Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre Corneille
Bibliographie Cornélienne
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Édition publiée en vertu du privilége général accordé en 1679, à G. de Luyne et à ses associés. C'est un simple extrait de l'édition du Théatre de 1682, tiré sur les mêmes formes. L'achevé d'imprimer est du 14 avril 1682.
X
H , || Tragedie. || A Paris, || Chez Augustin Courbé, Libraire &
Imprimeur de || Monsieur frere du Roy, dans la petite Salle du || Palais, à la Palme. || M. DC. XXXXI [1641]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 6 ff. et 103 pp.
Collation des feuillets prélim.: front. gravé, qui représente le combat des Horaces et des Curiaces; il porte en tête le titre: Horace, tragedie, avec la devise: Nec ferme res antiqua alia est nobilior. Tit., et en bas, le nom de Courbé, la date de 1641 et la signature du dessinateur et du graveur: Le Brun inv.; P. Daret fecit;—1 f. de titre et 4 ff. pour la dédicace à «Monseigneur le Cardinal Duc de Richelieu», et les noms des Acteurs.
Le privilége occupe le verso du dernier f., c'est-à-dire la p. qui devrait être chiffrée 104. Il est accordé à Augustin Courbé, pour dix ans, et daté du 11 décembre 1640. L'achevé d'imprimer est du 15 janvier 1641.
Cette édition, imprimée à Paris, chez Courbé, est beaucoup moins belle que les éditions rouennaises de Laurens Maurry; les caractères en sont moins nets et l'encre moins noire; les fleurons sont également moins bien gravés.
L'animosité que les rivaux de Corneille apportèrent à leur lutte contre l'auteur du Cid le força de garder le silence pendant longtemps. M. Taschereau ( e Histoire de Corneille , 2 éd., p. 94) a reproduit un curieux fragment d'une lettre de Chapelain, conservée dans un recueil manuscrit appartenant alors à M. Sainte-Beuve, et légué depuis à la Bibliothèque nationale, qui permet de supposer que le poëte fut sur le point de renoncer au théâtre. «Il ne fait plus rien, dit Chapelain, et Scudery a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a rebuté du mestier, et lui a tari sa veine. Je l'ay, autant que j'ay pu, rechauffé et encouragé à se venger et de Scudery et de sa protectrice, en faisant quelque nouveau Cid qui attire encore les suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne parle plus que de regles et que des choses qu'il eust pu respondre aux Académiciens, s'il n'eust pas craint de choquer les puissances, mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes, lorsqu'il ne s'accommode pas à ses imaginations.» Cette lettre, adressée à Balzac, est datée du 15 janvier 1639; elle prouve qu'Horace n'était pas encore commencé à cette époque. Une autre lettre de Chapelain, du 9 mars 1640, nous apprend, au contraire, que la nouvelle tragédie venait d'être jouée pour la première fois devant Richelieu; nous avons ainsi la date certaine de la représentation.
Le sujet d'Horace appartient bien en propre à Corneille, bien qu'il eût été traité auparavant par trois autres auteurs: par l'Arétin (l'Horazia, tragedia di Pietro Aretino [dédiée au pape Paul III]; In Vinegia, appresso Gabriel Giolito de Ferrari, 1546, in-8, et 1549, in-12); par d'Aigaliers (les Poësies de Laudun d'Aigaliers, contenans deux Tragédies, la Diane, Meslanges et Acrostiches; à Paris, chez David Le Clerc, 1596, in-12), et par Lope de Vega (El honrado Hermano, tragi-comedia famosa, publiée dans la Decima octava Parte de las Comedias de Lope de Vega Carpio; Madrid, Juan Gonçalez, 1623, in-4, et reproduite dans le Tesoro del Teatro español, arreglado por D. Eugenio de Ochoa; Paris, 1838, in-8, t. II). On a cru à tort que Corneille avait emprunté l'idée du sujet à Lope de Vega: les deux pièces n'offrent aucune ressemblance. Nous pensons plutôt que Corneille aura voulu, de propos délibéré, s'éloigner des auteurs espagnols, et qu'en lisant l'histoire romaine, pour laquelle il avait une prédilection marquée, il aura fait choix de l'épisode qui l'aura le plus frappé, pour donner un pendant au Cid. La phrase de Tite-Live qu'il a prise pour épigraphe indique à elle seule cette tendance de son esprit. C'est de l'histoire romaine qu'il tire le sujet d'Horace; c'est à la même source qu'il emprunte successivement douze autres de ses pièces. Il vit, pour ainsi dire, dans le monde romain et trace de son passé les plus saisissants tableaux.
Mondory ayant quitté la scène peu de temps après les premières représentations du Cid, on suppose qu'Horace fut donné sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Ce qui est certain, c'est que deux acteurs de ce théâtre, Floridor et Beauchâteau, le jouaient en 1657 (voy. le passage de d'Aubignac, cité par M. Marty-Laveaux, t. III e, p. 251). C'était lle M Beauchâteau qui remplissait le rôle de Camille, ainsi que nous l'apprend Molière dans l'Impromptu de Versailles (1663). La troupe de Molière en donna, de son côté, quelques représentations. Le Registre de Lagrange en mentionne deux: le mardi 29 juillet 1659, avec une recette de 145 livres, et le mardi 9 décembre de la même année, avec une recette de 867 livres. C'est aux Précieuses ridicules, représentées en même temps que la pièce de Corneille, qu'était due l'affluence du public à cette représentation.
Le Répertoire dressé pour le Dauphin au commencement de l'année
1685 (voy. n o 9) ne mentionne pas Horace. Peut-être cette pièce était-elle du nombre de celles qui devaient être inscrites dans les feuillets laissés en blanc dans ce volume.
Parmi les acteurs modernes qui se sont particulièrement distingués dans Horace, on doit citer Monvel (m. en 1812), qui a laissé de grands souvenirs dans le rôle du vieil Horace, et lle M Rachel, qui a joué 69 fois le rôle de Camille, dans lequel elle débuta au Théâtre-Français (12 juin 1838).
