Caprices d'un Bibliophile
Un Ex Libris Mal Placé Histoire D'hier
UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
HISTOIRE D'HIER
Oyr ver y callar, rezias cosas son de
obrar.
COMMENT, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le voyant passer.
Eh! que peut-on dire, bon Dieu!—le Bibliophile Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?
Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!
Que dit-on alors?
On raconte avec malice qu'il a placé son ex libris sur le livre d'autrui.
Sur le livre d'autrui!—C'est, en vérité, la première fois que j'entends ce vilain propos.
L'histoire est adorable.
Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.
Volontiers,—cependant je dois vous prévenir,—elle est du ressort de la Chronique scandaleuse.
Peu importe, je serai discret.
Vous m'en donnez l'assurance?
En toute loyauté.
C'est un document de haute curiosité que je vous livre.—Je commence donc:
Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses desiderata dans le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse Bibliothèque de Coislin, en un mot, il donnerait la Bible de Mayence 1462, pour un Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502 ou l'Euripide en lettres majuscules.
La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?
Impatient! Daignez au moins écouter.
Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses merles blancs, soit à la Nationale, soit dans des Académies savantes, soit encore au dîner des Helleno-Bibliognostes dont il est président.—Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.
Tout cela ne me dit pas?
De grâce, une minute! nous arrivons au fait.
Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:—M lle *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.
Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;—sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—M me Z. fut veuve.—Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.
La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: Le contre-temps de l'amour permis.
Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: De Matrimonio. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: Quem nuptiæ demonstrant.—Or, voici ce qu'il advint:
Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des Philosophumena d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.
Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.
Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.—de longs soupirs tendres et étouffés soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au coin.—Les rideaux de la chambre étaient tirés,— peut-être aussi les verroux.—Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.
Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.
La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur naissante.—Elle s'était rapprochée,—les plis moëlleux de sa robe, dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.—Ses lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder avec rage de la vitalité de ses sens.
Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista—rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.
Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... Je le reconnaîtrai.
Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en le voyant passer qu'il a placé son Ex-libris sur le livre d'autrui.
Entre-nous—Fit-il pas mieux que de se plaindre?