Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 1 (juillet 1897)

Lettres de Madagascar

 

 

Le Comité de Madagascar a reçu de ses correspondants particuliers les lettres suivantes :

 

Tananarive, 1er juin 1897.

On ne paraît pas se rendre suffisamment compte en France de l’absolue nécessité d’accorder à Madagascar les moyens de tirer parti de notre conquête. Il faut absolument se résoudre à faire le nécessaire. La Chambre a bien consenti à voter 3 mil-lions pour la liquidation des déficits budgétaires et l’exécution immédiate de certains travaux publics, mais la moindre conces-sion de travaux devra faire l’objet d’une loi spéciale ! L’avenir nous montrera quelle est la valeur financière de ce procédé. Pour notre part, nous le croyons fâcheux.

Défaut de voies de communication.

Comme vous le savez, ce qui manque le plus ici ce sont des voies de pénétration : nous attendons toujours la fameuse piste militaire promise par le génie qui travaille depuis plus d’un an à sa construction entre Tamatave et Tananarive : il se faisait fort, au début, de rendre ce sentier accessible aux animaux pour moins de 100.000 francs ; il y a déjà dépensé plus de 2 millions et le résultat obtenu a été celui-ci : retrait pendant la saison des pluies, c’est-à-dire pendant plus de trois mois de tous les mulets sur la ligne d’étape. Ils y tombaient comme des mouches, érein-tés par l’ascension continue de ces pentes de plus de 30 degrés.

On a été obligé d’en revenir aux porteurs et ceux-ci devien-nent de jour en jour plus exigeants à mesure qu’ils se sentent plus indispensables. Ils demandent aujourd’hui 52 fr. 50 à

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60 francs pour venir à la capitale. Comment veut-on que des colons se mettent en route dans ces conditions. Pour assurer leur subsistance et celle de leur famille pendant un an, il leur faudrait compter sur une dépense de 3.000 francs.

Nécessité de la création d’un chemin de fer.

Voilà ce qu’on ne saurait trop dire et répéter, en France, à

ceux qui ont charge de nos intérêts : l’absolue nécessité de la création d’un chemin de fer ! Elle s’impose ! Ce sera même une économie sensible pour le Trésor, qui paie plus de 6 millions par an pour le transport des vivres destinés à l’armée. Une com-pagnie de conducteurs sénégalais (et il y en a deux) coûte 1 million 1/2 par an. Je ne compte pas les mulets dont les 3/5 ont disparu, décimés par la morve ou tombés d’épuisement. Il paraît qu’on vient d’en demander encore plus d’un millier à l’Algérie, soit une nouvelle dépense de plus de 1.500.000 fr. Je suis persuadé, étant donné l’expérience déjà faite, que six mois après leur arrivée, ces animaux subiront le sort de leurs devan-ciers : déchet de plus de moitié, le reste impropre à tout service.

Quel manque de suite de la part de la Chambre dans les di-

vers problèmes que soulève la mise en valeur d’une nouvelle colonie ! Au début, pour la conquête, on accorde tous les crédits, si élevés soient-ils. Mais après, c’est autre chose : on lésine sur tout et on n’accorde que des sommes insignifiantes et insuffi-santes pour la construction de voies ferrées ou même de routes carrossables, l’aménagement des ports, etc.

Les Russes ont vu de bien plus haut et font autrement

grand quand il s’est agi pour eux de pénétrer en Asie. Et surtout qu’on ne charge pas le génie du tracé des voies nécessaires : ce qu’il a fait jusqu’à présent s’écroule et est emporté par les eaux ; c’est à recommencer ! La seule des constructions qui soit restée debout est celle qui a été donnée à l’entreprise à un Français, habitué à ce genre de travaux.

Le service des Travaux publics avait commencé la cons-

truction d’une très belle route carrossable, descendant vers la

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Rétablissement de la sécurité.