D'après le tableau déjà cité de M. Despois, la Comédie-Française a donné 624 représentations d'Horace, de 1680 à 1875, savoir sous Louis XIV: 123 à la ville et 22 à la cour;—sous Louis XV: 121 à la ville et 12 à la cour;—sous Louis XVI: 19 à la ville et 2 à la cour;— pendant la Révolution: 3;—sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: 135 à la ville et 4 à la cour;—sous la Restauration: 58 à la ville;—sous Louis-Philippe: 66;—sous la République: 8;—sous le second Empire: 28;—sous la République: 3.
Vendu: 95 fr., exemplaire à relier, Huillard, 1870 (n o 591).
H , || Tragedie. || A Paris, || Chez Augustin Courbé, Libraire &
Imprimeur || de Monsieur frere du Roy, dans la petite Salle || du Palais, à la Palme. || M. DC. XXXXI [1641]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 6 ff. et 103 pp.
Cette édition, dont la collation est la même que celle de l'édition qui précède, en diffère entièrement. Ce n'est pas un simple tirage avec des remaniements, mais une composition faite à nouveau. Nous avons eu la bonne fortune de trouver des exemplaires de l'une et de l'autre à la Bibliothèque de l'Institut (Q. 150. BB). Voici comment on peut les distinguer.
Le frontispice de la véritable édition originale (éd. A), est d'un meilleur tirage; dans B, l'impression est moins noire et la planche paraît fatiguée. La marque de Courbé, qui se voit sur le titre, est au contraire plus noire dans B, mais on voit que le cuivre a été retravaillé. L'observation que nous avons faite pour le frontispice s'applique aussi aux fleurons, qui sont les mêmes, mais qui sont usés dans B. Quant aux caractères, ils sont très-différents; on peut surtout comparer la forme des z minuscules, des Q et des T majuscules. Le texte des deux éditions ne présente pas de véritables variantes; on relève toutefois dans B un certain nombre de fautes qui nous semblent indiquer que le libraire Courbé, voyant ses exemplaires in-4 sur le point d'être épuisés, aura fait faire une réimpression en toute hâte. Ainsi seulement peuvent s'expliquer les différences suivantes:
P. 5, 8 e vers:
A: Ny d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux
vaincus,
B: Ny d'obstacles aux vainqueurs, etc. (ce vers est imprimé en deux lignes);
P. 11, 13 e vers:
A: Ie pris sur cet Oracle vne entiere asseurance,
B: Ie pris cet Oracle, etc.
P. 17, 8e vers:
A: D'horreur pour la bataille & d'ardeur pour ce
choix
B: D'horreur pour la bataille, d'ardeur, etc.
Ces fautes sont nombreuses, et jamais ni Corneille, ni les personnes qu'il aurait pu charger de la révision des épreuves, ne les auraient commises, si l'impression ne s'était faite avec une grande précipitation. Sur un point seulement B est plus correct:
P. 10, 16 e vers:
A: Et nous faisant amant, il nous fit ennemis,
B: Et nous faisant amants, etc.
C'est là une légère faute qui a pu échapper à Corneille, beaucoup plus facilement que des vers faux. Du reste, les typographes se sont astreints à reproduire l'original ligne pour ligne; ils ont même reproduit, dans B, des fautes bizarres, comme celle-ci, p. 10, 12 e vers:
Vnissant nos maisons il des vnit nos Rois.
Nous donnons avec soin tous ces détails, au risque d'être accusé de minutie excessive; outre qu'ils ne sont pas sans intérêt pour les éditeurs de Corneille, ils peuvent exercer une certaine influence sur le prix des livres dans les ventes.
H || Tragedie. || A Paris, || Chez Augustin Courbé, Impr. || &
Libraire de Monseigneur Frere Vnique || du Roy au Palais, à l'entrée de la || Gallerie des Prisonniers, à la Palme. || M. DC. XXXXI [1641]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. prél., 106 pp., inexactement chiffrées, et 1 f. pour le privilége.
Collation des feuillets prélim.; frontispice gravé qui représente Romulus et Rémus, supportés par des attributs guerriers, et tenant un rideau sur lequel on lit: Horace, tragedie; une banderole enroulée autour des attributs contient ces mots: Nec ferme res antiqua alia est nobilior titus liu' l-po [sic], enfin un bouclier porte le nom de Courbé, avec la date de 1641; titre imprimé; 4 ff. pour la dédicace et les noms des Acteurs.
Nous avons vu, à la librairie Caen, un exemplaire, où l'adresse du libraire était ainsi disposée: A Paris, || Chez Augustin Courbé, || Impr. & Libraire de Monseigneur || Frere Vnique du Roy, au Palais, || à l'entrée de la Gallerie des || Prisonniers, à la Palme.
Le privilége, qui occupe le dernier feuillet, est le même que dans l'édition in-4, avec l'achevé d'imprimer du 15 janvier 1641.
La pagination est régulière jusqu'à la p. 96, dernière du cahier H; puis elle reprend, par erreur, à 79, et se continue ainsi jusqu'à la fin du cahier I (79-88). Cette erreur se trouve dans les deux catégories d'exemplaires.
La justification est de 105 mm. sur 58.
H . || Tragedie. || Imprimé à Roüen, & se vend || à Paris, || Chez
Augustin Courbé, || au Palais, en la Gallerie des || Merciers, à la Palme. || M. DC. XLVII. [1647] || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 4 ff., 74 pp. et 1 f.
Au titre, un fleuron représentant un panier fleuri. La dédicace à Monseigneur le Cardinal Duc de Richelieu, occupe les 5 pp. suivantes. Au verso du 4e f., les noms des Acteurs. Le feuillet non chiffré qui suit les 74 pp. est occupé par le privilége reproduit in extenso. Ce privilége, daté du 11 décembre 1640, est donné à Courbé. A la fin: Acheué d'imprimer le quinziéme Ianuier, mil six cens quarante-vn.
Cette édition fait partie du recueil de 1647.
