Cette autre vie

Hannes Köhler · Chapitre 5 sur 9

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Cette autre vie

Chapitre 4

 

Elle se tenait à la fenêtre de la cuisine et regardait dehors, vit le véhicule de la poste ralentir dans la Dorfstraße et mettre son clignotant. La voiture donna deux coups de klaxon en tournant dans son allée. Elle posa la tasse et enfila sa robe de chambre. Elle s’arrêta brièvement dans le couloir et se regarda dans le miroir. Tout était à sa place.

— Bonjour, dit le postier quand elle ouvrit la porte.

— Bonjour, monsieur Hansen, dit-elle.

Il ouvrit la porte latérale de son petit utilitaire et fouilla un moment à l’arrière. La matière bleu marine de son pantalon se tendit sur ses fesses.

— L’université ? demanda-t-elle.

Monsieur Hansen dit quelque chose depuis l’arrière du véhicule. Plusieurs moutons firent leur apparition dans le champ derrière la maison d’en face. Elle inspira par le nez, les senteurs de l’automne.

— Ces deux-là, dit monsieur Hansen en lui tendant les enveloppes sur lesquelles elle reconnaissait les armoiries.

— Merci, dit-elle.

— Attendez, dit monsieur Hansen en retournant vers sa voiture.

Le colis était gros et semblait lourd. Monsieur Hansen le portait avec les deux bras.

— Schneider, dit-il.

— Pardon ?

— L’expéditeur, dit-il. Franz Schneider. Je vous le dépose à l’intérieur ?

— Ça ira, monsieur Hansen. Merci beaucoup.

— Mais de rien, dit-il avant de poser le colis sur les marches du perron.

Il lui fit un signe de tête, se dirigea vers la voiture, monta, fit demi-tour et partit. Avant de tourner au croisement suivant, il donna encore deux coups de klaxon. Barbara fit signe, baissa la main et rit d’elle-même. Une vraie petite écolière. Elle entra dans la maison, se rendit à la table de la cuisine et posa les enveloppes, elle attrapa le paquet de cigarettes et retourna sur le seuil. La fumée s’éleva lentement sous l’auvent tandis qu’elle observait le colis. Le chaume laissa échapper quelques gouttes qui se déposèrent en taches sombres sur le papier kraft. Moïse livré par la poste, se dit-elle en imaginant un panier d’osier sous le papier marron. Voilà ce que ça lui inspirait. Franz n’avait pas appelé, pas envoyé d’e-mail. Mais elle avait pressenti quelque chose. Les yeux brillants du petit-fils et de son grand-père à l’aéroport. Les visages bronzés, dont la ressemblance ne lui avait jamais semblée aussi évidente.

Martin avait parlé d’archives et de recherche, d’un camp reconstitué. Incroyable, avait-il sans cesse répété, vraiment incroyable. Il avait évoqué un monastère, les montagnes, l’Utah, les sushis. Pourquoi les sushis, s’était-elle demandé. Et quel monastère ? Il avait débité. Las Vegas, Grand Canyon, et puis New York. Avec l’enthousiasme d’un adolescent. Elle avait apprécié, ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu comme ça. Elle avait passé une main furtive sur son genou et l’avait vu sursauter, il y a certaines choses que les voyages ne changent pas. Barbara avait aussi capté le regard de son père dans le rétroviseur. Il l’avait fixée, très calmement, pensif. C’est à cet instant qu’elle avait deviné que quelque chose allait venir.

Les deux hommes étaient restés deux jours dans sa chaumière, ils s’étaient assis dans le jardin, avaient mangé du gâteau, bu du thé, du vin rouge le soir, ils s’étaient baladés le long de la Weser. Pendant que Martin monopolisait la parole, passionné et gesticulant, son père gardait les mains posées sur son ventre et souriait. Il avait à peine discuté avec elle, simplement pour échanger des banalités, il semblait plongé dans ses pensées. Et il avait bien trop souri. C’était nouveau et ça l’avait rendue méfiante. Et maintenant, comme une preuve, le colis. Elle envoya le mégot dans les graviers devant la maison et envisagea d’aller au bord du fleuve. Mais elle finit par s’agenouiller pour soulever le carton qui était vraiment lourd, mais pas autant que monsieur Hansen l’avait suggéré avec son jeu d’acteur. Il avait sûrement espéré être invité à boire un café. Elle posa le carton sur la table de la cuisine, alla chercher un couteau et passa la lame dessus.

Des papiers, plein de papiers, assemblés ou agrafés, des lettres évidemment, des copies mais aussi des originaux, des articles de journaux, des vieilles photos, et elle découvrit aussi une clé USB. Une enveloppe tout au-dessus : Pour Barbara. Elle soupira. S’assit, la lettre dans la main. Elle ferma les yeux un instant. Les vieux et leurs grandes effusions. Elle se leva, alla au salon, prit le téléphone de son secrétaire et composa le numéro. Il décrocha aux premières tonalités.

— C’est Barbara.

La radio dans sa cuisine continua de brailler quel ques instants en arrière-plan.

— Le colis est arrivé, finit-il par dire.

— Je peux savoir ce que c’est ? demanda-t-elle.

Il rit.

— Si je te l’avais dit plus tôt, tu aurais probable ment essayé de m’en dissuader. Comme pour le voyage.

— Sûrement, dit-elle.

— Donc je l’ai simplement envoyé.

— Et si je le jette ?

— Lis la lettre. Tu feras ce que tu veux du reste après.

C’est pour ça qu’il avait glissé des originaux. Et des photos. Ils se turent tous les deux. Tellement de changements, se dit-elle.

— Si tu n’en veux pas, donne-le à Martin de ma part, finit-il par dire. Il sera content.

— OK, dit-elle. On verra.

Elle tenta quelques incursions en fin de conversation. Elle lui demanda comment allait la santé, s’il sortait suffisamment pour s’aérer. Les choses de la vie. Elle raccrocha au bout de quelques phrases.

Elle monta dans son bureau, dont la fenêtre donnait sur la digue de la Weser, qu’elle apercevait à travers les cimes des arbres des voisins. Dehors, on entendait le gazouillement des oiseaux qui ne voulaient pas accepter l’arrivée de l’automne. Barbara alluma l’ordinateur portable, commença à lire l’e-mail d’une doctorante. Premier chapitre en pièce jointe. Féminité dans la littérature américaine du début du e XX siècle. Une histoire sans fin. Elle avait essayé de l’en dissuader. Mais parallèlement, sa ténacité lui avait plu. Elle lut quelques lignes. Perdit immédiatement le fil. La colère était là, regardait par-dessus son épaule, la colère lisait en même temps qu’elle et prononçait chaque mot dans sa tête à voix haute. La colère avait un autre rythme. Elle était plus tenace que les doctorantes les plus douées. Chaque fois que Barbara pensait s’en être débarrassée, son père faisait en sorte de la prendre au dépourvu. Et elle revenait instantanément.

Il n’avait jamais été un père violent, ni un gueulard ou un soiffard. Il n’avait pas été affectueux, ça non. Mais les pères affectueux, ça n’existait pas à Essen après la guerre. Pas dans son monde à elle.

— Estime-toi heureuse que ton vieux ne te tape pas dessus, avait dit son amie Hilde en lui montrant les traces de coups de ceinture dans son dos.

Des pères qui cognaient, il y en avait à la pelle, sans compter ceux qui criaient la nuit, hantés par tous les morts de la guerre. Son père à elle était revenu de la guerre avec un anglais excellent, ce qui lui avait rapidement assuré un poste auprès de l’administration militaire anglaise. Et à manger sur la table de sa jeune famille, quand des tas d’autres crevaient de faim. Barbara mangeait à sa faim mais subissait les messes basses et les regards en coin de ses camarades d’école. Mioche de traître, qu’on l’appelait. On traitait son père de Tommy, et Barbara avait appris à se battre pour son traître de père. Son père avait ramené autre chose de la guerre : une obstination à défendre ce qu’il considérait être juste et bon. Un homme droit, se disait-elle, catégorique.

— Qu’est-ce que tu fais toujours fourrée chez les Beberich ? avait-il demandé. Je ne veux plus que tu ailles chez ce porc de nazi. Si ça ne tenait qu’à moi, avait-il poursuivi sans finir sa phrase.

Et Barbara ne savait pas ce qu’était un porc de nazi, elle ne connaissait que les porcs classiques. Mais l’expression de visage ne faisait aucun doute, un porc de nazi était quelque chose de bien pire. Alors elle ne voyait son amie Lore qu’à l’extérieur, entre les ruines. Un vrai terrain de jeu pour Barbara, même si sa mère lui mettait une bonne dérouillée quand elle rentrait à la maison les genoux en sang car elle avait une fois de plus joué dans les décombres.

Sa mère était celle qui distribuait les coups quand il fallait. Johanna avait fixé des règles claires à sa fille, les enfreindre exposait souvent Barbara à être privée de sortie, mais parfois aussi à la lourde main de sa mère sur ses fesses nues. Son père ne levait jamais la main sur elle. Mais ses regards et ses mots pouvaient être aussi cinglants que des coups de cein ture.

Barbara laissa tomber la lecture. Elle ferma l’ordinateur, enfila une veste et se dirigea vers la digue. L’herbe était encore humide à cause de la pluie des derniers jours, le niveau du fleuve avait monté, il inondait quelques prés sur la rive opposée. Elle descendit le chemin en bordure de canal, salua quelques voisins qu’elle croisa sur leurs vélos. Le vent soufflait une brise marine qui venait de la mer du Nord. Elle décida d’aller se promener vers le sud, direction Elsfleth et Brême. Et si elle était très rapide pour une femme de près de soixante-dix ans, les souvenirs l’étaient encore plus et la rattrapèrent en quelques minutes seulement.

