Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre Corneille

Bibliographie Cornélienne

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

La tragédie de Mairet est la première pièce française sur ce sujet qui eut un mérite sérieux et dont le succès fut durable. Elle fut représentée, à ce que l'on croit, en 1629, et imprimée quelques années après: La Sophonisbe, Tragi-Comedie, dediée à M. le Garde des Sceaux; à Paris, chez Pierre Rocolet, 1635, in-4. Dans cette pièce, antérieure non-seulement au Cid, mais à Mélite et à Clitandre, Mairet introduisit la règle de vingt-quatre heures, qui n'avait jamais été observée auparavant. La vogue de Sophonisbe, qui fit croire à Mairet qu'il pourrait jouer un rôle parmi les adversaires du Cid, se prolongea longtemps après le succès des chefs-d'œuvre de Corneille; aussi se produisit-il dans le public un sentiment de vive curiosité quand on apprit que Corneille se proposait de traiter le même sujet. Cette concurrence inattendue jeta Mairet dans un violent chagrin; on prétend même qu'il en fit une maladie. Corneille, qui s'était depuis longtemps réconcilié avec son ancien ennemi, ne manqua pas de protester de ses bonnes intentions; il exagéra même l'éloge de son devancier: «Depuis trente ans que Monsieur Mairet a fait admirer sa Sophonisbe sur nostre Théatre, dit-il dans la préface de sa tragédie, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plûtost des arrhes de l'immortalité, qu'elle asseure à son illustre Autheur. Et certainement il faut avoüer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de retaster après luy. Le démeslé de Scipion avec Massinisse, et les desespoirs de ce Prince sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et tres-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvois toucher sans luy faire un larcin, et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ay creu plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ny que je sois demeuré au dessous de luy, ni que j'aye pretendu m'élever au dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on ne voit aucune concurrence.» Corneille proteste donc qu'il a simplement voulu «faire autrement, sans ambition de faire mieux»; il cite, pour se justifier, nombre de sujets qui ont été successivement traités par divers auteurs, tels que ceux de Marianne, de Panthée, de Cléopatre, etc.

La nouvelle Sophonisbe fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne en janvier 1663. Malgré l'aigreur des critiques que l'abbé d'Aubignac dirigea contre Corneille, le succès paraît avoir répondu à l'attente du poëte. Loret le constate avec complaisance dans sa lettre du 20 janvier 1663:

Quitons cette importante Afaire,

Que le temps nous rendra plus claire;

Et parlons d'un célébre Autheur

Dont je suis grand admirateur.

Cette Piéce de conséquence,

Qu'avec une extrême impatience

On atendoit de jour en jour,

Dans tout Paris et dans la Cour,

Piéce qui peut être apellée

Sophonisbe, renouvelée Maintenant se joüe à l'Hôtel de Bourgogne.

Avec applaudissement tel,

Et si grand concours de personnes,

De hautes Dames, de Mignonnes,

D'esprits beaux en perfection,

Et de Gens de condition,

Que, de longtemps, Piéce nouvelle

Ne receut tant d'éloges qu'elle.

Je ne m'embarasseray point

A déduire, de point en point,

Ses plus importantes matieres,

Ny ses plus brillantes lumieres:

Pour dignement les concevoir

Il faut les oüir et les voir;

Je veux, pourtant, dans nôtre Histoire,

Prouver son mérite et sa gloire

Par un invincible argument,

Car en dizant, tant seulement,

Que cette Piéce nompareille

Est l'Ouvrage du grand Corneille,

C'est pousser sa louange à bout,

Et qui dit Corneille, dit tout.

Le succès dont nous entretient Loret fut de courte durée. Les adversaires de Corneille, à la tête desquels s'était placé l'abbé d'Aubignac, rabaissèrent sa Sophonisbe en exaltant celle de Mairet. Ces critiques, dont nous parlerons dans notre chapitre XIX e, furent réfutées par divers auteurs. Saint-Evremond, notamment, mit en relief, dans sa Dissertation sur l'Alexandre de Racine, les côtés de la pièce qui avaient déplu au public. Les beaux esprits de la cour reprochaient à Corneille ce qui était son principal mérite: l'exactitude des mœurs et des caractères; ils savaient gré au contraire à Mairet de n'être sorti de son siècle que pour emprunter quelques noms à l'antiquité.

Le poëte fut très-sensible aux éloges de Saint-Evremond et lui écrivit une lettre de remerciment qui nous a été conservée: «Me voulez-vous bien permettre d'ajoûter ici, disait Corneille en terminant, que vous m'avez pris par mon foible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne? Que vous flattez agréablement mes sentimens, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'Amour doit avoir dans les belles Tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux Illustres les caracteres de leur temps, de leur Nation et de leur humeur!» (Œuvres diverses de Corneille; Paris, 1738, in-12, pp. 221 sq.; Marty-Laveaux, t. Xe, p. 498.)

Un auteur qui, après avoir attaqué Sophonisbe, en devint le plus ardent défenseur, Donneau de Visé, nous fournit, dans sa première critique (Nouvelles nouvelles; à Paris, chez Gabriel Quinet, 1663, in-12, 3 e partie), des détails précis sur les acteurs qui remplirent les principaux rôles de la pièce. Montfleury joua Syphax; Floridor, Massinisse; lle lle La Fleur , Lélius; M des Œillets , Sophonisbe, et M

Beauchâteau, Eryxe.

