Brazilian Psycho

Joe Thomas · Chapitre 8 sur 17 · partie 1/2

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Brazilian Psycho

2 - Ralliement rebelle - Mai 2006

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

2

 

 

Ralliement rebelle

 

Mai 2006

 

La police est sous-armée. Ils voudraient nous protéger, mais ils n’en

ont pas les moyens.

Lúcia Sousa da Silva, 46 ans,

marchande de fruits et légumes, Paraisópolis

C’est sauvagerie contre sauvagerie, brutalité contre brutalité,

puissance de feu contre puissance de feu. Emprunter cette voie ne peut

mener qu’au chaos.

Un collectif d’éminents avocats,

professeurs de droit et bâtonniers des barreaux

Nous ne négocions pas avec les criminels.

Cláudio Lembo, gouverneur de l’État de São Paulo

Nous sommes prêts à aller beaucoup plus loin, et nous en avons

la capacité. Les autorités nous ont déclaré la guerre, mais oublient

qu’elles laissent la société sans défense. Les deux camps ont chacun

leur arsenal, et les perdants sont ceux qui n’appartiennent à aucun

des deux camps.

Marcola, chef du PCC,

Premier commando de la capitale

 

Ray n’a pas chômé, à Brasília.

Il a amorcé.

Sa mise de fonds s’est révélée très productive.

Les présentations ont été organisées par un dénommé Luís Favre, Raspoutine pour ses ennemis. Ou Monsieur Marta, comme on l’appelle dans les cercles parlementaires. Juste une autre godiche émasculée, pensent certains, il n’y a qu’à voir l’époux précédent. D’autres sont convaincus que Raspoutine a plus d’influence que… eh bien, que Raspoutine, suppose Ray.

Aucun bord ne semble très bien savoir comment conclure l’analogie.

Ray s’en balance. Il est heureux d’être revenu à São Paulo.

Brasília est une colonie de vacances. Les piaules sont comme des dortoirs. Les rues portent des numéros, tous les pâtés de maisons se ressemblent.

Les policiers sont des monos à la main un peu lourde…

Une ville qui n’a pas l’air d’avoir été faite pour des adultes.

Ray s’est immiscé dans la commission parlementaire ayant pour objet d’enquêter sur les activités du crime organisé. Cette commission a invité divers experts – principalement des membres des polices fédérale, civile et militaire – à témoigner sur le sujet. Des auditions à huis clos.

Le sésame de Ray : Capital SP a le bras encore plus long que Raspoutine.

Mais Ray n’est pas parvenu jusqu’à l’intérieur. Les portes sont restées closes.

Il s’est néanmoins fait un ami, un ami qu’il attend maintenant dans un bar vieillot à Vila Madalena.

Ray gobe des médocs. Ray engloutit des bières. Ray surveille la porte.

Il règne un calme de fin de matinée.

Ray a un bol de canja de galinha sous le coude, un bouillon de poule qui facilite le passage des bières sur un estomac vide. La chopp, cette bière pression dont le serveur dépose régulièrement un nouveau verre devant lui avant même qu’il n’ait fini le précédent, est une merveille. Moussue, veloutée, froide, tonifiante – Ray en a aligné quelques-unes durant la demi-heure qu’il a passé à attendre.

C’est spécifiquement pour cette raison qu’il est venu en avance.

Le bouillon l’apaise.

Son nouvel ami lui a dit de cet endroit, le Bar Filial, qu’il était joliment suranné.

Le sol est noir et blanc en damier – du lino bon marché, se dit Ray, mais lavable à grande eau. Les tables ont un plateau de pierre blanc cassé et de solides pieds noirs. Les chaises ont un dossier dur et inconfortable, ce qui encourage à s’avancer en bord d’assise, encourage l’activité, ce qui, en l’occurrence, signifie boire plus et manger plus.

Il y a deux vastes armoires réfrigérées avec Bohemia sérigraphié sur les portes ; une petite fenêtre rectangulaire laisse entrevoir des rangées de bouteilles brunes. Ray aime la Bohemia : c’est une bière élégante, avec une touche de style. Une vitre dépolie isole la cuisine, mais Ray peut distinguer les silhouettes de plusieurs hommes costauds, occupés à frire leurs bouzins. Des piles de bouteilles de cachaça couvrent les murs, et des whiskeys, aussi, avec des étiquettes rouges et noires, la quantité restante indiquée d’un trait.

Un whiskey club, voilà ce que c’est ; vous achetez votre bouteille et ils la conservent derrière le bar, en notant votre consommation à chaque visite. Un programme de fidélité, se dit Ray.

La nuit, les rues du quartier grouillent de monde. Aucun fêtard sensé n’aurait l’idée de venir ici avant la tombée de la nuit.

Ray aime bien passer un samedi soir à Vila Madalena.

C’est un immense foutoir sulfureux. Des bars dans tous les coins, des groupes qui rivalisent pour se faire entendre, l’odeur des barbecues, des masses de corps en mouvement dans toutes les rues, des gens qui se faufilent entre les voitures qui klaxonnent, leurs conducteurs qui s’enfilent des canettes de bière tout en se traînant comme des escargots.

L’ami de Ray a bien choisi. Le Bar Filial a tout bon.

Hormis le type que Ray suppose être le patron, qui mange un petit-déjeuner de champion – saucisse épicée, tranchée sur un lit de riz jaune –, Ray est seul, dans la salle.

Puis il ne l’est plus.

– Bom dia, Rayzão.

Ray relève la tête, et son ami est debout de l’autre côté de sa table.

Rayzão : Big Ray.

– Je ne suis pas certain que ce surnom me convienne, amigo.

– Ah, mais c’est un compliment, porra. Grande Ray, sabe ? Tu t’y feras.

Ray s’esclaffe. Il fait signe à un serveur.

– La chopp est exceptionnelle, ici.

– Je sais.

L’ami de Ray s’assied.

– C’est amusant de voir à quel point faire des affaires avec toi, c’est faire des affaires dans des bars, sabe ?

Ray sourit.

– Je suis un nomade, fils. Pas de bureaux, pas de problèmes.

Le serveur leur dépose deux bières.

– Saúde.

Ils trinquent et boivent.

– Prends une soupe, dit Ray. C’est un véritable plaisir par cette chaleur.

L’ami de Ray s’esclaffe.

– Passons aux choses sérieuses, si tu veux bien.

Ray opine.

– J’espère que tu as quelque chose pour moi.

– J’ai.

Ray opine encore.

Il sait qu’il peut compter sur ce nouvel ami.

Ce nouvel ami est une sorte de concierge du monde politique, qui collabore étroitement avec ce vieux Favre de temps en temps, travaille fondamentalement en free-lance, sait ferrer les gens. Et qui, pour cela, touche une commission – un pourcentage appréciable. Brasília est dirigée par des coalitions ; un homme qui sait synthétiser des intérêts divergents est précieux. Ray connaît son nouvel ami sous son surnom professionnel : Joãozinho, Petit Johnny. C’est ironique, apparemment.

Ray écarte son bol de soupe, lève son verre de chopp.

Ray sourit.

– À la tienne. Je suis tout ouïe.