Et cette question, mais qu’avait-il de si terrible ce père qui ne regrettait ni le Führer ni d’autres temps supposés meilleurs, qui avait travaillé et avait été apprécié des Anglais, qui répétait toujours qu’il voulait agir, qu’il était temps de créer quelque chose de nouveau. Elle avait eu la vie bien plus facile que la plupart des autres, sans parler du fait qu’avoir un père à cette époque n’allait évidemment pas de soi. Ou tu essayes de te convaincre, dit la petite Barbara, que sa rigueur était inhabituelle pour l’épo que ?

— Qu’est-ce que tu en sais ? dit Barbara à voix haute.

Des soliloques. Ça lui arrivait souvent, seule dans sa maison derrière la digue. Elle ne se rendait plus qu’une fois par semaine à l’université de Brême, où elle occupait encore un bureau en théorie, malgré son statut de professeure émérite, bureau qu’elle partageait avec une jeune collègue à qui elle n’avait pas grand-chose à dire. Barbara n’était même pas capable de dire si elles se disaient vous ou tu. Sûrement vous, elle ne se rappelait pas avoir déjà proposé le tu à Jansen, et vu le rapport qu’elle entretenait avec elle, elle ne l’aurait pas tutoyée sans permission.

— Si les jeunes ont l’esprit plus étriqué que les vieux, dit Barbara en direction de la Weser, y a du souci à se faire.

Le fleuve l’ignora, fit tourbillonner ses alluvions, poursuivit sa course en direction de la mer du Nord.

La froideur, voilà ce que c’était. Son absence, même s’il était assis en face d’elle à table. C’était peut-être plutôt ça que sa rigueur, au moins au début. Quand il écoutait la radio anglaise ou américaine pendant des heures ou qu’il restait assis dans le salon à lire des livres dont elle ne comprenait pas le titre, alors qu’elle allait déjà à l’école. Il avait fini par vider le débarras du premier étage pour s’en faire un bureau. Elle avait ainsi perdu toute possibilité de se faufiler jusqu’à lui dans le salon et de l’observer en train de lire.

Le soir, alors qu’elle était censée être dans son lit, la petite Barbara était collée à la petite grille d’aération qui faisait remonter la chaleur du poêle dans la pièce du haut, mais aussi les discussions des parents. Là non plus pas de cris, pas de coups. Mais une immense tristesse dans la voix de la mère, qui faisait ressortir les tonalités de sa Bavière natale.

— Je ne sais plus quoi faire pour te satisfaire, faisait partie des phrases qu’elle avait entendues et qui l’avaient marquée. Si tu veux partir, pars, mais ne rejette pas la faute sur moi si tu restes.

Cette phrase l’avait fait trembler dans son lit, paniquer sur sa chaise à l’école, perdre toute concentration et succomber à la nervosité, ressassant l’idée que le père était probablement sur le point de faire ses valises et de partir, pendant qu’elle était sur les bancs de l’école. Mais non. Le père était resté. Il avait continué à travailler pour les Anglais, puis pour les services de la ville. Un soir, alors qu’elle lui avait montré ses devoirs dans son bureau, elle avait découvert une lettre adressée au père par terre. “Président du comité de dénazification” avait-elle lu. Et elle avait demandé à son père ce que signifiait ce mot. Il lui avait répondu que la lettre était vieille, qu’elle datait de 1947, tout juste après sa naissance, alors qu’il était encore en Bavière, dans la région de sa mère. Il lui avait expliqué ce qu’était un nazi, du moins dans une version à peu près compréhensible pour une fillette de huit ans. Sa mission consistait à trouver les nazis et à s’assurer qu’ils ne travaillaient plus dans l’administration. Barbara avait demandé s’il les avait tous trouvés. Son père avait soupiré et dit que les choses n’étaient pas si simples.

— Il faut que tu saches que beaucoup d’entre eux ont même oublié qu’ils étaient nazis. Et quand je les trouvais, il fallait convaincre les Américains et mes collègues qu’ils étaient vraiment nazis. Et des vrais de vrais.

— Je suis sûre que tu les as tous trouvés, avait dit la petite Barbara, ou quelque chose dans ce genre-là.

Et son père s’était penché sur sa chaise et lui avait donné un baiser sur la joue. De ça, la vieille Barbara se souvenait encore très bien. Elle avait atteint Elsfleth en moins d’une heure, la brise marine l’avait portée. La plage de la Weser prenait fin pour laisser place au ponton du club de voile. Elle se demanda un instant si elle devait faire demi-tour, préféra s’arrêter manger quelque chose et boire une bière au Leuchtfeuer. La bière lui ferait du bien.

*

Mon cher Franz, était écrit sur le papier jauni, dans une écriture fine et délicate. La lettre datait de septembre 1947. Pardonne-moi ce long silence. J’aurais voulu te réécrire tout de suite après avoir lu ta lettre. Pour te féliciter, ce que je fais désormais : je te félicite de tout mon cœur ! Une fille qui t’apportera certainement son lot de joies. Peut-être aussi quelques angoisses, dirait ma mère. Mais nous savons tous les deux que les fils causent bien plus de soucis. Je suis donc vraiment très heureuse pour toi.

Barbara reposa la lettre sur la pile dans laquelle elle l’avait prise au hasard, elle fouilla le colis à la recherche d’enveloppes, d’expéditeurs, sans rien trouver. Elle poursuivit la lecture.

Mais je mentirais ou ne dirais pas toute la vérité si je ne t’écrivais pas que cette nouvelle m’a aussi fait un petit pincement au cœur. Même si c’est évidemment ridicule. J’en suis bien consciente.

Tiens tiens, pensa Barbara. Qui c’est celle-là ? Elle retourna la lettre. Ta Wilma qui te salue et t’étreint, lut-elle tout en bas. Wilma ajoutait que la saison des récoltes avait commencé, comme si elle n’avait jamais évoqué ce pincement au cœur que la naissance de Barbara avait provoqué chez elle. Elle ne savait pas qui était cette Wilma, mais elle fit planer un sentiment de jalousie dans la pièce. Barbara se demanda ce qu’elle avait voulu dire à Franz avec ces mots. Et ce que ces lettres pouvaient bien faire dans un colis de Franz à sa fille.

J’ai parlé à mon père. Il me dit de te dire que sa proposition de devenir ton sponsor vaut bien évidemment aussi pour ta famille. Ce serait une grande joie pour nous tous que de vous offrir un premier foyer en Alabama. J’espère que tu pardonneras mon long silence, et aussi que tu accepteras notre offre. Ta Wilma qui te salue et t’étreint.

Barbara souffla sa fumée sous la lampe de la cuisine. Alabama. Il n’avait jamais été question d’émigrer. Ou alors si ? Elle fixa l’enveloppe que son père avait glissée dans le colis. Elle passa l’index dessus, toujours sans l’ouvrir. Au lieu de quoi, elle prit son téléphone, écrivit un message à Martin : qui était wilma ?

Puis elle resta assise à la table et patienta. La maison grinçait et craquait. Les fenêtres renvoyaient la lourde obscurité de la campagne. Elle pensa à leur appartement à Brême. Son téléphone vibra.

comment tu sais pour wilma ? disait Martin.

je ne sais rien du tout, répondit-elle.

Puis le téléphone sonna.

— Tu en poses des questions, aussi tard.

— J’ai reçu un colis aujourd’hui, dit Barbara, un carton rempli de courrier.

Elle entendit Martin rire. Puis un braillement d’enfant en arrière-plan.

— Chhhhhht, fit-il dans la pièce. Attends deux secondes, lui dit-il.

Ça grésillait, elle l’entendit parler à voix basse. Un crépitement.

— Me revoilà.

— Tu es chez toi ? demanda-t-elle.

— Hmmhmm…, fit-il sans grande conviction.

Ils sont tous fous, se dit Barbara. Elle imagina Martin en train de se frayer un chemin dans l’appartement de Laura. Ou d’une autre, se dit-elle, en doutant instantanément du fait qu’il en reprenne une avec enfant.

— Il m’avait dit qu’il t’enverrait sûrement quel que chose, dit Martin.

— Tiens, tiens, dit Barbara.

Elle se sentait comme une adolescente évincée par sa clique.

— La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, dit Martin qui parlait désormais un peu plus fort, il m’a dit qu’il voulait te montrer des choses que tu ne connaissais pas. Qu’il ne savait pas par où commencer. À cause de, tu sais bien…

— Oh, à cause d’à peu près tout, dit Barbara.

Martin soupira.

— Je sais. Je la connais ta version.

— Ma version ? dit Barbara.

Elle sentit une vive colère monter en elle, contre Martin, contre son père, contre ce voyage. Martin l’interrompit.

— Wilma donc, dit-il.

— Tu peux m’éclairer ?

— C’était la sœur d’un ami qu’il avait dans le camp, au Texas. Le Germano-Américain qu’ils ont tué.

— Ils ont tué quelqu’un ? Les Américains ?

— Les Allemands, dit-il.

Et quand elle demanda pourquoi les Allemands avaient tué l’un des leurs :

— Il est un peu tard pour tout t’expliquer. Il ne t’a rien dit là-dessus ? Ni écrit ?

— Si, dit Barbara. Mais je n’ai pas encore lu.

Martin soupira.

— Il est vraiment tard, Barbara.

— Je comprends, dit-elle. Je devrais te laisser dormir.

— On n’a qu’à se téléphoner dans les prochains jours. Je pourrais aussi venir passer un week-end le mois prochain. Ce serait plus simple.

— Pour venir voir ta mère ou pour aller voir un match à Brême ? demanda-t-elle.

Il rit.

— Les deux ne sont pas incompatibles.

— Joindre l’utile à l’agréable, dit-elle.

— Bonne nuit Barbara, dit-il avant de raccrocher.