Le Registre de Lagrange ne mentionne aucune représentation de Sophonisbe par la troupe de Molière. Les registres du Théâtre-Français n'en citent que deux représentations entre 1680 et 1700. Il ne serait même pas impossible qu'il ne s'agît ici de la tragédie de Mairet.

Le sujet de e Sophonisbe a été traité deux fois au XVIII siècle, par Lagrange-Chancel et par Voltaire. La pièce de Lagrange-Chancel fut jouée quatre fois au mois de novembre 1716, mais elle n'a pas été imprimée; celle de Voltaire, représentée en 1764, a été publiée sous un nom supposé.

Cette dernière pièce est entièrement tirée de Mairet, dont Voltaire n'a voulu que rajeunir et que relever le style. Le succès en a été médiocre.

Vendu: 60 fr., mar. r. anc., Chédeau, 1865 (no 703).

S , || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, dans la Salle des Merciers, || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite Salle, aux Armes de Hollande & à la Palme; ou Chez Louys Billaine, au second Pilier de la grand' Sale du Palais, à la Palme & au grand César.] || M. DC. LXIII. [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 80 pp., et 1 f. pour l'Extrait du Privilége.

Collation des feuillets prélim.: titre; 9 pp. pour l'avis Au Lecteur; 1 p. pour les Acteurs.

Cette édition, dont M. Piot possède un exemplaire, a été probablement imprimée à Paris. L'extrait du privilége est le même que celui dont nous avons parlé ci-dessus (no 80) et contient les mêmes mentions. La justification est, pour les feuillets préliminaires, de 119 mm. sur 63, et, pour le corps du texte, de 117 mm. sur 64.

 

XXVII

O || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez Guillaume de

Luyne, Libraire-Iuré, || au Palais dans la Sale [sic] des Merciers || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale des Merciers à la Palme & aux || Armes d'Hollande; ou Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

bis. O || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Chez

Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale [sic] des Merciers, à la Palme & aux || Armes d'Hollande; ou Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et les Acteurs.

Le privilége, dont un extrait occupe le dernier feuillet, est daté du dernier d'octobre 1664; il est accordé pour sept ans à Guillaume de Luyne, qui déclare y associer Thomas Jolly et Louis Billaine.

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1665.

Les deux titres que nous avons reproduits appartiennent à une seule et même édition. Les titres, qui portent la faute d'impression, Oton pour Othon, sont certainement antérieurs aux autres et doivent être plus rares. Nous en avons cependant trouvé dans plusieurs exemplaires: à l'Institut, à la bibliothèque Cousin, etc.

«Si mes amis ne me trompent, cette Piéce égale ou passe la meilleure des miennes, dit Corneille dans la préface qu'il a placée en tête de la tragédie d'Othon. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarez pour elle, et si j'ose y meler le mien, je vous diray que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux Vers, on n'en a pas vu de moy que j'aye travaillez avec plus de soin.»

Nous savons en effet qu'Othon est une des pièces qui coûtèrent au poëte le plus de peine; on assure qu'il en refit trois fois le cinquième acte, et que cet acte lui «coûta douze cents vers». (Histoire du Théatre François e , tome IX, p. 322, note a; notes manuscrites de Tralage à la Bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau: Œuvres de Corneille er e , t. I , p. XXVI , et par M. Marty-Laveaux, t. VI, p.

567.) Le sujet de la pièce est tiré des Histoires de Tacite, mais Corneille a mis également à contribution Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.

M. Marty-Laveaux suppose que Corneille s'est inspiré d'une pièce italienne représentée en 1652. D'après le savant éditeur, cette pièce serait de Ghirardelli, auteur de la Mort de Crispe, citée par Corneille dans son Discours de la Tragédie; mais ce renseignement, emprunté à la Biographie universelle, paraît inexact. La seconde édition de la Drammaturgia o d'Allacci (Venezia, 1755, in-4) mentionne une tragédie d'Othon imprimée avant la pièce française (Ottone, tragedia o ; in Bologna, per Giacomo Monti, 1652, in-4), mais elle l'attribue à Louis Manzoni, de Bologne, et non à Ghirardelli. D'ailleurs, si la notice donnée par la Biographie universelle est exacte, l'Ottone de Ghirardelli n'aurait jamais été imprimé, en sorte qu'il eût été bien difficile à Corneille de s'en inspirer. Nous croyons donc que notre poëte n'a pas puisé à d'autres sources que celles qu'il indique avec sa bonne foi ordinaire. C'est l'exacte peinture de la politique romaine qui fait l'intérêt de sa pièce, et ce sont ces mérites historiques qui lui ont valu un accueil bien plus favorable de la part des critiques modernes que de la part des critiques du XVII e siècle.

Othon fut joué pour la première fois à Fontainebleau, le 3 août 1664, ainsi que le rapporte Loret dans sa lettre du 2 août:

Ce qu'illec je sceus davantage,

C'est qu'Othon, excélent Ouvrage, Que Corneille, plein d'un beau feu,

A produit au jour depuis peu,

De sa plume docte et dorée,

Devoit, la suivante soirée,

Ravir et charmer à son tour

Le Légat et toute la Cour: [Le légat Chigi]

Je l'appris de son Autheur mesme;

Et j'ûs un déplaizir extresme

Qui me fit bien des fois pester

De ne pouvoir encor rester

Pour voir, dudit Sieur de Corneille,

La fraîche et derniére Merveille,

Que je verray s'il plaît à Dieu,

Quelque-jour en quelque autre lieu.