Joãozinho sort une enveloppe de sa poche et la pose sur la table. Il la pousse vers Ray. Ray la prend, la soupèse. Les sourcils de Ray se froncent.

– C’est un enregistrement fait sur une clé USB, tout bêtement, dit Joãozinho. Mais le son est clair et les intervenants faciles à identifier.

– OK.

– La commission d’enquête qui t’intéresse, l’une des séances à huis clos.

– Génial.

– Ne lâche pas tout de suite la purée, Big Ray, tu ne sais pas encore ce que c’est.

– Je suis un impulsif. Un optimiste.

Joãozinho sourit.

– Donc, il y a deux jours, la commission a fait venir deux responsables de la police très haut placés.

Ray hoche la tête.

– Huis clos, comme je l’ai dit, une séance sous le sceau du secret pour éviter les fuites.

– Et pourtant tu es là.

Joãozinho hausse les épaules.

– C’est comme ça, porra.

– Et il s’agit de quoi ?

– Une tentative de saper l’influence et l’assise du PCC, la plus grande organisation mafieuse du pays, comme tu le sais bien, amigo.

– Je le sais très bien, oui.

– Et je me doute que tu sais aussi que les chefs de cette mafia, ainsi que bon nombre de leurs associés, sont derrière les barreaux dans les prisons d’État de São Paulo, depuis lesquelles, grâce aux téléphones cellulaires passés en fraude au nez et à la barbe de gardiens trop heureux de regarder ailleurs pour un prix somme toute modéré, ils dirigent impunément leur organisation.

– Oui, je connais ça par cœur.

– Ce que tu ne sais pas, c’est ce qu’il y a sur cet enregistrement.

– Éclaire-moi, mestre.

Des mots qui font sourire Joãozinho.

– Le projet, assez détaillé, de transférer les chefs du PCC et environ sept cents autres membres du gang vers une prison de haute sécurité qui se trouve à des centaines de kilomètres de la ville de São Paulo, dans le but avoué de bousiller la mainmise de l’organisation sur des dizaines de prisons dans tout le pays.

– Je sens que cette idée va leur plaire.

Les deux hommes y songent un temps, boivent de la bière.

– Tu veux cet enregistrement, Ray ?

– Plutôt, oui.

– Et je suppose que ce n’est pas la peine de demander pourquoi ?

Ray sourit.

– Ne me pose pas de questions, Little Johnny, et je n’aurai nul besoin de répondre.

– Tu sais trouver les mots.

– J’en connais un certain nombre.

Joãozinho sourit.

– La provenance t’intéresse ?

– C’est le seul exemplaire ?

– La seule copie. L’original existe encore.

– Qui le détient ?

– L’ingé son.

– Habile négociateur ?

– Pas vraiment.

– Mais toi, si.

Le sourire de Joãozinho s’agrandit.

– Je vais demander considérablement plus que lui ne l’aurait fait, effectivement.

– Je t’en respecte d’autant plus.

– Tu connais la musique.

– Ce n’est pas mon premier rodéo.

Ils se serrent la main. Ray met l’enveloppe dans sa poche.

– Saideira ? demande Ray. Pour la route.

– Il serait impoli de refuser.

Ray fait signe au serveur d’apporter une autre tournée en traçant sur la table un cercle avec le doigt. Il y ajoute le geste qui demande la note.

Le serveur leur largue deux verres, et un cendrier en métal avec l’addition.

La saideira est offerte par la maison.

– Brave gars, dit Ray. Saúde.

Une fois de plus, ils trinquent. De la mousse verse par-dessus le bord de leurs verres. Ils engloutissent chacun une longue rasade.

– Il y a une question que je voudrais te poser, Ray.

– Vas-y.

– Les deux hauts dignitaires de la police qui apparaissent sur ton nouvel enregistrement font référence à une véritable batelée d’autorisations de sortie qui sont accordées à des prisonniers partout dans l’État pour qu’ils rendent visite à leur famille durant le week-end de la fête des Mères.

– Ce n’est pas une question, Johnny Johnny.

– Tu sais ce qu’on dit : Parle ou attire-toi des ennuis.

Ray sourit.

– Mais tu as bien une question.

– Oui, effectivement. Il semblerait qu’un bureau d’aide juridique de São Paulo aide à traiter un nombre significatif de ces autorisations, gère les demandes, ce genre de choses.

– Le moindre petit truc a besoin d’être certifié, dans ce pays. C’est tout paperasse et tracasseries administratives.

– M’en parle pas.

– Obtenir mon permis de conduire a été une chienlit.

– Tu aurais dû m’en parler. Je connais des gens qui peuvent passer l’examen pour toi, code et conduite, pour un prix des plus raisonnable.

– Ah oui ? Avec mon nom sur le permis ?

– Senhor Ray Marx, notable.

Ray sourit.

– Qu’est-ce que tu veux savoir exactement, Johnny ? Si j’ai eu vent de cette histoire d’autorisations, ou si j’en ai eu connaissance ?

Joãozinho lève les mains, paumes ouvertes.

– Je m’interroge juste sur la fortuité de cette concomitance, falou ?

– Un bien grand mot, fortuité.

– Ouais, même nombre de syllabes que coïncidence.

Ray sourit.

– Ton domaine, c’est l’échange d’informations, et la mise en relation des gens.

– Sans me mêler aucunement de la suite des événements.

– Là, tu as tout bon. Tu as frappé le clou en plein sur la cabeça, comme on dit chez nous.

– Amigo, je n’ai pas l’intention d’être le pigeon de l’histoire sur lequel tout retombe, et de payer la note pour quelque chose que je n’ai pas fait.

Ray sourit.

– Celui qui n’a pas de chien chasse avec un chat, comme on dit ici.

– C’est bien joué, amigo.

Joãozinho finit sa bière d’un trait. Il se lève.

– À bientôt, Ray.

Il sourit.

– Ou pas, dit-il.

Ray soulève légèrement un chapeau imaginaire.

Little Johnny s’en va.

Leme écoute Lisboa lui dire ses quatre vérités.

– Le fait est, querido, que tu t’es concentré de manière si obsessionnelle sur qui n’a pas tué Lockwood que tu en as oublié de te demander qui l’avait fait.

C’est bien vu.

Il s’avère que Lockwood a un passé intéressant. Il a travaillé dans une école en Angleterre, où il était populaire et attentionné. La presse du pays s’est même intéressée à son meurtre – enfin, en pages intérieures. Le proviseur de l’école où il a enseigné à la fin des années soixante y est cité : « C’était un professeur aimé et respecté. Renommé pour sa générosité, la force de sa personnalité, sa sociabilité et son sens de l’humour. Il manquera énormément à tous ses amis de l’école. » Un autre proche : « Il était extraordinairement doué et énergique. Vous auriez des difficultés à trouver quelqu’un qui aurait quelque chose de mal à dire de Paddy – c’était ce genre de personne. »

Mais il n’y avait pas que cela. Non, senhor, il était prêt à tout pour ses élèves. Il avait aidé à sauver sept gosses de la secte Moon, bon Dieu de merde. Des parents étaient venus lui dire que leurs deux fils avaient été emmenés en Amérique après un lavage de cerveau. Il avait fait un emprunt à la banque, et s’était envolé pour San Francisco. Lockwood s’était acoquiné avec un chapelain local, un type du nom de Richard Hullah, et à eux deux, ils avaient convaincu les moonistes que les deux frères avaient besoin de retourner à l’école, qu’il fallait les laisser partir sans faire d’histoires. Ils s’étaient assurés du retrait de cinq autres ados, tant qu’ils y étaient. Les moonistes ayant tout de même des antécédents, puisqu’ils étaient impliqués dans l’enlèvement d’un gosse irlandais, Philippe Cairn, en 1986, l’information est intéressante.

