Brazilian Psycho
Quatrième partie - Paradis perdu - São Paulo, 2011
QUATRIÈME PARTIE
PARADIS PERDU
São Paulo, 2011
OceanofPDF.com
1
Copycat
Juin 2011
J’étais possédé par une force maléfique. Je suis un être doté d’une
personnalité bonne et mauvaise. Parfois, je ne peux pas dominer ce côté sombre. Je prie sans relâche, mais je ne peux pas résister
et je repars traquer des femmes. J’aimerais qu’elles ne me suivent
pas, dans le parc, qu’elles s’enfuient.
Francisco de Assis Pereira,
« Le Maniaque du parc », tueur en série
Voilà ce qu’il en est : d’abord, je veux te dire que je te désire chaque
nuit. C’est divin. Je te trouve séduisant, excitant. Tu es proche
de moi, tu es au plus profond de mon cœur.[…] Je te désire.[…]
Je t’aime de tout mon cœur. Ne perds pas espoir et crois en Dieu,
parce qu’un jour, nous nous rencontrerons.
Extrait d’une lettre envoyée à Pereira après son arrestation.
Il recevait près d’un millier de lettres d’amour chaque mois, en prison.
Il me donnait des coups de poing dans le ventre et me giflait.
Thayna, une femme trans avec laquelle Pereira a vécu plus d’un an. C’est d’une lecture sinistre, le profil psychopathologique du Maniaque du parc.
Francisco de Assis Pereira est né le 29 novembre 1967 à São Paulo.
Enfant – préadolescent, mais assez vieux pour avoir une érection –, il est violé par une tante maternelle. Peu près, il développe une obsession pathologique pour les seins. Leme n’est pas certain de ce que cela signifie. Et il n’est pas certain de comprendre exactement le lien qu’il peut y avoir non plus. Mais un médecin en a dressé le schéma, a relié les points et mis une barre au T de traumatisme – Então, voilà ce que c’est. Obsession est le mot clé. Pathologique en est un autre, que Leme n’entend que lorsqu’il est employé comme excuse pour un crime innommable.
Et c’est d’une lecture sinistre.
D’autant que les choses ne s’améliorent pas, dans la vie du gars.
Dès son premier boulot, il est violé par son patron (homme), qui le repasse ensuite à tous les vieux homos de la boîte. Durant l’une de ces « relations », lit Leme, un homme – un gothique, maquillage et tatouages, cheveux gominés en arrière et piercings, lit Leme – manque arracher le pénis de Pereira. Le rapport n’indique pas de façon claire comment il a pu s’y prendre, ce gothique, mais Leme est heureux de ce manque de clarté.
Ce fait déclenche une autre obsession pathologique chez Pereira : la peur de perdre son pénis.
Leme comprend un peu mieux ce lien que le précédent.
Autre conséquence de l’incident avec le gothique : Pereira ressent dorénavant des douleurs assez intenses lors de l’acte sexuel.
Un autre psy conclut que c’est l’impossibilité de toute jouissance qui est la principale explication de la violence de Pereira – une sorte de revanche, si vous voulez.
Leme n’est plus un débutant, mais question noirceur, il est sacrément dépassé, là.
Pereira vit un certain temps avec une femme trans, Thayna, qui révélera que Pereira lui donnait régulièrement des coups de poing dans le ventre et la giflait.
Leme lit que c’est également au minimum le cas des victimes qui ont survécu à ses tentatives de viol et de meurtre.
Pereira choisit pour victime des femmes qui souffrent de fragilité émotionnelle, de faible estime de soi, ce genre de choses. Il travaille comme coursier, se sert de sa moto pour emmener ses victimes dans des endroits isolés. Il est stupéfiant qu’elles se soient toutes laissé convaincre d’agir ainsi. La plupart des violeurs et/ou assassins tendent à user de la force plutôt que de la persuasion.
C’est plus persuasif, la force.
Par ailleurs, il y a moins de risque d’échec et, partant, de risque de se faire prendre.
Pereira se sert de lacets pour étrangler ses victimes après les avoir violées.
Leme survole les dossiers des meurtres.
Elisângela Francisco da Silva était une jeune fille de vingt et un ans venue du Paraná, qui vivait à São Paulo chez sa tante Solange Barbosa depuis 1996. Elle était née dans une famille pauvre et avait quitté l’école très jeune. Elle avait travaillé, elle avait trimé, pendant des années. Avec une amie, elle était allée au Shopping Eldorado, le grand centre commercial de l’ouest de São Paulo, ni trop luxueux, ni trop miteux. Elle avait dit à sa tante qu’elle en aurait pour deux heures. En fin de journée, l’amie d’Elisângela Francisco da Silva avait filé pour se rendre à un rendez-vous galant. Elles avaient passé un bon moment. Elles avaient déjeuné, vu un film, acheté quelques vêtements. Le cadavre dénudé d’Elisângela Francisco da Silva avait été retrouvé dans Parque do Ibirapuera. Il avait fallu trois jours pour l’identifier, tant la décomposition était avancée.
Raquel Mota Rodrigues, vingt-trois ans, avait une seule ambition : gagner assez d’argent à São Paulo pour en renvoyer à sa famille à Gravataí, Rio Grande do Sul. Elle aimait s’amuser avec ses amis, sortir dans des bars, des restaurants, parfois une boîte de nuit, mais partait toujours avant minuit. Elle travaillait en tant que vendeuse dans un magasin de meubles de Pinheiros. Un soir, en chemin, elle avait appelé sa cousine Lígia : elle rentrerait plus tard que prévu, elle avait rencontré ce gentil jeune homme qui lui avait demandé de poser un peu pour lui, et elle avait décidé d’accepter. C’était de l’argent facilement gagné, et une réelle opportunité. Sa cousine lui avait rétorqué en des termes sans équivoque qu’il ne fallait absolument pas faire cela, qu’elle ne devait sous aucun prétexte suivre un type qu’elle avait rencontré dans le métro, aussi gentil qu’il puisse paraître, quel que soit le travail qu’il avait à offrir. Raquel Mota Rodrigues avait répondu à sa cousine qu’elle avait raison, qu’évidemment elle n’irait pas, qu’elle était juste excitée parce qu’elle avait besoin de ce genre de coup de pouce, de ce genre de compliment, tu comprends. Sa cousine comprenait ; elle lui avait dit de vite rentrer à la maison, qu’elles dîneraient et prendraient du bon temps. La dépouille de Raquel Mota Rodrigues avait été retrouvée ensevelie à faible profondeur dans les fourrés d’un parc de la périphérie de la ville.
Selma Ferreira Queiroz n’était qu’une gosse, la cadette de trois sœurs, qui espérait étudier la comptabilité ou l’informatique après le lycée. Elle travaillait à mi-temps dans une épicerie. Quoi qu’il en soit, elle avait été licenciée, et il y avait eu des complications. Selon son patron, elle avait exigé une forme de dédommagement, la discussion s’était envenimée, et finalement, elle était partie rejoindre son petit ami. Cela se passait pendant la Coupe du monde 1998, et ils avaient prévu de regarder jouer le Brésil ensemble. Elle l’avait appelé en chemin pour lui dire qu’elle serait en retard, que son histoire de boulot avait viré au cauchemar, qu’elle était en colère et pleurait, et qu’elle était impatiente de le retrouver. Le cadavre dénudé de Selma avait été retrouvé dans le parc d’État. Elle avait été violée et battue. Elle avait des marques de morsures sur les épaules, les seins, les jambes. Elle avait été étranglée. Un lacet pendait autour de son cou, comme un collier.
Patrícia Gonçalves Marinho avait vingt-quatre ans et voulait être modèle. Elle n’avait jamais parlé de son rêve à qui que ce soit. Elle vivait chez sa grand-mère Josefa. On ne sait pas grand-chose d’autre. Sa dépouille avait été découverte dans un coin reculé du parc d’État. Elle avait été violée, battue et étranglée. Ses vêtements et ses bijoux furent les seules choses qui permirent de l’identifier.
Leme respire, frissonne, s’insurge.
Son moral vire au gris, son visage vire au gris… et il se demande…
Qu’est-ce que tout cela apporte à mon dossier ?
Il ne sait pas.
Les suspects habituels ont tenté de buter Pereira en taule, en maquillant une tentative de surinage anonyme standard en émeute mineure. Ça n’a pas marché. Pereira a été assez malin pour comprendre ce qu’il se passait et planquer ses miches.
Leme lit que Pereira est marié, maintenant – une cérémonie carcérale, ce qui a dû être charmant –, une foldingue qui devait vouloir sentir sa bite déglinguée entre ses cuisses. Leme bouillonne, Leme écume de sa propre rage. La foldingue est une avocate, maligne, d’après ce qui est dit. Pereira reçoit des milliers de lettres d’amour chaque semaine. Des milliers.
Qu’est-ce qui ne va pas, chez tous ces gens ?
Leme n’en sait foutrement rien. Il n’en a pas la moindre putain d’idée.
Il passe un coup de bigo à Silva. L’heure est venue de collaborer.
Bocão, Grande Bouche, ancien escort :
Culpabilité. Haine. Fureur…
Il commence à se faire vraiment tard.
Ça fait des heures que tu es debout au même endroit.
Tu devrais partir, maintenant. Il n’y a personne, chez lui.
Oui, mais si quelqu’un arrive et que tu n’es pas là ? Tu veux voir ce que ce vieux branque prépare. Desgraçado. Vagabundo. Comment a-t-il pu te faire ça à toi ?
Tu devrais entrer, avoir une explication.
Tu ne peux pas. Mais tu devrais.
Peut-être que tu t’es fait des idées. Tu l’espères, sabe, tout cela était peut-être totalement innocent. Mais tu étais là, non ? Tu les as vus. Tu as regardé. Tu as vu, et tu sais que tu as raison. Veado. Velhino.
Comment tout cela a-t-il pu arriver ? Filho da puta.
Comment tout a-t-il pu changer ?
Les week-ends, on allait à Guarujá, dans la maison qu’a Paddy dans la marina.
La maison était petite, mais élégamment meublée, avec une piscine dans le jardin. Le soir, nous mangions un dîner léger en buvant du vin dans la lumière mourante, en écrasant les moustiques et en écoutant la stridence rythmée des cicadas.
« Tu veux sortir, demandait typiquement Paddy.
– Je suis bien, là, avec toi.
– C’est bien. Moi aussi. La ville est toujours horriblement surpeuplée, les week-ends.
– C’est mieux d’être juste tous les deux.
– C’est vrai, nous n’avons besoin de voir personne d’autre.
– Il t’arrive de recevoir des gens ici ?
– Parfois. Rarement. Un professeur de temps en temps, quand ils viennent d’arriver et qu’il faut bien être aimable. Pour qu’ils ne soient par totalement dépaysés. J’ai reçu les gouverneurs de l’école, ici. Un vieil ami, parfois.
– Tu ne m’as jamais invité dans aucune de ces occasions.
– Je préfère te garder tout pour moi. »
Une fois, enhardi par le vin, j’avais décidé de pousser un peu plus loin.
« Il y a des gens qui sont au courant, pour moi ?
– Seulement ceux qui importent.
– Qui sont-ils ?
– Toi et moi. »
J’en étais resté là. Je n’avais pas envie de penser à ce que cela pouvait signifier. Toi et moi. Je me l’étais répété à voix haute. Toi et moi : j’aimais ce que cela me faisait ressentir.