H , || Tragedie. || Par P. Corneille. || A Paris, || Au Palais. ||
Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des || Merciers sous la montée de la Cour des Aydes || à la Justice. || Estienne Loyson, au premier Pillier de || la grand'Salle proche les Consultations, || au Nom de Jesus. || Pierre Traboüillet, dans la Galerie des || Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune || proche le Greffe des Eaux et Forests. || M. DC. LXXXII [1682]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff et 64 pp., chiffr. de 77 à 140.
Extrait de l'édition du Théâtre de 1682, précédé d'un feuillet de titre et d'un feuillet pour l'Extrait du Privilége.
XI
C || || C || 'A || Tragedie. || Horat. — —
— cui lecta potenter erit res || Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo. || Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur, & se vendent. || A Paris, Chez Toussainct Quinet, au Palais, soubs || la montée de la Cour des Aydes. || M. DC. XLIII [1643]. Auec Priuilege du Roy, in-4 de 8 ff., 110 pp. et 1 f. blanc.
L'édition est précédée d'un frontispice gravé, qui représente les conjurés implorant la clémence d'Auguste, avec ce titre en haut: Cinna ou la Clemence d'Auguste, et dans le coin inférieur de droite: A Paris, Chez Tous. Quinet, au Palais, auec Pri. 1643. Ce frontispice est compris dans la sign. ā, et précède 7 autres feuillets prél. contenant: le titre, 1 f.; la dédicace à M. de Montoron, 3 ff., dont le dernier est blanc au verso; l'extrait de Sénèque, de Clementia, 1 f.; l'extrait de Montaigne, er Essais , liv. I, 1 f.; l'Extrait du Privilége et la liste des Acteurs, 1 f. Les 110 pp. sont entièrement imprimées en caractères italiques.
Le privilége de Cinna est accordé directement à Corneille, et les conditions en sont aussi favorables que celles du privilége du Cid. Il y est dit: «Il est permis à nostre amé et feal Pierre Corneille nostre Conseiller et Advocat general à la Table de Marbre des Eaues et Forests de Rouen, de faire imprimer une Tragedie de sa composition intitulée Cinna, ou La clemence d'Auguste, durant le temps de vingt ans, à compter du jour que ladite piece sera achevée d'imprimer. Et deffenses sont faictes à tous Imprimeurs et Libraires d'en imprimer, vendre et distribuer d'autre impression que celle qu'aura fait faire ledit Corneille, ou ses ayans cause, sur peine de quinze cens livres d'amende, confiscation des exemplaires, et de tous despens, dommages et interests, ainsi qu'il est porté par les lettres de Privilége. Donné à Fontaine-bleau, le premier aoust 1642. Signé Clier. Et scellé du grand sceau de cire jaune.» Corneille fit imprimer la pièce à ses frais, comme l'indique la mention portée sur le titre, mais il s'entendit avec Quinet, au moment de la mise en vente. Il est fait mention, à la fin du Privilége, de la cession consentie par le poëte, en faveur de ce libraire. Corneille déclare lui transporter tous ses droits «ainsi qu'il a esté accordé entre eux». L'achevé d'imprimer est du 18 janvier 1643. On a lieu d'être surpris de cette date, si l'on observe que l'arrangement intervenu entre Corneille et Quinet ne fut conclu que le 27 janvier. Voici ce qu'on lit, à ce sujet, dans les Mémoires de Mathieu Molé:
«Le 16 juin [1643], sur la requête de Toussaint Quinet, marchand-libraire à Paris, il y eut arrêt de la Cour, ainsi qu'il suit: «Vu par la Cour les lettres patentes du Roi, données à Paris le 21 juillet 1642, signées: Par le Roi en son Conseil, Le Brun, et scellées sur simple queue de cire jaune, par lesquelles et pour les causes y contenues, ledit Seigneur auroit permis à Toussaint Quinet, marchand libraire à Paris, d'imprimer, vendre et débiter, pendant sept années entières, les Harangues héroïques des hommes illustres, tant anciens que modernes, tirées de plusieurs auteurs et en plusieurs volumes, en telles marques, caractères et autant de fois que bon lui semblera, durant ledit temps, à compter du jour que lesdites Harangues seront achevées d'imprimer, et fait défenses à toutes personnes de les imprimer, ou faire imprimer, vendre ni débiter, sans le consentement dudit Quinet, sous les peines y contenues. Vu aussi autres lettres patentes du Roi, données à Paris, le 1er août dudit an 1642, par lesquelles ledit Seigneur auroit aussi permis à maître Pierre Corneille, conseiller du Roi et avocat général du siége de la Table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer, vendre et débiter une tragédie de sa composition, intitulée: Cinna, ou la Clémence d'Auguste, aussi en telles marques et caractères et autant de fois qu'il voudra, pendant l'espace de vingt ans, aussi sous les peines et aux charges y contenues; la cession et transport fait par ledit Corneille dudit Privilége audit Quinet de faire imprimer ladite tragédie, du 27 e janvier, passée entre eux sous seing privé, requête présentée à ladite Cour par ledit Quinet à fin d'entérinement desdites lettres, conclusions du procureur général du Roi, tout considéré: ladite Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres des 21e juillet et 1er août dernier seront enregistrées au greffe d'icelle, pour jouir par ledit Quinet de l'effet et contenu en icelles, selon leur forme et teneur, aux charges y contenues.» Mémoires de Mathieu Molé, publiés par Aimé Champollion-Figeac, t. III e. (Paris, 1856, in-8, pp. 66 sq.)
Il ne serait pas impossible que l'achevé d'imprimer eût été antidaté de quelques jours, pour bien constater que l'impression s'était faite aux frais de l'auteur.
M. Édouard Fournier (Notes sur la vie de Corneille, pp. CXVII sq.) s'est efforcé de démontrer que le sujet de Cinna avait été inspiré par les événements dont Rouen fut le théâtre en 1639, et qu'en mettant sur la scène la clémence d'Auguste, l'auteur du Cid avait eu la pensée de protester indirectement contre les exécutions que le chancelier Séguier ordonna contre les partisans de Jean-va-nu-pieds. Il n'est pas impossible que le poëte ait été guidé dans ses développements par le désir d'inspirer la modération aux agents du cardinal; mais nous croyons, quant à nous, qu'il n'aura puisé son sujet, comme celui d'Horace, que dans ses lectures journalières sur l'histoire romaine. Nous ne pensons pas qu'il ait pu songer à faire la leçon à Richelieu, qu'il s'appliquait au contraire à ménager depuis la querelle du Cid.
