Brazilian Psycho

Joe Thomas · Chapitre 14 sur 17

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Brazilian Psycho

1 - Des jours heureux - Octobre 2018

1

 

Des jours heureux

 

Octobre 2018

 

Rendre sa grandeur au Brésil

Jair Bolsonaro

L’unanimité est toujours stupide.

Nelson Rodrigues

 

Lorsque Rafa se réveille le matin, c’est chaque jour la même chose…

L’air.

Il est frais, doux, et paraît se poser sur son visage comme une pluie fine.

Il espère ne jamais s’y habituer.

Il s’extrait du lit en faisant bien attention à ne pas réveiller Carolina. Elle expire n’importe comment, un léger ronflement humide, qui le fascine.

Il se dit toujours que, comme ça, elle a l’air heureuse.

Une autre chose à laquelle il ne veut pas s’habituer.

Il referme la porte de la chambre derrière lui et examine le salon. Il est petit, coquet, bien rangé, accueillant ; il le trouve agréable à regarder.

Cela a du sens, quelque part. C’est une sorte de réussite. Oui, se dit-il, c’est quelque chose.

Il déverrouille la porte d’entrée et se glisse à l’extérieur. Il n’est pas encore sept heures. Le ciel est rose et zébré de bleu.

Rafa respire l’air salé. Il fait tourner sa tête sur son cou. Fait craquer les jointures de ses doigts, s’étire. Pratique son propre yoga.

Il commence à se faire vieux, après tout.

« Tu devrais faire un peu attention à la façon dont tu te tiens, à ton dos, mon amour », lui avait dit Carolina.

Ça, ça ne lui avait pas plu : non, senhor. Il l’avait regardée d’un sale œil.

Mais depuis, il fait quelques élongations chaque matin.

Il marche d’un bon pas, descend le chemin sablonneux bordé de buissons encore lourds de rosée qui mène à la plage. Il sifflote, fait tourner son trousseau de clés. Il se sent tout guilleret.

Il regarde les autres petites maisons autour de la leur entamer leurs propres routines matinales. La fumée fine et moite des fourneaux à bois. Les meubles d’extérieur sortis de sous les bâches et redisposés à leur place. L’odeur du café et du pain grillé dans le beurre lui met l’eau à la bouche.

Il parcourt au petit trot la dernière centaine de mètres qui le sépare de la plage.

La vue, comme tous les matins, l’emplit de joie, et de quelque chose d’autre.

Il se dit que ce doit être de l’espoir.

La plage est paisible. Rafa aperçoit un couple qui court en longeant l’eau. Un vieil homme promène son chien. Deux ados enfilent des combinaisons de plongée, essuient leurs planches de surf. La houle n’a pas l’air terrible. Ils feraient mieux d’attendre la fin de la journée et la renverse. C’est un bon spot pour le surf, cette plage, si on choisit bien son moment.

Rafa commence à être foutrement bon, en surf.

Il a laissé son skate très loin derrière lui.

Il rejoint la petite baraque qu’ils tiennent, Carolina et lui. Il ouvre la grille, saute par-dessus le comptoir. C’est l’une des quatre concessions alignées en haut de la plage, à l’endroit où l’on y accède en venant du parking, à l’ombre des arbres quand le soleil est à son zénith : un excellent emplacement.

Rafa est toujours le premier à ouvrir. Ils font du café, des infusions, des jus de fruits et des petits-déjeuners basiques. Plus tard dans la journée, des snacks frits et des bières, quelques cocktails légers, parfois un déjeuner du jour, quand Carolina a mijoté une marmite de quelque chose. Il songe à dona Regina, bonitinha. Il sourit. Eux ouvrent la journée ; les trois autres stands sont des bars. Cocktails corsés et musique tonitruante. Rafa aime ouvrir tôt et fermer à temps pour le surf.

Il ne se voit pas passer sa vie à servir des touristes ivres.

Mais il sera heureux de leur fournir ce qu’ils veulent manger et boire pour soigner leur gueule de bois.

Rafa empile les assiettes. Il inspecte les tasses, teste les interrupteurs, ouvre le frigo, qui déborde de lait frais. Rafa instaure une vibration accueillante. La baraque vit de cette vibration…

Il faut être plaisant dans sa façon de servir. Les gens aiment ceux qui sont plaisants. Ils reviennent.

Tout s’est mis en place assez facilement.

Le passage à une vie honnête et paisible s’est fait tout seul. Ils ont squatté la maison en bord de mer des parents de Carolina jusqu’à ce que la situation soit totalement éclaircie, question pognon.

Franginho n’avait pas eu trop de difficultés à faire passer la pilule en haut de la colline : les pontes de la favela ne savaient rien du pognon, et tout ce qu’ils en avaient à dire, c’était en gros : Baise qui tu veux, Rafa, éclate-toi. Tu mérites bien un peu de bonheur.

Ce bon vieux Carlos a bien rendu visite à Franginho, mais ce n’était pas son argent, au bout du compte, et son commanditaire avait disparu, alors, Pourquoi je me fatiguerais ? a été sa position.

Des jours heureux.

Il leur a fallu un moment pour trouver ce qu’ils voulaient, puis ils se sont servis du pognon comme acompte pour leur petit chalet et leur petite baraque. Les mensualités se payent toutes seules. Ils se débrouillent plutôt bien, tout compte fait, et il leur reste encore un sac ou deux enterrés sous le chalet en cas de nécessité.

Rafa allume la machine à café. Elle gargouille et crache de la vapeur. Il s’en sert une bonne tasse. Le soleil perce les nuages du matin. Les vagues se brisent. Les mouettes crient.

La vie est belle.

Rafa se sent tout de même coupable, pour Franginho. C’est une culpabilité dont ils ne peuvent parler ni l’un ni l’autre. Reconnaître une quelconque culpabilité serait admettre que Rafa a eu tort. Et aucun des deux ne veut croire une telle chose.

Franginho ne vient pas les voir. Cela aide. Il sait qu’il ne peut pas. Même si les choses ont été tirées au clair et que la démission de Rafa a été approuvée, pas de problème, il n’y aura pas de retour en arrière.

L’accord c’est : on n’entend plus jamais parler de Rafa.

Ça lui convient jusqu’au bout des ongles.

Cette vie, comme on dit, c’est sa praia, sa plage – sa tasse de thé.

Alors Franginho et lui restent en contact grâce à deux téléphones anonymes dédiés aux numéros masqués. Franginho les a préparés, et il en a fait porter un à Campinas où Rafa est allé le chercher tel un fugitif qui vide une consigne d’aéroport. Il lui a fallu une journée pour faire l’aller-retour, et il n’en menait pas large.

Ça valait le coup.

La matinée se déroule. Le parking de la plage se remplit lentement. Il y a une limite au nombre de voitures qui peuvent emprunter ce chemin de terre d’un kilomètre pour venir se garer là. Le week-end, il n’y a plus une place à huit heures du mat’. Mais là, il ne s’agit que d’un simple mercredi de début d’octobre. Principalement des surfers et des gens qui viennent promener leur chien…

… c’est l’un de ces sites protégés, et il faut connaître la plage pour savoir la trouver.

Milieu de matinée, et Rafa fait une pause. Il a un peu tourné, mais ça n’a pas été la grande affluence, se dit-il. Aucune importance, c’est un rythme qui lui convient. Il ne croit pas en la restauration rapide, ce n’est pas leur style.

La plage s’incurve. Les arbres fléchissent. La brise disperse l’air humide dans un peu toutes les directions. Les vagues claquent et sifflent. Les surfers papotent et finissent par sortir. Il ne se passe pas grand-chose, mais c’est assez zen, de rester assis là sur sa planche. Je connais ça, se dit Rafa.

Il sirote du café, mouille son pain.

À travers la plage, venant droit sur lui : Carolina.

Elle sourit.

Elle se presse un peu, ce qui le surprend. Il l’attendait à midi, elle est un peu en avance. Il y a quelque chose d’étrange dans sa façon de marcher : une sorte d’empressement, comme si elle forçait le pas en essayant de ne pas courir.

Rafa se redresse.

Il peut voir maintenant que son sourire est forcé.

Il peut voir qu’elle tient quelque chose à deux mains.

Comme elle approche, il peut lire dans ses yeux sa peine, sa douleur. Elle tend les mains : elle tient le téléphone anonyme.

Elle tremble un peu : elle pleure.

Rafa est parcouru d’un soubresaut, il ressent une forme de peur : la ruade d’un changement annoncé.

– Qu’y a-t-il ? demande-t-il. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Carolina essuie ses yeux, son nez.

– Franginho a appelé, dit-elle.

– Et ?

– C’est ta grand-mère.

Rafa ferme les yeux. Il respire un grand coup. Il sanglote.

Lisboa s’échappe discrètement de la cérémonie commémorative de Leme. Il n’a pas envie d’être là. Et il n’a certainement pas envie de participer au cocktail qui va suivre dans une salle de réception de ce bâtiment pitoyable. Le fait qu’il leur ait fallu, quoi, deux ans et demi pour honorer son ami veut tout dire. Et ce que cela veut dire, c’est : nous ne savons plus de quel côté est quiconque.

Octobre 2018, et les choses vont changer.

Octobre 2018, et, à São Paulo, les choses vont rester les mêmes.

La ville est au-dessus de ça…

Elle vaut mieux que tout ça, de ce qu’elle en pense…

Cette ville, cette sale ville, cette putain de ville géniale.

Lisboa grimace.

Octobre 2018 : une élection qui ne signifie rien pour São Paulo, mais tout pour le Brésil.

Les deux années qui se sont écoulées depuis la disparition de Leme ont été un merdier infâme. D’abord, la destitution de Dilma, puis l’arrestation de Lula, puis le gouvernement voué à l’échec de Temer, et maintenant, le premier tour d’une élection présidentielle remporté seulement hier par un parfait psychopathe, un putain de bâtard, un cinglé dégénéré – on a les politiciens qu’on mérite, se dit Lisboa.

Bolsonaro cloué sur un lit d’hôpital, jouant les martyrs…

Lisboa se demande si la tentative d’assassinat en est bien une. Il est risqué, évidemment, de vous laisser planter par quelqu’un sans que ce soit grave, mais c’est jouable.

