Brazilian Psycho
2 - La révolution culturelle - Octobre 2018
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
2
La révolution culturelle
Octobre 2018
Je suis pour la torture, vous le savez, et les gens sont pour, eux aussi.
Ce n’est pas par le vote que vous changerez quoi que ce soit dans
ce pays. (Interview télévisée, 1999.)
Elle ne mérite pas de se faire violer, parce qu’elle est trop nulle, parce
qu’elle est trop moche. (« Blague » sur la députée du Parti
des travailleurs Maria de Rosario, décembre 2014.)
Je serais incapable d’aimer un enfant homosexuel. Je préférerais
que mon fils meure dans un accident que de le voir se présenter avec
un moustachu. (Interview du magazine Playboy, 2011.)
Il y en a assez de donner les moyens à de plus en plus de couples
de faire venir au monde des êtres qui n’ont pas une capacité minimale
à devenir des citoyens à l’avenir. (Commentaire sur les pauvres,
les Noirs et les indigènes du Brésil lors d’une interview radio, 2003.)
Jair Bolsonaro
Este país não pode dar certo. Aqui, prostituta se apaixona, cafetão
tem ciúme, traficante se vicia, e pobre é de direita.
Ce pays ne va jamais s’en sortir. Ici, les prostituées tombent
amoureuses, les maquereaux deviennent jaloux, les dealers sont accros
et les pauvres votent à droite.
Le chanteur brésilien Tim Maia,
né le 28 septembre 1942, décédé le 15 mars 1998
Carolina, lundi 8 octobre 2018, dans une cellule de la police militaire :
Un soir, en quoi, 2007, je me trouvais au bar du rooftop de l’Hotel Unique. C’est un sacré morceau, ce bar. Du beau travail. J’ai quoi, dix-neuf, vingt ans, pas d’argent, mais cela n’a aucune importance : pour peu que vous soyez une nana avec un minimum de classe – et c’est certainement mon cas –, il y a toujours quelqu’un pour vous payer à boire. Je suis dans la partie unisexe des toilettes, à me laver les mains et à admirer l’incroyable rangée de savons et de crèmes hydratantes, quand entre un homme grand et élégant. Il s’approche du lavabo et un peu trop près de moi. J’ai bu quelques cocktails.
Je m’écarte un peu, mais son after-shave est agréable et son port impeccable, alors je me tourne vers lui.
– Oh merde, je m’exclame, vous êtes Al Gore.
Il opine.
– Joli film, lui dis-je.
Il est en tournée promotionnelle pour Une vérité qui dérange, et il s’efforce de sauver la forêt tropicale en dépouillant les riches Paulistanos.
– Putain de merde, dit-il d’une voix traînante, merci.
– Certaines des filles de mon université vous ont envoyé une chanson qu’elles ont enregistrée. Un titre punk, j’ajoute, au sujet du réchauffement climatique.
Il me dévisage.
Je la chante pour lui.
– Ça commence à chauffer, ici ! Di-di, di-di-di ! Mais ne vous déshabillez pas, on n’en est pas encore là !
Il sourit.
– Les gosses, ajoute-t-il en me faisant un clin d’œil.
Nous ressortons ensemble. Il me serre la main. Nous baissons les yeux pour regarder nos deux mains et sourions, conscients tous deux que poignée de main n’a jamais été aussi propre.
– Bonne chance, lui dis-je.
– Je vais en avoir besoin, me répond-il en s’enfonçant dans une nuée de mondains admiratifs.
Je me tourne vers le videur qui garde les toilettes.
– Vous savez qui c’est ?
Le type hausse ses larges épaules endimanchées.
– Al Gore, conclus-je.
– Eh bien, je ne sais pas qui c’est, répond le videur, mais ça fait trois fois qu’il y va, et ce n’est pas un habitué des pourboires.
Il me dévisage, si bien que je lui tends un billet de cinq avant d’aller rejoindre mes amis.
La vérité, c’est que j’étais une de ces filles, et que j’avais écrit cette chanson. Je l’ai fait passer à Al Gore, et c’est comme ça que je suis entrée en politique, que je me suis lancée dans l’activisme. Parce que j’avais réalisé que ça pouvait être fait.
Problème : la capacité de São Paulo à effacer son passé. Les Brésiliens disent de notre pays qu’il est jeune. Mais jamais naïf. Nous soulignons le contraste avec les traditions européennes en évitant la nostalgie, en existant sans sentiment. Ordem e Progresso, Ordre et progrès, est la devise nationale. Mais c’est le progrès qui est révéré, pas l’ordre, et le progrès vient aux dépens du passé. Quand vous n’avez pas une histoire glorieuse à célébrer, quand votre passé a été défini par les maltraitances du colonialisme, il vaut mieux l’écarter et vivre au présent.
Les villes sont des odes au mouvement, des requins à la mâchoire agile qui avalent tout ce qui est incapable de progrès. Mais São Paulo s’emploie activement à oublier. Des graffitis recouvrent le vieux centre colonial. La philosophie de la construction est d’abattre pour rebâtir. En fait, nous voyons cela à travers tout le Brésil : la dégradation de la forêt amazonienne ; la régénération urbaine pour la Coupe du monde et les Jeux olympiques, qui légitime la destruction des favelas et de toute structure construite avant le début de ce siècle, voire cette décennie, ce en soustrayant les résidents aux regards, tel le Roi-Soleil à Paris – mais São Paulo mène la marche avec son désir de croissance acharné. La ville est engraissée et apprêtée pour les marchés mondiaux.
São Paulo est l’avenir, mais notez le temps : est, au présent. On y est déjà.
Oubliez le passé.
Contexte : j’ai un peu enseigné, lorsque j’étudiais à l’Université de São Paulo. C’est censément la meilleure d’Amérique du Sud, mais elle est gangrenée par les grèves et le manque de financement. Les universités privées ont une réputation académique bien inférieure. Les plus coûteuses, qui sont parfois considérées comme de simples écoles privées pour les nantis, ont des équipements extraordinaires. Pour les classes laborieuses en quête de progression sociale, il existe ce que l’on appelle les campus de centres commerciaux, qui ont surgi partout dans la ville et enseignent toutes les disciplines, depuis la comptabilité jusqu’à la coiffure et la beauté.
Il demeure un besoin impérieux de faire du désir qu’ont les enfants pauvres d’apprendre et d’étudier une réalité là où cela peut être réalisé. Cette conception n’est pas partagée par la classe dirigeante. Je le sais : je faisais partie du problème, à enseigner là où je le faisais.
La nuit de l’élection : voilà ce qu’il m’est arrivé.
Le meilleur ami de mon partenaire m’a accompagnée, dans une voiture conduite par l’un de ses collaborateurs, jusqu’à un bar de quartier sur l’Alameda Santos, où un certain nombre de mes amis regardaient les résultats de l’élection à la télé. Les funérailles de la grand-mère de mon partenaire venaient de se tenir ce même jour ; j’étais triste pour elle et triste pour lui. Il m’avait encouragée à aller voir mes amis. Nous ne vivons plus en ville, et ces opportunités sont rares. Cela témoigne de son bon caractère, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je l’aime.
Au bar, mes amis étaient indignés et furieux de ce qu’il arrivait – de ce qu’il arrive – à ce pays. Mes amis sont fortement politisés. À l’université, la plupart d’entre nous faisaient partie de la frange gauche de la population estudiantine. Nous nous retrouvions chaque semaine pour aller distribuer des tracts, rédiger des manifestes – ce genre de choses. Des enfantillages, hein ? Bon. Certains de mes amis sont devenus de plus en plus ivres à mesure que la soirée avançait. Furieux et ivres. Et l’un d’eux est un graffeur – un artiste reconnu, un artiste, viu ? –, et il avait ses couleurs avec lui. Il a distribué ses bombes aérosol à certains d’entre nous. Nous riions, nous plaisantions, c’était une farce, voyez-vous, une petite manifestation anodine en réaction à une tragédie qui était à nos yeux bien réelle. Cela nous faisait du bien de faire quelque chose de futile – futile mais éloquent. Les funérailles de la grand-mère de mon partenaire m’avaient laissée un peu éméchée et émue, et déterminée à ne pas me laisser abattre, sabe ?
J’étais vêtue d’un pantalon noir, d’un chemisier noir, et de chaussures noires – je venais d’assister à des funérailles. J’avais un sac à dos noir, oui, mais regardez-le : petit, en cuir. Un ami m’avait prêté un peu avant son haut de survêt noir à capuche. Je suppose, oui, qu’au premier abord, je pouvais ressembler à un membre des black blocs. Mais regardez-moi, regardez les vêtements que je portais sous le haut de survêt, regardez mon visage. Je suis une femme, pas une racaille, plus maintenant. Certains préfèrent ne pas le voir.
J’avais choisi la librairie du centre commercial Conjunto Nacional pour deux raisons : l’ironie et l’accessibilité. Bomber Ele Não sur un lieu dont le produit est l’éducation, la raison, l’érudition, la liberté, et caetera, paraissait approprié. Par ailleurs, il a une vitrine – ce n’est pas difficile à effacer. Enfin, il se trouvait juste au coin, et pas très loin de l’endroit où le meilleur ami de mon partenaire était censé venir me reprendre.
Voilà ce qu’il s’est passé ensuite.
Alors que j’appliquais les dernières touches, deux motards de la police militaire sortis de nulle part m’ont attrapée par-derrière. Ils m’ont bloqué les bras derrière le dos, ont pris mon sac et ma bombe aérosol, et m’ont traînée de force jusqu’à l’endroit où leur chef attendait.
Leur chef. Lui, c’est un drôle d’oiseau.
Il n’a pas paru impressionné par les actes de ses hommes. Et pourtant.
Et pourtant, ils m’ont emmenée au QG de la police militaire, dans le Centro, et m’ont bouclée pour la nuit et inculpée de vandalisme et sédition.
Sédition.
Voici ce qui est arrivé après cela.
Les deux policiers sont entrés dans ma cellule et m’ont harcelée quant à mes affiliations politiques. Enfin, l’un d’entre eux m’a harcelée – il a pris le commandement, et l’autre est resté près de la porte.
Je n’aurais pas pu dire s’il gardait la porte au cas où j’aurais tenté de m’enfuir ou s’il la bloquait pour que personne n’entre.
Je n’ai pas réagi à leurs provocations ; je n’ai rien dit. Je croyais que l’on respecterait mes droits, que je pourrais donner un coup de fil ; cela n’a pas été le cas.
