Cette autre vie

Hannes Köhler · Chapitre 4 sur 9

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Cette autre vie

Chapitre 3

 

 

— Là !

Franz était penché sur une vitrine et lui fit signe de venir. Une odeur sucrée flottait dans les airs. La plupart des Américains étaient encore assis dans la pièce d’à côté, dans laquelle une cafetière ronchonnait, ils buvaient dans leurs gobelets en papier et mangeaient des donuts. Il vit les traces blanches de transpiration sous les aisselles du vieux. Cette discussion, ces questions-réponses pendant près de quatre heures avaient aussi épuisé Martin, qui n’était que spectateur. Le regard du vieux était vitreux.

— Il est là, dit Franz.

Martin se pencha en avant. Sur le cliché en noir et blanc, le visage ouvert et rieur d’un jeune homme, le nez long et fin, la peau bronzée, les cheveux blonds, courts et bouclés. En arrière-plan, des armoires et un drapeau américain.

— C’est sûrement l’un des officiers pour qui il travaillait qui l’a prise, dit Franz.

Martin déchiffra le texte sous la photo. … tombé dans la nuit du 15 novembre…, lut-il, battu à coups de matraque, de tuyaux en acier et de lattes en bois, à l’extrémité desquelles des clous avaient été plantés… Il décéda deux jours plus tard, à l’hôpital du camp…

— Deux jours, dit Martin.

— Oui, dit Franz.

Il fit une pause, fixa la photo :

— Mais il était déjà quasiment mort le lendemain matin. L’œil gauche, qui n’était pas gonflé, restait ouvert. Il tressaillait parfois. Il était rouge sang, on ne voyait presque plus de blanc autour de la pupille.

Il sortit son mouchoir en tissu de sa poche de pantalon et se moucha. Il parlait tout bas.

— Ses mains ne répondaient plus quand on les serrait. Cette nuit-là, quand il s’est écroulé pour la première fois, je pouvais encore sentir sa poigne.

Un grand calme avait régné quand Franz avait raconté ce qui s’était passé cette nuit-là, dans un anglais sûr, lent et avec un fort accent. Les regards des Américains étaient baissés au sol, quelqu’un pleurait. Seule Cathy avait soutenu le regard de Franz ; un regard ouvert, très amical. Quand Franz eut fini, seul le bourdonnement de la climatisation s’était fait entendre pendant un moment.

— Nous ne savions pas, avait fini par dire l’un des Américains, un grand type en chemise hawaïenne et casquette de base-ball. Je crois que nous ne comprenions pas vraiment. Vous étiez tous camarades, vous étiez tous allemands. I think we didn’t really understand. You were all comrades, after all, you were all Germans.

— Oui, dit Franz, oui, en effet.

Cathy avait proposé une pause café. Et puis elle avait ajouté qu’il ne faisait plus si chaud. Ceux qui voulaient pouvaient aller marcher un peu pour voir les vestiges de la fontaine et du théâtre.

— À l’époque j’ai cru, dit Franz, la tête penchée en avant et les yeux rivés sur la photo, qu’il essayait de tenir jusqu’à ce que sa famille vienne le voir. Pour qu’il puisse dire au revoir.

— Il a tenu ?

Franz secoua la tête.

— Il est mort la veille. Dans la nuit. Moi non plus je n’étais pas là. J’étais dans la cellule. Censé dormir.

Le vieux avait le regard vide. Martin lut le texte explicatif à côté de la photo, l’histoire du meurtre, et, à sa grande surprise, en découvrit l’élucidation.

… resta non élucidé, lut-il, jusqu’à ce qu’un prisonnier de guerre allemand, tombé amoureux d’une Américaine grâce à qui il avait trouvé la foi en Dieu, avoue sa participation au meurtre et donne le nom de ses complices… ajouta qu’il avait uniquement exécuté la sentence prononcée par un tribunal constitué de prisonniers de guerre…

— Ils les ont arrêtés, dit Martin.

— Six mois après mon transfert, dit Franz. Je l’ai découvert dans un livre que j’ai lu avant ce voyage. Jürgens, dit-il dans un petit rire, comme après une blague que lui seul pouvait comprendre.

— Qui ça ?

— Jürgens, dit le vieux. Mon voisin de lit.

Il montra la photo de l’homme, la mine sympathique et souriante.

— Trouvé la foi. Et une Américaine.

Il secoua la tête :

— Je n’aurais jamais cru ça de lui. Ni le meurtre, ni l’Américaine. Comme quoi, on peut se tromper.

— Au moins, il a avoué, dit Martin.

— Au moins ça, dit le vieux. Ils avaient prévu d’en pendre trois pour ça, ils les ont finalement tous jetés en prison. Il a lui-même fait quelques années, avant d’être gracié et de retourner en Allemagne. Il a épousé son Américaine, il est revenu vivre à San Antonio. Belle récompense pour un crime, dit-il.

Et après une pause :

— Ils n’en ont pas pendu assez, nulle part. Ni ici, ni en Allemagne. Ces trois-là ne nous auraient pas manqués.

L’homme qui parlait là, Martin ne le connaissait pas. C’était un homme qui, dans sa grande franchise, se rapprochait des histoires que sa fille racontait sur lui. Un homme dur, intransigeant. Le grand-père poli, un peu trop correct, avait peut-être résisté au vol, mais pas aux images du Texas, pas aux souvenirs, ni aux vieilles histoires. Et parallèlement survint cette idée : ils ont tué son ami. Un homme qui avait dormi à côté de lui pendant ces longs mois, avec qui il avait probablement échangé quelques mots tous les jours, qu’il pensait connaître, avait tué son meilleur ami. Martin essayait de s’imaginer la baraque, tous les lits, les odeurs des hommes, les discussions. Chaque jour, le visage de cet homme juste à côté du sien. Et voilà qu’il avait tué l’ami du vieux car je ne sais quel tribunal clandestin en avait décidé ainsi.

— Voulez-vous voir les ruines ? demanda Cathy.