Leme est impressionné.

Ajoutez à cela tous les témoignages élogieux du personnel enseignant de l’école, des gosses, des parents, et il devient plus facile de comprendre le point de vue de Lagnado…

N’allez pas réveiller le chat qui dort.

Lisboa poursuit sa diatribe.

– Et puis, il faut être bien naïf, mon pote, pour penser que tu n’as pas laissé faire. Tu es complice – nous sommes complices – dans une certaine mesure, falou ? Mais ce qu’il y a de bien, c’est que nous pouvons nous dire que nous n’avions pas le choix.

Leme écoute en hochant la tête.

– D’autant que, quasiment à l’instant exact où nous aurions pu nous rebeller, à l’instant où on nous a dit joli coup, merci, on va s’occuper de la suite, tu rencontres Renata et franchement, mon pote, tes priorités ont changé à partir de ce moment-là.

C’est vraiment bien vu.

Ils n’ont jamais déterminé ce qu’il y avait dans le coffre-fort de Lockwood donc, techniquement, ils n’ont jamais su si quelque chose de valeur avait réellement disparu.

Les agents de sécurité dans leurs petites guérites vertes ont tous affirmé qu’ils n’avaient vu personne entrer dans la maison ; il n’y avait donc aucune corroboration de la version de la bonne, quand la piste de ses liens avec la favela en était renforcée.

Lorsque Leme avait visionné les images des caméras municipales, il y avait seulement vu, dans un noir et blanc terriblement flou, un homme entrer par la porte de derrière, sans la forcer, ce qui, dans le narratif envisagé, signifiait qu’il s’était procuré une clé.

La piste de la favela, encore.

Et le coup de maître était de la jouer comme si la bonne était elle aussi une victime, que ce n’était pas sa faute, ni sa responsabilité : une tragédie, c’est tout.

Là, le narratif fonctionnait, et il ne restait plus qu’à lui trouver un visage acceptable pour que la boucle soit bouclée. Rien de plus facile que de se trouver un coupable à Paraisópolis, d’après ce qu’en dit Carlos.

Cela a dû se résumer à un pow-wow entre un intermédiaire militar et un ponte du haut de la colline. Un nom et une adresse, et le tour est joué, et blablabla, et les médailles et les honneurs à la va-comme-je-te-pousse, et la trêve fragile qui est en vigueur dans la cité-paradis en est préservée.

Tout cela est parfaitement logique.

– C’est du putain d’utilitarisme, en fait, dit Lisboa. Réfléchis : le plus grand bien pour le plus grand nombre, voilà ce qu’il en est ressorti. Alors si nous en avons été complices en fermant un peu les yeux, pour être honnête avec nous-mêmes, mon pote, on n’a pas mal agi.

Leme acquiesce.

– Et qui sait si ce Big Daddy n’est pas le vrai coupable, en plus, entendeu ? Ils avaient peut-être une bonne raison de vouloir protéger son identité.

– De l’utilitarisme, répète Leme. Tu prends des cours du soir ?

– Fais pas chier, Mario.

Leme sourit.

Il faut dire qu’il y a deux nouveaux faits importants dont il n’a pas parlé à Lisboa.

D’une part, le fait qu’il aide Carlos à faire du jeune Franginho un bon informateur.

D’autre part, le fait qu’il ait récemment reçu la visite d’un ex-employé de l’école où Lockwood était proviseur.

Le premier développement n’est pas de son ressort et demeure accessoire : tout dépend de Carlos, et il attend son signal pour retourner à Paraisópolis.

Le second démarre avec une conversation sordide, mais éloquente.

Leme avait laissé ses coordonnées à l’école. Il y a une semaine, il avait reçu un appel téléphonique d’un professeur exerçant là-bas. Il ne sait pas trop quoi en faire.

Il semblerait que l’École britannique a eu sa part de scandales.

Le professeur, un trentenaire appelé James, n’en parle pas vraiment en bien.

– C’est une sorte de pensionnat de jeunes filles, c’est tout, dit-il à Leme. Les gosses se croient sortis de la cuisse de Jupiter parce que c’est ce qu’on leur a répété toute leur vie. Les enseignants sont soit des profs finis qui se raccrochent à un salaire ou une pension conséquents, soit des Brésiliens incompétents, soit des laissés-pour-compte du circuit international.

Leme fronce les sourcils.

– Ce n’est pas ce que j’ai entendu dire.

– Nan, ça… répond ce James. L’argent est la seule chose qui compte, non ? Des moutons déguisés en agneaux, dans l’ensemble. C’est presque toujours le cas des écoles internationales.

Leme se rembrunit.

– Disons-le d’une autre façon, poursuit James. Si vous travaillez trop longtemps dans ce circuit, on ne vous embauchera plus si vous revenez en Angleterre, et absolument plus jamais à un poste incluant un quelconque niveau de responsabilité. Les écoles ne vous font plus confiance. C’est un signe, non ?

– C’est juste.

Leme ne sait pas vraiment pourquoi il a cette conversation. Il avait été intrigué par l’appel, promesse d’informations. Et là, il se retrouve assis au coin d’une rue en terrasse d’un bar de Pinheiros à écouter les récriminations d’un type aigri.

– Vous êtes sûr que vous n’en voulez pas ? redemande James en agitant une bouteille d’Original devant le visage de Leme.

Leme secoue la tête, les bras croisés.

– Et si vous me disiez pourquoi nous sommes ici ?

– Oui, oui, évidemment. Attendez une seconde.

James agite la bouteille en l’air, et une autre apparaît.

– Désolé, j’ai la gueule de bois.

– Ça arrive.

– Oui. Cette ville pousse à boire.

– Vous savez quoi ? dit Leme. Je vais en prendre un peu.

– Voilà quelqu’un de bien.

James verse maladroitement de la bière dans deux petits verres.

C’est un rade typique du quartier. Un troquet classique, près de la sortie Vila Madalena. À l’endroit où ils se trouvent, le coin est plutôt banal : des bars mornes avec leurs habitués, des auvents en plastique, des tables en plastique, et des chaises qui ploient sous le poids des clients. Leme a vu des accidents dus à ce type de sièges. On sert ici des hamburgers standards, des steaks tannés comme de la semelle, de la cachaça bon marché et des bières en bouteille. La rue abrite quelques restaurants-buffet bien éclairés, avec leurs marmites de feijoada de la veille et leurs légumes luisants de beurre. Un peu plus bas, les prémices de l’embourgeoisement : des chaînes de restauration rapide branchées et des brasseries conceptuelles, un restaurant français raffiné et des clubs avec orchestre qui vendent le verre de Guinness vingt réaux. Le lieu est devenu symbolique, a entendu dire Leme : il sépare les vieilles fortunes de Jardins du quartier hippie qu’est Vila Madalena.