Après les provocations, ils m’ont déshabillée. L’homme près de la porte avait l’air de ne participer qu’avec réticence. Je l’ai supplié d’arrêter, de m’aider. Il n’en a rien fait.
Ils m’ont entièrement déshabillée et ont continué de me harceler. Ils ont multiplié les gestes sexuels obscènes. Ils ont proféré diverses menaces sexuelles, à grand luxe de détails. Ils ont placé leurs mains sur moi de façon obscène. Ils ne m’ont pas pénétrée. Je pense qu’ils en avaient l’intention.
Ils ne l’ont pas fait parce que leur supérieur, ce drôle d’oiseau, est apparu dans l’embrasure de la porte et qu’il les a éloignés de moi, qu’il les a écartés de mon corps. Il a physiquement maîtrisé le plus actif des policiers, l’a projeté contre le mur de la cellule puis l’a jeté à travers la porte. L’autre policier, celui qui était réticent, est sorti de lui-même, avec une expression d’horreur sur le visage.
Je crache sur lui maintenant, pour son expression d’horreur, de commotion, de Comment ai-je pu.
Je lui crache à la gueule.
J’étais nue, en larmes, roulée en boule.
Leur supérieur m’a tendu mes vêtements, m’a apporté du café, du pain et de l’eau. Il s’est assuré que je n’étais pas blessée, que j’étais indemne hors le traumatisme, les violences. Ça allait. Ses manières étaient fermes mais bienveillantes. Il n’a pas dit grand-chose, ne m’a pas donné la moindre information.
Je lui ai demandé quand je pourrais parler à un avocat.
Il n’a pas répondu.
Je lui ai demandé quand je pouvais escompter être libérée.
Il n’a pas répondu.
Je lui ai demandé s’il savait ce que j’avais fait.
Il n’a pas répondu.
Quand il a été certain que j’allais bien, il est parti.
Je ne l’ai pas revu, depuis. Je n’ai été informée de rien, depuis ; je n’ai pas pu avoir recours à un avocat ; je n’ai été autorisée à informer personne que j’étais là. Des plateaux-repas ont été glissés par la porte. C’est le seul contact que j’ai eu avec qui que ce soit.
Il s’est écoulé près de vingt-quatre heures, et je ne sais toujours rien de plus.
Voilà mon histoire ; qui pourra la raconter ?
Junior est assis à l’avant. Carlos est à côté de la femme, à l’arrière. Junior sait que la femme lui fait confiance, jusqu’à un certain point, et il sait aussi que son silence, sa complicité, détruisent assez définitivement cette confiance.
Oui, eh bien, les choses sont ce qu’elles sont, ne ?
Junior écoute tandis que Carlos fait son exposé.
Une variation classique sur le thème Tu vas tenir ta langue et voilà pourquoi. Tu n’as rien vu, rien entendu, et tu ne diras absolument rien.
Carlos a commencé à expliquer :
– Voilà ce que tu vas faire, querida. Tu vas aller retrouver ton petit copain, et tu vas lui raconter que tu es sortie, que tu as fini complètement ivre, que tu as perdu ton téléphone, et que tu es restée coucher chez quelqu’un. Tu vas rendre ça bien crédible, et je suis sûr qu’une petite louve de ton genre n’aura aucune difficulté à faire ça, certo ?
– Pourquoi je ferais ça ?
– Tu te souviens, il y a quelques années, quand ton petit ami et toi amassiez du pognon, un pognon avec lequel vous vous êtes enfuis, un pognon avec lequel il ne vous appartenait pas de construire votre maison. Tu te souviens de ce pognon ?
Junior regarde dans le rétroviseur, voit que la jeune femme opine.
– D’où crois-tu que venait ce pognon, ma mignonne ?
Junior voit la femme secouer la tête.
– Il venait de moi. Enfin, bon : il venait de quelqu’un d’autre qui me le donnait pour que je le donne au meilleur pote de ton petit ami, qui le donnait à ton petit ami, qui l’engrangeait pour construire votre petit nid d’amour.
La femme, se dit Junior, a l’air d’avoir changé. Elle n’est plus terrifiée. Elle a une expression sur le visage qui signifie Ah, OK, je vois.
Carlos poursuit :
– Les pontes de Paraisópolis ne savent quasiment rien de cet argent. Comment crois-tu qu’ils réagiraient s’ils en entendaient parler ?
La femme se mord la lèvre. Junior la voit acquiescer.
– C’est simple, en fait, dit Carlos. Tu ne dis pas un mot sur ce qu’il s’est passé hier soir, et les malfaisants de la favela n’entendent jamais parler de la pile de pognon sur laquelle leur ancien protégé a fait main basse.
– OK.
– Vous faites tout ce que vous devez faire demain, après-demain max, puis vous retournez dans votre petit nid d’amour et toutes ces contrariétés disparaissent dans l’éther – comme vous, pfou ! –, d’un coup de baguette magique. Entendeu ?
– Je comprends.
– Brave fille.
Carlos sourit, maintenant. La femme, remarque Junior, beaucoup moins.
Carlos reprend :
– Mon partenaire, ici présent, va te ramener chez toi. Si tu veux que ton petit copain reste vivant et en bonne santé, si tu veux que votre petite vie commune demeure idyllique, je te suggère de faire ce que j’ai dit.
– OK.
