Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 1 (juillet 1897)
Assassinat des Pasteurs
ESCANDE ET MINAULT
On nous a écrit de Tananarive, au sujet de ce malheureux
événement :
Une épouvantable nouvelle vient de nous arriver. Deux
pasteurs protestants français, MM. Escande et Minault, vien-nent d’être assassinés au cours d’une tournée d’inspection dans les écoles. Les détails précis manquent encore : on sait que les deux missionnaires ont péri dans l’ouest de l’Ankaratra, à mi-chemin entre Ramainandro et Betafo. Ils passaient près du marché d’Ambatondradama : le marché battait son plein, et c’est là exactement qu’ils ont été sagayés. S’est-il produit dans la foule un mouvement d’effervescence et d’hostilité dont nos compatriotes ont été les victimes : y a-t-il eu intervention acci-dentelle d’une de ces toutes petites bandes de Fahavalo du Va-kimankaratra auxquelles leur faiblesse numérique même a jus-qu’ici permis d’échapper à toute poursuite dans ces parties dé-sertes ? On le saura sans doute. Les deux missionnaires n’avaient malheureusement pas d’armes et n’avaient pas cru devoir réclamer le secours des postes français.
À tout le moins peut-on être sûr (c’est, il est vrai, une faible
consolation,) que prompte et bonne justice va être faite et même doit être faite à l’heure qu’il est.
Ces renseignements sont complétés et précisés par le rap-
port suivant publié le 1er juin dans le Journal officiel de Mada-gascar.
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MM. Escande et Minault avaient quitté Tananarive le lundi 17 mai dans l’intention de se rendre à Betafo et de visiter les établissements des missions évangéliques qui se trouvent sur la route.
Ils avaient malheureusement omis de prévenir de leur voyage l’autorité militaire et s’étaient, par suite, mis en route sans escorte.
Le convoi des deux pasteurs se composait de 23 indigènes : 2 domestiques de M. Escande, 8 bourjanes de filanzane pour M. Minault, et 13 porteurs de bagages. M. Escande voyageait à cheval ; il n’avait aucune arme. M. Minault avait un revolver, mais pas de cartouches.
Le premier soir, les voyageurs couchèrent à Ambohiman-dry ; le lendemain, ils allèrent à Tsirangaina, vers l’Est, et repri-rent le 19 la direction de l’Ouest pour venir coucher à Fehibe. Le jeudi 20, ils se dirigèrent sur Betafo et prirent le chemin peu fréquenté qui longe les pentes abruptes et désertes de l’Ankaratra. Ils passèrent la nuit à Marofangady dans le sous-gouvernement du Manalalondo.
Le vendredi 21 mai, MM. Escande et Minault arrivèrent à une heure de l’après-midi à Ambatondradama. Ce village est situé presque sur la ligne de partage des eaux de l’île, au sud-ouest du sommet de l’Inanokely ; il contient à peu près trente cases et cent cinquante habitants. Le poste militaire le plus voi-sin en est éloigné de 30 kilomètres.
Les deux pasteurs trouvèrent peu de monde au village, car c’était jour de marché et la plupart des habitants s’étaient ren-dus au Zoma, situé à environ 1,500 mètres au Sud-Est, sur la route d’Antsirabe.
Ils s’installèrent dans une case pour déjeuner et, vers trois heures, se disposèrent à repartir. On chargeait les bagages, lors-
– 35 – qu’un indigène prévint M. Escande que des gens armés se trou-vaient au marché et qu’il serait prudent de ne pas aller plus loin.
M. Escande n’attacha pas d’importance à ce renseigne-
ment, et donna l’ordre de reprendre la marche sur Betafo.
Le convoi avait la formation suivante : les bourjanes en
tête, M. Minault en filanzane derrière les bagages, enfin M. Escande, à cheval, fermant la marche ; son domestique Rai-nimanga se tenait à côté de lui. Ils n’avaient pas fait 1,500 mètres qu’ils furent assaillis par une trentaine d’indigènes, ar-més de couteaux, de lances et quelques-uns de fusils.
Les bourjanes épouvantés se dispersèrent dans toutes les
directions. M. Minault, abandonné par ses porteurs, et M. Escande, à cheval, cherchèrent à gagner Ambatondradama par un ravin situé à l’ouest de la route. Les bandits les poursui-virent en tirant sur eux. M. Minault fut atteint le premier, puis M. Escande, qui était descendu de cheval, ne tarda pas à tomber à son tour. Les bagages furent pillés et emportés dans la mon-tagne.
Les corps de MM. Escande et Minault furent recueillis le
22 par l’adjudant Bétille, qui avait été prévenu dans la nuit. Ils furent transportés à Ramainandro et inhumés le 23 mai. Un service funèbre a été célébré par M. le Rév. Mac Mahon, de l’église anglicane. M. le commandant du cercle annexe d’Arivonimamo y assistait.
Cet officier a ouvert aussitôt une enquête sur ce malheu-
reux événement. Il résulte des dépositions des témoins et des renseignements fournis par l’adjudant Bétille et le sous-gouverneur Radanielina que le crime a été commis par une bande de brigands originaires de Varavato et de l’Ankaratra. Ces bandits se tiennent entre les deux massifs. Ils se réunissent toutes les fois qu’il y a un coup à faire et se dispersent ensuite. Dans le cas actuel, la bande s’est formée dans le Varavato ; elle est arrivée par l’Ouest et s’est dispersée dans l’Ankaratra.