Embourgeoisement : un mot nouveau, pour Leme. Il se demande quand Bixiga, la vessie de São Paulo, son ancien terrain de prédilection, sera rénové.

Il aura besoin d’un nouveau surnom.

– Bon, il va falloir y venir, maintenant, dit Leme.

– C’est simple, répond James. Lockwood était gay.

– Ah.

– Le secret le plus mal gardé de l’école.

– Et pourquoi venir me le dire ?

– Parce que je suppose que personne d’autre ne l’a fait.

Sur ce point, il a raison, se dit Leme.

– Et pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

James engloutit de la bière.

– Eh bien, cela ne correspond pas à l’image parfaitement lisse que l’école entretient soigneusement. Et comme vous le savez bien, inspecteur, au Brésil, enseignant homo signifie maniaque pédophile.

Leme se rembrunit, grimace.

– Donc, c’était loin d’être de notoriété publique. Mais on a tous des besoins, n’est-ce pas ? Alors il courait souvent des rumeurs sur la façon dont il les comblait.

– Et… ?

– Visites nocturnes, services professionnels, ce genre de choses.

– Des possibilités de confirmations ?

– Je ne m’attends pas à ce que quiconque accepte d’en parler. C’est juste ce que j’ai entendu dire.

Leme prend le temps d’assimiler la nouvelle.

– Pourquoi vous a-t-il fallu si longtemps pour me contacter ? demande-t-il.

– Je ne suis plus employé par l’école. J’aimais bien Lockwood, c’était un brave type, et un supérieur efficace et honnête. Celui qui l’a remplacé, beaucoup moins.

– Donc, c’est par vengeance ?

– Quelque chose comme ça. Le nouveau proviseur a engrossé l’une des profs, d’accord ? Eh bien, disons qu’il y a eu une sorte… d’empiétement dans la répartition de nos ébats amoureux.

Leme sourit, d’une expression qui signifie joli coup, vieux.

– Tout, là-bas, n’est que pure hypocrisie.

– Et vous, vous êtes un croisé de la vérité, rétorque Leme.

– C’est ça, je suis ces putains de Batman et Robin vengeurs.

Leme sourit.

– Allez-y mollo sur la bière, vieux, conclut-il.

Ce que Leme décide de faire à ce sujet, c’est de contacter les Mœurs et de leur demander où un homme riche peut se trouver un mignon.

– C’est comme chercher un giton dans une botte de foin, lui répondent-ils. Mais on peut t’aider à te trouver quelqu’un, si c’est ce que tu cherches.

Ils ont le sens de l’humour, aux Mœurs. Leme se dit qu’avec ce genre de boulot, c’est probablement requis.

Les gars des Mœurs parlent à Leme de discussions intéressantes qu’ils ont eues avec un type se faisant appeler « Evandro », et qui vit dans le Nordeste, à Recife. Le genre garoto de programa. Arpenteur de macadam. Apparemment, il faisait aussi les saunas. Rêvait de tout plaquer et d’aller s’installer chez un riche gringo. Quelques photos pornos, aussi. Probablement juste pour sa promo, commentent les gars des Mœurs. Leur dernière communication : qu’on le laisse aller rejoindre un quelconque vioc à la bite ratatinée. Ils parlent à Leme d’un rapport d’une ONG, Programa Pegação, datant du milieu des années quatre-vingt-dix. Des hétéros qui se faisaient passer pour des gays pour gagner de l’argent avec les touristes. C’est demeuré très à la mode, apparemment.

Leme a entendu dire que le tourisme sexuel pourrissait le Nordeste. Les Européens paient très cher la compagnie de jeunes hommes et de jeunes filles. Des genres de truands implacables exploitent ces travailleurs, les tirant des bidonvilles et les amenant à se prostituer en leur faisant miroiter la promesse d’une vie meilleure.

Ce qui ne ressemble pas du tout au genre de relation que pourrait rechercher un type comme Lockwood.

Pas si on prend en considération son sauvetage héroïque de plusieurs gosses.

Leme se dit qu’il devait être un peu plus classe.

Ils lui rétorquent que les jeunes hommes sont bien élevés, élégants, urbains. Ils sont respectueux. Ils évoluent dans des sphères relativement sophistiquées. Ils comprennent l’avantage qu’il y a à développer une liaison. Ils sont, pour la plupart, motivés par l’argent, à l’évidence, et tout cela n’est pour eux qu’une transaction dans leur forme particulière de capitalisme, un échange : un bien contre un autre. Mais il n’y a pas la vulgarité que vous voyez sur le trottoir. Il y a la promesse de quelque chose d’autre.

– Alors c’est peut-être tout de même là qu’il faut chercher.

Cela les avait fait hurler de rire.

– Ça ressemble à ton gars ?

Leme n’en sait foutrement rien.

Ils lui expliquent également qu’à São Paulo, les touristes ont tendance à commencer par les alentours de la Praça Alexandre de Gusmão. Le parc, là-bas, est connu pour être un pôle d’attraction des pervers et des dépravés. Une nuée de suce-bites mineurs et bon marché y sont disponibles pour qui le veut, ainsi que des chattes de fugueuses au rabais pour les pédophiles peu regardants.

– Charmant, commente Leme.

– Ils quittent leurs tanières à la nuit tombée pour aller s’ébattre, lui expliquent les gars des Mœurs. C’est l’heure du repas, au zoo.

Leme s’y rend, un soir. Il n’est pas sûr de ce qu’il cherche, ou de ce qu’il veut apprendre, mais il se dit que les réponses se présenteront d’elles-mêmes quand il aura un peu fait le tour.

« Ta caisse là-bas au ralenti, vieux, lui avaient dit les gars des Mœurs. Il n’y a que ça de vrai, pour les types à la coule. »

Leme ne se sent pas cool du tout, à rôder le long du parc, en quête d’un éphèbe à ramasser.

Ça ne donne pas vraiment fière allure, de zoner comme ça, réalise Leme.

On a l’impression d’être un parfait enculé.

La première chose qu’il se dit : ils sont vraiment jeunes.

La seconde : il doit y avoir un meilleur moyen, si l’on a de l’argent.

Sauf si, évidemment, cet aspect fait partie de l’attrait.

À son deuxième passage, un jeune maigrichon, boucles d’oreilles en or et tee-shirt sans manches lacéré, se penche à la fenêtre de Leme. Il mâche un chewing-gum. Leme admire sa coupe de cheveux. Et puis il est dynamique, aussi – il a la gnaque.

– Je peux faire quelque chose pour toi ? demande-t-il à Leme. Je t’ai jamais vu avant. Rien ne vaut la première fois, querido.

Leme sourit. Il aime son style.

– Monte, cow-boy, dit-il.

Le gars ouvre la porte.

– Et accroche bien ta ceinture, rajoute Leme.

Le gars sourit.

– Avec la ceinture, c’est plus cher.

