Cette autre vie
Chapitre 1
Quand Martin se réveilla, ça sentait le café. Un enfant pleurait. Les turbines vrombissaient régulièrement, une légère vibration parcourut l’avion, se prolongea dans l’accoudoir et jusque dans son bras. Sa voisine avait tiré la couette de la compagnie jusqu’au menton et dormait ; à travers le hublot derrière elle, il aperçut des nuages filandreux plongés dans la lumière rouge du soleil levant, en dessous le bleu de la mer, au loin une étendue de verdure.
Une main se posa sur son épaule. Le vieux se tenait debout dans l’allée, tout souriant. Depuis son siège, Martin pouvait voir les poils sortir de son nez.
— Ça va ? demanda le vieux.
Martin hocha la tête.
— Il faut marcher, dit son grand-père, j’ai lu qu’il fallait marcher pour éviter la thrombose.
Martin hocha la tête une nouvelle fois.
— Je porte des bas, murmura le vieux, j’ai l’impres sion d’être une femme pendant quelques heu res.
Martin ne put se retenir de rire.
— Tu devrais te lever toi aussi.
— Je vais le faire, grand-père. Il faut d’abord que je me réveille.
— Alors réveille-toi, dit le vieux, et viens me voir. Je m’ennuie là-haut.
En partant, il effleura brièvement la tête de son petit-fils. Martin resta immobile dans son siège, il observa les doigts s’éloigner de sa tête, l’anneau doré, le bout de doigt juste au-dessus, puis cette boule blanche après l’articulation qui lui avait fait si peur enfant. La peur de voir tomber les propres parties de son corps rien qu’en touchant la moitié de doigt sur la main droite de son grand-père.
— Et là je pose ma main contre le mur… et boum ! Les Américains me dégomment le doigt.
Et pour preuve, il avait toujours brandi la main pour faire bouger son petit moignon en riant. Et le petit Martin, anxieux, avait observé le doigt qui semblait mener sa propre vie. Pourquoi ne portait- il pas simplement l’anneau à un autre doigt ou sur la main gauche ? Comme s’il était fier de porter l’alliance justement à cette espèce de bout de cigare.
— Ah, le doigt, avait dit sa mère. J’ai entendu tellement de versions différentes : une fusillade en France, un accident du travail au camp.
— Et tu en penses quoi ? avait-il demandé.
— Ça fait bien longtemps que je ne crois plus rien de ce qu’il me dit, avait-elle répondu.
Martin fixa l’écran intégré au dossier du siège devant lui, il observa le petit avion blanc qui traçait une ligne derrière lui, il avait déjà presque traversé l’Atlantique et survolait désormais la grande fosse aux poissons du fleuve Saint-Laurent. Martin regarda la vitesse affichée et fit le calcul dans sa tête : deux cents mètres par seconde. Deux cents mètres par deux cents mètres, rien que lui et le vieux, rien que lui et ce continent, rien que lui et les histoires de doigts perdus et de guerre perdue.
À l’aéroport, sa mère avait été dans tous ses états, elle avait fait les cent pas, n’avait pas arrêté de se racler la gorge, de tousser, elle l’avait pris à part et lui avait dit de bien faire attention à son grand-père, son sommeil, ses médicaments, son alimentation. Et Martin avait contemplé le vieux qui se tenait un peu à l’écart de leurs bagages, très calme. Le regard un peu trouble, nébuleux, s’était dit Martin. Son grand-père portait un costume, il s’était apprêté pour le voyage, il était élégant et se tenait droit, très droit. À l’inverse, Martin se trouvait voûté, tordu, négligé dans son jean et sa chemise large pas repassée. Petit était le mot, il s’était senti petit alors qu’il dépassait le vieux de près d’une tête.
— Qu’il n’en fasse pas trop, avait dit Barbara, et Martin avait souri à sa mère en secouant la tête.
Elle leur parlait comme à des enfants. Elle avait toujours été comme ça avec Martin, mais avec le vieux c’était tout récent. Elle en avait fait du chemin, pensa-t-il, c’est juste qu’elle n’osait pas en parler directement à son père. Il essaya d’imaginer Judith en femme adulte, dans quarante ou cinquante ans, en train de lui donner des consignes, d’essayer de lui interdire de partir en voyage avec son petit-fils. Il n’arrivait pas à se projeter aussi loin, il la voyait en maternelle, en primaire, il pouvait se représenter sa fille en fillette, mais son imagination s’arrêtait là, pas en femme, pas en mère.