Il m’a été donné d’aller dernièrement à plus de 60 kilo-mètres au sud de Tsinjoarivo, c’est-à-dire dans la région qui, il y a deux mois à peine, était au pouvoir des nombreuses bandes de Rainibetsimisara et de Ramapanjaka : on peut les parcourir au-jourd’hui sans le moindre danger. Poursuivis sans relâche, ces féroces assassins, après des échecs répétés et la prise de leurs forts qu’ils croyaient inexpugnables, se sont vus abandonnés de la majeure partie de leurs partisans. Ramapanjaka a fait sa soumission ; son collègue et ses émules ne tarderont pas à suivre cet exemple. Le pays, déjà presque aussi tranquille qu’autrefois, le sera bientôt tout à fait.

Nécessité du maintien du régime militaire.

Mais il ne faudrait pas qu’on crût, en France, qu’on pourra bien vite retirer, sans inconvénient, nos troupes et substituer un gouvernement civil à l’administration militaire. Ce dernier sera nécessaire pendant longtemps encore. L’arrivée d’un nouveau résident général civil nous ferait retomber bien vite dans le dé-sordre dont nous avons eu tant de mal à sortir.

Les militaires ont des moyens d’action dont un civil ne pourra jamais disposer, si grande que soit son autorité ! Tous les ordres sont transmis et exécutés avec une rapidité qui fait partie de la discipline. Elle est impossible à obtenir chez des fonctionnaires qui ne cherchent souvent qu’à mettre des bâtons dans les roues. Les indigènes auxquels les Anglais font la leçon, escomptent déjà le départ du général. Il faut espérer que nous le garderons longtemps encore.

 

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Tananarive, 7 juin 1897.

Départ des Missionnaires anglais.

Vous avez sans doute déjà appris le départ des mission-

naires anglais ou du moins de la plus grande partie d’entre eux. La plus puissante des sociétés anglaises représentées à Mada-gascar était la London Missionary Society : en France vous ap-pelez ses membres des Méthodistes, sans qu’on ait jamais pu savoir pourquoi, car ils n’appartiennent pas à la secte des Mé-thodistes. S’ils n’ont pas mérité le nom que nous leur donnons, en revanche ils méritent entièrement notre antipathie, car nous ne faisons que leur rendre celle qu’ils nous manifestent : depuis 1820, ils ont été nos ennemis acharnés.

La London Missionary Society quitte donc Madagascar :

elle abandonne ses écoles et ses églises aux protestants français. Je me sers du mot abandon par euphémisme : en tout cas, le général Gallieni lui a fait comprendre que la partie était perdue et elle n’a pu faire plus longtemps la sourde oreille.

Quatre de ses membres seulement, les plus âgés, n’ont pas

pu s’arracher à un pays où ils avaient si longtemps vécu. Ils res-tent comme desservants des « Mémorial churches », chapelles commémoratives.

Voici l’histoire de ces chapelles commémoratives. Les pre-

miers missionnaires anglais furent appelés à Tananarive par Radama Ier et ils firent des prosélytes ou plutôt des élèves. Car, si les Malgaches n’ont pas de convictions religieuses, ils ont un désir très vif de s’instruire. Le successeur de Radama, la cruelle Ranavalona, ne se contenta pas de chasser tous les blancs et en particulier les missionnaires, elle persécuta leurs anciens élèves et en fit mourir quelques-uns. Ce fut la période héroïque du christianisme malgache qui compta alors ses martyrs. Ce mot martyr est, peut-être, un peu emphatique pour de pauvres gens dont on ne peut s’empêcher de croire qu’ils auraient abjuré bien volontiers si on leur en avait laissé le choix ! Et cependant il ne faut pas oublier, des événements récents l’ont prouvé, que le

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Malgache, si poltron un jour de bataille, est d’une bravoure in-différente et résignée, à la chinoise, en face du bourreau ou du peloton d’exécution. Quoi qu’il en soit, des Malgaches ont été exécutés à Tananarive aux environs de 1830. L’église d’Angleterre les a déclarés martyrs ; leurs noms sont inscrits à Westminster sur une plaque de marbre, et, en leur honneur, ont été élevées à Tananarive des chapelles commémoratives.