Dans la lettre du 8 novembre 1664, nous trouvons le compte rendu de la première représentation d'Othon à Paris:

Il faut icy, donc, que j'avoüe

Qu'à l'Hôtel de Bourgogne on joüe,

Depuis un jour ou deux, dit-on,

Un sujet que l'on nomme Othon, Sujet Romain, sujet sublime,

Et digne d'éternelle estime.

Jamais de plus hauts sentimens,

Ny de plus rares ornemens,

Piéce ne fut si bien pourvûe.

Je ne l'ay point encore vûe,

Et je ne suy que le raport

Que m'en fit hier maint Esprit fort,

Qui dit qu'elle est incomparable,

Et que sa conduite admirable,

Dans Fontainebleau, l'autre-jour,

Charma tous les Grands de la Cour.

Mais d'où luy naît cet avantage?

Et d'où vient que de cét Ouvrage

Tout le monde est admirateur?

C'est que Corneille en est Autheur,

Cét inimitable Génie;

Et que l'illustre Compagnie,

Ou Troupe Royale, autrement,

Qui la récite excélemment,

Luy donne toute l'éficace,

Tout l'éclat et toute la grace

Qu'on doit prétendre, en bonne foy,

Des grands Comédiens du Roy.

Ainsi, Loret n'a vu lui-même aucune des deux représentations, et il ne juge la nouvelle tragédie que d'après ce que lui ont dit l'auteur et certain esprit fort de sa connaissance. Le public a-t-il apprécié Othon comme l'a fait le chroniqueur de cour? c'est ce qu'il est difficile de savoir.

Boileau, dit le Bolæana (1742, in-12, pp. 132 et 134) «n'étoit point du tout content de la tragédie d'Othon qui se passoit tout en raisonnement, et où il n'y avoit point d'action tragique»; mais cette opinion ne fut pas générale. S'il faut en croire les Anecdotes dramatiques, le maréchal de Gramont aurait dit, à l'occasion d'Othon, que Corneille devrait être le «Bréviaire des Rois» et M. de Louvois, «qu'il faudroit, pour juger cette pièce, un parterre composé de ministres d'État.» Ce qui est certain, c'est qu'Othon resta au répertoire. Voici, d'après le Manuscrit du Dauphin, comment il était interprété à l'époque de la mort de Corneille:

 

DAMOISELLES.

Camille: le Comte. Plautine: Chanmeslé. Albiane: Raisin. Flavie: Poisson.

 

HOMMES.

 

Othon: Baron. Vinius: La Tuillerie. Martian: Dauvilliers. Lacus: le Comte, ou Dauvilliers. Galba: Chanmeslé. Albin: de Villiers.

Les registres du Théâtre-Français dépouillés par M. Despois indiquent, de 1680 à 1700, 29 représentations à la ville et 6 à la Cour. Othon fut joué une fois encore avant 1715; il n'a pas été repris depuis lors.

Vendu: 53 fr., vél., Chédeau, 1865 (no 704).

XXVIII

A , || Tragedie. || En Vers libres rimez. || Par P. Corneille. || A

Roüen, Et se vend || à Paris, || Chez Thomas Iolly, au Palais dans la petite Salle des Merciers à la Palme & aux Armes d'Hollande; [ou Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Iustice; ou Chez Loüis Billaine, au Palais, || au second Pilier de la grand'Salle, à la Palme, & au grand Cesar]. || M. DC. LXVI [1666]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 88 pp. et 2 ff., dont le dernier est blanc.

Collation des feuillets prélim.: titre avec un fleuron qui représente une corbeille de fleurs et de fruits; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et la liste des Acteurs.

L'extrait du privilége occupe le premier des 2 ff. non chiffrés de la fin. Il est accordé au sieur P. Corneille pour sept années, et le poëte déclare avoir cédé ses droits à Thomas Jolly, Guillaume de Luyne et Louis Billaine. Les frais de l'impression avaient été supportés par Corneille; le fait est mentionné formellement après le privilége. L'achevé d'imprimer, placé au verso du privilége, est ainsi conçu: Acheuée d'imprimer le 3. iour d'Avril 1666. par L. Maurry.

Il existe des exemplaires de cette édition avec la date de 1667 et de 1668 (Bibliothèque Cousin). La nécessité où les libraires se virent de la rajeunir ainsi aux yeux du public suffirait pour prouver qu'elle n'était pas d'une vente facile.

En mettant sur le théâtre l'histoire du roi de Sparte Agésilas, Corneille crut pouvoir renouveler le succès de ses premières tragédies, grâce à une innovation qui dut paraître hardie. Il abandonna l'alexandrin uniforme, et n'employa que les vers libres mêlés. «La maniére dont je l'ay traitée, dit-il dans son avis Au Lecteur, n'a point d'éxemple parmy nos François, ny dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous, et c'est ce qui me l'a fait choisir.» L'espoir du poëte fut malheureusement déçu; le public ne prit aucun goût à la nouveauté. L'épigramme de Boileau est trop connue pour que nous la reproduisions ici; ce «bon mot de deux rimes orné» exprimait sans doute le sentiment du parterre. Robinet, dans sa Lettre en vers à Madame, du 6 mars 1666, fit pourtant l'éloge d'Agésilas. Après avoir rappelé que la mort de la reine Anne d'Autriche empêchait les mascarades du carnaval, il continuait en ces termes:

Mais vous avez pour supplement

Le noble divertissement

Que vous donnent les doctes veilles

De l'aisné des braves Corneilles:

Son charmant Agesilaüs, Où sa Veine coule d'un flus

Qui fait admirer à son age

Ce grand et rare personnage.