Un après-midi, alors que j’arrosais les plantes, les voisins de Paddy m’ont pris pour un boy qui travaillait dans le jardin. Je n’ai rien dit, mais j’en ai parlé à Paddy le soir même.
« C’est juste que d’habitude, je suis là seul ou avec des gens beaucoup plus âgés, m’avait-il répondu. C’est tout. Tu es tellement jeune. »
Je n’avais jamais reparlé aux voisins. Quand je les voyais, je baissais la tête et je m’éclipsais.
La meilleure chose au sujet de ces week-ends : Paddy me parlait de littérature et d’art, et m’aidait avec mon anglais, qui s’améliorait lentement.
« Tu vois celle-ci, pouvait-il me dire en regardant l’une des reproductions qui ornaient les murs de la maison. Tu vois comme ces femmes ont l’air prédatrices, anguleuses ? Pense à une influence africaine. C’est comme si elles portaient des masques. Les deux au centre sont plus grandes, alors elles paraissent plus menaçantes.
– Elles n’ont pas l’air réalistes.
– Non, effectivement. Mais ce n’est pas une abstraction. C’est venu plus tard dans son œuvre.
– Et les couleurs : on dirait que c’est carnaval.
– Encore une fois, c’est une interprétation. »
Il souligne les courbes du tableau.
« C’est censé être déconcertant.
– Différent.
– Et ceci a été peint près de cinquante ans plus tôt. C’est une évolution du nu traditionnel. Pense à la plupart des tableaux de femmes nues. »
Il s’était tourné vers moi et avait souri.
« Qu’est-ce que ces représentations t’inspirent ?
– Je ne suis pas sûr. On dirait des objets, doux. Je ne sais vraiment pas grand-chose des femmes. »
La vérité, c’est que je n’avais pas grand-chose à faire des tableaux, mais que j’étais heureux que l’on me demande mon avis. Ils représentaient une opportunité, une nouvelle vie, une vie dans laquelle on me demandait mon opinion sur certaines choses.
« L’esthétique est tout à fait différente. Regarde l’arrière-plan. Il n’a pas la moindre caractéristique reconnaissable. Et ces femmes sont presque effrayantes. C’est une scène de rue.
– Ces femmes sont des prostituées.
– Oui, et elles te jugent. Elles nous jugent, nous, les gens qui regardent le tableau.
– Je connais ce regard.
– Oui, bon.
– J’aime bien ce tableau. »
Et j’avais l’impression de lui offrir quelque chose de plus, quelque chose à part, l’occasion d’accomplir ce qu’il sait faire de mieux : enseigner. Je ne crois pas qu’il me voyait comme un cobaye.
J’avais juste l’impression de lui appartenir.
Nous étions bien loin de ma vie d’avant, quand il me connaissait sous le nom de Bocão. À parler de peinture avec lui, j’avais vraiment l’impression de l’avoir laissée derrière moi.
– Votre mari m’a appelé, l’autre jour.
Renata ne dit rien, regarde Silva d’un air sardonique.
– Oui, poursuit Silva, il m’a appelé au sujet d’une affaire. C’est vraiment une histoire effroyable, ce tueur en série copycat. Vraiment immonde.
Renata opine. Ce jeu de pouvoir est des plus malvenus, et elle ne va pas laisser Silva penser qu’il a la main, qu’il mène la danse dans leur petit arrangement.
C’est juste du vent : elle, elle est là de bonne foi.
Renata sourit.
– Je ne l’envie pas, je suis fière de lui.
Silva hoche la tête.
– C’est bien dit.
– Si vous êtes venu pour un duo comique, mieux vaudrait mettre vos chevaux au sec, comme on dit ici, parce que vous n’avez pas fini d’attendre.
Silva s’esclaffe.
– Excellent.
– Je ne plaisante pas. Maintenant, finissons-en, avec cette histoire.
– Bonne idée.
Renata triture des papiers. Ils sont assis dans un café, à Jardins. Elle boit de l’eau gazeuse. Silva aligne les tasses de café.
– Mon bureau a joué un rôle dans la vente du terrain de Paraisópolis à Casa nova ; mais vous le savez déjà, ne ?
Silva hoche la tête.
– Nous avons agi en tant que médiateurs, usé de notre connaissance du quartier, expédié quelques papiers, sabe ?
– Oui. Vos connaissances du quartier.
Renata ne relève pas.
– Le droit immobilier est complexe, il s’agit de s’assurer que les gens sont convenablement traités, d’accord ? explique-t-elle. Maintenant, la construction est en cours, viu ? C’est du passé. C’est ce qui arrive ensuite qui est intéressant.
– Il y a énormément d’argent, dans de tels projets, dit Silva. Le déblayage du terrain, le tout-à-l’égout, la gestion des matériaux fournis par l’État. Beaucoup d’argent. Beaucoup de contrats.
Au tour de Renata de hocher la tête.
– Mendes construction est une société à compartiments, poursuit-il. Ses filiales font un putain de paquet de choses différentes.
– Du déblayage de terrain, du tout-à-l’égout, de la gestion de matériaux…
Silva sourit.
– É isso ai.
– Vous êtes sûr que c’est ce qu’il se passe ?
– J’ai surtout envie de m’intéresser à la façon dont vos anciens employeurs sont impliqués.
La poitrine de Renata se serre. Elle acquiesce. Elle en a déjà une petite idée.
– Il y a énormément d’argent Capital SP dans Mendes construction, ce à plus d’un titre, reprend-il. Et puis, tous les contrats sous projet Singapour leur rapportent. Sans compter qu’ils ont à voir avec une bonne part du liquide de la Bolsa Família, évidemment. Mais vous savez déjà tout ça, ne ?
– Mais ou menos.
– Vous avez au moins l’honnêteté de le reconnaître.
– Nous nous employons uniquement à aider la communauté, et une bonne partie de notre financement est venu de Capital SP, ce par pure philanthropie, entendeu ?
– Une aide aux pauvres fiscalement déductible.
– L’un n’empêche pas l’autre.
– Vous êtes au courant d’une arnaque qui était assez répandue, il y a quelques années ? Cela a à voir avec la Bolsa Família.
Renata agite négativement la tête. Ça ne lui plaît pas du tout.
– Un nombre de demandes foutrement insensé a été déposé au nom de gens qui n’existaient pas, ou étaient morts, et caetera. C’est un sacré revenu complémentaire, cette carte électronique que vous avez là.
Renata acquiesce. Elle comprend – la cousine de dona Regina.
– J’en ai entendu parler, oui.
– La question est de savoir ce que vous voulez faire maintenant, comme vous l’avez dit.
– J’ai lu ce rapport que vous avez écrit, dit Renata.
– Mais vous ne pouvez rien faire à ce sujet.
Renata secoue la tête.
– Ray Marx, dit Silva.
– Ouaip.
Ils restent assis en silence un temps. Renata sait qu’ils tiennent quelque chose, là. Elle ne peut rien faire, officiellement ; Silva peut faire son boulot, et elle peut faire un peu le bien. Et il semble qu’il sait des choses – ou qu’il peut farfouiller un peu. Elle ne sait pas trop si c’est l’un ou l’autre, évidemment – mais, tout de même.
– Je peux vous laisser les documents de la vente du terrain de Paraisópolis, dit-elle.
– Je peux me les procurer de diverses façons.
– Merci.
– Il y a encore largement de quoi creuser, dans cette histoire. L’épitomé de l’appel d’offres douteux, et en plus, le gagnant remporte la totalité du lot.
– Qu’est-il arrivé à votre visage ?
– Vous auriez dû voir la gueule de l’autre.
– Ça, sûr qu’il a dû se faire mal aux poings.
– OK, querida. On a compris.
Renata sourit.
– C’était une coïncidence, n’est-ce pas ?
– Ce n’est pas mon premier barbecue, entendeu ?
Renata opine.
– C’est déjà arrivé auparavant.
– J’ai un tuyau pour vous. Il se développe un autre projet, dans le centre. Les résidents déplacés ont besoin d’une assistance juridique. Dois-je leur donner votre adresse ?
– Vous vous mêlez de beaucoup de choses.
– Je suis comme Batman, querida.
– Oui, d’accord. C’est justement notre boulot, de toute façon.
Silva se lève.
– Vous voyez ? dit-il. C’est bien, d’être dans la même équipe.
– Merci, entraîneur.
Renata le regarde partir. C’est bien, effectivement, se dit-elle.
Le lendemain, deux représentants d’un organisme communautaire de la favela du quartier Centro rendent visite à Renata dans son bureau. Gerson, son nouveau collègue à temps partiel, enregistre leurs coordonnées. C’est un amour, ce bon vieux Gerson, et Renata est ravie d’avoir pu l’embaucher, de lui donner une chance de gagner un peu d’argent après qu’un accident l’a rendu inapte au travail physique. Il est d’une loyauté sans faille, que c’en est attendrissant. Renata présume qu’il fera tout ce qu’elle lui demande, et elle se dit que cela pourrait un jour être pratique, un peu d’obéissance aveugle et l’envie de rendre service. Un homme qui sait se débrouiller, qui connaît le quartier, et qui pourrait être un peu plus utile qu’il ne le prétend pourrait effectivement s’avérer utile, vu la turbulence des eaux dans lesquelles ils naviguent maintenant. Renata sourit : elle éprouve une sensation de puissance à développer ce genre d’idées, malgré leur manque de sérieux, malgré leur manque de conviction.
Les émissaires expliquent à Renata qu’ils ont entendu dire que leurs maisons allaient être rasées pour faire place à un vaste projet immobilier construit à temps pour la Coupe du monde 2014. Un projet pour lequel est employé le slogan Le Centro en immersion totale. Renata sait ce que cela signifie. Beaucoup d’argent. Un complexe immobilier de haute volée. Ils y laisseront peut-être travailler certains des anciens habitants en tant que bonnes ou agents de sécurité, une fois la construction achevée. Encore que cela pourrait être considéré comme trop risqué : ils pourraient être revanchards, tout en disposant d’informations privilégiées. Non, ces gens ont probablement un gros problème. Renata soupire.
Les représentants lui disent qu’ils pensent que les résidents vont être relocalisés ; la compensation serait minimale et uniquement financière. Il n’y a, semble-t-il, aucune promesse de relogement. Il y a beaucoup de familles, beaucoup d’enfants à prendre en compte.
Renata n’aime pas du tout la façon dont cela s’annonce.
– Tu ferais mieux d’appeler ton vieux contact à la mairie, dit-elle à Fernanda.
Fernanda fronce les sourcils, fait ce qu’on lui a demandé.
– Tu viens et puis c’est tout, mon pote.
Rafa regarde Franginho droit dans les yeux. Là, il ne déconne pas du tout, Rafa. Non, senhor. La vengeance est un plat qui se mange froid et tout ça. Il est temps d’aller faire un petit tour au motel Swing.
Franginho, se dit Rafa, n’a pas vraiment l’air convaincu.
– Porra, dit ce dernier, ça va servir à quoi, eh ?
– Là n’est pas le problème, cara. Tu viens, certo ?
Franginho est essoufflé.
– Il n’en sortira rien de bon, fils.
– C’est décidé. On va le faire.