Il se pencha en avant, tapota sur l’écran, atterrit dans un menu, chercha un film, lut quelques résumés, laissa tomber. Il s’adossa de nouveau, ferma les yeux, sentit l’air conditionné sur son front. Rien que toi et ton grand-père très vieux, pensa-t-il, quelle connerie. Un gigantesque bus à impériale dans l’atmosphère, des milliers de kilomètres parcourus et encore autant à parcourir. Il s’imagina en train d’observer l’arrière de son propre crâne, de plus en plus clairsemé. Manquait plus que ça, se dit-il. Qu’est-ce que tu veux à la fin, se murmura-t-il à lui-même, tu en avais tellement envie.
Tout avait commencé avec la pluie, la pluie qui avait tambouriné contre la fenêtre mansardée. Ou non, pensa-t-il, pas commencé ce jour-là, plutôt basculé. Tout avait basculé avec la pluie, ce matin-là où il avait observé le ciel gris depuis son lit, le gris de la capitale qui ne laissait entrevoir aucune perspective de printemps, rien du tout. Il avait poussé l’oreiller contre le mur et s’était redressé, avait senti un léger battement, un poids dans l’estomac. Rien de vraiment comparable à une gueule de bois, plutôt un sentiment désagréable. Voilà ce que c’était. Et la lettre de licenciement reçue la veille, un licenciement sans surprise. Il connaissait bien le cirque estival : la lettre en mai, tout ce qu’il y a de plus standard, que les directeurs d’école stockaient probablement par dizaines dans leur tiroir et envoyaient à des gens comme lui :
Avec regret, pas de prolongation possible, vous souhaitons le meilleur pour la suite. Puis la nouvelle affectation fin août, dans la même école si possible, dans une autre si le nouveau contrat devenait synonyme de CDI. Sommes très heureux de vous accueillir, super équipe, établissement dynamique et créatif. Il avait su que cette lettre arriverait, qu’ils souhaiteraient le reprendre en août, mais pas suffisamment pour le payer pendant les vacances.
Malgré cette lettre, il se tiendrait devant la classe, la 7a, il ferait cours : Past tenses and their use. Il pré parerait le prochain contrôle, sourirait aux enfants prépubères ou carrément pubères, des garçons minuscules et des filles dont le t-shirt commençait à se gondoler. Une classe fatigante, trop d’enfants stupides, trop d’insolence, pas assez de perspectives, une prononciation trop mauvaise, pas assez d’intérêt. Et toujours la grammaire. Encore et encore. Comment leur en vouloir de s’ennuyer. Et pourtant : il était en colère que personne ne le soutienne, tout le monde voyait les heures qu’il faisait, son engagement, l’English Film Club, les heures supplémentaires non rémunérées qui, en toute honnêteté, étaient ce qu’il préférait, tout le monde savait tout ça mais personne n’était capable de dire : il est bon, donnons-lui un contrat, un vrai.
Il avait regardé son bureau, la bouteille de rouge presque vide à côté de l’ordinateur, le voyant qui clignotait à l’avant indiquait qu’il n’avait pas éteint l’appareil, simplement roulé avec sa chaise pour aller s’écrouler dans son lit. Un battement régulier à l’arrière du crâne, peut-être bien une gueule de bois, mais alors une petite.
Pendant un instant, Martin essaya de se con vaincre que cette gueule de bois avait précisément tout changé. Mais surtout le souvenir de la journée précédente, pensa-t-il, de ce samedi avec Judith où il avait joué, rampé par terre, fait des grimaces. Comme elle tenait sur ses jambes tremblantes et potelées, comme elle regardait et comme il avait dû répéter les mêmes gestes, encore et toujours, les mains devant le visage, puis à côté, devant le visage, à côté. Sa démarche constamment penchée vers l’avant, une bascule qui finissait toujours par terre. Et quand on en arrivait là, les cris et les pleurs comme si c’était la fin du monde. Et il avait ri, pris la petite dans les bras et ri pour couvrir les larmes de sa fille. T’es vraiment pas normal, avait-il pensé, mais elle avait arrêté de pleurer et ri avec lui, l’avait regardé avec de grands yeux avant de glousser, de rigoler. L’espace d’un instant il avait fait le vide dans sa tête, des éclats de rire et rien d’autre.
