Caprices d'un Bibliophile
Variations sur la Reliure de Fantaisie
VARIATIONS
SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
La vérité dort auprès des grands
dans de brillantes reliures; la
sagesse veille auprès des vrais
lecteurs sous de minces cartonnages.
IL semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces lourdes mais fastueuses reliures des XVe e et XVI siècles, en drap de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en veluyeau sanguin, vermeil, vert ou noir; en pel velue, en soie blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de fermouers, $1m>, fermails ou fermaillets, de pipes d'or ou d'argent, de tuyaux du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en cuir en grain.
L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,—de la reliure pour tous,—du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.
Les cartonnages, dits à la Bradel, sont fort appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand défaut.
On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du papier peigne, soit du papier marbré, maroquiné ou à escargots, soit du papier de couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient les bords en gouttières, ornent le dos de très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.
Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un Bibliotaphe seul peut en posséder une semblable.
Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;—le dos de chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en docte académie.—Si votre Molière est relié en veau porphyre, que Montaigne le soit en veau racine, Montesquieu en veau granit et Dorat en veau rose, n'allez pas couvrir la Pucelle de Voltaire en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à celle de Chapelain; vêtir les Lettres de Madame de Maintenon en Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux Historiettes de Tallemant des Réaux une tunique vert bile, ne serait que justice.
Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière pour chaque classe de leur Bibliothèque.—Ces Chromo-Bibliotactes habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de Théologie et les Saintes Ecritures. En souvenir du printemps de la Nature, l'Histoire naturelle est revêtue du vert le plus tendre; aux Œuvres dramatiques, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les Romans, ils prennent le rose, tandis que pour les Livres d'histoire, de Médecine ou de Jurisprudence, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.—L'Astrologie porte l'azur céleste, les Œuvres Badines sont gratifiées du ton mauve, les Voyages de bleu d'outre-mer, les Traités du Mariage de jaune serin et les Opuscules Scatologiques de Terre de Sienne.
Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité. —Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.—Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient rassemblés; M me Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.
La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à l'antiquité, aux e e e XV , XVI et XVII siècles; mais lorsque nous arrivons à la Régence et au e XVIII siècle, à cette époque de rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre ses ébats.—N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de toile verte, rouge ou grise pour ce Faublas, pour ce Pied de Fanchette ou pour ces Contes grivois du charmant de Caylus; Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure à la fanfare ou à la rose, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et trouvez.—Pour nous —qu'on excuse notre extravagance, si extravagance il y a,—lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui disons impérieusement: «Voici un cartonnage Pompadour de notre invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est commandé et ne répliquez pas.
Ce Cartonnage Pompadour, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale qui charme.—Quel plaisir de lire, sous ce costume, Crébillon le fils, de La Morlière ou de Cahusac! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en réjouir.—Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé dans le Sopha, un sachet à la Sénéchale, et un autre de poudre d'Iris, dans les Bijoux indiscrets, nous le jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: Bravo.
Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa Bibliothèque: Trésor des Remèdes de l'âme; Jules Janin, modifiant les termes, mit sur la porte de la sienne: Pharmacie de l'âme.—Si nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison pour l'antidote, le Marquis de Sade pour l'Internelle Consolation; le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin Borgiaque qu'il enferme.—L'Internelle Consolation, au contraire, dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de suite aux yeux: «Venite ad me afflicti mærore». C'est encore un point à observer dans la reliure des Livres.
Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent voir.
La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien ne se heurte; toutes ces babioles, d'un goût si délicat et d'un prix si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.
Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou séparément;—dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement les papiers peigne ou unis, les toiles, les basanes, et tous les autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
Voyez entre autres la Guerre du Nizam, de Méry, recouverte des dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez Salambô enfermé dans un cuir byzantin, et encore les Caprices en zigzags, de Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour Mérimée, pour de Nerval pour Barbey-d'Aurévilly, pour Edgard Poë ou Baudelaire, c'est bien là ce qu'il faut.—Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, des mosaïques, des signets et des gardes,—quelque chose dans cette manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au milieu.—Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de demi-reliure;—qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché dans le désert.—Ainsi soit-il!