Et puis, ce genre de pensées le distrait, quand en fait, il a juste envie de pleurer.

Son ami lui manque ; la vie n’est plus la même, ne sera plus jamais la même.

Il a vu la petite amie de Mario, Antonia, dans la salle ; il l’a vue qui tenait la main du fils de Mario, un bambin, maintenant ; il l’a vue à côté de son nouveau compagnon – un type bien, à ce qu’il paraît ; et il comprend tout ça – il n’en pense que du bien.

Mario lui-même avait autrefois pleuré son épouse, Renata. Continuer de vivre n’est pas un abandon.

De penser que Mario n’a jamais vu son fils…

Voilà ce que Lisboa avait caché. Ça. Cette pensée-là.

Il se souvient de la naissance de ses propres enfants. Les premiers jours. Le changement irrévocable – et l’euphorie qui l’accompagne.

Rien ne vous y prépare…

Cela ne ressemble à rien d’autre.

Les gens vous en parlent encore et encore, mais vivre les choses soi-même est sans commune mesure.

Un amour qui se met en place rapidement, qui se déploie inévitablement, qui remplace les peurs et les incertitudes sur ce que l’avenir réserve par quelque chose de différent.

Lisboa se souvient, son premier-né dans ses bras, en pleine nuit. La lumière de la télé, le ronronnement humide de sa fille. Son apaisement. Son odeur. Lui parler pendant qu’elle dort, de tout et de rien.

Sa petite tête posée dans son cou. Son petit corps qui s’agite dans ses bras.

Oui, ça a été quelque chose, ces premiers jours.

« Tu sais ce que ça peut être, l’épuisement ? se souvient-il avoir demandé à Mario. C’est comme si j’atterrissais chaque matin après une nuit en avion, mais en étant vraiment heureux de l’endroit où j’ai atterri.

– Tu pourrais peut-être aller prendre une douche, vieux », lui avait répondu Mario.

Ils avaient ri.

« Tu n’imagines même pas », avait dit Lisboa.

Mario avait secoué la tête en souriant. « Nan.

– Je veux dire, moi non plus, je n’imaginais pas.

– Je suis vraiment heureux pour toi, vieux. Pour vous trois. »

Lisboa se souvient de son sens soudain de la famille, de la façon dont ce mot se formait dans sa bouche, de la façon dont le sens même du mot avait évolué.

Et il se souvient d’avoir réalisé qu’elle était réellement là, qu’elle ne partirait pas.

Un sentiment exaltant, libérateur.

Se placer à la merci de telles émotions, du simple fait de l’existence de cette petite fille.

Sa vie, s’était-il dit, ne lui appartenait plus.

Sa vie, se dit-il maintenant, était devenue simple.

Lisboa a une règle : ne jamais se plaindre.

Et pourquoi le ferait-il ? C’est le meilleur choix qu’il ait fait de sa vie.

Mario n’a jamais eu l’occasion de faire cette découverte.

Pour un homme discret, Leme aura vraiment vécu bien des drames, se dit Lisboa.

La vie, songe-t-il, n’est pas juste – fin de l’histoire.

Et elle change d’un coup du tout au tout. Les choses arrivent, et l’on doit faire avec.

Il ôte sa cravate tachée d’œuf, aère sa chemise trempée de sueur.

Il essuie ses mains sales sur son pantalon sale, s’essuie le front. Il cherche ses cigarettes, fait tomber son briquet. Il se penche – lentement. Son dos craque, ses jarrets hurlent.

L’âge, vieux…

Il s’autorise un hochement de la tête ironique : Ouaip.

Cigarette allumée, il descend les marches du perron vers la rue.

Le Centro – des gaz d’échappement essence et diesel, des vendeurs à la sauvette partout, le soleil hostile et sans filtre…

– Hé, Ricardo ! Eh, je sais que tu peux m’entendre !

Ricardo se tourne. Et merde.

– Ellie, dit-il.

Il lui sourit.

– Toi.

Elle l’embrasse.

– Toujours moi, querido.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Lisboa n’avait pas trop aimé, quand Mario avait fait appel à elle pour deux-trois affaires, y compris la dernière. Une Anglaise, cette Ellie, que Lisboa doit bien connaître maintenant depuis un petit paquet d’années, suppose-t-il. Elle avait été un contact de Mario, puis une amie, s’était attiré des ennuis, s’en était sortie, et se considérait comme une croisée parmi les journaleux, la walkyrie de la vérité, déterminée et intrépide, toutes ces foutaises. Elle a le sens de l’humour, se souvient Lisboa, une langue acérée qu’elle n’a pas dans sa poche.

Un peu comme ce vieux Silva, en mieux foutue.

Elle était là, quand c’était arrivé, pour Mario.

Elle ne l’avait pas su, mais elle était là. Cela ne l’avait pas trop traumatisée, avait-il entendu dire. Il ne sait pas trop ce qu’il doit en penser.

– Je voudrais qu’on parle, lui dit-elle. De ce qu’il s’est passé cette nuit…

– Qu’est-ce que tu veux en dire ? Je ne crois pas que nous ayons… enfin, tu sais, quoi.

– Ha, ton célèbre sens de l’humour.

Lisboa hausse les épaules.

– Deux choses se sont passées. Un, un jeune gay est tué dans un parc près de l’Avenida Paulista dans ce qui semble être une pure agression homophobe. Deux, une jeune femme est arrêtée alors qu’elle bombait des Elenão à un jet de pierre d’ici, et les deux militars qui l’emmènent la séquestrent, la déshabillent et la violentent.

– On dirait que ç’a été une nuit passionnante.

– Comme je viens de le dire, quel sens de l’humour.

– Pourquoi me racontes-tu tout ça ?

– Eh bien, je voudrais savoir si tu es impliqué.

– Oui, ma belle. Je suis un des suspects.

– Tu vois ce que je veux dire.

Lisboa soupire.

– Il y a une chance que je le sois, oui. Je ne sais pas. Je n’ai encore reçu aucune instruction pour aujourd’hui, certo, à cause de… eh bien, à cause du…

– Oui.

– Depuis plus d’un an, je n’ai guère fait qu’aider les autres.

Ellie hoche la tête. Lisboa observe tout ce déploiement d’énergie. C’est de cette façon que tu vis ta vie ? se demande-t-il. Il suppose que oui. Et cela doit probablement marcher.

Elle sautille nerveusement d’un pied sur l’autre…

– Tu travailles toujours avec Silva ? demande Lisboa.

Elle acquiesce.

– C’est une bonne chose.

– Écoute, Ricardo, dit Ellie. Sois sympa. Si on te met sur une de ces deux affaires d’une quelconque façon, passe-moi un coup de fil, d’accord ?

Elle lui tend une carte. Lisboa la glisse dans la poche de sa chemise. Il regarde par-dessus son épaule, hèle un taxi. Le taxi vient se glisser dans un espace juste à côté d’eux.

Lisboa ouvre la porte…

– Prends-le, dit-il.

Il entraîne Ellie vers la banquette arrière, lui sourit.

– Moi, j’ai besoin de marcher.

– Tout cela est bel et bien beau, meninas, est en train de dire Ellie à Anna et Fernanda, mais nous savons toutes les trois que la seule chose qui importe pour l’instant, c’est de trouver le nom de cette pauvre femme qui a été séquestrée par la police militaire.

Ellie remarque le regard qu’elles s’échangent.

– Je croyais que tu allais nous interviewer sur notre travail, dit Anna.

– Pour ce que j’en sais, répond Ellie, la pauvre femme dont je viens de parler est exactement votre travail.

– Les plaidoyers d’une ONG n’ont aucun rapport avec ceux d’un pénaliste, Ellie, lui dit Fernanda.

Ellie sourit. Elle connaît Fernanda depuis un bon moment. Silva avait fait toutes les présentations il y a longtemps, après, eh bien, après Mario. Ellie s’en tient là.

S’en tenir là est la façon dont Ellie assume ce qu’il s’est passé. Elle sait que Fernanda travaillait avec l’épouse de Mario, Renata, mais elles n’en ont jamais parlé. Ce n’est pas un mécanisme de survie franchement révolutionnaire, la façon dont réagit Ellie, mais elle en a conscience.

C’est le moyen qu’elle a trouvé, et ça marche.

– Effectivement, reprend Ellie, mais plaider contre le viol des femmes dans les postes de police n’est pas trop compliqué. Et puis, vous devez faire honneur au nom de votre petite organisation, ne ?

Ellie remarque l’écarquillement des yeux d’Anna, le petit hochement de tête stoïque de Fernanda.

Le nom : Mulher-Poder, qu’Ellie aime bien à cause de la rime. Et la traduction n’est pas mal non plus : le pouvoir des femmes – ou le pouvoir aux femmes. Le tout financé par le haut du panier, a entendu dire Ellie. L’influence de Marta Suplicy, à l’évidence, et Capital SP aussi, a priori.

– Qu’est-ce que tu veux, Ellie ? demande Anna.

– Un prêté pour un rendu, querida. Vous me trouvez le nom de cette femme…

– D’accord…

– … et j’écris cet article sur tout le merveilleux travail que vous accomplissez en tant que meilleure équipe d’aide juridique politiquement consciente, moralement inspirée et socialement responsable du bel État de São Paulo.

– Pas la peine de te moquer, Ellie.

Ellie prend de faux airs de biche.

– Moi ? Je n’oserais jamais, amor !

– Non ?

– Écoutez, vous faites du bon travail et je vous aime bien, les filles, mais nous savons toutes les trois que c’est le soutien de Marta qui vous permet de décrocher les fonds dont vous avez besoin pour fonctionner.

Ellie remarque le silence, remarque l’approbation muette et ennuyée.

– Então ?

– Exactement ce que je veux dire. Ça n’importe pas. Le seul moyen d’obtenir un résultat, c’est d’agir de l’intérieur, ne ? Fin de l’histoire.

– Nous sommes venues ici de bonne foi, Ellie, dit Anna.

– Vous m’aidez, et l’article paraît.

Anna agite négativement la tête.

– Sacanagem, maugrée-t-elle.

Un coup bas.

Ellie grimace.

– Cela s’appelle motiver ses sources, mesdames.

– OK, dit Fernanda. On te trouve ce nom, et tu publies l’article. Tope là.