Quelques heures plus tard, il se tenait devant chez Laura, la petite dans un bras, son sac posé à côté de lui par terre. Il était en retard et s’atten dait à ce que Laura lui fasse un commentaire mais elle lui avait simplement fait signe d’entrer, lui avait laissé Judith qui s’était endormie, elle l’avait conduit dans sa chambre pour qu’il mette sa fille au lit. Ils étaient restés silencieux un moment dans la chambre et l’avaient observée en train de dormir.
Puis ils avaient discuté debout dans le couloir, il ne savait plus de quoi, il avait regardé par-dessus son épaule en direction du salon, vu un verre de vin sur la table près du canapé, n’avait pas pu dire s’il y en avait un deuxième à côté. Il s’était demandé quand il s’était assis là pour la dernière fois. Peut-être pour le premier anniversaire de Judith, au beau milieu des enfants qui crient et des autres parents. Tu ne t’es jamais vraiment assis là, s’était-il dit, tu n’as jamais été rien d’autre qu’un simple invité.
— Tout va bien ? avait-elle demandé.
Il avait hoché la tête avant de lui dire au revoir.
— Je te remercie, avait-elle dit en lui tapant sur l’épaule.
L’hôtesse de l’air lui servit un café et un croissant. C’était exactement ça, pensa-t-il, cette tape sur l’épaule, la journée avec sa fille et cette tape réconfortante en guise de merci, le chemin vers la maison à vélo sous la pluie, le vin, la courte nuit, la lettre et la gueule de bois. Voilà ce qui avait précédé ce moment où il avait pris son ordinateur portable dans le lit, ouvert sa boîte mail et lu le message. “Re : Aw : Re : grosses bises d’Essen” en objet, en dessous l’adresse f.schneider26@web.de. Il fit défiler les premiers messages du vieux qu’il avait découverts deux semaines auparavant dans ses spams entre “Hey baby !”, “Booste ton érection !!” et le mail urgent d’appel à l’aide d’un inconnu pour le versement de son héritage. Il survola les phrases qui mentionnaient le nouvel ordinateur que le cousin de Martin avait installé, ses premières tentatives sur internet et la fascination que cela avait provoquée chez le vieux. Martin avait alors imaginé les longs doigts fins de son grand-père sur le clavier d’un ordinateur, l’annulaire sectionné qui se balançait au rythme des mots tapés.
Il le regarda traverser les allées pour retourner de l’autre côté de l’avion et lui faire signe avant de remonter les marches vers la classe affaires.
Au fil des messages que le vieux envoyait à son petit-fils depuis le bassin de la Ruhr, la distance entre eux s’était estompée, cette distance qui s’était longtemps manifestée par une poignée de main, une tape dans le dos, voire une ou deux phrases maladroitement échangées sur les études ou le travail.
Des phrases exprimant la solitude s’étaient mêlées aux paroles insignifiantes, des phrases exprimant la tristesse et le manque de l’épouse défunte. “Je me réveille et lui parle, avait écrit le vieux, même si cela fait des semaines qu’elle ne partage plus mon lit.”
Martin avait posé l’oreiller contre le mur et s’était adossé, il avait pensé à l’obscurité de l’église et au cercueil de sa grand-mère, toutes les personnes en noir, toutes les mains froides qu’il avait dû serrer ce jour-là.
Et dans le message suivant, il y avait cette phrase : “J’ai trouvé les camps.” Martin s’était vaguement rappelé les histoires d’emprisonnement, les anecdotes sur les parties de football et le cours d’anglais qui avaient souvent fait rire pendant les fêtes de famille. “J’ai écrit à une femme qui gère un musée au Texas là où notre camp était situé.” Et en dessous le lien vers une page qui montrait une baraque grise, un mirador octogonal assez gros, et beaucoup de photos en noir et blanc.
Le Texas, avait pensé Martin avant de chercher le nom du lieu, d’ouvrir la carte pour simplement tomber sur une tache grise au milieu de nulle part. Il avait dû zoomer, encore et encore, pour voir San Antonio, Austin et Houston.
“Il y a encore quelques gardes de l’époque là-bas, avait écrit le vieux, qui se réunissent régulièrement. Parfois un Allemand se joint à eux, quelqu’un com me moi. C’est sûrement n’importe quoi, tu ne penses pas ? Cette envie de retourner une dernière fois là-bas, de vérifier une dernière fois si le Texas a la même odeur que dans mes souvenirs. Si le sol a la bonne couleur. Et de voir les hommes qui étaient de l’autre côté du grillage à l’époque. L’appel du lointain. Je l’avais presque oublié.”