Ces chapelles commémoratives et leurs vieux desservants, voilà tout ce qui reste de la London Missionary Society à Mada-gascar. En présence d’un succès aussi complet de notre poli-tique, il semble que nous devions nous montrer équitables dans nos appréciations rétrospectives. Il est certain que ces hommes ont fait une œuvre. Il est fâcheux seulement que cette œuvre, étant anti-française, nous ayons dû la combattre. On ne peut s’empêcher d’éprouver quelque pitié pour des gens qui, à un âge mûr ou même avancé, perdent brusquement leur gagne-pain et leur raison d’être. Je causais à l’un d’eux l’autre jour :

« – Vous partez, Monsieur R… ?

« – Il faut bien que je parte, on m’a mis à la porte de mon école. Je l’ai remise à M… (un protestant français) et j’ai gardé devant les élèves une mine souriante ; mais en revenant à la maison sur mon filanjana je n’ai pu retenir mes larmes. Ma pauvre école, que je dirigeais depuis 26 ans ! »

Aptitudes des Malgaches à l’instruction.

Quand on considère l’œuvre pédagogique des Anglais à Madagascar, il faut d’ailleurs ne pas oublier que le mérite de l’élève diminue un peu celui du maître. Le Malgache de 10 à 40 ans est probablement le meilleur élève du monde : car il y a un certain nombre de quadragénaires actuellement sur les bancs des écoles de Tananarive, épelant avec un zèle touchant le cours préparatoire de langue française. Ce peuple qui a oublié ses ori-gines, son histoire et ses légendes, et qu’on est arrivé, à tort ou à raison, pour des raisons philologiques, à considérer comme un rameau détaché de la race Malaise, est tout prêt à accepter et à

– 27 – faire siennes toutes les habitudes « civilisées » qu’on lui re-commande. Avec une surprenante rapidité il a appris l’usage du pantalon et du faux-col. Je ne doute pas qu’il finisse par ap-prendre notre langue. On peut être sûr, en tout cas, qu’il fait tout son possible. L’école Le Myre de Vilers, ouverte depuis un mois, compte déjà deux cent trente élèves assidus et attentifs. L’école professionnelle, son ainée de deux mois, obtient des ré-sultats qui dépassent les espérances. On peut être sûr que l’œuvre pédagogique des Anglais trouvera des continuateurs, mais ils seront français.

 

Tananarive, 12 juin 1897.

La direction fâcheuse imprimée à l’action protestante par

le pasteur Lauga vient d’avoir son épilogue par la mort de ses deux malheureux successeurs : c’est la fin également des idées de M. Laroche. Vous savez qu’une des idées favorites de celui-ci était de prétendre qu’il n’y avait pas de fahavalos. M. Escande a suivi la tradition et quand il a quitté Mainanandro, résidence du Rév. Mac Mahon, ce dernier, qui connaît bien son Ankaratra, lui a fait remarquer que la région n’était pas sûre, que lui ne s’y aventurerait pas sans armes, etc. Ces messieurs ont quand même voulu partir. La bande est tombée dessus, les a assassi-nés, dépouillés, puis s’est envolée. Une battue qu’on vient de faire a permis d’arrêter quelques meneurs et d’établir que les chefs provenaient des villages de Tsirangaina, Miantsoarivo, toute la région, enfin, qui avait fait le soulèvement de l’Ankaratra, de 1896, soulèvement à caractère religieux. Rien d’étonnant, par suite, à ce que les chefs soient tous des Andria-nas. Je voudrais vous parler longuement de cette population de l’Ankaratra qu’on ignore encore, montagnards qui par les diffi-cultés d’accès de leur pays sont restés frustes et si différents des habitants de Tananarive. Le Ody y règne en maître : c’est et ce sera le dernier refuge de la vieille superstition malgache. Aussi, avec raison, a-t-on éventré les tombeaux des anciens chefs et jeté leurs cendres au vent. Dans ces gorges, il est difficile de poursuivre une bande qui se disperse au premier bruit, et tous