– Le ballon au fond des filets, renchérit Ellie. Vous m’appelez demain ?

– On te rappelle un peu plus tard dans la journée, corrige Anna.

Ellie envoie des baisers dans les airs.

– J’en suis toute moite.

Anna secoue la tête.

– Total gringa.

Ellie s’esclaffe.

Dans le taxi qui les ramène à leur bureau, Anna se tourne vers Fernanda et lui dit :

– C’est un sacré numéro, cette Ellie.

Ellie peaufine un article qu’elle a commencé à écrire il y a déjà un certain temps.

Brésil : Ordre et progrès –

Quoique exprimant en apparence l’ambition fondamentale de n’importe quel pays nouvellement indépendant, la devise du Brésil a des origines intéressantes. C’est une adaptation de la formule sacrée du positivisme du philosophe Auguste Comte : « L’amour pour principe, l’ordre pour base, et le progrès pour but. » On peut néanmoins considérer que, pour autant que le São Paulo d’aujourd’hui soit concerné, les disciples de Comte qui ont renversé la monarchie et assuré l’indépendance du Brésil au e  XIXsiècle ne se sont pas concentrés sur les mots qu’il fallait. Il ne fait aucun doute qu’il existe bien un principe d’amour au Brésil ; et São Paulo ne représente rien de plus que le progrès en tant que but ultime ; mais l’ordre ? Il semblerait qu’à São Paulo, les choses n’existent qu’à un stade embryonnaire, et qu’un quelconque ordre dans cette ville ne se conçoive qu’aussi anarchique que la façon dont les banlieues ont pu croître en tout sens à partir du centre. Certains disent que la ville est petite, que ce n’est qu’une petite ville entourée de myriades d’autres petites villes. Dans le positivisme, et c’est une simplification, la connaissance introspective et intuitive est rejetée en tant que moyen d’acquisition d’une véritable compréhension fondée. On a parfois l’impression que São Paulo est entièrement définie par ces formes de connaissance.

Ellie regarde par la fenêtre de son appartement.

Circulation et poussière.

Briefing…

L’affectation de Lisboa :

Un crime de haine.

M’y voilà revenu, se dit-il. Encore des horreurs.

L’inspecteur principal est Lutfalla, qui voit Lisboa d’un bon œil parce qu’il aimait bien Leme. Il a aussi enquêté sur Leme, évidemment, mais aussi loyalement que possible.

En fin de compte il n’y avait rien, évidemment, bordel de Dieu. Ils ont fini par laisser tomber.

Mario était un homme bien. Pour Lisboa, cela suffit.

Lutfalla lui donne des instructions limitées : Trouve la putain d’identité de cet homo mort.

Voilà le travail de Lisboa. Cet angle-là.

Il y a aussi une touche de Assure-toi que les gars du dessus ne fassent pas un caca nerveux.

Après tout, pourquoi pas ? Ce genre de boulot se fait les yeux fermés.

Une heure plus tard…

Lisboa se dirige vers la salle des moteurs de l’enquête.

Lutfalla et un autre inspecteur, Alvarenga, sont en train de discuter football. Lisboa entend Alvarenga demander :

– Quelle est la différence entre Neymar et le temps ?

Lisboa remarque le sourire désabusé de Lutfalla. C’est un laconique, le vieux Lut.

Rire anticipé d’Alvarenga avant la chute de son histoire.

Alvarenga se lance :

– Le temps finit par passer, mec.

Lisboa les salue d’un signe de tête.

– Plus c’est vieux, meilleur c’est.

Lutfalla se relève. Ils se serrent la main.

– Ça fait plaisir de te voir, Ricardo.

– Assieds-toi, grand.

Lisboa fait ce qu’on lui dit. Lutfalla verse du café dans un gobelet en plastique.

Lisboa hoche la tête, le prend.

Alvarenga n’a pas terminé :

– Vous savez pourquoi on surnomme Robinho « le Triathlon » ?

– Pas maintenant, d’accord ? intervient Lutfalla.

Alvarenga grommelle, plisse le front.

– Vous ne l’auriez pas comprise, les gars, de toute façon.

– Ça ne m’aurait pas beaucoup manqué, réplique Lisboa.

Alvarenga a l’air vexé, le regarde de travers, marmonne :

– Tant mieux pour toi.

– Exactement, ne ?

– Ça va, les gars, intervient Lutfalla. Faisons au moins semblant de travailler.

Alvarenga grimace. Lisboa note quelque chose d’étrange dans cette grimace, sans pouvoir mettre le doigt dessus.

Plus personne ne dit rien pendant quelques minutes.

Lisboa boit du café, mange deux viennoiseries. Il chasse les miettes de son pantalon de costume. Il est luisant d’être trop usé et d’avoir trop été nettoyé à la mauvaise température. Un tissu bon marché. Lisboa tire un fil, se gratte les cuisses. Il se demande : Mais qu’est-ce que je fais là, exactement ?

Avec son air conditionné et son absence de lumière naturelle, la salle est oppressante. Des ampoules nues et des chaises en dur. Une table ronde sans grand-chose dessus. Plus salle d’attente que salle de réunion.

Il connaît ces deux hommes depuis Mathusalem, alors il ne va pas se contenter de se taire, de la fermer comme une huître : il veut savoir ce qu’il se passe, il en a bien le droit.

Alvarenga lit le journal, Lutfalla regarde son téléphone.

– Alors, qu’est-ce que je fais là, exactement ? demande Lisboa.

Alvarenga renâcle. Il serait le plus gradé, à l’ancienneté, mais il a un peu déconné ces dernières années. Il n’a pas eu sa promotion, et il en est devenu maussade. Lutfalla grimace un peu.

– En fait, vieux, dit-il, il n’y a vraiment pas grand-chose à faire, ici.

– Ouaip, renchérit Lisboa en soulignant la vacuité de la pièce d’un geste du bras.

– Je veux dire, poursuit Lutfalla, il y a une affaire. On a un cadavre, une agression à l’évidence criminelle, et donc une affaire.

– Et donc ?

– Mais tout ça est un peu piégeux, voilà.

– Expliquez.

Lisboa sent qu’il va devoir insister. Ce vieux Lutfalla n’a pas l’air dans son assiette.

– Cela me paraît pourtant simple, ajoute-t-il.

– Nos collègues, intervient Alvarenga – nos collègues de la police militaire, je veux dire –, préféreraient que les télévisions ne parlent pas trop de cette agression criminelle.

Lisboa croit comprendre quelle peut en être la raison.

– Ils soutiennent Bolsonaro, ne ?

Lutfalla grimace : Quelle perspicacité, Sherlock.

– Un crime de haine homophobe, ça ne fait pas vraiment bonne impression.

– Ça, non.

Lisboa hoche la tête.

– On en parle comme d’un crime de haine, d’une agression aveugle, et certains médias libéraux vont en conclure que la montée en puissance de notre ami Bolsonaro crée une sorte de blanc-seing pour ce genre d’agression meurtrière.

Alvarenga applaudit bien fort.

– C’est fort élégamment dit, mon grand. Là, tu m’as impressionné, porra.

Lisboa parodie une révérence.

– On est dans de beaux draps, est tout ce que Lutfalla trouve à ajouter.

– On appelle ça une tentative de vol et on chope les connards quand même, dit Lisboa.

– Oui, on pourrait faire ça.

– Mais on ne le fera pas.

C’est Alvarenga qui a conclu. Lisboa note que Lutfalla laisse faire.

Lisboa fronce les sourcils.

Lutfalla acquiesce.

– Tu te souviens de cette pauvre poule de Marielle, à Rio ? demande Alvarenga.

Lisboa hoche la tête. Évidemment, oui. Tout le monde s’en souvient.

Marielle Franco : femme politique, activiste, féministe, tout ça. Toujours prête à hurler contre les brutalités policières. Elle n’avait pas tout à fait tort, avait toujours pensé Lisboa. Elle menait campagne contre l’usage de la force dans les favelas, critiquait l’intervention fédérale de Temer qui avait envoyé l’armée pour y remettre de l’ordre en début d’année, en février. Et, devinez quoi ? En mars, elle est tuée par une pluie de balles tirées sur sa voiture. Une martyre de l’activisme de gauche. Une véritable tragédie, de l’avis de Lisboa.

– Il se raconte, poursuit Alvarenga, qu’il s’agissait d’anciens militars, à Rio, certo  ? Pas un véritable escadron de la mort, mais pas bien loin non plus, si tu vois ce que je veux dire.

– Clair comme de l’eau de roche.

– Une sorte de dispositif de surveillance du quartier, chargé de l’élimination des indésirables.

– À ce qu’il se dit, ajoute Lutfalla.

Alvarenga affiche un air narquois.

– À ce qu’il se dit, oui. Et il se dit aussi que nos militars à nous ont monté le même genre de dispositif ici.

Lisboa en reste estomaqué : Ouah.

– Qu’est-ce que tu veux dire, exactement ?

– Il y a des chances que nos coupables soient tout en bas de la chaîne alimentaire dans une organisation dirigée, ou au moins avalisée, par d’ex-militars.

– Une association de surveillance de quartier.

– C’est exactement ce que c’est.

– Et donc, personne ne veut creuser ?

Lutfalla se fait de nouveau entendre.

– Creuser n’est pas l’option retenue.

– Et la victime ? Sa famille ?

– Un vol tragique. L’acte désespéré de quelque pauvre vaurien asocial.

– Exactement, reprend Alvarenga, le genre de choses auquel ce bon vieux Bolsonaro veut mettre fin avec sa politique intransigeante et jusqu’au-boutiste : les atteintes à la personne, violence et délinquance.

Au tour de Lisboa de renâcler.

– Ce qui répond à ta toute première question, dit Lutfalla. Donc, tu identifies l’inconnu, et tu t’assures que le profil corresponde à ce qu’on vient de dire.

Lisboa secoue la tête.

– Mais je pensais que vous aviez raison, justement. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Alvarenga, en mimant un violon et son archet, dit :

– Je me fais vieux, je veux juste avoir la paix.

– Ce ne sont que des on-dits, poursuit Lutfalla. Mais penses-y tout de même. Bruno Covas est maire de São Paulo. Son vieil ami – son ancien boss – Johnny Doria a posé sa candidature pour le poste de gouverneur de l’État. Ce sont des politiciens de centre droit qui mènent carrière.