La première représentation avait dû avoir lieu à l'hôtel de Bourgogne, dans le cours du mois précédent, c'est-à-dire en février. Le deuil de la cour hâta l'abandon d'Agésilas, qui n'a jamais été repris depuis. Nous ne possédons, ni sur les représentations, ni sur la pièce elle-même, aucune critique contemporaine; Corneille, qui souvent nous fournit dans ses préfaces des renseignements à ce sujet, n'en donne aucun dans l'avis Au Lecteur que nous avons déjà cité.

Vendu: 37 fr., v. br., exempl. raccommodé, Chédeau, 1865 (no 705); —50 fr., v. f. ( o Simier ), Huillard, 1870 (n 598);—155 fr., mar. r. ( o Chambolle-Duru ), Potier, 1870 (n 1235).

 

XXIX

A || R || H , || Tragedie. || Par T. [ou P.] Corneille. || A

Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, || au Palais, dans la Salle des Merciers, sous || la montée de la Cour des Aydes, || à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, || dans la Salle des Merciers, à la Palme, || & aux Armes de Hollande; ou Chez Loüis Billaine, au Palais, au second pillier de la grand'Salle, à la Palme, & au grand Cesar]. || M. DC. LXVIII [1668]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff., 78 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim.: 1 f. blanc; 1 f. de titre; 2 ff. pour l'avis Au Lecteur et la liste des Acteurs. La faute d'impression T. Corneille pour P. Corneille ne se trouve que sur le titre d'un petit nombre d'exemplaires.

Le privilége, dont un extrait est placé à la p. 78, au-dessous de 9 lignes de texte, est daté du 25 novembre 1666; il est accordé pour cinq ans à Guillaume de Luyne, qui déclare y associer Thomas Jolly et Louis Billaine. L'achevé d'imprimer est du 20 novembre 1667. Les critiques modernes ont vengé Corneille des injustes attaques de Boileau: «Après l'Attila, Holà!» Boileau, qui n'entendait rien à l'histoire, qui confondait les Visigoths et les Huns, ne voyait dans la pièce de Corneille que des personnages grotesques; nous y voyons au contraire une peinture historique des plus parfaites et des plus saisissantes. Ce qui nous paraît fade aujourd'hui, ce sont les scènes d'amour introduites par Corneille par déférence pour le goût de son siècle, mais le personnage même d'Attila est à nos yeux d'une grande beauté. Le caractère de ce barbare est rendu avec une vérité frappante, et les historiens ont même reconnu que le poëte, par une sorte d'intuition qui n'appartient qu'au génie, avait, sur certains points, devancé les découvertes de l'histoire.

Attila fut représenté par la troupe de Molière, et le Registre de Lagrange nous fournit à cette occasion les renseignements les plus précieux. On y lit, à la date du vendredi 4 mars 1667: «Attila: Piece nouvelle de M. de Corneille l'aisné, pour laquelle on luy donna 2,000 livres, prix faict.» Il est curieux de noter ce que rapportèrent les dix premières représentations:

Vendredy, 4e Mars 1.027 livres.

Dimanche, 6e Mars 527 —

Mardy, e 604 — 8 Mars

Vendredy, 11e Mars 811

Dimanche, 13 e Mars 589 — 10 s.

Mardy, e 15 Mars 223 —

Vendredy, 18e 273 — Mars

Dimanche, 20e Mars (avec le Medecin malgré luy 602 —

Mardy, e 22 Mars (id.) 424 —

Dimanche, 27 e Mars (id.) 684 —

Ce tableau est plus instructif que tous les articles de la Gazette; il nous montre que le nom de Corneille était encore assez puissant pour attirer une grande foule à la première représentation, mais que ses pièces n'avaient plus une vogue bien durable. Cependant Robinet (Lettre en vers à Madame, du 13 mars 1667) dit, en parlant d'Attila:r

Cette derniére des Merveilles

De l'Aîné des fameux Corneilles,

Est un Poëme sérieux,

Où cet Autheur si glorieux,

Avecque son Stile énergique,

Des plus propres pour le Tragique,

Nous peint, en peignant Attila,

Tout à fait bien, ce Régne-là;

Et de telle façon s'explique

En matiére de Politique,

Qu'il semble avoir, en bonne foy,

Eté grand Ministre ou grand Roy.

Tel, enfin, est ce rare Ouvrage,

Qu'il ne se sent point de son âge,

Et que d'un Roy des plus mal nais [sic], D'un Héros qui saigne du nez,

Il a fait, malgré les Critiques,

Le plus beau de ses Dramatiques.

Mais on peut dire, aussi, cela

Qu'après luy, le même Attila, Est, par le sieur La Torilliére,

Reprézenté d'une maniére,

Qu'il donne l'Ame à ce Tableau

Qu'en a fait son parlant Pinceau.

Toute la Compagnie, au reste, La Troupe du

Roy,

Ses beaux Talens y manifeste; au Palais Royal,

Et chacun selon son Employ,

Se montre digne d'être au Roy.