Rafa n’en démord pas, il va faire quelque chose, encore qu’il ne sait pas trop quoi. Il sait juste qu’il veut terrifier les connards qui gèrent le bouge et s’assurer qu’ils comprennent bien que lui, Rafa, ne va pas se laisser faire, qu’il ne va pas les laisser faire. Il a longtemps attendu pour agir : il voulait être certain que Carolina pensait que c’était du passé, que c’était oublié, son humiliation. Il ne veut pas qu’elle sache qu’il prépare une petite expédition punitive, un petit coup de On va leur montrer qui est le chef – Rafa l’a vraiment mal pris, ce jour-là, il y a quelques mois.
Ça lui est resté en travers de la gorge, et il s’est creusé les méninges pendant longtemps. Aujourd’hui, Carolina n’est pas en ville : elle est partie avec sa famille, il n’y a aucune chance qu’elle entende parler de ce qu’il prépare. Quoi qu’il advienne, il n’a pas envie de la décevoir.
Mais son désir de vengeance est irrépressible. Il n’y a que de cette façon qu’il pourra tourner la page, voilà ce qu’il y a.
Franginho soupire, lâche :
– D’accord.
Rafa le savait : il ne pouvait pas en être autrement. C’est son pote, après tout. C’est ce que font les potes.
Franginho se charge de la voiture : une poubelle rouillée, mais fonctionnelle, qu’ils peuvent emprunter en cas de besoin, et les voilà partis un peu avant midi.
C’est Rafa qui conduit. Ils roulent en silence, Franginho enchaînant furieusement les textos.
– Tu es avec moi, porra ? demande Rafa.
– Meu, arrête, eh ?
Rafa fait la moue. Il est nerveux, même s’il ne l’admettra jamais. Il sent la masse froide du pistolet glissé dans sa ceinture. Il n’est pas chargé, c’est plus sûr. Franginho et lui se sont toujours assurés de ne pas nager trop loin du bord, question méfaits. Ils bossent côté business, pas côté gang. Se servir d’un flingue est dangereux, et même si on ne se fait pas descendre, on risque cent fois plus de se faire pincer. La sécurité avant tout. Et puis, aucun des deux n’a envie d’avoir la mort d’un pauvre type sur la conscience.
Mais les vieilles règles de la favela qu’ils ont intégrées à mesure qu’ils montaient les échelons signifient qu’ils ne peuvent pas se laisser marcher sur les pieds. Et c’était assurément ce que lui avait fait l’agent de sécurité du motel Swing. Le respect, sabe ?
Rafa s’impressionne lui-même en songeant à la discipline dont il lui a fallu faire preuve pour attendre aussi longtemps avant de revenir.
Il se demande si ce connard va même le reconnaître.
Mais de toute façon, après, il ne l’oubliera plus.
Rafa dresse le scénario.
– Voilà ce qu’on va faire. On s’avance comme si on allait prendre une chambre.
Franginho renâcle.
– Tu peux toujours rêver, mon pote !
– Eh, tu gardes la tête baissée, d’accord ? Tu pourras bien passer pour une gisquette, vu ton format. Une jolie petite poule osseuse, sans flotteurs. Le look pute à crack chic, sabe ? Ça marche du feu de Dieu, ces temps-ci, les androgynes comme toi.
Franginho sourit. Franginho kiffe le sarcasme.
– Ça me fait plaisir de voir que tu ne prends pas tout ça trop au sérieux, amigo. Je vais peut-être pouvoir te convaincre d’y réfléchir à deux fois. Après tout, socialement, tu n’es visiblement pas de la classe qui se tape un châssis de ce genre.
Rafa ne relève pas.
– Nem fodendo.
– Je sors de la voiture, toi aussi, on montre nos armes, on dit au type qu’on sait où il vit, qu’on sait où vit sa famille, et on lui dit qu’on reviendra prendre le pognon, falou ?
– Hyper original, Scarface.
– Je veux juste faire peur à ce connard, c’est tout. Qu’il reste un peu au bord de la crise de nerfs, pour un temps.
– Et s’il est équipé ?
– La vitre doit être à l’épreuve des balles. Il faudrait qu’il sorte. Il ne le fera pas.
Franginho y réfléchit, opine d’un hochement de tête qui signifie Ça paraît logique, à sa place, je ne sortirais pas.
Ils descendent doucement l’Avenida Morumbi.
Ils louvoient à travers Real Parque.
Les résidences se dressent des deux côtés…
– Secoue-toi, porra, dit Rafa. Nous y sommes presque.
La circulation dans la rue où se trouve le motel est fluide. Il est sur leur gauche, à une douzaine de mètres.
Rafa rétrograde. Rafa accélère à fond, enfonce le champignon, colle le pied au plancher…
Les pneus de la voiture hurlent lorsqu’elle monte la rampe. Il pile comme un malade et la voiture s’arrête.
Rafa est le premier à sauter de voiture. Franginho l’imite aussitôt. Le même agent de sécurité derrière la vitre, derrière le comptoir…
Ses mains s’élèvent. Le visage de Rafa affiche une petite grimace vicieuse et malfaisante…
Les armes sortent. Rafa tapote la vitre avec le canon de la sienne. Le gorille laisse tomber, agite négativement la tête.
Rafa tremble, mais il est lancé, tendu comme un arc…
Franginho derrière lui, tête basse, bras croisés…
Puis :
Le fracas d’un véhicule qui s’arrête précipitamment. Un unique hurlement de sirène, un éclair rouge et bleu.
Rafa se tourne, abasourdi, ses yeux…
Il voit Franginho paniquer, cherche la portière de la voiture…
Rafa se retourne. Il voit l’agent de sécurité détaler à travers la porte à l’arrière de son bureau, entrer dans le motel, disparaître.
Derrière leur poubelle rouillée : un SUV de la Militar qui leur bloque la route.
Deux militars, un derrière la porte côté conducteur, l’autre derrière la porte côté passager…
Accroupis, leurs armes à la main, pointées sur Rafa et Franginho.
Ils crient, menacent.
Les mains de Rafa se tendent vers le ciel. Celles de Franginho aussi. Ils posent leurs armes sur le sol. Ils croisent leurs doigts derrière leurs nuques.
Ils s’agenouillent, tête basse. Ils connaissent la musique.
Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? se demande Rafa. Il a peur, maintenant. Il est terrifié, dérouté…
Un grand militar chauve genre bouledogue descend de l’arrière du SUV.
– Salut les gars, dit-il.
Rafa le regarde dans les yeux. Il connaît ce bouledogue. Il se souvient avoir déjà vu ce bouledogue, des années auparavant. Il a vu ce bouledogue cribler de balles ces vieux Efflanqué et Garibaldo. Il a vu ce bouledogue leur vider un autre chargeur dans le dos.
Putain de merde, mais qu’est-ce qui a bien pu se passer ? se demande Rafa.
Ce qui a bien pu se passer, commence à réaliser Rafa au bout d’une quinzaine de minutes, est foutrement éloigné de ce à quoi il imaginait assister quand il était à genoux, mains derrière la nuque, face à des militars d’apparence féroce, et équipés d’armes automatiques, qui lui criaient dessus.
Rafa avait bien cru alors la partie finie, fin du match, coup de sifflet final, larmes et relégation définitive, tout le tintouin.
Maintenant qu’il est assis à l’arrière du SUV, serré entre Franginho et le bouledogue, il voit que les prolongations et les penalties sont une possibilité parfaitement réaliste inscrite au programme.
Cela ne l’enchante guère, évidemment. Il n’a aucune confiance en ce bouledogue.
– Tu peux me faire confiance, Rafa, falou ? lui dit le bouledogue. Quel choix as-tu, porra ?
Le bouledogue s’esclaffe. Rafa se tasse sur la banquette.
Le bouledogue poursuit.
– Tout ce dont nous avons besoin de ta part, c’est que tu serves d’intermédiaire entre nous et ta gentille petite amie. Voire faire les présentations.
– Et si je ne veux pas ? répond Rafa.
– Tu plaisantes, petit ? On vient de te serrer pour un braquage raté du motel Swing, à main armée. Un paquet de témoins.
Rafa hoche la tête. C’est un argument. Ils peuvent encore les descendre tous les deux, et s’assurer sans problème d’une chronologie cohérente.
– Ça ne se passerait pas mal pour elle, alors ? demande Rafa.
– Je suis un gentleman, porra. Les nanas sont tabous, on ne touche pas. Tu ne montes pas sur tes grands chevaux, tu ne joues pas au con, et elle s’en sort comme une fleur.
– Je ne comprends toujours pas pourquoi tout ça, reprend Rafa.
– Ne te casse pas trop la tête, fils. Ton vieux pote Petit Poulet malin ici présent va te mettre au parfum.
Rafa jette un coup d’œil furibard à Franginho.
– Tu savais – il savait, pour toute cette histoire ?
Le bouledogue aboie d’un rire sinistre. Rafa dévisage Franginho. Franginho n’a pas l’air heureux du tout. Il a l’air effrayé, totalement dépassé par la situation.
– Il ne savait pas, Rafa. Évidemment que non. Ce que je voulais dire, c’est que nous savons que c’est un malin.
– Han-han.
– Et nous savons également ce que vous fabriquez, toi et ta gentille petite amie.
– Vieux vicelard.
– Surveille ton langage, fils.
– Je surveille.
– Comment crois-tu que nous nous sommes invités dans ta putain de fête au motel, hein ? Nous t’avons suivi, Einstein. Personne ne sort de la favela pour aller faire un tour dans un tas de boue pareil sans qu’on s’en aperçoive, sabe ?
Rafa se pince la lèvre inférieure.
– Rafa, mon pote, dit le bouledogue, un peu plus gentiment. Nous n’essayons pas de pourrir ton petit arrangement commercial, certo ? Tu as bien le droit de marger un peu sur ces étudiants, nous en sommes bien conscients. Vivre et laisser vivre, hein ? C’est du capitalisme, de l’économie de marché, alors ne te gêne pas.
Rafa opine.
– Quant à tes activités extracommerciales, Roméo, je suis plutôt du genre Si ça peut te faire plaisir… On ne t’embêtera pas avec ça non plus. Tu peux dormir sur tes deux oreilles. Ou plutôt ne pas dormir, n’est-ce pas ?
Les autres militars s’esclaffent en entendant cela.
– Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix.
– Non, effectivement.
Rafa sait qu’il va accepter ce qu’on lui propose quoi qu’on lui propose. Il le sait depuis qu’on lui a fait la proposition. Enfin, depuis qu’on lui a donné ses instructions. Ce n’est pas vraiment une proposition, quand on te dit de quelle façon tu vas te faire baiser.
Et on ne se sort pas d’une telle situation sans accepter la proposition.
Franginho et lui auront bien le temps de décider plus tard de ce qu’ils vont faire.
Ce petit spectacle parle tout entier de respect, sert à montrer au monde qu’il ne faut pas laisser faire. Il y a au moins une façon de dire que cela s’est appliqué aujourd’hui.
– Très bien, chef, ça roule, dit Rafa.
– Bon garçon.
Le bouledogue ouvre la porte.
– Vous pouvez rentrer à pied, les gars.
– Eh, Fat Frank, demande Ray. Vous connaissez les Dixie Chicks ?
Les yeux de Silva s’écarquillent. Ray sourit.
– Non, répond Silva.
– Trois jolies frimousses venues du Texas, de vrais petits cœurs.
– C’est de là que vous venez, n’est-ce pas ? Au début, j’aurais plutôt pensé au raffinement suranné de la côte Est.