– Et… ? Moi aussi, je mène carrière.

Lutfalla ne relève pas.

– Ils savent d’où vient le vent. São Paulo sera libre de faire ce qu’elle fait de mieux, une fois Bolsonaro en poste. Et jusque-là, la seule règle sera : Ne fais pas de vagues.

– Des on-dits.

– Contente-toi de faire ton boulot, vieux. Tout est là.

Lisboa se lève.

– Lula est en prison, dit-il. Tout est déjà joué. Il ne s’agit pas de politique, entendeu ?

– Et d’après toi, qui a mis Lula en prison ? Précisément les juges fédéraux qu’il a nommés. Quelles que soient les influences extérieures, cela n’y change rien.

– Ils se contentent de faire leur boulot.

Lutfalla hausse les épaules.

– C’est comme ça.

– Oui, acquiesce Lisboa. Effectivement.

En retournant vers le bureau qu’il partageait avec Mario, le bureau merdique, picoté de rouille et mal éclairé dans lequel personne n’a voulu s’installer après Mario, après que Mario est parti, en retournant vers ce bureau, en retournant vers leur bureau, il se dit Fais ton boulot, vieux, c’est tout.

D’abord, découvrir quels ex-militars peuvent bien avoir un rapport avec Bixiga, et pourquoi.

Il lui faut une liste des départs à la retraite récents.

Ou, mieux encore, peut-être, quelqu’un d’impliqué dans la séquestration de cette activiste. Quelqu’un qui se retrouve dans la mouise pourrait être une bonne base de départ.

Il ne serait peut-être pas inutile de descendre chez les admins ; ils savent comment trouver ce genre de choses.

Un pur euphémisme, admin…

Un département entier aux limites de la légalité. Une bande de branques et de cinglés. Aller fourrer leur nez dans les affaires des militars devrait être dans leurs cordes.

Ensuite, l’autopsie du malheureux connard qui s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.

L’horreur, se dit-il : encore… Elle est là, l’horreur, et elle s’étend encore et encore et encore.

La voiture de Rafa quitte l’Avenida Giovanni Gronchi. Il ralentit, descend vers la favela en rebondissant sur les cratères de la Rua Clementine. Il dépasse le rond-point et se gare. Il saute de la voiture, referme la portière d’une talonnade.

Monte l’odeur d’un alcool de merde.

Deux mendigos lui crient :

– Qu’est-ce que tu as pour nous, mon frère ?

Puis ils caquettent de rire. Rafa leur fait un doigt d’honneur, mais en souriant. Ils n’ont pas l’air de se sentir trop insultés.

Il a franchi le portail du cemitério Gethsêmani, et l’espace s’ouvre devant lui, vert et réconfortant. L’air est pur – comme chez lui, se dit-il. Il est heureux que ces mots lui soient venus à l’esprit instinctivement. Il sourit et se dit Oui, c’est là-bas que je suis chez moi, maintenant.

Il prend le chemin des bureaux, où il va discuter des funérailles de sa grand-mère avec un directeur technique ou un autre. Il a une liasse de billets et un regard d’acier. Et quelques noms à prononcer si le besoin s’en fait sentir : ils ont été sympas à ce point, les gars de la colline.

Cela devrait suffire à assurer un enterrement de classe mondiale. Elle le mérite, et il sent que lui aussi.

Il s’arrête néanmoins à la volière, un endroit où son père l’amenait lorsqu’ils venaient rendre leurs hommages à son père à lui. Elle avait simplement été construite, lui avait raconté son vieux, puis les oiseaux avaient commencé à venir d’eux-mêmes un ou deux mois après, affamés et heureux, et à s’installer – du moins c’est ce que dit l’histoire. Des têtes jaunes et des joues orange, de longs corps gris et des queues emplumées de jaune et vert.

Rafa passe un doigt à travers un trou, fait le bruit d’un baiser avec la bouche.

Les oiseaux n’en ont cure.

 

Junior est de retour dans la rue. En fait, on l’a foutu à la putain de circulation. Voilà ce qui arrive quand on essaie d’agir comme il faut, se dit-il.

C’est un message clair, cette putain d’assignation.

Apprends à fermer ton clapet, bonhomme.

L’entrevue avec ses supérieurs s’est passée à peu près comme suit :

Donc, le soir du 7 octobre, vos subordonnés Felipe et Gilberto ont appréhendé une jeune femme qui défigurait un espace public par un acte de vandalisme criminel.

Oui.

Ils ont ramené la jeune femme à la base pour l’inculper.

Oui.

Pendant ce temps, vous êtes resté en position, à prévenir tout trouble potentiel avec le jeune Rubens.

Oui.

Vous êtes un héros, voilà ce que vous êtes.

Oui.

Vous rentrez et vous trouvez Felipe et Gilberto qui interrogent la contrevenante ; vous considérez qu’ils font consciencieusement leur travail et vous récompensez leur initiative en leur permettant de poursuivre sans être embarrassés par la présence d’un supérieur.

Oui.

En reconnaissance de cette exceptionnelle manifestation d’autorité, il vous sera alloué, pour une semaine, un poste administratif, loin du stress de la ligne de front.

Oui.

Et maintenant : La circulation.

C’est tout de même un peu moins déplaisant que ce que l’on pourrait imaginer : il ne va pas non plus jusqu’à se taper l’asphalte, il supervise les gars qui le font. Ce qui revient à dire qu’il ne fait foutre rien, parce que, comment est-ce qu’on pourrait bien superviser des gars qui font la circulation, de toute façon ? Donc, la journée de Junior – et tout le reste de la semaine, tant qu’on y est – consiste à hanter les cafés, snacks et restaurants pour militars, voire même les bars, des environs de l’Avenida Paulista, son territoire pour la semaine, à moins d’un jet de pierre de l’endroit où ces deux moleque dégénérés, Felipe et Gilberto, ont ramassé la graffeuse, entraînant par là même Junior dans tout ce merdier.

Caralho, se dit-il, putain de merde, comme il est assis au comptoir d’une padaria minable, du mauvais côté d’Augusta, à se maudire.

Puta que pariu.

Ils m’ont bien baisé, ces connards, ces putains de gosses.

Six années en arrière, et il était l’un de ces gamins qui ambitionnaient de monter en grade ; il rêvait de devenir capitaine, s’en tenait strictement à ce qui était juste, et restait soigneusement à l’écart des sirènes de la tentation qui attiraient et corrompaient tant de ses jeunes collègues.

Il sait trouver les mots pour dire les choses, quand il est fâché, le jeune Junior. Il sourit – ironiquement.

Et il sait bien comment les choses se font – tout n’est que politique, littéralement.

La donne a mis tous les atouts dans la même main : celle de Bolsonaro, le chouchou des militars.

À partir de là, se dit Junior, songeur, il vaut mieux couvrir l’agression d’une jeune femme dans une cellule militar que saper l’accession du grand homme à la grande maison.

Rien de plus facile : accusez-la de quelque chose de bien pire et gardez-la sous clé, porra.

Junior sirote son café, grignote une pâtisserie. Il y a une feuille de chou estudiantine radicale sur le comptoir, et il la feuillette.

La padaria est à moitié vide, comme de juste en milieu de matinée. L’affluence du petit-déjeuner est déjà un lointain souvenir. Les étudiants et les fêtards sont déjà repartis. Les putes, et tous les flics, serveurs et agents de sécurité faisant la nuit ont déjà fini leur sandwich ou leur bière.

Les éboueurs et autres travailleurs ont avalé leurs shots de cachaça avec leurs cafezinho et leurs pão de manteiga, petits-déjeuners revigorants pour une longue journée de travail. Ils sont tous partis il y a des heures. Le déjeuner sera pour les gens des bureaux alentour, en quête d’un por kilo pas cher, d’une bière en solo ou de quelques bouteilles partagées en cachette de leur boss. Les étudiants reviendront en début d’après-midi pour soigner leur gueule de bois.

C’est un sacré putain d’endroit que celui-là, se dit Junior. Le genre d’endroit où il n’aurait jamais mis les pieds sans son uniforme : tout est offert par la maison, et pourquoi pas, ne ?

Des nuits illuminées et longues…

Les télés beuglant les résultats sportifs et les nouvelles…

Et les élections, les élections, les élections.

Junior en a jusque-là, sincèrement. D’un signe, il demande un peu plus de café, amigo, il est bon.

Le service au comptoir est militaire – rapide. Une pâtisserie bonus apparaît, sucrée, savoureuse. Et pourquoi pas ?

– J’imagine que ça vous fait plaisir, dit le serveur en lui versant son café et en indiquant l’écran d’un geste du menton. C’est comme s’il y était déjà, n’est-ce pas ?

Junior hausse les épaules.

– Vous n’imaginez même pas l’étendue de ma joie.

– Il va y avoir du boulot, par ici, dit-il.

Il parle du quartier, il parle de la rue.

Junior acquiesce.

– Ça serait un bon moyen de vous y mettre, hein ? En ayant carte blanche, en ayant vraiment la possibilité d’en mettre un coup, ne  ? J’imagine que ça vous plairait.

Junior hausse les épaules en un mais ou menos.

– Un petit nettoyage ne me déplairait pas, à moi, ça, c’est sûr. Menos um, ne ?

Voilà la phrase qui résume tout, se dit Junior.

La phrase qui va faire entrer ce vieux Bolsonaro dans la grande maison :

Menos um. Un de moins.

C’est-à-dire, un malfrat de moins. C’est-à-dire, usage de la force illimité, bang bang bang, médailles et honneurs et tous les moyens sont bons, vieux. C’est-à-dire, le seul bon vaurien est un vaurien mort.

Et tout ce qui s’ensuit.

Junior prend l’air évasif, genre, j’ai juste envie de boire mon café, fils, entendeu ?

Le serveur saisit et n’aime pas ça. Il retourne à sa place.

Junior tourne la page de son canard gauchiste.

Le serveur vient poser le doigt dessus, juste au-dessus d’un article d’une journaliste gringa, Eleanor Boe, d’abord publié en ligne, mais maintenant repris sur papier…

– Je vois que vous avez de la lecture, dit le serveur avec un sourire vicieux. Cette sale pute.

