Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 1 (juillet 1897)

Le Projet de Colonisation

 

DE M. BRUNET

 

Il y a plus de trois mois, le 20 avril de cette année, M. Louis

Brunet, député de la Réunion, écrivait au Ministre des Colonies une longue lettre qui fit un certain bruit, et dans laquelle il de-mandait ou, pour citer ses propres paroles, il « réclamait des concessions dont l’importance serait à déterminer, mais qui se toucheraient ou au moins seraient dans la même région, pour deux ou trois cents familles ou individus Alsaciens-Lorrains et un même nombre de familles ou d’individus de Bourbon ». Pour les premiers il indiquait le Betsiléo comme région la plus pro-pice, pour les seconds – « celle de Fort-Dauphin où poussent toutes les plantes de la Réunion ».

M. Brunet demandait également des terres pour les anciens

soldats qui avaient aidé à la conquête de l’Île, faisait appel aux créoles de toutes nos colonies, Antilles, Guyane, Sénégal, la Réunion, Mayotte, Nossi-Bé et même à ceux de Maurice qui res-tés Français de cœur peuvent le redevenir en réalité, puis s’enthousiasmant devant le grandiose de son idée :

« Parmi ces hommes, s’écriait-il, on pourrait recruter non

seulement d’excellents ouvriers qui se déplacent facilement, considérant Madagascar comme une seconde patrie, mais en-core un contingent de soldats laboureurs, tels que ces Romains qui colonisèrent le monde.

« Miliciens libres, si l’on peut s’exprimer ainsi, vivant au

milieu de leurs champs, parmi la famille qu’ils ne tarderaient pas à se faire, non embarrassés des soucis et des entraves de la caserne, prêts à marcher au premier appel, chargés du maintien de l’ordre dans un rayon déterminé : pionniers, soldats et agri-culteurs, quels services ils rendraient à la colonisation ! Com-bien promptement ils deviendraient Madagascariens, eux déjà

– 7 – rompus aux marches sous le soleil et dans les pays de mon-tagnes et prêts à se plier aux fatigues les plus diverses. »

Et pour arriver à ces magnifiques résultats M. Brunet se proposait, après avoir fait à ses risques et périls, ce sont encore ses propres paroles, le voyage de Madagascar pour s’entendre avec le général Gallieni, de faire appel à tous dans des confé-rences organisées en France, assuré qu’à la Réunion, le Conseil général et les conseils municipaux n’hésiteraient pas à voter les crédits suffisants pour aider à cette tentative de colonisation, pour faciliter à ces nouveaux colons le voyage et l’installation, pour leur procurer les premières ressources.

Que pensa M. le Ministre des Colonies de ce projet ? Nous l’ignorons. En tout cas il lui fit la très aimable réponse que voi-ci :

« J’ai l’honneur de vous faire savoir que je ne vois que des avantages pour les progrès de la colonisation française à Mada-gascar, à favoriser votre projet.

« Je m’empresserai donc, par le prochain courrier, de transmettre au général Gallieni votre communication du 20 avril en lui demandant de seconder le plus possible votre œuvre patriotique et de donner des instructions dans ce sens à tous les administrateurs sous ses ordres. » Depuis M. Brunet est parti, – « à ses risques et périls pour s’entendre avec le général Gallie-ni », – et les journaux de Tamatave nous ont appris dernière-ment qu’un M. Babet et le futur noyau de la colonie Bourbon-naise du Betsiléo étaient arrivés à la Réunion le 2 juin par l’Iraouaddy et avaient été transportés par la goélette Marie-Louise à Mananjary d’où ils devaient gagner la région choisie pour leur installation à moitié route environ de Fianarantsoa et du pays des Tanala.

Ils étaient 70 hommes, femmes, enfants. L’Administration leur assurait de quoi attendre la première récolte, quoique cha-

 

– 8 – cun possédât « un petit pécule variant de quelques centaines à quelques milliers de francs »1.

Enfin un autre Bourbonnais qui s’est rendu dernièrement à

Tananarive, a sollicité, lui, du général Gallieni, l’autorisation d’exporter à la Réunion les travailleurs Malgaches.

Que dire de tous ces projets ?

Le Comité de Madagascar se doit à lui-même, doit à ses

adhérents et aux lecteurs de son Bulletin, de les examiner et de les apprécier en toute indépendance ; il a le droit de dire hau-tement et avec complète liberté le résultat de son examen.

Et d’abord, pourquoi demander des émigrants Malgaches

pour Bourbon, si les colons pauvres de cette île doivent venir à Madagascar ?

La Chambre consultative du commerce de Tananarive, ap-

pelée à donner son avis, a eu la faiblesse, à notre sens, de ne pas s’opposer résolument à cette mesure. Notre Colonie nouvelle manque de bras et n’est pas, par conséquent, en état de venir en aide à sa sœur voisine.

Nous sommes les premiers à reconnaître que les créoles de

Bourbon seraient à même de rendre les plus grands services à la cause de la colonisation de notre possession nouvelle. D’abord ils sont presque sur place ; puis ils sont acclimatés et pour-raient, s’ils le voulaient, travailler sous le soleil des tropiques ; enfin la vie pour eux est bien moins coûteuse que pour nous : autant d’avantages sur les colons venant de la Métropole et qui leur donneraient une véritable supériorité.

 

1 De quel genre de culture s’agit-il ? On a oublié de nous le dire.

C’est cependant un point important et sur lequel il eût été intéressant d’être renseigné. Si on doit attendre la première récolte du café, par exemple (4 ans), voilà des colons qui coûteront un peu cher. N’oublions pas non plus qu’on en est encore à Madagascar, en fait de cultures, à la période d’essai et de tâtonnement et qu’il y en a bien peu qui puissent être tentées avec quelque certitude de succès.