Bref, les Acteurs et les Actrices

De plus d'un Sens, font les Délices,

Par leurs Attrais, et leurs Habits

Qui ne sont pas d'un petit prix:

Et mêmes, une Confidente M lle Moliere. N'y parêt pas la moins charmante,

Et maint (le cas est évident)

Voudroit en étre Confident.

Sur cet Avis, qui vaut l'Affiche,

Voyez demain, si je vous triche,

Aussi-tôt que vous aurez lû,

De ma Lettre, le Residu.

Ainsi lle La Thorillière jouait Attila et M Molière Flavie. On peut supposer que le rôle d'Honorie fut tenu primitivement par lle M du

Parc e , qui se sépara de la troupe de Molière après la 11

représentation et passa à l'Hôtel de Bourgogne pour y jouer l'Andromaque de Racine. Les représentations de la pièce de Corneille, interrompues par les fêtes de Pâques et peut-être aussi par le départ de lle M du Parc, reprirent le dimanche 15 mai et se poursuivirent sans interruption jusqu'à la fin de juin. Il y en eut trois autres au mois d'octobre de la même année et une le 29 avril 1668, soit en tout 30 représentations, ce qui, au milieu du XVIIe siècle, était certainement un chiffre très-honorable pour une tragédie.

De 1680 à 1700, M. Despois a relevé, sur les registres du Théâtre-Français, 12 représentations d'Attila données à la ville et 3 à la cour. Depuis lors, la pièce que Boileau avait condamnée n'a pas été remise à la scène, mais peut-être assisterons-nous bientôt à une reprise qui sera pour la plupart des spectateurs une révélation. Un excellent artiste, qui est en même temps un homme de lettres et un érudit, M. Got, de la Comédie-Française, a, nous assure-t-on, la pensée de jouer Attila. Nul doute qu'il ne sache donner à ce rôle son véritable caractère.

Vendu: 120 fr., vél., Chédeau, 1865 (n o 706).

 

XXX

T || || B . || Comedie heroïque. || Par P. Corneille. || A

Paris, || Chez Thomas Jolly, au Palais, dans la petite Salle, à la Palme & aux Armes de Hollande; [ou Chez Guillaume de Luyne Libraire || Juré, au Palais, dans la Gallerie || des Merciers, à la Justice; ou Chez Loüis Billaine, au Palais, au second || pillier de la grand'Salle, à la Palme, || & au grand César. || M. DC. LXXI [1671]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour les extraits des auteurs; 3 pp. pour le Privilége; 1 p. pour la liste des Acteurs.

La page 76 et dernière est chiffrée par erreur 44.

Le privilége, daté du dernier jour de décembre 1670, est accordé pour neuf ans à Pierre Corneille; il offre cette particularité remarquable qu'il lui est donné non-seulement pour Tite et Bérénice, mais encore pour une «traduction en vers François de la Thebaïde de Stace». On lit à la fin que «ledit sieur Corneille a cedé son droit de Privilege à Thomas Jolly, Guillaume de Luynes, et Louis Billaine, pour la comedie de Tite et Berenice seulement, suivant l'accord fait entre eux.»

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1671.

Du Ryer fit représenter, en 1645, une tragédie en prose intitulée Bérénice, qui fut mise en vers douze ans plus tard par Thomas Corneille. Cette pièce n'a point de rapport avec Tite et Bérénice. Voici la courte analyse qu'en ont donnée les frères Parfaict: «Criton, pour se soustraire à la cruauté de Phalaris, tyran d'Agrigente, se retire dans l'Isle de Créte, avec sa fille Bérénice. Le Roy de Créte, et Tarsis, fils de ce Roy, deviennent amoureux de Bérénice, qui est reconnue pour fille du Roy de Créte, et Tarsis, pour le fils de Criton. Le Roy consent au mariage de sa fille, avec Tarsis: c'est ce qui termine la Piece, qui est assez passable.» (Histoire du Théatre François e , t. VI, p. 384.)

Les biographes de Corneille et de Racine nous ont raconté tour à tour comment Henriette d'Angleterre fit secrètement inviter les deux poëtes à traiter un sujet qui devait lui rappeler les amours de Louis XIV et de Marie Mancini, et les sentiments qu'elle avait elle-même inspirés au roi son beau-frère. Les détails relatifs à ce «duel», dont le marquis de Dangeau fut le confident, ont été recueillis par M. Marty-Laveaux et M. Mesnard, et nous n'avons qu'à renvoyer à leurs excellentes éditions ( e Œuvres de Corneille , t. VII, pp. 185-196; Œuvres de Racine e , t. II, pp. 343-362).

La pièce de Racine fut jouée le 21 novembre 1670; celle de Corneille ne le fut que huit jours après. La première fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne; la seconde fut interprétée par la troupe de Molière. A la date du vendredi 28 novembre, on lit dans le Registre de Lagrange: «Berenice. Piece nouvelle de M. de Corneille l'aisné, dont on luy a payé 2000 livres.» Le public, désireux de comparer les deux ouvrages, accourut en foule à la première représentation. Les comédiens encaissèrent 1913 livres; c'est peut-être la somme la plus élevée qu'aucune soirée leur ait jamais rapportée. Le dimanche 30 novembre, la recette fut encore de 1669 livres; le mardi 2 décembre, de 935 livres, et le vendredi 12, de 1080 livres. C'était là, pour le moins, un succès de curiosité. La troupe de Molière donna de suite, pendant l'hiver de 1670-1671, 21 représentations de Tite et Bérénice.

