Bêtes et gens qui s'aimèrent

Claude Farrère · Chapitre 12 sur 18

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Bêtes et gens qui s'aimèrent

11.—Une Demi-Minute

[1] L'auteur, depuis seize ans, n'a pas changé d'avis sur la mentalité arménienne.

 

11.—UNE DEMI-MINUTE

 

«Cette demi-minute là, c'est moi,—je, soussigné, Henry Précy, lieutenant de vaisseau, commandant le «scout» de la République Néreïde,—qui en ai compté, une après une, les trente mortelles secondes. Et je vous fiche mon billet que, pour trente ans supplémentaires à vivre, je ne voudrais pas recompter trente autres secondes du goût de celles-ci.

C'est la première fois que je conte cette histoire. Elle est vieille déjà de douze ou treize ans pour le moins. Mais vous comprendrez tout à l'heure pourquoi j'ai préféré me taire là-dessus jusqu'à ce jour et pourquoi je parle aujourd'hui.

Il y a donc douze ou treize ans de cela. J'étais alors un petit enseigne, plus gentil que vous n'imagineriez d'après l'actuelle couleur de mon vieux cuir. Et les femmes me regardaient parfois quand je passais...

Une, un jour, me regarda de plus près que les autres. Et cela ne me déplut pas du tout. Figurez-vous la plus délicate créature, longue, souple, blanche, avec des mains de Sainte-Vierge et des cheveux de petit Jésus. L'ensemble m'aurait imposé un respect définitif si deux yeux de braise bleue et deux lèvres de sang rouge ne m'eussent rendu quelque audace, en évoquant pour mon imagination diverses imaginations d'assez précise sensualité. Bref, madame de ... mettons madame de Trémières ... devint ma maîtresse. Et je pus alors constater que ses yeux ni ses lèvres ne mentaient à leurs promesses. J'ai voyagé plus qu'on ne voyage normalement. J'ai connu, un peu partout, force maîtresses de bien des races réputées ardentes. Mais nulle part il ne me souvient d'avoir éprouvé plus de voluptueuse fougue qu'en cette Parisienne dont ma prime jeunesse fut vraiment ensoleillée. Non! nulle part, ni chez les Andalouses, sœurs de Concha Pérez, ni chez les Siciliennes, dont les veines charrient la lave de leur volcan, ni, plus-loin, chez les Cubaines, les Péruviennes, les Malaises, les Maories... Non: nulle part, exactement. Ce qui prouve, pour citer Shakespeare, qu'il y a plus de choses entre la Madeleine et le bois de Boulogne que l'imagination des hommes n'en saurait concevoir.

Telle quelle, ma maîtresse me plaisait fort. Elle était mon aînée de quelques printemps; mais du diable si je m'en serais jamais douté, n'eût été l'existence d'une fillette de quatorze ans, dont madame de Trémières était la mère très légitime. Toutes deux d'ailleurs se ressemblaient de près, et surtout quant aux yeux et quant à la bouche. Qui dit fille de quatorze ans suppose bien mère de trente-trois ou de trente-quatre ans. Tout de même quand celle-ci et celle-là vous regardaient en face et se prenaient à vous sourire, vous eussiez sans barguigner donné vingt ans à l'une et vingt-cinq ans à l'autre, tellement ces diables d'yeux et ces diablesses débouchés vous les rapprochaient l'une de l'autre, pour en faire deux véritables sœurs sensuelles presque également prêtes à l'amour!...

Tout cela, je me le dis aujourd'hui, après treize ans passés. Mais alors, oh! soyez tranquille! je n'y songeais pas plus qu'à la création des mondes. Et cette histoire n'est pas un fait divers de neuvième chambre. J'étais, je vous le répète, un petit enseigne de vaisseau tout à fait normal, sain de corps et d'esprit, vertueux même. Et j'étais pleinement heureux d'étreindre, sans arrière-pensée d'aucune sorte, le corps toujours svelte et jeune de ma maîtresse. Quant à la fillette, je ne m'en inquiétais que pour garer prudemment mes faits et gestes de ses yeux. Car, plusieurs fois, le problème s'était posé pour moi: qu'avait-elle aperçu, cette enfant, si proche de devenir femme, qu'avait-elle aperçu de ma liaison avec sa mère? Rien, j'en aurais juré. Mais comment convenait-il de déjouer des curiosités inévitables, vigilantes peut-être? Souvent, je considérais la petite alors qu'elle se jetait impétueusement dans les bras de sa mère, pour des baisers qui n'en finissaient plus. Entre elles, c'était mieux que de la tendresse: c'était, d'une part, une adoration quasi folle, et de l'autre, un culte tout à fait fétichiste. Et je songeais alors, avec quelque malaise, au cataclysme qu'eût été, dans ce cœur de petite fille déjà très grande, la révélation de ce que je vous ai dit. Cataclysme, oui!—car, une maman, c'est une idole; une idole sacrée, intangible, qu'on met dans un temple d'or pur, sur un piédestal très haut, très haut. Et, de ce piédestal-là, l'idole ne peut descendre qu'en tombant, pour se briser comme verre...

