Bêtes et gens qui s'aimèrent

Claude Farrère · Chapitre 16 sur 18

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Bêtes et gens qui s'aimèrent

15.—Un Féministe

Il ouvrit la portière. Elle ne descendit pas tout de suite; elle regardait, à ses pieds, avec une fixité singulière, les deux tas de satin rubis et de velours azur. Mais enfin, comme d'un effort, elle s'élança, elle s'enfuit, elle courut vers l'autre train, elle s'y jeta...

Les deux coups de sifflet hurlèrent ensemble. Seul dans le wagon qui l'emportait, lui, loin d'elle, il s'agenouilla, pour baiser, pieusement, les lambeaux de soie bariolée, linceul du rêve mort.

1907.

 

15.—UN FÉMINISTE

 

—Et où est Moulaï Hafid, à présent?

—Sur la piste de Mékinez! Le sultan du nord marche vers le sud, le sultan du sud marche vers le nord. C'est la logique même. Et soyez bien certains qu'ils ne se rencontreront pas en route.

—Alors, le conflit peut durer indéfiniment?

—Indéfiniment, non. Quinze ou vingt ans, oui... Jusqu'à ce que l'un des deux adversaires soit mort, mort dans son lit, naturellement! Mon cher duc, le Maroc est une terre moyenâgeuse. Nous ne sommes pas en 1908 ici: nous sommes en 1326!... consultez plutôt le calendrier musulman!... Oui, en 1326. La guerre de Cent Ans n'est, donc pas encore commencée!

—Tant qu'il vous plaira, mon cher ministre. Mais la France est intéressée dans l'affaire; et les guerres de cent ans ne sont plus à la mode chez nous.

—La France est neutre entre les deux frères ennemis!

—Neutre, neutre...

—Neutre! demandez plutôt à Sid Mohamed...

—Neutre absolument, monsieur d'Étioles! Et c'est bien cette neutralité qui nous désespère, nous autres Marocains à peu près civilisés!...

Sid Mohamed ben Chékib, splendide dans son caftan bleu de ciel voilé de mousseline d'argent, élargissait ses bras robustes aux longues mains fines pour un geste de souriante désolation.

C'était à Tanger chez le ministre plénipotentiaire de Bohême, à l'heure des cigarettes turques et des citronnades glacées. On fêtait le passage du duc d'Étioles, en croisière sur son yacht Briseis. Toute la ville élégante était venue, et, avec elle, les cinq ou six Arabes «de grande tente» ou de large fortune qui daignent frayer avec l'Europe; Sid Mohamed tout le premier, bien entendu.

---Qui est-ce?—avait demandé le duc, ignorant des personnalités marocaines, et qui venait pour la première fois à Tanger.

—Sid Mohamed ben Chékib? Un caïd qui est chérif... Caïd, c'est-à-dire chef de tribu; chérif, c'est-à-dire descendant du Prophète... Les deux titres sont fréquents. Ce qui est plus rare, c'est l'homme qui les porte. Sid Mohamed ben Chékib, plus riche et plus puissant que la grande majorité de ses pairs, a jadis vécu douze ou quinze ans à Londres et à Paris, et il en est revenu parisien et anglomane, féru de civilisation, de réformes, de lumières et de progrès. Quoique seigneur féodal, et d'une irréprochable fidélité à son suzerain, le sultan légitime, il n'en appelle pas moins de tous ses vœux l'heure bénie qui supprimera la féodalité arabe et mettra Abdel Aziz sous le protectorat français.

—Allons donc?

—Écoutez-le plutôt discourir! Et ne doutez pas de sa sincérité: la France n'a réellement point de plus ferme partisan dans les conseils du maghzen. Sid Mohamed n'a, d'ailleurs, qu'à tout espérer de l'Europe; et, d'autre part, s'il avait eu la moindre fantaisie de favoriser le parti de la guerre sainte, rien ne lui aurait été plus aisé, voire plus profitable.

—Alors, un caïd chérif du boulevard?

—Tout au moins le plus boulevardier des caïds chérifs...