Elle resta assise à la table de la cuisine, à fumer et à feuilleter les lettres. Il y en avait plus d’une vingtaine ; elle les posa sur la table. Elle plaça la lettre de son père juste devant. Ne sois pas ridicule, se dit-elle, avant de prendre un couteau de son tiroir, de couper le papier et de sortir la lettre qu’il avait soigneusement écrite à la main sur plusieurs feuilles A4. La petite Barbara savait très bien à quoi ressemblait son père quand il écrivait ces lettres, sa manière de se pencher, les rides sur le front, les yeux un peu plissés, cette façon de tenir le stylo-plume entre le pouce et le majeur. Ma chère Barbara, lut-elle, cela fait plusieurs jours que je me demande comment faire, par où commencer. Je voulais t’appeler, mais je ne l’ai pas fait. J’étais sûr que tu parviendrais à me dissuader de t’envoyer ce colis, tu m’aurais dit que c’était n’importe quoi. Je t’entendais dire “À quoi bon, Papa ?” Et je ne sais pas si je serais parvenu à t’expliquer par téléphone. D’où la lettre. J’espère que tu prendras le temps de la lire.

— Volontiers, dit-elle dans sa cuisine vide.

Pendant ces semaines aux États-Unis avec Martin, j’ai beaucoup réfléchi aux choses mises de côté, archivées dans mon vieux cerveau. J’ai beaucoup pensé à toi en découvrant toutes ces petites manies que Martin tient de toi. Sa façon de manger, de faire des digressions. Et le voir tout à coup pris d’un enthousiasme que l’on n’associerait pas à ce jeune homme calme, un peu bloqué, c’était comme de revivre les moments où je t’apprenais l’anglais ou quand je t’avais simplement montré les animaux du zoo.

Sentimental, se dit Barbara sans parvenir à maintenir la distance nécessaire. Il l’embarquait, ça marchait. Elle posa la main à plat sur la lettre. Mon Dieu, Barbara. Soixante-neuf ans, pas plus futée pour autant. Elle ne se souvenait d’aucune visite au zoo. Mais elle reconnaissait son fils dans les descriptions de son père, et il était bien trop tard dans la nuit pour tenter de dresser un mur entre cette réflexion et elle.

Il y a ces trous béants, toutes ces années pendant lesquelles nous ne nous sommes pas vus. Mais les histoires aussi sont à trous. Là-bas, j’avais par moments l’impression de pouvoir tout raconter à Martin, sans filtre. De pouvoir m’ouvrir. Avec vulnérabilité, car les vieilles blessures ont refait surface. C’est étrange, écrivit-il, mais je me suis senti étonnamment léger dans ces moments-là.

Barbara s’enfonça dans sa chaise. Il ne manquait plus que la mort, elle ne devrait plus tarder. Cette envie de renouer avant l’inévitable. Elle survola les lignes suivantes. Là : Dans le temps qui m’est encore imparti. Elle soupira. Il évoquait les souvenirs qui avaient refait surface, la simultanéité soudaine de beaucoup de choses.

Et je ne sais pas s’il est possible de se comprendre, entre un père et sa fille, du moins à notre manière à nous d’être un père et sa fille. Mais je suis sûr d’une chose, tu ne peux pas comprendre, personne ne peut rien comprendre de moi, sans connaître ces histoires. J’avais une vie et puis vint l’Amérique. Ça a tout changé. Après ça, j’ai retrouvé ma vie en Allemagne. Il y avait cette promesse qui attendait de l’autre côté de l’Atlantique, cette possibilité. Et quand j’y repense aujourd’hui, je ne comprends pas comment j’ai pu attendre aussi longtemps pour y retourner, avec ton fils. Il a eu un aperçu de ma vie là-bas. Ça peut sembler ridicule, mais ça nous a rapprochés. J’aimerais, écrivit-il, que nous puissions partager ce lien. C’est pourquoi, j’aimerais que tu gardes ces documents, que tu les lises. Que nous nous voyions, que je puisse t’en parler.

— Mais quel sale con, dit Barbara.

Le moteur du réfrigérateur commença à vibrer. Elle survola le reste de la lettre, vit quelques noms : Wilma, Paul, Martin. Elle ferma les yeux, inspira plusieurs fois lentement par le nez avant d’expulser complètement l’air. Il avait tendu une perche à sa fille. Elle mordrait à l’hameçon.

Elle se leva, laissa le colis et les lettres sur la table et alla se coucher. Seule, sous son épaisse couette, elle aurait aimé que William soit encore à côté d’elle. Mais William était rentré en Angleterre, et c’est Jansen qui avait pris sa place dans le bureau, elle et ses sourires forcés. William avait ri quand elles s’étaient croisées pour la première fois dans le bureau, il lui faisait des clins d’œil quand ils n’étaient pas seuls. Et quand ils l’étaient, il fermait parfois la porte et… Elle se redressa, but une gorgée d’eau. Raviver les souvenirs était une malédiction, qui l’avait suivie de la cuisine à la chambre. Il fallait s’en douter. Elle ferma les yeux, vit de vastes champs, une grande maison en bois, une femme en robe longue devant. Elle était sûrement déjà en train de rêver.

*

Elle posa le sac plastique avec les grands classeurs à côté de sa chaise de bureau, posa les pochettes A4 sur le bureau et les sortit de leur emballage. Elle glissa une lettre de Wilma avec précaution dans l’une des pochettes plastique, l’aplatit avec la main. Cette première lettre, datée de mars 1945, contenait tout un tas de banalités sur l’hiver en Alabama, le souhait de Wilma d’étudier. Elle exprimait aussi la joie qu’elle avait ressentie en recevant la première lettre de Franz depuis l’Utah.

Tu comprendras mon étonnement quand j’ai lu le nom de l’expéditeur : Captain Horacio Johnson, Armed Forced Depot Ogden, Utah. Et mes parents qui ont d’abord cru à un admirateur secret. Quelle fut ma surprise en découvrant que ta lettre accompagnait le mot du captain Johnson dans l’enveloppe. Quelle joie de savoir que tu vas bien, que nous avons cette possibilité de nous écrire.

Barbara se demanda ce qui avait bien pu pousser ce Johnson à jouer les entremetteurs pour un prisonnier de guerre. Elle sortit un classeur de l’un des sacs, archiva la lettre, en lut une dernière fois la conclusion.

Si, comme promis, tu as envie de me parler de mon frère à l’avenir, j’en serais très heureuse. Quand je traverse le couloir et passe devant sa chambre, il m’arrive de faire demi-tour et d’ouvrir la porte, de regarder à l’intérieur en silence. Lire des histoires à son sujet aidera peut-être à surmonter cela.

Ta Wilma qui te salue bien chaleureusement

Il n’est pas encore question de l’étreindre, se dit Barbara. Seulement d’un frère perdu. Elle avait vidé le carton dans l’espoir de trouver les copies des lettres que son père avait envoyées à Wilma, mais tout ce qui restait de cet échange était les réponses de l’étrangère. Elle prit la lettre suivante, de début avril 1945, dans laquelle Wilma implorait sa réponse et émettait ses craintes quant au fait que le contact puisse avoir été coupé. Le texte était accompagné d’une note en anglais pour le captain Johnson à qui elle demandait gentiment de transférer ses réponses ou de l’avertir par télégraphe si cela n’était plus possible. Barbara glissa cette feuille dans une pochette plastique et en fit de même pour toutes les lettres de Wilma qu’elle classa par ordre chronologique dans un classeur. Quitte à le faire, autant être méthodique. Elle avait trouvé la photo d’une jeune femme aux cheveux très blonds et très courts, avec de grands yeux et un petit nez un peu tordu. Elle portait un pull à col roulé noir et offrait un large sourire au photographe. La photo ne semblait pas avoir été prise dans les années 1940, et cette femme ne ressemblait pas non plus à la fille d’un fermier de l’Alabama. Mais c’était le seul portrait de femme, et la conception du cliché se différenciait de ceux évidemment pris en Allemagne. Cette jeune femme aurait pu être une camarade d’études de Barbara à l’université d’Essen, une petite existentialiste qui trimballait Camus dans sa poche de veste, une femme avec qui Barbara aurait pu se rendre bras dessus, bras dessous aux manifestations ou aux tables rondes. Une Américaine avec qui elle aurait étudié. Wilma, s’était-elle dit en glissant la photo dans la pochette de la première lettre. Quand elle avait commencé ses études américaines, à l’été 1966, cette femme devait avoir dans les quarante ans, elle était probablement déjà mariée et avait trois enfants. Et alors que Barbara lisait Henry James et Faulkner, Wilma était sûrement en train de préparer à manger et d’attendre son mari, un certain Jim ou Joe, fermier comme le père de Wilma, dont il reprendrait l’exploitation un ou deux ans plus tard, pendant que Barbara enchaînait les sit-in et les manifs, qu’elle protestait, d’abord contre le schah, puis contre la guerre du Viêtnam. Qu’elle se faisait arrêter en essayant de libérer un ami retenu par les policiers.

Et son père qui avait été si fier d’elle, qui était lui-même descendu dans la rue au début des années 1950 pour protester contre le réarmement, ce même père l’avait alors accueillie à la maison en lui disant que si ça ne tenait qu’à lui, elle serait encore en train de poireauter. “Voilà ce qu’on récolte à vouloir défendre des communistes”, avait-il dit.

C’était le début de la fin, les protestations contre la guerre du Viêtnam,

les 10 K-Gruppen, une calamité selon lui. Hô Chi Minh, ses jupes courtes, ses longs cheveux lâchés. Tu veux faire de lui un petit bourge, mais en réalité ce sont des balivernes, il ne l’a jamais été, il n’a jamais été réactionnaire. Il t’a envoyé au lycée contre l’avis de ta mère. Et rappelle-toi son enthousiasme quand tu lui as dit que tu voulais faire des études américaines ? Rien que l’anglais, c’est grâce à lui, c’est lui qui t’a initiée, il te l’a transmis. Barbara referma le classeur.