Elle posa ses mains dans leurs dos.

— Oui, dit Franz, allons visiter les ruines.

La vue était aussi excitante que décevante. Les buissons s’ouvraient sur un terrain, puis quelques dalles dont la plupart avaient sauté. Il ne restait plus rien de la baraque si ce n’est la fondation, un long bloc de béton rectangulaire que l’on avait laissé dans le sol.

Mais quand ils s’approchèrent, ils reconnurent les marches, les niveaux qui descendaient toujours plus bas vers la scène, pour permettre à tous les spectateurs de bien voir les représentations. La fosse de l’orchestre était elle aussi encore là, même s’il s’agissait plutôt d’un bloc de béton dans lequel cinq à six musiciens auraient pu s’entasser, la scène derrière, elle aussi gonflée, boursoufflée, envahie par les mauvaises herbes. Il s’imagina les soldats allemands, son grand-père parmi eux, serrés les uns aux autres en train de suivre un classique allemand, dans une baraque en pente à Hearne, au Texas.

— On imagine bien comment c’était, dit-il.

— Ça t’aurait plu, dit le vieux. Tout était fait avec beaucoup de sérieux, même les comédies, et toujours dans la joie, une joie interdite partout ailleurs. Des soldats de la Wehrmacht habillés en femmes, qui mangeaient de la craie pour s’éclaircir la voix.

Ils firent le tour de la baraque, et Cathy expliqua combien c’était problématique qu’ils aient dégagé les vestiges. Tout était exposé à la canicule, au vent, à la pluie. Un recours en destruction avait été déposé, contre lequel elle se battait.

— There’s only three of us here, dit-elle, but we’re trying our best.

*

Dans la chambre d’hôtel sombre, rien que la lumière blafarde de l’ordinateur portable. Martin voyait son visage dans le petit encadré de retransmission, son visage très rouge, mais aussi très fatigué. Laura était assise sur son lit, elle avait installé des coussins dans son dos, ses cheveux étaient relevés et elle portait de grosses lunettes rondes. Bien qu’il dût être tôt le matin, le soleil brillait déjà dans sa chambre. Elle décrocha la webcam de son ordinateur pour lui montrer Judith, allongée sur le ventre, qui dormait à côté d’elle dans le lit.

— Je n’ai pas de chance, dit Laura. Elle se réveille toujours dans la nuit et crie jusqu’à ce que je la prenne avec moi. Au moins, elle a l’air de dormir à poings fermés, même si je parle avec son papa. Mais je la réveillerai peut-être avant de raccrocher.

Martin s’adossa, il sentait la chaleur de l’ordinateur sur ses jambes nues. Il regarda les tours dehors, dans la nuit d’Austin. Il dit qu’il avait du mal à réaliser qu’ils étaient encore à Hearne il y avait quelques heures, dans le camp, dans une baraque. Laura demanda comment c’était. Il commença à évoquer Cathy, qui s’occupait du musée avec deux autres bénévoles, les anciens gardes, le Lieutenant Williams que Franz avait reconnu. Il lui envoya quelques photos qu’il avait prises. Il raconta la mort de son ami, les histoires de terreur dans le camp.

— C’est fou, dit Laura, il était quasiment chez lui, sa famille est même venue le voir.

— Une connerie, dit Martin.

— D’assumer ses opinions ?

— De connaître les risques et de le faire quand même.

Et il vit l’expression sur le visage de Laura, il la vit hocher la tête lentement, sans lien avec ce qu’il disait. Comme toi, crut-il lire dans ses pensées. Quelqu’un qui ne prend pas de risques, qui avance à petits pas, mais qui s’occupe au moins de sa fille. Je suis au Texas, pensa-t-il, comme pour la contredire ; il se disputait avec elle, scandant des contre-arguments en sa faveur, mais dans sa tête. Une fois encore. À la fin de la conversation, elle réveilla Judith, qui avait du mal à ouvrir les yeux face à la webcam, fit des signes, sourit ; elle disait quelque chose qui ressemblait à “Papa” ou “Baba” ou “Lala”. Puis le silence. Tu tuerais pour la petite, se dit-il. Et cette pensée le surprit. Il ferma l’ordinateur portable, le posa à côté du lit. Sur son téléphone, les photos des vieux hommes, leurs visages clairs, ridés, les taches de vieillesse, les dentiers parfaitement symétriques. Franz devant la baraque, Cathy à côté de lui, le bras posé sur son épaule. La gêne dans le visage du vieux. Son regard tourné vers les fondations de la statue érigée dans le deuxième compound, les blocs de pierre isolés dans les broussailles. Difficile de se représenter l’espace, les barbelés, les tours, même s’ils en avaient reconstruit une. Quelle vie, pensa Martin. Il prit une bière dans le minibar, s’assit sur le sol face au mur de fenêtres et regarda dehors. Derrière les tours du centre-ville, les lumières des highways, et plus loin encore, l’aéroport. Sortir une dernière fois, profiter de la ville dans laquelle il avait toujours rêvé de venir au Texas. Il posa ses pieds contre le verre, sentit la fraîcheur, observa ensuite ses propres traces sur la vitre. Plus que deux jours, avant de continuer. Il vida sa bière. De la musique et des gens, pensa-t-il, il était temps, de la musique forte et des jeunes gens, pour être plus précis. Il se leva, enfila un pantalon, attrapa son portemonnaie et retira la carte magnétique de son support près de la porte.

*

Martin posa le front contre la vitre, regarda dehors, aperçut le tapis de lumière dans la nuit et derrière, les montagnes du Nevada, une masse noire. En s’approchant, il avait l’impression d’apercevoir quelques tours. Tout brillait. Le vieux regarda par-dessus son épaule. Martin sentit son souffle chaud, lourd.

— Dans quoi je me suis encore laissé embarquer, dit Franz.

— Tu voulais voir le canyon, dit Martin, et c’est plus rapide en partant d’ici.

— On peut mettre ton héritage en jeu, si tu veux.

La joie du vieux avait quelque chose d’enfantin. Le deuil et la colère ressentis au Texas s’étaient envolés. Son humeur s’améliorait à mesure qu’il s’en éloignait. Pour leur dernière soirée à Austin, il l’avait même accompagné sur le pont au-dessus du Colorado, et ils avaient regardé ensemble l’interminable nuée de chauves-souris nauséabondes fendre le crépuscule, une vague d’animaux grinçants qui s’élevaient dans le ciel nocturne pour ensuite partir à la chasse à la vermine chacune de leur côté. Le vieux avait tapé des mains, ri à gorge déployée, il avait même acheté un t-shirt avec une chauve-souris à l’un des vendeurs sur le pont. Qui est cet homme, s’était demandé Martin.

— J’aimerais boire une bière maintenant, avait dit le vieux, et Martin l’avait emmené dans la th 6 Street déjà bien animée.

Ils avaient pris place sur le toit-terrasse d’un bar, Franz avait eu l’air d’un extraterrestre au milieu de tous ces jeunes gens. Mais plus les minutes défilaient et plus le vieux s’était senti à l’aise dans son fauteuil, il dégageait un calme que Martin n’avait encore jamais perçu. Le vieux avait observé le tumulte autour de lui, les musiciens, les punks, les hipsters ; il avait écouté les riffs des guitares. Et il avait eu l’air d’apprécier. Quand il avait été temps de rentrer à l’hôtel, il avait fait signe à un vélo-taxi. Ils avaient traversé la ville au dos d’un Mickey éclairé ; devant eux, le chauffeur tout sourire leur avait demandé s’ils étaient en couple, de la même famille ou les deux. Devant l’hôtel, Franz s’était étiré la nuque et avait pris une profonde inspiration.

— Tout est tellement…

Il avait marqué une pause, s’était à nouveau tourné vers la ville, avait levé la tête vers un lampadaire, une chauve-souris prise dans son faisceau.

— Ouvert, avait-il poursuivi. Mes poumons se libèrent, mes poumons et ma tête.

La main gauche du vieux était désormais posée sur l’épaule de Martin, l’index de la main droite pointait la nuit et les lumières de Las Vegas. Le bout d’annulaire illuminé de blanc à côté.

— Comment s’est passé le trajet à l’époque ? demanda Martin.

— On a traversé le désert, dit le vieux, rien que du sable, des pierres et de la steppe pendant plus d’une journée. Des cactus et des aigles. Il ne manquait plus que les attaques des Apaches.

Il s’enfonça dans son siège. Le symbole de la ceinture de sécurité s’alluma.

— Il est possible que nous nous soyons arrêtés à Las Vegas, dit Franz, je ne me rappelle plus les villes sur ce trajet. Les gares, les gens qui descendaient et changeaient de train. Ça efface tout le reste. Dans une gare de correspondance, il y avait ce panneau Toilet for Whites. Le garde qui m’accompagnait était jeune, peut-être quelques années de plus que moi, il était assis en face et regardait aussi par la fenêtre. Les vautours, les cactus, à un moment un grand groupe de chevaux qui cavalaient dans les prairies.

Il tapotait sur son accoudoir comme pour imiter le galop du cheval.

— Certaines falaises étaient tellement rouges, on aurait dit que quelqu’un les avait peintes. Une étendue sans fin, j’avais l’impression.

— Tu as été rapidement transféré ?

Le vieux réfléchit un moment.

— Le jour suivant la mort de Paul, dit-il, ils m’ont dit que le transfert avait été accepté. Le jour de son enterrement. C’était… sa famille était là.

— Son père ?

— Près du cercueil, dit Franz. Le meurtre prouvait bien que son fils n’était pas un nazi. L’enterrement en fut le signe le plus flagrant : aucun honneur militaire, aucun uniforme, rien du tout. Un traître. Ils sont venus en chemises blanches, en tricots de corps, en culottes courtes.

— Tous ?

— Les Américains présents portaient des uniformes. Et je portais le mien, même s’il n’avait pas été lavé depuis plusieurs jours.

Martin perçut la véhémence dans sa voix.

— Personne d’autre n’a osé, dit le vieux, un ramassis de dégonflés et de lâches. Personne n’a osé, personne n’est venu me voir pour discuter. Quelqu’un d’autre s’était fait arrêter. Je l’ai découvert ce jour-là. Sinon, nous étions séparés, nous avions une place à part pendant la cérémonie et sommes retournés directement en prison juste après.

— Et cet autre a aussi été transféré dans l’Utah ?

Le vieux secoua la tête.

— Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Ils l’ont peut-être tout de suite conduit dans un camp antinazi.

— Et pourquoi pas toi ?

Le vieux garda le silence. L’avion amorça un virage rapproché, la ville était tout près. De petits points lumineux sur les highways, des publicités éclairées, des tours d’hôtel. Une secousse traversa le fuselage à la sortie du train d’atterrissage.

— Sa famille m’a invité. Et les Américains m’ont accordé une autorisation spéciale de sortie alors que j’étais en prison.

— Tu as vu où ils vivaient ?

Franz rit.

— C’était encore plus petit qu’aujourd’hui. Quelques maisons, un drugstore, une église, une station-essence, le tout traversé par des rails. Ce jour-là, c’était la première fois que je voyais l’un de ces interminables trains de marchandises dont on entendait les locomotives crisser dans le camp. On a mangé dans l’unique diner. Un steak et de l’eau avec des glaçons, ça je m’en rappelle. Et le père de Paul avait une flasque, une véritable flasque allemande en métal qu’il partageait avec moi, malgré les protestations de la patronne qui disait que seule la bière était autorisée dans tout le comté. “They killed my son”, a-t-il dit, si fort que tous les autres clients se sont tus. “They killed my son, those huns, and almost killed this one too.” Il me montrait du doigt. Son bras tremblait. Son anglais avait un accent allemand très marqué, mais cela ne dérangeait personne. Certains clients sont venus à notre table lui exprimer leurs condoléances ou lui donner la paix du Christ. Et on l’a laissé boire, jusqu’à vider la flasque. Après cette éruption, il est resté très calme.

L’avion se posa, freina, leurs corps furent envoyés vers l’avant. Le capitaine leur souhaita la bienvenue à Las Vegas et leur conseilla de laisser leurs cartes de crédit dans l’avion.

— Et la mère et la sœur ? demanda Martin.

Le vieux se détacha et se leva, comme s’il ne l’avait pas entendu, il prit sa veste dans le compartiment à bagages et sortit de l’avion. Martin le regarda faire et se promit de ne plus se laisser avoir si facilement. C’était son truc. Il entendait mal ou perdait vite le fil. La mère et la sœur, se dit-il. Il fallait qu’il commence à prendre des notes. Étudier les pensées du vieux, aller au-delà des amnésies et de l’irritation de son grand-père qui coupait soudainement court à la discussion. Martin se leva, progressa dans l’allée, le dos courbé, et croisa le sourire d’un des deux capitaines dans le cockpit. Le vieux l’attendait sur la passerelle. Ça sentait le kérosène et le béton sec.

L’hôtel ressemblait à un livre ouvert sur la tranche avec des pages vitrées. En haut de la partie gauche, les visages des Beatles, à droite le mot Love entouré de silhouettes rouges. Devant le bâtiment, des palmiers et des arbustes, des falaises artificielles, des fontaines et un grand bassin plat dans lequel les lumières de la ville se reflétaient, les tours vénitiennes artificielles en face. Des limousines sur le Strip, des gens avec d’immenses gobelets en plastique coloré sur les trottoirs et, rien que sur le court trajet entre la highway et l’hôtel, des tas de Mickey Mouse, de stormtroopers et de Superman. Martin arrêta la voiture au pied de l’hôtel. Quelqu’un ouvrit la porte, les porteurs de bagages arrivèrent et sortirent leurs valises.

— Your key, sir!

L’air nocturne était lourd, et Martin fixa l’homme sans comprendre.

— I need the key of your car, or else I can’t park it.

Et il lui donna la clé, sans chercher à comprendre comment et pourquoi, il suivit le petit charriot à bagages entièrement doré, il pénétra dans le hall, vit plus d’arbres devant lui, un dôme en verre, il entendait le clapotis de l’eau, suivit le porteur de bagages jusqu’à la réception où l’homme leur demanda d’attendre. Derrière les hommes et les femmes qui accueillaient les voyageurs, un aquarium s’étendait sur tout le mur, et dans la lumière tamisée nageaient toutes sortes de poissons colorés. Quand Martin se retourna vers le porteur de bagages, il avait disparu. Il voulut dire quelque chose à Franz, mais son grand-père était déjà en train d’échanger avec une jeune femme à la réception. Comme un poisson dans l’eau, pensa Martin qui se laissa envoûter par l’aquarium.

Le vieux s’assit à la table de jeu et aligna ses jetons avec une facilité déconcertante. Martin se posta derrière son grand-père qui misa tout de suite quelques jetons sur le rouge. Le rouge l’emporta. Le vieux récupéra plus de jetons. Il y avait comme un parfum sucré dans l’air, malgré la fumée de cigarette qui empestait. Une dame asiatique avec de grandes lunettes de soleil était assise en face d’eux, à droite de Franz deux femmes blondes avec des robes scintillantes, probablement la mère et la fille, ou peut-être deux sœurs. Le vieux misa sur le noir. Le noir l’emporta. Martin s’assit sur la chaise libre à côté de Franz et positionna ses jetons avec hésitation sur le tapis. Une serveuse arriva et leur demanda ce qu’ils voulaient boire. Le vieux commanda une bière, Martin un gin tonic. Les boissons arrivèrent quelques minutes après. Martin posa un jeton sur les impairs. Sans succès. Il hésita. Quand le vieux perdait, il doublait sa mise. Il misait constamment sur les couleurs.

— Baden-Baden, dit Franz au bout de trois autres tours.

Il prit une gorgée de bière. Son tas de jetons avait grandi.

— Ta grand-mère adorait les casinos. Elle jouait aux cartes, poker, black-jack. Je trouvais ça idiot. Mais j’ai toujours aimé la roulette.

Il misa de nouveau, très mécaniquement. Il perdit. Martin misa dix dollars sur le 13. Il perdit à son tour. Le vieux doubla sa mise et perdit à nouveau. Martin misa sur le trois. Le trois tomba. Il entendait le vieux inspirer bruyamment par le nez. Le croupier poussa un tas de jetons vers Martin. Trois cent cinquante dollars, compta Martin. Il souriait.

— Je t’invite à manger, dit-il au vieux en se levant.

Franz le dévisagea par-dessus son épaule. La bouche en cul-de-poule, il hocha la tête plusieurs fois.

— Ton gain, ta décision, dit-il.

Il avait l’air déçu.

Depuis leur table, il voyait les cuisines ouvertes derrière le comptoir, où les hommes avec des tabliers et des toques noirs s’activaient devant un grill qui crachait des flammes de plus en plus hautes. Partout du bois sombre, la lumière était émise par de petits spots accrochés aux longues planches en bois suspendues au plafond. Les steaks étaient gigantesques. Ils buvaient du vin rouge californien.

— Comment c’était avec la mère de Paul et sa sœur ?

Franz leva la tête de sa viande.

— Tu as pu parler avec elles ?

Martin esquissa un sourire sans vraiment parvenir à être convaincant. Il n’était pas très fier de son guet-apens. Le vieux but une gorgée de vin.

— Sa mère a pleuré, beaucoup pleuré. Je ne sais plus… elle m’a serré dans ses bras. Pour me dire bonjour. Ça m’a mis mal à l’aise devant tout le monde, ça je m’en rappelle.

— Et la sœur ?

Le vieux posa ses couverts, s’essuya la bouche avec la serviette.

— Oh, je ne sais plus à la fin, dit-il.

Ils restèrent silencieux un moment.

— Elle m’a donné son adresse. L’adresse de chez elle en Alabama. Pour que je lui écrive, m’a-t-elle dit, que je lui parle de son frère.

Sa voix s’était soudainement cassée en prononçant le mot “frère”, ce qui toucha Martin d’une façon tout à fait inattendue. Franz baissa la tête, posa la main sur son front. Le demi-doigt orienté vers son petit-fils. Martin vit les chefs s’activer, ça sentait le charbon de bois, il sentait ses pieds vibrer, il entendait les verres tinter, les rires.

— Je suis désolé, dit-il.

Le vieux leva la tête et, l’espace d’un instant, redevint uniquement ce qu’il était : un vieux. Les yeux vitreux et rouges, la peau très pâle et tachée et, sous ses cheveux blancs et fins qui tombaient en arrière comme des câbles électriques, la peau du crâne brûlée par le soleil texan.

— On croit oublier, mais on n’oublie jamais, dit Franz. Elle m’a écrit l’adresse sur un bout de papier. Elle avait une écriture très fine, très propre. Elle a tenu ma main, un instant, quand j’ai pris le papier. Je me souviens encore que ses doigts étaient très froids. Elle voulait que je lui envoie l’adresse du nouveau camp.

— Et tu l’as fait ?

Son grand-père souriait désormais.

— Moi non, je n’avais pas le droit. Pas de courrier au sein des États-Unis pour les prisonniers de guerre allemands. Mais quelqu’un d’autre l’a fait.

— Pardon ?

— Un Américain, un capitaine. On s’est écrit en passant par lui, si tu préfères.

— Et tu n’as plus leur adresse ? Celle de la famille de Paul ?

— Je l’ai perdue, dit le vieux.

— Mais l’endroit est tout petit, non ? Tu m’avais même donné le nom. Tu n’as pas essayé de les retrou ver ?

— Non, dit Franz.

Sa manière de dire “non” était suffisamment claire : il ne répondrait plus aux questions. Il reprit ses couverts et commença à couper les restes de son steak. Martin le regarda faire.

*

Il s’avança vers la rampe et posa les mains sur le métal devenu brûlant au soleil. Son cerveau enregistra la douleur, mais il ne leva pas les mains. Devant lui s’étendait cette toile surdimensionnée qu’un artiste fou avait tendue au-dessus de l’horizon. Des falaises rouges, des bords, des pics et des gorges qui, au loin, semblaient si minuscules qu’on aurait pu les couvrir avec le doigt. Il attendit que le paysage devienne plus réel, semble plus authentique. Au marteau, se dit-il, comme frappé au marteau gigantesque sur un bloc de pierre rouge, encore et encore. Les ombres des nuages s’étiraient au-dessus des falaises. Bien loin derrière, au milieu des canyons, le scintillement de l’eau ; on apercevait aussi un hélicoptère, sorte de moustique à moteur. Quelque chose l’envahit, le saisit. Dans sa tête le sentiment de faire face à un leurre ou d’en être lui-même un, sa propre existence rien qu’une affirmation qui manquait de consistance face à ce paysage.

La plupart des gens autour de lui n’arrêtaient pas de prendre des photos. Mais certains autres se tenaient là, comme lui, à fixer l’horizon, la bouche fermée et les yeux écarquillés. Il se sentait à la fois insignifiant et lié à tous ces observateurs. Le vieux vint à sa hauteur. Ils contemplèrent en silence. Ils finirent par prendre quelques photos. Un homme les photographia côte à côte devant la rampe. Il regarda le cliché et décela pour la première fois une ressemblance dans le visage. Le nez, se dit-il, la forme des yeux. Il prit une photo avec son téléphone, l’envoya à Laura. Il réalisa qu’il avait arrêté de se demander s’il devait lui envoyer ou non des photos du voyage. La réponse arriva, alors qu’ils étaient déjà de retour en voiture après avoir fait une balade le long du canyon et déjeuné, une photo : Judith allongée sur le dos dans le salon de Laura, sur la barboteuse l’inscription USA. Il rit, montra son arrière-petite-fille à Franz. Le vieux fixa un moment le cliché.

— Jolie, dit-il avant de rendre le téléphone à Martin. On voit bien la ressemblance.

Martin démarra.

— Tu es sûr que tu ne veux pas faire la randonnée jusqu’en bas ? demanda Franz. Je peux attendre. On reste une nuit de plus à Flagstaff.

— Non, c’est bon, dit Martin.

Ils suivirent un grand camping-car en silence. Martin alluma la radio, que le vieux éteignit après quelques accords de country.

— Tu ne devrais pas te sentir obligé de faire bien les choses, dit-il, ni de faire en fonction de ce que tu penses que les gens considèrent être bien.

Martin mit le clignotant et appuya sur l’accélérateur pour doubler le camping-car.

— Avec cette femme, avec la mère de la petite.

— Laura, dit Martin.

— Avec Laura, dit le vieux. Je ne comprends pas ce que vous faites.

— Tu parles de quoi ?

— De tous ces messages, les photos, les discussions nocturnes. C’est avec elle, n’est-ce pas ? Tu lui écris.

Martin acquiesça.

— Tu ne trouves pas ça bizarre ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle n’est pas ta copine, ni ta femme. Elle n’est que la mère de la petite, c’est tout.

— Judith, dit Martin. Et si c’est pour me dire que j’aurais dû faire un test de paternité, tu peux aussi bien aller dans l’Utah en Greyhound.

— Du calme, dit son grand-père.

Ça avait l’air de l’amuser.

— Ces choses-là se sentent, je pense. Tu douterais si ce n’était pas le cas. Ou peut-être pas. Ce n’est pas le problème. Je ne suis pas en mission pour ta mère.

— On dirait pourtant, dit Martin.

— Tu devrais simplement te demander, dit Franz, pourquoi tu fais ça alors que tu es à des milliers de kilomètres. Tu penses que c’est ce qu’elle attend ? Ou quelqu’un d’autre ? C’est ce que tu attends de toi ?