Cinna fut joué sur le théâtre du Marais, vers la fin de 1640. Les frères Parfaict ( e Histoire du Théatre François , t. V, p. 92) placent la représentation à la fin de 1639; mais, comme Horace venait à peine d'être joué le 9 mars 1640, c'est là une erreur évidente.
De même que le Cid, Cinna fut représenté en costumes de cour de l'époque, c'est-à-dire que les hommes avaient la fraise plate, les hauts-de-chausse à bouts de dentelle, le justaucorps à petites basques, la longue épée, les souliers à nœuds énormes; et les femmes le corsage court et rond, le sein découvert, la grande, ample et solide jupe à queue, les talons hauts, les cheveux crêpés et bouffants ou retombant en boucles. Auguste portait une couronne de lauriers par-dessus sa vaste perruque. (Voy. Curiosités théâtrales anciennes et modernes, françaises et étrangères, par V. Fournel; Paris, Adolphe Delahays, 1859, in-16.)
On ne peut dire avec certitude quels acteurs eurent l'honneur d'interpréter pour la première fois cette tragédie. On sait seulement que Bellerose remplit le rôle de Cinna (le Théatre François, par Chapuzeau, p. 123); Floridor et Beauchâteau lui succédèrent (Pratique du Théatre, par l'abbé d'Aubignac, p. 52).
Du 3 mai 1659 au 28 mai 1680, la troupe de Molière donna 10 représentations de Cinna. Les détails que nous fournit le Registre de Lagrange nous prouvent que la vogue des pièces de Corneille ne fut pas constante. Le mardi 18 novembre 1659, un spectacle composé de Cinna et des Précieuses ridicules, alors dans leur nouveauté, rapporta aux comédiens 533 livres, tandis que le mardi 3 octobre 1662, Cinna, donné seul, ne produisit qu'une recette de 65 livres!
Le Manuscrit du Dauphin, dont nous avons parlé plus haut (no 9), nous donne pour Cinna, au commencement de 1685, la distribution suivante:
DAMOISELLES.
Emilie: Chanmeslé.
Fulvie: Poisson. Julie [Livie]: Guiot, ou Bertrand.
HOMMES.
Cinna: Baron. Auguste: Chanmeslé. Maxime: Villiers, ou la Torilliere. Euphorbe: Raisin. Policlette: Beauval. Evandre: Hubert.
Cinna subit à la scène des coupures analogues à celles qui furent pratiquées dans le Cid. Le rôle de Livie fut supprimé, comme celui de l'Infante. Voltaire dit, en parlant de cette suppression, qu'elle remonte à plus de trente ans (Œuvres de Corneille, édition de 1764). Les actrices chargées du personnage d'Émilie n'hésitèrent pas à retrancher le grand monologue placé en tête de la pièce; mais Voltaire obtint qu'il fût conservé. Quant au rôle de Livie, il fut rétabli pour une représentation donnée à Saint-Cloud en 1806, sans que les sociétaires du Théâtre-Français eussent l'idée de le remettre à la scène. Ce n'est que le 21 novembre 1860 que la pièce a reparu dans son intégrité.
De tous les acteurs modernes qui ont joué dans Cinna, celui qui a laissé les plus durables souvenirs est Joanny (m. en 1849), qui donnait au rôle d'Auguste une grandeur qu'aucun artiste n'a su lui donner depuis. Quant au rôle d'Émilie, il a été joué 60 fois par lle M
Rachel.
Les 692 représentations de Cinna données au Théâtre-Français, de 1680 au 28 février 1875, se décomposent de la manière suivante: sous Louis XIV: à la ville, 139; à la cour, 27;—sous Louis XV: à la ville, 92; à la cour, 22;—sous Louis XVI: à la ville, 43; à la cour, 9;— sous la Révolution: 7;—sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 130; à la cour, 5;—sous la Restauration: à la ville, 57;—sous Louis-Philippe: 110;—sous la seconde République: 8;—sous le second Empire: 36;—sous la République: 7.
Vendu: 300 fr., exempl. à relier, Huillard, 1870 (no 592);—135 fr., mar. r. ancien, exempl. court de marges et raccommodé, Potier, 1870, n o 1227.
C || || C || 'A . || Tragedie. || Horat.... cui
lecta potenter erit res || Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo. || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, || au Palais, soubs la montée de la || Cour des Aydes. || M. DC. XLIII [1643]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 10 ff. prélim. et 76 pp.
Collation des feuillets préliminaires: frontispice gravé représentant une aigle romaine qui abrite, à l'aide d'une draperie qu'elle tient dans ses serres, la louve dont Romulus et Rémus prennent le lait; sur la draperie on lit: Cinna, ou la Clemence d'Auguste, et au bas, dans un cartouche: A Paris, chez Tous. Quinet, au Palais. Auec Priuilege du Roy. 1643; 1 f. pour le titre imprimé; 3 ff. pour la dédicace; 4 ff. pour les extraits des auteurs; 1 f. pour l'Extrait du Privilége et les noms des Acteurs.
L'extrait du privilége et l'achevé d'imprimer sont les mêmes que dans l'édition in-4.
Cette édition in-12 fait partie du recueil de 1647.
Vendu: 14 fr., vélin, exempl. taché, B*** [Bordes], 1873 (n o 356).
C || || C || 'A || Tragedie. || Horat.—cui
lecta potenter erit res || Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo. || Imprimé à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez Toussainct Quinet, au Palais, sous || la montée de la Cour des Aydes. || M. DC. XLVI [1646]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff. et 96 pp.
Collation des feuillets préliminaires: titre; 2 ff. pour la dédicace à Monsieur de Montoron; 1 f. pour l'extrait de Sénèque; 1 f. pour l'extrait de Montaigne; 2 ff. pour la Lettre de Monsieur de Balzac à Monsieur Corneille, sur le sujet de cette Tragedie (imprimée ici pour la première fois); 1 f. pour l'Extrait du Privilége et les noms des Acteurs.