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Les brigands étaient venus au marché avec l’intention de s’emparer des taxes ; ils y apprirent la présence des pasteurs à Ambatondradama.
Une enquête minutieuse est faite par le commandant du 2e territoire et des mesures sévères de répression seront exer-cées contre tous les coupables et leurs complices.
À ce sujet, il convient de rappeler à tous les colons voya-geant dans l’île que la prudence la plus élémentaire commande de tenir au courant des voyages projetés les autorités françaises civiles ou militaires, afin que celles-ci puissent leur assurer toute protection.
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Le châtiment des indigènes, qui ont pris part à l’assassinat de MM. Escande et Minault, ne s’est pas longtemps fait at-tendre :
Le tribunal criminel d’Anvonimana a jugé, dans sa séance du jeudi 10 juin, treize indigènes des districts de Faratsiho et d’Ilempona, arrêtés à la suite de l’enquête faite sur l’assassinat dont MM. Escande et Minault ont été les victimes à Ambaton-dradama.
Il a condamné à la peine capitale six indigènes ; cinq autres ont été condamnés à dix ans et deux à deux ans de fers.
Le district de Faratsiho a été en outre frappé d’une amende de quinze cents piastres.
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M. de Mahy ayant adressé une lettre au ministre des colo-
nies au sujet de l’assassinat des pasteurs Escande et Minault, M. Lebon a répondu en ces termes au député de la Réunion :
Paris, le 20 juillet 1897.
Monsieur le député et cher collègue,
En réponse à votre lettre du 17 juillet courant, relative à
l’assassinat de MM. Escande et Minault, j’ai l’honneur de vous faire connaître que, par une circulaire du 15 octobre 1896, le général Gallieni, prévoyant, vu l’état troublé des régions cen-trales de l’île, tous les dangers que pourraient courir les voya-geurs qui s’aventureraient en dehors des rayons de protection des postes militaires, a eu soin d’inviter formellement les Euro-péens circulant dans l’île à prévenir le résident ou le chef de poste militaire de la milice la plus voisine.
« Cette déclaration, ajoute ladite circulaire, dans les prin-
cipaux centres de Madagascar permettra aux voyageurs de s’entendre avec le résident ou chef de poste et de le mettre à même de prendre les mesures de sécurité nécessaires tant pour le séjour dans la localité que pour la continuation de la route. La responsabilité du résident ou chef de poste commence au mo-ment où l’Européen s’est présenté à lui ou l’a prévenu. »
Or, il est parfaitement prouvé que nos malheureux compa-
triotes, MM. les pasteurs Escande et Minault, n’ont aucunement prévenu les autorités locales de la route qu’ils comptaient prendre et n’ont pas sollicité d’escorte. Toute allégation con-traire ne peut avoir pour base que des renseignements erronés ; je ne puis mieux l’établir qu’en vous citant textuellement les termes du rapport très net que le résident général m’a envoyé, par le dernier courrier, sur l’assassinat de ces deux mission-naires :
« J’ai l’honneur de vous confirmer mon câblogramme du 11
juin vous annonçant la triste nouvelle de la mort de MM. les
– 38 – pasteurs Escande et Minault. Nous ne pouvons que ressentir de l’admiration pour ces deux Français qui, poussés par leur zèle et leur dévouement à la cause qu’ils servaient, s’étaient avancés seuls et sans armes dans une région encore parcourue par des bandes de pillards.
« Cependant nous ne pouvons nous empêcher de déplorer l’imprudence qu’ils ont commise. Partis de Tananarive, avec M. Standing, pasteur anglais, ils n’ont prévenu personne et ont évité de passer par nos postes dont les commandants n’ont pu prendre les mesures qu’ils auraient jugées nécessaires pour leur protection.
« Il résulte même des renseignements recueillis sur cette affaire que ces messieurs avaient été prévenus par les indigènes, à trois jours de marche de Tananarive, qu’il y avait quelque danger à continuer leur route sans quelques hommes d’escorte dans la région très tourmentée du massif de l’Ankaratra, où des petites bandes de pillards trouvent encore des refuges assurés dans les retraites inaccessibles des montagnes voisines.
« M. Standing les quitta à ce moment pour rentrer à Tana-narive, et les deux Français, seuls, sans armes, ne parlant pas le malgache, ont négligé les avis des indigènes et ont voulu conti-nuer leur route, jusqu’au moment où ils ont été assaillis par une bande de pillards.
« Il est à peu près certain que, si MM. Escande et Minault avaient été armés ou avaient eu avec eux les quelques hommes d’escorte dont nos officiers eux-mêmes se font toujours accom-pagner sur cette partie de la frontière où nous avons encore des engagements fréquents avec les fahavalos, ce triste événement n’aurait pas eu lieu. »
Agréez, Monsieur le député et cher collègue, l’assurance de ma haute considération.
Le ministre des colonies, A. LEBON.
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