Brazilian Psycho
Deuxième partie - L’émeute noire - São Paulo, 2006
DEUXIÈME PARTIE
L’ÉMEUTE NOIRE
São Paulo, 2006
OceanofPDF.com
1
Et l’amour, dans tout ça ?
Avril 2006
C’est quoi, déjà, la blague ? Deux Brésiliens sont sur une île déserte,
et ils créent trois partis politiques. Oui, il n’y a qu’une façon
de maintenir l’unité d’une coalition, et c’est en employant la plus
vieille forme de contribution politique que l’on connaisse :
le commissionnement.
Wilton, 53 ans, professeur
La Bolsa Família est d’ores et déjà reconnue comme un modèle
de politique sociale efficace. Dans le monde entier, des pays tirent
des leçons de l’expérience du Brésil et s’efforcent de produire
les mêmes résultats pour leurs propres populations.
Paul Wolfowitz,
ancien président de la Banque mondiale
Je voyage beaucoup à travers le Brésil et je vois de nombreux endroits
où le revenu mensuel moyen est de 50 BRL (environ 26,32 USD).
Là, la Bolsa Família entre en scène et apporte 58 BRL
supplémentaires. Cela fait toute la différence du monde et change
la vie des populations les plus nécessiteuses. Plus important encore,
cela s’inscrit dans un cercle vertueux. S’il y a plus d’argent
qui circule, le commerce local se développe, le pouvoir d’achat
augmente et les effets se propagent à toute l’économie. Mais distribuer
de l’argent ne suffit pas.
Senhora Renata de Camargo Nascimento (héritière du groupe multimilliardaire
brésilien Camargo Correa)
Rafa n’est plus guetteur.
Non, senhor, il est un peu monté en grade ces dernières années, et il est bien conscient de la façon dont il est considéré aujourd’hui dans la favela, par ses cadets et même par de vieux briscards. C’est en partie dû au fait que son père est au frais pour un moment, il le sait. Il a appris à se débrouiller tout seul, maintenant, et il prend soin de sa grand-mère ; il est en bonne voie pour devenir une pointure.
Son vieux est au trou, mais Rafa ne sait pas exactement pourquoi.
Cela fait presque trois ans. Rafa ne savait même pas que son père faisait partie de l’organisation. Il avait toujours donné l’impression de ne pas approuver la façon dont la communauté était régie, comme si lui valait mieux que tout ça. Il n’avait jamais vraiment interdit à Rafa de gagner un peu d’argent, mais il ne l’y avait absolument jamais encouragé non plus.
« Tu es un petit malin, lui disait-il. N’oublie jamais qu’il y a de nombreuses manières de s’échapper de Paraisópolis. Le truc, c’est de s’assurer que ton cœur bat encore lorsque tu en sors. »
Rafa suppose qu’à sa façon, son père a suivi son propre conseil.
Cela dit, c’est quand même ici qu’il va revenir, en sortant. Il se raconte qu’il a accepté d’endosser une inculpation d’homicide involontaire pour un sacré paquet de pognon – et de prendre un jeton de cinq à dix ans, ce qui signifie qu’il sortira à temps pour voir son garçon démarrer dans la vie. Et cela, connaissant le vieux, ça lui paraît plutôt plausible. L’homme est une putain de teigne.
Un héros, en fait.
La grand-mère de Rafa ne confirme ni n’infirme aucune version.
– Qu’est-ce que tu peux en avoir à foutre ? est le point de vue autrement plus nuancé de Franginho quant à cette histoire. Tu es monté en grade, et tu as un mensalão qui tombe bien régulièrement dans ta fouille. La vie est belle, mon pote.
Mensalão. Une mensualité. Un salaire, en fait.
– Il s’agirait plutôt d’une commission, nuance Franginho quand Rafa se voit déjà salarié. La différence, c’est que tu ne fais partie de l’équipe que tant qu’ils le veulent.
Et que tu n’en fais plus partie quand eux ne veulent plus, évidemment.
Mais pour l’instant, il n’en est absolument pas exclu, pas Rafael, non senhor.
Il se rend au QG intermédiaire, qui se trouve au-dessus de la salle d’un bar pourrave où boivent les moyennes légumes, et quelques vétérans. Quelques putes à deux centavos sont assises dehors, entre deux passes. Elles ne sont pas beaucoup plus âgées que Rafa. Sexuellement, il est comme un ressort prêt à jaillir, le petit Rafa. Plein de tesão.
Il ne serait pas contre l’idée d’en tirer une en d’autres circonstances ; mais il sait que ces filles sont déjà toutes bien en main, et qu’aucun décrassage express ne vaut les bisbilles que cela entraînerait avec un type d’un rang plus élevé dans la chaîne alimentaire.
De toute façon, il n’a pas de dinheiro à consacrer à ses crampes, ce qui règle le problème.
Les moyennes légumes sont un peu plus âgés que lui. Ils ne se sont pas hissés jusqu’à ce niveau sur la colline par hasard. Rafa respecte cela.
On lui fait signe d’aller prendre l’escalier au fond du bar. La salle est miteuse, humide, et remplie de cancrelats. Des effluves de bière éventée. L’endroit empeste, une odeur assez proche de celle des grappes de mendigos édentés et caquetants qui traînent autour du cimetière de l’autre côté de la grand-rue, à quémander quelques sous pour se payer leur pinga, se dit Rafa. Cela fait ressurgir le souvenir de sa mère, et il secoue la tête pour le chasser. Les odeurs peuvent avoir cet effet-là, t’emmener ailleurs, lui avait dit un jour Franginho. Il n’est pas vraiment enchanté que ce soit spécifiquement cette odeur-là qui lui rappelle sa mère, ou du moins l’endroit où elle repose.
Pour ce que ça change, se dit-il.
La pièce à l’étage est exiguë. La dope y forme un nuage dense. Les moyennes légumes sont étalés sur des fauteuils – engoncés dans des fauteuils – qui peinent à contenir la totalité de leurs longs membres décharnés.
Rafa reste debout.
Le plus grand du lot, un échalas en short et lunettes noires surnommé Garibaldo d’après le grand oiseau de Sesame Street, fait signe à Rafa d’approcher. Il est élégamment calé dans une chaise longue, Garibaldo. Comment il peut bien distinguer quoi que ce soit ici derrière ses lunettes de soleil, Rafa n’en a pas la moindre putain d’idée.
– E aí, Rafa-Rapido. Beleza, mano ?
Rafa opine. Oui, la vie est belle. Tudo bem.
– Prends ça.
Garibaldo lui tend un téléphone cellulaire. Rafa n’avait jamais touché un téléphone cellulaire auparavant. C’est lourd, plus qu’il ne l’aurait cru ; ça a de la tenue, de la substance – comme un flingue, s’imagine-t-il.
C’est du prestige, se dit-il. Ou quelque chose de ce genre.
Mieux que balancer des feux d’artifice pour prévenir que les militars pointent leur nez dans le quartier.
Mieux que faire courir le murmure, aller chuchoter un message à l’oreille de son supérieur hiérarchique.
– La seule personne qui a ce numéro, Rafinho, explique Garibaldo, c’est ton vieux, certo ? Et personne d’autre ne l’aura, tu saisis ?
Rafa acquiesce. Garibaldo reprend le téléphone. Il l’exhibe.
– Quand tu reçois un message, il bipe, comme ça ; tu appuies sur ce bouton, tu le lis, tu le mémorises, tu l’effaces – avec ce bouton-là. Puis tu viens directement me voir – directement, sabe ? – et tu me répètes mot pour mot ce qu’il disait.
Il rend le téléphone à Rafa.
– Montre-moi.
– OK.
Rafa indique les boutons.
– Tu comprends, petit ?
– Oui, le message arrive, je viens vous voir.
– Ne sois pas impertinent, moleque.
Garibaldo fait mine de se lever.
– Quoi d’autre ? demande-t-il.
– J’efface le message.
– Bon garçon.
Garibaldo sourit. Ses jambes se déplient et il se lève.
– Maintenant, file.
Rafa file.
Le lendemain, Rafa reçoit un texto.
Filho. Saudades. Pãe
Mon fils. Tu me manques. Papa
Quoi, se dit Rafa, il faut que j’aille répéter ça ?
Il sait que la réponse à sa question est oui.
Renata regarde Paraisópolis depuis la fenêtre de son bureau.
Ça grouille. Des gens partout, déjà. Rien que du bruit et des gens.
Qui s’affairent, se bousculent, s’empêtrent les uns les autres.
C’est probablement la raison pour laquelle elle est là, se dit-elle. Pour aider les gens à obtenir ce qu’ils veulent sans devoir marcher sur les pieds de tout le monde.
Ou quelque chose de ce genre.
– Oh, Fernanda, demande Renata, sur quoi travailles-tu, ce matin ?
– Les demandes d’inscription à la Bolsa Família. Il y en a des tas.
– Effectivement.
Renata hoche la tête. Le programme de bourse familiale de Lula fait florès. L’idée, apparemment, est d’interrompre le cycle transgénérationnel de la pauvreté.
Renata s’est déjà rendu compte de la différence que cela faisait dans la favela. Pour faire simple, il y a plus de gens qui achètent plus de nourriture.
Et toujours plus de travail pour Fernanda et elle. Chaque demande doit être approuvée et authentifiée, contrôlée, et certifiée conforme à toutes les obligations légales avant que le gouvernement n’émette au nom de la mère de famille de la maisonnée la carte sociale qui lui permettra de retirer la prestation aux terminaux bancaires et la dépenser.
Le nombre des dossiers qui leur sont adressés aux fins de traitement est gigantesque.
Paraisópolis a beau être un quartier très grand et très pauvre, cela reste énorme.
– Tu peux me filer un coup de main ? demande Fernanda.
– Pas possible querida, répond Renata. Pas avant cet après-midi, au moins. Il faut que j’arrive à cerner un truc dans le projet Singapour, sabe ? Pour nos vieux amis de Capital SP. Un peu de consultance, ou quelque chose du genre.
Fernanda s’esclaffe.
– Tu veux dire que tu essaies de trouver où est passé leur argent.
– Quelque chose comme ça.
Renata relit ses notes.