Il l’avait découverte dans le salon, penchée sur un de ses livres. Ce devait être Hemingway, ou peut-être espérait-elle seulement qu’il s’agisse de Hemingway. Elle avait pris un dictionnaire sur l’étagère, s’était assise sur le tapis du salon et avait commencé à traduire chaque phrase, mot à mot. À cette époque, on ne commençait pas l’anglais en primaire et encore moins en maternelle d’ailleurs. Il avait dû rester un moment derrière elle, très silencieux. Quand elle avait levé la tête et remarqué la silhouette, il se tenait là et souriait. Effrayée, elle avait refermé le livre.

— Tu es encore un peu jeune pour ça, avait-il dit sans aucune colère dans la voix.

— Oui Père, avait-elle répondu.

Il lui avait tendu la main et pris le livre.

— Si tu veux, on te trouvera autre chose.

En rentrant de l’école à la fin de la semaine, elle avait trouvé un petit livre de poche sur son oreiller. The Secret Seven pouvait-on lire imprimé en grosses lettres, et en dessous, un jeune garçon et un chien en train d’épier derrière une porte entrouverte. Elle avait couru vers son père et l’avait enlacé. Et il avait tapoté affectueusement sur sa tête. La semaine suivante, il lui avait préparé des listes de vocabulaire qu’elle apprenait encore tard le soir dans son lit, si tard que sa mère avait dû finir par les lui enlever. Par le conduit, elle avait entendu la dispute qui s’était ensuivie entre ses parents.

— Tu lui mets des bêtises en tête, avait dit Johanna.

— Une langue, avait dit Franz, une langue n’est jamais une bêtise, toujours une possibilité.

— Qu’est-ce qu’une femme peut bien faire d’une langue étrangère ?

— C’est ta fille, avait dit Franz en haussant le ton. Tu devrais embrasser toutes les possibilités qui s’offrent à elle. Les choses changent, même pour les femmes.

— Pour les autres femmes sans doute, avait dit Johanna.

Et quand Franz avait tapé du poing sur la table, la petite Barbara s’était éloignée de la grille d’aération pour se terrer dans son lit. Mais quand même : pas si mal que ça pour un homme dans les années 1950, pas aussi terrible qu’elle aimait à croire.

Elle se retourna vers son bureau. Il y avait un paquet de lettres de l’Américain, grâce auquel Franz et Wilma avaient pu communiquer. Captain Johnson écrivait à la machine, ses lettres affichaient toujours la même adresse d’expéditeur en haut à gauche, Fort Meade MD. Elle prit son portable, trouva le lieu sur une carte, une commune sur la côte est entre Washington et Baltimore, loin de l’Utah. Les lettres dataient de fin 1947, début 1948. Elles étaient vraiment insignifiantes. Johnson s’enquérait de la santé de Franz, il racontait son transfert sur la côte est, que sa femme s’y plaisait bien plus, qu’elle lui passait le bonjour. Il écrivait qu’il s’était renseigné. Qu’en tant que membre actif de l’US Army, il n’était pas autorisé à devenir son sponsor. Il pouvait néanmoins demander à des amis, si Franz le souhaitait. Ce n’était vraiment pas un problème.

Cette envie de partir, d’émigrer aux États-Unis, dont Barbara n’avait jamais entendu parler, semblait être le fil rouge de toute cette communication. Elle se demanda si la requête de son père n’avait pas été tout simplement refusée et qu’il avait donc laissé tomber ses plans. Quelle qu’en soit la raison, il était clair qu’il atteindrait son objectif des années plus tard. Il faudrait qu’elle l’appelle, qu’elle parle avec lui. Mais d’abord, Martin allait venir. Elle regarda le calendrier. Deux semaines. Elle essayerait de récupérer le maximum d’informations auprès de son fils, il fallait qu’elle attende encore tout ce temps. Elle s’interrompit, relut encore une fois la phrase que Johnson avait écrite à la fin de sa lettre. Il espérait que Franz fasse bon usage du cadeau qu’il lui avait fait. Ça valait bien plus que la moitié d’un doigt.

I pray to God that you make good use of the gift I made you. Let it be worth much more than half a finger.

Elle classa la lettre. Relut la phrase. Toutes les histoires autour de son doigt, plus variées et plus incroyables les unes que les autres. Des Comanches lui avaient coupé le doigt car il avait libéré Winnetou, des trolls l’avaient mangé ; sans oublier les versions plus récentes pour sa fille adulte, un tir en Normandie, un accident de travail pendant la récolte du coton. Elle avait toujours eu l’impression que son père avait lui-même oublié comment il avait perdu son doigt, confondu dans ses propres histoires. Désormais, elle se demandait s’il ne s’agissait pas d’un mensonge par omission que le vieux répandait pour noyer le poisson. Elle observa certaines des photos de famille qu’il avait envoyées. Franz et Johanna bras dessus, bras dessous, Barbara en petite robe blanche à côté de sa mère ; à la droite de Franz, sa grand-mère Hannelore et sa mine sérieuse, immuable, qui ne l’avait plus quittée jusqu’à sa mort. En arrière-plan, la nouvelle maison de ville à Heisingen, et la bétonneuse encore sur la terrasse. Ça devait être en 1951, se dit-elle, la grand-mère était décédée deux ans plus tard. Elle se souvint de la dernière visite dans la petite maison sombre de Katernberg qui sentait le renfermé.

— C’est ici que ton père a grandi, avait dit sa mère, et Barbara se souvint qu’elle avait essayé de s’imaginer son père autrement qu’adulte.

Dans le couloir, une photo était suspendue, très marron et très passée, devant laquelle la petite Barbara s’était arrêtée un moment. Plus tard, elle avait atterri dans le bureau de la nouvelle maison. La famille Schneider, le père en uniforme de la SA, Hannelore dans une longue robe noire, Franz à côté de son père, son frère Josef, qui les dépassait tous d’une tête, à côté de la mère. Les deux fils souriants, costumes noirs, les coupes des parfaits petits nazis qui revenaient maintenant à la mode. Cette photo-là, elle aurait aimé l’avoir, la scruter, pour vérifier si ses souvenirs étaient justes. Elle les rangea tous dans sa tête, glissa le cliché de ses parents à côté, puis une photo d’elle et de Konstantin avec le petit Martin. Seul son père à elle manquait sur la photo. Mais il y aurait sûrement une nouvelle photo, au rythme où les choses allaient : Martin avec Judith dans les bras, elle et Franz à côté. Voilà ce qui restait de la famille. Elle se demanda si Martin souhaitait que Konstantin apparaisse sur cette photo. Elle ne savait pas s’il voyait encore beaucoup son père.

Et Laura, se dit-elle. Elle lui poserait la question quand il serait là. Juste après le coup de fil l’autre soir, elle s’était déjà dit qu’il fallait qu’elle lui demande. Mais elle ne savait pas vraiment ce qu’elle allait dire s’il confirmait ses soupçons. “C’est n’importe quoi” n’était pas quelque chose qu’on disait à son fils de presque quarante ans.

Qui était-elle pour lui dicter avec qui il devait être. Tel père, telle fille. Sauf que moi, il n’avait pas seulement été question d’un enfant, se dit-elle, ni d’un devoir amoureux envers une inconnue.

Konstantin représentait le chaos, il était la perte de contrôle, l’ivresse, une drogue, du moins c’est ce qu’elle avait cru au début. Il avait les cheveux plus longs qu’elle, il portait des pantalons usés et des chemises indiennes bariolées. Il parlait de combattre l’impérialisme, intérieur et extérieur, il revendiquait l’émancipation de toutes les chaînes. Barbara dut rire. Elle se rendit dans le débarras, qui servait aussi de buanderie dans l’ancienne ferme, et chercha ses photos à elle. Partout, des étagères métalliques et une épaisse couche de poussière, des sacs poubelle bleus au contenu inconnu, les vieilles caisses de Lego de Martin qui n’avait pas de place pour les stocker à Berlin mais qui refusait de les jeter. Elle finit par trouver un bac à linge en plastique dans le vieil évier, avec quelques albums dedans. De retour dans le salon, elle les posa sur le tapis, s’assit à côté et commença à tourner les pages.

Konstantin avait un super sourire, on ne pouvait pas lui enlever, sans oublier le harem d’admiratrices qui allait avec. À y repenser, beaucoup de mecs de l’époque considéraient que s’émanciper signifiait fourrer leurs queues dans un maximum de chattes, sans y associer aucune forme de responsabilité. Rares étaient les femmes à s’être octroyé le même droit, d’aussi loin qu’elle se souvienne. Se rêver en libérateur des peuples opprimés, se dit-elle, mais malheur à celle qui recevait la visite d’un autre libérateur. C’était lâcher le petit bourge conservateur qui sommeillait en eux. Il y avait quelques clichés de la colocation de Konstantin, qu’elle sortit d’un album pour les regarder de plus près. Partout, des coussins et des matelas, des tissus et des tapis aux murs. Les mille et une nuits, mais quand même à la sauce allemande. Une multitude de gens étaient assis dans la pièce et semblaient discuter. Probablement avant l’une des actions contre le journal Bild. La plupart des visages ne lui disaient plus rien, elle n’y associait aucun nom. Tous ces idéaux qu’ils s’étaient mis dans la tête à l’époque. Cohésion éternelle, révolution éternelle. Les vaillants trotskistes. Et voilà qu’elle était assise dans une ferme juste derrière la Weser et qu’elle n’avait plus aucune idée de qui était cette blonde à côté de Konstantin, ni ce gros type assis au milieu du cercle de discussion, les yeux fermés, tel Bouddha. Konstantin regardait droit dans l’objectif, il la regardait directement, elle qui s’était tenue dans l’encadrement de la porte pour prendre la photo. Le regard, se disait-elle, ce regard franc, direct, qu’elle avait vraiment adoré chez lui. Pour le reste, elle n’était plus très sûre. Les circonstances. Si elle était tout à fait honnête avec elle-même, le fait qu’il ait chassé son harem pour gagner ses faveurs avait plutôt flatté son ego. Il avait parlé de son aversion pour les rapports d’appartenance capitalistes dans la relation, mais il les avait quand même chassées. Et les étudiantes l’avaient détestée. Ça aussi, ça lui avait plu.