Or, la susdite fillette se nommait Isabelle; un certain 22 février, ce fut donc, pour la quinzième fois depuis sa naissance, sa fête.

Je m'en souviens comme d'hier, et pour cause. Cette année-là, madame de Trémières hivernait avec sa fille sur la côte d'Argent, dans l'un des «palaces» de Biarritz. Moi, j'étais venu passer une permission dans ma petite villa d'Hendaye. Et nous voisinions.

En l'honneur de la sainte Isabelle, j'eus l'honneur d'arranger pour nous trois un petit dîner gentil au cabaret. La gosse, ravie de ce qu'elle considérait comme une entrée officielle dans le monde fêtard, se grisa aux trois-quarts de tapage, de lumière électrique, de musique tzigane et de champagne doux. Sa mère et moi, grisés à notre tour par la contagion de cette gaieté étourdissante, perdîmes un peu le sentiment du lieu, du temps et des prudences indispensables. Bref, quand il fut l'heure de rentrer chacun chez soi, je remis, comme il se devait, l'une et l'autre de mes convives au seuil de leurs chambres. Mais, au lieu de m'en retourner ensuite sagement vers ma voiture, j'attendis un quart d'heure dans un salon du palace et je revins ensuite gratter hardiment à la porte de ma maîtresse; laquelle porte me fut ouverte sans débat...

Ce qui s'ensuivit n'intéresserait que les jeunes filles. Quelque pressante que soit leur juste curiosité, j'abrégerai donc ce récit par égard pour tous mes autres lecteurs. Qu'on sache seulement qu'un peu plus tard madame de Trémières et moi avions fort chaud et que la chambre, théâtre de nos ébats, présentait un assez beau désordre. Un moment vint où ma maîtresse, debout devant la glace de pied, et toute nue, s'avisa de retoucher sa bouche au crayon rouge, cependant que moi-même, assis auprès, je commençais de fumer me cigarette. Or, ce moment-là fut tout justement celui que choisit le destin pour frapper, d'un doigt de petite fille, trois coups à notre porte—non verrouillée!—et pour murmurer dans le trou de la serrure, d'une douce voix fluette: «Maman, je suis un peu malade... Est-ce que je peux entrer?... je voudrais ton crayon...»

C'est alors que commença la première des trente secondes dont il était question au début de ce récit.

Debout tous deux, face à face, et gris comme cendre, madame de Trémières et moi nous nous regardions, paralysés de terreur. La porte épouvantable ne s'ouvrait pas, pas encore. Mais combien de battements de nos deux cœurs, avant qu'elle eût tourné sur ses gonds? Notre silence même ne pouvait manquer de déchaîner plus promptement la catastrophe: inquiète de n'avoir point de réponse, l'enfant, infailliblement, allait passer outre, et entrer...

Enfin, madame de Trémières trouva, dans l'excès même de son horreur, la force miraculeuse d'une décision. Elle remua, elle put remuer; elle parla, elle put articuler: «Est-ce toi, Bella? Attend,, mon chéri, je vais t'ouvrir...» Et elle marcha vers la porte d'un pas presque ferme, tout en me désignant, désespérément, les grands rideaux de la fenêtre-baie.

Mes vêtements gisaient à terre. En passant, madame de Trémières réussit à les pousser, du pied, jusque sous le lit, tous. Moi, j'étais déjà blotti dans l'étoffe qu'encerclait heureusement une grosse embrasse solide. De là, j'entendis le bruissement léger du peignoir, vite rejeté sur les épaules maintenant pudiques...

Et la porte s'ouvrit, et la fillette entra.

Alors, une après une, les trente secondes mortelles se traînèrent.

La petite était venue chercher un crayon à migraine. Mais, le crayon trouvé, elle ne s'en alla pas tout de suite. Un siècle durant, j'entendis son pas léger errer çà et là par la chambre. Deux fois, elle frôla mon rideau qui remua. Elle se plaignait à mi-voix, quêtant une caresse maternelle: le champagne était un peu lourd dans sa tête. Elle bavardait néanmoins, rappelant toute cette mémorable journée de fête, les cadeaux qu'on lui avait faits, le dîner, les tziganes, moi-même, et faisant des projets pour la prochaine journée. Reprise maintenant par sa terreur atroce, la mère, pétrifiée de nouveau, ne parlait plus, n'osait souffler...