– Texas de mon cœur, Fat Frank, ne l’oubliez jamais.
– Bon sang.
– Quoi qu’il en soit, les Chicks débordaient de ce charme country du vieux Sud, mais avec la gnaque, d’accord ?
– D’accord.
– Quand Bush Junior a voulu jouer à qui pisse le plus loin avec son père et qu’il s’est attaqué à Saddam, les Chicks n’ont pas apprécié, et elles ont dit au monde entier qu’elles avaient honte que Big George soit texan.
– Vous y étiez ?
Ray grimace : On se calme.
– Je suis allé en Irak, Coco.
– Texas de mon cœur.
– Bien vu, Frank. Quoi qu’il en soit, elles font leur déclaration, reçoivent des menaces de mort, tout ce binz est vulgaire et déplaisant pour tout le monde, elles n’ont pas besoin de ça, ce sont des artistes. Des artistes satanément mignonnes.
– Então ? demande Silva.
Et donc ?
– Alors, qu’est-ce qu’elles font pour répondre à ça ? Elles écrivent une chanson qui remporte quelque chose, comme quinze Grammys. Elles participent à l’émission télé d’Oprah. Elles se mettent au boulot.
– Quelle chanson ?
– Aucune importance, Frank. L’important, c’est qu’elles l’ont écrite.
Ray sourit plus largement, maintenant. Silva, se dit-il, a l’air un peu désarçonné.
– Bon, Fat Frank, je vais être plus clair. Sur votre visage, vous avez vos menaces de mort. Alors maintenant, vous vous mettez au boulot, certo ?
– Ah, je comprends mieux, répond Silva. C’est subtil.
– Bon garçon.
– Je suis loin d’être certain que les gens vont croire cette histoire. C’est trop beau pour être vrai. Même si c’est effectivement vrai, sabe ?
Ray le regarde de tout son Fais-moi confiance, fils.
– Vous avez déjà essayé un marchand de glace ambulant, quand vous étiez dans notre beau pays ?
Silva laisse tomber ses épaules d’un air las.
– À votre avis, Ray ?
– Bon, d’accord. Quoi qu’il en soit, mon grand, ces camionnettes se servent d’une musique pour annoncer aux enfants qu’ils arrivent dans le quartier, et tout le monde rapplique, et tous les jardins ensoleillés sont ceints de petites clôtures blanches, et les oiseaux chantent, et vous voyez le tableau.
– Il est mirifique.
– Quoi qu’il en soit, un jour, je buvais une bière dans le parc avec un pote de fac à moi.
– Classe.
– Ouais, dit Ray. C’est l’hôpital qui se fout de la charité, là.
Silva s’esclaffe.
Ray poursuit.
– Donc, on boit une bière. On a dans les vingt-cinq ans, quelque chose comme ça. Mon pote vient du Midwest. Le genre né du mauvais côté de la barrière, mais travailleur, vous voyez ?
Silva acquiesce.
– Donc, on est en train de boire une bière, et on entend la vieille ritournelle du camion de glace, et on voit tous les gosses se précipiter dans la direction de la musique, et mon pote dit : « Les pauvres gosses. » Alors je demande, « Quoi ? » Et lui me répond : « C’est la musique qui veut dire que le camion n’a plus de glaces. » Moi, je ne dis plus rien, et il ajoute : « C’est ce que notre mère nous disait toujours. »
Silva hoche la tête, mais Ray n’est pas certain qu’il sache vraiment pourquoi.
– Plus tard, reprend Ray, j’ai réalisé que sa mère ne pouvait pas leur payer de glaces, et que personne ne le lui avait expliqué depuis.
– Il est plutôt extraordinaire que ça n’ait jamais été éventé.
– Peut-être, peut-être pas. On ne parle plus trop de ce genre de choses une fois adulte, j’imagine.
– Peut-être, répète Silva. Ray, vous allez trouver que je radote, mais où voulez-vous en venir ?
Ray sourit.
– Ce que je veux dire, Frank, c’est que les gens sont prêts à croire tout ce qu’on leur raconte.
– Vous êtes sacrément motivant, Ray.
– Écrivez votre article, Frank, c’est tout ce que j’ai à dire.
– OK.
– Palocci est un clown, alors ça va accrocher. Et on a quelque chose en réserve, de toute façon.
– Je ne comprends toujours pas ce que vous avez à gagner dans tout ça, Ray.
Ray lui tapote le nez. Ray jette quelques billets sur la table. Il se lève.
– Allez vous acheter une glace, vieux.
Ray s’en va, avec un grand sourire.
La saison des orgies bat son plein.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne devrait pas faire relâche avant longtemps. Bon Dieu, se dit Anna, si l’on peut être sûr d’une chose, c’est bien que cette planète ne risque pas de manquer de vieux vicelards. Pourquoi cette fascination de ces décrépits tout ridés pour les jeunes femmes, en fait ? Ça sert à quoi ? Elle ne peut nier qu’elle voit en tout cela une sorte d’exercice de sociologie grandeur nature. La décoration hallucinante du motel Astúrias y participe. Il y a beaucoup de fausse végétation, des représentations murales de forêts. L’expérience est donc celle-ci : si un vioc est aussi impuissant qu’il est puissant, est-ce que quelqu’un l’entend regretter le bambou qui est tombé dans la forêt ?
Ce doit être épuisant, tous ces échecs. Les femmes passent de chambre en chambre, les hommes les besognent jusqu’à ce que tout le monde se satisfasse du fait que personne n’est satisfait, et le manège repart pour un tour.
– Je n’ai jamais vu autant de fesses adipeuses se balancer mollement de toute ma vie, dit-elle à Ray.
– J’espère bien, répond Ray.
– Combien de fois va-t-on devoir faire ça ? demande Anna.
– Ce que Raspoutine peut vouloir, Raspoutine peut l’avoir.
Elle en est là.
L’opération est la simplicité même, et entièrement préréglée ; l’argent garanti. L’entrée du motel se trouve sur le Marginal, juste après le centre commercial Eldorado. C’est central, et facile à trouver. Les limousines aux vitres teintées s’y glissent. Elles donnent un nom à l’entrée – généralement un alias, évidemment –, obtiennent un numéro de chambre, et le chauffeur accède discrètement à la cour. La cour est ceinte de garages avec les chambres au-dessus ; elle forme un carré. Le numéro est inscrit en gros sur les portes des garages. L’habitué moyen s’avance jusqu’au garage qui lui a été assigné, et qui s’ouvre automatiquement à l’approche de la voiture. Votre habitué entre, et la porte du garage se referme automatiquement derrière lui. Discrétion assurée. Un escalier privatif mène à l’étage, et lorsque votre habitué y arrive, il découvre devant lui piscine et sauna, et à sa gauche une chambre, le plafond entièrement couvert de miroirs, salle de bains ouverte dans la suite. Toutes les chambres ne sont évidemment pas comme cela : seulement les meilleures. Ce que votre habitué ne réalise pas : toutes ces suites grand luxe sont reliées par un étroit couloir qui les borde. Il n’ouvre que sur un monte-plats anonyme. Ainsi, vous pouvez commander une bière, du champagne, un putain de repas complet, qu’un laquais apportera sur un plateau qu’il glissera à travers une trappe dont les deux côtés sont aveuglés. De cette façon, personne ne voit personne, c’est toute l’idée de la chose.
Et c’est parfait pour le genre d’arnaque que gère Anna.
Ce qu’elle a fait, c’est louer toutes les suites – la suite Mansões, toutes les autres, les meilleurs baisodromes de l’établissement, haut de gamme, grand luxe, prix en rapport – et qui forment le pan du fond de la cour. Elle s’est arrangée pour qu’un SUV aux fenêtres noircies soit garé au milieu de la cour. Quand un convive arrive, Anna échange quelques mots avec le chauffeur, lui adresse un sourire accueillant, lui explique comment le vieux crésus assis à l’arrière va se faire assigner une chambre, et que de leur côté, les femmes vont aller et venir, et qu’il ne s’inquiète pas, Anna se charge des plannings et de la logistique. Par ailleurs, si le vieux crésus assis à l’arrière désire fraterniser avec un autre convive, il lui suffit de le faire savoir par son chauffeur à Anna, qui prendra ses dispositions.
Ces arrangements fonctionnent de jour comme de nuit, autant que nécessaire. Et dans le SUV, il y a Anna, qui entre et sort avec son porte-bloc, et un informaticien qui surveille tout, enregistre tout sur son ordinateur portable, relié aux caméras et micros qui ont été installés dans chacune des suites qu’Anna a louées.
C’est ce fait qui explique qu’Anna voit beaucoup plus de fesses adipeuses qu’elle n’en a l’habitude. Jusqu’ici, tout a marché sans encombre. Et la raison en est que tout le monde fait confiance à Anna. Tout le monde. Et ce, parce que tout le monde fait confiance à Raspoutine. Parce qu’Anna et Raspoutine, c’est Marta. Et, que cette dernière ait ou pas la moindre idée de ce qu’il se passe ici – ce qui est extrêmement peu probable –, il n’y a pas l’ombre de la plus infime chance qu’Anna ou Raspoutine compromette Marta.
C’est très persuasif, la confiance, se dit Anna.
La confiance, et l’argent qui change de mains, indirectement, dans les négociations des contrats qui s’effectuent en peignoirs dans des saunas, entre deux parties futiles de bête à deux dos.
Anna a eu connaissance d’une expression : Ne viole pas la loi quand tu violes la loi. L’idée, à l’évidence, c’est que si tu conduis bourré, par exemple, il vaut mieux éviter de mettre la musique à fond et de s’arrêter au bord de la route pour se faire une ligne de coke.
Ici, c’est exactement le contraire. Il est bien plus facile de faire confiance à quelqu’un avec qui on négocie un pot-de-vin si l’on sait tous les deux dans quelles conditions les détails de cet arrangement ont été débattus.
Raspoutine est un petit malin : la complicité est une assurance, en affaires.
Ce dispositif est un putain de chef-d’œuvre. Un enculage de première.
Anna serait presque triste de la trahison qui se profile. Presque.
Et donc, c’est là qu’elle en est.
Anna se glisse sur le siège passager du SUV. L’informaticien est installé sur la banquette arrière, penché sur son portable. Un chauffeur taciturne est assis à côté d’elle. Il a dû articuler trois mots, dans le meilleur des cas. Il a l’air fiable, discret, se dit Anna. Il est largement assez payé pour l’être, ça, c’est sûr.
Anna sirote du café. Elle se tourne vers la banquette arrière.
– Quelque chose d’intéressant à raconter ? lui demande-t-elle.
L’informaticien renâcle.
– Surtout des choses que vous n’avez pas envie de savoir, querida, lui répond-il.
– Parfois, commente Anna, j’aimerais que cette installation informatique soit un peu moins efficace. Que ça mouline un peu moins, sabe ?
– Je vois bien, malheureusement, oui.
Anna sourit.
– Chacun reste dans sa chambre, pour l’instant, dit l’informaticien.
Anna opine. Ce n’est pas une bonne nouvelle, mais la nuit est encore jeune. Enfin, l’après-midi.
– Gardez un œil sur eux, lui dit-elle.
Ils restent un temps assis en silence. Une sorte d’immobilité pèse sur la cour ; on perçoit le bruit distant de la circulation sur le Marginal. Un ronflement, le bourdonnement de la chaleur et du métal.