Junior fronce les sourcils, fait un signe de la tête, regarde le serveur repartir. Il aplatit un peu le journal d’un revers de main, l’incline vers lui, commence à lire…

Une main sur son épaule. Junior pivote.

– Salut vieux, lui dit son ancien patron, Carlos.

Carlão. Le grand Carlos.

Et merde.

– Plutôt amusant à lire, ne ? Ce ne sont que des mensonges, vieux. Tout cela sera bientôt réfuté.

Junior se dit : Putain de rôdeur.

– On dirait que tu viens de voir un fantôme, vieux, dit Carlos.

Junior grimace.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Il se redresse et ajoute :

– Molosse.

– Cinq minutes de ton temps.

Junior opine.

– Tic-tac…

– Eh bien, il va falloir que tu le lui dises, parce que moi, je ne peux pas. Je ne peux pas admettre devant cette gringa escrota que nous avons échoué, sabe ?

Pauvre conne gringa, à peu de choses près.

C’était Fernanda. Anna est un chouïa surprise par le ton de sa voix.

– Je croyais que tu l’aimais bien ? dit-elle.

Elles parlent d’Ellie.

– Ouais, bon.

– Elle est OK, vamos, sabe ?

Fernanda hoche longuement la tête.

– Oui, ça va, c’est juste qu’elle ne se prend pas pour de la merde, et que je n’ai pas envie de lui faire ce plaisir.

Anna opine. Elle pense la même chose.

Elles n’ont pas réussi à trouver le nom de la jeune femme incarcérée pour l’histoire du graffiti, celle au sujet de laquelle Ellie semble savoir qu’elle a été violentée. Ellie a même écrit un article sur elle, qui a paru en ligne, et qui a été repris dans au moins deux journaux papier, même si ce ne sont que des publications estudiantines, en fait.

Et cet échec la taraude.

– Qu’est-ce qu’elle a dit, exactement ?

Fernanda, encore une fois, mais cette fois au sujet de Marta.

Anna l’a appelée et cela l’embarrasse aussi, parce que cela lui a donné l’impression de faire montre de faiblesse, d’incompétence, de Eh bien non, je n’arrive pas à me débrouiller toute seule, Marta.

Marta a répondu qu’elle ne voulait plus rien à voir avec quoi que ce soit, en gros.

– Tu sais qu’elle a abandonné la politique, qu’elle en a eu assez.

Fernanda ouvre de grands yeux.

– Ce n’est pas la place d’une femme, d’après elle, ne ?

– Ça le devrait.

– C’est la nôtre.

– C’était la sienne.

Anna sait que c’est vrai. Elle a un peu honte que son ancienne boss ait plié les gaules, ne se soit pas représentée, puisse se contenter de regarder tout ça depuis sa maison en bord de mer.

Elle a quand même accepté de lui parler au téléphone, au moins.

– Tu sais qui tu devrais appeler ? lance soudain Fernanda.

Anna connaît la réponse, mais cela ne lui plaît pas.

– Il saura quelque chose, ajoute Fernanda. Il sait toujours quelque chose.

– C’est un peu son genre de truc.

– Appelle-le.

Anna opine. Elle cherche son numéro dans le répertoire de son téléphone, toujours rangé sous « R » pour Raspoutine.

Il décroche à la troisième sonnerie. Anna sent qu’il se délecte, à sa voix.

– Eh bien eh bien eh bien ! entame-t-il, que puis-je faire pour toi, Anninha ?

Elle n’aime pas cela du tout. Elle n’a jamais aimé ce surnom, et elle n’aime vraiment pas quand des vieux l’appellent comme cela.

Des vieux qui se précipiteraient dans son lit s’ils le pouvaient – et si leur condition cardiaque le leur permettait.

– Bonjour, senhor Luis, entame-t-elle.

– C’est un honneur.

– Puis-je aller droit au but ?

Le coup des orgies organisées pour tout le petit monde de la politique dans le sex motel s’est révélé être un don du ciel, finalement.

Il n’était jamais devenu nécessaire de faire la moindre révélation publique ; tout cela était juste resté suspendu dans l’éther comme les nuages noirs d’un orage prêt à éclater. Les démissions et les scandales s’étaient déroulés sans que personne soit compromis.

Raspoutine en avait été ravi, Ray Marx n’avait jamais paru avoir quoi que ce soit à foutre que ça pète ou pas.

Anna s’en était fort bien sortie, au final.

Et ils étaient restés en assez bons termes lorsque Marta avait décidé que le vieux Raspoutine n’était plus à la hauteur pour demeurer Monsieur Marta et qu’elle l’avait largué sans ménagement peu après cela.

Cela semble lui être resté en travers de la gorge, et Anna n’en est pas surprise.

– Fala, querida, dit-il.

– Nous sommes en quête d’une information qui se révèle plus que difficile à obtenir.

– C’est un « nous » de majesté, n’est-ce pas ?

– De travail.

– Il s’agit toujours du travail.

Anna soupire. Fernanda lui adresse un sourire encourageant : Allez, courage.

– Une femme a été arrêtée pour avoir bombé Elenão la nuit de l’élection. Elle est détenue par la police militaire.

– J’ai lu quelque chose à ce sujet.

– Où ça ?

– Un journal.

Anna ouvre de grands yeux. Cette duplicité, ces finauderies sont une vraie plaie.

– Nous voudrions connaître son nom.

– Et quoi ? Faire un peu de pro bono ?

C’est ce qu’elles font, de l’aide juridique, sous diverses formes.

– Pourquoi pas ?

Raspoutine en aboie de rire.

– Je suppose que vous avez déjà demandé à mon ex-épouse ?

– Cela fait une différence ?

– Aucune. J’ai entendu dire qu’elle s’était retirée de la partie, et qu’elle consacrait tout son temps et son argent à son bronzage.

– Je ne sais rien de ce détail-là.

Raspoutine maugrée, maintenant.

– Ma putain de villa en bord de mer, finalement, la puta.

– Je n’ai pas entendu.

– Rien, nada.

Anna a un sourire forcé.

– Savez-vous où je pourrais trouver le nom de cette femme ?

– Je crains que non.

– OK.

Il y a un instant de silence. Anna sent que Raspoutine n’en a pas terminé.

Elle lui laisse la satisfaction de faire durer.

– La question n’est pas, où trouver son nom, finit-il par dire, mais de se demander pourquoi personne ne le connaît.

– Merci, Yoda, répond Anna.

– Je vais te donner un indice : qui a mis Lula en prison ?

Anna réfléchit. L’opération Lavage express – Lava Jato – le juge, lui.

– Sérgio Moro ? dit-elle.

Il est célèbre, maintenant, genre Robin des Bois, quelque chose comme ça.

Il arrête les corrompus comme un shérif d’un autre temps, avec un six-coups, un cheval et un chapeau.

Il y a eu des dessins animés qui l’ont représenté de cette façon-là.

– Bingo.

– Et qu’est-ce qu’il a à voir avec tout cela ?

– Qui crois-tu qui va lui donner un boulot ce mois de janvier venu ?

Le cerveau d’Anna pétille.

– Bolsonaro.

– Petite maligne.

– Et en quoi est-ce un indice ?

– C’est le versant politique nationale, querida. Tourne-toi vers le local et tu verras tout l’enchaînement.

– Vous êtes une sacrée canaille, quand même, dit-elle affectueusement.

Raspoutine apprécie énormément.

– Ton ancien boulot, ma belle, commente-t-il. Ton ancien boss. Mon ex-épouse. Le maire de notre belle ville va s’assurer que le nom de cette femme – que ce crime, en fait – ne réapparaisse nulle part.

– Johnny Doria.

– Enfin, son successeur. Lui s’est mis en retrait, tu te souviens ?

Anna déteste se faire reprendre par Raspoutine.

– C’est la même chose, ceci dit, je te l’accorde.

– OK, dit Anna. Mais je ne suis pas sûre que cela nous avance beaucoup.

Raspoutine s’esclaffe.

– Querida, c’est une splendide opportunité. Il faut que tu voies plus grand que le pro bono, petite.

Anna, pince-sans-rire :

– Vous êtes un amour, senhor.

– Appelle-moi, si tu arrives à quelque chose, certo ?

– Votre intérêt fait chaud au cœur.

Raspoutine grommelle quelque chose comme Oui, OK.

– Ciao, ciao, dit-il plus fort, puis il raccroche.

Anna raccroche à son tour. Elle s’étire le cou, se frotte les yeux.

Fernanda grimace. Et donc ?

– Peut-être qu’on pourrait appeler Ellie et lui dire la vérité. Peut-être qu’on pourrait penser plus grand, travailler avec elle.

– Doux Jésus.

– J’ai dit, peut-être.

Fernanda sourit.

– On fait ce que tu dis, querida.

Anna s’esclaffe.

Elle trouve toujours les mots, Fernanda, se dit Anna. Elle sait toujours exactement quoi dire pour la faire rire.

Ellie appelle Silva qui est un peu son mentor depuis que Leme les a présentés en 2014. Cela n’a pas été facile pour elle qu’il s’en aille. Elle n’aime pas trop penser à ce que cela représente. Ce que cela signifie, c’est qu’au bout du compte, cela n’en vaut pas la peine, ce que nous faisons.

Silva passe ses journées à lire dans sa maison en bord de mer. Il boit beaucoup moins et s’alimente mieux. Il fait ce que les Paulistanos font quand ils sont à la plage : de la marche soutenue. Il fait encore et encore le tour de la résidence sécurisée dans laquelle il vit, près de Santos. Ellie adore l’entendre parler de tout cela, alors elle l’appelle une fois de temps en temps.

Cette fois, Silva lui dit quelque chose d’utile.

Regarde où est le lien, c’est là qu’est ton histoire.

Un crime de haine et des brutalités policières…

Relie les points, Ellie.

Elle dit :

– J’espère que tu vas bien, Francisco.

Elle ne dit pas : « Saudades, cara. » Tu me manques, mon ami.

Évidemment, le vieux Lisboa a fait plusieurs fois le tour du pâté de maisons, alors il connaît un peu mieux les environs, et sait par où commencer à chercher un dispositif de surveillance de quartier renégat qui pourrait, de temps en temps, décider de se faire lui-même justice.

La station de moto-taxi.

