Cette autre vie

Hannes Köhler · Chapitre 1 sur 9

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Cette autre vie

Prologue

HANNES KÖHLER

 

Cette autre vie

roman traduit de l’allemand

par Justine Coquel

 

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À Paula

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I suppose if a man has something once, always something of it remains.

 

ERNEST HEMINGWAY

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PROLOGUE

 

Il enfonce les mains dans le sable humide, bouge les doigts, sent le frottement des grains sur la peau. Il a les jambes pliées et fixe ses bottes, le cuir usé, incrusté de terre. Son index heurte quelque chose de dur, peut-être un coquillage, il le touche, c’est un caillou, mobile, il utilise ses autres doigts pour l’attraper, l’extraire du sol. Il essuie avec le pouce la surface lisse, noire et brillante. Il penche le haut de son corps un peu plus en avant, entrouvre les lèvres et pose la pointe de la langue sur le caillou. Le goût du sel, du sel marin, il sent l’amertume et un léger picotement métallique. C’est donc ça, le goût de la Normandie, pense-t-il en levant la tête.

La rampe avant d’un engin de débarquement s’abat sur le sable, son claquement annonce le retour du tangage des bateaux dans le déferlement des vagues, l’odeur du diesel et du brûlé, les cris des commandos, le ronronnement des panzers qui font gicler le sable humide derrière eux en grimpant la première côte au sortir de l’eau. Au loin, toujours plus de bateaux de plus en plus grands, la proue béante. Les soldats avancent, les jeeps et les camions les précèdent ; sur les zones de chargement toujours plus d’hommes, toujours plus de casques ronds, toujours plus d’uniformes verts, toujours plus. Le temps tourne en boucle, les mêmes images encore et toujours, plus de bottes dans le sable, toujours plus de machines ; comme si les soutes des bateaux étaient aussi profondes que la mer et plus profondes encore, comme si ce déferlement de loups de mer vert algue n’en finissait pas.

Il regarde autour de lui, observe les camarades assis à côté de lui dans le sable, les yeux écarquillés, leurs rares effets personnels aux pieds. Il devine la crainte, la tristesse. Les rouleaux de barbelés jetés avec indifférence autour d’eux, la plupart des gardes leur tournent le dos, eux aussi contemplent le spectacle qu’offre le littoral, certains accompagnent de sifflements et de rires le débarquement de quelques bateaux ou engins. Et ce n’est toujours pas fini, il aperçoit les prochains bateaux valser au-dessus des vagues suivis de navires encore plus gros, la vapeur qui s’en dégage, de curieux petits zeppelins attachés à des cordes en métal flottent au-dessus, il entend le bourdonnement des avions jaillir de nuages bas. Une pluie très fine s’abat sur les visages tel un léger voile. Il serre les poings, serre fort, la pointe du cail lou transperce sa peau.

— Pauvre Allemagne, dit un camarade dont le ban dage autour du front s’est obscurci. Il secoue la tête. Pauvre Allemagne.

Ils sont peut-être une centaine d’hommes ; après une nuit dans un champ, on les a fait marcher dans le sable, les mains derrière la tête, à leurs côtés les Américains. Franz pense aux autres, à tous ceux qui n’ont pas encore été attrapés là-dehors, aux camarades en fuite ou dans l’arrière-pays pour lesquels le combat continue. Il pense à Essen, à Katernberg, la maison, sa mère et son frère. Pauvre Allemagne. Il devait faire partie de la contre-offensive, faire partie des sauveurs, désormais il n’est que spectateur. Il a honte, pas seulement d’avoir été fait prisonnier ni d’être assis dans le sable, mais du soulagement, ce sentiment de pouvoir respirer de nouveau, sentir l’air marin pénétrer dans les poumons. Fini est le mot qui revient sans cesse, et même s’il essaye encore si souvent de l’enfouir dans ses pensées, il remonte à la surface comme une bouteille à la mer. Quel genre de soldat es-tu, quel genre d’Allemand es-tu ? Il porte le poing à ses lèvres et passe la langue dessus. Le caillou pétille dans sa bouche et avec lui l’espoir de ne plus avoir à combattre. Il a essayé d’être un bon soldat, il a essayé mais on ne l’a pas laissé faire, on ne lui a pas laissé le temps. Après quelques semaines de formation au front, à l’époque sans même savoir qu’il s’agirait d’un front. La Normandie, les vacances en France, les Françaises, a dit quelqu’un. Tu es mineur de fond, pense-t-il, voilà ce que tu es. Il lève la tête. Personne ne fait attention à lui, personne ne parle, tous fixent le déferlement, les bateaux et les Américains. Il ouvre la poche de poitrine de sa veste d’uniforme pour y glisser le caillou.

Les heures passent, des heures sous la pluie, dans le vent, des heures de somnolence faisant basculer sa tête vers les genoux, et quand il se réveille en sursaut, les bateaux sont toujours là, les camions et les soldats, avec la même constance que les rouleaux du déferlement. Ce n’est que le soir, quand ils ont reçu l’ordre de se lever et de descendre vers l’eau, que le flot s’épuise, que les entrailles sont vides. Mais si les entrailles sont vides, et ça il le comprend quand il voit les camarades débarquer depuis d’autres points de la plage ou de la corniche, elles le sont uniquement pour pouvoir l’accueillir lui et tous les autres Allemands. Partout les mêmes coupes de cheveux aplaties par la pluie, les mêmes uniformes gorgés d’eau, les visages mal rasés, les yeux qui transpirent le désarroi.

Quelqu’un crie “On board, on board”, et les premiers camarades avancent dans le déferlement. Les vagues claquent contre ses jambes, trempent ses bottes. Il patauge dans les vagues, grimpe la rampe de chargement vers le petit engin de débarquement.

La rampe métallique fait un long bruit grave en se refermant, un grondement parcourt le bateau, il est remis à la mer. L’écume éclabousse leurs têtes. Un peu plus haut sur la poupe, le second les fait naviguer entre les grands transporteurs. Franz se cramponne au bastingage, il voit des vagues noires dont les sommets déferlent parfois dans la soute. Quelqu’un vomit. Notre Père, pense Franz, Notre Père qui es aux cieux, sans aller plus loin car un camarade tombe et manque de le renverser. Le second crie quelque chose d’incompréhensible.

La lumière du jour est avalée par la mer et les nuages au-dessus de lui, la nuit envoie des pluies plus fortes et un bruit de tonnerre, peut-être une bombe ou l’artillerie. Ou un orage, tout simplement.

Devant eux sur l’eau, la masse sombre des navires de guerre, des destroyers. Sur le côté, il reconnaît des dizaines d’autres engins de débarquement, voit les visages perdus des camarades qui quittent la France avec lui. Ils s’approchent d’une grande caisse grise dont les canons pointent silencieusement vers le ciel. Il aperçoit une chaîne d’ancre aussi épaisse qu’un homme adulte. Un coup de sifflet retentit, une échelle est déroulée. Ça y est, pense-t-il en se retournant vers la côte que des éclairs ont commencé à foudroyer. Quelqu’un le pousse en avant. Il attrape l’échelle et commence à escalader.

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