— Je ne sais pas ce que tu veux me faire dire, dit Martin.

Il se demanda d’où sortait cette soudaine psychanalyse. Il regrettait le grand-père distant.

— Absolument rien. Ce que toi tu veux, c’est ça qui compte. Mais je ne suis pas sûr que ce soit ce qui te pousse à agir.

Martin regarda la bande sur la route. Il croisa une patrouille de police et leva un peu le pied de l’accélérateur.

— Je me demande, dit-il sur un ton plus sec qu’il ne l’aurait voulu, si tu n’es pas simplement en train de projeter ton histoire sur moi.

Pendant un moment, seul le ronflement du moteur se fit entendre. Touché, pensa Martin, en plein dans le mille. Il hésita à s’excuser, il avait les mots sur le bout de la langue, mais finit par les ravaler. Au bord de la route, de tout petits arbres broussailleux, le sol sec et pierreux.

— Il a quel goût le Grand Canyon ? demanda-t-il plutôt.

Il entendit le vieux rire doucement et fouiller dans son sac à dos. Franz lui tendit enfin une petite pierre rouge sous le nez.

— Elle est pour toi, si tu veux. J’en ai une autre. Comme ça tu pourras goûter par toi-même.

Il glissa la pierre dans la poche de chemise de Martin.

— Tu as peut-être raison, en ce qui concerne les attentes, dit Franz. Je pourrais te sortir cette phrase toute faite, te parler d’une autre époque. Mais tu as quand même raison. Chacun son excuse.

Ils mirent une heure à atteindre la highway en direction du nord. Le vieux avait mis la radio, ils écoutèrent quelques chansons de country avant de tomber sur une station de blues. Le temps se dilatait et se contractait. Ils passèrent la frontière de l’Utah. La couleur qui dominait était le rouge, ancré dans la terre, dans la pierre. La campagne brillait. Au bout de quelques heures, la couleur céda sa place au vert et au gris qui dominaient désormais, les falaises perdaient de leur sécheresse, les collines gagnaient en douceur. Mais la brillance demeurait.

— Je l’aime beaucoup, dit Martin en remontant dans la voiture après une pause café dans un diner.

Le vieux tourna la tête, le fixa dubitatif.

— Tu m’as demandé pour Laura, ce midi. Je l’aime beaucoup. Je me dis souvent, et c’est sûrement terrible, mais je me dis souvent que Judith a coupé court à notre relation avant qu’elle commence vraiment.

— Et c’est pour ça tous ces messages ?

— Quand je suis en Allemagne, dit Martin, je suis enfermé dans mes systèmes et mes certitudes. Maintenant que je suis loin, je peux écrire, j’ai des choses à raconter. C’est comme si Judith n’existait pas ou plutôt comme si les problèmes qui sont arrivés avec elle n’étaient plus là.

— Envolés, dit Franz.

— Voilà, si tu veux.

— Je vois, dit Franz après avoir bu une longue gorgée de sa bouteille d’eau. Je peux comprendre. Quand Barbara est née…

Il s’interrompit.

— Et tu crois qu’ils peuvent changer les choses, tes messages et tes photos ?

— J’en sais rien, dit Martin.

*

Quand il ouvrit la porte de la salle de bains, le vieux ronflait doucement. Il était allongé à l’envers sur le lit, les jambes tendues, il avait seulement retiré ses chaussures, Martin vit tout de suite le trou dans sa chaussette. Il prit une couverture en laine dans l’armoire et couvrit Franz. Le visage de son grand-père semblait très fin, le nez se gonflait, les narines grossissaient, puis se rétrécissaient légèrement. Il avait envie de caresser les joues du vieux. Il semblait si fragile. Il prit un Coca dans le minibar, ouvrit la porte de la chambre et sortit dans le couloir qui faisait tout le tour du premier étage du motel. Il s’appuya contre la rampe, fixa l’étang au beau milieu du complexe, éclairé par deux lampadaires bas en forme de champignons. Derrière, les lumières de la petite ville, et quand il pencha la tête en arrière pour boire à la bouteille, il vit une rivière d’étoiles scintillantes au-dessus de lui. Malgré les plus de huit heures de route, il se sentait éveillé, surexcité. Il s’assit par terre, étira les jambes contre la rampe en espérant que personne n’ait plus envie de quitter sa chambre. Il sentait une légère masse au-dessus de son cœur, glissa la main dans la poche de sa chemise et sortit la pierre que Franz lui avait offerte au Grand Canyon. Il la fit rouler entre le pouce et l’index, sentit sa surface à la fois plate et rugueuse. Elle était très ronde, presque comme les toutes premières balles de fusil. Il savait ce qui lui restait à faire, il rit car il le savait pertinemment, il regarda à droite où brillait le panneau vert Exit. Toi aussi, tu vas faire partie de ces fous, se dit-il, avant de glisser la pierre dans sa bouche. Il la laissa reposer sur sa langue, la fit bouger un peu d’avant en arrière. Ça chatouillait. Il produisit plus de salive dans sa bouche, bougea la pierre d’avant en arrière, la suça comme un bonbon. Elle avait un goût de sable. Il pensa à la vague qui, enfant, l’avait emporté dans l’océan Atlantique et avait plaqué son visage contre le sable. La pierre était amère, mais aussi épicée, un peu comme du chili.

Tu sens ce que tu veux bien sentir.

Il cracha la pierre dans sa main. La petite boule pleine de bave. Il la regarda. But une gorgée de Coca, se gargarisa avant d’avaler. Puis il reprit la pierre en bouche.

*

— I think that’s you! dit Sarah.

L’index allongé de l’archiviste se posa sur l’une des photos qui était collée dans la grande chemise sous plastique. Elle montrait un homme adulte aux cheveux noirs en uniforme américain sombre, avec un petit képi sur la tête, la main posée sur l’épaule d’un jeune homme en uniforme clair de prisonnier de guerre. L’écusson PW collé sur la poitrine. Les cheveux du prisonnier de guerre étaient rasés, mais Martin reconnut les yeux et le nez qui lui ressemblaient davantage que sur la photo prise au Grand Canyon.

