qu'elle en oubliait sa première terreur...

Mais la voix du mourant, déjà moins distincte, insista:

—Les boîtes ... les trois boîtes...

Du battant de la porte, la main tremblante se détacha. Et l'une après l'autre, les trois boîtes sortirent du meuble-sanctuaire...

C'étaient trois coffrets somptueux, trois écrins de cuir ciselé, pareils à des reliures de missels. L'intérieur en était doublé de sachets embaumés; et c'était entre ces sachets que reposaient les lettres d'amour, comme reposent les reliques des saints au fond des reliquaires, ou dans le ciboire, l'hostie...

La voix, maintenant sourde et sifflante, ordonna:

—Brûlez!...

Mais, immobile et silencieuse, la femme tant vénérée, tant adorée, tant idolâtrée, n'obéit pas tout de suite.

Elle regardait les lettres et les coffrets précieux, et l'étrange chapelle magnifique et mystérieuse... Elle respirait le parfum grave qui s'exhalait de tout cela... Et elle mesurait, tout d'un coup, et pour la première fois, l'immense amour dont son amant l'avait aimée...

Machinalement, elle prit une des lettres, au hasard. Qu'avait-elle donc jamais écrit là-dessus, qui valût un tel amour? qu'avait-elle donc mêlé de son âme à ces pages, pour les rendre dignes de ce tribut religieux qu'on leur servait?

Elle lut:

 

Mon ami, ne m'attendez pas demain. Je viendrai, comme

d'habitude, mercredi. Mais plus souvent, combien de fois vous

ai-je dit que c'est impossible? Demain, j'ai mille choses à bâcler,

deux essayages, un thé, des visites... Non. Soyez aussi

raisonnable que moi et baisez mes mains, que je vous tends...

 

Elle lut encore:

Mon ami, je vous en prie, soyez prudent, plus prudent que vous

n'êtes. Ne m'écrivez pas de semblables folies. N'avez-vous pas

assez d'un jour par semaine pour me les dire? Songez aux

ennuis sans fin que me vaudrait une lettre décachetée...

Et encore:

Vos fleurs sont les plus jolies que j'ai jamais reçues; on les dirait

choisies une à une... Je veux vous récompenser, venez ce soir

à l'Opéra, nous serons toute une bande très joyeuse, on

soupera n'importe où ... et je vous promets une robe très belle

que vous ne connaissez pas encore...

Des yeux, brusquement embués, deux larmes jaillirent.

Quoi? c'était cela? ce n'était que cela?

Et, soudain une grande honte amère submergea le cœur douloureux, déchiré, désespéré. Elle comprenait, maintenant, elle sentait, elle voyait. On l'avait aimée, comme les dévots n'aiment pas leur madone; et, elle, n'avait pas, n'avait jamais aimé. A cette passion merveilleuse dont on l'avait enveloppée toute, elle avait répondu d'une affection banale, à peine colorée d'une teinte de tendresse et d'un soupçon de sensualité. Et cet amant, qui lui avait tant donné et à qui elle avait rendu si peu, voici qu'il allait aujourd'hui mourir, mourir sans qu'elle eût devant elle un seul jour pour lui payer, n'importe comment, cette prodigieuse dette d'amour, pour lui rendre, fût-ce en une seule étreinte, ardeur pour ardeur, délire pour délire, folie pour folie?...

Un sursaut de désespoir la jeta à genoux contre le lit. Et, sur la main, déjà froide, elle colla éperdument sa bouche.

Elle allait parler, tout dire, vider son âme, crier son repentir et son remords. Mais, dans le même instant, le cartel, au mur, sonna sept coups. Et ce fut l'amant qui parla:

—Il est l'heure... Vous êtes venue ... merci! A présent, il est l'heure ... partez. Adieu!...

Elle releva la tête. Elle le regarda, ayant entendu, ne comprenant pas. Il répéta:

—Partez!... Il est l'heure: sept heures... Il faut rentrer chez vous...

Mais elle sanglota, et, violemment, rejeta ses lèvres sur la main moribonde, qui luttait pour les repousser: