Cette autre vie
Chapitre 5
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Il ouvre la porte, le vent fait voler un peu de neige dans la pièce. Il entre et tape ses chaussures contre l’encadrement. Dehors, il entend la jeep des Américains repartir. Quelques ampoules nues sont suspendues au plafond, à sa droite, un poêle ordinaire, dont le conduit disparaît directement sous le plafond. L’odeur du charbon de bois domine. Devant lui, une table simple à laquelle sont assis trois hommes en train de jouer aux cartes, derrière eux s’étirent les rangées de lits superposés. Les discussions cessent dans la baraque. Les hommes à table baissent leurs cartes, d’autres se redressent sur leurs lits, quelques-uns se figent dans l’allée en le fixant très ouvertement.
— Soldat Schneider au rapport, dit-il. Vous devriez avoir un lit encore disponible pour moi.
Un homme s’avance dans l’allée, contourne les joueurs de cartes et s’approche de lui. Il est très grand, très maigre, ses cheveux noirs sont rasés extrêmement court. Il porte des lunettes rondes toutes simples, et sa pomme d’Adam fait des mouvements de va-et-vient quand il serre la main à Franz.
— Glohberg, dit-il.
Sa poignée de main est ferme, ses doigts très longs.
— D’où tu viens comme ça ?
— Du Texas, dit Franz.
— Sacrée merde, dit Glohberg, bienvenue dans le froid.
— Merci, dit Franz.
— Et sinon, tu viens d’où ? demande Glohberg.
— D’Essen, dit Franz, et quand il comprend que Glohberg en attend plus, 243e division d’infanterie. Régiment de grenadiers 922. Fait prisonnier à Cherbourg.
— Ils vous ont bien canardés, dit l’un des joueurs de cartes.
— Quoi ? demande Franz.
— La 243e. Ils vous ont réduits en bouillie en un rien de temps, les Ricains.
Il ricane et tend sa main :
— Hansen. Régiment d’artillerie 1709. Aussi à Cherbourg. Mais je viens de Kiel, et plus exactement de la mer, je suis un marin, né sur un cotre. J’espère que j’y mourrai.
Hansen glousse fort, toute sa carrure massive vibre quand il rit. Il ne lui reste plus qu’une fine collerette de cheveux blonds à l’arrière du crâne, son corps affiche une masse impressionnante et son visage est très rouge. Franz lui donne dans les quarante ans.
— Viens, dit Hansen qui pose les cartes sur la table, murmure un “je reviens” à ses deux partenaires de jeu au physique presque identique, qui saluent silencieusement Franz de la tête, il tape dans le dos de Glohberg et avance.
Franz choisit le lit du bas, même si celui du dessus est également disponible. À sa droite dort Glohberg, Hansen lui montre son lit, plus loin de l’autre côté de l’allée. Sur le montant du lit est accrochée une sorte de carte à jouer à l’effigie d’une rousse en corset et jarretelles.
— La pin-up, dit-il. Une belle invention américaine. Ça m’a coûté deux paquets de clopes.
Il fait demi-tour pour aller reprendre sa partie. Glohberg demande à Franz s’il a besoin d’aide. Franz répond par la négative. Les Américains lui ont déjà tout expliqué, il frappe sur son sac à dos. Il a eu le règlement sur papier. Glohberg hoche la tête, va dans son lit et prend un livre sur la pile de son chevet. D’autres livres sont posés à côté du lit. Comme si Glohberg avait dévalisé la bibliothèque. Le camarade intercepte le regard de Franz.
— Le syndrome du professeur, dit-il. Si tu veux m’en emprunter un, sers-toi.
Il n’hésiterait pas. Il pose ensuite son sac à dos, s’écroule sur le matelas. Les ressorts du lit grincent. Il ferme les yeux, sent ses mains trembler, attrape sa ceinture et s’y cramponne fermement, comme pour retenir son pantalon de glisser. Il se demande quelle impression il a faite sur les camarades, son accueil a été plutôt cordial, même avec les Américains. On l’avait conduit en jeep depuis la petite gare d’Ogden jusqu’au camp, qui n’était visiblement pas uniquement réservé aux Allemands. La superficie semblait bien plus grande que celle du camp au Texas. Ils étaient passés devant un grand nombre de baraques face auxquelles des jeeps ou des camions américains étaient garés, il vit de grands hangars, des chars stationnés dehors qui, selon lui, n’avaient pas l’air de fonctionner. Il vit de grands groupes de soldats défiler dans l’uniforme kaki des Américains. Des tas de gens et de machines, même là, au beau milieu de l’arrière-pays en Utah. Il s’était dit qu’il faudrait écrire une lettre, à ce cher monsieur Hitler, lui envoyer quelques photos, pour lui montrer combien il était, et avait toujours été, illusoire d’espérer remporter une guerre contre pareil ennemi. Au sud du secteur américain, les barbelés qu’il connaissait bien, quoique plus bas qu’à Hearne. Pas de miradors, il vit les hommes devant les baraques ou en train de jouer au football sur le terrain de sport : de nouveaux uniformes, les sonorités d’une langue étrangère. Des Italiens, comprit-il quand la voiture passa devant eux, à quelques centaines de mètres, avant d’atteindre le compound allemand. Là il y avait des miradors, les barbelés retrouvaient leur hauteur familière, et il reconnaissait les uniformes des hommes derrière.
Observer permet de se créer de nouvelles impressions, de nouvelles images. Il espère qu’elles pourront remplacer les anciennes images, il espère pouvoir se créer une montagne de nouvelles impressions qui finiront par lui faire tout oublier, tout ce qu’il a en lui depuis Hearne, depuis la nuit et les jours passés près de Paul, depuis l’enterrement. Il ouvre les yeux, garder les yeux ouverts aide ; sur les lattes en bois du sommier au-dessus de lui, aucune image ne circule, sa tête ne parvient pas à y projeter quoi que ce soit. Le bois, la matière du matelas, l’odeur du poêle, les bribes de discussions des joueurs de cartes ; quelque part au-dessus de lui, les ronflements d’un homme. L’intérieur de ses paupières reflète les images que son cerveau ne peut plus voir. Pendant tout le trajet en train, il a regardé dehors, d’abord le désert, les falaises jaunes de l’Arizona, puis le rouge vif au sud de l’Utah ; mais même les couleurs ne sont plus anodines, le rouge aussi avait son mot à dire, il voulait évoquer les bandes blanches comme neige qu’il avait colorées, d’abord très claires et brillantes, puis presque noires ; ce cercle qui se répétait malgré le changement fréquent des bandes, comme si le rouge absorbait toutes les couleurs du corps allongé à côté de Franz, le corps sur lequel il veillait. Trop tard, avaient dit les cactus, il aurait fallu veiller sur lui plus tôt, avaient dit les nuées d’oiseaux et le bleu du ciel. Ça lui arrive de rêver de ce rouge, des taches, des petits sillons veineux dans l’un de ses yeux dont la pupille avait bougé jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Il ne se rend plus compte de rien, avait dit l’infirmière américaine, c’est bientôt fini, it’ll be over soon, mais l’œil fixait, le rouge brillait, il vivait, son corps vivait.
Il se redresse, essaye de respirer. Il transpire, enlève sa veste, se libère de ses bottes. Il voudrait courir dans la neige dehors, se rafraîchir, mais il ne peut pas, il sait qu’ils ne lui pardonneront pas ; ce nouveau camarade, cet étranger qui n’a plus toute sa tête, ils penseront à une crise de nerfs, qu’on leur a collé un cinglé dans les pattes. Il serait perdu, d’entrée de jeu, il ne veut plus perdre, il va se reprendre. La présence des camarades ajoute une pression dans sa poitrine, il aimerait qu’ils dégagent tous, il glisse du lit, commence à faire des pompes jusqu’à ce que ses bras menacent de lâcher sous l’épuisement. Justifier ses tremblements, se dit-il, leur donner une origine corporelle. Il voit Glohberg lever les yeux de son livre.
— Trois jours de train, il faut bien évacuer l’énergie, dit-il très fort.
Glohberg baisse le regard. Franz se rassied sur son lit.
Ils le conduisirent au poste de commandement, bien plus grand que le bâtiment au Texas, il suivit deux hommes avec des brassards blancs MP dans une grande pièce remplie de tables et de gens, dans laquelle, malgré le soir déjà tombé, régnaient un fourmillement et des vibrations qui l’avaient contraint à fermer les yeux brièvement. Les téléphones sonnaient, les machines à écrire claquetaient, les gens parlaient sans arrêt, ça riait, criait, les talons de chaussures s’abattaient lourdement sur le parquet, ça sentait l’eau de rose, l’eau de Cologne, la cigarette, la sueur et le café.
— Come on! dit l’un des gardiens en le poussant en avant. You’re alright?
— He didn’t sleep, dit l’autre qui avait fait le trajet en train avec lui. Poor bastard didn’t close an eye.
Faux, se dit-il, c’est malheureusement faux. Le sommeil avait été plus fort, le sommeil l’avait cueilli, l’avait tiré vers le bas, il avait exploité la noirceur de la nuit, le cahotement monotone du train, la perte de ses forces. Le sommeil l’avait emporté, rien que quelques minutes, peut-être même quelques heures. Il ne sait pas. On lui avait laissé l’un des livres de Paul, il avait eu le droit de l’emporter, il avait voulu le livre qu’il tenait pendant leur dernière conversation, et il l’avait eu. Mais le livre était en anglais, ce qui rendait la lutte contre la fatigue encore plus difficile. Le livre mélangeait les images dans ses cauchemars. Franz rêvait de maisons en feu dans lesquelles gisaient des femmes, de lyncheurs qui envahissaient des camps de prisonniers et voulaient tuer les traîtres, il rêvait de Wilma qui se retrouvait soudainement dans un champ face à lui, très pâle, très triste, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il ne s’agissait pas de Wilma, mais de son père, de son père mort en robe blanche. Quoi, se disait Franz dans son rêve, qu’est-ce qu’il se passe ? Mais il ne pouvait pas parler. Il sursautait, le livre tombait par terre, sur cette maison sombre éclairée par un rayon rectangulaire. Il le ramassait et répétait les mêmes gestes pendant des heures, jusqu’à l’aube grise, entre éveil et sommeil, cet état qui ne le quittait plus.
Dans un bureau du poste de commandement de l’ASF Depot Ogden, un officier blasé, accompagné d’un traducteur, lui expliqua les principales règles du camp, très similaires à celles du Texas. Réveil à six heures, petit-déjeuner à sept heures, appel à ce moment-là, déjeuner à midi, dîner à partir de six heures, jusqu’à huit heures pour les groupes de travail, puis temps libre, confinement dans les baraques à partir de dix heures, extinction des feux à onze heures. Ne pas s’approcher de la clôture, personne sur le terrain de jeu en dehors des horaires indiqués, interdiction de discuter avec les membres des forces armées américaines, sauf interaction nécessaire dans le cadre du travail. Il acquiesça à tout en silence, jusqu’à cette question, attendue, à laquelle il répondit avant même que le camarade à côté de lui répète en allemand.
— Translation, dit-il.
L’officier leva la tête, montrant le premier signe d’intérêt depuis le début de l’entretien.
— You speak english.
Franz fit oui de la tête et dit qu’il aimerait travail ler en tant que traducteur.
L’homme lui demanda si ça lui posait problème de traduire des interrogatoires.
Il serait heureux de pouvoir également servir d’interprète lors d’interrogatoires.
L’Américain inscrivit une note dans ses papiers. Était-il en accord avec la politique menée actuellement au sein du Reich ?
— No, dit Franz. Not at all.
