Caprices d'un Bibliophile
Chapitre VII
Il serait trop long de peindre la furia des enchères. Jamais, de mémoire de libraire, on n'avait vu bataille si acharnée. Me Maurice Delestre s'était levé, l'œil mobile, la voix saccadée, droit comme un général au feu. Le crieur paraissait exténué, tant l'animation était grande, et, sous les verres convexes de ses lunettes, les yeux de l'expert marquaient un suprême ahurissement. Le marteau d'ivoire voltigeait dans l'air et ne pouvait s'abattre, c'est à peine si l'on entendait le bruit des salles voisines et, sur leurs chaises hissés, mes amis se regardaient effarés.
Dans cette mêlée de voix mâles, la petite voix de femme se faisait entendre, sonore comme un clairon qui rallie, elle était devenue plus altière et possédait des intonations hardies et chaudes. Brave petite voix féminine! elle menait ma vente tambour battant, elle montait crânement à l'assaut par des surenchères de dix, quinze et vingt francs. Vrai Dieu! je l'adorais, j'avais presque oublié que j'assistais au plus affreux des désastres, mais,... pourquoi ne pouvais-je la découvrir?
Tous mes Romantiques s'élevèrent à des prix inouïs, et tous, chose singulière, furent adjugés à la suave petite voix. Pas un des Gautier, éditions originales, avec reliures étranges et envois curieux, ne descendit au-dessous de 200 francs. Les Victor Hugo de chez Renduel et de chez Gosselin et Bossange, les Musset de chez Urbain Canel; les Sainte-Beuve, les Nodier, les Drouineau, les Mérimée, les Antoni Deschamps, les Alphonse Royer, etc., tous de la bonne date, furent payés au poids de l'or; LA MADAME PUTIPHAR de Pétrus Borel, avec un quatrain très-bizarre du Lycanthrope, atteignit 500 francs, et un exemplaire intact des ROUERIES DE TRIALPH, notre contemporain avant son suicide, eut l'honneur d'être violemment disputé, jusqu'à la somme de 370 francs.
Bref, ce fut du délire, et mon orgueil délicieusement chatouillé pansait de son mieux les plaies que cette cruelle vente avait faites dans mon cœur de Bibliophile.
VII
Je me fis tout à coup cette judicieuse réflexion que je n'étais arrivé, dans la salle n o o e 6, qu'au n 160 (série des belles-lettres, XIX siècle) de mon catalogue, car, par suite d'une rédaction tout à fait anormale, ledit catalogue se trouvait divisé en quatre grandes séries numérotées séparément.
La première partie se composait des e e e XV et XVI siècles. Le XVII
siècle formait la seconde partie, la plus complète de ma Bibliothèque, et mon titre le plus sérieux à ma gloire de chercheur. Une admirable collection de livres à vignettes et d'ouvrages gaillards du e XVIII siècle donnait à ma troisième série plus de 500 numéros, et la quatrième partie enfin se trouvait remplie par nos maîtres contemporains du e XIX siècle, depuis Népomucène Lemercier, jusqu'à J. Barbey d'Aurevilly, de Goncourt et Zola.
Je songeai donc avec effroi que ma vente était sans doute arrivée à sa quatrième ou cinquième vacation et que je ne devais pas me laisser aussi mollement bercer par l'heureux succès de mes Romantiques.
Mais comment savoir les prix d'adjudication des livres vendus les jours précédents?
J'étais là sans voix, presque inerte, fixé sur un tabouret, comme un misérable sur la sellette. Mes angoisses me reprirent plus fortes, plus étouffantes et plus amères.
Je n'entendais plus rien, ni le soprano de M. L..., ni la basse-taille du crieur, ni le léger baryton du commissaire-priseur; je ne percevais même pas le ravissant contralto de la jeune femme qui, quelques minutes auparavant, me charmait si bien par son entrain audacieux; j'étais anéanti.
Un de mes voisins, d'une distinction parfaite, suivait attentivement la vente, un petit crayon d'or d'une main, le catalogue de l'autre. Je pensai que, depuis le premier jour, un aussi sérieux Gentleman devait assister aux vacations et, par un effort désespéré, je parvins, avec des mimes de politesse, à lui faire entendre que je désirais la communication de son catalogue.