Leme accélère, et ils repartent à une allure plus normale.

– Belle caisse, entame le gosse d’un ton aguichant. Où est-ce que tu m’emmènes, hein ? J’imagine que ton pieu est plus doux qu’une épilation homo.

– Du genre palper-rouler ?

Le gosse s’esclaffe.

– Plutôt forfait intégral, mon vieux.

Leme sourit. Ils roulent un temps en silence. Il appuie sur un bouton et toutes les portes se verrouillent…

– Je vais aller droit au but, entame Leme. J’ai besoin de parler à quelqu’un qui est dans le milieu depuis au moins trois ans, falou ? Tu connais quelqu’un qui peut aider ?

Le gosse montre ses paumes, s’adosse à la portière, sur la défensive.

– Qui êtes-vous ?

– Pas de panique, mon gars, je suis de la police civile, inspecteur, et tout ça est du genre à plutôt rester entre nous.

– Et quoi ? Je suis censé vous croire ?

– Tu n’as pas vraiment le choix, fils. Parce que, si tu ne coopères pas, par contre, je peux toujours passer un appel, entendeu ?

Le gosse se détend.

– Ouais, d’accord.

– Donc, tu connais quelqu’un qui pourrait m’aider ?

Le gosse baisse les yeux, regarde ses mains.

– Moi, je peux.

– Toi ?

– Oui, moi. Je suis dans le business depuis quelques années, d’accord ?

– Tu n’as pas l’air assez vieux pour ça.

– Vous seriez surpris. Dans certains cercles, je suis déjà un peu trop vieux, vous comprenez ?

Leme déglutit.

– Et tu travailles ici depuis combien de temps ?

– Quatre ans, par intermittence.

– Par intermittence ?

– Eh, ce n’est pas un emploi à plein temps. On n’a pas de mutuelle pour les soins dentaires, chef.

Leme sourit.

– OK. Et donc, les périodes sans ?

– Quand on ne bosse pas, c’est qu’on a accroché un micheton, d’accord ? Une sorte de revenu fixe.

– L’objectif professionnel par excellence, non ?

– Oui, c’est nettement mieux que travailler.

– Han-han, commente Leme. Ça n’a pas l’air si agréable que ça.

– Nan.

– Tu veux manger quelque chose ?

– Ouais, pourquoi pas ?

– Il y a un pull sur la banquette arrière. Mets-le, et je te paie un sandwich.

Le gosse fait ce qu’il lui dit.

Ils sont assis au comptoir de la padaria Bella Paulista, au coin de la Rua Augusta et de Haddock Lobo.

Ils sont à côté de la partie pâtisserie, de l’armoire réfrigérée remplie de gâteaux et de desserts.

Le gosse salive.

Des programmes sportifs et des chaînes d’information. Il est tôt, et à part quelques buveurs sortis du bureau, c’est plutôt calme. Les lumières sont crues, les tables simples.

Et pourtant…

C’est animé, ici, aux petites heures. Un endroit ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, populaire chez des gens fort différents.

Fêtards et noctambules, employés, ouvriers, flics.

– Des michés m’ont amené ici plus d’une fois, inspecteur, dit le gosse.

– Fais comme si j’étais ton grand frère, moleque.

Leme commande une bière pour lui, un Coca Light pour le gosse.

Il parcourt le menu. Tous les classiques du genre.

Il choisit dinde-fromage pour lui, mortadelle italienne pour le gosse.

Leme regarde les employés travailler au comptoir.

La mortadelle y est tranchée, empilée, puis grillée jusqu’à être croustillante.

Le fromage fond et recouvre l’empilement.

Les sandwichs sont imposants.

Du pain blanc avec sa croûte, des garnitures copieuses. Leme compte au moins une demi-douzaine de couches. Les viandes sont empilées sur l’épaisseur d’un pneu. Le fromage se déverse comme de la lave. Les oignons et la salade sont croquants.

Le gosse s’en donne à cœur joie avec les condiments…

Il s’éclate vraiment. Mayonnaise, moutarde, Ketchup, sauce chili…

Les sandwichs sont monstrueux.

Leme laisse le garçon se goinfrer. Ce dernier termine son mortadelle quand Leme n’est pas encore venu à bout de la première moitié de son dinde-fromage. Leme signale à la serveuse qu’il veut que l’autre moitié soit emballée. Il donne le paquet au garçon.

– Voilà ton dessert, mon pote.

– Tu es un seigneur.

Leme s’essuie la bouche. Prend un cure-dents dans un distributeur en plastique. Racle et gratte. S’égratigne un peu une dent.

– Est-ce que tu décrirais ta sphère comme soudée ? demande Leme.

– Bah, plus ou moins, certo ?

– Mais vous vous connaissez ?

– Oui. Nous sommes en concurrence, en théorie, mais ça ne fonctionne pas tout à fait comme ça.

– Non ?

– Les clients sont des réguliers. Les goûts spécifiques.

– Si bien que vous ne vous marchez pas trop sur les brisées les uns des autres.

– Ouais, pas trop, répond-il en souriant.

– Et tu connais les gars qui travaillent dans les autres rues ?

– La plupart d’entre eux, acquiesce-t-il. Il n’y a pas tant de coins que ça.

Leme hoche la tête.

– Je cherche un type, qui a probablement disparu il y a environ trois ans. Janvier 2003. Encore qu’il a pu s’éclipser un peu plus tôt.

– Trois ans ?

Leme hoche la tête.

– Il avait sûrement un régulier. Pas sûr qu’il ait été à ton niveau de revenus, mais c’est possible.

Le gosse réfléchit.

– Tu as dit qu’il avait quel âge ?

– À peu près le tien.

– Ha ha. Monsieur a le sens de l’humour.

Leme sourit.

– Je dirais, autour de vingt-cinq ans.

– Mon âge, donc.

Leme sirote sa bière.

– Réfléchis, petit, mais ne prends pas trop longtemps. Tu ne voudrais pas que ton dessert refroidisse.

– Je penserais peut-être à quelqu’un. Pas un gars d’ici, il restait toujours un peu à l’écart. Il a commencé de l’autre côté de la rue, tu sais, en occasionnel, vers Frei Caneca.

– Oui ?

– Il a tapiné peut-être un an, puis d’un coup, disparu.

– Personne ne s’est dit qu’il avait pu lui arriver quelque chose ?

– Il arrive toujours quelque chose à quelqu’un.

– Je te l’accorde. Comment s’appelait-il ?

– Bocão.

Grande Bouche.

– Il s’appelait Bocão ?

– Écoute, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? On utilise nos noms d’artiste, sur cette scène.

Leme acquiesce. Il pourra toujours soumettre le pseudo aux Mœurs, voir s’ils ont quelque chose. Ça commençait vraiment à ressembler à la quête d’un giton dans une botte de foin.

– Pourquoi ne t’installes-tu pas avec un de tes anciens michetons, rapaz ? demande Leme.

Jeune homme.

– Histoire de te caser, de te ranger des voitures, dit-il.

Le gosse se lève.

– Je suis à louer, pas à vendre. Je ne cherche pas un gentil monsieur.

Il s’esclaffe.

– Et un jour je vais me casser, pas me caser, mon vieux.