La bouche du camarade à côté de lui frémit, mais Franz n’était pas en mesure d’interpréter la réaction. L’officier américain sourit. Il prit encore quelques notes en silence et l’envoya dans sa nouvelle baraque.
Premiers jalons. Il vide son sac à dos et range ses effets personnels dans la petite armoire à côté du lit. Avant de sortir le bocal rempli de pierres de son sac à dos, il regarde autour de lui, mais personne ne l’observe. Il le range tout au fond dans l’armoire. Puis il se glisse sous la couette. Peu de temps après, la lumière s’éteint. La symphonie des ronflements retentit, il a parfois l’impression d’entendre le craquement du bois qui brûle. Il lève la tête. Une faible lueur se dégage du poêle à l’autre bout de la pièce. Quelqu’un pousse un petit gémissement, rêve déjà ou se masturbe. Glohberg et Hansen. Il répète les noms dans sa tête. Le sommeil guette et avec lui, les cauchemars. Paul est toujours là, il l’attend, une présence, mais jamais perceptible. Les pires rêves, se dit Franz. Ceux où il tourne en rond, sans parvenir à trouver son ami. Et dans ses rêves, il sait que Paul est mort, mais ne peut s’empêcher de continuer à le chercher.
*
— Private Schneider, ready for duty!
Franz fait le salut militaire. L’Américain lève les yeux de son bureau. L’entrée en scène de Franz semble l’amuser. Ses dents brillent. Il a les cheveux très sombres, gominés, et une couleur de peau qui semblait dire qu’il venait de passer une semaine au soleil sur la plage. Il ressemble à l’idée que Franz se fait d’un Italien. L’homme lui fait signe de s’asseoir.
Il s’appelait captain Johnson et était ravi de faire sa connaissance. On lui avait dit qu’il était aussi bien disponible pour des travaux de traduction classiques que pour assister à des interrogatoires, et voulait savoir si c’était juste. Franz acquiesce.
— Good, dit Johnson, very good.
Il ferme le dossier ouvert sur le bureau devant lui. À nouveau, il sourit. Il demande à Franz son âge, sa ville d’origine, ne connaît pas Essen, mais le bassin de la Ruhr oui. Il demande ce qu’il faisait avant la guerre et s’étonne qu’un mineur veuille travailler comme traducteur. Franz répond que le travail de mineur est une tradition dans sa famille. Pas l’école. Johnson rit. Difficile d’envisager ça, lui qui était professeur de highschool avant de s’engager dans l’Army. Il aimerait retourner dans une école un jour.
— To normal life, dit-il.
Il regarde ses doigts. Il pose d’autres questions. Sur sa famille, sur son père, surtout sur son frère. Sur sa période au sein des jeunesses hitlériennes, sa formation militaire, ce qu’il pense du déroulement de la guerre. Il m’interroge, pense Franz, il vérifie si je peux leur être utile. Au bout de quelques minutes, le silence règne soudain. Johnson le fixe, ses yeux sombres rivés sur Franz, comme s’il était une pièce de musée. Puis il ouvre un tiroir de son bureau et en sort quelques feuilles de papier. Il s’agissait de consignes destinées aux soldats allemands à des occasions particulières. De vieux exemplaires. Il se lève, se dirige vers une étagère dans le coin de la petite pièce, tire un gros dictionnaire et le pose devant Franz sur la table.
— Let’s see what you can do, dit Johnson.
Après avoir rendu ses traductions, Franz rentre déjeuner dans le compound allemand. Les textes n’étaient pas compliqués, des règles de conduite à respecter en travaillant dans les hangars de la base militaire, suivies d’une demande d’autorisation pour pouvoir continuer à jouer aux cartes à la lumière de la bougie après extinction des feux. Johnson prit les feuilles complétées par Franz et dit qu’un traducteur allemand allait les vérifier. Voilà, s’était dit Franz. Il avait au moins essayé.
Dans le mess, les hommes se bousculent déjà à la distribution du repas. Une marée de nouveaux visages. On le remarque à peine. Derrière le comptoir, un homme balèze avec une casquette blanche lui tourne le dos. Rudi, veut-il dire, mais l’homme se retourne, il ne le connaît pas plus que tous les autres. Il lui tend une assiette avec de la potée, quelques tranches de pain et une pomme. Franz se faufile entre les rangées de tables, essaye d’en comprendre la disposition tout en se concentrant sur ses mains pour ne pas faire trop trembler le plateau. Quelqu’un siffle. La tête de Hansen se distingue dans un coin au fond du mess, Franz se dirige vers lui.
— On aurait dit un agneau loin de son troupeau, dit Hansen.
Glohberg, assis en face de lui, ricane et se décale un peu pour que Franz puisse s’asseoir. À côté de Hansen sont assis les deux joueurs de cartes de la veille qui, à la lumière du jour, affichent le même visage arrondi, les mêmes cheveux blonds coupés à la brosse, les mêmes yeux bleus.
— Je te présente les Kowalski, dit Hansen, Peter et Thomas. Les plus gros fainéants du régiment. Mais les meilleurs joueurs de skat.
Les frères serrent la main à Franz. Celui assis directement à côté de Franz ouvre la bouche et montre le trou à la place de son incisive supérieure droite.
— Moi c’est Peter. C’est simple : Peter, dent en moins ; Thomas, case en moins.
La table se met à rire.
— Entendu, dit Franz. Vous étiez dans la même troupe ?
Peter secoue la tête.
— Moi en Italie, dans l’infanterie, lui dans un sous-marin en France. J’ai été enrôlé, il s’est porté volontaire, juste après l’école. On a demandé à être regroupés quand on a su qu’on était tous les deux ici. Et les Ricains l’ont fait, on leur en doit une bonne.
— On leur doit pas mal de choses, dit Glohberg.
Il approche son cou de vautour de la potée.
— De la viande tous les jours par exemple.
— Vous êtes arrivés quand ici ? demande Franz.