La gazette rimée de Robinet nous révèle un fait curieux, qui n'a pas encore été signalé. Monsieur, veuf depuis le 30 juin 1670, eut la curiosité d'entendre, avant la représentation, la pièce de Corneille, dont l'origine lui était certainement connue. Corneille en fit la lecture chez lui le lundi 16 novembre. Voici en quels termes Robinet nous raconte cet incident dans sa Lettre en vers à Monsieur, du 22 novembre 1670:

Grand Prince, je fais conscience,

De vous demander audience

Des Façons de mon Impromptu

Sans Flâme, Brillant, ny Vertu

Lorsqu'encor, vous avez l'oreille

Pleine des beaux Vers de Corneille,

De ces vers entousiasmans

Elevez, pompeux, et charmans,

Dont, dimanche, il vous fit lecture:

Où je fus, par bonne Avanture,

Du nombre des maints Auditeurs

Qui furent ses admirateurs

Avec Vôtre Altesse Royale,

Qui goûta ce charmant Régale,

Mieux qu'on ne goûte, dans les Cieux,

Le ravissant Nectar des Dieux.

Tous mes discours vous seroient fades

Aux prix de ces rares Tirades,

Dont, à tous coups, à tous instans,

Il enlevoit les ecoutans,

Au prix, dis-je, de ces Saillies,

De son plus beau feu, rejaillies,

De ses rapides mouvemens,

De ses fins et grands Sentimens,

Et, bref, de tous ces traits de maître,

Qu'il a fait, dimanche, paraître,

Dans son Poëme merveilleux

Et je dirois miraculeux,

Pour qui, sans fin, se recrierent

Les delicats qui l'écouterent,

Disant, dans leur étonnement,

Ou leur juste ravissement,

C'est Corneille, le grand Corneille, etc.

Dans cette même lettre, Robinet fait figurer l'annonce de la prochaine représentation parmi les nouvelles importantes:

La premiere en forme d'avis,

Dont maints et maints seront ravis,

Est que ce Poëme de Corneille

La Berenice non pareille, Se donnera pour le certain,

Le Jour de Vendredy prochain,

Sur le Théatre de Molière.

Huit jours après, Robinet nous raconte qu'il n'a pu voir jouer Bérénice, n'ayant pu «sortir par la porte, pour une raison assez forte»; mais le 20 décembre suivant, il nous en donne un compte rendu complet:

La Bérénice de Corneille, Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille,

Dire un vrai-Chef-d'œuvre de l'Art,

Sans aucun Mais, ni Si, ni Car,

Est fort suivie, et fort louée,

Et, même, à merveille, jouée,

Par la digne Troupe du Roy,

Sur son Théatre, en noble arroy.

Mademoiselle de Moliére,

Des mieux, soûtient le Caractére

De cette Reyne, dont le cœur

Témoigne un Amour plein d'honneur.

Cette autre admirable Chrêtienne,

Cette rare Comédienne,

Mademoiselle de Beauval, Sçavante dans l'Art Théatral,

Fait bien la fiére Domitie:

Et Mademoiselle de Brie Qui tout joue agréablement,

Comme judicieusement,

Y pare grandement la Scéne,

Parlant avec cette Romaine,

Qui l'entretient confidamment

Dessus l'incommode Tourment

Que lui cause au fonds de son Ame

Son Ambition, et sa Flâme.

La Torilliere fait Titus, Empereur orné de Vertus,

Et remplit, dessus ma parole,

Dignement, cet auguste Rôle.

De mesme, le jeune Baron

Héritier, ainsi que du Nom,

De tous les charmes de sa Mére,

Et des beaux Talens qu'eut son Pére,

Y représente, en son air doux,

Domitian, au gré de tous,

Dans l'amour tendre autant qu'extrême,

Dont ladite Romaine, il aime.

Enfin, leurs Confidans, aussi, les Srs Hubert du

Croisi,

Dont à côté les Noms voici, et La Grange.

Y fait tres-bien leur Personnage,

Et dans un brillant Equipage,

Ainsi que tous, pareillement,

Dont l'on ne doute nulement,

Font dans le Bourgeois Gentil-homme, Où La Grange, en fort galant Homme, Fait le Rôle qui lui sied mieux,

Sçavoir celui d'un Amoureux.

Ayant vû l'une, et l'autre Piéce,

Avec extase, avec liesse,

J'en puis, ceci, mettre en avant,

Et j'en parle comme un sçavant.

La Gazette mentionne une représentation de Tite et Bérénice donnée à Vincennes, devant le roi, le 21 janvier suivant.

Malgré les témoignages d'estime que nous venons de rapporter, Corneille ne fut pas satisfait du succès de sa pièce. Il sentait que le public préférait celle de Racine, et, pour se consoler, il s'en prit aux interprètes de son œuvre. Ce sentiment se montra clairement, six ans après, dans le remercîment qu'il adressa au roi. En le remerciant d'avoir fait reprendre ses premières tragédies, il le priait de faire jouer aussi les dernières:

Agésilas en foule auroit des spectateurs Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.

On peut conclure de ce passage que la troupe de Molière ne s'était pas distinguée dans Tite et Bérénice autant que le disait Robinet. Elle remit cependant l'ouvrage de Corneille à la scène le 20 septembre 1678, et le joua neuf fois de 1678 à 1680.

