Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 1 (juillet 1897)
Du Climat de Madagascar
Il a paru dans le journal Le Temps du 17 juin 1897, plu-
sieurs lettres de M. Minault, le pasteur français si malheureu-sement assassiné à Ambatondradama, le 21 mai dernier1. Elles contiennent des appréciations très sévères sur le climat de Ma-dagascar et quoique la rédaction du journal ait fait suivre ces lettres d’une courte note destinée à en atténuer la fâcheuse im-pression, il est du devoir du Comité de réfuter des idées aussi erronées et de ne pas les laisser s’accréditer dans le public.
M. Minault pose ce principe : « Madagascar est un terrible
climat pour les Européens. » Or, c’est là une généralisation contre laquelle s’élèvera toute personne possédant même une connaissance élémentaire de Madagascar. Il est certain qu’il y a dans notre nouvelle colonie des points où les Européens s’acclimatent difficilement, mais combien d’endroits où ils peu-vent vivre en aussi parfait état de santé qu’en Europe. Pour choisir seulement un seul exemple, le Betsileo, où M. Minault devait séjourner, possède un climat très sain. Qu’on n’objecte pas contre le climat de Madagascar les pertes qui ont été subies pendant la campagne. Les soldats vivaient dans des conditions absolument anormales. Et il n’y a qu’à se rappeler l’histoire de tant de guerres qu’a subies l’Europe, pour savoir que toute ar-mée éprouve par suite des fatigues et des privations un déchet considérable.
« À Tamatave, tous les Européens ressemblent à des sque-
lettes », dit encore M. Minault, et là encore, il exagère. Beau-coup d’Européens ont vécu des années à Tamatave, sans revêtir le fâcheux aspect sous lequel M. Minault prétend les avoir vus.
1 Voir au sujet de ce funeste événement les détails que nous don-
nons ci-dessous p. 34.
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Mais il est un passage de sa lettre qu’il nous est particulière-ment impossible d’admettre. C’est celui dans lequel M. Minault paraît douter de la possibilité d’amener à Madagascar des femmes et des enfants, nés en France. « C’est une inspiration venue de Dieu, dit-il, que la pensée que j’ai eue de laisser Pierre en France. Que j’aurais donc souffert pour lui dans ce terrible voyage de Tamatave à Tananarive. Je ne peux essayer de vous donner une idée de tous nos contretemps, de toutes nos fatigues pendant ce voyage… Je suis maintenant extrêmement tourmen-té par la grosse question de savoir si je dois faire venir mes en-fants à Madagascar. Je ne vous cache pas que je suis très im-pressionné pour eux et que je crains bien que Dieu me demande le terrible sacrifice de me séparer de mes enfants. »
Or nous savons bon nombre de nos compatriotes, qui ne se sont pas montrés aussi timorés. Ils ont amené leurs familles avec eux et n’ont pas eu à se repentir de leur décision.
Laissons parler les faits et ne craignons pas de nommer quelques-unes des personnes auxquelles nous faisons allusion.
Mme Bompard, femme de l’ancien résident général, est par-tie à Madagascar avec un enfant de deux ans.
M. Deschamps, directeur des postes, qui a longtemps vécu à Tamatave, y est arrivé avec quatre enfants, ils y ont toujours joui d’une parfaite santé ; deux de ses filles viennent de s’y ma-rier.
M. Iribe avait avec lui sa famille, deux garçons, une fille.
M. le Dr Besson actuellement résident à Fianarantsoa habi-tait Madagascar avec les siens, avant la guerre. Pendant la cam-pagne, il s’est forcément retiré en France, à Marseille. Mais sitôt la paix faite, il s’est hâté de repartir. Il est bien clair, qu’en sa double qualité de médecin et de chef de famille, il n’aurait pas agi de la sorte, s’il avait vu ses trois fils souffrir du climat lors du premier séjour. Mais, bien plus, et fait significatif, Mme Besson, dont la santé s’était altérée à Marseille, avait hâte de retourner dans le Betsileo où elle se remit vite.