– 28 – les voyageurs feront bien de prendre leurs précautions. C’est si simple de prévenir le poste de son passage ; le chef de poste alors vous suit ou vous fait suivre. Ce sont des mesures élémen-taires de prudence. Mais, sans qu’on puisse jamais savoir pour-quoi, Messieurs les pasteurs ont évité soigneusement tous les postes et s’en sont même tenus à distance. Conséquence du reste logique de leur conduite, MM. Lauga et Escande ayant toujours évité soigneusement de frayer avec les Français. Ce qui a autorisé la plupart des colons à répondre à l’invitation du nouveau pasteur Meyer à la cérémonie célébrée à Mainanandro pour l’enterrement des victimes, qu’on ne se transportait pas à 80 kilomètres pour des gens qu’on ne connaissait pas. Et de fait, je crois bien que personne n’a répondu à l’appel. En le faisant, le pasteur Meyer a compris sans doute les erreurs de ses prédéces-seurs et a voulu essayer d’établir un lien qui jusqu’ici n’a pas existé. Tâche ingrate et difficile, car de tous ces messieurs arri-vés par le dernier courrier pas un ne s’est encore dérangé pour aller se présenter chez l’un de nous. L’abîme a été tellement creusé par leurs devanciers que les Français de Tananarive ont peine à croire que les protestants français soient des leurs ! Avec les missionnaires anglais retardataires qui ne peuvent se déci-der à quitter Madagascar, ils essaieront de se consoler dans le « propagation of the gospel », mais l’indigène lui-même, qui saisit tout, commence à se moquer de ces querelles religieuses et quelques années encore d’un régime libéral et désintéressé achèveront de le rendre plus indifférent encore qu’il ne l’est par nature, ce qui n’est pas peu dire. Les vieilles superstitions per-sisteront longtemps encore dans son esprit, avant qu’il n’adopte les nouvelles idées religieuses, dont on a essayé de le nourrir1.

 

1 Le Comité de Madagascar se fait un devoir de ne pas prendre

parti dans les questions confessionnelles. Il est prêt à seconder qui-

conque – à quelque religion qu’il appartienne – travaillera au dévelop-

pement de Madagascar. Néanmoins, l’action de certains pasteurs a été

si fâcheuse, qu’il a cru devoir reproduire intégralement, en dépit de

leur sévérité, les appréciations de son correspondant.

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SOUMISSION DE RABEZAVANA. – D’ailleurs, comme pendant

à ces tristes événements et pour infliger un prompt démenti aux insinuations que les intéressés ne manqueront pas d’essayer de répandre, le plus beau fait d’armes acquis par nos troupes vient de se produire : la soumission du chef invétéré et reconnu des Fahavalos du Nord, du fameux Rabezavana. Il y a huit jours dé-jà, je le prévoyais d’après une lettre que je recevais du capitaine Reymond, officier distingué, breveté, que le général Gallieni a appelé à Madagascar, parce qu’il l’avait connu et avait apprécié ses talents au Tonkin. Le capitaine Reymond avait causé lon-guement avec nous à son passage à Tananarive et nous avions été frappés de lui entendre énoncer, appuyer et développer les principes chers au général qui ont fait la base de ses succès au Tonkin et qui assurent, en ce moment, son triomphe ici. On veut toujours à Paris représenter Gallieni comme un boucher (voir l’Intransigeant), un tueur d’hommes, alors que son système réside justement dans le contraire. L’action énergique d’abord, oui. Un, deux, pan ! Dix têtes tombent. Mais, de suite, des me-sures de bienveillance viennent rétablir le calme dans la popula-tion qui voit alors dans l’exécution un châtiment. Ah ! quel joli parallèle il y aurait à établir entre ce procédé et celui du colonel Combes, rentré à Tananarive après un piteux échec, lui dont le système est précisément de toujours employer la violence. Nous ne savons pas ce qu’a été le colonel Combes au Soudan : les conditions du pays ont pu justifier ses procédés. Mais ici, à Ma-dagascar, il n’a obtenu que des résultats désolants. Il a ruiné, mis à feu et à sang toute la région du Nord, et, si son comman-dement n’avait pas pris fin, c’eût été la prolongation indéfinie de la révolte. Le colonel part : un mois après le chef des insurgés se soumet !

