Bêtes et gens qui s'aimèrent
10.—La Grande Muraille
A Gérard d'Houville.
I
Quand la petite Nectar eut dix ans, et qu'elle sut les choses qu'on enseigne à l'école arménienne de Kadi-Keuy, ses parents la prêtèrent à Perrouz-hanoun, la grande artiste du théâtre turc, pour qu'elle apprît à danser.
Et la petite Nectar, après un apprentissage fatigant et sévère, devint Nectar-hanoun, danseuse, chanteuse et comédienne, trois métiers qui n'en font qu'un, en Orient.
Son père avait dit: «C'est un bon métier pour elle, parce qu'elle est jolie et souple. Alors, elle gagnera beaucoup d'argent, non seulement au théâtre, mais encore dans les harems, où les dames turques la feront venir comme maîtresse de chant, et aussi pour se débaucher avec elle.»
Et sa mère avait ajouté: «Sans compter qu'au théâtre elle sera vue les jours de représentations par beaucoup de Turcs et de Chrétiens riches, qui lui donneront encore davantage d'argent pour coucher une nuit avec elle.»
Le père et la mère de la petite Nectar étaient Arméniens. C'est pourquoi tous deux, et leur fille aussi, prisaient l'argent par-dessus toutes choses; car tel est l'esprit de leur race.
II
Le père et la mère de la petite Nectar habitaient à Kadi-Keuy une maison de bois pareille à toutes les maisons des Arméniens du peuple. Ils étaient pauvres, mais pourtant vivaient sans beaucoup travailler, parce que, si peu d'argent qu'ils eussent, ils le prêtaient aux Turcs, qui n'entendent rien à l'usure, et leur gagnaient de gros intérêts.
La petite Nectar avait une sœur et un frère. La sœur était grande, et elle avait déjà un bébé, mais elle ne savait pas de qui. Le frère, plus jeune, courait les rues, et gagnait des métalliks à guider les touristes dans le grand cimetière de Skutari d'Asie.
Tous ensemble vivaient très unis et heureux, quoiqu'ils eussent peur des Turcs, qui parfois deviennent fanatiques et font des massacres, quand ils n'ont plus du tout d'argent pour payer leurs intérêts aux pauvres prêteurs arméniens.
III
Tout le temps de son apprentissage, et même plus tard, quand elle dansa et chanta au théâtre, et fut enfin, comme Perrouz-hanoun, une artiste et une étoile, Nectar-hanoun ne manqua jamais de s'asseoir, toutes les fois que ce fut possible, à la table de famille, non plus que de rapporter honnêtement à la maison tout l'argent qu'elle gagnait de diverses manières.
Car elle était une jeune fille irréprochable selon sa race, et le Dieu des Arméniens se réjouissait d'elle. Tout ce que ses parents avaient souhaité qu'elle fût, elle le devenait.
IV
Perrouz-hanoun avait vite pris en amitié son élève.
Perrouz-hanoun avait quarante ans. C'était une Arménienne très grasse et qui avait été très belle. Elle avait encore un charme réel et prenant, et le public était enthousiaste d'elle. En Turquie, comme aux pays franks, les artistes sont mieux goûtées quand elles sont déjà mûres. Leur grâce et leur talent, presque entamés par la vieillesse, apparaissent plus fragiles, plus touchants et plus précieux.
Nectar-hanoun, toute jeune et trop mince, mais docile et appliquée, commençait à gagner le suffrage des connaisseurs. Perrouz-hanoun était fière de son élève; en outre, elle la trouvait jolie, et lui enseignait avec beaucoup de plaisir les caresses que préfèrent les dames de harem. Ces leçons sensuelles, souvent prolongées et répétées, préludaient entre les deux amies à de longues causeries et à de longues confidences; car toutes deux étaient de la même race et d'une éducation pareille, tellement que les pensées de leurs deux têtes se ressemblaient et s'échangeaient aisément avec une joie réciproque.