– Et comment avez-vous fait connaissance de ce bon vieux Ray Marx, d’ailleurs ? lui demande Anna.
– Qui ça ? rétorque l’informaticien. Ray comment ?
Anna sourit.
– Aucune importance. Oubliez ça.
Évidemment qu’il ne connaît pas Big Ray. Parfois, elle aimerait que ce soit également son cas. Ceci dit, ces sales magouilles pourraient mener à un changement, peut-être. C’est ce qu’elle se répète.
Une voiture entre dans la cour. Une voiture basse, sophistiquée – une Jaguar, réalise-t-elle. Vitre teintée, un feulement moteur de classe mondiale, même au ralenti.
Un client.
Anna ouvre sa portière et va accueillir le chauffeur.
La vitre côté conducteur se baisse silencieusement. Anna regarde à l’intérieur.
– Bienvenue, dit-elle.
Le chauffeur a des lunettes de soleil, une oreillette, un costume bien taillé.
– Qu’est-ce que vous faites ? demande-t-il.
Anna hésite.
– Je…
– Je crois que vous faites erreur, menina.
– Cela ne vous concerne en rien, d’accord ? Merci de vous éloigner, certo ?
Anna recule.
Elle jette un rapide coup d’œil derrière le dossier du chauffeur. Elle voit deux personnes, un homme et une femme. La femme se penche en avant pour dire quelque chose au chauffeur tandis que la vitre se relève.
Anna voit son visage. Anna connaît ce visage. Elle voit l’homme. Elle le connaît aussi. Enfin, elle sait qui il n’est pas.
Anna tourne les talons, se pince la lèvre inférieure. Retourne vers le SUV.
L’informaticien est occupé à déchiqueter voracement un sandwich. Anna sent une odeur de viande, d’oignons.
– Qu’est-ce que c’était ? demande-t-il.
– Rien.
Son petit sourire est évasif.
– Un malentendu.
L’informaticien fait un signe du menton par-dessus son épaule.
– Oui, regardez, ce n’est pas une de nos chambres, la belle. Juste le classique petit coup rapide de pause déjeuner.
Il s’esclaffe, s’étouffe avec sa nourriture.
– Il y en a qui ont toutes les chances.
Anna rit aussi. Toutes les chances, oui, se dit-elle.
La femme : Juliana Mendes, épouse de Jorge Mendes, ancien Secretario de Obras, grosse pointure du BTP, un artiste de l’arrosage.
L’homme : Anna ne sait pas.
Mais ce qu’elle sait, c’est que ce n’est pas le vieux Jorge Mendes.
Eh bien, songe-t-elle, voilà qui est intéressant.
Bocão, Grande Bouche, ancien escort :
Colère. Honte.
Tu vois les lumières allumées à l’étage.
Imagine-le qui passe de pièce en pièce, qui va dans la salle de bains, se déshabille, se prépare pour une autre visite.
Tu laisses échapper un juron.
Pense à la maison dans ses détails : les livres alignés sur les étagères ; les ustensiles, qui brillent dans la cuisine, servent rarement ; la télé à écran plat, un film européen servant de fond sonore ; les costumes de marque dans la garde-robe. Ces détails qui étaient ta vie, auparavant.
Des boutons de manchette en argent abandonnés sur la petite table du vestibule. Un cadeau que tu lui avais fait.
Tu vois le parquet et la moquette de l’escalier. Tu as marché pieds nus, là. Tu étais le bienvenu, ne ? Tu étais presque chez toi.
Tu regardes plus bas dans la rue. Il y a un petit triangle de lumière à la fenêtre de la guérite de l’agent de sécurité. Tu vas te placer derrière un arbre pour qu’il ne te voie pas.
Les lumières à l’étage s’éteignent, et la lampe du vestibule brille à travers la fenêtre. Il sirote un whiskey sur le canapé, en ne regardant le film que d’un œil. Qui attend-il ? mimes-tu en silence du bout des lèvres. Qui ça ?
Il devrait t’attendre toi.
Tu regardes ton téléphone. Une fois de plus. Rien. Il ne t’a pas appelé. Il ne t’appelle plus. Tu envisages un temps de l’appeler, ou peut-être de lui envoyer un texto : Dors bien, tu me manques. Ce genre de choses.
Mais cela ne suffirait pas, sabe ?
Une voiture passe lentement. Une vieille Volkswagen, noire, couverte de poussière.
Quelqu’un a tracé les mots Me limpa dans la crasse de la lunette arrière. Lavez-moi. Tu t’adosses au mur derrière l’arbre. La voiture s’arrête juste avant le virage, un peu plus bas. Le conducteur passe la tête par la fenêtre, regarde les numéros des maisons. Il recule en marche arrière, et un instant, tu crois que c’est lui, le visiteur.
La colère monte en toi. Tu reviens dans la lumière. Quelque chose surprend le conducteur, il s’arrête un instant, puis s’en va précipitamment. Il a dû te voir. Il doit savoir qui tu es.
Ça ne peut pas durer plus longtemps.
Juliana Mendes, chez elle :
Je suis assise dans la cuisine et bois mon deuxième verre de vin lorsque Jorge rentre. Le bouton du haut de sa chemise est ouvert, et il a l’air épuisé. Il se penche pour m’embrasser et m’adresse un sourire las.
– Comment vas-tu ?
Je lui souris en retour.
– Ça va.
Jorge se tourne vers le frigo, en sort la bouteille de vin, se serre un verre. Il ôte sa veste et s’assied en face de moi, pose la bouteille entre nous deux.
– Tu es prêt à dîner ? je demande
– Une minute. Laisse-moi d’abord boire un verre.
J’acquiesce. La bonne reste à portée. Je lui dis de nous laisser seuls un petit quart d’heure, puis de revenir servir le dîner. Elle opine, range dans le placard le verre qu’elle était en train d’essuyer, et sort.
– J’avais une réunion, mais elle s’est achevée plus vite que prévu.
Il sort son BlackBerry. La diode rouge clignote.
– Porra, s’exclame-t-il. Il faut que je réponde.
Nous sommes assis, ses tapotements sur le clavier interrompant le silence. Il plisse le front et repose le BlackBerry sur la table. Presque immédiatement, la diode rouge se remet à clignoter.
– Bon Dieu, lâche-t-il.
Il tend la main, puis se ravise.
– Je m’en occuperai après dîner.
Je lui ressers un verre.
La bonne revient. Elle sert des pâtes dans deux assiettes, lave quelques feuilles de laitue, tranche un oignon et une tomate, tourne la salade dans un saladier. Nous nous servons, puis assaisonnons chacun notre salade à notre goût, huile d’olive et vinaigre balsamique. D’un regard, je donne congé à la bonne. Elle nettoiera quand nous aurons terminé.
Nous mangeons en silence. Je regimbe devant la nourriture et picore, je ne veux pas manger de glucides trop tard le soir. Jorge a l’air pensif. Il nous sert du vin à tous les deux. Les pasta al dente ne sont pas assez cuites – il va falloir que j’en dise un mot à la bonne –, mais la sauce est excellente, légère, avec une pincée de persil et du parmesan râpé saupoudrés au-dessus, des poivrons verts et des oignons rouges finement émincés et, si je ne me trompe, une pointe de basilic.
Nous finissons notre repas et laissons les assiettes sur la table. Jorge emporte son verre dans son bureau, où il a besoin de travailler un peu avant d’aller se coucher. Je reste assise dans la cuisine et je regarde la bonne remplir ses menues tâches. Elle rince les assiettes et les met dans la machine. Range les restes de pâtes et de salade dans des tupperwares qu’elle place dans le frigo. Nettoie les casseroles et les met dans l’égouttoir à côté de l’évier. Je lui dis que nous n’avons plus besoin d’elle. Elle opine et va rejoindre ses quartiers au fond de la maison, au rez-de-chaussée. Nous lui avons acheté un petit écran plat pour son anniversaire cette année, pour qu’elle puisse regarder ses telenovelas favorites (dans la journée, nous regardons souvent les soaps ensemble.)
Je sirote mon vin. Je décide d’aller regarder la télé à l’étage. En passant devant le bureau de Jorge, je l’entends parler au téléphone. Une latte de parquet craque, et je me pétrifie. Jorge tourne le dos à la porte, mais je peux entendre sa voix.
– Si ça en arrive là, est-il en train de dire, alors nous nous en occuperons. Comme toujours. Je passerai un coup de fil. S’il vient fouiner de notre côté, il ne trouvera rien. Il y a aussi le problème de la femme. Je veux que tu t’en charges. Coupe tous les ponts et efface toutes les traces. Passe tout en pertes et profits. Oui, oui, mais il faut bien savoir payer, de temps en temps. Ce sera une bonne façon de tout régler. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais fais ce que je dis, histoire de s’en assurer. Je te tiens au courant, s’il y a des nouvelles. Arrête de t’inquiéter. C’est bien. Ciao.
Je redescends le couloir sur la pointe des pieds, et je me pose sans bruit dans le salon. Je me trouve un film et m’installe dans le canapé. La fatigue de la journée pèse sur mes bras et mes jambes. Je bâille après moins que la moitié du film, les lumières allumées.
Lorsque je me réveille, Jorge est en train de me porter jusqu’au lit. Il me revient tout l’amour que je ressens pour lui. Pour lui, je ferais, je crois, absolument n’importe quoi.
Le lendemain matin, je me réveille. Cinquante-sept kilos quatre. Je mets mon survêtement adidas bleu clair, et je descends à la cuisine. Mon petit-déjeuner m’attend – des blancs d’œuf brouillés, des tranches de mangue et de papaye, une tranche de pain complet grillé et une tasse de café noir. Mon chauffeur m’amène au country club Paineiras plus bas dans la rue, et je fais une heure de tapis de course en regardant les arrestations sur la dixième chaîne. Quinze minutes de bain de vapeur, puis une douche. Mon chauffeur m’amène encore plus bas dans la rue, à Real Parque, où je me fais faire les ongles – mains et pieds, en bordeaux –, les sourcils, et une cire complète.
Quand je rentre à la maison, m’y attend un texto de Sophia, la mère d’un des amis les plus proches de mon fils. C’est une surprise. Un groupe de parents a prévu de se retrouver pour le déjeuner. Venez ! Je regarde l’heure, il est presque midi. J’appelle mon chauffeur sur l’interphone et je le préviens que nous partons dans une quinzaine de minutes. Je monte à l’étage pour enfiler une robe Dolce & Gabbana et une paire de sandales. Un autre texto, cette fois de Leonardo.
Il veut me voir et je me sens sourire, rougir – mon pouls s’accélère.
Je dis à la bonne que je m’en vais, en lui laissant des instructions pour l’après-midi – je veux que les draps soient nettoyés et changés – et je file vers la porte d’entrée devant laquelle ma voiture m’attend. Je donne l’adresse au chauffeur et je m’enfonce dans les sièges en cuir, en déroulant mes e-mails sur mon BlackBerry, la ville obscurcie par les vitres teintées.
Je passe l’après-midi à la maison. Je garde un œil sur la bonne, qui fait son travail de façon satisfaisante. Le reste du temps, je lis Caras et Veja dans le salon, et je regarde des soaps.
Jorge rentre un peu après sept heures. Il a l’air épuisé, mais me sourit et m’embrasse.
– J’ai des choses à finir, dit-il. Je serai dans mon bureau.