Jusqu’ici, la légende disait uniquement “Captain Johnson and a German POW”, mais quand ils l’avaient vu la première fois sur Skype, ils s’étaient tout de suite dit que Franz pouvait être l’homme sur la photo.

L’archiviste déplaça son corps imposant et lourd autour de la table et se posa à côté de Franz qui fixait la photo.

— Yes, that’s me, dit-il. J’étais son traducteur, son secrétaire, j’ai même fini par être son chauffeur.

Sarah rit, et tout son corps semblait secoué. Elle frappa dans ses mains. Quand elle se pencha pour observer la photo plus en détail, les grosses boules argentées de son sautoir touchèrent le dossier. Le plastique crépita doucement quand elle sortit la photo de la pochette.

— So I can update our information. That’s great.

Au fil de la matinée, haletant sous le poids des dossiers et des caisses, elle avait posé sur la table de plus en plus de documents qu’elle avait mis de côté pour eux dans la Special Collections Section de la bibliothèque. Certains étudiants, assis dans un coin de la pièce devant des lecteurs de microfilms, levèrent la tête et observèrent le vieux et le jeune homme traités avec tant d’attention par la directrice de section.

Elle resplendissait de joie quand elle les avait accueillis le matin dans le bâtiment quasiment désert de la bibliothèque.

— I’m Sarah, I’m incredibly excited to see you!

Son rire était puissant et très communicatif. Ses yeux brillaient quand elle avait serré la main à Franz. Martin avait trouvé des similitudes avec Cathy au Texas, senti le même enthousiasme, la même joie. Dans la Weber State University, un grand campus très vert en bordure d’Ogden, pas de vieux gardiens ni d’auxiliaires du camp, rien que des dossiers, des copies et des photos. Sarah avait tout un tas de questions et elle avait demandé si elle pouvait enregistrer l’entretien et l’archiver pour le mettre à la disposition des étudiants. Une chaîne de télévision locale avait également déposé une demande, avait-elle dit en penchant un peu sa lourde tête. Elle était désolée, mais elle en avait dit un peu trop. Elle pouvait tout aussi bien refuser. Sinon, les reporters viendraient le lendemain à la bibliothèque. Une vraie rockstar, se dit Martin. Et lui le roadie ou l’assistant personnel. L’homme à tout faire. Le vieux accepta. Il donnerait l’interview. Sarah hocha la tête de satisfaction et ouvrit une autre caisse.

— 9 We’ve got so many Unser Lebenhere. But they are only fotocopies. The quality is really bad.

Elle sortit une pile de papiers agrafés sur lesquels on pouvait voir toutes sortes de dessins et de textes. Le vieux les prit, les feuilleta avant de les faire passer. Les unes de Unser Leben étaient écrites à la main, le nom aussi et certains textes, mais la plupart des articles avaient été tapés à la machine puis photocopiés. Martin pensa à un journal d’école. Il vit des textes informatifs sur la prévention des accidents du travail, des mots croisés, des nouvelles, des articles sur l’histoire des États-Unis.

— Celui-là est de moi, finit par dire Franz.

Il sourit, lit un peu.

— C’était après la fin de la guerre.

Il passa les papiers à Martin, expliqua à Sarah qu’il avait rédigé cet article paru anonymement. Elle hocha la tête et nota l’information dans son carnet.

À toi, jeune hitlérien, lut Martin. Dans ce texte, un narrateur inconnu s’adressait à un interlocuteur fictif. Je ne vous fais aucun reproche à toi et tes amis, ni ne vous honnis. Ton attitude est le fruit d’une éducation de douze années qui n’a pas pour visée le développement harmonieux de ta personnalité selon les critères de la pensée personnelle, du besoin de vérité et du sens de la justice, mais dont le but profond est de faire de toi un croyant aveugle, obéissant au doigt et à l’œil. Inutile d’ajouter, camarade, que je ne tiens pas particulièrement cet idéal éducatif dans mon cœur, que je l’ai en horreur et que le fanatisme doctrinal m’est atroce.

Martin leva les yeux.

— C’est toi qui as écrit ça ? demanda-t-il.

— On m’a un peu aidé, dit Franz.

Il souriait.

— Le point de vue est clair, dit Martin.

Aurait-il été capable, lui, d’écrire un tel texte à dix-huit ou dix-neuf ans ?

— Certaines personnes ici, dit Franz, avaient besoin à l’époque qu’on leur explique les choses clairement.

Martin fixa ses yeux bleu clair. La joie et le calme qui dominaient chez Franz ces derniers jours avaient disparu. Martin vit son demi-doigt flotter au-dessus des feuilles sur la table, et pensa à la réponse que le vieux lui avait donnée sur la route de Hearne et qu’il avait prise pour une blague : On me l’a arraché avec les dents.

Sarah et Franz discutaient comme deux vieux amis. Martin était assis sur une chaise, dos à son grand-père, et écoutait. Franz parlait de son arrivée, du camp qui n’était pas tout à fait fini car il avait d’abord été utilisé pour des prisonniers de guerre italiens avant d’être en grande partie rasé. Il parlait de la période avant Noël, que des rumeurs concernant une offensive de la Wehrmacht dans les Ardennes circulaient et que certains camarades avaient cru à la victoire finale et étaient venus se resservir à manger.

— C’est dans ces moments-là qu’ils sortaient de leurs terriers, dit-il. C’est là que j’ai vu qui étaient les meneurs. J’ai tout noté.

Il raconta que, quand l’offensive échoua début 1945, c’était resté très calme dans le camp, tout le début de l’année. Il parla du captain pour lequel il avait travaillé, raconta que l’homme l’avait parfois traité comme un fils.

— C’était interdit. Mais il s’en moquait, dit le vieux.

Sarah souriait.