Le tableau dressé par M. Despois ne mentionne aucune représentation de Tite et Bérénice; il n'est pas impossible, cependant, que cette pièce ait été donnée quelquefois par la Comédie-Française, à la fin du e XVII siècle; mais, comme elle portait dans l'usage le simple titre de Bérénice, elle aura pu être confondue avec la tragédie de Racine.

Vendu: 20 fr. br., Chédeau, 1865 (n o 707).

T || || B . || Comedie heroique. || Par P. Corneille. || A

Paris, || Chez Guillaume de Luyne, || Libraire Juré, au Palais, dans la Gallerie || des Merciers, à la Justice; [ou Chez Jean Guignard, dans la grand'Salle du Palais, à l'Image S. Jean; ou Chez Estienne Loyson, || à l'entrée de la Galerie des Prisonniers, || au Nom de Jésus; ou Chez Pierre Traboüillet, || dans la grand'Salle du Palais au Pilier des || Consultations, au Sacrifice d'Abel]. || M. DC. LXXIX [1679]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour les extraits des auteurs; 2 ff. pour le Privilége et la liste des Acteurs.

Le privilége, daté du 17 avril 1679, est accordé pour dix ans à G. de Luyne, qui déclare y associer J. Guignard, E. Loyson et P. Trabouillet, «pour en jouir conjointement avec luy, suivant les parts et portions qu'ils ont en la présente comedie seulement.» C'est en vertu du même privilége que G. de Luyne publia, en 1682, le Théatre de Corneille, mais il n'y associa cette fois que Loyson et Trabouillet.

Vendu: 5 fr. cart., Chédeau, 1865 (no 708);—15 fr., exempl. à relier, Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1875 (n o 70).

 

XXXI

P || Comedie || heroïque. || A Paris, || Chez Guillaume de

Luyne, Libraire || Juré, au Palais, dans la Salle des Merciers, sous || la montée de la Cour des Aydes, || à la Justice. || M. DC. LXXIII [1673]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 72 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre, avec la marque de G. de Luyne représentant la Justice; 3 pp. pour l'avis Au Lecteur; 2 pp. pour le Privilége; 1 p. pour la liste des Acteurs.

Le privilége, daté du 30 décembre 1672, est accordé à Guillaume de Luyne, pour une durée de cinq années. L'achevé d'imprimer est du 20 janvier 1673.

L'idée de composer une pièce dont la sœur de l'empereur Théodose fût l'héroïne dut venir à Corneille alors qu'il écrivait Attila. Il mit dans la bouche du roi des Ostrogoths, Valamir, un éloge de cette princesse, qui prouve bien que le caractère de cette femme, énergique autant que vertueuse, l'avait vivement frappé. Le poëme auquel Pulchérie donna son nom fut achevé longtemps avant la représentation. M me de Sévigné, dans ses lettres du 15 janvier et du 9 mars 1672, parle de lectures faites par Corneille chez M. de la Rochefoucauld et chez le cardinal de Retz.

Ces lectures, auxquelles Donneau de Visé fait allusion dans le Mercure galant du 19 mars, produisirent un effet des plus favorables. Le poëte avait eu le rare bonheur de trouver des auditeurs à qui les situations de Pulchérie devaient naturellement plaire; il ne recueillit que des approbations. Huit mois s'écoulèrent cependant avant que le nouvel ouvrage se produisît en public; ce ne fut que le vendredi 15 novembre 1672 qu'il fut représenté. Robinet nous dit, le lendemain, dans une Lettre en vers qui n'a pas encore été citée, qu'on a joué au Marais

Hier, certaine Pulchérie En Beautez, dit-on, fort fleurie.

Après certaines équivoques du goût le plus douteux, Robinet ajoute:

Cette charmante Pulchérie Est une belle Comédie

Qu'on joua, pour le premier coup,

Et qui plût, m'a-t'on dit, beaucoup.

Or point je ne m'en émerveille,

Car elle est de l'Aîné Corneille,

Et c'est à dire de celui,

De qui tout Autheur d'aujourd'hui,

Doit, certe, le Théatre apprendre,

S'il veut, au Mêtier, se bien prendre.

En ce Dramatique nouveau,

Sorti de son sçavant Cerveau,

On m'a dit, aussi, que la Troupe

Sembloit avoir le Vent en poupe,

Et qu'enfin, il n'y manquoit rien,

Ce qu'encore je croi trés-bien,

Mais c'est tout ce que j'en puis dire,

Attendant que, pour en êcrire,

Et plus asseurement, et mieux,

De mes Oreilles, et mes Yeux,

Je puisse avoir le Témoignage,

Que j'aime, toûjours, davantage.

Robinet ne manqua pas, en effet, d'aller au théâtre du Marais. Sa Lettre en vers du 17 décembre contient un compte-rendu complet de la représentation:

J'ai trouvé toutes les beautez

Que l'on en dit de tous côtez:

Et cette belle Pulchérie, A part, ici, la Flaterie,

M'en fit mêmes, voir, encor, plus.

Par où je connus que Phœbus

Conserve, dans le grand Corneille,

La même vigueur nompareille,

Et tout le beau Feu qu'on lui veid

Dans son tendre et [tres] fameux Cid; Et qu'il a, depuis, fait paraître

En tous ses Ouvrages de Maître,

Par lesquels, jusques aujourd'hui

Il tire l'Echelle après lui.