– Brave fille. Tu es maligne.
– Une chose, demande la femme. Comment avez-vous su où j’étais, la nuit dernière ?
Carlos se tapote le côté du nez.
– Tout finit toujours par ressortir, querida. Ne l’oublie jamais.
Carlos descend de voiture. Junior en fait de même, verrouille les portières.
– On est quitte ? demande Junior.
– Pas encore tout à fait. Dépose-la tout près de la favela. Pas trop près, mais pas si loin qu’elle pourrait se faire agresser sur le chemin du retour, falou ?
Junior acquiesce.
– Et il y a encore une petite chose qu’il faut que tu fasses pour moi.
Junior ouvre de grands yeux.
– J’ai un truc prévu près de la rivière, dans à peu près une heure. J’ai besoin que tu viennes avec moi, falou ? Un abouchement genre cinq minutes chrono, l’enfance du lard.
– J’ai le choix ?
Carlos lui donne une claque dans le dos.
– D’ici deux jours, dit-il, tu t’apercevras que ta carrière est revenue à la normale, fils.
– Et comment as-tu su ? demande Junior. Je veux dire, où elle était.
– Les relations, amigo. Ça ne te ferait pas de mal d’essayer d’en avoir.
Carlos se marre. Il est content de sa blague. Il s’éloigne, un bras levé en signe d’au revoir.
Junior soupire. Il déverrouille la voiture. Sans regarder la femme, il lui dit :
– Je vais vous ramener chez vous.
– Mon vieux, la Happy Hour a vraiment l’air de te plaire.
Lisboa affiche un grand sourire.
– Ces pintes, ma fille, sont des montagnes à gravir.
– Qu’est-ce que je fais là, Ricardo ?
Lisboa respire comme un soufflet de forge. Ellie regarde sa chemise se soulever. Elle note une suée due à l’alcool. Lisboa tire sur sa ceinture.
– C’est toi qui m’as appelé, querida, dit Lisboa.
– C’est vrai. Mais c’est toi qui m’as invitée dans cet horrible endroit.
Lisboa s’esclaffe.
– Ah, vamos, ne ?
– Un véritable guet-apens de papa gâteau gringo.
– Ah, les jeunes femmes et leur langue à elles…
– De riches gringos viennent ici pour essayer de baiser des Brésiliennes, dit Ellie. Et les femmes viennent ici pour se trouver un riche amant, voilà ce que je viens de dire.
– Vu les prix qu’ils pratiquent ici, dit Lisboa, moi aussi, il va falloir que je me trouve un papa gâteau.
Ellie s’esclaffe.
– La question que je me pose vraiment, c’est pourquoi tu es resté là tellement longtemps.
– Je ne voulais pas perdre ma place.
Lisboa indique la vitrine.
– La vue est spectaculaire.
Ellie le regarde se tordre de rire. Ce type, vraiment…
Entre eux, ces dernières années, ça n’a jamais été l’amour fou, mais un passé commun ne peut que faire naître une certaine affection – et tout particulièrement un vécu comme le leur.
Il est un peu éméché, songe-t-elle, et cela n’a rien de surprenant. La cérémonie commémorative de Mario aura fait ressortir toute sorte de souvenirs, bons et mauvais. Rien que pour elle, cela a déjà été le cas – jusqu’à un certain point. Elle ne permet tout simplement pas à ces choses de l’atteindre. Mais Ellie sait à quel point les deux hommes étaient proches, comme des frères. C’est une chose qu’elle respectera toujours.
La soirée bat son plein. Un solo de guitare couvre presque entièrement des tentatives de drague à peine audibles. Pink Floyd, Wish You Were Here. Quel romantisme, se dit Ellie. C’est drôle, de voir ce que ces faux pubs ruineux considèrent comme de la musique cool et classe : de mauvaises reprises de Have You Ever Seen The Rain, ce genre de choses. On voit beaucoup de chairs et de sourires, affichés immodérément. Des chemises blanches et des chaussures noires, aussi. Ellie finit sa Heineken.
– C’est ma tournée, dit-elle.
– Alors quand tu l’auras finie, ta tournée, tu viendras prendre une bière, ma belle, clame Lisboa derrière elle.
Il rit, encore une fois, de sa propre blague.
Ellie sourit. Ce type, vraiment…
– Je t’accorde tout de même une chose au sujet de ce bar, dit-elle une fois revenue avec leurs pintes. Leurs burgers sont sacrément bons.
Mais Lisboa n’écoute pas.
– Voilà pourquoi tu es là, pourquoi nous sommes là.
Il indique d’un geste de la main une station de taxis.
– Regarde.
Ellie regarde. Elle voit un petit type miteux qui furète autour de la station.
Il fait les cent pas, en gardant son téléphone à l’oreille.
– Qui est…
– Contente-toi de regarder. Je veux que tu regardes, c’est tout.
– OK.
Ellie sort son téléphone de son sac, le dispose soigneusement sur le rebord de la vitrine, vérifie le cadrage, et appuie sur « enregistrer ». Lisboa ne s’en est pas aperçu ; elle ne lui en dit rien.
Ellie regarde. Le petit miteux est assis sur le banc de la station. Il fait vibrer ses genoux. Il fume cigarette sur cigarette, comme si c’était sa façon de respirer.