Si Bixiga est la vessie de São Paulo, c’est là que ses teignes pissent.

Le plan de Lisboa : en choper un au dépourvu et dérouler.

Il a laissé les admins chercher à leur manière, et les résultats de l’autopsie ne sont pas bien compliqués…

Le type a été poignardé à mort avec une lame longue plongée à travers son putain de cou.

Et on rigole et on s’amuse.

Lisboa attend que l’exposé des faits soit complet, puis c’est à lui de contacter la famille et d’obtenir une identification.

Et là, on rigole et on s’amuse vraiment.

Il est comme un coq en pâte, Lisboa. C’est le début de l’après-midi, et il se pose au bord de la vitrine du Blue Pub, un faux bar britannique derrière l’Avenida Paulista, sur l’Alameda Ribeirão Preto, au sommet de Morro dos Ingleses, la colline des Anglais, au cœur de Bixiga, et à peut-être deux cents mètres du parque Trianon, où le pauvre type s’est fait trucider. L’endroit est plutôt pas mal, dans l’ensemble. Une salle caverneuse au sous-sol avec un écran géant, un bar discret cerné de box au rez-de-chaussée, là où s’est installé Lisboa.

Happy Hour : trois pintes de Heineken pour seulement trente-cinq réaux. Ou deux pintes de Paulaner au prix cassé de quarante-sept réaux. Des boissons qui sont des symboles de réussite sociale, destinées à une clientèle en pleine ascension, au goût sûr. Qui vit des jours heureux.

Lisboa commande une Heineken. L’envergure d’une vraie pinte, c’est tout de même autre chose. Parfois, une chopp ou une bouteille glacée avec son petit verre ne peuvent pas suffire.

En buvant sa première gorgée, il se demande, vu la taille des verres, comment les gens en Angleterre réussissent à travailler.

Bixiga a aussi de bons côtés, se dit Lisboa. C’est un véritable quartier, avec ses équipements locaux et ses restaurants familiaux. Des immigrants italiens et fiers de l’être. Lisboa a mangé dans une cantine italienne tous les dimanches, quand il était petit : une habitude, chez les Paulistanos. Les portions étaient immenses, assez pour nourrir une famille. Il s’agit en fait d’une arnaque plutôt maligne, avait-il découvert lorsqu’il avait commencé à travailler aux Mœurs, pas très longtemps après le début de sa longue et auguste carrière dans la Polícia Civil.

Ce que faisaient ces restaus, c’était affirmer que chaque plat était prévu pour deux, qu’on ne pouvait que le partager, mais qu’on ne pouvait pas le partager à plus de deux. Cela fait beaucoup de nourriture. Ce qui signifie de nombreuses livraisons. Ce qui signifie que vous videz le frigo chaque jour, et que vous êtes en position de négocier des accords fructueux avec vos fournisseurs pour la viande et les tomates et tout le reste, et que vous vous frottez les mains. Il y a un homme d’affaires italien qui s’assure dans l’ombre que les bons accords sont trouvés et que chacun en tire sa juste part. Ce qui inclut les transporteurs, la collecte des ordures, le blanchissage, et même les agences qui emploient les jeunes Italiens et Italiennes qui assurent le service dans les restaurants familiaux. C’est malin, c’est Bixiga qui est au cœur de tout cela, et c’est légal – ou limite.

Les problèmes surviennent quand cet homme d’affaires italien de l’ombre essaie d’améliorer un peu son quotidien en se servant de son restaurant comme d’une plateforme pour des activités plus rémunératrices – drogues, alcool, prostitution, tout ce qu’un mafioso à deux balles peut imaginer pour s’enrichir rapidement. C’est lorsque cela arrive que le fragile équilibre est rompu – mais toutes les familles veulent la même chose, au bout du compte : que leurs restaurants fonctionnent sans heurt et les nourrissent. L’apparence de légitimité est primordiale, mais tout aussi facile à perdre, parce que ce n’est qu’une simple ressemblance.

Lisboa sait que les Mœurs ont de bons contacts ici, et une politique de laissez-faire. Il a songé à les appeler, mais il s’est dit que sa mission solo ici risquait de perdre en discrétion s’il suivait une quelconque forme de protocole.

Alors il le fait à l’ancienne, un truc que son vieux lui a appris. Il appelait cela l’amorçage, parce qu’il s’agissait d’utiliser un appât, et de regarder les charognards se battre pour avoir leur part.

Lisboa appelle ça le Vieux Piranha, en hommage à son vieux.

Voilà comment fonctionne le Vieux Piranha : Lisboa appelle le numéro du service de moto-taxi et regarde un jeune gars sortir répondre. Lisboa lui dit :

– Sois sympa, fils, et viens me retrouver au Blue Pub, de l’autre côté de la rue, je voudrais te parler d’un acheminement, mais pas au téléphone, entendeu ?

Le jeune gars répond Sim, senhor, et Lisboa le regarde s’empresser de traverser et pousser la porte du Blue Pub. Il n’est pas assez vieux pour qu’on l’y serve, mais le personnel du bar ne s’intéresse pas à lui, ce que Lisboa remarque et qui lui fait penser : Tiens, tiens ; nous y voilà.

Le gars repère Lisboa et s’approche. Lisboa est en civil, mais vêtu comme un hooligan vieillissant, le look le plus louche qu’il puisse se permettre sans passer pour un charlot. L’impression qu’il veut communiquer, c’est qu’il pourrait être un général des Torcida Jovem, ce méchant groupe de supporters du Santos FC basé à São Paulo et qui traîne dans le coin.

Le gars demande :

– Vous avez appelé pour un moto-taxi ?

– Oui, répond Lisboa.

– Vous voulez la version de base, ou la version luxe ?

Lisboa sourit, dresse les deux pouces.

– Mec, tu me prends pour qui, falou ? La version luxe.

Le gars acquiesce.

– Et où garez-vous vos motos-taxis, d’ailleurs ? demande Lisboa.

Le gars prend un air évasif, mais il répond :

– La réception du motel, en face. Le parking souterrain.

Lisboa acquiesce.

– Tu t’appelles ?

– Vous demandez Michelangelo.

Lisboa s’éclaircit la gorge.

– Bixiga, ne ?

Le gars répond :

– Ouais, vous m’en direz tant !

– Combien de temps ?

– Vingt minutes.

– Bon garçon.

Lisboa lui donne un billet de dix.

– Maintenant, dégage, veux-tu ?

Le gars dégage, et Lisboa remarque la grimace sur le visage du barman.

Bien, se dit-il. C’est la bonne adresse.

Les vingt minutes s’écoulent et Lisboa s’enquille le reste de sa pinte.

Il se lève, s’essuie la bouche, et rapporte son énorme verre au bar.

Le barman vient le remercier.

– Laissez rouler mon ardoise de Happy Hour, fils, lui dit Lisboa, je sors juste le temps d’aller pisser.

Le barman hausse un sourcil et Lisboa lui renvoie un air de Pas maintenant, amigo, tu vois ce que je veux dire ?

Il sort par l’entrée principale et se dirige vers le bureau du motel, lequel est surmonté d’une enseigne forcément trompeuse, et qui promet des chambres au Paradise, en néon rose.

Il franchit la porte, tout de puissance et de confiance en lui. Le réceptionniste est un étudiant fatigué avec un grand manteau, un livre de poche défraîchi et un air supérieur. Lisboa annonce : « Je suis censé retrouver un Michelangelo » avec autorité et un air de Me faites pas chier dont il est sûr qu’il va impressionner l’étudiant.

L’étudiant est impressionné.

– Prenez l’ascenseur, menos um, dit-il.

Lisboa hoche la tête en souriant. Il maugrée dans sa barbe que Menos um est une putain d’indication appropriée.

L’ascenseur a toute la classe d’un sex motel, cuir rouge et miroir sale. Cela ne prend pas longtemps. Il réapparaît au premier sous-sol. Il s’agit d’un parking souterrain en béton assez standard, avec plus de rebuts – pneus, pièces détachées, chiffons noirs d’huile, cordes – que de voitures.

Un jeune type est assis sur une mobylette. Il porte un blouson de cuir couvert de chaînes. Il a les cheveux gras et des taches de rousseur. Il crâne un peu trop : c’est juste un petit dealer de quartier, qui a l’air d’avoir mauvaise haleine.

Lisboa lui fait signe :

– Michelangelo.

Le type acquiesce. Lisboa s’avance vers lui d’un pas rapide.

Le type sourit et se lève lorsque Lisboa arrive à son niveau, et avant qu’il ait le temps de comprendre ce qu’il se passe, Lisboa lui a porté un atémi à la gorge et filé un grand coup de pied dans les burnes.

Le type s’effondre.

Lisboa s’appuie sur sa gorge. Il attrape le poignet gauche du type, tire le bras en arrière jusqu’à sa limite, tourne.

– Maintenant, relève-toi, dit-il.

Le jeune type essaie. Lisboa lui met un direct à la gorge, et le type retombe.

– Relève-toi, j’ai dit, répète Lisboa.

Le type fait ce qu’on lui dit. Lisboa fouille ses poches et en tire des petites pochettes plastiques de cocaïne et du cash.

Lisboa sort son insigne.

– Écoute-moi bien, fils, dit-il.

– C’est de la provocation policière, purement et simplement, s’exclame le jeune type.

– Toi, tu as surtout vocation à te taire, réplique Lisboa.

Le type pleurniche dans ses taches de rousseur.

Lisboa lui dit :

– Tu travailles pour quelqu’un. Je veux savoir qui. Je veux savoir qui commande dans ce quartier, entendeu ?

Le type se tortille. Il renifle bruyamment et crache.

Lisboa poursuit :

– Je veux savoir qui tu payes pour être autorisé à faire tourner ton petit commerce clandestin. Et tu vas m’aider à le découvrir.

Les cheveux gras et les taches de rousseur donnent un air de lycéen à ce pitoyable connard, maintenant que Lisboa le tient.

Lisboa lui dit :

– Voilà ce qu’on va faire.

Le jeune type écoute. Il comprend qu’il n’a pas le choix. Il va organiser une rencontre avec son chef – son supérieur hiérarchique – pour ce soir, tard, une rencontre à laquelle Lisboa va assister.