O que ladite Pulchérie Est, par tout, brillante, et fleurie,

Et qu'en ce Sujet, bien écrit,

On void de ces beaux trais d'Esprit,

Particuliers à ce Corneille,

Dont je dirai, toûjours, merveille,

Tant je suis épris justement

De son Cothurne si charmant!

Voici maintenant les noms des acteurs, que M. Marty-Laveaux n'avait pas retrouvés:

Primò, l'agréable Dupin, Dont le Corsage est si poupin,

Et si chargé de Pierrerie,

Y fait fort bien, la Pulchérie.

Mademoiselle Desurlis,

L'un des Objets les plus accomplis, Que l'Amour, nôtre commun Sire,

Fasse briller dans son Empire,

Y joue un grand Rôle, et des mieux,

Avec son Air majestueux.

Item, Mad'moiselle Marote,

Que pour bonne Actrice, l'on note,

D'une Justine, y fait, aussi,

Le Rôle, non coussi, coussi.

Léon, Amant de Pulchérie,

Qui n'est pas assez attendrie,

Pour lui présenter la Main, quand

Il ne quadre pas à son Rang,

Par Douvilliers, se représente, D'une façon, certe, excellente,

Et montre, ne manquant en rien,

Qu'il est un bon Comédien.

Martian qui, par Pulchérie,

Sent, encor, d'Amour, la furie,

Mais qu'il reprime comme il faut,

Ainsi que je l'ay dit plus haut,

Ce Vieillard, que, par politique,

Cette Princesse qui s'en pique,

Choisit, pour son Epous de Nom,

En donnant sa Fille, à Léon,

Est désigné fort bien encore

Par Verneuil, je m'en remémore: Et le sieur Désurlis, enfin D'un Rôle politique et fin,

Trés-méritoirement, s'acquite.

Voila, donc, la Piéce dêcrite

Tant bien que mal, de bout, en bout:

Mais qui voudra mieux sçavoir tout,

Aille la voir dessus la Scéne,

Elle en vaut, ma foy, bien la peine.

Corneille, nous l'avons rappelé à propos de o Sertorius (n 80), avait pour lle M Marotte, qui remplissait le rôle de Pulchérie, une estime particulière, mais cette actrice et le théâtre du Marais en général n'étaient pas en grande faveur auprès du public. «Je me contenteray de vous dire, ajoute le poëte, à la fin de son avis Au Lecteur, que bien que cette Piéce aye été réléguée dans un lieu, où l'on ne vouloit plus se souvenir qu'il y eust un Théatre, bien qu'elle ait passé par des bouches pour qui on n'étoit prévenu d'aucune estime, bien que ses principaux caractéres soient contre le goust du temps, elle n'a pas laissé de peupler le Desert, de mettre en crédit des Acteurs dont on ne connoissoit pas le mérite, et de faire voir qu'on n'a pas toujours besoin de s'assujettir aux entestemens du Siécle pour se faire écouter sur la Scene.»

Le succès dont parle Robinet et dont Corneille lui-même se félicite ne fut pourtant pas très-vif. Le 24 février 1673, M me de Coulanges écrit à M me de Sévigné que «Pulchérie n'a point réussi». La pièce fut abandonnée par les acteurs qu'elle avait mis en crédit et n'a jamais été représentée après la mort de l'auteur.

Vendu: 50 fr., cart., Potier, 1870 (n o 1236).

 

XXXII

S || G || P , || Tragedie. || A Paris, || Chez

Guillaume de Luyne, Libraire || Juré, au Palais en la Salle des Merciers, || sous la montée de la Cour des || Aydes, à la Justice. || M. DC. LXXV [1675]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff. et 72 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre, au verso duquel se trouve l'Extrait du Privilége; 1 f. pour l'avis Au Lecteur et les Acteurs.

Par le privilége, daté du 6 décembre 1674, il est permis à Guillaume de Luyne «d'imprimer, ou faire imprimer, vendre et débiter, durant cinq années entières et accomplies une pièce de Théatre intitulée: Suréna, General des Parthes, Tragédie, composée par le sieur de Corneille.» L'achevé d'imprimer est du 2 janvier 1675.

Nous ne savons rien de cette dernière pièce de Corneille qui dut être jouée en novembre 1674. Corneille en avait emprunté le sujet à Plutarque, en ajoutant au récit de l'historien divers personnages et divers incidents imaginaires. On ne peut mettre en doute l'insuccès de Suréna, bien que nous ne possédions pas les lettres dans lesquelles Robinet devait donner des détails sur la représentation. La pièce tomba sans bruit; Corneille, accablé déjà par la mort de son second fils, sentit avec désespoir qu'il avait perdu la vigueur de la jeunesse. Il se tint désormais éloigné du théâtre, plein d'une sombre tristesse. Il souffrait surtout de la décadence de son génie, et nous retrouvons ce sentiment dans tout ce qu'il écrivit jusqu'à sa mort. Par surcroît de malheur, le Roi suspendit ses libéralités, et l'auteur du Cid fut plongé dans la misère. Aucune histoire ne fait une plus douloureuse impression que celle des dernières années de Corneille.

La bibliothèque Cousin possède un exemplaire de Suréna, relié en maroquin rouge aux armes de Colbert. Ne serait-ce pas un exemplaire de dédicace envoyé par l'auteur au premier ministre, avant qu'il lui écrivît la lettre déchirante dans laquelle il sollicita son intervention auprès du Roi (Marty-Laveaux, t. X e, pp. 501 sq.)?