Ce qui fait le prix de cette édition, c'est la lettre de Balzac à Corneille, dont voici le début:
«Monsieur,
«J'ay senty un notable soulagement depuis l'arrivée de vostre paquet. Je crie donc miracle, dés le commencement de ma Lettre: Vostre Cinna guérit les malades: Il fait que les paralytiques battent des mains: Il rend la parole à un enrumé, qui l'avoit perdue avec la voix; et la luy rend pour les employer l'une et l'autre en perpetuelles exclamations, et pour dire sans cesse, La belle chose. Vous avez peur neantmoins d'estre de ceux qui sont accablez par la majesté des choses qu'ils traittent. Vous croyez estre inferieur à vostre matiere, et n'avoir pas apporté assez de force pour soutenir la grandeur Romaine. Quoy que cette modestie me plaise, elle ne me persuade pas, et je m'y oppose pour l'interest de la vérité. Vous estes trop subtil examinateur d'une composition universellement approuvée: Et s'il estoit vray qu'en quelqu'une de ses parties vous eussiez senty quelque foiblesse, ce seroit un secret entre vos Muses et vous, car je vous asseure que personne ne l'a reconnue.»
L'extrait du privilége et l'achevé d'imprimer sont les mêmes que dans l'édition de 1643.
Vendu: 27 fr. mar. r. ( o Capé ), Giraud, 1855 (n 1636).
C , C 'A , Tragedie. Horat.—cui lecta potenter erit res Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo. Imprimé à Roüen, & se vend A Paris, Chez Toussainct Quinet, au Palais, sous la montée de la Cour des Aydes. M. DC. XLVI [1646]. Auec Priuilege du Roy. In-12.
Édition citée par les bibliographes, en particulier par M. Marty-Laveaux (t. XII, p. 524). Nous ne sommes pas parvenu à en trouver un exemplaire.
C , || Tragedie. || A Rouen, & se vend || A Paris, Chez Guillaume
de Luyne, Libraire Iuré, au Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Iustice; [ou Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite Salle, à la Palme, & aux Armes de Hollande; ou Chez Louis Billaine, au Palais, || au second Pillier de la grand'Sale à la || Palme, & au grand Cesar]. || M. DC. LXIV [1664]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 71 pp.
Collation des feuillets préliminaires: titre; 2 ff. pour la dédicace; 3 ff. pour la lettre de Balzac et les noms des Acteurs.
Au verso de la page 71 se trouve un extrait du privilége de janvier 1653, avec mention de la cession faite par Corneille à Courbé et à de Luyne, et par Courbé, pour sa moitié, à Jolly et à Billaine. On lit à la fin: Acheué d'imprimer pour la premiere fois [en] vertu du present Priuilege, le dernier d'Octobre 1660, à Roüen, par Laurens Maurry.
C , Tragedie. Par P. Corneille. A Paris, Au Palais. Chez
Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers, sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations, au Nom de Jesus. Pierre Traboüillet, dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux et Forets. M. DC. LXXXII [1682]. Avec Privilege du Roy. In-12.
Nous avons cité plus haut (nos 14 et 19) des éditions du Cid et d'Horace avec la date de 1682; nous croyons pouvoir affirmer qu'il a été fait des tirages à part, sinon des 32 pièces contenues dans le recueil de 1682, du moins des 16 pièces qui forment les tomes IIe et IIIe de cette édition. Nous n'avons vu par nous-même ou rencontré dans les catalogues que cinq de ces tirages à part: le Cid, Horace, Pompée, Théodore et Œdipe, mais ces indications nous ont paru assez significatives pour que nous n'ayons pas hésité à faire figurer, sous la date de 1682, toutes les pièces comprises entre le Cid et la Toison d'Or.
Cinna doit compter 2 ff. pour le titre, l'Extrait du Privilége et les Acteurs, et 63 pp.
XII
P || . || Tragedie. || A Paris, || Chez Antoine de Sommauille, en || la Gallerie des Merciers, à l'Escu || de France. || Au Pa- || lais. || & Augustin Courbé, en la mesme || Gallerie, à la Palme. || M. DC. XLIII [1643]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff. prél., 121 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé qui représente les chrétiens brisant les idoles dans un temple; on lit sur le mur du temple le titre: Polieucte, martir; titre imprimé; 3 ff. pour la dédicace à la reine régente; 3 ff. pour l'Abregé du martyre de saint Polyeucte et le nom des Acteurs.
Au verso de la page 121 commence le privilége, qui se développe sur le recto du feuillet suivant. Il est daté du 30 janvier 1643, et est accordé pour dix ans à Corneille lui-même. On lit à la fin: Acheué d'imprimer à Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens Maurry, ce 20. jour d'Octobre 1643. Il n'est pas fait mention de la cession aux libraires. L'achevé d'imprimer ne se trouve pas dans un exemplaire que nous avons vu chez M. Benzon.
A l'époque où Corneille entreprit de mettre sur la scène un martyr chrétien, il y avait plus de vingt ans que les drames religieux, renouvelés des mystères du moyen âge, avaient disparu du théâtre. Dans les premières années du dix-septième siècle, quelques auteurs de province, comme J. Gauché, J. Boissin de Gallardon, Denis Coppée, etc., avaient emprunté à la Bible ou aux légendes des Saints le sujet de plusieurs tragédies; mais, à mesure que le goût s'était formé, la fable avait été remise en honneur. Les pièces de Hardy, de Rotrou et de Scudéry sont entièrement païennes, et l'auteur du Traité de la disposition du poëme dramatique ne fait que se conformer aux usages reçus, quand il reconnaît que les arguments tirés des livres saints «sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les colléges de l'Université ou dans les maisons privées, qu'à la cour ou à l'Hôtel de Bourgogne». Baro songea le premier à revenir aux sujets chrétiens. Il mit sur la scène un Saint Eustache, martyr, qui donna peut-être à Corneille l'idée de Polyeucte. La pièce de Baro ne fut publiée qu'en 1649, mais nous savons qu'elle avait été jouée vers 1639.