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M. Minault paraît aussi avoir eu une particulière antipathie
pour les voyages en filanzane. Or on ne compte plus le nombre des Européens qui ont fait et qui font usage de ce mode de lo-comotion. Toutes les dames dont nous venons de parler, et bien d’autres, françaises, anglaises, norwégiennes ont voyagé en fi-lanzane, et cependant ces voyages ne laissent pas de souvenir de fatigue. La courageuse Mme Besson a fait le même trajet que M. Minault de Tamatave à Fianarantsoa dans un état de gros-sesse avancée, ce qui ne l’a pas empêchée, après son arrivée à Fianarantsoa, de donner le jour à un très bel enfant. M. Minault a eu en débarquant une fâcheuse impression. De quelques exemples d’Européens malades qu’il a eus sous les yeux, ou qu’on lui a cités, il a conclu que le climat de Madagascar était toujours funeste aux Européens. C’est une généralisation trop prompte d’un esprit insuffisamment préparé, semble-t-il, à la vie coloniale. Mais il y a lieu d’être surpris que la Société des Missions évangéliques, qui est en mesure d’être bien renseignée, ait laissé publier ces lettres et contribué ainsi à jeter la défaveur sur notre nouvelle colonie, alors que tous les efforts devraient s’unir pour en développer la prospérité.
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LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS
DE MADAGASCAR
DE JANVIER À JUILLET 1897
Depuis la publication du dernier Bulletin, c’est-à-dire de-puis le 1er janvier 1897, Madagascar a été le théâtre d’événements importants. La Quinzaine Coloniale en a tenu nos souscripteurs au courant. Néanmoins pour éviter à ceux qui conservent la collection du Bulletin, une lacune dans l’histoire de la colonisation française à Madagascar, nous avons résolu de rappeler les principaux de ces événements.
RÉSIDENCE GÉNÉRALE DE FRANCE À MADAGASCAR
PROCLAMATION
Au peuple d’Imerina.
Depuis que le Gouvernement de la République a déclaré Madagascar Colonie Française, la royauté est devenue inutile en Imerina. J’ai donc invité la Reine à résigner ses fonctions et, sur sa demande, je l’ai autorisée à se rendre à l’île de la Réunion, où elle recevra l’hospitalité la plus large des autorités françaises.
Ces quelques mois qui viennent de s’écouler vous ont mon-tré ce que voulaient dire ces mots : Madagascar, Colonie Fran-çaise. Ils signifient : La France est désormais la seule souveraine à Madagascar et elle n’entend partager sa souveraineté avec personne. Elle seule est maîtresse dans l’île entière. Ils signifient aussi : La France vous apportera sa civilisation et s’efforcera d’introduire parmi vous les principes qui la régissent elle-même, c’est-à-dire la justice, la paix et l’égalité pour tous.
Déjà, vous avez pu constater que ces promesses n’étaient pas vaines : l’esclavage a été aboli et les esclaves sont devenus
– 16 – les égaux de leurs anciens maîtres ; un système d’impôts plus équitable, pesant également sur tous, a été établi ; chacun a été déclaré libre d’exercer et de pratiquer sa religion comme il lui convient : de nombreuses écoles ont été créées, écoles pri-maires, école professionnelle, école de médecine, école normale, pour donner à tous les moyens de parvenir, simplement par leurs efforts et leur travail, aux plus hautes situations dans la Colonie ; des récompenses, des propriétés ont été données à ceux d’entre vous qui se sont distingués dans la lutte contre les insurgés, ou à leurs familles, tandis que leurs complices, quel que soit leur rang, ont été impitoyablement punis. Pour rame-ner la tranquillité et la prospérité dans le pays, nos braves sol-dats n’ont cessé de combattre jusqu’à ce jour avec le plus grand courage et, vous-mêmes, vous m’avez demandé des fusils et des cartouches pour marcher à côté d’eux et les seconder dans cette œuvre de pacification, dont vous devez recueillir tous les fruits ; puis ces mêmes soldats, déposant leurs fusils, se sont faits vos maîtres dans toute l’Imerina, vous apprenant notre langue, vous aidant à rebâtir vos maisons détruites, vous donnant des con-seils sur la meilleure manière de diriger vos cultures. Vous le voyez, la France vous considère maintenant comme ses propres enfants. Elle ne veut que votre bien et, tout en respectant vos mœurs et vos lois, elle veut vous faire participer peu à peu aux bienfaits de sa propre civilisation.
