Caprices d'un Bibliophile

Octave Uzanne · Chapitre 16 sur 39

Pages du PDF

Caprices d'un Bibliophile

LE LIBRAIRE DU PALAIS ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE

LE LIBRAIRE DU PALAIS

ÉVOCATION DU XVII e SIÈCLE

 

D'après un dialogue du CARPENTERIANA.

On est instruit de cent choses qu'il

faut savoir de nécessité et qui sont

de l'essence du bel esprit.

MOLIÈRE.

L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.

LE LIBRAIRE

MONSIEUR, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je vous proposer?

 

L'AMATEUR

Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.

LE LIBRAIRE

Me permettroi-je de vous soumettre le Grand Cyrus dont on fait grand bruit à la ville et à la cour, la lle Clélie , de M de Scudéry, ou encore le Louïs d'or, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos illustres se les arrachent; préférez-vous le Pharamond, la Cléopatre ou bien le Mitridate; tous ces agréables Menteurs, comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.

L'AMATEUR

Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai cependant le Cyrus et vous le ferai mander.

LE LIBRAIRE

Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'Amadis que voicy, relié en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes peines à me procurer.

L'AMATEUR

La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; mais je possède déjà un Amadis, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque personnage de marque qui vous le paiera honnestement.

LE LIBRAIRE

Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. Perrot d'Ablancourt? voicy son Lucien, son Thucidide, son Cæsar et son Tacite.

L'AMATEUR

Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles pensent traduire.

LE LIBRAIRE

Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;—vous présenteroi-je alors le Clovis, de Desmarest, le Saint-Louys, du Père Le Moyne, Alaric ou Rome vaincue, de Scudéry, la fameuse Pucelle, de...

L'AMATEUR

Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.

LE LIBRAIRE

Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.

L'AMATEUR

Quels sont vos livres d'histoire?

LE LIBRAIRE

J'ai en ce moment un Froissart et un Monstrelet des belles impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le Mezeray, les Mémoires de Castelnau, Montrésor et Hardoin de Perefixe.

L'AMATEUR

Monstrelet, Froissart, Castelnau et Mezeray sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'Histoire du roy Henry le Grand au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.

LE LIBRAIRE.

Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, tenez, voulez-vous les six volumes du Recueil des plus belles pièces du tems? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de plusieurs autres.

L'AMATEUR.

Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point d'autre manière?

LE LIBRAIRE.

J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien entendus: que diriez-vous des Dernières paroles de Scarron, des Poésies diverses de Colletet, des Énigmes et de la Ménagerie de Cotin, des Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées? j'ay de jolies éditions de l'Apologie de Girac contre Costar, des Éloges poétiques de Brébeuf, des Amitiés, Amours et Amourettes de M. le Pays, et enfin... je puis vous bailler les Deux pièces de M. de Lignières, contre la Pucelle.

L'AMATEUR.

Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?

LE LIBRAIRE.

Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.

L'AMATEUR.

Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de satires contre la Pucelle?

LE LIBRAIRE.

Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme qu'on se croyroit au beau tems des Jobelins et des Uranistes.

L'AMATEUR.

Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La Pucelle est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il y a quelques mois.

LE LIBRAIRE.

Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir d'acquérir un Ronsard et un du Bartas?

L'AMATEUR.

Point.—Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.

LE LIBRAIRE.

Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses, la boutique d'un libraire est le «Semetierre des vivants et des morts;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que ceux d'aujourd'hui.

L'AMATEUR.

Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?

LE LIBRAIRE.

Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...

L'AMATEUR.

Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je vous manderay de mes nouvelles.

LE LIBRAIRE.

Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.

L'Amateur salue et se retire.

LE LIBRAIRE, seul.

Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le monde, et que leurs connoissances sont estroites!

Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable, On vantoit en tous lieux son ignorance aimable, Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur, Il a pris un faux air, une sotte hauteur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté; Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.