Martin avait fixé l’écran, il avait tapoté sous son clavier du bout des ongles avant de cliquer sur “Répon dre”.
La gueule de bois, pensa-t-il tout en se détachant pour se lever. Il pensa à Judith et Laura, à l’école, au licenciement en montant les marches qui le séparaient de la classe affaires, à tout ça. “Eh bien allons-y ensemble”, avait-il répondu avant d’envoyer l’e-mail. À cause de cet e-mail, il allait devoir veiller pendant plusieurs semaines sur cet homme de bientôt quatre-vingt-dix ans dont il ignorait tout de l’état de santé. Peut-être que tu aurais pu tout arrêter, peut-être. Mais quelques minutes plus tard, un nouveau message était apparu dans sa boîte de réception : “Je t’appelle !” Et presque au même moment, son portable avait résonné, sa tête avait résonné, le vieux, sa voix. Comment freiner l’enthousiasme d’un si vieil homme ?
— Je suis là, dit-il. Le vieux leva la tête de ses papiers et lui sourit. Ses lunettes étaient très basses sur le nez. Martin s’accroupit.
— Qu’est-ce que tu lis ?
Il prit appui sur l’accoudoir du grand siège. Il sentit le vieux, l’après-rasage et un parfum âpre comme de la terre séchée. Dans son dos une lumière délicate et le tapotement régulier des doigts sur les claviers. Le vieux lui tendit une feuille de papier. “RMS Mauretania (paquebot, 1939)” pouvait-on lire en haut de l’imprimé, en dessous quelques informations, un index. Avant-guerre, après-guerre, lut-il.
— Notre navire de croisière, dit le vieux. En haut les Ricains blessés et en bas nous. Je ne sais plus où nous avons atterri en Angleterre à l’époque. Je me suis souvent posé la question. Une petite ville, sur la côte sud. De là on a pris le train pour Glasgow. Il était là. Le Mauretania. Mon premier paquebot.
— Comment était la piscine ? demanda Martin.
— Top, et le buffet super.
Martin survola le texte, le rendit au vieux.
— Les machines, je savais ce que c’était de creuser pendant des jours dans la résonance, le bruit et la chaleur. Mais ce rythme martelé, strident. Le sifflement de la vapeur. Le premier jour, je crois que je n’ai fait qu’écouter, la tête collée au mur de la cale. Et puis ce va-et-vient dans les vagues. On a essuyé une de ces tempêtes, tu aurais vu. Le métal a chanté comme une baleine. Toutes ces choses…
Il tapota sur son front.
— Gravées, même si le ciboulot finira tôt ou tard par dérailler. Tout est là. Les gens ont vomi et prié. Et se sont cramponnés pour ne pas glisser à travers la soute. Des jours entiers sans pouvoir aller sur le pont. Rien que du vomi et des lamentations. Et tout puait.
Tu t’attendais à quoi, pensa Martin.
— Je connaissais l’obscurité, le fait d’être enfermé, rien de nouveau pour moi. Deux ans avant d’être enrôlé, j’ai été enseveli par deux fois. La chaleur, le noir, tout ça. La terre, la galerie, je connaissais. Mais cette caisse dans l’eau. Comment un mineur peut supporter tout ça ? Même un mineur de fond a besoin de soleil.
— Vous ne pouvez pas vous asseoir ici, dit l’hôtesse.
Elle était debout dans l’allée derrière Martin et tenait un plateau en équilibre.
— Cette zone est réservée aux passagers de la classe affaires.
— Mais mademoiselle, dit le vieux en souriant, vous ne voulez tout de même pas priver un grand-père de son petit-fils !
Elle resta immobile, les dévisagea tous les deux.
— Je voulais lui offrir son billet, mais le jeune homme a sa fierté.
Ce qu’il oubliait de dire, c’est que la fierté avait suffi à refuser la classe affaires, pas le tarif normal. La femme sourit.
— Seulement quelques minutes alors. Et si des passagers se plaignent, il faudra retourner à votre place.
— Évidemment, dit Martin.
Son grand-père regarda la femme s’éloigner en lorgnant ouvertement ses fesses. Puis il se pencha en avant pour sortir une chemise de son sac à dos, l’ouvrit et feuilleta quelques papiers. Martin aperçut la moitié d’annulaire, fut tenté un instant de lui demander ce qui lui était arrivé, mais laissa tom‐ ber.