Dans un chapitre manuscrit ajouté à l'exemplaire de la Pratique du Théatre que possède la Bibliothèque nationale, l'abbé d'Aubignac dit ce qui suit: «Depuis peu d'années, Barreau mit sur le théatre de l'Hostel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et Corneille ceux de Polyeucte et de Theodore» ( e Voy. Marty-Laveaux, t. III, p.
467); Baro lui-même s'exprime ainsi dans la préface de Saint-Eustache: «Cher lecteur, je ne te donne pas ce poëme comme une piece de théatre, où toutes les regles seroient observées, le sujet ne s'y pouvant accommoder: c'est sans doute que je n'y aurois point travaillé, si je n'y avois été forcé par une autorité souveraine; la mesme obéissance qui me le fit composer, me le fait mettre en lumiere, apres m'en estre défendu depuis dix ans: et j'ay cru enfin que je devois ceste justice au sieur des Fontaines, qui a fait imprimer le sien sans se nommer [des Fontaines avait publié, en 1643, un nouveau Martyre de saint Eustache], de ne souffrir que son nom et le mien fussent confondus dans un mesme ouvrage.»
Corneille, dominé par des idées pieuses, crut pouvoir suivre l'exemple donné par Baro. Il mit Polyeucte sur la scène, malgré l'accueil assez froid que la pièce avait reçu à l'hôtel de Rambouillet. S'il faut en croire Voltaire, ce serait un prélat, Godeau, évêque de Grasse, qui aurait été le plus opposé à l'introduction des sujets chrétiens sur la scène.
On admet généralement que Polyeucte fut représenté à la fin de l'année 1640. M. Marty-Laveaux lui-même adopte cette opinion dans la notice qu'il a mise en tête de la tragédie (t. IIIe, p. 468); mais il s'est aperçu plus tard, en reproduisant une lettre latine adressée à Corneille par le conseiller Claude Sarrau (t. Xe, pp. 438 sq.), que la représentation ne pouvait être antérieure à l'année 1643. Dans cette lettre, datée de la veille des ides de décembre (12 décembre) 1642, Sarrau parle des trois grandes pièces déjà composées par Corneille et de la quatrième qu'il prépare: «Ut valeas tu cum tuis Musis scire imprimis desidero, et utrum tribus eximiis et divinis tuis dramatis quartum adjungere mediteris... Inaudivi nescio quid de aliquo tuo poemate sacro, quod an affectum ac perfectum sit, quæso, rescribe.» Comme cette lettre contient une allusion à la mort de Richelieu, arrivée le 4 décembre 1642, on ne peut supposer que la date en ait été altérée. On doit donc placer la représentation de Polyeucte en 1643, et reculer en conséquence celle des pièces suivantes.
Le succès de Polyeucte fut éclatant et rappela celui du Cid. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, qui le représentèrent, y gagnèrent autant d'argent qu'à aucune tragédie profane.
On peut affirmer que Corneille n'emprunta rien à Baro; il n'emprunta rien non plus au Saül ni à l'Esther de Du Ryer (1642 et 1644), pièces qui avaient sans doute aussi précédé Polyeucte. Si le sujet de ces tragédies est tiré de la Bible, ce ne sont pourtant pas des pièces chrétiennes.
On ne sait rien de positif sur les acteurs qui jouèrent Polyeucte à l'origine. M. Lefèvre indique, dans son édition, une distribution de fantaisie, dont il se garde bien de faire connaître la source. Le Journal (manuscrit) du Théatre François, qui appartenait autrefois à M. Beffara et qui est conservé maintenant à la Bibliothèque nationale, indique comme la distribution primitive celle que nous
fournit le Manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus, n o 9). Voici, d'après ce manuscrit, la liste des acteurs qui jouaient Polyeucte au commencement de l'année 1685:
DAMOISELLES.
Pauline: le Comte Stratonice: Guiot
HOMMES.
Polyeucte: La Tuillerie Severe: Baron Felix: Chanmeslé Nearque: la Torilliere Fabian: Hubert Albin: Guerin Cleon: Beauval
Le rôle de Pauline a rarement trouvé de dignes interprètes. Tandis que les moindres élèves du Conservatoire ont cru pouvoir se charger avec succès du rôle de Camille, dans Horace, des tragédiennes comme M lle Clairon ont regardé le rôle de Pauline comme étant au-dessus de leurs forces. ( lle Mémoires de M Clairon, nouvelle édition; Paris, Ponthieu, 1822, in-8, pp. 315-318.)
Les deux comédiennes à qui la tragédie de Polyeucte a valu le plus beau triomphe, ont été Adrienne Lecouvreur, qui, en 1705, âgée d'environ quinze ans, prit part à une représentation de cette pièce, organisée par quelques jeunes gens, et Rachel, qui joua le rôle de Pauline pour la première fois le 22 décembre 1840, juste deux cents ans après la première représentation.
Adrienne «avait emprunté un habit de la femme de chambre de M me la présidente le Jay, dans lequel elle ne parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le Théatre-François.» (Lettre à Mylord *** sur Baron et M lle Lecouvreur [par d'Allainval], 1730, in-12, pp. 23-25.)
Quant à Rachel, «avec quelle ardeur, dit M. Jules Janin (Rachel et la Tragédie; Paris, Amyot, 1859, gr. in-8, p. 160), avec quelle ardeur elle était tour à tour la femme obéissante à son mari, la fille qui résiste à son père, et cette Pauline adorable, à l'aise même avec Sévère qu'elle aime et dont elle est aimée, et qui le revoit après un an d'absence, comme si elle l'avait vu la veille! Elle était surtout la Pauline de Corneille en tout ce quatrième acte admirable et rempli des émotions les plus touchantes, et comme enfin elle disait jusqu'aux nues ce grand cri: Je vois! je crois! je suis chrétienne [sic]! En ce moment solennel, tout brillait, tout parlait, tout brûlait dans cette personne héroïque; elle avait dix coudées, elle était immortelle. En ce moment, nous retrouvions, contents d'elle et de nous, la jeune fille inspirée des premiers jours, lorsque, toute seule sur ce théâtre, abandonnée à elle-même, sans manteau et presque sans tunique, la tête chargée d'un diadème dédoré, la main armée d'un poignard de hasard, elle s'abandonnait librement, sans chercher l'effet, sans viser au pittoresque et sans songer aux applaudissements du parterre absent, à ce grand art dont elle était l'espoir, à ce grand souffle ingénu que contenait son étroite poitrine, à cette inspiration qui lui était venue comme le chant vient à l'oiseau, et qui l'obsédait à son insu.