C’est une simple histoire de poupées russes, en fait : Lisboa va faire irruption chaque fois, jusqu’au moment où il aura atteint le sommet de cette petite chaîne alimentaire.

En attendant, c’est retour au Blue Pub, et patience. Deux pintes de Heineken avec son nom dessus. Santé, se dit-il. La bière pétille.

Voilà comment se pratique le Vieux Piranha.

Son vieux aurait été fier de lui.

Les funérailles sont réussies – autant que peuvent l’être ces choses, pour ce qu’en sait Rafa, qui n’a pas beaucoup l’expérience de ces choses.

Elles se tiennent un dimanche, ce qui aide, parce que toute la congrégation de l’église de sa grand-mère est présente, et en fait une commémoration. Une farandole de fidèles entonnant les yeux fermés des cantiques sacrés et chantant ses louanges, louvoie à travers Paraisópolis puis arpente l’Avenida Giovanni Gronchi, offrant par là même un fabuleux spectacle, celui d’une foule en sueur adorant le Seigneur et battant dans ses mains avec ferveur en attendant le feu vert pour traverser la rue principale.

Il s’agit aussi du premier tour des élections, ce qui signifie qu’il n’y a rien d’autre à faire que célébrer cette vie-là.

– Tu es devenu un homme, n’est-ce pas, fils ? dit le pasteur à Rafa, après lui avoir passé le bras autour des épaules.

Rafa voudrait s’échapper.

Le pasteur ajoute :

– C’était une bonne chose que tu sois parti. Elle en était heureuse, vers la fin.

Non, ce que Rafa veut faire, c’est ôter calmement le bras du pasteur de ses épaules, brosser ses vêtements du revers de la main, puis dire à ce vieux barbeau en le regardant dans les yeux d’aller se faire foutre.

Il sourit, dévoilant ses dents, et se dit Oui, d’accord, mon grand.

Rafa regarde Franginho et Carolina qui discutent à voix basse de leur côté, et regrette de ne pas être avec eux. Le pasteur est en train de dire quelque chose au sujet d’une collecte et d’une messe du souvenir.

– Nous allons tous prendre un verre chez dona Regina, certo ? dit Rafa, rembarrant le pasteur. Cette semaine, je vais trier les affaires de ma grand-mère, et ensuite, je rentre chez moi, falou ?

L’expression de Rafa se durcit, tout comme sa résolution, même s’il tremble.

– Je ne veux plus rien avoir à voir avec cet endroit.

Le pasteur acquiesce.

– Vai com Deus, dit-il.

– Je prierai pour toi.

Les pontes du haut de la colline ont décidé d’offrir une fête à Rafa, et le restaurant de dona Regina est plein à craquer de proches et de pique-assiette. Personne ne paye quoi que ce soit, ça, c’est sûr.

Rafa se retrouve avec un autre bras bien intentionné autour des épaules. C’est l’un des gars, surnommé Riz Frit, ancien ami et bras droit du vieux Garibaldo. Rafa n’avait plus pensé ni à l’un ni à l’autre depuis un certain temps.

– De fait, Rafa-Rapido est en train de dire Riz Frit, tu étais un sacré bon gars.

Il y a des shots de pinga et des bières partout, des snacks et de la musique.

Le carrefour est envahi de voitures garées, alors il est fermé, piétonnisé pour la journée.

Il y a deux motos militars à l’endroit habituel, mais leurs gyrophares sont éteints. Rafa voit Franginho discuter avec un des motards.

On dirait qu’il lui glisse quelque chose. Une enveloppe pour instaurer une trêve, faire montre d’un peu de respect, certainement. Un pote.

Franginho lui a manqué. La première chose qu’il lui a dite lorsqu’ils sont arrivés ?

« Tu as réussi à l’engrosser, ou pas encore ? »

Tout était dit.

Rafa parcourt des yeux ce qui fut son terrain de jeu. Ses yeux s’arrêtent sur l’ancien bureau de l’avocate. Il remarque la remise à neuf du bar : un coup de peinture et un nouveau frigo.

Il note que les rues ont l’air plus fréquentées, plus propres, plus modernes ; les antennes, les câbles et les paraboles et tous les trucs du genre ressemblent plus à des produits officiels que les bricolages précédents, ils sont plus… Comment dire, il cherche le bon terme… plus civilisés. C’est ça : Paraisópolis est plus civilisée.

Riz Frit s’étend à n’en plus finir sur les qualités de Rafa qui, lui, s’interroge sur la façon dont l’infrastructure du quartier s’est développée. Il avait lu quelque chose dans le journal, il y a quelques années, disant que la favela avait été retenue pour un projet de subvention du ministère de la Ville – il semblerait qu’elle l’ait obtenu. Il se demande ce que cela signifie pour Riz Frit et l’organisation, se dit qu’ils ont probablement été partie prenante dans les négociations.

– Et donc, mon pote, tu es l’un des nôtres.

Riz Frit porte un toast à Rafa avec un shot.

– Nous t’aiderons, quels que soient tes besoins.

– Oui, à ta santé ; j’apprécie vraiment, répond Rafa.

Il sait que Franginho est déjà en train de négocier la vente officieuse en liquide de la maison de sa grand-mère sur la colline, et qu’en dehors de cela, il n’y a pas grand-chose à faire. Mais c’est un beau geste, qui donne à Rafa l’impression qu’il appartient toujours à l’entreprise, comme s’il n’était jamais vraiment parti, comme s’il n’avait jamais abandonné le navire en mettant les voiles avec un trésor caché.

Oui, c’est un beau geste.

Puis, enfin, un bras bienvenu autour de ses épaules : Carolina. Rafa réalise qu’il est un peu éméché. Ce n’est pas vraiment une surprise : toute la population mondiale et sa femme veulent lui offrir à boire.

– Mon amour, lui dit-elle.

Rafa pivote, ils s’embrassent brièvement, et elle le serre un temps dans ses bras.

– Tout va bien ? demande-t-il.

Oui. Elle est triste mais elle va bien, lui répond-elle.

– Je suis tout simplement heureuse que nous soyons revenus – et que tu aies pu faire cela. Je suis fière de toi. Eu te amo, lindão.

– Tu sais que tu peux aller voir tes amis, si tu veux. Ça ne me gêne pas.

Carolina incline la tête sur le côté et sourit.

– Tu es sûr ? Tu sais que cela me ferait vraiment plaisir.

– Franginho a dit qu’il pouvait te conduire, et aller te rechercher plus tard.

– Tu me fais surveiller ?

C’est une blague. Évidemment que c’est une blague : elle est drôle, Carolina. Rafa s’esclaffe.

– Je ne serai pas longue. C’est… tu sais, c’est aujourd’hui.

– Je sais ce qu’il y a aujourd’hui.

– Puis nous pourrons nous occuper de tout le reste demain, et rentrer chez nous.

C’est ce que Rafa a envie d’entendre. C’est tout ce que Rafa veut : rentrer chez eux.

– Je t’aime, dit-il.

– Ça vaudrait mieux.

Plus tard, Rafa regarde Franginho emmener Carolina en voiture, et il se dit qu’il doit y avoir un moyen de sortir Petit Poulet de cette basse-cour.

Junior n’est pas heureux de voir Carlos, mais il fait bonne figure.

Il commande une bouteille de Brahma et deux verres. Il se lève, la bouteille dans une main et les verres dans l’autre.

– Et si on les emmenait dehors ? propose-t-il.

Carlos acquiesce et lui emboîte le pas.

La table est en plastique, et bancale. La rue a le calme d’un jour de semaine. Des camions-bennes passent en mâchonnant des ordures. Des balayeurs sifflotent et s’interpellent. Leur tenue orange fait penser à des clowns, source de joie.

Carlos dit :

– Cela faisait un moment que nous n’avions pas cassé la croûte ensemble, mon ami.

– Effectivement.

– C’étaient des jours heureux, hein ?

Junior sait à quoi Carlos fait allusion, et il ne considère vraiment pas cette période comme ayant été heureuse.

– Tu ne t’en es pas mal sorti, fils, ces dernières années ? dit Carlos.

– Cinq minutes, ne ? rappelle Junior.

– À part un faux pas dimanche soir.

– Je n’appellerais pas ça un faux pas.

– Sans ce faux pas, tu n’aurais plus été très loin d’une promotion.

– Qu’est-ce que ça peut te faire ?

– Je garde un œil sur un ancien protégé, c’est tout.

Carlos sourit.

– Je me préoccupe toujours de mes gars, je l’ai toujours fait.

– Je ne suis pas un de tes gars.

– Que si.

Junior hoche la tête, résigné.

– Qu’est-ce que tu veux, Carlão ? Tu veux quelque chose, ne ?

– Ce n’est pas tant ce que je veux que ce que toi, tu veux.

– OK, chega, dit Junior.

Suffit. Mais il sourit.

– Quand es-tu devenu philosophe ? demande-t-il.

– La retraite peut avoir cet effet-là.

– C’est juste.

Junior leur ressert de la bière. Ils boivent.

– Ce faux pas. Il y a un moyen de t’en sortir.

– OK.

– Il se trouve que je ne suis que partiellement à la retraite. J’ai fait quelques petites choses en tant que consultant free-lance pour la maison-mère, sabe ?

Junior hoche la tête.

– Un boulot s’est présenté, hier, un truc que l’on m’a assigné. Un truc pour lequel j’ai besoin de ton aide.

– Je vois, oui. De l’aide.

Carlos ne relève pas.

– La femme que tes gars ont arrêtée et à laquelle ils ont fait Dieu sait quoi. Je suis en mesure de tout faire disparaître, ce qui est justement ce que l’on veut dans les hautes sphères.

– Ça a l’air charmant.

– Non, pas dans ce sens-là. Je sais qui elle est et j’ai un moyen de pression, quelque chose qui pourrait lui créer des problèmes.

– Tu as toujours été un homme de réseaux, Carlão.

– Mais, étant donné mon statut de retraité, personne d’autre ne peut s’associer à ce que je fais, d’accord ?

– Comme de l’eau de roche.

– À part toi.

– À part moi.

– Et les hautes sphères considèrent cette participation – officieusement, bien sûr – comme une pénitence pour ton faux pas.