Sid Mohamed ben Chékib, le dos à la cheminée, secoue d'un doigt délicat la cendre de sa cigarette. Il parle à demi-voix pour un auditoire restreint, mais choisi; un secrétaire d'ambassade, un constructeur de phares et môles, et trois jeunes femmes, dont deux Françaises, jolies:

—Oui, en vérité, c'est un grand malheur que la France, trop influencée par je ne sais quelle hostilité diplomatique, (incapable d'ailleurs d'aucune manifestation active), n'ait pas osé prendre parti, résolument, pour l'ordre contre le désordre, pour la paix contre la guerre, pour la tolérance contre le fanatisme, pour mon maître Abd el Aziz, enfin, contre un prétendant de grands chemins!... Un grand malheur pour vous tous, messieurs, pour vous, que cette agitation déplorable arrête dans votre mission civilisatrice; et un plus grand malheur pour notre Moghreb, pour notre peuple, pour nos tribus, lasses, effroyablement! de ces éternelles luttes intestines, lasses et altérées de calme, et affamées de liberté!... de liberté vraie, et féconde, et non d'indépendance creuse et stérile!...

—Sid Mohamed,—objecte le secrétaire d'ambassade,—êtes-vous bien sûr de ne pas exagérer un peu? Que vos tribus en aient assez de toujours et toujours se battre, je le veux bien; mais qu'elles sachent comprendre et apprécier comme vous venez de le faire, la différence qui sépare leur actuelle indépendance de la liberté dont nous voudrions les doter?...

—Elles le savent, cher monsieur! Elles le savent ou du moins le sauront bientôt... J'excepte évidemment les tribus pillardes qui ont de tout temps vécu de brigandage, et que vos soldats mettent à la raison dans la Chaouïa... Mais les autres, les tribus pacifiques, les agglomérations rurales, qui labourent ou qui élèvent, et, surtout, les populations urbaines de Fez, de Marrakech, de Mékinez, celles enfin de tous les ports et de toutes les grandes cités de l'empire... ah! ne prenez pas tout cela pour une barbarie pure et simple! Le Maroc compte d'ailleurs, proportionnellement, beaucoup plus de villes que bien des États européens... Croyez-vous donc qu'une nation nombreuse ait pu vivre tant de siècles en société sans que sa barbarie première se soit usée?... Songez que nous avions pour nous notre religion très haute, et les traditions de notre ancienne patrie d'Arabie! Songez que ces Berbères chez qui nous entrions en conquérants, et qui sont aujourd'hui nos frères, avaient jadis reçu les leçons des Phéniciens et de Rome!... Songez enfin que nous formions des familles bien constituées, très unies, qu'on n'a jamais trouvé mieux que les femmes pour civiliser les enfants!... Mesdames, vous avez lu l'admirable livre de Pierre Loti, les Désenchantées!... eh bien, ces belles Turques, devenues, au fond de leur harem, de petites princesses de lettres, de science ou d'art, sont très exactement les sœurs aînées de nos dames arabes ou berbères... Sans doute, nos troubles politiques ont retardé notre évolution intellectuelle... Fez n'est pas encore l'égale de Stamboul... Mais aussi, les hommes du Moghreb, incomparablement plus souples que ne le sont les Osmanlis, accepteront très vite, acceptent déjà l'influence transformatrice de leurs compagnes.

—Vous êtes un féministe très convaincu, Sid Mohamed!

—Qui ne l'est pas, peu ou prou? Voyez-vous, l'erreur, la seule erreur de notre Islam est de n'avoir pas su reconnaître dès l'origine l'incontestable supériorité du beau sexe sur l'autre!... Mais nous réagissons contre cette erreur-là!...

—Sid Mohamed,—interrompt la plus jeune des deux Françaises,— vous me donnez une extrême envie de connaître votre harem! J'ai déjà rendu visite à des dames musulmanes, et je les ai trouvées délicieuses. Mais elles ne parlaient pas français et je n'ai pas du tout pu satisfaire mon goût immodéré pour le bavardage ... au lieu que chez vous!...