«Le rôle de Pauline est resté jusqu'à la fin de ses jours une des meilleures révélations de M lle Rachel; elle ne l'a pas joué moins de soixante et une fois. La veille de son dernier jour au Théâtre-Français, Mlle Rachel a joué Pauline.»
Il ne faut pas oublier que M. Beauvallet, dans le rôle de Polyeucte, fut presque à la hauteur de Mlle Rachel. Bien que celui de Sévère eût toujours été considéré comme le plus important, M. Beauvallet, par le caractère religieux qu'il sut donner à Polyeucte, en fit le premier rôle.
Le nombre des représentations de Polyeucte données au Théâtre-Français, de 1680 à 1875, a été de 405; savoir: sous Louis XIV: à la ville, 95; à la cour, 17;—sous Louis XV: à la ville, 122; à la cour, 17; —sous Louis XVI: à la ville, 14; à la cour, 2;—sous la Révolution: 2; —sous le Directoire, le Consulat et l'Empire: à la ville, 27; à la cour, 4;—sous la Restauration, 10;—sous Louis-Philippe, 41;—sous la seconde République, 15;—sous le second Empire, 39;—sous la République: 1.
On a dit souvent que le gouvernement révolutionnaire avait interdit la représentation de Polyeucte. M. Hallays-Dabot, désireux sans doute de justifier par un précédent semblable les trop fréquentes erreurs de l'administration à laquelle il préside, n'a pas manqué de le répéter (Histoire de la Censure dramatique en France; Paris, Dentu, 1862, in-18, p. 215), en attribuant au Consulat l'honneur d'avoir permis la reprise de la pièce. Il y a là une erreur évidente, et M. Marty-Laveaux a bien fait de la relever. Si Polyeucte fut interdit dans un moment d'effervescence, il fut remis au théâtre dès le 13 floréal an II.
Vendu: 105 fr., exempl. à relier, Huillard, 1870 (no 593).
P || . || Tragedie. || Imprimé à Roüen, & et se vend ||
A Paris, || Chez || Antoine de Somma || uille, en la Gallerie || ses Merciers, à l'Escu || de France. || Au Palais || Et || Augustin Courbé, || en la mesme Gallerie, || à la Palme. || M. DC. XLIIII [1644]. Auec Priuilege du Roy. In-12 de 10 ff., 85 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélimin.: 1 f. blanc; 1 f. pour le titre; 3 ff. pour la dédicace; 5 ff. pour l'extrait de Surius et les noms des Acteurs.
Le privilége, dont nous trouvons un extrait au verso de la page 85 et au recto du feuillet suivant, est celui dont le texte entier figure dans l'édition in-4. On lit à la fin: Acheué d'imprimer le 27 novembre 1643 (cinq semaines, par conséquent, après l'édition en grand format).
Cette édition fait partie du recueil de 1647.
Vendu: 100 fr., mar. r. ( o Duru et Chambolle ), Potier, 1870 (n 1228).
P || . || Tragedie. || A Paris, || Chez || Antoine de
Sommauille, en || la Gallerie des Merciers, à l'Escu || de France. || & || Augustin Courbé, en la mesme || Gallerie, à la Palme. || M. DC. XLVIII [1648]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff., 121 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé (le même que dans l'édition de 1643); titre imprimé; 3 ff. pour la dédicace; 3 ff. pour l'Abrégé du martyre de saint Polyeucte et les noms des Acteurs.
Le privilége, qui occupe le verso de la page 121 et le recto du feuillet suivant, n'est suivi d'aucun achevé d'imprimer.
P || . || Tragedie chrestienne. || A Paris, || Chez Antoine de Sommuille [sic], || au Palais, dans la petite salle des Merciers, || à l'Escu de France. || M. DC. XLVIII [1648]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 10 ff., 85 pp. et 1 f.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. blanc; titre avec les armes de France et de Navarre; 3 ff. pour la dédicace; 5 ff. pour les extraits des auteurs et les noms des Acteurs.
Le privilége, daté du 30 janvier 1643, est donné par extrait au verso de la page 85, et se développe sur le recto du feuillet suivant.
P , Tragedie chrestienne. A Roüen, & se vend A
Paris, Chez. . ., 1664, in-12.
Nous empruntons cette indication au Catalogue des livres de la bibliothèque de feue Mme o la marquise de Pompadour , n 890. On pourrait croire qu'il y a ici une faute d'impression, et que l'édition annoncée est celle de 1644, in-12; mais, comme elle est classée après celle de 1648, il est plus naturel de supposer qu'il existe effectivement une réimpression de Polyeucte faite par Laurens Maurry en 1664. Elle devait se vendre chez de Luyne, Jolly et Billaine, comme les éditions de Cinna et du Menteur publiées sous la même date (no 24 et 38).
P , Tragedie chrestienne. Par P. Corneille. A Paris,
Au Palais. Chez Guillaume de Luyne, dans la Salle des Merciers sous la montée de la Cour des Aydes à la Justice. Estienne Loyson, au premier Pillier de la grand'Salle proche les Consultations au Nom de Jesus. Pierre Traboüillet dans la Galerie des Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune proche le Greffe des Eaux & Forets. M. DC. LXXXII [1682]. Avec Privilege du Roy. In-12.
Nous n'avons pas vu cette édition, mais il est hors de doute qu'elle existe, les pièces contenues dans les tomes IIe e et III, sinon toutes les pièces du recueil de 1682, ayant été tirées à part. (Voy. ci-
dessus, n o 25.) Polyeucte doit compter 2 ff. et 72 pp.