Junior acquiesce. Évidemment qu’ils le voient comme cela. C’est de cette façon que les choses fonctionnent. C’est de cette façon qu’il s’est retrouvé embringué avec Carlos et sa bande la première fois. Un faux pas et une pénitence.

– Qu’est-ce que tu attends de moi ? demande Junior.

– Ils vont la laisser sortir, ce soir. Comme tu étais le policier le plus haut gradé lors de son arrestation, il paraît logique que tu aies le privilège de la reconduire chez elle.

– Ça paraît raisonnable.

– Ne sois pas impudent, fils.

– Donc, on va l’emmener ailleurs et tu vas lui expliquer comment les choses vont vraiment se passer.

– Tu es un bon gars.

Junior se lève.

– Qui est ton contact, qui sait tout ça ? Ça ne ressemble pas à une de tes magouilles.

– Les réseaux, mon gars.

Carlos lui fait un clin d’œil.

– Je te rappelle.

Junior fait signe au serveur, fait tomber quelques billets sur la table. Il s’en va.

Comme il arrive au bout de la rue et jette un coup d’œil sur la circulation, il voit Carlos et le serveur qui s’esclaffent, Carlos avec une autre bouteille, les billets de Junior dans la main.

Bolsonaro fait une déclaration condamnant le crime de haine qui a coûté la vie au jeune homme du parc. Il fait référence à deux meurtres non résolus de São Paulo en 2011 ; il fait référence au Maniaque du parc ; il fait référence à d’autres crimes non résolus, et il explique que, sous sa présidence, le crime sera éradiqué, qu’il n’aura plus sa place dans le pays, que les assassins, voleurs et violeurs feraient mieux de prendre garde.

L’argument de Bolsonaro, qu’Ellie lit entre les lignes, c’est que son gouvernement va mettre fin, spécifiquement, au genre de crimes de haine que son gouvernement veut à l’évidence encourager.

C’est un tour de passe-passe tellement éhonté qu’il en est ingénieux : Regardez ce qu’il arrive à cause de moi, je suis le seul à pouvoir m’y opposer. Ellie a un doute : est-ce vraiment ce qu’il est en train de faire ? Elle n’est pas certaine qu’il soit aussi intelligent que cela.

Son téléphone sonne. Anna.

– Je peux t’aider ? plaisante à moitié Ellie.

– Nous n’arrivons pas à trouver le nom de la fille, dit Anna.

– Tu veux dire de la femme, j’imagine ?

– Oui, Ellie ; c’est bon.

Ellie sourit, ne dit rien.

– Nous n’arrivons pas à trouver son nom, mais nous savons pourquoi.

– Ce ne peut qu’être utile.

– Nous pensons que nous devrions travailler ensemble.

– Nous… ?

– Fernanda et moi… et toi.

Ellie a maintenant un grand sourire.

– Ce pourrait être une bonne idée.

– Mais ensemble veut dire ensemble, certo ?

– Nous, les sœurs, sommes toutes frères.

– Quelque chose comme ça.

Il y a un instant de silence, d’anticipation, d’exaltation. Ellie peut le sentir. Elle dit :

– Et donc, quel est le plan, Anna ?

– Le plan, querida, a deux facettes. Tu t’occupes de l’une, nous de l’autre.

– Quel est votre angle ?

– La politique.

– Cela paraît logique. Et le mien ?

– Les flics, querida. Tu as des antécédents, après tout.

Ellie acquiesce. Elle ne peut pas le nier.

– C’est vrai.

– Bien. Donc, nous sommes bonnes.

– Ouaip.

– Nous voulons juste trouver le nom de cette femme et lui parler.

Ellie n’est pas certaine que ce soit la seule chose qu’elles veuillent. Elle dit :

– Nous sommes un genre de Drôles de dames.

– On se voit ce soir ?

– Com cerveza.

Elles raccrochent.

Ellie cherche dans ses contacts à la lettre « L ». Elle passe un coup de fil à Ricardo.

Il a l’air un peu éméché pour être honnête, se dit-elle.

– Retrouve-moi au Blue Pub, lui dit-il. C’est la Happy Hour. Les pintes sont gigantesques.

– Je suis anglaise, répond-elle. Et c’est ta tournée.

Dimanche soir, jour d’élection, et Rafa et Franginho sont installés dans la maison de sa grand-mère pour regarder les résultats. Ils ont apporté les restes de chez dona Regina, et ils sont tous les deux encore un peu cuits par cette journée de beuverie, mais ils ne s’arrêtent ni l’un ni l’autre.

– Tu vas pouvoir aller chercher Carolina ? demande Rafa en lui lançant une canette.

– Oui, évidemment : il y a un gosse qui va conduire.

– Quoi, tu as un chauffeur, maintenant ?

Franginho fait la révérence.

– Pour ne rien te cacher.

– J’apprécie.

– Tu ne peux pas quitter la jungle ce soir, ce serait trop tôt. Et puis, ajoute-t-il en décrivant la maison d’un geste du bras, il y aurait bien un moleque pour embarquer tout ça s’il savait que tu n’étais pas là.

Rafa trouve cela déplaisant.

– Vraiment ?

– Oh oui. Les choses ont changé.

– Tout paraît un peu différent.

– Disons simplement que l’organisation est moins écoutée qu’auparavant.

Rafa acquiesce. Il a eu cette impression. La fête de l’après-midi avait ressemblé à un voyage dans le passé, dans le vieil Ouest sauvage. Dès que le carrefour avait été dégagé, tout était revenu à la normale. Les affaires reprennent comme si de rien n’était – des affaires légitimes.

– La police militaire est plus présente, tout est plus structuré, plus organisé. Y compris la petite délinquance, ironiquement.

– C’était ça, ce que veut dire ironique ?

– En plein dans le mille.

Rafa y réfléchit.

– Je ferais mieux de ne rien changer, alors.

– On vend cette baraque demain et on se casse d’ici.

Rafa sourit.

– Tu viens ?

– C’est ce dont je parlais avec Carolina, tout à l’heure. Ça te convient ?

Rafa donne à Franginho une grande claque dans le dos, l’étreint.

– Mec, c’est la classe mondiale.

Ils boivent, lentement. Les résultats commencent à arriver. Du Bolsonaro partout, comme un eczéma.

– J’imagine qu’elle ne va pas vraiment trouver ça à son goût, dit Franginho.

Rafa hoche la tête. Elle n’en a pas beaucoup parlé aujourd’hui, mais… eh bien, il y a son passé.

– Je devrais aller la chercher, d’aqui um pouco.

– Oui, renchérit Rafa. Où est-ce que tu l’as laissée, déjà ?

– Un bar, près de Paulista.

– Qui il y avait ?

– Une bande de branchés ; tu sais comment sont ses amis.

Rafa sait. Une pensée lui vient, mais il ne la laisse pas s’installer.

Junior a chargé la femme à l’arrière d’un véhicule civil, et elle ne dit rien, mais cela ne le gêne pas parce qu’il n’a rien à lui dire. Tout ce qu’il veut, c’est récupérer Carlos et en finir.

Ils naviguent sans bruit à travers Jardins, puis rejoignent le Marginal. Ils ont l’air d’avoir pris, croit-elle, la direction de Morumbi. Le Marginal est fluide. Junior met les gaz. Il lui a dit qu’ils rentraient par Panamby, ce qui est plus long à vol d’oiseau, mais plus rapide en voiture, la seule chose qui importe à São Paulo, en fait.

Elle n’avait pas eu l’air de réagir. L’adresse qu’elle lui avait donnée était vague : Giovanni Gronchi.

Au lieu de sortir à Panamby, Junior était rentré dans le supermarché Extra, juste avant la sortie. Il avait choisi un endroit tranquille dans un coin du parking, qui est immense, et peu fréquenté. Il fait noir et il se gare à côté d’un réverbère cassé.

Il se retourne sur son siège, lui dit :

– Quelques courses à faire. Vous pouvez rester là.

Junior saute de la voiture, verrouille les portières. Carlos sort de nulle part.

Junior lui donne les clés. Carlos ouvre une portière et se penche à l’intérieur. Junior entend :

– Carolina, je suis heureux de te voir.

Junior s’écarte. Ils vont repartir dans pas trop longtemps.

 

Rafa est au téléphone avec Franginho qui lui dit, Vieux, je suis désolé, je ne sais pas où elle est, et Rafa ressent la même chose que ce week-end de mai 2006, et quelque chose d’autre l’envahit, et il se sent…

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L’Opinion politique, le blog d’Ellie Boe

OLHA ! magazine en ligne, le 8 octobre 2018

La nuit dernière, quelques heures après la confirmation de la victoire de Bolsonaro dans le premier tour de l’élection présidentielle, une jeune femme a été arrêtée par la police militaire alors qu’elle bombait un graffiti près de l’Avenida Paulista, à São Paulo. Son message : Ele Não. « Pas lui », un slogan d’opposition au candidat Bolsonaro. Qui signifie : N’importe qui sauf lui. Elle a été appréhendée. Au QG de la police militaire, elle se serait vu refuser un coup de téléphone ou un avocat, et aurait été dévêtue, violentée, jetée en cellule et abandonnée sans eau ni nourriture pendant plus de vingt-quatre heures.

Avec une nette victoire au premier tour maintenant à son actif, le populiste d’extrême droite Jair Bolsonaro fait campagne pour être élu président du Brésil devant le candidat de gauche du Parti des travailleurs, Fernando Haddad, ancien maire de São Paulo et successeur de Lula da Silva et de Dilma Rousseff. Bolsonaro affiche des convictions odieuses sur les femmes, les races, la communauté LGBTQ, l’ancienne dictature militaire du Brésil, la circulation des armes à feu ; des prises de position maintes fois réitérées en public. Il promet d’unir le pays, de le purger des gauchistes corrompus, et de combattre le crime par une politique violente et implacable, sans clémence ni compassion. À peine quelques semaines avant le premier tour, Bolsonaro a été agressé et poignardé alors qu’il faisait un discours pendant un meeting politique. Il y a survécu. Selon les analystes, il devrait remporter le second tour haut la main. Vous pourriez vous demander quel rapport il peut y avoir entre cette situation et le sort d’une pauvre femme dans une cellule de la police militaire. À moins que la réponse ne soit par trop évidente.

Mais la vraie question est :

Comment en est-on arrivé là ?

À suivre.

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