Projet Singapour
Programme de logement social du milieu des années 90 reposant sur
une stratégie de renouvellement urbain – croissance démographique
massive liée à des mouvements migratoires interrégionaux de
grande ampleur depuis un Nordeste rural paupérisé – déficit de
logements global estimé à un million d’unités résidentielles d’ici
l’an 2000 – logements insalubres constituant 70 % de la superficie
de São Paulo, soit trois fois la taille de Paris – échec des mutirões
(subventions accordées aux communautés pour la construction ou la
rénovation de structures collectives par la main-d’œuvre locale)
ayant entraîné l’adoption du modèle Singapour fondé sur
l’éradication des taudis et la « verticalisation » des favelas – 1994 :
7,5 millions de réaux (montant cible) – 1995 : 67,5 millions de
réaux – 1996 : 206,5 millions de réaux – 1997 : 300 millions de
réaux – un tel niveau d’investissement aurait dû générer près de
100 000 logements – majorité des bâtiments censément construits
dans les zones immédiatement adjacentes aux favelas afin de fournir
un soutien aux résidents et leur permettre de poursuivre leurs
activités professionnelles – propriété foncière transférée à Cohab-
SP, organisme géré par la municipalité, facturant un loyer mensuel
de 57 réaux par appartement.
Obstacle majeur numéro 1 – le financement du programme : très
simplement, jamais matérialisé tel qu’annoncé, et grevé
d’accusations crédibles de détournement des fonds alloués vers
d’autres projets – flambée du coût unitaire des logements, passés de
15 000 à 25 000 réaux et rendant toute pérennisation impossible –
au final, seulement 14 000 logements construits sur les
100 000 projetés.
Obstacle majeur numéro 2 – la gestion du programme : à l’évidence,
simple outil de propagande aux yeux du gouvernement de l’État, qui
n’avait aucune réelle intention de s’attaquer à la problématique des
logements insalubres – bâtiments construits dans des endroits à forte
visibilité (c.-à-d. en bordure des grands axes), là où les électeurs des
classes moyennes les verraient – aucune construction à Freguesia do
Ó, la zone la plus insalubre de la ville – favoritisme et fort potentiel
de corruption dans les attributions de contrats aux entreprises de
BTP – le secrétariat au logement semble avoir cédé aux exigences
de la Banque interaméricaine de développement – évident laissez-
faire du gouvernement quant aux entreprises de BTP usant de
techniques et matériaux non conformes – dans un cas, les piliers
étaient creux au lieu d’être remplis de béton – selon un ancien
employé anonyme, les entreprises de BTP utilisaient les matériaux
fournis par le gouvernement dans des chantiers haut de gamme
vendus en leur nom propre et rachetaient ce qu’il y avait de moins
cher pour les singapours, avec le même calcul pour la qualification
des ouvriers – primes incitatives pour achèvement rapide versées au
noir aux entreprises de BTP, et gros bonus en cas de réalisation d’un
bâtiment en moins de la moitié du délai imparti.
Problèmes d’inconfort des résidents au quotidien – espace de vie
structurellement inadéquat – absence de formation à la vie en
appartement quant aux ordures, équipements, responsabilités, etc. –
animaux d’élevage (chèvres, etc.) nécessaires à la survie de certains
résidents, mais occasionnant une gêne pour les autres – application
de l’interdiction des animaux entraînant la ruine des familles
concernées – développement d’un marché noir des colocations,
sous-locations et cessions non autorisées des appartements –
ressentiment des favelados sélectionnés pour le projet – restriction
des activités commerciales à l’intérieur des bâtiments – travailleurs
sociaux dirigeant la gestion du quotidien de façon agressive et
dictatoriale – manifestations contre les manques et manquements
des services évoluant en violences urbaines, barricades et brûlages
de pneus, répression brutale par la police.
Mise en place d’un nouveau système de mutirões – en partie financé
à travers un consortium emmené par Capital SP. Versements
effectués via les comptes spéciaux de Capital SP durant toute la
seconde moitié des années 90 avec le préfixe identificateur du
gouvernement fédéral, ce qui signifie que la banque ne pose aucune
question et ne fait aucune déclaration. Doit être lié au projet
Singapour.
En résumé, Renata s’en rend compte, les entreprises ont gagné de l’argent et la crise du logement n’a pas baissé.
Elle ne voit pas bien pourquoi Capital SP lui a demandé de s’y intéresser.
Leur implication est, au mieux, un peu embarrassante.
Et probablement bien pire que cela.
– Je sors, dit-elle à Fernanda. Je vais jeter un coup d’œil sur le nouveau bâtiment, un peu plus bas dans la rue, pour voir s’il y a quelqu’un, sabe ? Tu as besoin de quelque chose ?
– Seulement que tu fasses attention.
Renata hausse les épaules.
– Ils me connaissent, maintenant. Je fais partie des gars du coin, ma belle.
– Je n’en doute pas.
Renata enfile son manteau et part vers l’imposante contribution du projet Singapour à Paraisópolis, ce que les gens du cru appellent le putain de chantier de construction.
Dona Annette, la bonne de Paddy Lockwood :
Écoutez.
On déjeune tôt. Il faut manger avant les professeurs et les élèves, alors je suis assise avec deux autres femmes de service, les assiettes débordant de riz, de haricots et de viande grillée. Le bruit des couverts sur la porcelaine. Tête baissée, nous mangeons bruyamment.
Les hommes font une demi-heure de sieste au fond des cuisines après un déjeuner plus que copieux, étendus à l’ombre sur des cartons. Les après-midi sont plus interminables que les matinées et je les envie – nous, les femmes, avons plus de mal à décrocher. Les bavardages emplissent la salle, menaçant de couvrir le bruit des fourchettes et des couteaux.
– La Césta básica arrive quand ? demande quelqu’un.
– Dans deux semaines.
La Césta básica, une corbeille de denrées de base – riz, haricots, huile, sucre, biscuits, pâtes – tombe chaque mois et assure l’alimentation de toute la famille à la maison. On ne peut pas se plaindre de la façon dont nous sommes traités ici. Un repas gratuit chaque jour avec café et thé, une collation en milieu de matinée et d’après-midi, et la Césta chaque mois. Nous avons de la chance et nous le savons. Nos supérieurs nous le rappellent régulièrement, bien que ce ne soit pas nécessaire.
– J’ai déjà besoin de la mienne, dit Rafaela, l’une des deux femmes de service. Mes garçons mangent comme quatre. Il ne me reste presque plus rien. Avec l’aide de Dieu, je vais essayer de faire durer. Si je ne mange rien chez moi, s’esclaffe-t-elle, et que je continue de m’empiffrer à l’école chaque jour.
– C’est ce que je fais moi aussi, renchérit Maria Elisa. Vous croyez que je pourrais manger autant que ça deux fois par jour ?
Elle indique son assiette de la main, les grains de riz parsemant le plateau comme des graines pour oiseaux.
– Je ferais vite la taille d’une maison. Je surprends mon mari à chiper des portions en rabe dans le frigo presque chaque nuit, et regardez-le. Gordão. Un gros tas. Et il se plaint quand il n’y a pas de dessert.
Elle enfourne une solide bouchée.
– Je devrais me trouver un jeune namorado. Un gentil playboyzinho qui m’emmènerait dîner deux ou trois fois par semaine.
– Il pourrait faire plus que ça, la taquine Rafaela en lui faisait un clin d’œil.
Maria Elisa agite sa forte poitrine.
– Nous arrêter en route dans l’un de ces motels qui bordent le Marginal, se gausse-t-elle.
Rafaela rit.
– Amiga, dit-elle, on en a bien le droit, ne ? Si je laissais mon mari s’étaler sur moi, je mourrais écrasée !
– Hier soir, dit Maria Elisa, quand je suis rentrée, le mien était profondément endormi sur le canapé, une bouteille de pinga à moitié vide sur la petite table et des canettes partout par terre. Il y a vingt ans, eh bien…
Elle sourit, ses yeux brillent.
– Il y a vingt ans, je n’aurais pas eu besoin de sortir du tout.
Et elles continuent de se renvoyer la balle. Je ris, mais ne dis rien.
– Il y a vingt ans… dit Rafaela en pointant sa fourchette dans le lointain. C’est bien là qu’est le problème. Tu laisses un type coucher avec toi, et tu n’as pas eu le temps de dire oups que tu es déjà enceinte et en attente de mariage. Je répète tout le temps à mes garçons d’utiliser des préservatifs. Ils me regardent comme si c’était juste bon pour les animaux. Eh bien, je leur dis, le choix vous appartient, mais on ne peut pas payer un avortement, du moins pas un légal. Et je ne vais pas prendre le risque de violer la loi pour un vagabundo même pas capable de s’occuper de sa propre bite. On ne changera pas les mâles, et, grâce à l’Église, on leur a rabâché durant des années que la contraception était amorale et que nous n’avions pas notre mot à dire sur ce sujet. Et donc, ils sont trop excités pour faire attention, trop stupides pour penser aux conséquences, et trop impatients pour attendre les bonnes périodes. Et j’inclus mes fils dans le lot.
Je me sens mal à l’aise.
Je pense à mon fils.
Nous lui avons donné une bonne éducation, lui avons appris à aller à l’église, à craindre Dieu, à respecter les femmes.
Je pense à mon mari.
C’était un homme bien, un exemple plus que suffisant, non ?
Maria Elisa répond doucement.
– Tu as raison, Fafa, mais nous faisons de notre mieux. Si nous ne les éduquons pas, qui le fera ? J’ai des petits-enfants, ils sont une bénédiction et j’en remercie le ciel chaque jour. Mais tu as raison. Nous devons avoir foi en nos enfants autant qu’en nous-mêmes.
– Je fais confiance aux miens, renifle Rafaela, mais ils ont besoin de plus d’attention que je ne peux leur en donner.
Je sais où une telle attention leur serait fournie.
Mais je ne le dis pas.
Parfois, avec Fafa, il est plus facile de simplement la laisser vider son sac.
Elle ne serait pas d’accord avec moi, de toute façon. Elle ne va plus à l’église et c’est triste, mais il n’y a rien que l’on puisse faire, sinon prier pour elle. Ce que je fais.
Je regarde la pendule. Je vais nous chercher trois cafés, et reviens m’asseoir.
Nous avons commencé à l’école en même temps, toutes les trois.
Pour moi, le choix de la profession de femme de service avait été une évidence. Ma mère avait besoin d’aide à la maison comme elle vieillissait, et j’ai arrêté l’école à quinze ans pour l’assister. J’ai trouvé un emploi de bonne dans une grande résidence près de Paraisópolis, Portal da Cidade. Je travaillais pour un jeune couple, j’aidais la mère de famille à s’occuper de sa toute petite fille, je nettoyais l’appartement et je préparais les repas. Elle m’appelait Santa Maria. Ils payaient bien. Le travail était agréable et on avait toujours le temps de papoter. Ils me donnaient une césta chaque mois, et une ou deux fois par an, je partais en vacances avec eux dans leur maison en bord de mer, à Guarujá. Les joies simples de la vie de famille, même si la famille n’était pas la mienne, suffisaient à mon bonheur.