Lisboa dit :
– Un autre homme ne va pas tarder à arriver. J’ai besoin que tu le regardes attentivement. Je veux que tu sortes, que tu descendes jusqu’à la pharmacie ou équivalent, et que tu reviennes. Sois discrète, mais regarde-le bien, certo ?
Elle acquiesce. Elle laisse son téléphone filmer le miteux qui fume.
Elle quitte le pub, tourne à gauche, marche lentement. Elle s’accroupit pour nouer ses lacets. Elle prend le temps de regarder les desserts et glaces artisanales dans la vitrine d’un gelato. Elle paraît hésiter un peu devant la pharmacie. Elle entre, sans perdre de vue ce qu’elle sait maintenant être une station de moto-taxi. Intéressant – ou pas.
Elle laisse sa main courir sur une rangée d’antalgiques. Elle monte sur la balance, fait semblant de se peser – un excellent poste d’observation surélevé.
Elle voit un autre homme s’approcher de la station. Elle sort de la pharmacie, s’apprête à traverser la rue. L’homme tend quelque chose au petit miteux. Ellie est au milieu de la route. L’homme tapote de l’index la poitrine du miteux. Un message, semble-t-il, est transmis à cet instant-là. Une remontrance, peut-être. Ellie refait deux pas, s’arrête, écarquille les yeux…
Et merde.
Elle reconnaît cet homme : elle le connaît.
Mais d’où ?
Ellie tourne les talons, baisse la tête, retourne au Blue Pub en pressant le pas.
– Tu l’as bien vu ?
Ellie attrape son téléphone, arrête l’enregistrement. Elle le fait défiler en accéléré, trouve une image bien claire, met sur pause. Elle fait une capture d’écran. Elle l’agrandit du pouce et de l’index. Elle montre l’image à Lisboa.
– Je connais cet homme, dit-elle.
– Qui est-ce ?
– Je ne sais pas.
Lisboa hoche la tête. Il se glisse hors de son siège.
Ellie tremble. Elle boit sa bière. Lisboa lui apporte un shot de pinga, qu’elle avale cul sec, sous le choc.
Elle se remet.
– Prends ton temps, dit Lisboa. On va y réfléchir.
Ellie hoche la tête.
Junior retrouve Carlos dans Bixiga. Ils se garent au sommet de Morro dos Ingleses, en regard d’un motel minable appelé Paradise. Junior songe : cité-paradis, Paraisópolis. Le bon vieux temps, quelque chose du genre.
– Tu vois ce pitoyable connard à la station de moto-taxi ? demande Carlos.
Junior hoche la tête.
– Tu vas aller lui donner ça.
Carlos tend une enveloppe à Junior.
– À l’intérieur, poursuit Carlos, se trouvent trois billets d’autocar. Tu dis à ce type qu’ils ont vraiment intérêt à s’en servir.
– De qui s’agit-il ?
– Aucune importance.
– D’accord.
Junior réfléchit un temps. Il brandit l’enveloppe.
– Pourquoi m’as-tu dit ce qu’il y avait à l’intérieur porra ?
– Parce que, comme ça, tu le sais, mon gars, répond Carlos. Tu vois bien ce que je veux dire.
Junior voit tout à fait bien. Voilà ce que cela veut dire : complicité. Cela veut dire : silence assuré.
Lorsqu’il remonte dans la voiture, il dit à Carlos :
– C’est bizarre ; tu te souviens de cette journaliste gringa, Ellie ?
– Comment pourrais-je l’oublier ?
– Eh bien, elle traversait la rue quand j’ai fait la livraison.
– Intéressant.
Carlos n’en dit pas plus.
Junior décide de ne pas chercher plus loin : il a juste envie de rentrer chez lui.
Lisboa reconduit Ellie chez elle. Il a un peu dégrisé, quand l’admin est revenu vers lui avec une identité pour le type du téléphone d’Ellie, et la liste des militars ayant récemment pris leur retraite…
L’identité : Junior quelque chose, grade moyen, la réputation d’être plutôt resté du bon côté de la barrière. Sur la liste : le vieil ami de Leme d’un autre temps, il y a bien longtemps, avant que beaucoup d’eau ne passe sous les ponts, le grand Carlos, qui a laissé la barrière loin derrière lui.
Lorsqu’il la dépose, il dit à Ellie :
– N’écris encore rien, pour l’instant.
Elle acquiesce. Il remarque la détermination de son regard. Brave fille, se dit-il.
Il regarde une nouvelle fois la liste. Carlos, tu dois bien te marrer, mon vieux.
Il démarre et retourne directement au motel.
Ellie se branche sur le Net et découvre un communiqué de la police militaire, publié avec le soutien de députés de l’État – et, implicitement, celui du bureau du maire –, et qui vise à discréditer son article, présenté comme une affabulation participant à une vaste campagne de dénigrement menée, sans le citer, contre le candidat Bolsonaro.
L’impartialité est sa principale thématique : aucun avantage objectif ne doit être obtenu par des moyens fallacieux.
Le communiqué est déjà débattu de long en large à travers toutes les caisses de résonnance des réseaux sociaux.