Votre devoir est de m’aider dans cette œuvre de pacifica-
tion et de rénovation, que le Gouvernement de la République Française m’a confiée. Vous éviterez ainsi que de nouveaux malheurs viennent fondre sur vous. Fermez donc vos oreilles aux calomnies et aux excitations de vos ennemis qui veulent votre ruine et pensez aux châtiments terribles qui frappent ceux qui se révoltent contre l’autorité qui vous gouverne. Soyez des sujets fidèles et soumis de la France et n’hésitez pas, si vous êtes indécis ou ignorants, à demander conseil aux Résidents, aux officiers, aux commandants de poste, aux missionnaires, pas-teurs et colons français qui habitent au milieu de vous. Ils vous mettront en garde contre les bruits mensongers et vous n’aurez qu’à suivre leurs sages avis. Je le répète : c’est toujours la justice qui me guidera, dans l’avenir comme dans le passé. Aux Mal-
– 17 – gaches qui travailleront en paix et seront des sujets fidèles et obéissants de la France, je ne cesserai de donner les marques de ma bienveillance ; aux autres, aux révoltés, aux insoumis, à quelque rang qu’ils appartiennent, je ne me lasserai pas d’appliquer les châtiments les plus sévères et nos soldats les poursuivront jusque dans leurs repaires les plus cachés.
Je termine ; écoutez mes paroles. Depuis cinq mois que je suis parmi vous, vous m’avez vu à l’œuvre. Vous savez que ce que je dis, je le fais.
Fait à Tananarive, le 28 février 1897.
Le Résident Général,
GALLIENI.
ARRÊTÉ
abolissant la royauté en Imerina.
Le Général Commandant le Corps d’occupation et Résident Général de France à Madagascar.
Vu le décret du 11 décembre 1895, fixant les pouvoirs du Résident Général ;
Vu le décret du 16 août 1896, déclarant Madagascar Colo-nie française ;
Considérant que la royauté est devenue une institution inu-tile depuis que le Gouvernement de la République a déclaré Madagascar Colonie française ;
Attendu que les chefs des dernières bandes insurgées et d’un certain nombre de familles nobles persistent, en s’appuyant sur cette institution, à entretenir un mouvement d’hostilité contre l’influence française et à rendre ainsi plus longue et plus difficile l’œuvre de la pacification et de la coloni-sation française dans l’île ;
Attendu que la province de l’Imerina, conformément au principe adopté pour les autres parties de l’Ile, doit être admi-
– 18 – nistrée par un Gouverneur Général indigène sous le haut con-trôle de l’autorité française ;
Arrête :
Art. 1er. – La royauté est abolie en Imerina.
Art. 2. – Les fonctions de Premier Ministre sont suppri-
mées et la province de l’Imerina est désormais administrée, sous le haut contrôle de l’autorité française, par un Gouverneur Général qui prend le titre de Gouverneur Général de l’Imerina.
Art. 3. – Le Chef d’État-Major, faisant fonctions de Secré-
taire Général en territoire militaire, est chargé de l’exécution du présent arrêté.
Fait à Tananarive, le 28 février 1897.
GALLIENI.
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Comme complément de cette mesure, le général Gallieni a
rendu plusieurs arrêtés en date du 28 février 1897, par lesquels les biens meubles et immeubles du Domaine royal sont attri-bués au service des Domaines.
L’École « Le Myre de Vilers », le musée commercial et le
musée historique de Tananarive sont installés dans le Palais de la Reine.
Les lois indigènes de l’Imerina sont maintenues dans celles
de leurs dispositions qui n’ont pas été abrogées.
Les jugements rendus par les autorités indigènes sont dé-
sormais rendus au nom de la République Française. Un gouver-neur général est nommé en Imerina.
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Voici quelques détails complémentaires relativement à l’exil de la reine Ranavalo à la Réunion.
La reine a été avisée dans la soirée du 27 février par le commandant Gérard de la détermination du général Gallieni. Cette nouvelle provoqua chez elle une violente crise de larmes suivie d’une attaque de nerfs ; en apprenant cette fatale nou-velle, elle se jeta aux pieds du commandant Gérard, elle enlaçait ses genoux et le suppliait d’intercéder pour elle auprès du géné-ral. Enfin se voyant en présence d’une résolution inflexible, elle se décida à donner des ordres pour l’emballage et l’expédition de ses nombreux colis.
Elle a été autorisée à emporter ses bijoux personnels. Ils représentent une valeur de 600,000 à 700,000 fr. Ses nom-breuses couronnes, son sceptre, son parasol rouge, etc., seront déposés au musée qui doit être prochainement installé au pre-mier étage du grand palais. Le 28, à deux heures et demie du matin, la reine, escortée de deux officiers français, d’un inter-prète et de nombreux serviteurs, montait en filanzane et prenait la route de Tamatave ; de là le La Pérouse la conduisit à la Réu-nion où elle arriva le 8 mars, et où elle séjournera, désormais, avec une pension de 28,000 fr. par an.
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