Pour comprendre l’importance de cette soumission, il faut

connaître l’individu. Rabezavana était autrefois, du temps du gouvernement malgache, un chef de bandes : avec ses Sakalaves et ses transfuges Hovas il battait la brousse du Vonizongo à Mandritsara. Les expéditions annuelles qui désolaient cette ré-gion étaient faites sous ses ordres ou ceux de ses lieutenants. L’intelligent premier ministre hova Rainilaiarivony, pour arrê-

– 30 – ter l’essor de cet aventureux capitaine, ne balança pas. Il le fit gouverneur d’Antsatrana. Rabezavana dans ces nouvelles fonc-tions se montra souple et délié. Il continua ses anciennes expé-ditions, mais quand ses soldats montraient un peu trop de sans-gêne et détroussaient les villages situés dans son district, il par-tait en guerre, limitait le pillage, faisait la part du feu, renvoyait ses reîtres avec un butin choisi et écrivait à Tananarive : « J’ai chassé les Fahavalos ! » Au moment de la campagne, Rabezava-na attaqua les derrières de la colonne volante à Sabotsy. C’était ses partisans qu’on voyait sur la gauche de notre convoi, sur les hauteurs à partir d’Ankazobé. Au moment de la reddition de la capitale, il prit le large avec ses troupes, et, depuis lors, il se promena de l’Est à l’Ouest, aussi rapide dans ses conceptions que dans ses mouvements, attaquant un jour à Vonizongo, sau-tant de là aux campements nombreux qu’il avait établis dans la forêt, encourageant la rébellion, écrivant à Tananarive des lettres dont quelques-unes ont été lues au procès Rainandria-manpandry, infatigable et imprenable. De son chef il s’était nommé 15e honneur : c’est lui qui écrivait à la reine en mena-çant de la perdre si elle ne soutenait pas la révolte, et en même temps s’adressant au prince Ramahatra, il lui disait : Soyez avec moi et vous serez roi. – Ramahatra remit la lettre qu’il avait re-çue aux autorités françaises ; Ranavalo garda la sienne, que lui avait sans doute communiquée Rainandriamanpandry, quoique jusqu’à la mort il n’ait pas voulu l’avouer.

Pour amener la soumission de Rabezavana après le départ du colonel Combes, il fallait un émissaire. On eut la main heu-reuse en choisissant Rainianjanoro, Tsiarondahy, homme de confiance de Rasanjy, ancien chercheur d’or dans le Boeni et le Nord, avec lequel Rabezavana avait dû avoir des relations sui-vies. Rainianjanoro n’y alla pas par quatre chemins : il se rendit au camp de Rabezavana et lui fit des ouvertures. Le chef accepta à la condition que les émissaires seraient otages. Il envoya d’abord son père faire sa soumission au capitaine Reymond et quand je reçus la lettre de celui-ci, il me disait : « Le père de Rabezavana vient de m’arriver aujourd’hui, Rabezavana sera ici dans deux jours. » Effectivement il vint après avoir laissé Rai-

– 31 – nianjanoro aux mains de ses troupes, se soumit et appela sa bande. C’est un beau succès qui fait le plus grand honneur au capitaine Reymond, au commandant Lyautey, qui opérait en sens inverse venant d’Ankazobé, et au docteur Lacaze, chef des affaires indigènes qui, sur le conseil de Rasanjy, avait envoyé là-bas Rainianjanoro.

Immédiatement notre ennemi de la veille s’est mis à

l’œuvre, et aux côtés de nos troupes, il achève de pacifier la ré-gion.