Anna et Fernanda accumulent les impasses. Fernanda a eu l’idée fort ingénieuse d’aborder le problème sous l’angle des personnes disparues. Elle a téléphoné à tous les services que l’on contacte généralement dans ce genre de situation, ainsi qu’à ceux où ces personnes sont retrouvées, principalement les hôpitaux. Mais il faut une sacrée habileté pour découvrir si une personne a été portée disparue lorsqu’on ne connaît pas son identité. On lui a raccroché au nez plus d’une fois, et elle n’a pas l’impression de progresser d’un iota.
Cela semblait être une bonne idée, mais le concept de base des personnes disparues est que l’on sait normalement quelle personne a disparu, même si l’on ne sait pas où elle se trouve.
Anna la laisse faire, et décide de tenter sa chance d’une autre façon.
Première étape : elle s’adresse au tribunal de justice de São Paulo. Elle fait chou blanc : aucun acte, pas même un simple enregistrement.
C’est là que toutes les procédures juridiques finissent par remonter, et il est probablement beaucoup trop tôt, très certainement, mais cela valait le coup d’essayer.
Son contact dans les bureaux, là-bas, lui dit en riant :
– Você ta viagando, querida.
Viagando, avancer, abréviation de « Pédaler dans la mayonnaise », une expression qu’Anna adore mais qui, dans ce cas précis, signifie malheureusement qu’elle se fait des illusions si elle s’imagine qu’ils peuvent avoir la moindre information sur quelque chose de ce genre.
Deuxième étape : Se figurer la procédure suivie par la police militaire lorsqu’ils procèdent à une arrestation.
Eh bien, il n’y en a aucune.
Ils peuvent faire foutrement ce qu’ils veulent.
Anna fait quelques recherches, et il s’avère que le Conseil des droits de l’homme des Nations unies avait tout simplement recommandé, il y a peu, que le Brésil supprime totalement sa police militaire. Ainsi donc, il existe un certain nombre d’organisations internationales qui ne sont pas spécialement fans des passages à tabac et des tortures des détenus, surprise, surprise. En clair, il n’y a rien de nouveau, mais cela, Anna le savait. Le problème, et c’est là que le climat électoral actuel entre en jeu, dans sa mécanique post-Lava Jato, c’est que les organisations de droits de l’homme sont perçues comme fondamentalement défenderesses des criminels : « Certains considèrent que poursuivre et sanctionner les brutalités policières pourrait affaiblir les forces de l’ordre, et donc renforcer les groupes criminels », note l’ONG Human Rights Watch. C’est exactement l’argument sur lequel Bolsonaro compte se faire élire : éliminer le crime, la cause du crime, et les criminels eux-mêmes.
Ensuite, il y a la question de la raison pour laquelle les militars agissent comme ils le font. La première chose qu’Anna découvre, c’est que l’exécution des criminels est d’abord une réponse plutôt simpliste au fait d’en avoir assez de devoir toujours arrêter les mêmes têtes. Le système judiciaire est trop lourd, trop complexe, trop bureaucratique et trop tatillon, alors il est plus simple de les éliminer, pour reprendre les termes de Bolsonaro. (L’une des choses incroyables que lit Anna, c’est qu’il y avait eu une baisse significative dans les meurtres associés aux militars lorsqu’on leur avait interdit d’aider ou de soigner les blessés, parce que jusque-là, ils se chargeaient d’eux, faisaient ostensiblement mine de les emmener à l’hôpital, et les achevaient en route.)
Et puis, il y a l’autre côté de la pièce. Le militar moyen est de service trop longtemps, trop souvent, dans des coins dangereux, pour un salaire de misère. Pour survivre, il est forcé de compléter avec des petits boulots, ce qui est illégal. Donc, tant qu’à faire quelque chose d’illégal, pourquoi ne pas accepter un boulot illégal ? Ça paiera mieux qu’agent de sécurité, encore qu’agent de sécurité puisse être un euphémisme. Et ils n’ont pas le droit d’exprimer leurs doléances, ils n’ont pas de syndicats, ils n’ont pas le droit de grève. Ne s’appliquent que les règlements militaires : trahison et tribunaux d’exception. Une phrase ici retient particulièrement son intérêt : les membres de la police militaire ne sont pas autorisés à révéler « des faits ou des documents qui pourraient discréditer la police ou menacer la hiérarchie ou la discipline ».
Il est donc inutile d’essayer de s’adresser à l’un d’entre eux, se dit Anna.
C’est là qu’elle décide d’aller frapper à des portes.
Elle se rend à la mairie, son ancien bureau, comme elle aime l’appeler…
Si elle ne peut pas trouver qui est la femme dans la cellule, alors elle pourra peut-être tout de même découvrir pourquoi elle ne peut pas trouver.
Pourquoi la police militaire peut s’en sortir d’une telle façon ? La réponse à cela, c’est qu’ils peuvent s’en tirer sans une égratignure si personne ne se plaint.
Et personne ne se plaint.
Il y a encore des gens à la mairie qui connaissent Anna ; quelqu’un la recevra bien.
Mais avant, elle a fait un peu de lecture.
Le maire s’appelle Bruno Covas, et tout ce qu’il y a besoin de savoir sur lui, c’est qu’il a voté « oui » au lancement de la procédure de destitution contre Dilma.