Les hommes racontent que le camp a ouvert il y a peu de temps. Pour les Italiens, alors qu’ils ne combattaient pas encore avec les Allemands. Après le changement de côté, comme l’appelle Hansen, il avait d’abord été fermé, puis finalement rouvert quand il avait fallu plus de place pour les Allemands après l’invasion. Lui s’était fait prendre par les Américains en Italie fin octobre, dit Glohberg, juste avant Naples.
— Plus rien à voir avec la dolce vita à la fin. On a eu de la chance de se faire renverser sur le front. Les mains sur la tête, I surrender. On le savait.
Hansen raconte qu’on l’a d’abord envoyé dans un camp en Géorgie après la guerre. Ce n’était pas une partie de plaisir. Il fixe Franz. Il contrôle, évalue, essaye de savoir s’il a affaire à un fanatique. Franz attend impatiemment la décision de Hansen.
— Ça a pété, finit-il par dire, entre ceux qui restaient fidèles à leur ligne et ceux qui en avaient plein le dos. J’ai ensuite été transféré dans un autre camp, l’affaire de quelques semaines. Et là valait mieux se mettre à table, si tu vois ce que je veux dire.
— Mais c’était bien là-bas, dit le Kowalski avec toutes ses dents.
— Tu y étais aussi ?
— Deux semaines, dit Thomas. C’était plein de sous-mariniers. Ils nous ont allègrement cuisinés sur notre technique, sur le moral des troupes et la puissance de combat des sous-marins.
Hansen hoche la tête.
— Que des entretiens avec des Américains qui parlaient parfaitement l’allemand. Quelle est votre position, que pensez-vous de Hitler, quel est le moral des troupes, quelle est l’atmosphère au sein de la population allemande, quelle influence ont les bombardements. Ce genre de choses. Thomas en sort tout juste, moi je suis là depuis quelques mois déjà.
— Et c’était où ? demande Franz.
Les deux hommes haussent les épaules.
— Le véhicule dans lequel nous sommes arrivés et repartis avait des vitres teintées. Le climat était doux. La côte est, j’imagine. C’est tout ce que je peux dire.
— Et dire que pendant ce temps-là, on se crevait le cul dans les champs, dit Peter.
Il ricane, pointe sa dent manquante.
— Coton ? demande Franz.
— Cacahuètes, dit Peter. Je me suis dit que j’étais intouchable après avoir travaillé dans la ferme des parents, chaque année pour la récolte. Mais ces cacahuètes de merde, elles m’ont tué. J’en ai mordu de la poussière.
— Moi, d’abord les pommes de terre, dit Franz, puis ce satané coton.
— Moi aussi, dit Glohberg, en Alabama. L’horreur. Le fermier voulait qu’on atteigne les mêmes quotas que les nègres. C’était pain sec et eau sinon. Y a eu des plaintes, une grève même. Pour ça, ils étaient soudain tous démocrates.
Il secoue la tête.
— Heureusement, ils ont fini par faire sortir mon frère du camp secret et l’ont envoyé ici, dit Peter. J’ai pu demander mon transfert.
— On dirait que c’est le point de ralliement ici, dit Franz.
Hansen s’avance. Il parle tout bas.
— Beaucoup de gens raisonnables ici, qui veu lent tranquillement purger leur peine.
— Jusqu’à ce que tout soit fini, dit Glohberg.
— Je comprends, dit Franz.
— Comme partout, il y en a qui continuent de rêver à l’arme absolue. Il faut faire attention.
— Je veux savoir qui, dit Franz.
Dans la baraque, il est assis à table et écrit une lettre à sa mère, après s’être procuré quelques imprimés auprès des Américains. On lui a également donné un pull, une veste plus épaisse, affichant elle aussi PW sur la poitrine, un bonnet et quelques paires de gants. Il écrit qu’il va bien, qu’on l’a transféré dans l’Utah car un travail lui avait été affecté. Il pense à Paul, se dit qu’il n’en parlera jamais à sa mère. Comment pouvait-elle comprendre, pense-t-il, sa vie était tellement étriquée. Il parle du voyage en train, des montagnes, de la neige, il espère qu’elle et son frère sont en bonne santé. Il met l’adresse, plie et colle la feuille. Il aimerait écrire à Wilma. Malgré l’interdiction d’envoyer du courrier au sein des États-Unis. Il veut au moins écrire, même s’il ne pourra jamais envoyer ces missives. Il a promis. Son frère est près de lui, toute la journée, les images omniprésentes, sa peau blême, cireuse, le va-et-vient de sa poitrine. Son pouls de plus en plus faible. Au chevet de Paul, il avait repensé à son frère, son frère pâle et maigre allongé à l’hôpital militaire, qui pleurait sans arrêt, la jambe dans de grosses éclisses. Mais le frère pouvait encore parler, se dit-il.
— Plus jamais, disait-il, foutu camion, putains de freins.
Il montrait sa jambe.
— Plus jamais soldat, pas avec cette jambe non, plus jamais.
Et il se remettait à pleurer. Et Franz fixait le sol. Mais le père, malgré l’uniforme de la SA, malgré le malin plaisir qu’il prendrait plus tard à lui répéter que ce n’était pas un accident, le père tenait la main de son fils et disait que Josef pouvait être fier d’y avoir participé.
— Le premier de la tribu Schneider dans l’armée, disait-il, personne ne pourra jamais t’enlever ça.
Et Josef avait fini par arrêter de pleurer. Josef avait fini par se relever. Josef boitait, mais il boitait vers la sortie de l’hôpital, pour retrouver sa vie. Mutilé, blessé, mais debout. Paul en revanche, ils lui ont pris, ne laissant plus qu’un tas de chair et d’os. S’efforcer de penser à Paul en vie, à son rire, au son de sa voix.
