Bêtes et gens qui s'aimèrent
13.—L'intacte Vertu
«Mais la morale du monde eut tôt fait de me rappeler à l'hypocrisie obligatoire. J'avais déposé devant la Cour d'assises; et je n'avais pas cru nécessaire de sangloter; et je n'avais pas arboré le crêpe traditionnel des veuves. J'étais donc, d'abord, une créature sans cœur et sans âme; par-dessus le marché, une criminelle, voire, une criminelle plus coupable que Weyer lui-même! Eh oui! Il avait volé, il avait tué; mais pour qui? pour moi! pour mes toilettes, pour mes diamants; pour mon luxe; pour moi, je vous dis! Tout le monde le proclama. Vous-même le répétiez encore tout à l'heure!
«Imbéciles! imbéciles, vous et tous! Weyer avait volé et tué pour lui-même, pour lui seul! pour satisfaire son monstrueux égoïsme, sa vanité sinistre, sa tyrannie et sa luxure! pour jouir de ce luxe qu'il m'avait imposé, et pour jouir de moi-même, esclave somptueuse! pour jouir de moi, sa victime!
«Personne n'a compris. J'ai été maudite, honnie, injuriée, chassée. J'ai dû fuir, et recommencer au loin ma vie...
«Ça m'est égal! Il doit y avoir, je ne sais où, une justice immanente, puisque me revoilà, libre, contente et courtisée comme jadis, avec même un surcroît de raffinement et d'élégance que je dois peut-être au souvenir du luxe de Weyer... Il doit y avoir une justice: puisque vous, qui m'insultiez encore, il y a cinq minutes, à présent vous baisez ma main...
1908.
13.—L'INTACTE VERTU
«Des femmes vertueuses? Il y en a. Dans ma vie, j'en ai rencontré une.—A Basse Terre de la Guadeloupe, en 1904.—Oh! je vivrais très longtemps, sans perdre le souvenir de cette vertu-là, vraiment intacte.
C'était une madame de Vermorne, une créole d'ancienne souche française, un peu mâtinée, mais bien peu: ça ne se voyait pas. A Basse-Terre, où l'élément nègre domine, elle passait pour tout à fait blanche, au moins dans le monde des étrangers, dont j'étais. Elle était d'ailleurs jolie à miracle, blonde cendrée, avec d'admirables yeux noirs, et une taille à prendre entre deux doigts. Point de mari. Mais il y en avait eu un, ce qui suffisait pour ranger madame de Vermorne dans la catégorie des femmes qui ne dorment avec le premier venu qu'après quelques préliminaires.
Or, je souhaitais fort que ce premier venu fût moi; et, volontiers, j'aurais souscrit à tous les préliminaires qu'il eût fallu. Cette taille de guêpe m'avait ensorcelé. Madame de Vermorne portait toujours des corsets à l'ancienne mode, et des robes qu'on eût dites à crinoline; si bien que le dessin de ses hanches et de ses cuisses n'apparaissait point, caché, perdu, noyé, sous le flot bouillonnant des volants et des ruches. Mais, de ce flot soyeux et parfumé, la taille émergeait si fière et si fine, qu'on eût dit une néréide jaillissant au-dessus des vagues. Et mon désir s'énervait à l'idée de tout ce que cachaient les vagues d'étoffe.
Le pis, c'est que madame de Vermorne était une coquette enragée. Une dizaine d'amoureux rôdaient sans trêve autour de ses jupes. Et bien loin de s'offenser des pires audaces et des tentatives les plus sensuelles, elle les provoquait de toutes manières, et versait des flots d'huile sur tous les feux. A première vue, je lui avais prêté six amants, au minimum. J'en avais rabattu ensuite. Mais en fin de compte, j'étais demeuré convaincu qu'elle était au moins la maîtresse du petit Bréva, le lieutenant de vaisseau, qui jouait si bien au tennis. Cette conviction m'était venue d'un match que Bréva avait gagné sous les yeux de Mme de Vermorne. J'étais là, spectateur comme elle. Et tandis que l'officier, raquette haute, bras et nuque nus, déployait devant nous sa grâce robuste, j'avais surpris dix fois le regard de la jeune femme attaché à ces bras et à cette nuque, un regard furtif et affamé, un regard de petite chienne prête à sauter sur la côtelette tentatrice... Vrai, il n'y avait point à se méprendre à ce regard-là.