Martin vit bien qu’il dérivait, que l’interview traînait en longueur, percevant çà et là encore quelques mots. Il l’entendit dire uniform, jeep ou encore punishment. Il s’imaginait le vieux en train de se rendre à son travail à l’Odgen Military Depot, directement en face du camp des Allemands, il le voyait assis avec le captain américain, l’imaginait en train de lui offrir des cigarettes ou du chocolat. Ses paupières se firent lourdes.

— Et le camp dans tout ça ? demanda-t-il, plutôt pour tenter d’échapper à la somnolence.

— Oui, eh bien ? demanda Sarah.

S’il en restait une partie, des baraques, quelque chose. Il évoqua les fouilles à Hearne. Sarah secoua la tête. Tout avait été entièrement rasé. Besoin du bois, commença-t-elle avant de s’interrompre, de se lever pour aller chercher son ordinateur portable.

— Peut-être, dit-elle, y a-t-il un endroit que vous pourriez aller voir.

*

Martin arrêta la voiture à la bifurcation. Le portail se constituait de deux tiges en métal verticales qui faisaient penser à des colonnes de réverbères, et d’une tige horizontale simplement emboîtée sur le dessus des lampadaires via deux trous. Tout en haut une croix, et en dessous était sobrement fixé un panneau en bois avec du barbelé : Abbey of our Lady of the Holy Trinity. Il y avait une barrière métallique, probablement pour les vaches ou les moutons, mais elle était ouverte. Une petite boîte à lettres rouge se tenait un peu de guingois à côté.

— Ça doit être ça, dit Franz.

C’était leur troisième jour à Ogden, le lendemain de l’interview télévisée. La journaliste s’était passionnée pour le vieil Allemand et son anglais impeccable. Martin avait eu l’impression qu’elle flirtait avec son grand-père. Certains étudiants avaient remarqué l’attroupement dans les archives et s’étaient assis aux tables pour écouter. Après le départ de la journaliste, plusieurs jeunes hommes et femmes étaient venus vers Franz pour lui poser des questions, auxquelles le vieux répondait avec un calme olympien. Martin avait eu l’impression d’être un meuble. Le soir, ils avaient mangé des sushis dans un restaurant rempli de jeunes gens du petit centre-ville, sur une idée de Franz. Et après le repas, Franz avait annoncé qu’il voulait voir le monastère. Ils étaient donc partis ce matin après le petit-déjeuner, Martin les avait conduits par une route sinueuse au sommet d’une étroite vallée à l’est d’Ogden, qu’ils avaient enfin atteinte après une heure environ et qui donnait sur un lac de barrage. Derrière, des prés, des petites collines et de grandes fermes ; à l’horizon des crêtes grises, dont certains sommets étaient recouverts de neige. Ils avaient dépassé le village en bordure de lac et suivi une petite route qui menait au portail. En haut d’une colline au loin, Martin devina plusieurs bâtiments blancs.

Il remit le véhicule en mouvement. Suivant un large coude, ils montèrent lentement au sommet d’une côte. La route était déformée et les secouait. Martin baissa la vitre. On entendait le bruit d’un moteur de tracteur. Une haie d’arbres se dessinait de part et d’autre de la route, les acacias et les chênes formaient un toit de branchages au-dessus de leurs têtes. Les ombres des feuilles dansaient sur le visage de Martin. Il ferma les yeux un instant, laissant la voiture poursuivre sa course à l’aveugle.

Il s’arrêta sur un petit parking. Il regarda le vieux. Franz avait la bouche légèrement ouverte. Il observait le bâtiment blanchi devant lui. Le portail d’entrée, entouré de fleurs, était en bois, les murs autour aussi. Seul le toit, qui enjambait le bâtiment tout en longueur à la manière d’un U retourné, était en tôle ondulée. Il était surplombé d’une grosse croix en bois. À leur droite, en face de l’église, il y avait des baraques, dont certaines semblaient être habitées et d’autres servir à entreposer des outils, des tracteurs et autres appareils. La peinture blanche des bâtiments était sale, parfois écaillée. Là aussi, des murs en bois et les toits recourbés en tôle ondulée. C’était comme si on avait découpé certains bâtiments sur les photos des archives pour les coller dans ce paysage pittoresque.

Franz était déjà descendu et avait fait quelques pas en direction des baraques habitées. Martin le suivit. Le tracteur s’était tu. On entendait le doux mugissement du vent dans les feuilles de l’allée, mais Martin avait comme une impression de silence absolu.

— C’est pas vrai ! dit Franz.

Regarder avec ses yeux, pensa Martin. Ce lieu dans les montagnes de l’Utah, qui semblait complètement hors du temps, même pour lui, et qui, de toute évidence, replongeait le vieux dans son passé. Le résonnement métallique de la cloche de l’église le ramena dans le présent. L’église convoquait, et les moines affluaient. Une bonne dizaine d’hommes en longue robe noire arrivaient des quartiers d’habitation et de travail. Seul l’un d’entre eux, apparemment directement venu du champ, portait une salopette bleue encrassée. Les hommes étaient vieux, leurs cheveux blancs ou gris, les visages ridés. Ils traversèrent le parvis, fixèrent la voiture et les deux visiteurs qui avaient l’air un peu perdu. Ils leur firent un signe de tête. Les moines les dépassèrent et pénétrèrent dans l’église, qui n’était rien d’autre qu’une baraque de prisonniers de guerre démontée il y avait près de soixante-dix ans, puis déplacée et rebâtie ici. L’un des derniers moines, un homme de l’âge de Franz à la barbe longue et au crâne rasé, dévia de sa trajectoire et vint vers eux.

— We’re glad to have visitors, dit-il d’une voix douce et enjouée. Have you come to pray with us?

— No, dit Franz, no, we haven’t.

Il posa une main sur l’épaule de l’homme.

— But thank you.

Le moine acquiesça et poursuivit son chemin. Franz se tourna vers Martin. Il souriait.

 

9. Nom d’un journal édité par les prisonniers de guerre dans les camps.

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