Dans la nuit, quand Paul n’est plus qu’une présence invisible, un reflet lointain dans la lueur de ses rêves, Wilma s’approche de lui, lui parle, des phrases sans signification, ou elle reste plantée là à le regarder. Il veut lui dire qu’il va lui écrire. Mais comme dans tous ses rêves, il reste muet.
Il se réveille en sursaut. La porte s’ouvre, un camarade rentre du froid, reste brièvement près du poêle pour se réchauffer les mains. Il salue Franz de la tête et se dirige vers son lit, sans dire un mot. Glohberg, Hansen, Kowalski Peter, Kowalski Thomas, répète-t-il, Peter avec la dent en moins. Il a remarqué que Thomas avait une cicatrice au menton, il avait l’air un peu plus fin, plus maigre que son frère. Il se dit que rencontrer tout de suite les bonnes personnes était un avantage. Et il a eu de la chance que ces quatre-là fassent partie des bons. Le camarade qui regagne silencieusement son lit à l’autre bout de la pièce et enlève sa veste et ses bottes est un bon ou un mauvais. Il finira par le savoir. Il finira aussi par trouver les noms de ceux dont il faut se méfier. Il sera plus intelligent que la dernière fois.
*
— Vous pouvez commencer aujourd’hui, dit Johnson.
Franz se penche en avant. Il demande s’il a bien compris. Johnson éclate de rire.
— Vous ne vous attendiez pas à avoir le job à ce que je vois.
Il secoue la tête. Franz bredouille quelque chose. Évidemment qu’il y avait eu une part d’incertitude. Le camarade de Johnson avait vérifié les traductions et les avait trouvées bonnes. Il avait confiance en son jugement, l’homme était fiable. Était-il prêt ? Oui, Franz l’était.
— Vous serez mon traducteur attitré, dit Johnson, au bureau, mais aussi en dehors, ou pendant les interrogatoires. Vous serez mon secrétaire, vous me ferez du café et si je le décide, vous serez aussi mon chauffeur. Vous savez conduire ?
Franz secoue la tête.
— Eh bien vous apprendrez.
— À vos ordres, captain Johnson.
Il fait le salut militaire. Johnson sourit.
— Vous, les Allemands, dit-il, et Franz n’est pas sûr de ce qu’il entendait par là.
Il allait transmettre la demande de cours de conduite, ajoute Johnson, il se rendait régulièrement dans les camps annexes pour y régler certaines choses. Il pourrait demander à un conducteur américain, mais il ne voyait pas l’intérêt d’employer de la main-d’œuvre américaine si son traducteur devait de toute façon l’accompagner.
Il lui passe une chemise par-dessus la table.
— Un bureau a été libéré pour vous en face du mien. C’est votre poste de travail. Vous avez un téléphone sur lequel je peux vous joindre quand j’en ai besoin. Dans la chemise, vous trouverez des documents concernant un nouveau groupe de travail. Traduisez-les et apportez-les-moi.
Franz fait le salut militaire et quitte le bureau. Devant lui, la table, une machine à écrire et un téléphone noir brillant posés dessus. Il s’assied, ouvre quelques tiroirs : blocs-notes et crayons, un dictionnaire, des gommes. Il pose la chemise devant lui sur la table.
— You all right, honey?
Une femme se tient à côté de lui, très petite et costaude, elle porte une longue jupe vert olive et une veste militaire de la même couleur. Elle porte plusieurs décorations sur la poitrine et ses boucles foncées sont coiffées d’une casquette. Elle répète sa question. Franz acquiesce. C’est son premier jour. Elle rit. C’était donc lui le nouveau traducteur. S’il avait besoin d’aide, qu’il n’hésite pas à lui demander. Elle montre une table vide, un peu plus bas dans le couloir. Il la regarde descendre le couloir. Ses gros mollets dans des collants gris. Les chaussures à talons martèlent un rythme rapide. L’odeur du savon lui chatouille le nez. Il se retourne. Presque toutes les tables sont occupées, plusieurs dizaines d’hommes et de femmes travaillent simultanément dans cette pièce gigantesque, chaque table comme la petite pièce d’un moteur. Ça bourdonne et ça vibre. Dans son dos, un couloir dessert les différents bureaux des officiers ; à droite et à gauche, des armoires pleines de dossiers adossées aux murs, surplombées de tableaux ou de planches sur lesquels on a épinglé des annonces ; sur le mur de droite, non loin de son poste, un portrait de Roosevelt, à côté d’une grande carte des États-Unis sur laquelle apparaissent d’innombrables points, probablement des camps militaires. Un homme à la table d’à côté lui fait un signe de tête, un jeune Américain, sans doute un peu plus vieux que lui. Franz le salue en retour. Il expire. Un Schneider au service des Américains. Qu’aurait dit son père ? En tout cas, ça plairait à son frère. Et à Paul. Paul serait fier de lui. Il ouvre la chemise et se met au travail.
— Comment ça se présente ?
Franz sursaute.
L’homme à côté de lui porte l’uniforme allemand d’un Feldwebel, le PW resplendit en blanc sur son torse. Franz se redresse et fait le salut militaire.
— Soldat Schneider, mon Feldwebel, dit-il, compound 1, baraque 4.
Le Feldwebel balaie d’un revers de main.
— Je sais bien, Schneider. Feldwebel Bartels. J’ai assisté à votre interrogatoire, après votre arrivée.
— C’était vous ? Pardonnez-moi, mon Feldwebel.
Bartels fait un nouveau mouvement de poignet. Ses bras sont très longs, très fins, tout a l’air élancé chez lui, étiré. Il dépasse Franz de plus d’une tête.
— Vous étiez un peu à côté de vos pompes, ça se voyait. Mais bonne déposition, si vous voyez ce que je veux dire.
Franz acquiesce.
— J’ai lu votre essai. Bonne compréhension de l’anglais. Mais bon Dieu, Schneider, votre orthographe. J’avais envie de vous avoir ici. Mais dans des circonstances ordinaires…
Franz sent sa main droite, qu’il essaye d’immobiliser sur sa hanche, trembler de plus en plus.