V
Le théâtre d'Hassan-effendi, où jouaient Perrouz-hanoun et Nectar-hanoun, était une belle baraque ronde en planches vernies avec un rang de loges grillées pour les dames turques. Sur la scène, on jouait des comédies très amusantes, et on dansait en intermèdes. Les danseuses s'agitaient mollement, deux à deux ou l'une après l'autre, et pimentaient la saveur de leurs attitudes par des paroles lascives chantées sur des airs sauvages ou plaintifs.
VI
Nectar-hanoun fut d'abord admirée pour sa beauté évidente, avant de l'être pour son talent qui croissait.
Les spectateurs l'applaudissaient tous, chacun suivant la manière de sa race.
Les Turcs riaient fort et battaient des mains. Les Grecs attachaient ensemble deux colombes, et les jetaient liées sur la scène. Les Franks, quand il y en avait, se levaient et criaient «bravo», et lançaient les fleurs de leurs boutonnières.
Souvent, après la représentation, les plus enthousiastes, musulmans ou chrétiens, attendaient à la petite porte. Mais, instruite par Perrouz-hanoun, et très prudente, Nectar-hanoun n'écoutait rien et se hâtait vers son araba ou son caïque.
Et c'était alors que son petit frère, habitué à ces choses, allait tirer par leur manche les admirateurs, et débattait comme il convient les marchés.
VII
Cela se passait différemment pour les dames qui, du fond de leur loge grillée, avaient trouvé Nectar-hanoun à leur goût.
Les dames turques envoyaient sans mystère une servante frapper à la maison arménienne de Kadi-Keuy. Et la servante présentait officiellement à Nectar-hanoun les salaam des dames du harem, et la conviait à venir, demain ou après-demain, à telle heure, dans leur haremlick, pour une leçon de danse.
Les haremlick de Turquie sont grillés soigneusement par de petites lattes de bois croisées en diagonales. Ni vous ni moi ne saurons jamais ce qui s'y passe.
VIII
Et, peu à peu, Nectar-hanoun devint célèbre, quoiqu'elle n'eût encore que dix-neuf ans. Sans quitter le théâtre d'Hassan-effendi, dont elle était maintenant la seconde étoile, ne le cédant plus qu'à sa maîtresse chérie Perrouz-hanoun, elle dansa et chanta sur d'autres scènes, pour gagner plus d'argent, en excitant la jalousie des directeurs de troupes.
IX
Or, un soir, elle dansait à Péra, dans un théâtre de Franks et de Giaours. Là, les choses ne se passaient pas comme à Skutari ou à Stamboul. Et ce fut, pendant un entr'acte, la vieille femme qui ouvre la porte des loges qui s'en vint l'avertir qu'un spectateur désirait l'aimer.
—Est-ce un Turc? est-il très vieux? Combien donnera-t-il?— demanda-t-elle d'abord prudemment.
—Il n'est pas vieux. C'est un Frank de France. Il donnera ce que tu veux.
Nectar-hanoun songea que les Franks valent mieux que les Turcs, car leurs femmes sont moins jalouses, et le danger est plus petit.
—Il parle turc, tu sais!—insistait la vieille, qui voulait gagner son backchich:—il parle turc très bien.
—Oh!—dit Nectar-hanoun,—cela m'est égal qu'il parle turc: avec les étrangers, même quand on se comprend, on n'a jamais rien à se dire... Mais qu'est-ce que cela fait! je veux bien coucher avec lui...»
X
Nectar-hanoun donna rendez-vous à l'étranger dans la maison turque de la rue Abdullah. C'est une maison très mystérieuse, que les pachas choisissent pour leurs intrigues tout à fait secrètes. Elle a deux portes qui donnent sur deux carrefours obscurs. Et n'importe qui peut passer par là sans être remarqué, parce que c'est le chemin le plus court entre la rue Sira-Selvi et la rue de Péra, deux rues très élégantes de Constantinople.
Nectar-hanoun n'avait pas besoin de tant de précautions pour recevoir l'étranger. Mais Perrouz-hanoun lui avait enseigné que les amants aiment par-dessus tout le mystère, même inutile. En outre, elle était de sa race, la plus craintive et la plus rusée du monde! Allah a fait le lièvre, le serpent et l'Arménien.