L’enfant a grandi et je me suis particulièrement attachée à elle lorsque sa mère est retournée travailler.
Je la traitais comme ma fille.
Après cinq ans, ils ont quitté le centre-ville pour aller vivre en banlieue, un endroit beaucoup trop éloigné pour que je puisse faire l’aller-retour chaque jour.
Ils voulaient que je vienne vivre avec eux, mais mon fils, vous comprenez, il venait d’avoir un fils, alors toutes mes priorités avaient changé. J’ai été triste de les quitter, en particulier cette petite fille.
Nossa Senhora Aparecida en soit louée, j’ai entendu parler d’une place à l’École britannique par une amie qui y travaillait. Dommage qu’elle ait été virée (se plaindre de son salaire est une façon de perdre son emploi). C’est à ce moment-là que Rafaela, Maria Elisa et moi avons été embauchées. Meilleures amies du monde depuis lors.
– Tu es bien silencieuse, aujourd’hui, Annette, dit Rafaela.
Je lui souris.
– Juste un peu fatiguée, c’est tout.
Les yeux de Maria Elisa se plissent.
– Tu es sûre ?
– La semaine a été longue. J’ai besoin de me coucher tôt. Pas que j’y arriverai, d’ailleurs.
– On a de la chance, dit Maria Elisa. On pourrait avoir des boulots bien plus pénibles.
– On pourrait être éboueurs, fait remarquer Rafaela.
– Ce sont les gens les plus heureux de tout le Brésil ! s’esclaffe Maria Elisa. Ils courent derrière les camions en chantant ! Ils courent ! Ils sont fous ! Ce doit être les éboueurs les plus heureux du monde, et nous devons être la nation la plus heureuse du monde.
– Porter de la merde et continuer de sourire : voilà le travailleur brésilien ! s’exclame Rafaela, et nous rions toutes.
– Ils semblent ne jamais arriver jusqu’à nous, par contre, dis-je doucement.
Je pense aux piles d’ordures à côté de mon arrêt de bus.
Aux chiens efflanqués qui en extraient ce qu’ils peuvent.
– Il n’y a pas d’argent pour ça, répond Maria Elisa. La Prefeitura ne va pas te consacrer du temps. C’est ce coin-là… – elle indique l’école d’un mouvement du bras – … qui a toute leur attention.
Rafaela va pour dire quelque chose, mais elle se reprend. Je regarde une nouvelle fois la pendule, recule ma chaise, et les autres font de même. En soupirant, nous posons nos plateaux au-dessus de la corbeille et quittons la cantine, juste au moment où le premier groupe d’enseignants arrive pour déjeuner.
Plus tard, je descends Gabriel Monteiro da Silva pour aller prendre mon bus sur Faria Lima. Un éclair illumine le ciel au-dessus du centre commercial Iguatemi. Un coup de tonnerre résonne. Je sens les premières gouttes de pluie quand je rejoins la queue devant le Clube Pinheiros. (Cinquante mille réaux rien que pour la carte de membre, selon ce qu’il se dit à l’école, vous imaginez ?) Je me faufile dans le bus pile quand les cieux se déchirent.
Je suis debout, serrée entre deux hommes.
La pluie pénètre par la fenêtre, me ruisselle dans le cou.
La circulation sur Cidade Jardim est presque à l’arrêt.
Je regarde ma montre. À ce rythme-là, avec la pluie, je suis chez moi d’ici une heure et demie.
Le téléphone de Ray sonne. Fernanda.
– Salut, beauté, dit-il.
– Vous êtes de retour en ville, à ce que je vois ?
– Han-han.
– Depuis longtemps ?
– En un mot comme en cent, je ne chie pas encore du thon épicé.
Fernanda rit.
– Vous m’invitez à dîner ?
– Ouaip. Ce soir ?
– Cela me semble parfait, Big Ray.
– Du calme.
Ray fait tourner son fauteuil. La ville scintille en silence, à bien des étages en contrebas. Il ouvre le tiroir de son bureau. Bloque le combiné sur son épaule. Tire un médoc d’un sachet en plastique. Se l’envoie dans la gorge et l’avale à sec. Puis le fait passer avec une bonne gorgée d’eau pétillante.
– Elle n’est pas là, Ray. Je peux parler.
– Vous avez reçu les nouveaux documents ?
– Ouaip.
– Certifiez tout, pas de questions, pas de recherches.
– Vous m’avez surprise. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de projet Singapour sur laquelle vous la faites plancher ? Elle en mouille quasiment sa culotte.
– Un leurre.
– Un leurre.
Ray entend Fernanda soupirer. Il sourit.
– Elle va apprendre quelque chose et elle va vouloir réagir. Quand cela arrivera, laissez-la faire.
– Édifiant.
– À ce soir, bébé.
– Bébé ? Merci, l’ancêtre.
Ray raccroche. Il rayonne.
Anna travaille toujours pour Marta Suplicy. Cela fait plus d’un an que Marta a perdu les élections municipales. Elle aura été maire cinq ans, et quel souvenir laisse-t-elle…
Eh bien, en dehors de sa vie sexuelle, quelques petites choses, en fait.
Elle ne s’en est pas si mal sortie, Marta.
Et Anna a fait sa part.
Il y a eu des évolutions dans le réseau d’autobus de la ville, un nouveau système de ticket valide durant deux heures, le bilhete único. Cela a eu un effet significatif sur le quotidien des travailleurs manuels, employés de maison et ouvriers, qui sont nombreux à voyager durant des heures en changeant plusieurs fois de bus pour aller et revenir du travail. Un service en soirée dans une école internationale huppée – le genre d’endroit qui ne soutient vraiment pas Marta –, le nettoyage après un dîner tardif ou un truc de ce genre, et vous avez tôt fait de ne passer que trois ou quatre heures chez vous avant qu’il ne soit l’heure de vous lever.
Et puisque l’on parle d’écoles, Anna a joué un rôle capital dans la restructuration du système d’enseignement public entamée par Marta, en supervisant la création des vastes écoles et centres culturels que l’on a appelés CEU, et qui ont été construits dans les quartiers les plus pauvres de la ville. Un programme qui se plaçait dans la droite ligne des efforts de Lula pour éradiquer d’abord la pauvreté, puis les inégalités.
Là, Marta était en première ligne.
Et Anna aussi.
Vers la fin de son mandat, Marta s’est attaquée à un autre des fléaux de São Paulo : la circulation. Elle a approuvé la construction de passages souterrains et de ponts pour débloquer les carrefours les plus embouteillés.
Ces initiatives furent bien accueillies par la population, du moins en théorie.
Le problème : il était dans l’intérêt de presque tout le monde de faire durer les travaux.
C’est là qu’Anna a appris des mots comme dessous-de-table, compris des expressions comme graisser les pattes, vu fonctionner le vieil euphémisme du café-sur-le-pouce, le pot-de-vin.
Alors peut-être que le fait que Marta n’ait pas été réélue n’a pas été une réelle surprise, quand on y pense.
Et donc, cette dernière année, Anna a travaillé en tant que médiatrice, une assistante ayant pour seul objectif de bien positionner Marta pour le Grand Projet, la Bolsa Família.
Ce matin à la première heure, Anna avait pris son téléphone et appelé un bureau d’aide juridique dont on lui avait dit qu’il se trouvait à Paraisópolis.
Un bureau qui l’avait contactée quelques années plus tôt, mais elle n’avait pas donné suite, ne s’était pas engagée dans cette voie.
Elles abattent une sacrée besogne en demandes d’inscription à la Bolsa Família, dans ce bureau, depuis longtemps.
Permettent à une communauté tout entière de retrouver force et espoir.
« Venez voir par vous-même, lui avait dit la femme du bureau d’aide juridique. Aujourd’hui, si vous voulez. »
Marta avait donné son feu vert.
« Ça pourrait faire une excellente séance photo, avait-elle commenté. Vas-y, et fais les repérages. »
Elles en avaient ri toutes les deux, étant donné l’expérience télé de Marta.
Anna n’est jamais allée à Paraisópolis. Anna n’est jamais allée dans une quelconque favela de São Paulo, pour dire vrai.
Ce n’est ni une princesse, ni une patroçinha, ni une riche héritière, ni rien de tout cela : c’est juste qu’elle n’y est jamais allée.
À Rio, si ; à Rio, tout le monde est allé dans une favela.
Elle, c’était pour une de ces soirées baile funk, qui se prétendent branchées et authentiques parce qu’elles sont organisées sur les hauteurs, dans les lumières de la favela. Mais en fait, le seul vrai risque que vous y prenez, c’est de vous faire draguer par des gars qui se prétendent branchés et authentiques, ou par des gars qui sont vraiment branchés et authentiques, et franchement, quand vous n’avez pas envie de vous faire draguer, c’est du pareil au même.
– Sois prudente, querida, lui dit Marta.
Elle sourit.
– Je plaisante, dit-elle. Une gentille fille comme toi ? Ils vont faire la queue pour veiller sur toi !
Marta s’esclaffe encore tandis qu’Anna va pour quitter la pièce.
– Sois prudente. Quelle blague.
Elle agite la tête, glousse.
– Rapporte-moi une idée.
Tout le chemin en taxi, évidemment.
La femme du bureau, Fernanda, l’accueille à son arrivée.
– Bienvenue, lui dit Fernanda.
Elle la dévisage.
– Entrez.
Anna a l’impression qu’on s’empresse de boucler la porte derrière elle, ce qui n’est pas très hospitalier.
C’est quelque chose, la favela. La vue depuis le bureau est vraiment impressionnante.
Fernanda lui fait visiter l’endroit, ce qui ne prend pas longtemps. Il y a deux bureaux et une bouilloire dans la pièce, et Anna a tout vu.
– Café ? demande Fernanda.
– S’il vous plaît, oui. Sans lait ni sucre.
Fernanda sourit.
– Bonne réponse.
Anna n’est pas complètement sûre d’avoir compris pourquoi elle dit cela.
Le café fait, Fernanda indique l’extérieur, une vue quasiment à trois cent soixante degrés, et Anna saisit mieux ce que signifie travailler ici.
