Bêtes et gens qui s'aimèrent
14.—La Redoute Azur et Rubis
Je regardai ma partenaire en face: elle mordait nerveusement ses lèvres, et baissa ses yeux devant mes yeux. Pas assez vite, toutefois, pour que je n'eusse reconnu le regard qu'elle avait donné à Bréva,—le regard furtif et affamé, le regard du désir et de la folie.,
C'était un aveu que ce regard-là. J'en profitai brutalement: je la renversai sur l'herbe, et je saisis sa cheville. Elle cria désespérément:
—Non, non!...
Et de toutes ses forces,—trop faibles,—elle me repoussa et me frappa au visage. Je me rendis compte, alors, dans le temps d'un coup dégriffé, qu'elle se défendait pour de bon. Mais j'avais trop avancé pour qu'une reculade fût possible. J'avançai donc plus outre. Et ce qui devait arriver arriva: ma main toucha, plus haut que son genou, sa chair...
Dieux! dieux! comment exprimer cette chose? J'ai reçu, au travers de mon corps, des décharges d'électricité,—et ce n'est rien;—j'ai touché à l'improviste des cadavres déjà raides,—et ce n'est rien; j'ai enfoncé mes doigts, en cueillant une fleur, dans la spirale atroce d'un serpent caché, et ce n'est rien, rien, moins que rien—Mais cela, cette chair de femme!...
Ce n'était pas de la chair. C'était une substance inconnue, horrible: un métal gluant, écaillé et glacé, mais vivant quand même. Une chair. Mais quelle chair! chair décomposée, pourrie, pétrifiée, vénéneuse, chair de cauchemar et d'épouvante.
Je m'étais relevé d'un bond, éperdu, terrifié. À mes pieds, madame de Vermorne se tordait comme en agonie. Et je l'entendais, du fond de sa honte et de son désespoir, prier et supplier:
—Oh! ne le dites pas! ne le dites pas!... que j'ai la lèpre...»
1906.
14.—LA REDOUTE AZUR ET RUBIS
Or, en l'an de grâce 1906, les couleurs de la grande redoute, au carnaval de Nice, furent rubis et azur.
Le soir de ce jour fantasque, comme onze heures venaient de sonner,—déjà la salle énorme, fleurie, enguirlandée, illuminée, regorgeait d'une éblouissante cohue bleue et rose,—une bergère azur, au pied du grand escalier courbe qui monte vers les salles de jeu, osa aborder un berger rubis:
—Je te connais,—dit-elle.
(Évident mensonge: si elle l'eut connu, point n'eût-elle avoué le connaître.)
Il la regarda en silence. Leurs deux masques, bien attachés et barbus de longues dentelles, dissimulaient entièrement leurs deux visages. Lui ne voyait que ses yeux à elle, des yeux verts, et elle, que ses yeux à lui, des yeux roux.
Elle continua, enhardie:
—Tu es tout seul... Tu n'as pas l'air de t'amuser... Tes amis t'ont laissé là?... Mais tu n'as peut-être pas d'amis... Pourquoi es-tu venu à la redoute?
Il la regardait toujours, très fixement. Il répondit enfin:
—Je suis venu pour vous rencontrer.
Elle recula d'un pas:
—Pour me rencontrer ... moi?... Mais tu ... vous ne savez même pas mon nom!
Il haussa doucement les épaules:
—Je n'ai pas besoin de le savoir. Vous êtes celle que j'attendais. L'inconnue, l'aventureuse que j'ai espérée depuis toujours. Cela m'est égal que vous vous nommiez Jeanne ou Suzanne.
Elle le considérait, un peu inquiète. Elle demanda:
—Pourquoi ne me tutoyez-vous pas?
Il s'inclina devant elle:
—Parce que j'ai entendu le son de votre voix. Dès lors, vous n'êtes plus pour moi un masque anonyme. Je vous ai reconnue et je sais que vous êtes celle que j'attendais: ma fiancée. Il n'est pas convenable de tutoyer sa fiancée. Je vous tutoierai quand vous serez ma femme.