XI
Dans leur chambre tapissée de nattes et meublée de tapis en divans, Nectar-hanoun et l'étranger essayèrent d'abord de converser, avant l'amour.
L'étranger parlait vraiment très bien turc.
—Quand vous dansiez,—dit-il avec courtoisie,—j'ai cru voir un papillon et une sauterelle.
Et il dit beaucoup de choses aimables, à quoi Nectar-hanoun répondait par d'autres compliments. Mais il voulut ensuite lui expliquer pourquoi il la trouvait belle et artiste, et elle ne comprit pas du tout ses raisons: il l'admirait tout à fait à tort à travers, louant ce qui était le moins bien, négligeant ce qui était le mieux. D'ailleurs, elle ne s'étonnait pas, sachant bien que les étrangers sont toujours ainsi. Et, poliment, elle continuait de le remercier avec des révérences turques, la main au sein, puis à la bouche, puis au front.
XII
... Ils s'étaient enlacés sur le divan, et ils avaient joui l'un de l'autre. Dans le plaisir, elle avait crié: «Aman! aman! aman!» comme crient toutes les femmes d'Anatolie. Et lui avait crié aussi, mais des mots inconnus, d'une langue incompréhensible.
XIII
Ensuite ils se reposèrent. Il la pria de rester nue et de prendre devant lui l'attitude cambrée d'une de ses danses. Elle voulut bien, quoique ne comprenant pas sa fantaisie.
—Pourquoi maintenant?—songeait-elle:—il n'a pas besoin de s'exciter, puisque c'est fini? Et d'ailleurs il n'est pas vieux.
XIV
Soudain l'étranger pleura.
—0 petite fille,—disait-il dans ses larmes,—il n'y a plus un seul voile entre ton corps et le mien, et, tout à l'heure, nous n'étions qu'un même être enivré par une même caresse. Pourtant nos âmes sont encore, seront toujours deux inconnues, effroyablement lointaines l'une de l'autre et qui jamais ne se comprendront. Il n'y a rien de commun entre toi et moi, et c'est la chose la plus triste de toutes les choses.
«Parce que nos mères nous ont enfantés des deux côtés de l'Océan, parce qu'on nous a endormis dans nos berceaux avec des chansons différentes, parce qu'on nous a inventé des dieux qui ne se ressemblent pas, voilà qu'une grande muraille est entre nous, plus haute, plus farouche, plus infranchissable cent fois que toutes celles de Chine.
XV
Nectar-hanoun écouta très attentivement.
Mais elle ne comprit guère que ceci: l'étranger avait du chagrin. Alors, pour le consoler, elle le reprit dans ses bras souples.
XVI
Des jours passèrent, Nectar-hanoun dansait chaque soir dans divers théâtres. Plusieurs fois l'étranger lui demanda de revenir dans la maison turque de la rue Abdullah. Elle revint très volontiers, n'ayant pas de répugnance pour lui. D'ailleurs, il payait cher.
Mais, maintenant, ils n'échangeaient que de courtes phrases polies. Et ils s'aimaient en silence. Ou bien encore, quand il l'en priait, elle demeurait nue devant lui, dans sa belle attitude cambrée. Et il la regardait avec mélancolie.
XVII
Un jour, l'étranger lui envoya la vieille femme qui ouvre les loges: —Hanoun-effendi, ton ami frank voudrait te faire danser et chanter, en costume, devant des seigneurs de son pays, qui sont venus lui rendre visite à Stamboul.
Nectar-hanoun dansait souvent dans les harems, devant les dames turques. Mais danser devant des Franks, c'était une chose nouvelle. Elle s'inquiéta: Allah a fait le lièvre...