Fernanda lui explique :
– Ici, voyez-vous, c’est la même chose que partout ailleurs dans le reste de la ville, sabe ? Il y a un embourgeoisement, et l’écrémage social qui l’accompagne inévitablement. Il y a l’impression d’une dualité entre une élite politique et les autres, et encore en dessous, les désocialisés, apolitiques. Il y a l’échec tragique des projets de logements sociaux – le projet Singapour qui est un véritable gâchis, tous ces bâtiments qui se matérialisent trop lentement ou pas du tout. Il y a les agressions à l’acide, ces détroussages vraiment affreux, tout le monde connaît quelqu’un qui en a été victime. Il y a ce BTP qui se fait des vraies putains de fortunes, ce qu’on voit bien, tous, autour de nous, ne ? Pourtant, rien dans la crise du logement ne s’améliore, sans compter tous ces immeubles de luxe qui sont vides. Entendeu ? Regardez dehors. Il y en a partout. La favela et la zone qui l’entoure ne sont pas différentes du reste de São Paulo, voilà ce que j’en pense.
Anna acquiesce.
– Oui, je comprends.
– Mais quelle ville, tout de même, ne ? São Paulo est indiscutablement la capitale de l’Amérique du Sud. Réfléchissez-y, menina : culturellement riche, débordante de pognon, minée par une corruption endémique, marquée par une disparité entre les riches et les pauvres qui alimente le désespoir et une criminalité qui n’accorde aucune valeur à la vie. Et pourtant, São Paulo est tellement pleine de vie qu’on s’en sent dynamisé, politisé, inspiré. Moi, en tout cas, entendeu ?
Menina, se dit Anna. Mon amie.
Un bien étrange laïus, ce que Fernanda est en train de lui dérouler.
On dirait une visite guidée genre bien cool, le discours qu’elle lui tient. Est-ce qu’elle a vraiment compris qu’Anna travaille pour la putain de maire ? Enfin, l’ancienne maire.
– Oui oui, exactement. Tout à fait mon sentiment, sabe ?
Anna opine du chef. Elle attend que Fernanda ait fini sa diatribe.
– Écoutez, voilà ce que je veux dire, en fait, poursuit Fernanda. Morumbi est un nouveau genre de banlieue pour São Paulo. Ce n’est pas un quartier de plus autour de Paulista avec ses bars, ses appartements ringards et ses cantines et petits restaurants. C’est un endroit où on peut venir s’installer pour y élever ses enfants, ou que l’on peut choisir une fois les enfants partis faire leur vie. C’est un endroit dangereux une fois les grilles de la résidence franchies, vous savez ? Ici, à Paraisópolis, regardez : on peut voir les visages hostiles, les ordures et la crasse, les enfants à moitié nus et les taudis faits de bric et de broc, comme une approximation de maison familiale – du moins ce que l’on considère comme tel dans notre vision étroite de la chose. Notre vision, c’est-à-dire celle de la classe moyenne, certo ? Et c’est cela que nous faisons ici : nous éduquons les deux côtés, en aidant le côté qui en a le plus besoin.
Anna regarde par la fenêtre, tourne sur elle-même et s’imprègne du panorama.
Paraisópolis se déploie dans une sorte de cratère. Une installation construite dans le trou laissé par une explosion.
Une colonie martienne, genre, se dit Anna. Elle en a la couleur, la poussière.
Les gens qui s’agitent comme des fourmis, qui montent et descendent la colline.
Sauf que l’explosion, c’est ce qui les entoure. Une explosion de richesses, d’immobilier de grand luxe, qui continue de s’étaler sous leurs yeux.
Des hélicoptères, de la taille de grosses mouches, flottent silencieusement dans les airs à moins de cinq kilomètres de là.
– Je parie que vous vous demandez pourquoi je suis venue, dit Anna.
– Vous travaillez pour Marta.
– Oui.
– Comment avez-vous entendu parler de nous ?
Anna sourit.
– Il n’y en a pas beaucoup, des comme vous. Vous le savez bien.
– Nous ne sommes pas une organisation politique.
– En l’instant, répond Anna, nous non plus.
– Ha ha ! Oui, très drôle.
Anna fronce les sourcils.
– Je pourrais vous répondre exactement la même chose.
– Je dois reconnaître que c’est vrai.
Fernanda sourit.
– Et donc ? demande-t-elle.
– Nous savons certaines choses sur votre financement.
– Notre financement ? Nous ne sommes pas vraiment une ONG.
– Non, réplique Anna, mais vous connaissez l’expression : Si vous cessez de pédaler, les roues tombent.
– Joliment dit.
Anna sirote son café.
– São Paulo n’a pas de passé, ai-je entendu dire quelque part.
– Une bien belle phrase, rétorque Fernanda, mais j’ai l’impression que ce n’est que cela, une bien belle phrase.
Anna sourit. Elle sort une feuille de papier de son sac. Une feuille de papier avec des chiffres inscrits dessus.
– La Bolsa Família correspond à environ un demi-pour cent du PNB du Brésil, environ deux et demi pour cent des dépenses publiques, d’accord ?
Fernanda acquiesce.
– Ça me paraît juste.
– Elle devrait couvrir, d’ici la fin de l’année, selon leurs estimations, environ 11,2 millions de familles, ce qui équivaut, mais ou menos, à 44 millions de Brésiliens.
– Oui, ce sont des estimations calculées d’après les chiffres des trois dernières années et en intégrant la progression des inscriptions selon leur état d’avancement actuel, en 2006.
– Exactement, menina.
Menina. Cette fois, c’est au tour de Fernanda de sourire.
– Et vous n’êtes pas une organisation politique, reprend Anna.
– Poursuivez.
– Cela fait beaucoup d’électeurs qui sont les obligés du gouvernement de Lula, vous ne trouvez pas ?
– Ce n’est pas un programme d’achat de voix, Anna.
– Rien n’est gratuit, Fernanda. Pas dans ce monde. On n’a rien sans mal, rien sans rien.
Fernanda s’esclaffe.
– Effectivement.
– Ce que s’est dit ma boss, qui n’est présentement pas en fonction, c’est notoire, c’est que cela ne ferait pas de mal aux nouveaux récipiendaires de l’assistance sociale généreuse et salvatrice du gouvernement PT de mieux connaître la provenance politique de leur bonne fortune.
– Vous avez vraiment un don pour dire les choses.
– Mais vous voyez ce que je veux dire ?
– Votre boss veut essayer de reprendre la mairie, c’est ça ?
– Il ne s’agit pas d’un objectif spécifique. Juste une question de réalignement, entendeu ?
Fernanda acquiesce.
– Et qu’est-ce que nous avons à y gagner ?
– La Banque mondiale a accordé à notre gouvernement prodigue un prêt substantiel afin de faciliter le bon fonctionnement du programme. Le ministère du Développement social et de la lutte contre la faim a été spécifiquement créé, ce qui a permis d’alléger la gestion et la paperasse, l’ensemble des procédures administratives étant expédié directement par la mairie, en évitant l’aller-retour par le niveau fédéral. Ma boss a joué un rôle important dans tout cela.
Fernanda hoche la tête.
Anna poursuit :
– Vous ne pouvez pas faire ce que vous faites sans hisser vos couleurs, Fernanda, vous devez bien vous en douter.
Fernanda ne pipe pas mot.
– Vous auriez beaucoup à gagner à vous forger l’image d’une structure fiable et intègre.
– Que voulez-vous dire ?
– Capital SP et la diversification de son portefeuille.
– C’est un investissement tout ce qu’il y a d’honnête et de parfaitement circonstancié.
Anna sourit.
– Nous ne serions pas contre un rapprochement. Parlez-en à votre collègue ; vous avez mon numéro, ne ? Et, quelle que soit la réponse, nous pourrions prendre un verre ensemble, un de ces jours.
– Vous êtes habile, menina, ça se voit.
Fernanda lui appelle un taxi, puis raccompagne Anna en bas.
Voyage retour avec air conditionné dans la voiture, douceur des sièges en cuir. La ville réduite au silence derrière les vitres, lointaine.
– Elles ont vraiment l’air d’y croire, rapporte-t-elle à Marta. Elles aiment sincèrement ce qu’elles font.
– Est-ce bien d’amour dont on parle, là ? répond Marta.
Elles en rient toutes les deux.
L’élément clé, dans la nouvelle position de Rafa et son statut dans l’organisation, c’est qu’il n’écoule pas de la dope dans une boca de fumo.
Il tient absolument à éviter cette forme très particulière de promotion.
Il a maintenant une sorte de fonction managériale.
Même si l’énoncer peut sembler un peu ridicule, il est chargé d’un petit supermercado dans la frange civilisée de la favela, juste en dessous de l’artère principale, Giovanni Gronchi.
Seize ans et à la tête de son propre commerce !
Sauf qu’évidemment, il ne gère pas vraiment l’affaire.
Il supervise la queue, vérifie qui reçoit quoi, et ramasse le pognon.
Officiellement, ce vieux chnoque de Zé Roberto et sa mégère dirigent toujours l’épicerie.
Sauf qu’évidemment, ce n’est pas le cas.
Ils se contentent de recevoir les livraisons, de servir les clients, de s’assurer que l’endroit est aussi propre et accueillant que possible, de remplir les étagères, de couper et d’emballer la viande, d’assurer les réapprovisionnements, et chaque soir, ils vérifient les rayons, s’assurent que tous les périssables sont stockés dans les frigos, tirent le rideau métallique et le verrouillent.
Ils font tout sauf recevoir de l’argent – de qui que ce soit.
Rafa recrute Franginho fissa pour l’aider avec la logistique et les comptes, et c’est lui qui explique tout à Rafa.
– Ils touchent un salaire venu du haut de la colline, certo ? C’est leur affaire, la boutique leur appartient, c’est vrai, mais ils touchent un salaire.
– Pas une commission ?
– Ne sois pas impertinent, filho.
– Eh bien, ça n’a pas l’air d’être un accord très avantageux, vu ce qui nous passe dans les mains.
– Ça ne l’est pas. Ce sont des conditions de merde. Les gars des collines leur paient un montant raisonnable au vu du chiffre d’affaires mensuel, c’est vrai, tu sais, histoire qu’ils vivent bien et qu’ils ne râlent pas trop. Mais au bout du compte, ils n’acceptent le salaire et les conditions qui vont avec que contre une protection.
– Une protection contre qui ?
– Contre les mêmes gens qui leur versent le salaire, imbécile.
Rafa comprend. Évidemment qu’il comprend ça.
– Je vois.
– Il t’est arrivé de te demander pourquoi c’est nous qui prenons l’argent, pourquoi tous les clients jusqu’au dernier nous filent un rouleau de billets plutôt que payer ce qu’ils achètent ?
Rafa opine.
– Tu t’es déjà demandé pourquoi ils nous donnent chacun exactement le même montant ?
– Ça m’a traversé l’esprit, ouais.