Je hoche la tête.
– Quand veux-tu dîner ?
– Quelqu’un va venir me voir vers huit heures, me répond-il. Nos pourrons manger après sa visite.
– OK, dis-je, alors même qu’il y a quelque chose dans le ton de sa voix qui me rend méfiante, à la façon dont il ne me regarde pas tout à fait dans les yeux.
Je repense au coup de téléphone que j’ai surpris la veille au soir, et je me demande s’il y a un rapport.
Je décide d’attendre dans la cuisine, qui donne sur l’avant de la maison et d’où l’on voit toute voiture ou visiteur qui se présenterait. Je me sers un verre de vin blanc et j’étale du fromage blanc maigre sur une biscotte au pain complet. Je demande à la bonne ce qu’il est possible d’avoir pour dîner, et elle me répond qu’elle a préparé du poulet Stroganoff. Je lui demande si la sauce est allégée, et elle me confirme que oui. Je m’assieds et regarde la pendule ; j’attends que les lumières s’allument dans le jardin, signe d’une arrivée.
À huit heures pile, une voiture entre. Un break noir indéfinissable. Un homme en chemise blanche et cravate noire en descend, que Jorge fait entrer. Je les entends monter les escaliers puis descendre le couloir jusqu’au bureau de Jorge.
Je sirote mon vin, j’attends.
Raconte tout à Silva, se dit Leme.
Et donc, il le fait entrer. L’installe dans le bureau de merde qu’il partage avec Lisboa.
Tous les trois, serrés dans ce réduit, qu’ils soient assis sur les bureaux ou adossés à la porte, sifflent du café noir sans se départir aucunement de leur méfiance réciproque. La lumière filtre à travers la vitre sale pour éclairer la scène en jaune pisseux.
Leme n’attend pas grand-chose de cette rencontre.
– Écoutez, est en train de dire Silva, les crimes d’un copycat tiennent au moins autant à leur représentation dans les médias qu’à n’importe quoi d’autre.
Lisboa grommelle quelque chose sur les putains de portes ouvertes que les putains de journalistes aiment foutrement enfoncer.
Leme lève une main.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Un crime spécifique peut être absolument odieux, d’accord ? Le Maniaque du parc en est un bon exemple. Des crimes abjects, un modus operandi abject, une motivation abjecte ; et le passé du garçon est à la fois tragique et ignominieux.
– Pas vraiment une excuse, ça, dit Lisboa.
– Je veux dire, poursuit Silva, qu’on pourrait presque sympathiser avec une ou deux des histoires calamiteuses de son enfance, sauf que l’on est tout aussi dégoûté par son comportement en dehors de ses crimes.
– Ce qui signifie…
– Ce qui signifie que l’on a un personnage en lequel les gens peuvent croire. Une histoire qui peut se dérouler longtemps, comme un roman, entendeu ? Parce que son personnage principal est crédible.
– Des conneries, ça, intervient Lisboa. C’est un être de chair et d’os, un meurtrier tout ce qu’il y a de plus réel. Qu’est-ce que ça veut même dire, un personnage crédible ? Ta viagando, porra.
– Pour les médias, c’est un personnage. Une histoire.
– Putains de journalistes.
Leme calme le jeu en levant les mains, paumes ouvertes : Du calme, les gars.
– Le fait est, dit Lisboa, que le Maniaque du parc s’est attiré énormément de presse, énormément d’attention, et que c’est leur sensationnalisme qui l’a rendu célèbre, tu vois la différence ?
Lisboa plisse le front. Leme le dévisage. Lisboa poursuit :
– À toi, Marshall McLuhan.
Silva sourit. Son visage dit : Je n’y crois pas.
– Eh ouais, mon gars. Tu pensais quoi, qu’une brute de mon genre ne pouvait pas formuler sa propre théorie ?
Leme secoue la tête.
– Mon Dieu, dit-il.
Il regarde Silva.
– Première semaine, formation aux médias, école des inspecteurs. OK ?
Il les regarde tous les deux.
– Chega, ne ?
Ils acquiescent.
– Donc, dit Silva, l’important, c’est que le copycat est motivé par la couverture média, par l’attention produite.
– La nature du crime ne serait qu’accessoire, alors ?
– Peut-être, peut-être pas.
– D’accord, donc on copie un crime parce qu’on se dit que, de cette façon, on s’attirera une couverture média au moins équivalente, voire plus ?
– Mais ou menos.
Leme prend le temps d’y réfléchir.
– Et quid du fait que la plupart des crimes de copycats sont commis par des gens qui ont une tendance préexistante à un comportement criminel ? Vous savez, un casier, des problèmes mentaux, des antécédents de violence, et caetera.
– OK, donc ce serait la nature du crime qui primerait. Choc et horreur. Ce sont les termes que j’ai lus. Ce qu’ils cherchent. Une horreur inqualifiable et son aspect traumatique. La clé des grands titres.
Leme acquiesce. Lisboa acquiesce.
– Cela s’accorde bien avec ta théorie tirée par les cheveux, Mario, dit Lisboa.
Il se tourne vers Silva, l’air de dire : Ouais, vous savez bien.
– Plus ou moins, admet le premier.
– Quelle théorie ? demande l’autre.
Leme fait un signe de tête à Lisboa. Il préfère l’entendre sortir d’une autre bouche que la sienne.
Lisboa s’éclaircit la gorge – un sacré vacarme.
– OK, donc, Mario, ici présent, pense que le meurtre de Lockwood tel que présenté officiellement était une entourloupe et qu’il y a en fait de bonnes chances qu’il ait été dessoudé par un giton pour des raisons passionnelles.
Lisboa dévisage Leme.
– C’est bien ça ?
– Plus ou moins, répond Leme.
Il regarde Silva.
– C’est un peu réducteur, mais vous savez…
Silva grimace : Je sais, je sais.
Lisboa poursuit.
– Il y a un objet qui a disparu, dans la maison de Lockwood ; un presse-papiers, l’idée étant que c’est peut-être l’arme du crime, et peut-être aussi un cadeau de son jeune amant lubrique. Ce même presse-papiers, ou au moins un presse-papiers du même type, réapparaît sur la scène du crime dans cette histoire de copycat, des années plus tard. Alors Mario, ici présent, pense que c’est un message.
– Le message étant : Attrapez-moi, ajoute Silva.
– Peut-être.
– Intéressant, dit Silva. Donc, le véritable assassin de Lockwood se sert de ces crimes comme d’un appel à l’aide. Et il se sert de Leme comme porte-parole.
Lisboa sourit.
– Il fallait que ça tombe sur toi, vieux. Quand il lui aurait suffi d’envoyer une carte postale.
– Ça remonte à loin, les copycats, reprend Silva. De nos jours, les psychopathes s’habillent en superhéros pour aller mitrailler des gens dans des centres commerciaux. Au Moyen Âge, il s’agissait de crimes liés à la magie, au diable, ce genre de choses. Mais le motif est toujours le même : attirer l’attention.
Leme acquiesce.
– Et vous n’avez rien, question preuves ?
Leme agite négativement la tête.
– Il y avait des pistes, dit Lisboa. Elles sont froides, maintenant. Les victimes, et c’est important, sont une femme trans qui avait changé de vie et un prostitué masculin.
– Ce qui signifie ?
– Ce qui signifie que personne n’en a rien à foutre.
Ils restent un moment assis en silence. Leme prend le temps de digérer ça. Même s’il le sait, qu’il l’a toujours su.
L’existence de l’enquête suffit à ses supérieurs.
Il n’a jamais été nécessaire de trouver le coupable.
Quant au coup monté de l’affaire Lockwood…
Qui sait jusqu’où s’étendent les ramifications ?
Silva reprend la parole :
– Et puis, il y a tous les facteurs d’un profil psychologique, d’accord – les troubles de la personnalité, de la construction de l’identité, l’isolation sociale, l’aliénation… Ainsi que la confusion qui règne dans ce qui est perçu comme une réponse positive à la violence et au crime dans la société – les médias qui semblent glorifier le crime et le criminel.
– En fait, reconnaît Lisboa, tu n’es peut-être pas à des millions d’années-lumière de la vérité, Mario.
– Je ne vois pas trop comment je pourrais vous aider, dit Silva.
– Qu’est-ce que vous diriez d’un article qui résume un peu tout ça ? demande Leme. Qui met tout un peu à plat, en quelque sorte.
– Du genre à couper l’herbe sous le pied de tout sensationnalisme ?
– Oui, exactement, en se concentrant sur les victimes plutôt que sur le meurtrier, entendeu ?
– À ce stade, dit Lisboa, empêcher d’autres meurtres nous intéresse plus que la capture de ce connard.
Silva hoche la tête.
– Vous connaissez le nom du type qui a porté le chapeau dans l’affaire Lockwood ? demande-t-il. Son identité n’a jamais été révélée, si je me souviens bien.
– Non, répond Lisboa.
Il se tourne vers Leme, qui secoue la tête.
Leme regarde Silva digérer cela. Regarde tourner les rouages de son cerveau.
– Sergio Nascimento, dit-il. Un nom qu’on m’a soufflé à l’oreille.
– De Paraisópolis ?
Silva hoche la tête.
Leme en reste bouche bée. Ouah. Les yeux de Lisboa s’écarquillent. Sergio Nascimento. Annette Nascimento – la bonne de Paddy Lockwood. Tout est là. Simplissime. Le lien avec la favela, então.
Tout est là.
– Il est mort.
Leme acquiesce.
– Oui, on sait.
– Le week-end de la fête des Mères. Abattu par les militars, m’a-t-on dit. En collusion avec le PCC.
– Ça paraît logique.
Tout est là. Le bouc émissaire…
… le pigeon.
– Personne ne témoignera. Ç’a été fait pour effacer les dernières traces. Il se dit que ce n’est pas la seule histoire qui a été enterrée de cette façon-là, le week-end en question.
Leme réfléchit – ça colle parfaitement.
– Mais vous n’allez rien faire, sur ce coup-là ? demande Silva.
Leme et Lisboa agitent tous deux la tête.
– On ne peut rien y faire ?
– Non, dit Leme. C’est comme ça.
– Je peux écrire l’article.
Leme hoche la tête.
– Allez parler à la mère de ce type, dit-il. Annette Nascimento.
Tout est là.
Rafa échafaude un plan ingénieux et d’une simplicité diabolique.
Après tout, quelle différence y a-t-il entre investir des fonds dans la structure politique de Carolina et leur vendre des feux d’artifice et du matos au rabais ?
Tout ce qu’il lui reste à trouver, c’est une raison qu’ils auraient de contribuer au pot des black blocs. Et la seule justification crédible serait qu’il a un moyen de gagner pas mal d’argent et d’en faire gagner à l’entreprise de la favela. Il va exposer son problème à Franginho.
– Pour je ne sais quelle putain de raison, dit-il, ce bon Carlos veut que nous donnions à la bande de Carolina du dinheiro intraçable qu’il va nous fournir, d’accord ?
Franginho acquiesce. Il se mesure à une coxinha particulièrement volumineuse et particulièrement bonne, en provenance de chez dona Regina. Rafa trouve son mâchonnage contemplatif.
– Je suis encore moins capable de lui faire confiance que de le battre à la lutte, lui répond-il.
– Ça ne m’aide pas beaucoup.
Franginho hausse les épaules.