Si bien, que, trois jours plus tard, je ne me retins pas d'être goujat, et je fis à Bréva, sur sa bonne fortune, quelques compliments du plus mauvais goût. Or, il ne se fâcha pas, ce qui, du galant homme qu'il était, m'étonna fort.
—Ah! vous aussi?—me dit-il seulement, l'air tout à fait ironique:— vous aussi, vous me croyez du dernier bien avec la madame? Eh bien, mon cher, j'en suis navré pour vous, mais vous êtes le trentième à émettre cette gracieuse supposition, et le trentième à vous fourrer, si j'ose dire, le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
—Mon cher!...
—Mon cher, c'est comme je vous le dis!... La discrétion puérile et honnête devrait sans doute mettre un bœuf sur ma langue. Mais cette femme s'est trop de fois promise et trop de fois refusée pour qu'elle ait le droit à aucun ménagement de ma part. Je dis tout haut ce que je pense d'elle: pis que pendre. Madame de Vermorne est tout bonnement le diable, oui: l'être incombustible qui vit avec volupté dans le feu. Et ne tombez jamais sous ses pattes! Tous les supplices infernaux, y compris celui de Tantale, ne seraient rien auprès du vôtre.
Je restai coi, et m'en allai désorienté.
Bréva ne mentait pas, nul doute à cela. Mais d'autre part, j'avais vu, moi, les yeux de «l'être incombustible», le jour du match. Et c'étaient des yeux qui brûlaient à grand feu, des yeux de désir et de folie. Nul doute à cela non plus. Alors?
Un soir, j'obtins de madame de Vermorne un rendez-vous. Oh! rien de décisif, ni même de compromettant. Mme de Vermorne avait accepté de se promener avec moi, à la brune, dans la forêt proche de la ville. Rien de plus. Et je n'avais même pas la ressource de nous perdre sous bois, les sentiers étant rares et les futaies impénétrables. S'écarter de la lisière des arbres est une impossibilité.
Nous marchions donc sur cette lisière, dans une ombre encore entrecoupée de soleil. Des fougères arborescentes alternaient au bord du chemin avec des talus d'herbe molle. Le pêle-mêle prodigieux des deux végétations, la tropicale et la tempérée, abondantes l'une et l'autre, jaillissait de toutes parts autour de nous. Et je me taisais, et j'oubliais de faire ma cour, saisi par le silence formidable de la forêt, confondu par la majesté muette, mais vivante et violente, de ces légions de troncs pressés, innombrables, de ces feuillages opaques, pareils à des toits de cathédrales, et de toute cette profondeur indéfinie, inexplorée,—si belle,—et qui pourtant sert de refuge aux fléaux terribles inconnus de l'Europe, le paludisme, la fièvre jaune, la pachydermie, la lèpre...
J'oubliais de faire ma cour. Mais madame de Vermorne, provocante à son habitude, imagina de s'asseoir au bord du sentier, et profita de la halte pour me reprocher, non sans ironie, mon silence:
—Moi qui hésitais tellement à vous l'accorder, ce rendez-vous! Je me serais décidée bien plus vite, si j'avais prévu que vous seriez si sage...
Elle souhaitait clairement que je le fusse moins. Je me lançai poliment dans le flirt. Contente, elle marivauda avec beaucoup, de grâce. Les mots hardis ne l'effarouchaient pas du tout, et elle se frottait au désir des hommes comme un papillon au verre brûlant d'une lampe.
La nuit tombait. Le lieu était absolument désert. Je risquai quelques gestes, en assaisonnement aux paroles. Elle m'abandonna sans difficulté ses mains, puis ses bras, et ne se fâcha pas quand mes lèvres se faufilèrent, sous les manches courtes, vers les épaules. Elle portait un corsage créole, en linon blanc ruché de mousseline, et, comme toujours, une de ces jupes très amples et raides, qu'elle affectionnait si fort qu'aucune mode ne la persuadait d'en changer...
Des épaules, mon baiser passait la nuque. Brusque, elle me repoussa quand mes mains enserrèrent sa taille.
—A bas! je suis très bonne, mais il y a des frontières.
Quand j'ai pris une taille de femme, mon habitude n'est pas de la lâcher. Elle s'irrita, plus vite que je n'attendais.
—Finirez-vous? je vous dis que je ne veux pas!
En amour, «non» et «oui» sont parfois synonymes.