— Je vous présente mes excuses, mon Feldwebel !
— Présentez-les à la grammaire allemande, soldat Schneider. Et prenez un cours. J’ai bien besoin de quelqu’un comme vous, si vous voyez ce que je veux dire.
— Je ne suis pas sûr, mon Feldwebel.
Bartels pousse un soupir.
— Vous voyez très bien ce que je veux dire, Schneider. Ne faites pas l’imbécile. Vos opinions ne sont un secret pour personne, ni pour les Américains, ni pour beaucoup de camarades. Ne me faites pas honte, voulez-vous !
Il se penche en avant.
— Johnson ne comprend que des bribes, et les camarades se fichent pas mal de ce qui est écrit tant qu’ils le comprennent. Mais si vous faites de trop grosses bourdes, vous sautez. Venez me voir si vous avez des questions !
Il pointe un bureau au bout de la rangée. Il fait un bref salut et descend le couloir. Franz le voit échanger quelques mots avec une jeune secrétaire. La femme rit et pose brièvement la main sur le torse de l’Allemand, avant de retourner à son poste. La fraternisation, et pas qu’un peu, comme la discussion qu’il avait eue avec la secrétaire américaine au début de sa mission. La femme lui avait même fait du café, demandé d’où il venait, quel âge il avait. Encore un enfant, avait-elle dit. Et le soldat américain à la table d’à côté lui avait souri en levant les yeux au ciel. Franz se rassied. Il pose la main sur sa cuisse en attendant qu’elle se calme. Les lettres sur le bloc-note devant lui disparaissent. Un autre monde. Des sonneries, de l’agitation et des rires. Dehors, le froid ; dedans, la chaleur. C’était comme si Paul était à côté de lui et souriait. Il croit sentir un souffle dans sa nuque. Mais derrière lui, rien que des portes menant aux officiers américains. Il se demande si Paul avait travaillé dans une atmosphère aussi agréable à Hearne. Il est infiniment reconnaissant pour toutes les heures passées avec lui près de la Fontaine du Diable, à s’entretenir en anglais. Il l’écrirait à Wilma, au moins ça. Il pense au cercueil, ordinaire, sans fioritures, combien c’était injuste. Il avait haï les camarades qui n’avaient pas porté leurs uniformes, il les avait haïs, même si ça ne l’avait pas surpris. Ne plus faire partie de ce groupe. Il avait le sentiment que cet enterrement l’avait défait de toutes ses obligations. Rudi et Leo, et tous les autres sans uniforme, qui se disaient droits. Il ne les avait pas regardés, fixé le sol. Rien que Husmann et lui, rien qu’eux deux.
— Quand as-tu demandé à te faire arrêter ? avait-il demandé à Husmann sur le chemin du retour dans le compound américain.
— Dès le lendemain matin, avait dit Husmann, loin de cette racaille !
Il avait craché. C’était la dernière fois qu’ils se parlaient. Et tous ces visages allemands, se dit Franz en rouvrant la chemise et en saisissant le crayon, tous ces affreux visages allemands qui n’allaient pas dans le décor, pas avec le défunt dans son cercueil. Des gardes américains, des salves d’honneur et une trompette, peut-être même le drapeau avec les étoiles blanches sur fond bleu et les treize bandes rouges. Voilà ce qui avait manqué, ce qu’il avait souhaité pour son ami, des adieux appropriés, à l’américaine.
Quand Franz entre dans la baraque et que le camarade à la table relève la tête, Franz pense à un chat, aux yeux d’un chat qui le fixent avec un regard vif et franc. Le nez fin, les lèvres fournies, on aurait dit le visage d’une femme, sans le menton prononcé et la pomme d’Adam, ni les cheveux clairs rasés. Le camarade délaisse son livre, se lève et salue Franz.
— Tu dois être le nouveau. Caporal Mahlstein, de Hanovre. Fait prisonnier à Aix-la-Chapelle. 49 e division d’infanterie.
Il est bien plus petit que Franz, dans les un mètre soixante, tout semble fin chez lui, presque délicat, comme la main qu’il tend à Franz. Sa poigne est très ferme. Franz lui donne son nom et sa ville d’origine, ainsi que son lieu de capture. Mahlstein fait des hochements de tête répétitifs, comme s’il voulait tout imprimer précisément.
— La Normandie, ça a dû être un sacré combat. Un vrai baptême du feu. Avec la 49e, on battait bien trop souvent en retraite. Beaucoup trop de lâches.
Il secoue la tête.
— Ils sont bien trop nombreux à oublier le serment qu’ils ont prêté au Führer.
Franz fixe le petit gars. Il doit avoir son âge. Il se sent pourtant comme un vieillard face à un enfant.
— Nous sommes arrivés trop tard pour le débarquement, dit Franz. Et à Cherbourg, ils nous ont canardés de loin et depuis les airs. Toujours en pleine gueule. Donc oui, un baptême du feu bien salé. Mais peu de combats.
Mahlstein secoue la tête.
— C’était pas les bonnes personnes aux commandes. On dit qu’ils avaient des liens avec la bande à Stauffenberg.
Il se rassied.
— Ils étaient ravis de se faire prendre. On n’a pas voulu écouter les mises en garde du Führer avant l’invasion. Le Führer a vu venir tout ça, mais l’état-major ne l’a pas écouté.
Franz sourit. Il est très calme.
— Peu importe finalement.
— Comment ça, peu importe ?
— Parce qu’on est dans l’Utah. Parce que ce n’est plus qu’une question de temps avant que nous perdions la guerre.
Pendant un moment, seuls les murmures de quelques camarades au fond et le bruit lointain des moteurs se font entendre. Mahlstein sourit, il ouvre très largement la bouche. Ça lui donne des allures lugubres, comme s’il essayait de faire disparaître toute la sympathie de son visage dans cette grimace. Des affirmations claires, pense Franz, des affirmations claires dès le début.