Rafa n’a jamais dit à Franginho ce qu’il a vu, quoi, cinq ans plus tôt, la nuit de la rébellion. Carlos effaçant Garibaldo et le vieil Efflanqué, leur collant quelques balles dans le dos, et empochant leur argent. Rafa n’en a jamais dit un traître mot à personne. À quoi cela servirait-il ? Quand on lui a demandé, il a répondu qu’il était allé à la boca, et qu’ils n’y étaient pas. C’était un mensonge qu’il pouvait facilement faire passer pour vrai. D’ailleurs, c’était vrai, en un sens.
Lorsqu’il était arrivé à la boca, techniquement, ils n’y étaient plus, après tout.
Par ailleurs, Rafa ne sait pas trop non plus pourquoi, chaque fois qu’il mentionne Carlos, Franginho se referme, ne veut pas vraiment en parler. Peut-être qu’il en a peur – après tout, c’était foutrement effrayant, la scène au motel Swing, et Rafa sait ce dont Carlos est capable –, mais c’est peut-être autre chose, et Rafa ne voit vraiment pas quoi. C’est comme si Franginho avait cessé de s’intéresser, genre. Quelque chose en lui a l’air mort, comme si son étincelle avait disparu. Il est devenu grincheux, plus cynique qu’auparavant, ces dernières semaines – ils ne s’amusent plus vraiment autant. Alors qu’ils avaient toujours eu ça, leur capacité à s’amuser ensemble. Quelle que soit la situation, quels que soient les risques, ils étaient toujours là l’un pour l’autre.
Rafa se demande si ce pourrait être en rapport avec le fait que lui baise, et pas Franginho. Que Rafa est amoureux, et que Franginho se sent relégué au second plan.
Ce qui est vrai, d’ailleurs. Parce que Rafa est effectivement amoureux, et devinez quoi ? D’un coup, vos potes ne sont plus que cela : des potes, quelle que soit leur importance, quel que soit votre passé commun, il y a des choses pour lesquelles on les reléguera toujours au second plan, quand on est amoureux. Peut-être que l’amour signifie revoir ses priorités. Peut-être que Rafa devient adulte.
Il se souvient que c’est Franginho qui avait fait passer le message originel disant que le bouledogue voulait une rencontre, longtemps avant tout ce foutoir d’intervention policière au motel.
Ça, Rafa ne sait pas trop quoi en penser.
D’un autre côté, songe-t-il en y réfléchissant encore, ce ne serait pas la première fois qu’un favelado est approché par un militar pour se voir confier un boulot. Ça arrive tout le temps. C’est en grande partie pour cela que cet équilibre précaire peut demeurer vivable.
– En gros, ce que tu demandes, dit Franginho, c’est de quelle façon on pourrait filer un paquet de pognon à ta copine en restant, genre, crédibles.
– Tu as tout compris.
– Eh bien, c’est facile. Dis-lui que tu l’aimes et que tu veux l’aider.
Rafa n’aime pas trop le ton qu’emploie son pote. Mais, se dit-il, c’est la vérité.
Il l’aime et il veut l’aider, et agir ainsi va, d’une manière ou d’une autre, l’aider.
– Oui, dit-il. Je peux faire ça.
Renata et Fernanda font les comptes de leur société. Les versements de Capital SP sont plus généreux que jamais. Elles savent toutes les deux qu’il s’agit d’une simple déduction fiscale, ce financement, mais il a néanmoins le mérite d’exister, et il leur permet de faire leur travail, de faire le bien autour d’elles. Et il n’y a eu aucune interférence, aucune requête qui ressemblerait à une exigence. Capital SP n’a pas fait directement appel à elles depuis très longtemps.
– Tu n’as plus eu de nouvelles de personne là-bas depuis un moment, n’est-ce pas ? demande Renata.
Fernanda agite négativement la tête.
– Pas depuis des années, répond-elle.
Renata hoche la tête.
– Je me demande ce qu’est devenu ce vieux Ray Marx, ajoute-t-elle.
– Aucune idée, répond Fernanda. C’était… Comment on dit, déjà ? Une énigme enveloppée dans un puzzle.
Renata s’esclaffe.
– Un magouilleur de haut vol, un Yankee typique.
Fernanda rit un peu plus amèrement.
– Il finira bien par réapparaître, d’une façon ou d’une autre, ajoute-t-elle.
– Le chantier sous projet Singapour avance, dit Renata. Cela doit vouloir dire qu’ils gagnent de l’argent, je suppose. Et ça, c’est une chose qui leur plaît vraiment.
Renata regarde Fernanda y réfléchir.
Elles restent muettes, un temps.
– Nous n’avons rien fait de mal, ici, dit Fernanda.
– Non. Nous avons travaillé pour la communauté, aidé au progrès, sabe ?
– C’est bien ce qu’on a fait.
Elles se concentrent sur les chiffres, cochent chaque dépense et chaque recette.
– Mon voyage à Brasília, en novembre, tu n’as pas oublié ? demande Fernanda.
– Évidemment pas, non.
– Je serai partie deux jours. Pour rencontrer mon contact à la mairie, comme je te l’ai dit.
– Je me souviens, oui.
– Elle m’a dit qu’il y avait quelqu’un au ministère de la Ville que je devrais rencontrer, que cela pourrait m’être utile.
– Ça vaut le coup d’essayer, soupire Renata. Qui sait, ne ? Nous sommes une infime partie d’un effort beaucoup plus gros, et si quelqu’un de puissant se sent concerné, cela pourrait te permettre de découvrir à qui nous devrions parler.
– Exactement.
– Prends le temps qu’il faut. Ces choses-là prennent du temps, querida.
Renata sourit.
– La semaine prochaine, je dois revoir les membres de cet organisme communautaire dans le Centro, dit-elle. Ils ont besoin que quelqu’un fasse un peu de lobbying pour eux. Ce chantier Mendes est un vrai merdier.
– Tu verras bien ce que tu peux faire, ne ?
– Exactement.
Elles se sourient.
Renata, une fois encore, comme presque chaque jour depuis qu’elle a créé ce bureau d’aide juridique, a l’impression qu’elle fait une différence, et que dans le même temps, elle s’est impliquée dans une lutte futile et sisyphéenne pour effectivement faire une différence.
Elle n’est pas vraiment sûre qu’elle pourrait faire autre chose.
Juliana Mendes, chez elle :
Je me réveille et Jorge est déjà parti.
Je roule sur son côté du lit, qui est encore chaud, embaume encore le parfum de son after-shave Ralph Lauren. La nuit dernière, il s’est efforcé d’oublier son visiteur. Il m’a parlé de ma journée, nous avons dégusté un excellent dîner. Une fois au lit, il était agité, mais le tendre massage que je lui ai fait l’a excité, et nous avons fait l’amour, paisiblement et sans hâte. Je me prélasse maintenant dans l’espace entre nos deux places. Nous avons bien dormi et je me lève plus tard que d’habitude. Je ne dois pas retrouver Leonardo avant deux heures, et je n’aurai donc pas besoin de partir avant une heure et quart.
Comme je me suis copieusement servie en Stroganoff hier soir, je ne mange que des fruits – papaye, mangue et kiwi – pour le petit-déjeuner, avec une petite tasse de café noir. J’ai pris zéro trois kilos. Il va falloir que je fasse attention, aujourd’hui.
Mon chauffeur m’emmène au club, où je fais mon heure habituelle de tapis de course, suivie de quinze minutes de vélo elliptique. Je m’assieds vingt minutes dans le sauna sec, et sens mes membres se relâcher et mes articulations se détendre. Je prends une douche et mets une robe de coton vert foncé qui s’enfile et s’enlève facilement, sans se froisser. Ces petites routines donnent un sens et un cap à mes matinées. J’aime sentir la tension dans mes muscles, la légère punition de l’effort, la récompense de l’avoir achevé – une tâche, même auto-imposée demeurant indéniablement une corvée ; la sensation que l’on mérite une pause, une récompense, une après-midi de plaisir.
J’ai essayé de faire plus de bénévolat ou de m’impliquer plus dans l’association des parents d’élèves, mais j’aime le temps que je peux passer seule, et Jorge a toujours insisté pour que je ne travaille pas, que je reste mère au foyer. Ce rôle a évidemment changé au fil des années, et il m’a été difficile de m’adapter au fait que mon fils devienne indépendant. Je regrette parfois l’époque où il avait réellement besoin de moi, quand chaque petit triomphe ou désastre de sa vie m’était rapporté dans des explosions de rire ou de pleurs. C’est ce que j’ai appris en tant que parent – les choses s’aplanissent à mesure que leur caractère se forme, et ils prennent l’habitude de la façon dont ils régissent le plaisir et la douleur. Si vous savez comment vous allez réagir à quelque chose, le coup est amorti : vous faites simplement ce que vous dicte votre personnalité. Fabio a atteint cet âge, et même si c’est satisfaisant en soi, l’époque de son incertitude et de son besoin me manque.
Je retrouve Leonardo dans l’espace voiturier du parking du centre commercial Iguatemi. Je monte à l’arrière de sa voiture et le chauffeur se gare et quitte la voiture.
– Je n’ai pas vraiment le temps d’aller où que ce soit aujourd’hui, dit Leonardo. Mais j’avais envie de parler.
– On ne peut pas aller prendre un café ou quelque chose ?
– Je crois qu’il vaudrait mieux éviter.
Nous restons assis en silence durant un temps qui nous paraît assez long.
Il prend ma main dans la sienne.
– Tu m’as manqué.
Il se penche un peu et m’embrasse, et je lui rends son baiser en savourant ce bref instant de passion, un peu maladroit dans cet espace confiné.
– J’ai entendu dire que quelqu’un était venu chez vous, hier soir.
– Je ne l’ai pas rencontré. Il a parlé à João.
– Ton mari t’a dit de quoi il s’agissait ?
– Il ne m’a rien dit du tout.
Leonardo hoche la tête.
– Tu es sûre que tu ne sais pas pourquoi il est venu ? demande-t-il.
– Je n’en ai pas la moindre idée.
Le téléphone de Leonardo sonne. Il regarde le numéro, dit :
– Il faut que je prenne cet appel.
Je reste assise en silence. Leonardo parle.
– Oui… oui, c’est ce que j’ai dit. Évidemment. Vous le savez, nous le savons déjà tous. Je vous l’ai déjà dit auparavant. Écoutez, je ne peux pas vraiment en parler pour l’instant. Non, le moment n’est pas bien choisi. Poursuivez juste votre travail. Mais soyez discret. Nous n’avons pas besoin que ce Silva vienne renifler par chez nous.
Je me demande pourquoi il a l’impression qu’il ne peut pas parler quand je suis assise à côté de lui. Cela ne l’avait jamais arrêté auparavant.
– Tu m’as manqué aussi, lui dis-je. Je me rapproche de lui.
Il s’écarte légèrement, s’éloigne imperceptiblement de moi.
– Il va nous être difficile de nous retrouver pendant un temps, dit-il.
– Quand crois-tu que nous pourrons nous revoir ?
– La semaine prochaine. Peut-être lundi. Je te le ferai savoir. Et de ton côté, dis-moi si quelque chose…
Il veut parler de l’homme qui est venu voir Jorge hier soir.
Je hoche la tête.
– Évidemment.
Ma voix est douce, presque inaudible. Si mon époux me cache quelque chose, ce ne sera pas la première fois.