La jonction est donc faite maintenant entre le haut Betsi-

boka et le haut Mahajomba, Ambatondrazaka et Moramanga, entre ce point et Ambohimanga. Le dernier rebelle Rainibetsi-misaraka tient encore la forêt ; il a essayé de provoquer chez les Tanalas une rébellion promptement réprimée, mais dont la con-séquence a été l’assassinat d’un marchand européen qui se ren-dait isolément d’Ambositra à Mananjery. Acculé maintenant dans la partie épaisse de la forêt, Rainibetsimisaraka, abandon-né de son lieutenant Ramapanjaka qui a fait sa soumission, sera pris ou se rendra avant peu. La défection de Rabezavana va lui porter un coup terrible : c’est une question de jours. Dans l’Ouest et le Nord-Ouest tout est calme.

L’AVENIR DE LA COLONISATION. – Telle est la situation mili-

taire. Au point de vue colonial une amélioration sensible com-mence à se produire également. Tous les colons qui, jusqu’à ce jour, avaient été maintenus à Tananarive dans d’étroites limites commencent à se disperser. Malheureusement la question de concession du chemin de fer, les clauses par lesquelles, dans le projet soumis par le Ministère des Colonies aux Chambres, au-cune concession ne doit être accordée désormais dans la vallée du Mangoro et de ses affluents, dans celles de l’Iaroka, et de l’Ikopa, vont paralyser l’initiative. Certes nous sommes parti-sans d’une Compagnie de chemin de fer qui, au lieu d’une ga-rantie d’intérêt, demande à l’État des terrains : pour que la so-ciété réussisse, il faut que ces terrains soient mis en valeur et la colonie ne peut qu’en profiter. Mais pourquoi ne pas écourter le délai pendant lequel la future compagnie pourra choisir ses ter-

– 32 – rains ? Pourquoi prolonger une attente qui ne peut que décou-rager les bonnes volontés en cours et faire perdre un temps si précieux ? Il y a un point dangereux dans le projet du groupe Bordelais ; on ne saurait trop le signaler aux pouvoirs publics et à l’opinion en France : il ne faut pas paralyser les efforts des pe-tites sociétés et des colons moyens que cette grosse machine pourrait entraver.

Vous parlerai-je du projet de colonisation de M. Brunet, député de la Réunion, dont les journaux apportés par la der-nière malle nous font connaître la teneur ? Tout le monde sait le cas que M. Brunet fait de la colonisation de Madagascar, mais la fin de la législature approche et il faut bien faire quelque chose pour les électeurs auxquels on n’a pas marchandé les belles promesses ! Pourquoi donc alors demander, comme l’a fait un autre représentant du parti créole, ici, des émigrants Malgaches pour la Réunion, si la Réunion doit émigrer à Madagascar ?

Ce n’est pas dans l’intérêt public, que de semblables projets sont mis en avant, nous vous conjurons de le dire bien haut en France. Nous avons déjà eu dernièrement des démêlés avec ces Messieurs. Ne s’étaient-ils pas mis en tête, – quand la dépêche annonçant que la Chambre venait d’approuver la politique sui-vie à Madagascar, – de s’emparer de l’incident pour s’en faire une réclame et parlant haut de liberté, de pouvoirs publics, etc., de vouloir paraître être à la tête du mouvement. On les a vite rappelés à un peu plus d’humilité : ils essayeront d’arriver en nombre pour nous annihiler.

Nous sommes excédés de gens qui viennent faire de la poli-tique dans un pays où, pour le moment, nous ne cherchons qu’à faire œuvre utile et productive. Or, nous ne voulons pas de leur politique. L’exemple de leur île, l’état où leurs belles théories l’ont conduite, nous suffirait pour nous éloigner d’eux si nous pensions à les imiter. Madagascar ne veut pas et ne peut pas être un tremplin électoral pour les candidats de la Réunion. Nous lutterons jusqu’au bout et nous arriverons à renvoyer dans leurs foyers tous ces brouilleurs de cartes.

 

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