Et au début, pensa Barbara, rien ne laissait présager cet entrechoc. Elle l’avait même présenté, et Konstantin s’était donné de la peine, il fallait le reconnaître. Cheveux attachés, chemise à rayures, quoiqu’un peu froissée, gros bouquet de fleurs pour sa mère, bouteille de vin rouge pour le père. Il s’y connaissait déjà pas mal en vin rouge à l’époque, se dit Barbara.

Au sujet des nazis, pensa-t-elle, là ils étaient d’accord. Ils avaient vidé la bouteille ensemble, étaient restés encore un moment assis tous les trois à table après le repas, alors que la mère s’était déjà retirée depuis longtemps pour aller se coucher. Ils avaient parlé des anciennes structures, des suiveurs, de ces plusieurs milliers d’oubliés qui avaient décroché le portrait du Führer pour le mettre à la cave et le remplacer des années plus tard par celui de Kiesinger.

Franz avait, et c’était tout nouveau pour Barbara, parlé de la dénazification, de son travail en Bavière, de la difficulté de réellement condamner quelqu’un en sachant pertinemment quel genre d’hommes et de femmes ils avaient devant eux.

— Le problème, avait-il grommelé, enfoncé dans son fauteuil, un gros verre de vin à la main, c’était que les gens qui siégeaient dans les comités n’étaient pas tout à fait clairs non plus. J’ai un sixième sens pour ce genre de vermine.

— Vous devriez venir l’exercer sur les professeurs de notre université votre sixième sens, avait dit Konstantin.

Et Franz avait ri à gorge déployée, lui avait proposé son aide, puis très vite le tutoiement.

— Il est carrément tranquille ton vieux, lui avait glissé Konstantin à l’oreille dans le couloir, avant de partir.

Et Franz lui avait serré la main et tapé sur l’épaule. Sur le chemin de la cuisine pour rincer les verres, son père l’avait suivie.

— Laisse donc ça, avait-il dit.

Elle avait répondu qu’elle s’occupait rapidement des verres, et il s’était posté à côté d’elle pour les sécher. On n’entendait que le glouglou de l’eau, le cliquetis de la porcelaine et du verre.

— Alors ? avait demandé Barbara une fois terminé.

Son père avait hoché la tête.

— Il est bien, avait-il dit. Il a le cœur bien placé. Très enthousiaste.

— Oui, avait-elle dit.

Et au bout d’un moment :

— C’est ce qui me plaît chez lui.

Il s’était raclé la gorge.

— Donc…

Il avait marqué une pause.

— Oui ?

— Vous vous protégez, j’espère.

Elle l’avait fixé, complètement abasourdie, au jourd’hui encore en repensant au fait que son père lui avait posé cette question.

— Papa !

Il avait levé les deux mains. Elle avait pu lire l’effroi sur son visage. Il transpirait.

— Excuse-moi. C’est juste…

Il s’était arrêté, avait brièvement fermé les yeux.

— L’arrivée soudaine d’un enfant, dit-il à voix basse, ça change tout.

Il lui avait caressé la tête en souriant. Elle avait fait un mouvement de recul.

— Tu veux dire, comme moi ?

— Non, avait-il dit. Ce n’est pas ce que je veux dire.

L’air quelque peu désemparé, il avait posé le torchon à vaisselle sur l’évier et quitté la cuisine. Elle avait entendu ses pas lourds et lents sur l’escalier vers le premier étage, puis la chasse d’eau et l’eau dans la salle de bains. Et très vite, le silence.

Elle observa le cliché de la famille sur la terrasse. Personne ne souriait. L’arrivée soudaine d’un enfant. Elle était arrivée fin 1947, en Bavière, puis Franz et Johanna Schneider, née Egelhofer, étaient revenus dans la ville natale de Franz ; ils avaient d’abord vécu chez sa mère à Katernberg, avant de louer la nouvelle maison de ville. Ils n’avaient plus vraiment de famille en Bavière, autant que Barbara s’en souvienne. Tombée sous le feu des bombes, la maison ensevelie, les parents et grands-parents ; seules Johanna, qui travaillait comme auxiliaire à l’hôpital, et une sœur plus âgée, qui était déjà mariée et vivait dans la Hesse, en avaient réchappé, un autre frère plus âgé parti au front, mais qui n’en était jamais revenu. L’arrivée soudaine d’un enfant. Cette sortie du vieux qui s’appliquait désormais à son propre fils et à sa fille accidentelle, même si pour Martin ce n’était pas trop tôt. S’ils sont très différents, se dit Barbara, ils ont au moins ce sens du devoir en commun. Les conséquences, elle les connaissait : la distance. Sa chère mère, souriante, dont l’amertume pouvait s’exprimer très soudainement et très violemment.

— Une séparation à ton âge, c’est n’importe quoi. Tu veux devenir une de ces femmes seules ? Recevoir des hommes ? Jouer la veuve qui a de beaux restes ?

Barbara avait éloigné un instant le combiné du téléphone et s’était demandé comment expliquer à sa propre mère que l’amour s’était envolé, comment lui expliquer la raison de cette séparation alors qu’elle avait vécu une vie de rares embrassades amicales sur la joue, de signes de tête, de main brièvement posée sur l’épaule de l’autre. La froideur, s’était-elle dit, et cette satanée routine, ces gestes appris par cœur. Le bal des respects.

— Je suis, je pense, assez grande pour en décider.

— Tu t’es toujours sentie assez grande pour tout, avait lancé sa mère.

Et Barbara ne savait plus si cette colère avait toujours été là, cette colère contre sa propre fille. Quand elle repensait à son enfance, elle avait l’image d’un père distant et d’une mère aimante, mais plus elle s’arrêtait sur des événements précis, moins cette représentation tenait la route.

— La décision est prise depuis longtemps, Konstantin est d’accord. Inutile de t’énerver, ça ne changera rien, avait-elle répondu.

Comment dire à sa mère qu’elle ne voulait pas reproduire son schéma de vie, s’était dit Barbara, que chaque séparation en valait la peine. Qu’elle avait essayé.

L’enthousiasme, l’excitation de partir ensemble, de s’évader, de la nouvelle vie dans le nord de l’Allemagne, tout ça l’avait portée pendant de nombreuses années, avait donné naissance à un fils. Et puis c’était passé. Rien de dramatique. Juste fini. Ils avaient vécu ensemble encore un moment, jusqu’à ce que Martin quitte la maison, mais elle avait eu des liaisons, lui une copine. C’était normal. Rien de spectaculaire, après ce début dramatique.

Ça avait commencé avec le Viêtnam. Quand il s’agissait encore du schah, des magouilles, des nazis dans l’administration, ils étaient du même côté, le père et la fille. Mais quand elle avait voulu se rendre au Congrès Viêtnam de Berlin-Ouest en février 1968, son père le lui avait interdit, et les visites de Konstantin aussi quand il avait appris que c’était un “rouge”. Même si, à l’époque, elle avait déjà l’impression que cela n’avait rien à voir avec les socialistes ou les communistes, mais plutôt avec son opposition aux États-Unis. Impérialisme américain, qu’il disait, ce qu’il ne fallait pas entendre.

— Sans ces méchants impérialistes comme tu dis, ce n’est pas à une conférence organisée par des communistes que tu voudrais te rendre aujourd’hui, tu me supplierais de pouvoir aller aux festivals hitlériens.

Les États-Unis menaient une guerre de répression impérialiste contre le peuple vietnamien, avait dit Barbara. Franz avait ri. Le peuple vietnamien était sous la houlette de généraux corrompus et de communistes financés par Mao, avait-il rétorqué, et les Américains étaient justement du côté des moins pires. Quel cynisme, avait-elle scandé. La guerre était toujours cynique, et elle était plus stupide qu’il ne le pensait si elle ne comprenait pas ça. Elle avait crié, l’avait traité de salaud sans scrupule. On lui avait lavé le cerveau dans sa putain d’Amérique et voilà qu’il disait amen à tout ce que le bon vieil oncle Sam entreprenait.

Barbara se souvenait du regard qu’elle lui avait lancé. Là, il va me frapper, s’était-elle dit. Mais non, il l’avait prise par le bras, tirée en haut de l’escalier, l’avait traînée quand elle s’était laissée tomber et criait comme une enfant, l’avait portée jusqu’à sa chambre et jetée sur son lit.

— Si tu ne voulais pas aller à l’université, tu peux aussi rester à la maison, avait-il dit avant de quitter la chambre et de fermer la porte à clé.

*

Il s’approcha de la propriété des voisins, ouvrit la porte du jardin des Schröder depuis l’extérieur, traversa tout naturellement le terrain avant d’aller se hisser au sommet du pommier, puis de poser un pied sur leur clôture. Il vacilla un instant, sembla pouvoir retomber dans le jardin des voisins, avant de trouver son équilibre et de sauter par-dessus la clôture. Elle l’avait aperçu depuis son bureau alors qu’il était encore sur la digue. Elle délaissa le premier chapitre de sa doctorante sur son ordinateur et descendit au rez-de-chaussée. Quand elle arriva à la porte de la véranda, il était déjà dehors sur la terrasse et la regardait en ricanant. Son bonnet était un peu de travers, l’écharpe vert et blanc formait une grosse boule qui sortait de sa veste.