Leonardo appelle son chauffeur ; je descends de la voiture et décide d’aller passer un moment dans le centre commercial. Je me promène au milieu des marques de luxe et je retrouve, dans la stérilité de l’air, une forme de calme.
L’après-midi s’écoule lentement. Un instant, j’envisage d’appeler mon époux.
Je sais d’expérience que lorsqu’on fait quelque chose d’à la fois impulsif et fourbe, cela revient vous hanter.
On a besoin de réfléchir à chaque conséquence possible de ses actions à l’avance, et à la façon dont cela pourrait être expliqué ; les décisions improvisées sont plus difficiles à corriger, parce que les conséquences se produisent avant que l’on ne l’ait même réalisé. Avant que l’on n’ait eu le temps de comprendre, on se retrouve acculé et obligé de trouver une explication inadéquate, et la confiance implicite que l’on a mis des années à obtenir est oblitérée en un éclair. Je n’ai aucunement l’intention que cela se produise maintenant.
Je m’assieds et feuillette le magazine Hola, sans prêter la moindre attention à la palanquée des riches et célèbres qui sourient pour les appareils photo, en ne remarquant même pas, au moins durant un temps, ma propre photo, prise lors d’un gala de charité le mois dernier, souriante, calme, flanquée tant de mon époux que de mon amant.
Je me sers un petit verre de vin blanc pour aider à passer le temps. Assise là, j’attends tranquillement le retour de mon époux. Mon fils est à l’étage ; il travaille, ou joue, ou communique.
Je ne peux rien faire, alors je ne fais rien.
La fausseté en moi ressort parfois, vibre comme un spasme musculaire.
Je n’y prête pas attention.
Lorsque Renata rentre à la maison, Mario est déjà là.
Elle en est heureuse : elle a franchement l’impression qu’ils n’ont pas eu une soirée à eux depuis un bon moment.
Renata pose son sac sur le comptoir de la cuisine.
– Amor ? Tu es là ? clame-t-elle.
– Dans la chambre. J’arrive !
Renata ouvre le frigo, attrape un Tupperware, prend une olive et la glisse dans sa bouche. Elle envisage de se servir un verre de vin…
– Eh bien, eh bien ! dit-elle en riant alors que Mario apparaît dans l’embrasure de la porte.
Il sourit, ouvre grand les bras.
– Quoi ? Tu n’aimes pas ce que tu vois, querida ?
Renata sourit.
– C’est très bien, bonitão. Très bien, vraiment.
Bonitão. Joli diable.
– Et donc, tu partais nager, je me trompe ? demande Renata.
Mario a son sunga – un mince slip de bain noir moulant –, une petite serviette jetée sur l’épaule, ses tongs, et rien d’autre.
– Sauna, mon amour, dit-il.
Il prend la pause, genre gros dur, un vrai, un tatoué.
– Un homme a parfois besoin de se détendre un peu, d’une bonne suée pour débarrasser chaque pore de son corps de la pression de cette ville, entendeu ? dit-il.
– Grosse andouille.
Mario fait la moue.
– Ne sois pas méprisante, ma belle, ça ne te va pas.
– OK.
– Tu veux venir avec moi ? J’ai réservé, en bas, il doit brûler juste à point. Allez, viens.
Il indique le frigo d’un geste de la main.
– On va emporter quelques bières, ça va être chouette.
Renata sourit, hoche la tête.
– Tu as gagné, mon grand.
– Va te changer, je t’attends.
– Donne-moi deux minutes.
Le sauna de la résidence est une salle caverneuse plutôt sympa, carrelée de gris, avec un bassin juste derrière trois douches froides pulsées. Il y a un sauna à vapeur et un sauna sec. Les douches résonnent, comme l’eau heurte le sol. Il y a aussi une rangée de chaises longues en plastique, et ils posent leurs serviettes et la petite glacière contenant leurs bières sur deux d’entre elles. D’abord, la vapeur.
Ils s’asseyent en silence. Le plafond goutte. Le sauna humide a été récemment nettoyé avec le produit à l’eucalyptus qu’emploient régulièrement les funcionários.
Renata en verse encore un tout petit peu sur le sol. Le sifflement et l’odeur sont vifs, apaisants. Cela lui dégage les sinus. Mario est étendu sur le banc du haut ; Renata est perchée juste en dessous. Renata sent la main de Mario descendre et lui toucher l’épaule. Elle roule en arrière à ce contact, lui murmure que c’est agréable, ferme les yeux. Il lui malaxe la nuque en un léger massage, ses doigts fermes, le rythme lent et persistant.
Ils respirent tous le deux ensemble, et Renata se sent flotter, sent son esprit se vider, sent…
– Comment est-ce…
– Je n’ai pas envie de parler boulot, querido.
La vapeur siffle, s’élève, emplit la pièce.
– Que bom, répond Mario.
Renata incline la tête pour lui embrasser la main.
– OK, dit-elle. À la douche !
L’eau froide est une violence glacée.
Renata veut en ressortir aussitôt, mais elle voit Mario rire d’elle, alors elle reste là, s’efforce de respirer…
Elle sait que ce sont quelques instants difficiles, mais que cela les vaut. Elle place une épaule puis l’autre sous le jet, s’avance un peu, laisse l’eau glisser sur son dos. Elle regarde Mario du coin de l’œil, qui saute d’un pied sur l’autre en se frottant vigoureusement le corps et laisse l’eau lui marteler le ventre.
Elle sourit, tourne son visage vers le jet, présente d’abord une cuisse puis l’autre, laisse l’eau faire son travail. Elle plonge la tête sous le jet glacial, hoquette, se rince les cheveux, ferme les yeux tandis que l’eau lui martèle le visage, ferme le robinet.
Par-dessus le bruit de l’eau sur le carrelage, Mario propose : « une bière ? » le poing fermé, le pouce dressé, la main inclinée vers la bouche. Le signe brésilien universel qui dit Allons biberonner.
Renata acquiesce. Oui. Une bière.
Ils ouvrent leurs canettes et se les enfilent, boivent avidement. Mario finit la sienne en deux longues goulées, écrase la canette dans sa main et la jette par terre, lève les bras, mime un Allez, envoyez la suite. Renata s’esclaffe.
Ils s’étendent sur les chaises longues, ne disent rien.
La soirée est plutôt chaude, à l’extérieur du sauna, pour une mi-juin.
Ils entendent des cris et des rires en provenance du bar de la résidence : des amis de Mario dans l’immeuble, qui prennent un verre et se racontent des histoires ou débattent avec véhémence de sport et de politique ; concours de virilité et combats de coqs, enchendo saco – ils se prennent la tête.
– Tu ne crois pas que ce serait une bonne idée, un petit plongeon ? propose Mario.
Renata acquiesce. Oui, pourquoi pas, se dit-elle. La piscine ne paraîtra pas trop froide, maintenant que la température de l’air baisse.
Ils rassemblent leurs affaires et quittent le sauna, font le tour de la clôture basse qui ceint la piscine, entrent par le petit portail. Des enfants jouent du côté sans profondeur, courent et sautent depuis les petits pontons en bois à moitié immergés dans l’eau, que des jeunes plus âgés utilisent normalement pour prendre des bains de soleil et papoter.
Ils vont s’installer à l’autre bout, posent leurs serviettes et leurs bières sur des chaises longues.
Mario cligne des yeux, va directement plonger droit dans l’eau bleu foncé de la piscine. Renata se laisse glisser dans l’eau depuis le bord, jusqu’à être immergée jusqu’au cou. Mario nage tout en puissance, parcourt une longueur et se retourne. Renata flotte au milieu de la piscine.
Le soleil est une masse rosacée, qui irradie en rouge et orange. D’en bas, les tours – qui sont toutes les six visibles depuis la piscine – paraissent se dresser indéfiniment vers le ciel, avec des lumières déjà allumées à certaines fenêtres, des bruissements épars de repas qui se préparent, de parents qui décompressent, de nourrices et de bonnes qui tancent les enfants.
Les nuages forment des traînées et glissent dans le ciel – il fait assez frais pour qu’il n’y ait pas d’orage ; il y en a de toute façon très peu à cette époque de l’année.
Mario laisse retomber ses mains et se détend, il se met sur le dos, s’étire, nage vers elle avec les jambes.
Elle l’attrape dans ses bras, le retient tandis qu’il étend ses membres pour se maintenir à la surface.
Les vaguelettes lapent les bords de la piscine. Les éclats de voix des hommes ponctuent le calme familial qui retombe sur la résidence à cette heure-là.
Mario indique le bar d’un mouvement du menton. Un éclat de rire particulièrement salace.
– Nelson, dit-il.
Renata fronce les sourcils. Mon Dieu, Nelson, se dit-elle. Un homme qui n’est pas le plus sophistiqué d’un groupe qui ne l’est de toute façon pas particulièrement.
– On pourrait prendre un verre rapide, si tu veux, propose Mario.
– Oui, une seconde. On est bien.
Mario pivote, se hisse sur le bord en projetant de l’eau en tout sens, tire Renata vers lui, l’aide à sortir et la prend dans ses bras.
Son corps est froid, tendu ; la toison sur sa poitrine est douce, ses pores lisses…
Elle sent sur son cou qu’il a la chair de poule.
– C’est vrai qu’on est bien, lui dit-il. Je t’aime.
Renata perçoit l’intense familiarité de cette vérité, sa propre chair de poule.
– Moi aussi, je t’aime, répond-elle. Je t’aime.
Plus tard, ils prennent ce verre au bar. Les hommes sont drôles, leurs blagues percutantes ; ils se moquent de Mario devant elle, ce qui la rend fière de lui, fière d’eux.
Plus tard, ils s’endorment dès les lumières éteintes.
C’était une bonne soirée, a-t-elle le temps de se dire.
Bocão, Grande Bouche, ancien escort :
Haine.
La première fois que j’ai vu un autre homme quitter la maison de Paddy, j’ai cessé de dormir. L’adrénaline et la peur me pilotaient au quotidien. Une voix dans ma tête me disait ce que je devais faire. Tu es inutile, nul. Lève-toi. Va travailler. Regarde ces chiffres, imbécile. Tu mérites mieux. Tu mérites exactement ça.
Je retournais souvent à la maison de Paddy, le soir. Je me cachais dans l’ombre et surveillais la porte d’entrée, je regardais les lumières de la maison jusqu’à ce qu’elles soient toutes éteintes. Puis je restais encore tandis que l’obscurité s’épaississait, et que les nuages s’éclaircissaient sous l’effet des premières lueurs de l’aube. Je retournais bosser et restais halluciné dans mon coin, sans avoir réellement conscience de la présence de mes collègues, ma seule relation, une histoire à sens unique avec les colonnes de chiffres de mon écran. Qui ne pouvaient m’aimer, ne m’étaient d’aucun réconfort.
Mes bras et mes jambes étaient grêlés de marbrures rouges, là où je m’étais gratté jusqu’au sang. Tu n’es rien. Tu n’es rien. À la maison, ma sœur avait commencé à s’inquiéter.
« Je sais que tu sors la nuit, m’avait-elle dit. Je peux t’entendre. Des fois, tu ne rentres pas du tout. Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Rien, je sors, c’est tout, sabe ?
– Ça n’a pas vraiment l’air d’une vie.
– Je ne me mêle pas de la tienne, sabe ? »
Au bout d’un temps, elle avait fini par ne plus me demander ce que je faisais.
OceanofPDF.com