Leme regarde le gosse partir. Il sourit.

Évidemment, se passe aussitôt ce qui doit se passer : Leme soumet le pseudo aux Mœurs, qui le vérifient pour lui, mais ils entendent du même coup parler de sa virée et de son dîner avec le gosse, et vu le sens de l’humour qui leur est propre, il se raconte vite dans tout le poste que Leme se cherche un mignon, et Lisboa entend les vannes qui circulent, et avant d’avoir eu le temps de comprendre quoi ou qu’est-ce, Leme se retrouve à devoir se justifier.

– Je crois que je vais faire l’impasse sur ce coup-là, lui dit Lisboa. Mais bon, j’assurerai tes arrières s’il y a besoin. Comme ça, tu sortiras couvert, si je puis me permettre.

Enfin, s’il peut plaisanter, se dit Leme, c’est que tout va bien.

Tout de suite après, Carlos le contacte. Lui dit que Franginho est fonctionnel, que Petit Poulet gazouille.

– Les gallinacés ne gazouillent pas, lui répond Leme. Ils piaulent, ils gloussent et ils caquettent.

– Quoi qu’il en soit, reprend Carlos, nous, nous pouvons chanter victoire. J’ai parlé avec le gosse. Son pote Rafa a le téléphone parce que son vieux est au placard et qu’il reçoit des messages de sa part, voilà. Sauf que ce n’est évidemment pas tout.

– Non ?

– Eh bien, disons que la distribution de téléphones ne se fait pas exactement sur la base de l’amour paternel.

– C’est juste. Donc le père de Rafa est un intervenant.

– Un tout petit, à mon avis. Le plus probable est que Rafa ne reçoit pas de messages de lui. Et que les messages qu’il reçoit repartent directement vers les hauteurs de la colline.

– Franginho t’a dit tout ça ?

– Ça n’a pas été nécessaire. Je me le garde bien au chaud. Il m’en a dit assez.

– Tu veux le réutiliser.

– Ma grand-mère m’a toujours dit que pour faire un bon bouillon, on se sert des os, entendeu ? On se sert de tout, on consomme le poulet jusqu’au bout.

– J’ai compris ; vas-y mollo sur l’analogie, fils.

– Quoi qu’il en soit, reprend Carlos, pour le week-end de la fête des Mères, vendredi 12 mai, un bon paquet de prisonniers ont été autorisés à sortir de prison pour rendre visite à leur famille, tout ça. Le paternel de Rafa en fait partie. Des milliers de demandes ont été approuvées, d’après ce qu’on m’a dit, alors ne te fais pas trop d’illusions si tu avais prévu d’aller rendre hommage à ta chère daronne.

– Elle est morte, mon vieux.

– Condoléances. Donc, tu seras libre.

– Comme l’oiseau.

– Tu commences à comprendre.

Leme renâcle. Leme raccroche.

Il se demande ce que cela signifie pour son week-end, ce qu’il va dire à Renata.

Pour l’instant, rien.

Bocão, Grande Bouche, ancien escort :

Écoutez…

Je suis né dans le Nordeste. Du moins, c’est ce que ma mère m’a dit. Pas de père – je ne l’ai jamais connu, de toute façon. Nous vivions dans une petite baraque dans un bidonville de merde en lisière de Fortaleza et ma mère nous faisait péniblement subsister avec son boulot de bonne. Ma sœur, dès qu’elle en a eu l’âge, a quitté l’école pour l’aider en faisant la même chose. Je ne me souviens pas que ça ait fait une différence au niveau des revenus. Moi, j’ai juste quitté l’école.

Je passais mon temps dans la rue, en me tenant à l’écart des embrouilles, plus ou moins, en m’abritant du soleil.

La lumière à Fortaleza est d’un blanc féroce.

À São Paulo, le soleil est tamisé par la pollution, la fumée, toutes les merdes qui traînent dans l’air : les rayons ressemblent à des hachures de peinture jaune pisse.

Sur les plages municipales, il y avait des touristes à plumer. J’ai regardé mes amis leur vendre de la pacotille au rabais comme si elle appartenait à l’héritage afro-brésilien ; parfois, ces amis leur procuraient aussi certaines choses qu’ils demandaient, des choses qu’ils ne pouvaient pas obtenir chez eux – ou n’avaient pas envie de demander là-bas. Des drogues, des filles et des garçons, ai-je découvert. J’avais peur des drogues et des hommes qui en vendaient dans les encoignures de la favela et des coins plus chics où la qualité était meilleure, pour plus cher. Je n’allais pas m’impliquer dans quoi que ce soit de ce genre.

« Filho, tu es un tire-au-flanc, me disait ma mère. Se Deus quiser, tu trouveras quelque chose. Mais comment, je ne sais pas, à force de ne pas chercher.

– Mais Mãe, il n’y a pas de travail. Pourquoi chercher ? »

Alors elle secouait négativement la tête, faisait la moue, agitait l’index.

« Tu es un bon garçon, tu es juste craintif. Un jour, tu réaliseras que ce riz et ces haricots ne tombent pas du ciel, querido. »

Il y avait d’autres jolis garçons qu’une passade laissait les poches pleines, d’après ce que l’on m’avait dit. Je les voyais comme des mercenaires, des sauvages. L’amour ne doit pas être pris à la légère, considérais-je. Je le pense toujours.

« Ta cousine de São Paulo nous a écrit, m’avait dit ma mère, un après-midi. Tu peux vivre chez elle tant que tu n’as pas trouvé de travail. »

Elle était occupée à laver le linge, elle le battait avec ses mains dans de l’eau savonneuse. Elle n’avait pas levé les yeux.

« Je pense que tu devrais y aller. Dieu verra clairement si tu profites ou pas de cette opportunité, et j’ai la foi. »

Je n’ai jamais revu ma mère.

Ma cousine était gentille, mais beaucoup plus âgée que moi. Nous n’avions pas grand-chose en commun, nous ne nous parlions pas beaucoup.

Un soir, je me suis retrouvé à Consolação, près du centre commercial Frei Caneca. Les gens étaient gentils avec moi, là-bas. C’étaient des garçons de mon genre. J’ai vite réalisé que je pouvais gagner pas mal d’argent. J’ai annoncé à ma cousine que j’avais trouvé un boulot de nuit et, peu après, j’ai emménagé dans un petit studio infesté de cancrelats à deux pas de la Rua Augusta, près du centre. Le côté sombre, l’endroit où un garçon comme moi pouvait gagner sa vie, coincé entre les bars miroir qui hurlent « américain » en néons rouges, les étudiants qui rient et boivent autour de tables en plastique dans des botecos bon marché, les putes, menaçantes dans leurs sous-vêtements explosifs et leurs talons hauts vicieux, les videurs des clubs de strip-tease mettant au fond d’allées borgnes puant la pisse leur raclée aux gringos qui se sont mal tenus, les bars-théâtre et les traditionnelles cantines italiennes d’où l’on me chassait d’un geste de la main dès que j’approchais.

Un an plus tard, je l’ai rencontré. Je me suis rangé des voitures. Après une courte maladie, ma mère s’est éteinte et ma sœur est venue vivre avec moi.