Oh, et deux autres choses : il a activement participé à l’enquête sur le scandale Petrobras, à l’origine de l’opération Lava Jato, et il était membre de la commission parlementaire spéciale sur la responsabilité pénale. Et n’allez pas vous imaginer qu’il voulait en relever l’âge, ça c’est sûr : pour lui, délinquant égale criminel égale prison, c’est tout. Et comme qui se ressemble s’assemble, cela nous amène à son prédécesseur, João « Johnny » Doria, un sacré morceau. Ils ont été élus ensemble : Doria maire, Covas député. Un peu plus tôt cette année, Doria a démissionné, a abandonné son mandat de maire pour se présenter à l’élection de gouverneur de l’État, élection qui aura lieu l’année prochaine. Doria est un riche connard qui présente la version brésilienne de The Apprentice. Il aura été un maire de la droite dure quand il représentait un parti centriste, ce que l’on appelle un loup dans la bergerie, se dit Anna. Son programme peut se résumer en cinq points : contre l’avortement et la décriminalisation, pour l’abaissement de l’âge minimal de responsabilité pénale (coucou Bruno Covas !), l’opération Lavage express, et la réforme électorale. Sa valeur nette, en gros : cent quatre-vingts millions de réaux. Ses cheveux sont impeccablement plaqués au-dessus de son front. Il a fort probablement fait appel à la chirurgie esthétique, et ses dents luisent.
Anna passe un coup de fil, organise un rendez-vous avec Roberto, un vieil ami à la mairie. Elle lui raconte un mensonge : elle aurait envie de changer de camp, de passer du PT au PSBD, le Parti de la social-démocratie brésilienne, celui de João “Johnny” Doria et de Bruno Covas, et voudrait en discuter, profiter de quelques conseils officieux.
– Tu sais d’où vient le vent, amiga, lui répond-il.
– On se voit dans une heure, lui dit-elle.
– Maintenant que tu n’as plus de badge, on va peut-être être obligés de te faire entrer avec la visite guidée.
– Très drôle, répond Anna.
Lisboa, qui a la gueule de bois, s’efforce de mettre de l’ordre dans ce qu’ils savent de l’abominable crime de haine du soir de l’élection. Sa deuxième visite au motel Paradise n’a quasiment rien donné. Le dealer minable était introuvable, et le miteux de la station de moto-taxi ne dit rien. Lisboa suppose que c’est à ce Junior et surtout à Carlos qu’il a besoin de parler, de toute façon.
Là, il relit le rapport d’autopsie et revoit les autres preuves déjà rassemblées et enregistrées.
Les détails de l’autopsie sont lugubres : la victime présente des lésions à la tête et au corps qui suggèrent une agression nourrie et sadique de la part de plusieurs assaillants. Son orbite gauche est fracturée. Il y a au moins trois côtes cassées. Il y a de nombreuses contusions autour de la bouche. Il y a des hémorragies internes dans les deux oreilles. Son abdomen est décoloré, et il a des lésions aux reins et à la vessie. Il est probable, indique le rapport, qu’il ait reçu plus d’une douzaine de coups dans les régions de l’estomac et de l’aine, en cohérence avec des coups de pied portés par de lourdes bottes. Il y a des signes de coups derrière la tête ; le crâne est enfoncé en deux endroits. Néanmoins, rien de tout cela n’est la cause de la mort. La blessure fatale résulte de l’insertion d’un couteau d’au moins quinze centimètres dans le cou de la victime, lequel a tranché la jugulaire et entraîné le décès par suffocation.
Il y a le détail notable – superficiel en ce qui concerne la profondeur mais significatif en ce qui concerne la motivation –, d’un svastika gravé sur la poitrine de la victime. Le rapport certifie que cela a été réalisé avec le couteau qui a porté le coup fatal ; les lacérations sont cohérentes avec l’orifice d’entrée. Le rapport exprime par ailleurs la conviction, même si c’est difficile à corroborer, que cet acte a été commis après que le coup fatal a été porté.
Le rapport, dans ses annexes, évoque des possibilités éloquentes de style de vie : la victime, selon ce que suggèrent les examens, était homosexuelle, et a eu des rapports sexuels peu avant l’agression. Les images des caméras de surveillance donnent certaines indications, même si elles sont fragmentaires et que le meurtre en lui-même a eu lieu dans une zone aveugle, cachée par les arbres et l’épaisse végétation du parc. Un homme apparaît à l’image, quittant un lieu de rencontre homosexuel notoire de Frei Caneca. Il remonte vers l’Avenida Paulista et la traverse pour se diriger vers Jardins. On le repère une dernière fois au coin nord-est du parque Trianon. La partie sud était – jusqu’à il y a quelques années, du moins – un lieu de drague emblématique, en particulier pour les jeunes hommes. Même si cette activité a considérablement diminué, lit Lisboa dans une note des Mœurs jointe, elle fonctionne toujours certains jours et à certaines heures.
Lisboa tire deux conclusions potentielles de tout cela : la victime était en route pour se livrer, d’une façon ou d’une autre, à cette activité ; les auteurs du crime étaient à l’affût, prévoyant de s’en prendre à lui ou à un autre homosexuel.
La conclusion, ce qui semble n’intéresser personne d’autre que lui, est le fait incontournable que l’agression a été menée par deux à quatre personnes, si l’on en croit le rapport. Il ne s’agissait pas d’un justicier solitaire ; Lisboa a l’intuition qu’il s’agissait d’une attaque groupée d’opportunité contre un gay. L’homme arborait un tee-shirt barré du slogan Ele Não. C’est ce qui a déclenché l’attentat, au moins en partie.