– Et tu as pensé quoi, de la cinquantaine de cartes de retrait de la Caixa toutes neuves que tu reçois chaque semaine, des cartes bancaires que tu distribues aux gosses pour qu’ils aillent aux quatre coins de la ville tirer dans les distributeurs autant de liquide que possible ? Tu t’es demandé ce que ça voulait dire, amigo ?
Rafa y avait déjà réfléchi, oui.
– Et le fait que toi, tu renvoies tout cet argent plus haut dans la chaîne, là-haut sur la colline, qu’est-ce que tu crois que ça, ça veut dire, hein ?
– Tu sais quoi, Petit Poulet, et si tu me lâchais la grappe ? Je ne suis pas stupide, porra ; en fait, je suis même tout le contraire : je fais ce qu’on me dit de faire. Et tu devrais faire la même chose. Tu t’es jamais demandé ce que ça, ça veut dire ?
– Du calme, porra, je me contente juste de t’expliquer, je te raconte les choses telles qu’elles sont.
– Ouais, ouais.
Rafa met un peu plus de temps qu’il en a fallu à Franginho pour comprendre.
La Bolsa Família.
Dans la favela, le programme de bourse familiale est un entubage de bout en bout.
L’organisation récupère l’argent, les favelados la nourriture, les propriétaires des mercados un salaire.
C’est gagnant-gagnant.
Mais le nombre des cartes sociales de la Caixa interloque Rafa – il en arrive des putains de tonnes chaque semaine.
Il choisit de se dire qu’il s’agit d’un cas de Motus, bouche cousue, regarde ailleurs mon gars.
Leur boulot est principalement une histoire de surveillance, et ce n’est vraiment pas difficile.
Ils n’ont même pas besoin d’avoir une arme, ni même de faire semblant d’en avoir une.
Le téléphone cellulaire de Rafa est plus que suffisant.
C’est un symbole de pouvoir.
Et il sert également de radio, ce qui signifie que si quelqu’un décide de faire le malin, la cavalerie est juste au coin de la rue.
Et tout le monde le sait.
Comme quoi la vie est belle, ces temps-ci.
La grand-mère de Rafa fait ses courses le mardi. La queue est bien ordonnée et un système a été mis en place pour assurer une distribution équitable.
C’est Franginho qui en a eu l’idée.
– Écoute, vieux, tout le monde vient un putain de lundi. Les lundis sont un cauchemar, ça casse les pieds à tout le monde. On doit pouvoir mieux faire. C’est la même nourriture tous les jours, après tout. Est-ce qu’il faut absolument qu’ils viennent le lundi, entendeu ?
– Tu veux aller dire aux pontes du haut de la colline que tu as un meilleur système ?
– Non, mais toi, tu pourrais. Crois-moi, ils vont t’adorer quand tu leur diras. Écoute-moi bien, et répète-leur exactement ce que je te dis, certo ?
Le plan de Franginho est d’appliquer le même système que le Rodízio Municipal, un programme de circulation alternée dans le centre-ville – grosso modo, le centre historique de São Paulo, c’est-à-dire à peu près le seul endroit où quiconque peut avoir une quelconque raison d’aller.
Le système de restrictions est horriblement casse-couilles pour tous les automobilistes, mais au final, la ville y gagne.
C’est le principe de Franginho.
Le rodízio est articulé autour de la plaque minéralogique, ce qui signifie que chaque jour, seuls les véhicules dont l’immatriculation débute par un certain premier chiffre sont autorisés à pénétrer dans le centre-ville aux heures de pointe, soit de sept à dix heures le matin et de cinq à huit heures l’après-midi.
– Évidemment, dit Franginho, on pourrait utiliser le système des plaques d’immatriculation, sauf que quasiment personne dans le quartier n’a de voiture. Donc il faut trouver autre chose.
C’est Rafa qui a l’idée.
– Presque tous ceux qui font leurs courses ici se servent de cartes de la Caixa, n’est-ce pas ?
Franginho acquiesce.
– Bien vu.
– Et elles comprennent une suite de chiffres qui est, genre, standardisée ?
– Rien ne t’échappe, mon ami.
– Ne fais pas le con, tu vois où je veux en venir.
Franginho voit tout à fait bien.
Ils se servent de la partie variable pour créer un système dans lequel une combinaison particulière signifie lundi, une autre mardi, et ainsi de suite jusqu’à vendredi. Les week-ends sont réservés aux retardataires et aux achats en liquide, pour ceux qui ont glané un peu d’argent en plus. Ce qui n’arrive pas souvent, mais ça arrive, alors réserver les week-ends à cette occurrence donne au favelado moyen une petite motivation supplémentaire pour se bouger un peu plus, ce qui fait rentrer encore quelques billets dans l’économie de la favela, ce qui signifie plus de dinheiro pour les pontes du haut de la colline, ce qui signifie que tout le monde est content.
C’est un putain de coup de maître.
Ils manipulent un système existant. Tout, au Brésil, peut être acheté à tempérament, par parcelas, et ils s’en servent de modèle, plus ou moins.
Franginho considère que c’est une autre façon d’entuber les pauvres.
– Plus on encourage les gens à dépenser au-delà de leurs capacités, argue-t-il, plus les dettes de la famille augmentent, falou ? C’est un putain de racket.
Rafa pense que c’est à peu près ça.
– Ils finissent de toute façon avec des dettes par-dessus la tête, et c’est pour ça que nous, on le fait de façon éthique, sabe ?
Rafa n’en est pas totalement certain.
Mais ça fonctionne.
Les pontes en haut de la colline sont très contents.
Ils adorent Rafa.
Paraisópolis vibre de tous ses pores.
Il se raconte que la cité-paradis est en train de devenir une métropole en or.
On voit émerger partout des graffitis qui parlent d’un chameau, du trou d’une aiguille et du royaume de Dieu, l’idée étant : Si la musique est la pâture de l’amour, goinfrez-vous.
Rafa et Franginho tiennent la banque.
Leur pourcentage est relevé, et ils embauchent deux ados pour garder un œil au quotidien sur leur épicerie originelle pendant qu’ils s’approprient deux autres petits mercados, pour former une sorte de franchise.
Comme quoi cette putain de vie est belle, ces temps-ci.
Et les mardis, la grand-mère de Rafa fait ses courses, alors Rafa s’assure de toujours être là pour qu’elle reçoive bien ce qui lui est dû – ou plus, vu que la grand-mère est l’une des meilleures calculatrices de la jungle.
– Je suis heureuse que tu aies un travail, Rafael, lui dit-elle. Évite les problèmes, hein ? Tu es un bon garçon, ne l’oublie pas.
Ils sont dehors, devant l’épicerie.
Un ado en short, maillot de corps et sandales attend patiemment pour porter les courses de la grand-mère de Rafa jusqu’à chez elle. Il y a du mouvement par ici, ce matin. Des hommes déchargent des caisses de bières devant le bar du quartier. Des voitures à moitié rouillées garées sur le trottoir forment une sorte de queue désordonnée devant le magasin de pneus. Le propriétaire va et vient avec son tee-shirt maculé d’huile. Ses employés se glissent sous les voitures et en ressortent. La queue de l’arrêt de bus descend la rue en louvoyant presque jusqu’à eux. Des ouvriers à l’air lugubre et des empregadas stoïques. Rien qu’ils puissent faire sinon attendre. Un bus arrive, déverse dans la rue des passagers à l’air tout aussi lugubre, épuisés par le service de nuit. Le bus se remplit. Le chauffeur gueule. Il fait vrombir le moteur. Le bus dépasse le magasin de pneus, en roulant sur le trottoir d’en face. Des gosses vont mollement à l’école, rient en se passant du pied un ballon de foot dégonflé, s’interpellent et crient.
Rafa repère tout cela d’un seul coup d’œil. Ce n’est plus ça, sa vie, plus maintenant.
– Dieu te bénisse, mamie, dit Rafa.
Ça lui fait un peu drôle de se dire que sa grand-mère n’a pas la moindre idée de ce qu’est réellement son boulot. Il est censé être le chef, mais il ne peut rien faire tant qu’elle est là.
– Mon père t’embrasse, Vó, dit-il.
– Ton père ? réplique-t-elle en lui lançant un regard acéré. Et comment me le fait-il dire, exactement ?
Rafa en est tout penaud.
– Bah, tu sais, j’entends dire des choses.
– Tu entends dire des choses ? Filho, tu ne veux rien avoir à voir avec les types avec lesquels ton père a eu beaucoup trop à voir, certo ?
Elle pointe sur Rafa un doigt crochu.
– Tu n’entends rien dire de leur part. Tu te tiens beaucoup trop loin d’eux pour ça.
Le jeunot qui porte les courses détourne la tête. Il étouffe son rire.
Rafa le calotte. Le gosse glapit. La grand-mère de Rafa secoue la tête d’un air réprobateur.
– Vó, relaxa, ne ? Ta tudo bem, lui dit Rafa.
Rafa sent le téléphone vibrer dans sa poche.
Il lui faut passer outre. Sa grand-mère ne doit pas savoir.
Mais il ne s’arrête pas. Il continue de vibrer contre sa jambe décharnée.
Et il sait ce que ça signifie, évidemment.
Il devrait déjà être parti chercher Garibaldo.
– Vó, je te vois bientôt, d’accord ? Il faut que j’y retourne, tu vois ?
La grand-mère de Rafa hoche lentement la tête.
Rafa la regarde faire un tour entier sur elle-même, observer le petit mercado et la queue bien ordonnée ; le respect que son petit-fils inspire est évident, il voit qu’elle le voit.
Elle sourit.
– Bon garçon, Dieu te bénisse.
Elle serre les mains de Rafa dans les siennes.
Il les trouve froides, comme des os.
Depuis trois ans, Leme revient régulièrement jeter un coup d’œil sur les affaires restées non résolues. Genre, quand il a du temps libre.
– C’est un hobby un peu macabre, mon pote, lui dit Lisboa. Tu devrais sortir plus souvent.
S’il y a une chose dont Leme n’a ni envie ni besoin, c’est bien de sortir plus souvent.
Après l’embrouillamini initial, le foutoir initial, lui et Renata ont fini par filer le parfait amour.
Le mariage, semble-t-il, lui va bien.
Bonheur et stabilité avaient néanmoins eu un prix : tous ces mois de désespoir, les interrogations sur sa capacité à jamais trouver le bonheur sans elle – puis le temps avait passé et il avait réalisé qu’il pouvait vivre sans elle, et de quelque façon, cela avait rendu la vie avec elle encore plus réjouissante.
– Tu sais pourquoi je le fais, répond Leme.
Lisboa acquiesce.
– Une putain de perte de temps, oui.
L’affaire Lockwood est restée en travers de la gorge de Leme.