—Madame,—réplique Sid Mohamed en s'inclinant,—ma mère et ma femme seraient charmées de votre gracieuse venue... Mais elles sont à Rabat... J'ai dû laisser toute ma maison là-bas, auprès du sultan... Ici, je ne fais que camper, avec mes chevaux et mes armes... Vous avez peut-être aperçu, à la porte de ma villa, une tente toujours plantée, prête: la mienne...

—Quel dommage...

—Vous me rendez confus!... Et combien on regrettera, à Rabat, l'honneur charmant que vous vouliez nous faire!... J'y songe, madame, daignerez-vous me rendre très heureux?... J'ai reçu hier, de là-bas, une broderie qu'on a faite pour moi... Cela peut servir de coussin... Ici, que puis-je faire d'un coussin? Et la brodeuse serait si fière d'apprendre que vous avez accepté ce très modeste présent...

—Oh! jamais de la vie...

—Pourquoi? Raisonnablement, vous ne pouvez pas refuser... Ce serait une injure! Allons, voilà qui est dit. Je vous apporterai cette bagatelle demain, au tennis...

Le cercle est rompu. Le ministre vient d'inviter ses hôtes à passer dans le salon voisin, où sont exposés de somptueux tapis, envoi fraternel de S. M. le sultan à S. M. le roi de Bohème... Sid Mohamed s'attarde, et retient avec lui la dame française si blonde, et profite ingénieusement du tête à tête pour conter fleurette... Et la dame semble écouter sans déplaisir...

—Un flirt?—questionne discrètement, du pas de la porte, le duc d'Étioles.

—Oh! réplique en riant un diplomate bien informé,—Sid Mohamed ne manque jamais une occasion de rafraîchir ses souvenirs de la plaine Monceau...

—Moi qui me figurais que les Arabes avaient su maintenir la femme à sa bonne vieille place domestique, et refouler intelligemment la marée montante de nos modernes amazones! Je déchante! Est-ce qu'il y a beaucoup de caïds comme celui-là entre Tanger et Agadir?

Le diplomate bien informé allonge une moue bien indécise:

—Comme celui-là? Non, je pense... Quoique, peut-être, celui-là ne soit pas tout à fait le personnage que vous imaginez...

 

Minuit. Sid Mohamed ben Chékib, enveloppé maintenant de sa djellaba bleu sombre et de son grand burnous neigeux, monte à cheval pour regagner sa villa, la villa où il campe. Un écuyer tient la bête par la bride. Un valet marche devant, portant lanterne. Et deux soldats à casque rouge suivent, fusil au poing.

Les rues en escaliers... Les hautes portes barrées de chaînes... La route pavée, entre ses acacias fleuris qui embaument... La plaine enfin, toute verdoyante, et clairsemée de tentes pointues...

La villa de Sid Mohamed ben Chékib est entourée d'un grand mur bleuâtre. On entre par une voûte oblique. Des gardes, accroupis sur leurs nattes, se lèvent en hâte à la vue du maître.

Sid Mohamed met pied à terre, franchit le jardin plein de roses, pénètre dans l'habitation, traverse deux salles de marbre et de stuc, ciselées comme dentelles...

Une troisième salle très tapissée... Deux négresses, debout, au seuil, se prosternent. Trois femmes blanches sont là, belles et parées.. Sid Mohameh s'est sans doute trompé tout à l'heure, en affirmant que son harem était à Rabat ... trois femmes blanches sont là, et s'immobilisent soudain, dans une attitude d'extrême respect...

Sid Mohamed, sans dire mot, marche vers l'une des trois qui s'appuyait l'instant d'avant sur un fort beau coussin de soie brodé.

—Donne!—commande-t-il en arabe.

Il prend le coussin, le jette vers les négresses avec un ordre bref, qu'il laisse tomber par-dessus l'épaule, dédaigneusement.

Les trois femmes ont écouté, muettes.

Alors, il passe devant elles, les regardant l'une après l'autre, lentement. Et, s'arrêtant enfin, il en touche une du bout de sa cravache:

—Toi,—dit-il.