Comme elle disait toujours : Advienne que pourra, on s’en remet à Dieu.

Écoutez, voyez.

Ma sœur et moi allons acheter à manger, et parfois des vêtements. Nous avons une petite télé et nous regardons les émissions de téléréalité et nous rions et nous faisons comme si nous détesterions en être. Nous sommes devenus amis. Nous avons toujours été proches, mais nous ne parlions que des grands sujets, des choses importantes.

Maintenant, nous nous racontons des petites histoires du quotidien.

Un soir, il y a peu, je suis sorti. Avec des amis. C’était la première fois.

Ma collègue Manuela m’a emmené boire après le travail. Elle est convaincante.

« Mec, tu es trop jeune pour jouer les maris modèles avec ta sœur. Un gatinho comme toi, un tombeur, c’est fait pour sortir. »

Elle avait remis du rouge à lèvres, avait fait la moue à son miroir de poche, ouvert un peu son chemisier.

Nous nous étions réunis dans un bar près du bureau. J’étais resté assis sans rien dire, à écouter leur conversation enjouée, les fausses disputes, avec un vague sourire, le visage rougi par l’alcool.

J’avais cessé de m’inquiéter pour ma sœur à la maison.

Manuela m’avait souri, avait soufflé sa fumée dans ma direction.

« Coitado, avait-elle dit. Pauvre petite chose. Tu es gentil.

– Tu es belle, avais-je répondu avec le sourire maladroit de trop de bière.

– Ah ! s’était-elle esclaffée. Tu n’as pas idée ! »

Ça m’avait fait du bien. Comparé à ce que j’avais vécu, ce petit moment de gêne était plaisant. Il était normal.

J’étais arrivé.

Écoutez encore.

La plupart du temps, le matin, je fais des exercices, des abdos et des pompes, pour me fortifier : je veux conserver mon corps de fin d’adolescence. Je m’espionne dans le miroir quand je m’habille. Ma mâchoire est encore un peu épaisse et je pourrais perdre un peu de chair au-dessus des hanches, mais je suis toujours aussi en forme que le jour où il m’a remarqué. Et mes nouveaux vêtements me vont bien : des chemises sur mesure pincées à la taille, dessinant un v élégant sur ma large poitrine.

– Tu es mon beau garçon, m’avait-il dit au début de notre relation. Des yeux éblouissants, une peau magnifique. Tu es résolu, mais vulnérable. Je ne sais pas ce que tu vois en moi. Ne change pas, jamais.

Je n’avais pas l’habitude de la flatterie. Je ne savais pas comment répondre.

– Je ne changerai pas, je ne mérite pas ton attention.

Il avait ri en entendant cela.

– Mon garçon, c’est une chose dont tu ne manqueras jamais.

Rafa reçoit de plus en plus de messages.

Il se demande depuis un moment pourquoi c’est lui qui a le téléphone.

– La contestabilité, mon pote, lui explique Franginho. Tout est codé, non ? Les autorités le trouvent, pas de problème, vous voyez bien ce que disent les messages. Rien d’incriminant dans tout ça, n’est-ce pas ? Bon, évidemment, ton vieux risque de se retrouver dans la merde si un militar te chope.

– Pourquoi ça ?

– Tu es vraiment lent, des fois, étant donné ton surnom, Rafa-Rapido.

Franginho se marre, se prend à son propre jeu.

– Tu crois qu’on te file un téléphone et un forfait quand tu te pointes là-bas pour purger ta peine ? Voilà, monsieur, et un pyjama en soie pendant qu’on y est.

Rafa se sent tout bête, mais soulagé que Franginho soit là avec lui.

– Ça va, du calme, je disais juste ça comme ça.

Franginho donne un coup de poing sur l’épaule de son ami.

– Et qu’est-ce que monsieur désire pour dîner, ce soir ? Notre steak garni est de classe mondiale.

Il sourit, voit que Rafa est vexé.

– Je me marre, c’est tout, tu sais que je t’adore, ajoute-t-il.

– T’inquiète.

Oui, c’est vrai, Rafa est heureux que Franginho soit avec lui pour partager tout ça.

Sauf qu’il ne partage pas tout ça.

Rafa ne lui a pas parlé de la fois où il a suivi la femme dans le chantier, l’autre jour, et de ce qu’il pense avoir vu. Quelqu’un accumule des stocks.

Dans quel but, il n’en a pas la moindre idée.

Et le 12 mai se rapproche à grands pas. Il ne sait pas non plus ce que cela veut dire, d’ailleurs.

Rafa pose la question à Garibaldo, de façon détournée, pour le téléphone.

– Ne t’inquiète pas de ça, filho, s’entend-il dire. Ce n’est pas tes affaires, falou ?

Rafa hausse les épaules. Il fait une grimace qui veut dire : Eh bien, vous savez, au cas où, sabe ?

Garibaldo voit son expression et Rafa le regarde déchiffrer ce qu’elle signifie.

Rafa est sérieux et Garibaldo comprend qu’il est sérieux.

Il le prend à part.

– Tu n’es pas idiot, mon gars, alors je n’ai pas besoin de te dire qu’il ne s’agit pas d’un gentil papa qui prend des nouvelles de son fils unique.

– Oui, s’irrite Rafa. Je le sais bien.

– Excellent. Donc, l’idée est que, plus nous avons de téléphones en service, moins il y aura de chances qu’ils nous écoutent, entendeu ?

Rafa opine.

– Les militars, poursuit Garibaldo, nous enregistrent, et se servent de ces informations pour nous saigner, sabe ? Des bakchichs, fils, du pognon. Ils prennent des membres de nos familles en otage pour réclamer une rançon.

– D’accord, dit Rafa.

– Donc, tu fais partie d’une multitude, fils. Ne t’inquiète pas.

– Ça me convient.

Garibaldo se marre.

– Ça va se payer, voilà ce qui importe. Les militars ne jouent pas le jeu.

– Quel jeu ?

– Celui où on coopère et où tout le monde y gagne. Ils nous enculent, ne respectent pas les règles. Et mêler les familles à tout ça est hors de question.

– Oui.

– Oui ? Tu comprends ?

– Oui.

Puis Rafa est informé que son père a une autorisation de sortie pour le week-end de la fête des Mères. Et tout le reste lui paraît soudain moins important.

Il en parle à sa grand-mère, qui n’a pas l’air emballée par la nouvelle.

– Franginho dit que c’est probablement parce que maman est morte, un geste de compassion, ce genre de chose. C’est ce que dit Franginho.

– Il dit beaucoup de choses, ton ami Petit Poulet, n’est-ce pas ? répond la grand-mère de Rafa.

Pour être honnête, c’est vrai.

Mais l’indifférence de sa grand-mère n’empêche pas Rafa de se concocter un plan, un truc de ce genre.

Il a appris ce que faisait la femme qu’il a maintenant suivie deux fois et sauvée une, pour de vrai.

Et Rafa a l’intention de lui rendre visite dans son bureau le jour dit, le 12 mai, juste avant l’arrivée de son père.

Il se dit qu’elle le recevra.

Le matin du vendredi 12 mai, et Ray s’affaire.