— J’ai apporté quelques copies, dit le vieux, un peu plus de contenu que dans les livres. Des sources primaires en quelque sorte. Tu as lu Prisoners of War de Krammer ?
— Presque terminé, mentit Martin.
Mais au moins les premiers chapitres, pensa-t-il, il connaissait les chiffres qui lui avaient semblé absurdes, il savait pour les transports de troupes qui avaient conduit les Américains en Europe et ramené les Allemands, il avait vu les photos des Allemands au premier enregistrement, à l’épouillage, les visages tristes à l’embarquement, les hom mes qui levaient la tête pour regarder le photographe, au milieu de la foule entassée sur le pont. Il avait cherché son grand-père, trouvé beaucoup de regards sceptiques, mais aussi beaucoup d’hommes souriants. Ça l’avait bouleversé de voir ces visages et d’imaginer le vieux là sur le pont en train de regar der la mer.
Martin s’assit et salua sa voisine qui était réveillée et petit-déjeunait. Elle avait posé sa couverture sur le siège du milieu resté libre, et il posa les feuilles dessus le temps de s’attacher et de déplier sa tablette. La femme sourit, laissa traîner brièvement les yeux sur les feuilles, puis se concentra à nouveau sur son café.
Il saisit la première feuille sur laquelle on pouvait lire Prisoner of War Postcard et la posa sur la tablette, en dessous la traduction allemande, à gauche la mention Do not write here!, et juste au-dessus un gros tampon Passed By US Army Examiner. En haut le nom de son grand-père suivi d’un numéro, sûrement son matricule, l’adresse de l’expéditeur : German POW Camp, Co #4, Texas ASF Camp Hearne/TX, USA. Et en bas à droite dans le champ de l’adresse : Hannelore SCHNEIDER, Essen-Katernberg, Viktoriastr. 100, GERMANY. Il prit la copie du verso, fixa l’écriture griffonnée par le vieux, en haut à droite la date du 5 août 1944.
Chère mère, débutait la lettre, enfin je trouve, pensa-t-il lire sans en être sûr, il survola le texte sans vraiment parvenir à déchiffrer quoi que ce soit,
Star Spangled Banner1, lut-il plus bas. Puis d’autres crochets, pointes, courbes qu’il ne comprenait pas. Il faudrait qu’il demande au vieux, peut-être qu’il la lui lirait. La deuxième copie montrait un dessin : de fins traits de crayon, les façades de plusieurs baraques en longueur, portes ouvertes ; devant les bâtiments de petits ponts enjambaient un canal, sûrement un fossé de drainage, des ébauches de plantes et en arrière-plan la plateforme d’observation d’un mirador, au-dessus le toit sur lequel se trouvait un projecteur. Martin se demanda si son grand-père avait fait ce dessin lui-même ou si un autre prisonnier lui en avait fait cadeau. Il n’avait jamais vu le vieux dessiner, mais ça ne voulait rien dire. Sur la feuille suivante, la copie d’une photo qui montrait plusieurs hommes avec des pantalons larges en tissu clair et des chemisettes, casquettes militaires sur les têtes, accroupis ou debout, les visages sérieux devant un bâtiment en bois noir duquel il ne restait plus grand-chose à part deux fenêtres et un escalier qui menait à une porte ouverte. Sep’44 pouvait-on lire en bas à droite, rien d’autre. Il ne reconnut son grand-père qu’au deuxième coup d’œil : un jeune homme aux cheveux clairs, rasés sur les côtés. Il se tenait derrière un homme accroupi, les mains sur ses épaules. On aurait dit la photo d’une équipe de sport, il pensait à ses propres photos, prises par Barbara sur les courts en terre battue de Brême, les mines sérieuses des enfants dont il faisait partie. Lui aussi avait perdu tous ses coéquipiers de vue, comme le vieux qui n’avait jamais présenté aucun ami des États-Unis aux fêtes d’anniversaire. Il observa les visages. Tous perdus, pensa-t-il. Il y avait eu ces histoires de canicule et de parties de football, de permis camion et d’un garde qui s’était endormi ivre, des histoires sans véritable lieu, sans points d’accroche. Il distingua une ressemblance entre lui et le vieux, des liens de parenté clairs dans le visage et la posture qui le surprenaient.
Suivant une intuition, il leva la copie près des yeux et observa les mains du jeune homme qu’était son grand-père. Huit, compta-t-il. Les pouces cachés, mais sur les épaules de l’homme accroupi huit doigts. Blessure par balle mon œil, pensa-t-il, il faudrait qu’il lui demande.