— Alors ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que ça a donné ?

— On a perdu, dit-il, comme toujours.

— C’est plus ce que c’était, dit-elle.

Martin rit.

— Regardez-moi la vieille experte !

Elle se rappelait bien les années 1980, quand des hordes prêtes à en découdre passaient en hurlant dans le quartier. Des années plus tard, les fans du monde entier qui envahissaient la Hamburgerstraße après les matchs de Champions League. Elle avait eu une liaison avec un Espagnol, fan de Barcelone, qui l’avait abordée dans la rue pour lui demander l’adresse d’un bon bar. Elle l’avait accompagné et, plus tard, c’est lui qui l’avait raccompagnée. Ça devait remonter à dix ans, juste avant qu’elle achète la maison derrière la digue et qu’elle déménage de Brême. Juste avant de rencontrer William.

— On finit par s’y connaître un peu avec l’âge, dit-elle. Tu veux rentrer ?

— Je finis ma bière, dit-il.

Elle alla dans la cuisine se chercher une bière dans le réfrigérateur, prit ses cigarettes sur la table et rejoignit son fils sur la terrasse. Les nuages, qui filaient au-dessus d’eux, étaient très bas. Se planter sur la digue et suivre leurs mouvements, pensa Barbara, le bout des doigts dans les traînées grises. Elle souffla un petit rond de fumée. Martin tendit la main vers le paquet.

— Je pensais que tu avais arrêté, dit-elle.

— Le football, dit-il. Ma seule exception.

Après le repas, ils étaient assis à table, penchés sur les lettres, les photos et les notes que Franz avait gribouillées sur des blocs. Martin lut quelques lettres du captain Johnson et de Wilma. Barbara le regardait faire en sirotant son verre de vin. Il avait cette longue ride sur le front quand il se concentrait et qu’elle avait toujours détestée sur les photos d’elle. À lui, ça lui allait bien. Il avait les yeux de la famille, c’était clair, mais leur couleur était agrémentée d’une teinte plus chaude, comme si Konstantin avait su atténuer la froideur des Schneider.

— Je ne savais pas, dit-il après avoir lu plusieurs lettres, qu’il voulait émigrer.

— Il n’en a pas parlé ? Il m’a écrit à quel point il avait pu être honnête avec toi dans tous ses récits.

— De la captivité, oui, dit Martin, même s’il s’est bien plus étalé sur le Texas. Son ami Paul, le groupe qui se retrouvait pour parler de la pression exercée par les nazis, le théâtre, le travail. De l’Utah, je sais essentiellement qu’il a travaillé pour cet officier américain. Comme traducteur, interprète. Plus tard comme chauffeur même. Pique-nique en famille.

— Et l’émigration ? demanda Barbara.

— J’y viens, dit Martin. Les derniers jours avant le vol retour depuis New York, on a visité Ellis Island. Il a fait un commentaire, je ne sais plus exactement, mais il a dit qu’il s’était parfois imaginé comment ça aurait pu être de vivre aux États-Unis en homme libre.

— Et apparemment, il s’est sérieusement penché sur la question.

— De toute évidence, dit Martin. Tu n’en as jamais entendu parler ?

Barbara secoua la tête.

— Mais comment c’est possible ?

Toutes ces choses dont tu n’as pas entendu parler, se dit-elle. Mais peut-être qu’elle se trompait. Le calme de Martin était quelque chose qui l’avait toujours énervée. Quand il était encore enfant, elle l’avait parfois confondu avec de l’indifférence. Elle voyait bien comme il la fixait. Son regard était d’une justesse, il l’avait toujours été. Peut-être que ce n’était pas un hasard si son père avait soudainement commencé à tout lui raconter à lui.

— J’étais encore très petite quand il a reçu ces lettres, dit Barbara. Plus tard, il n’en a jamais été question.

Elle sortit la dernière lettre de Wilma de la pochette plastique. Septembre 1950, Barbara avait trois ans, envoyée de Tuscaloosa.

Je suis toujours très triste, lut Barbara, quand je rentre de cours, que j’ouvre la boîte à lettres de ma résidence et qu’elle est vide, ou que les lettres que je ramasse avec beaucoup d’excitation proviennent de mes parents ou d’amies de ma ville natale. C’était comme si je lançais un appel au large de l’Atlantique, mais que ma voix se perdait au loin, inécoutée, sans parvenir à traverser, qu’elle se perdait dans les vagues.

— Une vraie poétesse, dit Martin.

— Elle écrit pour le journal étudiant Rammer Jammer, dit Barbara en souriant, elle lui raconte dans sa première lettre de l’université. Une de ses amies est rédactrice en chef.

— Lis la suite, dit Martin.

J’ai donc décidé, même si mon cœur en souffre, que ceci est la dernière lettre que je t’écris. Je ne sais pas pourquoi tu gardes le silence, pourquoi j’ai perdu cet ami avec qui je pensais avoir bien plus à partager que le souvenir de mon défunt frère. Mais peut-être que je me suis trompée. Peut-être que le souvenir que tu as de moi s’estompe, comme celui que tu as de Paul, là-bas, loin.

Je suis heureuse de t’avoir rencontré, je te suis reconnaissante de m’avoir écrit tant de choses sur mon frère, j’espère que tu as toujours eu plaisir à lire mes lignes, comme je t’ai toujours lu avec plaisir. Je vous souhaite, à toi et ta famille, tout le bonheur du monde, que Dieu vous protège !

Ta Wilma

Elle reposa la lettre sur la table.

— Il l’a tout simplement laissé écrire dans le vide, dit Martin.

— Et pourtant, il les a gardées, dit Barbara.

Elle se demanda s’il avait gardé ses lettres à elle quelque part dans un tiroir, et si elle allait finir par les trouver dans quelques années, après sa mort.

Aujourd’hui encore, elle trouvait absurde que son mariage ait constitué la plus haute trahison aux yeux de son père. Pas les disputes sur le Viêtnam, ni les insultes ; bourge, trou du cul, dictateur, des choses qu’elle n’aurait jamais laissé son fils dire ; ni sa deuxième arrestation après une manif. Ce jour-là, il était venu la chercher au poste. Il l’avait transbahutée dans la voiture et ramenée à la maison en silence. La maison de ville, elle l’appelait le palais des glaces avec Konstantin. Absolument tout dedans respirait la froideur : les murs, les plafonds bas, les meubles de cuisine blancs, le sourire forcé de sa mère au dîner, ses légères caresses sur les bras de Barbara, sans un mot. C’était froid. Ce qu’elle aimait, c’était le craquement des lames de parquet quand son père se faufilait hors de son bureau tard le soir pour aller se coucher. C’était le signal pour Barbara ; oser s’évader, sortir d’ici pour aller retrouver des amis ou partager un peu d’intimité dans la chambre de Konstantin, qu’elle quittait toujours avant le petit matin. Sa discipline surpassait celle de son père. Quand le réveil sonnait, elle était allongée dans son lit et veillait constamment à sortir de sa chambre en chemise de nuit, afin qu’il puisse la voir. Quand Martin rentrait ivre à la maison, elle l’avait entendu la plupart du temps, peut-être pas toujours, mais très souvent. Elle le regarda en souriant. Il n’avait pas été très doué. Même chose pour l’odeur douceâtre qui commençait à s’échapper de sa chambre, elle la connaissait bien. Mais elle n’avait rien dit, elle avait elle-même beaucoup fumé après avoir emménagé à Brême avec Konstantin.

— Tout va bien ?

Martin posa la main sur son bras. Ce contact soudain lui donna des frissons. Elle fit des cercles avec son doigt à côté de sa tête.

— La boîte à réfléchir marche à plein tube depuis que le colis est arrivé.

— Je veux bien te croire, dit-il.

— Dis-moi…

Elle posa ses mains à plat sur la table. Elle avait prévu de lui en parler. Elle lui en parlerait.

— Laura et toi ?

Il poussa un soupir.

— J’espère juste que tu vas bien.

Elle se donnait de la peine. Elle souriait. Ça semblait fonctionner. Son visage restait ouvert. Il écarta les doigts.

— Je n’en ai aucune idée. Nous n’en avons aucune idée. Sur ce point, nous sommes d’accord. Pour le reste… on verra.

Il ricana.

— On en est à l’étape de la deuxième brosse à dents.

— Pas mal comme étape, dit Barbara.

— C’est vrai, dit-il, c’est pas mal.

L’enthousiasme de cette nouvelle proximité, l’intimité, les réveils, les couchers, les repas, les discussions, les lectures ensemble, tout ce qui avait aidé Barbara à surmonter sa mise à la porte. Ça l’avait ébranlée, même si elle avait de toute façon prévu de partir. Elle aurait dû prendre tout ça bien plus à la légère. L’expression de son visage quand elle avait prononcé ces mots à la table du dîner.

— Nous nous sommes mariés. Nous partons vivre à Brême.

Les couverts tintaient. L’horloge de la cuisine était bruyante. Étonnamment, ce fut sa mère qui retrouva la parole en premier.

— Vous avez fait quoi ?

Barbara avait vu les larmes monter.

— Comment as-tu pu te marier, sans nous ?

— Il m’a interdit de le voir.

Elle avait pointé l’index en direction de son père.

— C’est de ton père dont tu parles, avait dit la mère.

— Konstantin a obtenu un poste à l’université de Brême. Il part. Et je pars avec lui, je suis son épouse.

— Comment as-tu pu…

— Laisse-la donc !

Franz avait interrompu sa femme. Il avait regardé sa fille droit dans les yeux, très calmement.