— Je vois, dit Mahlstein.
Et après une pause :
— Les gens comme toi finiront bien par s’en rendre compte. Ils devraient atteindre le Rhin, on les laisse aller jusque-là. Mais quand la contre-offensive éclatera, quand les V2 et les nouveaux V3 seront prêts, on verra bien qui a vraiment l’esprit combatif, quel peuple est prêt à tout sacrifier pour cette guerre.
Son regard vert et perçant s’illumine. Il lève l’index et pointe Franz, se tient calmement debout face à lui.
— Et on se souviendra des gens comme toi !
La porte s’ouvre et un groupe de camarades entre dans la pièce, parmi lesquels Hansen et Peter Kowalski. Les hommes sont bruyants, ils sentent la transpiration et l’huile de moteur. Ça rit, ça finit même par se mettre à chanter : Mein Freund Johnny war ein feiner Knabe, er war ein Tramp und
hatte kein Zuhaus 11. Hansen laisse son corps s’écrouler lourdement sur la chaise en face de Mahlstein. Il enlève sa veste et la jette par-dessus le dossier de chaise. Son ventre sort de son pantalon et tend sa chemise. Des taches de sueur sombres sous ses aisselles. Il fixe d’abord Mahlstein, puis Franz.
— Je vois que tu as fait la connaissance du petit Hitler.
Il montre ses dents.
— Ta gueule, Hansen ! dit Mahlstein.
— Il faut que tu saches, dit Hansen en direction de Franz, que les Américains apprécient tout particulièrement notre petit camarade. C’est pour ça qu’ils lui ont donné ce si joli surnom. Little Hitler. Pas vrai, petit Hitler ?
— Ferme bien ta grande gueule ! dit Mahlstein.
Hansen tire la chaise à sa gauche et invite Franz à venir s’asseoir.
— Petit Hitler sait même des choses sur l’arme absolue que grand Hitler ignore totalement. Tu lui as déjà parlé des rayons X, petit Hitler ?
Mahlstein bondit. Il frappe des deux poings sur la table. Silence dans la pièce. Franz voit les yeux du petit se fermer presque entièrement, lit la haine dans son regard. Hansen croise les bras sur la poitrine. Il ricane. Sa tête est d’un rouge luisant. Franz a l’impression qu’il jubile.
— Quoi ? demande-t-il. Tu veux retenter ta chance ? Tu n’en as pas eu assez la dernière fois ?
Les camarades se tiennent à distance. Ils ricanent, chuchotent, rient, ils attendent la réaction de Mahlstein. Le petit recule, crache par terre. Plusieurs camarades poussent huées et sifflements.
— Tu n’en vaux vraiment pas la peine ! dit Mahlstein.
Puis, il se faufile à travers la cohorte des camarades hilares et quitte la baraque. Plusieurs hommes tapent dans le dos de Hansen en passant. Peter Kowalski s’assied à table avec eux.
— Dommage, dit-il, j’aurais bien voulu te voir n’en faire qu’une bouchée.
Il pose une feuille de skat sur la table.
— Il ne fait que maudire le jour où il a intégré cette baraque, dit Hansen. Il voulait être transféré. Mais il avait déjà bien ouvert sa gueule avant ça. Et puis un tel surnom n’aide pas vraiment quand on veut soudain faire valoir ses droits.
Il prend sa feuille.
— Quel idiot. Ils lui ont ancré toutes ces conneries si profondément dans le cerveau qu’il n’arrive même pas à voir combien la situation est dramatique. Son ciboulot ne veut pas intégrer que ça sent quand même déjà bien la merde. Il ne parle que de V3, de rayons miraculeux.
Il distribue les cartes, Kowalski récupère les siennes et indique à Franz de prendre le troisième tas.
— Mais celui qui a vu les bombes, les défaites en Russie, tous les morts, l’invasion, toute cette masse de gens et de machines, celui qui a vu tout ça et y croit encore, je lui conseille de se tirer rapidement une balle dans la tête.
— Vos gueules maintenant, on joue, dit Kowalski.
*
— La vitesse !
Franz essaye de bouger le grand levier, il tire avec sa main, mais la tige métallique ne réagit pas.
— Tête droite, regard au loin !
Un grand coup de klaxon retentit. Il enlève la main du levier de vitesse, appuie sur le frein ; son corps est projeté vers l’avant, son torse plaqué contre le volant en métal. Sa vue se brouille un instant, il cherche à reprendre son souffle. Un camion est arrêté devant lui dans la rue, le conducteur fait de grands gestes. Le passager de Franz éclate de rire, il se redresse sur son siège, indique au camion devant eux de passer.
— He’s just getting started, crie-t-il au conducteur du camion qui remet son moteur en marche, recule un peu et finit par les passer, tout en se cognant le doigt plusieurs fois sur la tempe.
Sergeant Schmitz se rassied, il regarde Franz en ricanant.
— Deux choses en même temps, OK Schneider, ce n’est quand même pas si compliqué.
Son allemand est très marqué, très américain, il roule les r, prononce les ch comme des k ; et pourtant, Franz a l’impression de reconnaître des tonalités du Rhin, héritage de ses parents ayant délaissé leur Cologne natale juste après la Première Guerre mondiale pour venir s’installer dans le Kentucky. Un coin très germanique, avait dit Schmitz. Le sergeant fait d’ailleurs très allemand, les cheveux blonds, le visage arrondi, la peau très rose. S’il ne portait pas l’uniforme vert olive, les insignes et les distinctions, on aurait pu le confondre avec un prisonnier de guerre.
— Quand vous passez vos vitesses, OK, vous continuez à regarder droit devant vous. N’oubliez pas la direction, OK. Deux choses, Schneider. Vous n’arrêtez pas de respirer quand vous chiez ?
La dernière phrase était en anglais, do you stop breathing when you’re doin’ a shit, puis il éclate immédiatement de rire, se transformant constamment chez lui en un bref grognement. Il frappe dans ses mains.