XII
L M || P . || T . || A Paris, || Chez || Antoine de
Sommauille, en la Gallerie || des Merciers, à l'Escu de France. || Au Pa || lais. || & || Augustin Courbé, en la mesme Gallerie à la Palme. || M. DC. XLIV. [1644]. || Auec Priuilege du Roy. In-4 de 8 ff prél. et 100 pp.
Collation des feuillets prélim.: frontispice gravé qui représente l'assassinat de Pompée dans une barque, sur la mer, et qui porte le titre de la tragédie et les noms des deux libraires; Au palles [sic], 1644, avec la signature: F[rançois] C[hauveau] in. et fecit; 1 f. pour le titre; 2 ff. pour la dédicace à «Monseigneur l'éminentissime Cardinal Mazarin;» 2 ff. pour le remercîment à Son Éminence (en vers), et 2 ff. pour l'avis Au Lecteur, les extraits de Lucain et de Velleius Paterculus, et pour les noms des Acteurs. M. Brunet indique par erreur 9 ff. prélim.
Le dernier feuillet, paginé 99-100, contient le privilége accordé à Corneille, pour la Mort de Pompée et le Menteur. Ce privilége, daté du 22 janvier 1644, lui est donné pour dix ans. Il déclare en faire cession à Antoine de Sommaville et à Augustin Courbé. L'achevé d'imprimer est du 16 février 1644.
Nous donnons la collation de l'édition d'après plusieurs exemplaires semblables que nous avons eus entre les mains; mais l'exemplaire de la Bibliothèque Cousin contient, après l'indication des Acteurs, deux feuillets préliminaires pour la traduction latine du Remercîment à Mazarin: Gratiarum Actio eminentissimo Cardinali Iulio Mazarino, ex gallico Cornelii, traduction qui compte 79 vers hexamètres et qui est signée A. R. (Abrahamus Remius). La place occupée par ces deux feuillets, qui portent à dix le nombre des feuillets préliminaires, est une preuve, croyons-nous, qu'ils ont été intercalés après coup dans l'édition dont ils ne faisaient primitivement pas partie. Du reste, le Remercîment parut d'abord en édition séparée; nous aurons l'occasion d'en parler plus loin.
C'est à Lucain, son auteur favori, que Corneille a emprunté le sujet de la Mort de Pompée. Il le déclare dans son avis Au Lecteur, où il ajoute que la lecture de ce poëte l'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir notre langue, il a fait cet effort pour réduire en poëme dramatique ce que Lucain a traité en épique. «On trouvera icy, dit Corneille, cent ou deux cents vers traduits ou imités de luy.» En dehors de ces emprunts et de ceux qu'il a faits à Velleius Paterculus, Corneille a tiré quelques idées de deux tragédies françaises qui avaient précédé sa pièce: la Cornélie de Robert Garnier (Paris, Robert Estienne, 1574, in-8), et la Mort de Pompée, de Charles Chaulmer (Paris, Antoine de Sommaville, 1638, in-4). Voltaire a le premier fait connaître les analogies qui existent entre ces deux pièces et celle de Corneille. On trouve dans celle de Garnier une scène entre la veuve de Pompée et Philippe, l'affranchi du triumvir, qui permet quelques rapprochements curieux avec la tragédie de Corneille. Quant à celle de Chaulmer, «cette pièce, dédiée à Richelieu, dit M. Marty-Laveaux, diffère tout à fait, par le plan, de celle de Corneille. Elle a, il est vrai, le mérite de mieux justifier son titre, car Pompée en est le principal personnage; mais ce mérite est à peu près le seul qu'elle possède. L'auteur a eu cependant la pensée de substituer à l'unique discours de Photin sur le parti à prendre à l'égard de Pompée, une véritable délibération, déjà dramatique, qui a été de quelque utilité à Corneille pour l'admirable scène par laquelle sa pièce commence.» On conçoit à peine comment le savant rédacteur du Catalogue Soleinne a pu dire, en parlant de la tragédie de Chaulmer (no 1168): «On pourrait avancer et soutenir, avec quelques bonnes raisons, que ce Ch. Chaulmer n'est qu'un pseudonyme, et que le grand Corneille est l'auteur de cette première ébauche de la Mort de Pompée.»
Le poëte nous apprend, dans l'épître qui précède le Menteur, qu'il fit Pompée «pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer qu'il en saurait bien trouver la pompe quand le sujet le pourrait fournir». Il l'écrivit, ajoute-t-il, dans le même hiver que le Menteur. Si l'on adopte pour Polyeucte la date de 1643, comme la lettre du conseiller Sarrau oblige de le faire, il faudra dire que ce n'est pas deux pièces, mais trois pièces, que Corneille a écrites dans le seul hiver de 1642, et l'on a encore plus de «peine à croire qu'elles soient parties de la même main». La représentation dut avoir lieu, au théâtre du Marais, dans les premiers mois de l'année 1643. Jusqu'à ces derniers temps, il n'avait pas été possible de déterminer, avec une entière certitude, la scène sur laquelle cette pièce fit son apparition. La découverte d'un projet de lettres patentes, présenté au roi par Corneille en 1643, afin d'obtenir qu'il pût empêcher les comédiens de jouer ses œuvres sans son autorisation, a dissipé tous les doutes. «Le sieur Corneille, y est-il dit, nous a fait remonstrer qu'il a cy-devant employé beaucoup de temps à composer plusieurs pieces tragiques nommées Cinna, Polyeucte et la Mort de Pompée, lesquelles il auroit fait representer par nos comédiens ord res, representant au Marais du Temple à Paris; et d'autant qu'il a appris que depuis quelque temps les autres comediens auroient, à son grand prejudice, entreprins de representer lesdictes pieces et que si ils avoient cette liberté, l'exposant seroit frustré de son labeur, nous suppliant sur ce luy pourvoir et luy accorder nos lettres necessaires, etc.» Cette demande si juste ne fut d'ailleurs pas admise, et les comédiens continuèrent de jouer Corneille malgré lui, parce qu'il était d'usage que les pièces une fois imprimées appartinssent au domaine public. ( er Voy. Marty-Laveaux, tome I, pp. LXXIV sq.)