Il est convaincu, et pas qu’un peu, qu’on avait pioché dans la favela un lampiste pour porter le chapeau, histoire que personne n’aille faire de vagues. Et le pigeon n’avait jamais été identifié que par un pseudo : Big Daddy.
Quelqu’un quelque part avait le sens de l’humour. Rien n’indiquait la provenance du pseudo, évidemment, mais il signifiait indéniablement que dans les hautes sphères, on préférait éviter les représailles de la part des policiers comme de celle des voleurs.
Motus et bouche cousue, donc. Ça arrive. Et ça fait sacrément chier Leme.
L’arme du crime n’a jamais réapparu.
Le lien de la bonne avec Paraisópolis a suffi ; personne n’en a rien eu à foutre de cette histoire de presse-papiers.
– Il est au fond de la rivière, maintenant, Mario, de toute façon, résume Lisboa.
Ce qui est une façon de voir les choses.
Et donc, depuis, ils végètent, principalement. Ils font un boulot de tâcherons. Ils ne sont pas explicitement sur la touche, mais ils ne risquent pas de se retrouver sous le feu des projecteurs non plus.
Lagnado s’assure de leur bien-être. Ce qui, évidemment, fait partie du marché.
Vous fermez gentiment vos gueules, les gars, et on vous revaudra ça, d’accord ?
Vous avez bien joué le coup, merci, clin d’œil appuyé, mais il n’est pas non plus trop appuyé, le clin d’œil, entendeu ?
Leme a un pote dans la police militaire. Qui s’appelle Carlos.
Ils se sont rencontrés il y a un an, sur un coup en tenaille des plus classiques, ce bon Carlos s’occupant du côté dealers, dans le style Ramassez-les-tous-et-posez-les-questions-plus-tard.
Ils s’entendent bien, boivent une bière de temps en temps, se font rire l’un l’autre. Pas facile de se faire des amis dans leur branche. Trop de fruits pourris rendant la tarte amère ; mieux vaut bien savoir qui est réglo et qui est véreux à ne plus savoir qu’en foutre.
C’est généralement l’un ou l’autre.
On n’est jamais vraiment sûr.
Leme prend le temps d’attendre avant de lui demander de l’aide. Il a besoin de savoir s’il peut lui faire confiance, s’il peut compter sur sa discrétion.
Carlos pourrait avoir des informations de première main sur l’échange de bons procédés entre police civile et police militaire qui aurait poussé un gang de la favela à fournir un lampiste susceptible de porter le chapeau pour un crime nécessitant d’être résolu au pas de charge.
Pour être honnête, Leme se doit de reconnaître au fond de lui que ce n’est pas tant l’injustice qui lui fout les boules que la fierté professionnelle, l’impression d’avoir été manipulé : ça, ça ne lui plaît pas du tout.
– Viens me raconter, et je te ferai faire le tour du propriétaire, lui dit Carlos.
Alors Leme se pointe au QG de la Militar à Paraisópolis.
– La façon la plus rapide de trouver quelque chose ici, lui explique Carlos, c’est d’appeler ton frangin et de monter une fausse arrestation, sabe ?
Leme comprend.
Carlos appelle son indic et arrange une rencontre en lisière de la favela, devant une boca de fumo au bord d’une rue pentue qui descend depuis l’avenue Giovanni Gronchi.
Carlos et Leme vont prendre une voiture aux couleurs de la Militar, mais Carlos commence par s’assurer de l’intégration dans le dispositif de deux gars en moto.
Tout cela n’est que de la poudre aux yeux.
Il est aussi important pour Carlos que pour son informateur qu’un tête-à-tête ressemble toujours à un harcèlement agrémenté de brutalités policières.
Une scène pas vraiment inhabituelle, en fait, alors ce n’est pas une grosse affaire.
– Vaudrait peut-être mieux laisser ton pote Lisboa au bureau, suggère Carlos.
Leme trouve que c’est une bonne idée, tout bien considéré.
La circulation est fluide, en ce milieu de matinée. Arrive le moment de tourner, alors Carlos balance la sirène et dévale la colline sur cent mètres. Le SUV de la Militar cahote. Leme s’accroche.
Carlos est en liaison radio.
– Maintenant, porra ! s’exclame-t-il.
Il fait une embardée pour grimper sur ce semblant merdeux de trottoir et pile, une roue dans une ravine.
Carlos bondit hors de la voiture, son arme à la main.
Un maigrichon efflanqué fait demi-tour et va pour prendre ses jambes à son cou.
Deux motos de police lui bloquent la route, l’empêchant de filer dans la favela. Leurs lumières tourbillonnent.
Carlos attrape l’ado par le col. Il l’écrase contre un mur décrépit. Il prend un stylo dans la poche de sa chemise et l’enfonce dans la bouche du gars.
Qui vomit aussitôt des petites pochettes en plastique.
– Bingo ! s’exclame Carlos.
Il fait monter de force le gosse à l’arrière du SUV.
Les motos redescendent sur la route.
Carlos s’installe sur la banquette arrière. Il rengaine son arme. Sourit.
– Ça va ? demande-t-il.
Le gars est furax.
– Ah, Carlão, que isso ? Putain, tu m’as fait mal, caralho !
– Détends-toi, mon gars.
Le type est grand et plutôt belle gueule, remarque Leme. Il se masse la gorge.
– Et maintenant quoi, hein ? Si quelqu’un a vu quelque chose, je dis que je ne me suis pas fait serrer ?
– Tu leur dis que j’ai confisqué tes doses, mon gars, et que j’en ai profité pour prendre une com’, pendant que j’y étais.
Carlos fouille les poches du gars et en tire une liasse de billets.
– Une petite journée, hein ?
– Porra, meu. Il ne va plus me rester grand-chose, maintenant.
Le gars agite négativement la tête.
– Qu’est-ce que tu veux, Carlão ?
– Arrête de geindre et écoute-moi.
Carlos change de position sur la banquette, s’adoucit. Leme regarde la route en contrebas. Remarque deux hommes qui boivent, attablés devant un bar de fortune. Il les voit qui indiquent le haut de la route du doigt. Deux autres types se joignent à eux. Leme les voit tous agiter la tête, faire des gestes hostiles, des doigts d’honneur, des mouvements désapprobateurs de l’index.
– Donc, reprend Carlos, qu’est-ce que tu sais de ce type, qui est en taule pour avoir refroidi quelqu’un à Jardim Paulistano ? Un vieil Anglais, il y a un moment. Sobriquet du malfrat : Big Daddy.
– Mec, je ne me souviens pas. C’était il y a une éternité.
Carlos plisse les yeux.
– Tu veux qu’on se la joue comment ?
– Porra, tu sais bien que je ne sais rien de tout ça, putain ! Me deixe em paz, Carlão.
Peu probable, se dit Leme.
Carlos réessaie.
– Réfléchis. Tu sais que j’ai les moyens de te rafraîchir la mémoire. Qui est Big Daddy ?
Le gars agite la tête, semble affligé.
Leme pense qu’il dit vrai. Le nom même est absurde.
– Crois-moi, porra, je sais que dalle.
Carlos hoche la tête. Il regarde Leme. Leme hausse les épaules.
– OK, reprend Carlos. Tu ne peux pas aider sur ce point-là. Peut-être que tu ne mens pas, peut-être que si. Si je m’aperçois que tu m’as menti, mon gars, cette arrestation qui t’inquiète tant deviendra le moindre de tes soucis. Entendeu ?
Le gars opine.
– Alors maintenant, dis-moi : qu’y a-t-il de nouveau, dans le coin ? À qui pourrais-je parler, qui serait susceptible de m’aider, hein ?
Le gars respire fort. Il regarde à gauche, à droite, à gauche encore.
– Du calme, chef. Les vitres sont teintées, personne ne peut voir l’intérieur.
Le gars tousse.
– Oui, je comprends, Carlão.
– Então ?
– Il n’y a pas grand-chose de nouveau, tout est plutôt calme.
– Et… ?
– Il y a deux jeunes qui se chargent de l’épicerie ; ça, c’est nouveau. Mais seulement la logistique, sabe ? Pas le muscle – pas très haut sur la chaîne alimentaire.
– De qui s’agit-il ?
– Un ado du nom de Rafa et son pote, Franginho.
– Lequel dois-je pressurer, à ton avis ? Tu vois, genre, diplomatiquement parlant.
Cela fait sourire Leme.
– Je dirais… Franginho. Il est moins voyant, il se contente d’aider, c’est tout. L’autre gosse, Rafa, a un téléphone, tu piges ?
Carlos acquiesce, regarde Leme.
– Et donc, ce sera Petit Poulet.
Puis il se retourne vers le pauvre connard efflanqué assis à côté de lui.
– Tu sais où se trouve ce gosse ?
L’Efflanqué hoche la tête.
– Bien, poursuit Carlos. Alors, tu vas dire à Franginho de se trouver au Burning Burger dans une demi-heure. Pigé ?
– Et comment je fais pour m’assurer qu’il va bien y aller, porra ?
– Je laisse ce soin à ton imagination débordante. Tu t’assures juste qu’il y sera.
L’Efflanqué hoche la tête. Siffle entre ses dents.
– Le Burning Burger, une demi-heure. Bon, je vais m’en occuper.
– Et assure-toi aussi que les gars en haut de la colline aient vent de ton accrochage avec la loi et l’ordre. Qu’ils sachent pourquoi tu n’auras pas tout leur argent aujourd’hui.
L’Efflanqué opine.
– Maintenant, fous le camp, dit Carlos.
L’Efflanqué fout le camp – fissa.
On entend des sifflements et des invectives qui proviennent du bas de la rue.
Carlos exhibe les billets.
– Offrons-nous des hamburgers pour le déjeuner, mon ami.
Leme s’esclaffe.
– Tout ce travail de police, je meurs de faim.
Carlos ressort de l’arrière de la voiture. Il s’avance vers la boca de fumo. Échange quelques mots avec l’un des militars en moto. Le gars met pied à terre. Il sort un sachet hermétique et, avec des gants, y collecte les pochettes en plastique maculées de vomi de l’Efflanqué avant de le sceller.
Carlos s’assied au volant.
Il exhibe le sachet de preuves.
Sourit.
– Il est temps de faire un peu pression sur Petit Poulet.
Leme et Carlos mastiquent.
Les hamburgers sont copieux, la viande abondante et juteuse, le fromage goûteux, les oignons juste assez doux…
Ils s’enfilent tous les deux des bières fraîches.
Ils les boivent dans de grands bocks glacés aux anses épaisses. Ils les alignent – c’est de la Bavaria, comme marque, une bière faussement allemande, de grande consommation.