— Elle a vingt et un ans, elle est libre de faire ce qu’elle veut.

Il avait levé la main quand Johanna avait voulu dire quelque chose.

— Félicitations pour ton mariage, avait-il dit.

Puis, il s’était levé, avait monté l’escalier et s’était rendu dans son bureau. Ce furent les derniers mots qu’il lui avait adressés pendant près de dix ans. La mère était restée assise à table avec elle, faisant aller et venir sa fourchette dans son assiette. Elle avait fini par se lever pour aller dans la cuisine, en était revenue avec une bouteille de cognac et lui avait servi un verre. Elle posa quelques questions sur le mariage : à la mairie. La fête : avec des amis dans un bar. Les témoins : des amis.

Johanna avait rapidement descendu trois verres de cognac, ses yeux devenaient vitreux.

— Te lier à un homme, si vite, ce n’est vraiment pas ce que je te souhaitais. Quoi que ton père pense de lui.

Elle avait fait un geste de rejet avec la main :

— Cette petite liberté que l’on a en tant que femme, on la jette aux oubliettes en se mariant trop tôt.

Avant que Barbara ait pu répondre quoi que ce soit, sa mère s’était levée, elle avait pris leurs assiettes et disparu dans la cuisine. Juste après, elle l’avait vue monter au premier d’un pas lourd et lent, le bras et le haut du corps maladroitement appuyés contre la rampe de l’escalier.

Quand Barbara était rentrée de l’université le lendemain après-midi, sa clé ne rentrait plus dans la serrure. Elle avait d’abord cru à une erreur. Elle avait vérifié la clé et la serrure. Elle avait sonné. À travers la vitre floutée de la porte d’entrée, elle avait cru voir une ombre bouger dans le salon.

— Maman ? avait-elle crié.

Mais personne ne s’était plus manifesté.

Elle n’avait vu ses vêtements voler que quand un pantalon avait atterri juste à côté d’elle sur les marches du perron. Elle s’était tournée, avait vu les chemises et les chaussettes dans l’herbe de la cour, avait levé la tête.

Il se tenait à la fenêtre de sa chambre, les yeux rivés sur elle, le visage figé, la tête penchée, il avait saisi quelque chose à côté de lui. Une poignée de culottes avaient pris leur envol en direction de la rue.

— Papa ! avait-elle crié.

Il avait baissé le regard, attrapé quelque chose, jeté quelques soutiens-gorges dans la foulée.

— Papa, mais ouvre la porte !

Cependant, il avait décidé qu’il ne lui adresserait plus la parole. Il avait décidé, pantalon après pantalon, chemise après chemise, de faire un exemple, devant les voisins, devant toute la rue.

En larmes, elle avait traversé la cour, rassemblé ses effets personnels, du moins elle avait essayé, avait fait un petit tas, honteuse, car tout le monde avait vu ses dessous. Quand il avait commencé à jeter ses livres, elle l’avait appelé encore une fois, sa mère aussi, mais Johanna avait refusé d’assister à la mise à la porte de sa fille. Ce jour-là, elle ne verrait rien d’autre que l’ombre de sa mère derrière la porte. Barbara se souvenait de sa voisine, madame Lorbeck, qui lui avait ramené une corbeille à linge et une valise, lui avait appelé un taxi. Rien d’autre, pensa Barbara, pas un mot de réconfort, aucun contact. Konstantin l’avait prise dans ses bras, il avait laissé ses bagages dans le couloir et l’avait mise au lit. Il était resté à côté d’elle pendant des jours alors qu’elle refusait de se lever, il avait cuisiné pour elle et rangé ses vêtements dans l’armoire, il l’avait remise sur pied tout doucement, et ce sentiment de bonheur, d’avoir passé ces journées à ses côtés, avait probablement été encore plus fort que celui qui l’avait animée les premiers jours à Brême, que peut-être seule la naissance de Martin avait surpassé ; ce sentiment de bonheur, elle ne l’avait jamais oublié, pas non plus quand ils n’étaient devenus que deux êtres qui partageaient un appartement et un enfant. Elle souhaitait que Martin connaisse ce sentiment de bonheur là. Au moins, il avait l’air satisfait, se dit-elle. Plus satisfait que depuis des années. Peut-être devait-elle arrêter de se plaindre et les laisser essayer. Konstantin et elle aussi avaient essayé. C’était la meilleure chose à faire.

*

L’eau de la machine à café gargouillait. Elle inspira profondément. Sourit. Le camion de petits pains traversa le village en klaxonnant. Elle alla dans le couloir, enfila sa veste et sortit en pantalon de pyjama et chaussons, malgré le froid et le vent. Elle salua les voisins et le vendeur de petits pains, causa brièvement avec la voisine de son opération des varices.

À son retour dans la cuisine, Martin était en train de boire une tasse de café à table, en t-shirt et boxer. Une deuxième tasse l’attendait sur la table. Elle posa le sachet de petits pains, il se leva pour aller chercher assiettes, couverts, charcuterie, avec une assurance déconcertante. Il n’avait jamais vécu dans cette maison et ne passait que quelques fois dans l’année, et savait pourtant où tout se trouvait. Elle lui caressa le dos alors qu’il se tenait devant la table pour vérifier qu’il ne manquait rien.

Une fois le petit-déjeuner terminé et après avoir tout mis dans le lave-vaisselle, Barbara rapporta les documents sur la table. Il avait dit qu’il resterait jusqu’en fin de journée et avait bien envie d’en lire davantage. Elle avait répondu qu’elle lui enverrait les scans de tout ce qui l’intéressait. Ils étaient installés à table, feuilletaient, la plupart du temps en silence, mais se lisaient parfois des passages à voix haute. Martin raconta combien il avait trouvé triste la rencontre avec les vieux messieurs au Texas, ou peut-être de plus en plus triste à mesure que le voyage s’éloignait.

— Il semblait tellement en forme par rapport à eux, presque jeune.

— Estime-toi heureux d’avoir ses gènes, dit Barbara.

— Il a incroyablement bien géré ce voyage.

Il s’arrêta.

— Encore une de ces phrases. Comme s’il était un gosse.

— Il n’a jamais été gagné par la mélancolie ?

— Si, au Texas, dit Martin, quand il a été question de son ami, Paul. Il m’a montré la vitrine qui retraçait son histoire, les photos, les objets. Là c’est monté. Le fait que son voisin de lit ait été impliqué, son camarade de baraque avec qui il entretenait de bons rapports, ça je crois que ça l’a déstabilisé.

— Il n’était pas au courant ?

— Il a dit qu’il l’avait lu dans un livre en préparant le voyage. Soit il a menti, soit le lieu a contribué à rendre cette histoire réelle. Le plus étonnant, c’est qu’il a complètement renversé cette baisse de moral, cette tristesse. Quand nous sommes retournés à Austin, j’avais l’impression qu’il avait rajeuni de plusieurs années. Il voulait tout voir, tout absorber, même chose plus tard dans l’Utah, à New York.

— C’était comment dans l’Utah ? demanda Barbara.

Il parla de la bibliothécaire, de la photo de Franz et du captain Johnson, des articles de journaux, de l’interview, de la visite au monastère. Il racontait lentement, ou Barbara était plus calme, elle était plus attentive que directement après le voyage. Elle s’imagina les moines et son père, sa façon de regarder les baraques. Martin racontait que le monastère allait fermer, dans quelques années, le lieu était voué à disparaître car les hommes étaient trop vieux, personne ne voulait reprendre et il n’y avait plus d’argent à disposition.

— Les vieilles baraques connaîtront probablement le même sort.

— Et Wilma ? L’émigration ?

Il secoua la tête.

— Je n’en sais vraiment rien. J’avais l’impression que le Texas était bien plus présent dans son esprit.

— Pourtant il me les a bien envoyées ces lettres !

— Il faudra que tu lui demandes, dit Martin.

Barbara était bien consciente qu’en invitant Martin, elle avait mordu un peu plus à l’hameçon, que le crochet s’était enfoncé un peu plus loin dans la chair. Il obtiendrait ce qu’il voulait, c’était inévitable.

Pendant dix ans, les seuls liens qu’elle avait avec Essen avaient été les cartes postales de sa mère, dont le recto affichait toujours un monument de la ville, et le verso de brefs messages sans importance ; de temps en temps un coup de fil de Johanna, quand Franz était sorti avec des amis ou parti au sport. Plus d’une fois, elle l’avait entendu rentrer pendant leur conversation téléphonique, elle entendait la porte claquer, ses pas, sa voix au loin tel un esprit dans le téléphone.

— Ta fille, disait Johanna comme si tout était normal, comme si le fait qu’il ne lui parlerait pas cette fois-ci était exceptionnel.

— Je commence à lui raconter, avait dit Johanna une fois, quand Barbara lui avait raconté pour son poste à l’université et qu’elle avait demandé si son père savait ce que mère et fille se disaient. Je commence à lui raconter, et dès les premières phrases il se lève, m’interrompt et dit qu’il ne veut rien entendre. Que je dois laisser tomber.

— Et que tu parles avec moi ?

— Eh bien ?

— Il est d’accord ?

— Ça m’est complètement égal qu’il soit d’accord ou pas, avait dit sa mère.