Lisboa se dit : un groupe d’agresseurs veut dire qu’il est plus difficile de se cacher.
Le reste de l’équipe s’emploie à identifier le type et à trouver qui sont ses proches afin que ma pomme, Lisboa, puisse les informer de la tragédie. Ce n’est pas aussi facile qu’il y paraît, semble-t-il.
Lisboa les y abandonne et retourne au motel Paradise.
Les dispositifs de surveillance de quartier ne sont pas une histoire de loups solitaires. Ils répondent à une dynamique de groupe. Il doit bien y avoir quelque chose à en tirer.
Un crime de haine.
Il passera par le parque Trianon en chemin…
La scène du crime.
Le seul fait que tu veuilles croire quelque chose ne veut pas dire que ce n’est pas vrai.
Voilà ce que Rafa est en train de se dire. Le lundi, quand elle est finalement revenue à la maison de sa grand-mère, Carolina lui a dit :
« Je suis désolée. J’étais ivre et idiote. J’aurais dû demander à Alessandra de me ramener à la maison. Elle s’est occupée de moi. »
Rafa était tellement soulagé de la revoir que pendant au moins une heure, il n’a été que cela : soulagé.
Il était resté tard à regarder la télé et à boire, en s’efforçant de masquer ses peurs. Il n’avait jamais douté d’elle auparavant, et au plus profond, il ne doutait toujours pas d’elle : il s’agissait d’autre chose.
Le mardi, alors qu’ils se préparaient à quitter la maison de sa grand-mère, l’ambiance avait été au calme, à l’anticipation : ils allaient rentrer chez eux.
Il y avait peu à faire : la maison était vendue avec tout son contenu – soit pas grand-chose –, alors il leur restait à nettoyer, à emballer quelques effets personnels et quelques souvenirs, à jeter ce qui devait l’être.
C’est intime, se dit Rafa, d’examiner toutes les affaires de quelqu’un.
Franginho a allumé un petit feu devant le perron, et Rafa y brûle les vieilles factures, les relevés bancaires, divers documents.
– Il n’y a pas si longtemps, dit Franginho, elle n’aurait même pas eu ça.
C’est vrai. Durant des années, pour son travail de bonne, elle a été payée en liquide. Puis c’est son patron à l’École britannique, croit se souvenir Rafa, qui lui avait ouvert un compte en banque, s’était assuré qu’elle était dans le système. Puis était arrivée la Bolsa Família et tout ce qui allait avec, qui avait couvert même Rafa, alors qu’il plumait par ailleurs le système avec les pontes du haut de la colline.
Lesquels lui avaient montré leur gratitude en achetant cette maison en liquide et en laissant Rafa refoutre le camp. Et Franginho aussi, cette fois.
« Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient, porra, comme je te l’ai déjà dit, avait-il dit à Rafa. Ils n’ont plus les moyens de salarier autant de monde. Pour y avoir droit, il faut faire beaucoup plus que je ne suis prêt à accepter de faire, entendeu ? Alors ils sont contents que je m’en aille. »
C’est amusant d’imaginer des mesures d’austérité dans la jungle. Une injection massive de fonds licites a effectivement produit des résultats, finalement, se dit Rafa.
Dans une boîte, il y a des photos du père de Rafa. Et une lettre, assez courte. Rafa la relit et pense, Oui papai, oui, c’est exactement ce que je fais.
La dernière ligne de la lettre : Quitte cet endroit et sois heureux.
Il ne pense pas si souvent que cela à son père ; il ne l’a pas suffisamment connu. Sa grand-mère l’a protégé, il en a bien conscience. Son père était un guitariste à deux balles et un magouilleur sans envergure. Quoi qu’il lui soit arrivé, Rafa se dit qu’il en a probablement été au moins en partie responsable. Cette nuit-là, il y a une douzaine d’années, Rafa avait changé, il avait changé une fois de plus, il s’était endurci et sa résolution s’était endurcie, et cela l’avait formé, jusqu’à un certain point.
Quitte cet endroit et sois heureux.
Son vieux n’avait suivi que la moitié de son propre conseil.
– Il y a quelque chose que tu veux garder ? demande Rafa. Du contenu de la maison, je veux dire.
– C’est fort aimable à toi, vieux.
– Fiche avantage, ne ?
Sers-toi. Ou, Fais comme chez toi, songe Rafa, les deux sens sont appropriés.
Ce matin, alors qu’ils étaient encore au lit, Carolina s’était tournée vers lui et lui avait dit : « Tu sais, j’ai du retard. »
Il émergeait à peine. « Tu es en retard pour quoi ?
– Mais non, idiot. J’ai du retard. Mes règles. Elles sont en retard. »
Rafa avait voulu dire quelque chose comme Alors pourquoi tu t’es pris une putain de cuite, puis il s’était ravisé en se disant que peut-être que c’était pour cela qu’elle s’était pris une putain de cuite, alors il avait dit :
« Je t’aime.
– Tu es heureux ?
– C’est la classe mondiale, meu amor, si… enfin, tu sais.
– Et sinon ?
– Alors on pourra s’éclater à recommencer d’essayer… »
Carolina l’avait regardé avec un sourire tellement inouï que plus rien n’avait compté, et oui, il sait maintenant que c’est la vérité vraie…