— On recommence, dit-il.
Franz expire un grand coup, il démarre le moteur et met la jeep doucement en marche. Il roule lentement jusqu’au bout de la rue, tourne à gauche, sur une piste en dur qui longe la clôture côté secteur américain. Tout au bout, les baraques allemandes. S’ils le voyaient, se dit-il. Plus vite, dit Schmitz, et Franz appuie sur la pédale d’accélérateur, le moteur gronde, la vitesse, crie Schmitz, Franz essaye d’attraper le levier, le saisit sous le pommeau, tire dessus, ça grince, la deuxième est enclenchée, le moteur se calme, plus vite, dit Schmitz, et Franz accélère. Le vent glacial leur frappe le visage, de petits cristaux sur le court pare-brise ; sur le capot, l’étoile blanche de l’armée américaine ; devant lui, le chemin recouvert de givre ; derrière, la clôture, les baraques ; au loin, les sommets enneigés. Il aimerait crier fort, ça marche, il conduit, il aimerait jubiler, pleurer. Le froid brûle son visage. Il se sent bien. À la demande de Schmitz, il ralentit, tourne avant d’atteindre la clôture qui le sépare du secteur allemand, passe devant le hangar réservé à la révision des jeeps. Schmitz est satisfait. Peut-être que Franz a enfin compris aujourd’hui, se dit-il.
— Deux choses, OK Schneider, deux choses en même temps.
Ils se serrent la main en guise d’au revoir. Franz se dirige vers le compound allemand. Captain Johnson lui a donné son après-midi pour le cours de conduite. Quelques GI’s le saluent, il les salue en retour. Il enlève ses gants, se frotte les mains. Les tremblements se sont apaisés. Les rêves ont changé. Wilma a disparu, Paul a pris sa place, il a retrouvé une silhouette, un visage, même si cela peut être le visage d’un étranger, le visage d’un compagnon d’école ou d’un camarade, Franz sait qu’il s’agit de Paul, de son ami mort, qui rit, parle, chante, qui saigne et meurt, encore et encore. Il a atteint le point de passage dans la zone des prisonniers, il montre son laissez-passer, on le contrôle brièvement, on échange quelques mots, quelques hochements de tête et on le laisse passer. Devant les baraques, la neige a été dégagée sur les côtés, quelques bougies ont été mises aux fenêtres, des étoiles de Noël en papier, des branches de sapin dans les parterres. Des décorations de Noël, comme si c’était un mois de décembre ordinaire. Ça sent le diesel et le charbon, comme à Katernberg, sans les tours de la mine, mais avec les montagnes à la frontière de la ville d’Ogden, et ce sentiment d’être si petit. Paul, se dit-il en s’approchant de sa baraque, s’est transformé en une silhouette qui hante ses images nocturnes, tandis que sa sœur l’accompagne dans ses rêves journaliers. Il imagine son visage, son rire, il s’est touché sous la douche en pensant à elle, en a eu honte, puis l’a refait. Il n’a jamais vraiment réussi à se représenter son corps, il se rappelle vaguement son petit visage, son rire, ses cheveux courts, ses longues jambes de pantalon, ça oui, les très longues jambes de son pantalon sombre. Il ouvre la porte, salue quelques camarades assis à table en train de lire. Quelqu’un a bricolé une couronne de l’avent. Une bougie est allumée. Un homme est agenouillé devant le poêle et remet des bûches. Ça crépite et craque à l’intérieur.
Chère Wilma, écrit-il, pose le crayon, lève la tête. La baraque est presque vide, Glohberg et les hommes du groupe de travail, qui creusent un fossé d’irrigation, ne sont pas encore revenus ; Hansen et Peter Kowalski, qui déchargent et trient le stock et les pièces de rechange dans un hangar, sont eux aussi encore au travail. Thomas Kowalski, qui a travaillé de nuit à l’hôpital du camp, ronfle dans son lit. Le Kowalski à qui il manque une case. Franz a remarqué qu’il cligne constamment des yeux et que le bord droit de ses lèvres frémit très souvent. Peter dit que les traversées en sous-marin ont mis les nerfs de son frère à rude épreuve. Franz ouvre l’armoire à côté de son lit, ouvre le bocal en verre, attrape une pierre trouvée lors d’une balade dans le camp, ce petit minéral pointu et brillant, une flèche archaïque. Il la prend entre ses doigts, se met sur le ventre et reprend la lettre qui ne compte que deux mots. Il entrouvre la bouche, glisse la pointe de flèche sur sa langue, la presse contre son palais, sent une légère piqûre. La pierre n’a pas de goût. Ou il ne parvient pas à dire lequel. Il aimerait aller pêcher des galets dans un ruisseau au pied des montagnes en face du camp. Une pierre de l’extérieur, comme celles qu’il a trouvées au Texas en travaillant dans les champs. Il crache la pointe de flèche, la remplace par une petite pierre de dolomite blanche trouvée à Hearne, dans un lit de rivière à sec, pendant une pause dans la récolte du coton. Il a l’impression de sentir un goût salé, une légère amertume. Il pense au soleil, à la sueur, au chant des travailleurs noirs, à la douleur dans ses bras et ses mains. Canicule et ciel dégagé, le Texas en somme. La mort d’un ami ; ça aussi.
Chère Wilma, puis en dessous, Je t’écris cette lettre que tu ne liras jamais, j’écris à quelqu’un que je ne connais pas. Peut-être que je ne ferai jamais ta connaissance. Ça me rend triste, et je ne sais pas pourquoi.
On dirait une petite fille qui raconte ses malheurs. Il se sent bête et maladroit, comme sur son vélo à Katernberg, quand son frère marchait à côté de lui, le tenait par le bras car il avait trop peur de tomber.
— Allez, répétait Josef, mais dès qu’il enlevait la main de son dos, Franz freinait avec les pieds et s’arrêtait.