Il y a beaucoup de numéros de compte Capital SP liés au projet Singapour.

Il y a beaucoup de produits financiers Capital SP liés à l’énorme prêt accordé au gouvernement pour l’aider à financer la Bolsa Família.

Il y a beaucoup de paperasserie juridique externalisée servant à certifier et approuver les mouvements de ces comptes et de ces produits, et à localiser le capital humain afférent.

Vendredi 12 mai 2006, et São Paulo est une ville modérée, politiquement.

Marta n’est plus numero uno, et si le gauchiste Lula a la mainmise sur le pays dans son ensemble, São Paulo reste résolument ambivalente quant à son charme bohème.

Ce que Ray pressent, c’est une opportunité.

Ray triture les comptes et les produits pour capitaliser sur quelque chaos insensé.

Il se dit que, d’ici la fin de la semaine, le week-end de la fête des Mères, São Paulo ne sera plus aussi modérée.

Ray s’imprègne des règles de l’urbanisme.

São Paulo est sujette à zonage selon un règlement édicté en 1972, lit-il. Ces directives divisent la ville en zones « z 1 » et « z 3 ». Les zones « z 1 » sont dénommées « élite résidentielle », et soigneusement gérées. Les zones « z 3 » sont appelées « mixtes », c’est-à-dire tout le reste. Durant la première moitié du e XX siècle, la ville s’est fondamentalement développée sur le principe du « démolir et reconstruire », avant que ces normes ne soient mises en place pour instaurer un début de maîtrise et de cohérence. Leur effet est loin d’être évident, sinon que maintenant, le principe est simplement devenu construisons, construisons, construisons, et n’a plus varié depuis assez longtemps. Le Plan directeur de développement intégré de São Paulo (un plan de développement urbain à long terme géré par l’État afin de pouvoir faire face à la croissance extraordinaire de la ville) avait été conçu en 1968, et c’est de lui qu’avaient découlé les normes de zonage.

La sémantique est intéressante.

« Intégré » n’est pas un terme que quiconque envisagerait normalement d’utiliser pour décrire sa perception de la ville, se dit Ray.

Les immeubles peuvent bien fournir des habitations et représenter des opportunités, mais ils ne le font que dans l’approche indifférente et ségrégationniste d’investisseurs privés, de sociétés compétitives, d’une responsabilité sociale réduite à son minimum.

D’une totale irresponsabilité, en fait, se dit Ray.

Des gens comme nous, mon ami.

Ray sourit. Tout cela est du pain béni, pour Big Ray.

Ce n’est pas son premier rodéo, après tout.

Le matin du vendredi 12 mai, et Leme prépare du café pour Renata.

– Je vais passer dans ton coin, aujourd’hui, lui dit-il.

– Ah oui ?

– Oui, on assure quelque chose comme la formation d’un informateur.

Renata plisse le front.

– Tu fais ça, aussi, maintenant ?

– Avec un gars de la militaire, un type du nom de Carlos.

– Han.

– C’est en rapport avec… Eh bien, en fait, c’est lié à l’affaire Lockwood.

– Mario…

– Non, rien de ce genre. C’est compliqué. Il y a peut-être une piste, je ne sais pas.

– Oui, eh bien, ne te fais quand même pas trop d’illusions, querido.

– Tu veux qu’on déjeune ensemble ? Ça devrait être à peu près l’heure où je vais me trouver dans ton quartier.

– Pourquoi pas.

Leme sourit.

– See you later, alligator, dit-il.

Le matin du vendredi 12 mai, et Renata se rend au bureau en voiture en s’inquiétant de la visite possible de Mario pour le déjeuner.

Renata espère que personne ne va le voir avec ce Carlos de la militaire, puis avec elle. Ce ne serait bon pour personne.

Elle décide de faire un détour. Elle a le temps.

Dans les hauteurs des confins de Morumbi, en retrait de l’avenida principale, sur une route bordée d’élégantes maisons mitoyennes qui redescend en louvoyant vers le Marginal, se dresse la chapelle. C’est son bâtiment favori. Il s’agit d’une construction modeste – rustique, un toit bas incliné, ses rondins de bois sombre formant un porche –, mais caractéristique de par sa simplicité, dans un quartier effroyablement dominé par l’ostentation. Bon nombre des maisons alentour sont de style alpestre, avec des toits conçus pour faciliter l’élimination de la neige – une chose pas totalement essentielle à São Paulo, d’après elle. Bande d’imbéciles. Quelle était cette expression, déjà ? Aux US, l’éducation prime sur la beauté ; au Brésil, mieux vaut être riche. À São Paulo, le statut social prévaut. Et tout, à São Paulo, va très vite – sauf les voitures.

Renata la dépasse et, comme d’habitude, ralentit. Elle se gare. La chapelle a l’air de saigner. Du fil rouge se déploie depuis ses murs, recouvrant la pelouse et les fleurs alentour. Elle sort de sa voiture pour aller voir de quoi il s’agit. À l’intérieur, il y a un métier à tisser sur l’autel, un long tapis rouge, et d’autres fils qui se déroulent vers l’extérieur. Elle fait précautionneusement le tour de la chapelle. Le rouge forme un contraste fort avec la verdure, mais il est apaisant. La chapelle semble grouiller de vie, comme si le fil poussait, s’épaississait imperceptiblement pendant qu’elle le regardait.

C’est quelque chose. Mais quoi, elle ne le sait pas. Elle finit par trouver un pupitre d’information et lit un dépliant.

Il s’agit en fait de Penelope, une installation de l’artiste Tatiana Blass.

Inspirée par Homère et par l’attente de Pénélope durant les vingt années de l’Odyssée, celle-ci tenant tête aux prétendants en se consacrant à sa tapisserie funèbre.

La patience d’une femme, se dit Renata. Elle repart lentement vers sa voiture.

D’où elle est garée, elle peut distinguer, à travers les arbres, le Marginal qui longe la rivière. La circulation y est inhabituellement fluide. Elle peut distinguer de la fumée.

Elle marche jusqu’au bout du parking.

Elle peut distinguer, pense-t-elle, un bus arrêté au milieu de la voie rapide, et des gens qui se pressent tout autour.

Elle peut distinguer, pense-t-elle, un bus en flammes.

Elle secoue la tête. C’est triste. Comme si les banlieusards n’avaient pas assez de problèmes. Cela veut dire encore plus de retards pour ces pauvres gens.

Elle retourne à sa voiture.

Elle quitte le parking.

Elle repart, remonte vers la favela et son bureau.

Le matin du vendredi 12 mai, Rafa est à l’extérieur de l’épicerie, pour bosser, mais il a également passé la plus grande partie des deux dernières heures à remonter et redescendre la colline sur son skate, pour transmettre des messages.

Et il en reçoit un nouveau, alors il repart.

Rafa est impatient de revoir son père.

Leme est assis sur la banquette arrière de la voiture de Carlos, du côté business de Paraisópolis. L’un des gars de Carlos conduit. Il ne parle pas beaucoup. N’est que lunettes de soleil Aviator et attitude. Ils se garent près des limites hautes de la masse de la favela.

Continuer : partie 2 sur 2