Barbara avait écrit des lettres dans lesquelles elle parlait de sa vie à Brême, de très longues lettres, ouvertes, dans lesquelles elle décrivait l’appartement délabré dans le quartier, au premier étage d’une ancienne maison bourgeoise, près de la Osterdeichstraße, elle avait même dessiné un plan. Elle parlait du travail de Konstantin et de ses collègues physiciens peu loquaces, ces Allemands du nord avec lesquels elle mettait du temps à se familiariser ; elle parlait de ses études, des manifs aussi, de la violence policière, même des amis qui entraient dans la clandestinité, elle évoquait son diplôme, son poste à l’université, son directeur de thèse, son doctorat sur les personnages féminins dans le comté de Yoknapatawpha. Parfois, elle avait l’impression d’écrire un journal intime et de l’envoyer dans le vide. Ni Faulkner ni le titre de doctoresse n’avaient mérité de réponse à ses yeux ; s’il lisait les lettres. Barbara les avait toujours uniquement adressées à Franz Schneider. Johanna n’avait jamais évoqué les lettres, dans ses cartes postales ou pendant ses appels, jamais abordé ce que Barbara écrivait dedans, de sorte que Barbara était sûre que personne ne les ouvrait, personne ne les lisait. Elle n’écrivait jamais à sa mère, à quoi bon se disait-elle, puisqu’elle pouvait lui parler.

La surprise créée par sa grossesse, après des années de tentatives, de résignation, de rapports non protégés mais de plus en plus rares ; cette surprise avait été suivie d’une autre, un week-end peu après la naissance. Elle était encore au lit, le petit ver respirait paisiblement sur son ventre, elle n’avait entendu la sonnerie du téléphone qu’à travers le filtre de son épuisement, avait senti le mouvement à côté d’elle quand Konstantin s’était relevé, puis sa main se poser sur son bras, la pression de ses doigts.

— Ton père, avait dit Konstantin qui avait tiré le téléphone du salon pour lui amener au lit.

Il lui avait tendu le combiné.

— Allô, avait-elle dit tout bas pour ne pas réveiller Martin.

— J’ai appris que j’étais devenu grand-père, avait-il dit.

Et après un bref échange, il l’avait félicitée et passé l’appareil à sa mère qui avait dit :

— Je lui ai dit que ça suffisait maintenant, que je voulais voir mon petit-fils, avec ou sans lui.

— Et qu’est-ce qu’il a répondu ?

— On est bien en train de se parler, non ?

*

La tonalité se répéta encore et encore. Pour une raison quelconque, elle s’était attendue à ce qu’il soit assis à côté de son téléphone et qu’il décroche tout de suite. Alors qu’elle était sur le point de raccrocher, elle entendit un craquètement au bout de la ligne.

— Schneider.

— C’est moi, dit-elle.

— Oui, dit-il, ça s’affiche. Je t’ai enregistrée. Le petit a bien eu son train ?

— Évidemment, dit-elle.

— Oui, évidemment, dit-il. Vous avez passé un bon moment ?

Ils avaient vraiment passé un bon moment, pensa Barbara. Et c’était en partie grâce à lui. Ou même peut-être tout simplement grâce à elle. Et à Martin bien sûr. Elle répondit par l’affirmative.

— Il a l’air d’aller bien, dit Franz.

— Le bonheur familial, dit Barbara en sonnant plus ironique qu’elle ne l’aurait voulu.

Mais son père rit.

— J’ai hâte de voir comment les choses vont se développer, mais j’ai bon espoir. Peut-être que ça ne tiendra pas toute la vie, mais qui vit encore comme ça de nos jours ?

— Je parierais bien sur mon fils, dit Barbara.

— C’est bien possible, dit Franz. Tu les inviteras tous les trois à Noël et Nouvel An si ça tient jusque-là ?

Barbara dit qu’elle n’en avait aucune idée. Elle y réfléchirait quand la question se poserait. Son père répondit qu’on était déjà en octobre.

— Dans le pire des cas, j’irai à Berlin, dit-elle.

Dans la tête de Barbara, cette image absurde : tous ensemble dans cet appartement qu’elle ne connaissait pas, avec Martin, la petite et cette femme de qui elle avait un souvenir très vague. Et le vieux, tant qu’on y était. Elle rit.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, dit-elle. Ton colis.

— Oui ?

— J’ai tout lu. Nous avons tout lu. C’est quoi cette histoire avec Wilma ? demanda-t-elle.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Tout. Et l’émigration. C’est quoi cette histoire d’émigration ?

— Tu devrais passer, dit-il sans hésiter.

Il avait de toute évidence méticuleusement préparé son coup. Barbara garda le silence, elle fixa la pluie dehors. Voilà le résultat. Elle l’avait laissé revenir dans sa vie à l’époque, car elle ne voulait pas le priver de son petit-fils, car sa mère et même Konstantin avaient tout fait pour la convaincre ; elle s’était donné tellement de mal avec les lettres, lui avait-il dit. C’était le but. Du moins c’est ce qu’elle croyait. Mais elle avait quand même réussi à maintenir une distance.

— Entendu, dit-elle, c’est quand le mieux pour toi ?

*

Avec la cohue sur le quai, elle ne le vit qu’en arrivant juste devant lui. Il portait un manteau sombre et un foulard en soie, il était élégant, les cheveux blancs et courts soigneusement peignés vers l’arrière. Il ouvrit les bras, un peu comme font les gens de gauche.

— Bonjour Franz, dit-elle.

— Bonjour Barbara.

Elle laissa sa valise et le prit dans ses bras. Elle sentit la pression de ses bras. Il sentait l’eau de Cologne qu’il avait toujours portée. Par-dessus son épaule, elle vit une foule de gens grouiller hors d’un train régional sur le quai d’en face. Quand elle venait en visite dans le bassin de la Ruhr, elle avait dans ces moments-là toujours l’impression que toutes les villes et les bâtiments qui le composaient n’étaient pas assez vastes pour la multitude de gens qui vivaient là. Elle se détacha de son étreinte, le suivit pour descendre les marches. Ils traversèrent le nouveau hall d’accueil qui ressemblait à tous les autres halls de gare de nos jours : des plafonds anthracite élevés, truffés de spots halogènes, beaucoup de verre, boutiques et snacks sur les côtés. La vieille gare, se dit Barbara, avait quelque chose d’oppressant, elle était étroite, minuscule, sale. En accord avec ses arrivées. La nouvelle gare lui était égale. Elle ne traduisait en rien ses sentiments. Franz sortit sur le parvis et se dirigea vers un taxi.

— On peut prendre le tram et le bus, dit Barbara.

— Taratata, répondit Franz.

Il fit signe à un chauffeur qui prit la valise de Barbara. Son père lui tint la portière ouverte. Une fois fermée avec grand bruit derrière elle, elle se retrouva un instant toute seule. C’était silencieux. Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration. Ça sentait le thym. Elle ouvrit les yeux. Un arbre magique était accroché au rétroviseur. La portière s’ouvrit de l’autre côté du véhicule, et son père monta. Elle passa les mains sur ses cuisses, coinça les pouces et les auriculaires dans les cavités à côté de ses rotules. À peine arrivée à Essen et ses réflexes d’écolière la rattrapaient. Son père discutait avec le chauffeur du chemin le plus court pour aller à Heisingen. Elle regarda dehors. Le ciel était gris, mais très clair, le soleil apparaissait comme une tache blanche sous les nuages. Elle contempla son visage dans la vitre. Elle trouvait absurde de paraître si vieille, surtout ici. Quand ils passèrent sous le pont de l’autoroute, elle regarda brièvement les immeubles au sud de la gare, dont la modernité des façades vitrées n’allait pas avec la ville qu’elle avait laissée derrière elle il y a près de cinquante ans. Ils tournèrent dans la Ruhrallee aux bâtiments interchangeables ; du gris, des tons pastel mat, des rideaux blancs aux fenêtres et quelques arches lumineuses. Elle aurait pu se trouver n’importe où, s’il n’y avait pas le parfum de son père, d’ailleurs plus fort que l’odeur de thym de l’arbre magique. Elle le fixa, il la regarda en retour. Il souriait.

Derrière la nouvelle façade éclatante de blancheur, elle reconnaissait le vieux bâtiment, elle avait l’impression de pouvoir voir à travers le maquillage de la rénovation et d’apercevoir le vieux bâtiment en brique beige qui avait été sa maison, avant que l’optimisation énergétique n’y mette son grain de sel.

Dans le couloir, elle vit son propre reflet dans le miroir, à droite l’escalier qui montait au premier étage, à gauche la cuisine, plus loin derrière, la porte vers le salon. Il manquait les vestes, manteaux et chapeaux de sa mère. Difficile de s’y habituer. Au pied du portemanteau, une canne. Il vit son regard.

— Comme dans l’énigme du Sphinx, dit-il, mais plutôt finir sur trois pattes qu’en fauteuil roulant.

Il s’excuse, se dit-elle, pour lui, pas pour moi.

— Le froid me glace les os, dit-il.

— Et moi, le vent de la mer du Nord, dit Barbara.

Un vieux père et sa vieille fille, se dit-elle. C’était étrange. Comme une proximité inconnue. Elle laissa sa valise au pied de l’escalier, alla dans le salon. Il avait remonté les vieux rideaux bien épais, la grande baie vitrée offrait une vue dégagée sur le jardin, étonnamment en très bon état. À droite sur l’étagère, une nouvelle télévision à écran plat. C’est le fils de sa belle-sœur qui lui avait installé. Elle demanda s’il était encore régulièrement en contact avec elle. Il secoua la tête, dit que ça ne servait plus à rien. La démence. Mais le garçon venait lui rendre visite de temps en temps, il travaillait à Cologne. Barbara hocha la tête. Elle n’avait aucune image à l’esprit, dut même se creuser la tête pour retrouver les prénoms. Elle ouvrit la porte vers la terrasse, sortit. Un merle chantait. On entendait une tondeuse. Dans le jardin des voisins flottait un drapeau avec les armoiries de Heisingen. Quand elle se retourna, son père était debout, les bras croisés derrière la fenêtre du salon. Elle avait l’impression qu’il souriait, mais elle n’était pas sûre.

 

10. Groupes anarchistes allemands actifs dans les années 1960, majoritairement maoïstes, léninistes ou trotskistes.

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