Elle rit:
—Je suis déjà la femme de quelqu'un. Voyez.
Elle tendait sa main gauche, où, sous le gant de soie bleue, transparaissait l'alliance d'or. Il prit la main, la déganta, la baisa et ôta l'anneau:
—Voyez vous-même. Il n'y a plus rien. La main est nue, et la femme est libre.
Elle n'eut pas du tout envie de se fâcher. Elle prit le bras qu'il offrait et ils se mêlèrent à la foule. Une farandole se nouait et tourbillonnait d'un bout à l'autre de la salle, grande comme un parc. Emportés par le vent, ils coururent. Ils se tenaient par la main, et leurs paumes serrées l'une contre l'autre, échangeaient leurs chaleurs vivantes...
Velours bleu et satin rose, ils semblèrent, cinq minutes durant, deux pantins chatoyants, secoués par des fils en délire. La farandole enfin se brisa, les rejetant, essoufflés et moites, sur deux fauteuils au bord d'un massif de palmiers.
—Je n'en peux plus!—dit-elle.—C'est fou!...
Pour respirer, elle souleva son loup... Oh! le temps d'un clin d'œil: il put tout juste entrevoir une bouche sensuelle et un nez mutin...
—Buvez un peu, voulez-vous? C'est vrai que la farandole tournait un peu vite. Mais pourquoi serions-nous ici, si ce n'était pour nous étourdir?...
Il lui versa d'un champagne doux qu'elle avala à grandes gorgées. Elle tenait son verre à deux mains, comme une petite fille qui a très soif. Tout de suite, elle fut grise. Elle se leva, voulut danser encore. En lui prenant la taille, il caressa son sein. Elle rit, et menaça du doigt:
—C'est bon pour une fois, mais ne recommencez pas!...
—Puisque vous n'avez plus d'alliance!
La cohue joyeuse les assiégeait, pressant et mêlant leurs deux corps. Il répéta:
—Vous n'avez plus d'alliance. Le dernier petit lien qui vous rattachait à la vie est cassé. Vous appartenez toute au rêve, au rêve rose et bleu! Vous n'êtes plus du tout celle dont je ne sais pas le nom, Suzanne ou Jeanne: vous êtes tout à fait ma fiancée... Et bientôt vous serez ma femme. Bientôt: dès que je vous aurai enlevée...
—Enlevée... dans une chaise de poste, ou en croupe de votre coursier?
—En croupe d'abord, et dans la chaise ensuite, comme il est convenable. J'ai quarante chevaux magiques, quarante chevaux de bronze et d'acier qui attendent à la porte de ce palais. Et j'enverrai tout à l'heure un génie ailé, un génie plus prompt que le vent et la foudre, retenir pour nous deux, au plus proche relais, un sleeping dans le char de feu qui part à minuit.
—Et qui va où?
—Qui va n'importe où!... au château de la fée, votre marraine ... ou dans l'île fortunée que Mathô voulait donner à la sœur d'Hannibal ... ou autre part. Qu'est-ce que cela fait? A Paris, si vous voulez ... chez moi.
—Chez vous?...
—C'est encore un pays de rêve. Figurez-vous une très petite maison qui se cache sous de très grands arbres. Pour votre arrivée, les marches du perron seront jonchées de feuilles de roses. Et l'esclave jaune que j'ai ramenée du royaume de la soie s'agenouillera pour baiser le bas de votre jupe...
—Quel dommage que tout cela ne soit qu'un rêve!...
—Un rêve assurément. Mais souvenez-vous que, ce soir, c'est la vie qui est irréelle, et nos rêves, la réalité...
Le hasard les avait conduits près de la porte. Le vestibule, désert, les attira vers sa fraîcheur. Ils s'arrêtèrent un moment pour respirer, et il se démasqua à son tour, une seconde. Une seule seconde. Mais un valet attentif le reconnut et se précipita au dehors, criant à tue-tête:
—La voiture de M. le comte de...