Les frites sont saupoudrées de sel.
Carlos est méticuleux, dans son emploi des condiments. Avant chaque bouchée, il presse une ligne de moutarde, puis une de mayonnaise, puis une de Ketchup, directement sur la viande. Il travaille comme un artisan, note Leme. Cela révèle, selon lui, une certaine rigueur, montre qu’il aime faire les choses d’une certaine façon, de la bonne façon.
Leme se contente d’une couche de moutarde sur la viande quand le burger lui est servi, rien de plus.
Il se concentre sur la nourriture. Néanmoins, il voit les avantages de l’approche de Carlos.
– Un super burger, dit Carlos.
Leme acquiesce.
– Je viens ici depuis des années. Je connais vaguement un des cuistots.
– Ah bon ?
– Oui, il est souvent au courant de ce qu’il se passe sur la colline, entendeu ?
– Ouaip.
Ils continuent de mastiquer.
– Tu penses que ton gars va venir ? demande Leme.
– Il ferait mieux, crois-moi.
Leme renâcle.
– Et ensuite ?
– On laisse venir, et on voit.
Carlos sourit.
– C’est vrai, ajoute-t-il, il ne devrait pas se passer grand-chose dans l’immédiat, mais on aura une oreille de plus dans les parages, si on joue bien le coup. Si nous voulons tirer un mouchard de ce cocon, il va nous falloir être doux et patients, câlins, cajoleurs et caressants.
– Nous ?
Carlos sourit.
– Bien vu.
Il fait signe à la serveuse, demande deux autres bières d’un geste.
– Écoute, reprend Carlos. Ce bon vieil Efflanqué fait partie des meubles, un dealer bas de gamme, fiable dans sa branche, bon dans son boulot, j’imagine, mais il n’ira pas loin, si tu vois ce que je veux dire.
Leme acquiesce.
– Il patauge dans sa mare, en un sens, et il sait que pour garder la tête au-dessus de la vase, dans ce coin de pays, il a besoin d’être sympa avec nous et très prudent avec eux.
– Jolie façon de le dire, mon pote.
– Ils me surnomment Shakespeare, au vestiaire.
– Vraiment ?
Carlos sourit. Il gobe le dernier morceau de son sandwich, s’essuie la bouche d’un geste théâtral. Finit sa bière. Regarde sa montre.
– Il devrait arriver incessamment sous peu, dit-il. Mais n’oublie pas, il y a de grandes chances que cette histoire ait été enterrée vraiment profondément, certo ?
Leme hoche la tête. Il court après une illusion, il le sait. Il cherche la paix de l’esprit. Une vision naïve de la justice, de son putain de métier.
La porte s’ouvre.
L’Efflanqué entre, accompagné d’un ado à l’air un peu perdu.
Il est hésitant. Ses jambes sont maigrelettes, mais il a un petit bide bien dodu au-dessus de son short, et il semble heureux, de l’avis de Leme, de savoir qu’il s’apprête à le remplir.
Ils vont s’asseoir dans un coin.
Il y a de tout, dans la clientèle du Burning Burger.
L’endroit est ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, alors on y croise des play-boys qui font un crochet par là en toute fin d’une très longue nuit tout autant que de jeunes couples, des gens de toute sorte parce que c’est bon marché, et puis des flics mangent là, principalement des militars. On y voit des employés de bureau en costume-cravate, généralement seuls, assis au comptoir, et même parfois des gosses de la favela quand ils ont un peu d’argent, mais ils se tiennent à carreau.
Ils sont surveillés de près.
La sécurité est toujours prête à les jeter dehors, voire à les bastonner un peu, dit-on.
Les militars font comme s’ils ne voyaient rien, dans ce genre de cas.
Évidemment qu’ils les voient.
Carlos fait un signe de tête à l’Efflanqué.
L’Efflanqué quitte sa table, part vers les toilettes, referme la porte derrière lui.
Carlos se lève.
– Bon, allons faire notre boulot.
Franginho est plongé dans le menu lorsqu’ils s’asseyent à côté de lui.
Il comprend ce qu’il se passe…
Dans ses yeux défilent tour à tour confusion, colère, déception, résignation.
– Bonjour, Franginho, dit Carlos. Puis-je t’offrir un hamburger ?
Carlos n’attend pas la réponse.
Il fait signe à un serveur. Indique Franginho de la main.
– Faites-lui la totale, un hamburger avec tout dedans, le X-Tudo, vous voyez ce que je veux dire ? Avec des frites et un milk-shake. Quel est ton parfum préféré, petit ?
– Fraise.
– Excellent choix.
Carlos se tourne vers le serveur.
– Ne traînez pas, entendeu ?
Le serveur file pronto.
Franginho a les yeux fixés sur ses mains.
– Tu sais pourquoi nous voulons te voir ?
– Non, senhor.
– Évidemment que tu ne sais pas.
Leme recule dans son siège. Laisse la scène à Shakespeare, se dit-il.
Le serveur apporte un milk-shake fraise.
– Tu peux attaquer, petit, dit Carlos. Ton pote aux pattes grêles ne mange pas, sabe ?
Franginho boit une gorgée.
Les milk-shakes sont bons, ici. Leme en a déjà pris à l’occasion, ils sont copieux, épais, conséquents…
Franginho ne peut s’empêcher de sourire, et se lèche les babines.
– C’est bon, ne ? commente Carlos.
Franginho hoche la tête.
Le hamburger arrive.
Carlos le montre du doigt.
– Vas-y, c’est moi qui vais parler. Toi, tu hoches la tête pour dire que tu comprends. Pigé ?
Franginho hoche la tête.
– Bon garçon.
Leme continue d’observer tandis que Carlos se penche en avant, réduisant la distance entre lui et le gosse.
Lequel mange comme s’il s’agissait, peut-être pas de son dernier repas, mais au moins de son dernier hamburger.
Il le savoure tout en le démolissant. La tête enfoncée dedans, les yeux baissés.
– Comment est-il ? demande Carlos.
Le gosse relève la tête.
– La classe mondiale.
Carlos attaque.
– On a entendu dire que vous aidiez à faire tourner la vieille épicerie, en haut de la favela. Toi et ton pote, je ne sais quel moleque appelé Rafa.
Franginho ne dit rien, continue de manger. Il se sert de ses deux mains, l’une pour tenir le burger, l’autre pour attraper les frites.
– Ce que nous voulons savoir, dit Carlos, c’est pourquoi Rafa a un téléphone et pas toi.
Le gosse hoche la tête.
– On dirait que c’est lui le chef. Tu sais pourquoi ?
Le gosse agite négativement la tête.
– Mais tu vas trouver ?
Le gosse hoche la tête.
– Tu vois, ce qu’il se passe, Petit Poulet, c’est qu’un paquet de gens ici m’ont vu te payer à manger. Ce vieil Efflanqué en témoignera, j’en suis sûr. J’ai besoin d’une garantie avant de faire courir le bruit que je t’ai juste un peu fait marner, entendeu ?
Le gosse hoche la tête.
Leme observe.
Carlos sort le sac en plastique de spécialités bon marché de la favela.
– L’autre façon de faire la même chose, c’est que je déjeunais tranquillement avec mon bon ami Mario de la Polícia Civil, quand nous avons remarqué un truc suspect entre toi et l’Efflanqué, et que nous avons trouvé ces… preuves. OK ?
Franginho hoche de nouveau la tête.
– Ici, même heure, dans trois jours. Certo ?
Franginho hoche la tête.
Carlos se tourne vers Leme.
– On laisse le petit finir tranquillement de déguster son repas ?
Le téléphone de Rafa n’a toujours pas cessé de vibrer lorsqu’il s’éloigne enfin de sa grand-mère.
Un appel, ce qui est inhabituel.
Il appuie sur le bouton vert.
– Moleque.
C’est Garibaldo.
– Je ne devrais pas avoir à attendre pour que tu décroches.
Rafa grommelle.
– La femme du bureau que tu sais est en mouvement. Elle vient de passer la Casa Bahia, et marche en direction de la Batata Suiça – tu connais l’endroit ?
– Oui, les pommes de terre au four y sont de classe mondiale.
– Ne sois pas impertinent, fils. Va la pister, tu veux ?
Rafa saute sur sa planche. Il n’a pas fait dix mètres qu’il sent une vibration le long de sa cuisse.
Garibaldo.
– Et, filho, ajoute-t-il, tu suis cette garce jusqu’à son bureau, et après ça, tu la suis jusqu’à chez elle, entendeu ?
Rafa fait la moue.
– Porra, j’ai déjà fait ça, cara.
– Elle a déménagé, tête de nœud.
Renata décide de marcher jusqu’au chantier.
Ce n’est plus aussi risqué qu’avant, se dit-elle.
Cela fait maintenant quelques années que son bureau existe et fonctionne à Paraisópolis.
Plus de trois ans, en fait, réalise-t-elle soudain. Elle a aidé beaucoup de gens, en trois ans.
Elle a vite été réputée fiable et de confiance, quelqu’un qui fait partie des gentils, qui est de notre côté.
Elle agit principalement comme une sorte de notaire de luxe, organise les dossiers, rédige les contrats, se charge du droit familial, de tout ce qui concerne les mariages, décès, testaments, successions – ce qui n’est pas toujours facile, dans la favela.
Savoir qui possède quoi est chaque fois la grande question, dans tous les dossiers, dans tous les litiges.
Pour faire court : la famille peut être propriétaire du taudis, des briques, du mortier, du bois et du plastique, mais le plus souvent, l’État demeure propriétaire du terrain sur lequel il a été, techniquement, illégalement bâti.
Et lorsqu’il n’est pas propriété de l’État, il appartient aux chefs du conseil de communauté de la favela, comme les membres de l’organisation aiment, plutôt ironiquement, se faire appeler.
Et l’organisation, dans ce cas précis, est le PCC.
Renata sait tout du PCC.
Elle a dû requérir leur approbation pour ouvrir son bureau.
Une entrevue avec deux personnages vaguement importants qui lui ont dit qu’elle serait minutieusement observée, mais qu’ils comprenaient que ce qu’elle se proposait de faire était bon pour la communauté, et que tout ce qui facilitait la vie dans la favela était bon pour l’organisation. Grosso modo.
Les grands manitous du gang ont donné leur accord depuis la prison, d’où la plupart d’entre eux continuent de diriger l’organisation. Elle a été acceptée, alors elle arpente les rues de la jungle sans appréhension.