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Mais tout le monde sait que ces populations ne se distin-guent pas précisément par leur activité. Bourbon ne le cède en rien à Madagascar en salubrité et en richesses naturelles, et ce-pendant, malgré les sacrifices que la mère-patrie a consentis, sa prospérité est plus que relative.

On est étonné de voir M. Brunet faire figurer en première ligne dans son projet les Alsaciens-Lorrains. Plus que personne, nous aimons les Alsaciens-Lorrains et nous sommes heureux de tout ce qui a été fait, de tout ce qu’on fera pour ceux qui sont toujours nos frères, des frères deux fois chers parce qu’on les a séparés de nous. Mais rien n’indique en ce moment qu’ils dési-rent émigrer et en particulier qu’ils désirent aller à Madagascar. Aussi ne voit-on pas bien ce qu’ils viennent faire ici sinon l’office d’enseigne couvrant la marchandise.

Ce n’est là du reste qu’une toute petite objection : il y en a une autre bien plus sérieuse et qui nous force à condamner et à combattre le projet en question qui, s’il passait du rêve à la réa-lité, serait néfaste dans ses conséquences.

Le Gouvernement, dans la loi sur les concessions, a exigé que chaque postulant possédât au moins un capital de 8.000 francs. Nous avons toujours pensé et toujours dit que pareille somme nous paraissait insuffisante, pour le moment du moins, pour aller tenter fortune à Madagascar ; que ceux qui iraient dans ces conditions ne réussiraient pas, et tous les témoignages qui nous arrivent, venant des personnes les plus compétentes et les plus autorisées, sont unanimes sur ce point. Mais au moins faut-il s’en tenir à ce chiffre ! Pourquoi donc M. Brunet et ses protégés se mettraient-ils en dehors de la loi commune ?

Si le Conseil général de Saint-Denis et les conseils munici-paux de la Réunion veulent et peuvent (et nous en doutons, comme on le verra plus loin) avancer cette somme à chaque fa-mille d’émigrants, ou mieux encore, – car nous préférons par-tout l’initiative privée à l’action officielle, – si M. Brunet arrivait à fonder, à Bourbon, une Société qui prît à sa charge les frais d’installation et de premier entretien des futurs colons, oh ! rien

 

– 10 – de mieux et nous serions tous unanimes à l’encourager et à le soutenir !

Mais, au fond, il ne s’agit pas de cela : et en dernier lieu,

c’est à l’État, c’est à l’Administration qu’on demandera ces avances d’argent. C’est ainsi qu’on a procédé à Diégo-Suarez, ainsi qu’on a procédé en Algérie, ainsi que nous faisons trop un peu partout.

Or cela est néfaste !

Et de quel droit voulez-vous que nous donnions, nous

Français de France, des subsides aux seuls créoles de la Réu-nion ? Le budget national doit aller aux dépenses d’intérêt géné-ral, non aux intérêts particuliers d’une seule partie du pays. « La France dépense 72 millions par an dans ses Colonies. À deux ou trois exceptions près, aucune ne vit de ses ressources. Il en est où le régime de la subvention fonctionne avec tant de liberté que le Colon y revient annuellement à 25 francs par tête à la métropole ; c’est le cas de la Réunion qui détient, pour le mo-ment ce genre de record »1.

La métropole est fatiguée de ce régime.

Si encore ces avances d’argent devaient donner des résul-

tats. Mais elles ne produisent partout que des déceptions et des insuccès. On a dépensé des milliards pour la colonisation offi-cielle de l’Algérie, et pas un centime en Tunisie. On réussit en Tunisie, combien pénible est encore la mise en valeur de l’Algérie. Un autre exemple, tout aussi concluant, peut être tiré de Madagascar lui-même, c’est celui de Diégo-Suarez. Là aussi on a voulu faire de la colonisation officielle et on a piteusement échoué. Pendant les années 1892, 1893 et 1894 on y a fait venir une centaine de familles créoles auxquelles on assurait le pas-sage gratuit, une case meublée, des instruments, des semences, une vache laitière, une charrette et des bœufs, des porcs et des poules, la ration enfin, et même pour certains une dotation de 1.000 à 1.500 francs. Sauf deux qui sont restés, il a fallu rapa-

 

1 Temps du 9 juillet 1897.

– 11 – trier à grands frais tous ceux de ces malheureux qui n’étaient pas morts de misère !

Non, le rôle de l’État n’est pas de coloniser directement. Il consiste seulement à mettre le pays en état d’être colonisé et à laisser faire les colons. Nous demandons, nous, à l’Administration de Madagascar, de le rendre habitable, de nous y assurer la sécurité, d’y faire des routes et des chemins de fer, ce que l’on appelle, en un mot, l’outillage national d’un pays ; nous lui demandons d’établir des jardins d’essai, de fournir aux aspirants émigrants les moyens de se renseigner utilement, puis de le défendre, de le protéger. Le colon fera le reste s’il est digne d’être colon.

Et il le fera d’autant mieux qu’il ne comptera pas sur l’État et ne s’en rapportera qu’à lui-même.

À ces conditions, mais à ces conditions seulement, il réussi-ra, son exemple sera suivi, et Madagascar acquerra une popula-tion virile, laborieuse et gouvernable.

Sinon, il arrivera ce qui est déjà arrivé : nos colons pauvres mangeront le peu qu’ils possédaient ou qu’on leur aura donné et on devra les rapatrier ruinés, malades, découragés, jetant par-tout le discrédit sur notre nouvelle possession.

Plus nous étudions notre histoire coloniale, plus nous sommes convaincus que la politique doit en être autant que possible écartée : cette observation nous paraît s’imposer d’autant plus que le renouvellement de la Chambre est proche.

C. D.

 

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