Le nom se perdit dans le brouhaha de la rue. Tout aussitôt le hennissement d'une auto s'approcha. Et, pareille à quelque flamboyant dragon de légende, la quarante chevaux, ses deux phares crevant la nuit, se rangea au bord du trottoir. Le valet, empressé, ouvrait la portière...
Eux, la bergère azur et le berger rubis, debout sur le seuil, se regardèrent...
—Vous voyez!—dit-il soudain: j'avais raison! le rêve, presque malgré nous, se réalise. Venez!...
Elle fit un grand effort pour reculer, pour se ressaisir. Mais le vin qu'elle avait bu menait dans sa tête une sarabande d'idées folles. Voulait-elle, ne voulait-elle pas? Elle ne savait plus. Les phares l'éblouissaient comme un miroir une alouette. Elle tourna deux fois sur elle-même, comme prise de vertige ... et, brusquement, courut vers la portière ouverte...
Lui, s'élança derrière elle. Au passage, il jeta un ordre au valet:
—Téléphonez à la gare: un sleeping dans le rapide...
L'auto gronda dans la rue nocturne...
Alors, seul à seule, ils relevèrent leurs masques, pour goûter à leurs lèvres. Mais, comme la nuit épaississait son ombre autour de leur étreinte, ils ne se virent pas, pas encore...
Et ils ne se virent pas davantage ensuite, dans l'obscurité plus secrète du sleeping, fuyant vertigineux par les plaines et par les monts.
Or, ils s'aimèrent, puis dormirent. Dans le wagon sombre, leurs deux corps enlacés faisaient une tache soyeuse couleur de ciel et couleur d'aurore. Un reste de rêve planait encore sur leur sommeil.
Mais, peu à peu, la vitre du sleeping blanchit. L'aube se leva, blême et froide comme un suaire. Des nuages bas pesèrent sur une campagne triste, champs boueux, squelettes d'arbres, givre épars. Le jour chassa la nuit, un jour d'hiver, décoloré, lugubre. Le velours azur et le satin rubis ne furent plus que des oripeaux froissés, souillés, grotesques.
Et, ensemble, l'amante et l'amant se réveillèrent. Le train franchissait un fleuve. Alentour, des vagues de brouillard flottaient. Une ville transparaissait au-dessous. Des cheminées d'usine émergeaient, mêlant leurs fumées aux nuages.
Le train stoppa. Des employés se hâtèrent le long des wagons:
—Lyon! quinze minutes d'arrêt...
La bergère masquée passa deux fois sa main sur son visage:
—Lyon?...
Elle ne comprenait pas... Elle se souvenait très mal ... ce wagon?... cette défroque de carnaval?... cet homme inconnu, assis près d'elle ... trop près d'elle?...
Soudain, elle se rappela. Elle comprit. Elle cria:
—Mon Dieu! je suis perdue!...
Lui ne protesta pas. A quoi bon d'inutiles paroles? C'était évident qu'elle était perdue, selon la loi morale du monde. Il se tut donc, triste jusqu'au fond de l'âme. Maintenant, elle pleurait:
—Toute ma vie cassée!... mon mari ... ma maison ... ma pauvre petite fille!...
Une émotion violente le secoua de la tête aux pieds. D'un bond il fut debout. Il arracha son masque, il déchira son pourpoint. Elle, machinalement, l'imitait, ôtait sa cotte et sa guimpe. Elle apparut vêtue d'une robe de ville, correcte, grise.
—Madame,—dit-il,—daignez m'écouter. Ne pleurez pas ainsi, je vous en conjure! Cela, ces huit heures que vous venez de vivre ... que vous croyez avoir vécues ... cela n'est qu'un rêve, qu'un mauvais rêve, un cauchemar ... rien de plus! Il n'est rien arrivé, rien du tout, absolument rien. La seule réalité, la voici: hier, on vous a grisée; vous avez été ivre. Aujourd'hui ... aujourd'hui vous allez prendre ici, sur la voie à gauche, le train que vous voyez ... oui, celui-là ... et ce train va vous ramener à Nice. Votre mari sera indulgent. Votre fille ne saura jamais. Moi ... moi, je n'existe pas. Allez! Adieu, madame.