« Ne crois jamais ce qu’un membre de l’organisation te dit », lui avait souvent répété Mario. « Ils sont fuyants comme pas deux, ce sont de grands criminels, endurcis et violents, et ils ne seront jamais tes amis. »
Certaines de ces choses lui sont plutôt évidentes.
Elle a souvent répété à Mario de ne jamais lui dire ce qu’elle devait faire.
Cela s’équilibre bien, jusque-là.
Renata a commencé à se demander ce que l’organisation penserait s’il s’ébruitait à plus grande échelle que son époux était inspecteur de la police civile.
Dans le projet Singapour, le problème de la propriété foncière des sites envisagés est crucial. Renata a bien noté que Capital SP a constitué un consortium pour assister le Département d’État en ce qui concernait les coûts…
Avec un prêt.
Mais l’exacte destination finale des fonds n’est pas toujours claire.
Il semblerait que certains paiements aient été faits sur les comptes de sociétés privées de Paraisópolis et de ses environs.
La première impression de Renata est qu’il s’agit probablement d’une sorte de prélèvement, généralement connu sous le nom de « droit d’accès », et payé au PCC pour obtenir le terrain à construire. Maquillé, en pratique, en investissement local d’un côté, et en une forme de transfert de propriété foncière de l’autre.
Si l’État est déjà propriétaire d’un terrain, alors les administrateurs d’un projet de logement social fédéral ne peuvent pas vraiment se l’acheter directement à eux-mêmes.
Même à São Paulo, ils n’ont pas le culot de tenter un truc pareil.
Le problème de Renata est que Capital SP et ses investisseurs jouent un rôle important dans le financement de son ONG d’aide juridique gratuite. Elle n’est pas certaine de la pertinence effective de ce genre de révélation. Et ce n’est certainement pas une chose dont elle pourrait parler à Mario.
Elle dépasse la Casa Bahia. Elle ne connaît pas le nom des rues, ne se souvient jamais, au sens cartographique, où elles commencent ou se terminent, ne se les représente qu’en fonction des tâches accomplies. Ainsi, ici, deux portes après la supérette, elle a aidé une mère de famille avec trois enfants à obtenir son permis de conduire. Un an plus tard, elle a aidé cette même femme à acquérir définitivement la voiture pour laquelle elle payait des mensualités exorbitantes. Une année plus tard encore – il n’y a que trois mois de cela, en fait –, cette même femme était venue voir Renata parce que son fils aîné avait été inculpé de coups et blessures.
Il n’y avait rien que Renata pût y faire, quoi qu’en pensât la mère du gosse, quoi que Renata eût fait pour elle de par le passé.
Le principal problème qu’a Renata dans son boulot, émotionnellement parlant, est l’inévitabilité du fait qu’elle finit le plus souvent par décevoir les gens.
Ce qu’ils attendent d’elle – et ce n’est absolument pas déraisonnable, étant donné ce qu’elle réussit à obtenir pour eux – est irréaliste.
Ils voient Renata comme une superhéroïne.
Comme ça, je n’ai pas la pression, se dit-elle souvent.
Le chantier vers lequel elle se dirige borde la favela sur son flanc est.
Durant les premiers temps qui avaient suivi l’ouverture de son bureau, la police militaire gardait un œil sur elle – ils la gardaient surtout à l’œil. Ils se justifiaient en parlant de sa protection, de la sauvegarde d’un membre respectable de la société, de leur considération pour son bien-être et tutti quanti, mais Renata n’était jamais certaine de ce qu’ils avaient réellement en tête.
Il était rapidement devenu évident qu’ils désapprouvaient ses efforts en faveur des démunis.
Ils l’appelaient la salope charitable.
Leur point de vue, dans ses grandes lignes, était que les gens de ce genre devaient rester là où Dieu a jugé bon de les placer, c’est-à-dire que les pauvres restent pauvres, que les faibles et nécessiteux demeurent faibles et nécessiteux.
Ne cède jamais un pouce de la hauteur à laquelle a pu te mener ton ascension.
Dans le contexte d’une favela à São Paulo comme le cratère de Paraisópolis, la métaphore est plus qu’appropriée.
Renata comprend qu’une communauté démarginalisée dépend moins, politiquement et économiquement, du gang qui dirige l’endroit. Ce même gang que la police s’efforce de contenir. Renata conçoit qu’aider la police à maintenir l’ordre pourrait faire partie de son travail.
Si c’est bien ce que la police essaie de faire, évidemment.
Ce qui est foutrement peu probable, pour reprendre les propres termes de Mario.
Elle admet qu’elle est peut-être un peu naïve.
Quand on connaît les personnes qu’il faut, qu’on a les contacts qu’il faut, le produit qu’il faut au moment où il faut, il y a des montagnes de pognon à se faire.
Mario lui a dit que les autorités faisaient semblant de ne pas voir le racket.
Renata pense que les autorités sont le racket.
Elle atteint les confins de la favela. Le soleil brille.
Elle plisse les yeux, observe la circulation, qui se traîne.
Elle regarde la rue à gauche, puis à droite, puis à gauche encore, traverse en direction du chantier.
La zone est signalée par de hautes barrières temporaires de trois mètres de haut. À l’entrée, il y a un petit bungalow préfabriqué. La vitre est crasseuse, couverte de poussière, tout indique qu’il n’y a personne.
Elle frappe à la porte et attend.
Rafa voit la femme traverser la rue et se diriger vers le putain de chantier, comme on l’appelle ici.
Merde.
Il sait que ce n’est pas une bonne idée pour elle d’entrer là-dedans.
Il n’a pas seulement entendu des rumeurs : il sait.
Vous entrez là-dedans, vous vous attirez des tonnes d’emmerdes.
Voir la femme – sa femme, comme quelques-uns ici la considèrent, aujourd’hui – s’apprêter à y entrer le met dans de beaux draps.
Il hésite.
Il la voit devant le préfabriqué. Il voit qu’il n’y a personne à l’intérieur.
Ce qui est un vrai coup de pot.
Il sent monter en lui quelque chose qu’il ne reconnaît pas vraiment.
De fait, depuis qu’il l’a suivie jusqu’au restaurant de luxe, qu’il lui a transmis le message et qu’il l’a filée jusqu’à son domicile, il a un petit faible pour elle. Il l’aperçoit de temps en temps – il la cherche un peu, pour dire vrai, et pourquoi pas, elle est sacrément bien balancée, après tout – et il sait qu’elle en a conscience. Ils échangent quelque chose chaque fois qu’ils se voient. Un regard, rien de plus, mais il y a cette sorte de demi-sourire un peu tendu qu’elle fait, comme si elle éprouvait de la reconnaissance, ce qui est étrange, vu la formalité contextuelle de leurs rapports, selon les termes qu’avait un jour employés Franginho.
Cela suffit à inciter Rafa à pousser son skate autant qu’il le peut pour dépasser la Casa Bahia, slalomer entre les véhicules, et traverser la rue sans s’arrêter à sa suite.
Renata jette un coup d’œil à travers la vitre, ses mains en visière autour de ses yeux.
Il n’y a effectivement personne à l’intérieur.
Derrière le préfabriqué s’étale un espace sablonneux de la taille d’une demi-douzaine de courts de tennis. Il est vide. Une construction est visiblement entamée : l’endroit a été dégagé, creusé, nivelé. Mais il ne s’y trouve aucun engin de chantier. L’ensemble paraît abandonné.
À l’autre bout du terrain, on peut voir d’autres cabanes, aux côtés desquelles sont garés deux vans et deux voitures. Elle ne voit personne, mais elle a l’impression qu’il y a du mouvement derrière.
C’est un peu loin, un espace complètement ouvert. Elle est vulnérable, repérable, et elle hésite…
Elle veut juste savoir pourquoi il s’est passé si peu de choses jusqu’ici.
Il doit y avoir un responsable, ou au moins un ou deux vigiles, qui pourront l’aider.
Elle commence à traverser.
Rafa n’est pas allé assez vite.
Elle est à mi-chemin de l’autre côté quand il atteint l’entrée.
Ce dont elle n’a pas conscience et qu’elle ne peut pas voir, ce sont les guetteurs postés le long des murs qui entourent le chantier.
Rafa suppose qu’ils vont entendre les sifflements codés exactement au même moment.
Renata est à vingt, trente mètres des bungalows et des véhicules.
Elle porte des lunettes de soleil, a sa carte du bureau d’aide juridique, son attaché-case, et elle se prépare mentalement, prend une longue inspiration…
C’est à ce moment-là qu’elle entend des sifflements. Elle tourne sur elle-même. Il en vient de tous les côtés, suraigus, mais elle ne voit personne, alors qu’ils sont puissants, insistants…
Deux hommes avec des armes automatiques émergent de derrière les cabanes. Ils tiennent leurs armes pointées sur elle, courent vers elle, le visage déformé par leurs grimaces comme des chiens féroces ; ils crient quelque chose.
Renata s’arrête, se pétrifie, pose lentement son attaché-case par terre, écarte les bras, exhibe les paumes de ses mains, exactement ce que Mario lui a dit de faire si jamais il lui arrivait ce genre de choses.
Les deux hommes – en short, maillot de corps et sandales, leurs lunettes de soleil scintillant dans la lumière – s’arrêtent dix mètres devant elle et relèvent leurs armes.
Ils ne disent plus rien. Renata ne bouge pas.
Puis…
Une voix derrière elle, qui crie aux hommes armés que tout va bien, il n’y a pas de problème, relax, elle est avec moi, tout va bien.
Tout va bien, répète la voix.
Un autre homme approche depuis les bungalows. Il a l’air d’écouter ce que dit la voix.
Il fait signe aux hommes armés de plier les gaules.
– Oh, Rafa, que isso, cara ? crie-t-il. Embora, moleque.
Il repart vers les cabanes de chantier.
Renata se retourne. Elle voit le jeune homme qu’elle connaît depuis des années, maintenant.
L’ado au skateboard.
– On ferait vraiment mieux de s’en aller, lui dit-il.
Elle hoche la tête, lui adresse un demi-sourire un peu tendu.
Rafa repart à pied dans la favela.
Il serait ridicule d’essayer de la suivre jusque chez elle maintenant, alors il l’a laissée après lui avoir dit qu’il ne s’était rien passé, fin de l’histoire, et ç’avait eu l’air de lui convenir.
Alors qu’il traînasse sur le chemin du retour, lentement, le moral à zéro sans trop savoir pourquoi, son téléphone vibre.
Bordel de merde ! Quoi, encore ? se dit-il.
Ce téléphone est une putain de croix à porter.
Un message.
Quoi que tu sois en train de faire, oublie. Laisse tomber, va porter ce message immédiatement.
Puis :
Une date.
12 mai
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