Mais, précisément, les dernières pluies avaient beaucoup abîmé la maison de bois de Kadi-Keuy, et les parents de Nectar-hanoun pleuraient misère. Nectar-hanoun calcula qu'un peu d'argent serait bien utile. Elle fit son prix et réclama un paiement d'avance. Le père de Nectar-hanoun fit le lendemain repeindre sa vieille maison, avec de belle peinture rouge et jaune.
XVIII
A l'heure convenue, Nectar-hanoun, dans son plus beau costume de tchinn ghane, entra dans la salle où les seigneurs franks attendaient.
Ils étaient huit ou dix. Ils avaient des dames avec eux. Des dames franques, naturellement: dévoilées; très jolies.
L'une regarda Nectar-hanoun avec d'étranges yeux noirs calmes. Et Nectar-hanoun se sentit soudain percée par ces yeux-là, comme par des épées.
Elle frissonna. Tout de même elle surmonta son trouble, fit correctement ses révérences. Puis, à la mode des harems, elle vint tendre sa main aux dames dévoilées. Mais le cœur lui faillit en touchant celle dont les yeux la blessaient de plus en plus, la blessaient jusqu'à l'âme... Et elle eut un grand étonnement bizarre, à sentir que la main qu'on lui donnait était douce, brûlante et vivante, à sa propre main pareille...
XIX
Nectar-hanoun dansa.
De tout son talent, de toute sa grâce. A l'étrangère, elle voulait, sans savoir pourquoi, prodiguer sa beauté et son art.
Elle dansa des pas jolis et sauvages. Ces pas-là, Perrouz-hanoun les lui avait appris patiemment et minutieusement, et chaque détail en était réglé et immuable. Mais c'était tellement différent de tout ce que l'on voit aux pays des Franks que cela paraissait improvisé.
Elle s'élançait, impétueuse et aérienne,—et tout d'un coup, cassait son élan, pour s'épanouir en une pause voluptueuse;—l'instant d'après elle repartait.—Elle tournoyait comme éperdue,—et se figeait les poings aux hanches;—et ces hanches lascives achevaient le rythme interrompu.—Immobile ensuite, et comme gaînée de marbre des pieds à la taille, son buste seul ondulait et se gonflait,— puis ses seins,—puis son cou,—puis sa tête malicieuse.—Et, brusquement rendue au mouvement, redevenue chair et vie, elle bondissait toute.
Elle chantait en dansant. Elle chantait des chansons très sensuelles et énervantes. Elle chantait d'une voix douce et rauque, pareille à la voix des femmes en amour. Et, dans ce chant-là, il y avait des baisers, des étreintes, des spasmes. Mais ce n'était pas inconvenant du tout, à cause de la volupté qui emplissait chaque son, une volupté grave, âpre, religieuse...
XX
Nectar-hanoun dansa très longtemps. Devant l'étrangère, elle aurait souhaité danser toute la nuit, danser toute la vie.
A la fin, elle se souvint du plaisir que préférait son ami frank, dans leurs rendez-vous d'amour. Alors, d'instinct, sans réfléchir, elle fit face à l'étrangère, et s'offrit, toute, dans sa belle attitude cambrée.
XXI
Elle avait très chaud. De petites perles suintaient de ses tempes.
Les seigneurs franks la complimentèrent beaucoup, avec des phrases extrêmement polies.
L'étrangère, à son tour, parla en souriant, dans son langage inconnu.
—Que dit-elle?—demandait Nectar-hanoun, anxieuse.
L'ami frank traduisit:
—Elle dit que Nectar-hanoun est très habile et bien jolie ... qu'elle lui plaît beaucoup...
—Mais... pourquoi?... Elle ne dit pas pourquoi?
L'étranger, doucement, hocha la tête:
—Petite fille, petite fille, il y a une grande muraille...
XXII
Quand ils s'en allèrent, son ami frank lui demanda si elle voulait, ce soir?
—Non,—dit-elle.—Demain seulement, voulez-vous?
Et elle se hâta vers son araba. Et elle s'en fut très vite sangloter d'une étrange douleur entre les bras de Perrouz-hanoun, qui la berça et la consola, avec des tendresses arméniennes.
Stamboul, 1904 [1].