Il continua à feuilleter, trouva d’autres photos sans son grand-père ni l’autre homme, d’autres car tes postales illisibles, quelques-unes adressées à sa mère, d’autres à un certain Josef Schneider. Sans doute le frère, pensa Martin, car s’il avait l’histoire de la famille bien en tête, son arrière-grand-père était mort peu de temps après le début de la guerre.
C’est presque tragique, avait commenté Barbara. Soutenir le Führer à cent pour cent et caner avant même qu’il puisse s’engager vraiment dans sa grande guerre. Elle avait secoué la tête et ri. Il se demanda si elle avait fait ce commentaire en présence du vieux, mais il en doutait. Sa mère riait rarement en présence de son père.
— Il était vraiment doué, dit le vieux en lui rendant la copie du dessin.
Martin n’avait pu lire qu’une demi-heure avant de voir son grand-père réapparaître à son siège. Il n’était pas à l’aise là-haut, avait-il dit, Martin s’était alors décalé sur le siège du milieu et Franz avait pris place côté couloir. Il pointa alors l’index sur la feuille de papier :
— Il me l’a offert comme ça, sans rien ajouter. J’savais vraiment pas qu’il savait dessiner.
Martin heurta le bras de sa voisine avec le coude et s’excusa. La femme lui lança un regard indéfinissable, redressa son casque et s’appuya à nouveau contre le hublot.
— Tu l’as connu en formation ? demanda Martin.
Le vieux secoua la tête.
— À bord. J’l’ai attrapé par le colback quand la tempête faisait rage. Il aurait été catapulté contre un poteau sinon. Il m’a eu des rations supplémentaires auprès des gardes quand la tempête s’est calmée. On n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent à l’époque.
— Il parlait anglais ?
— Il était américain.
— Quoi ?
Franz sourit.
— Pas que. Paul était allemand et américain. Des parents de Frise orientale partis outre-Atlantique à la fin des années 1920. Crise économique. Il disait qu’il n’avait aucun souvenir de son pays natal. Une adolescence américaine. Mais il est revenu, à la fin des années 1930. Pour le Führer.
Le vieux fit une grimace, fixa un moment l’écran dans le siège devant lui.
— Ça existait ? demanda Martin. Des Américains qui ont combattu pour la Wehrmacht ?
— Bah au moins lui. Et je le connaissais. Il y en avait sûrement quelques autres. Il m’a parlé d’amis venus avec lui. Ils se sont rendus ensemble à des réunions du Bund germano-américain. Plusieurs milliers de personnes au Madison Square Garden. On a du mal à y croire quand on regarde les photos. Croix gammée, fanfare et portraits du Führer à côté de tableaux de George Washington.
— Et il est resté aux États-Unis ?
— Oui, dit le vieux.
— Tu n’as plus aucun contact ?
Le vieux fixa son alliance.
— Disons que je l’ai perdu.
Le copilote annonça le début de la descente vers Houston. Tous les passagers étaient invités à regagner leurs sièges.
— Je ne voulais même pas te poser toutes ces questions, dit-il à son grand-père déjà en train de s’attacher, mais en savoir plus sur ton arrivée à New York.
Le vieux rit.
— Oui, New York, la statue, c’était quelque chose. Une autre fois.
— Look into the camera! dit un petit monsieur en uniforme beige.
Martin tourna la tête, vit la webcam, un modèle rond en plastique, il la fixa, attendit qu’elle fasse un bruit ou quelque chose, mais rien ne se passa.
— Okay, dit l’Officer.
Le vieux fut lui aussi pris en photo, reçut lui aussi son tampon. On les laissa passer, ils avancèrent sous le panneau : Welcome to George Bush Intercontinental – Welcome to the Lone Star State. Ils suivirent la foule dans les halls clairs de l’aéroport, les odeurs de parfum, de graisse à frire et de
sucre, suivirent les panneaux 2 TerminaLink. Martin vérifiait la porte de la correspondance chaque fois qu’ils passaient devant un écran. À l’inverse, le vieux semblait serein, il observait tout ce qui se passait autour, tournait la tête de-ci de-là, s’arrêtait devant les panneaux ou les enseignes. Martin attendait toujours que le vieux le rejoigne, il marchait devant. Les grandes dalles de carrelage des couloirs réfléchissaient la lumière, reflétaient sa silhouette à mesure qu’il avançait, il suivait sa propre ombre, un Martin à la fois flou et brillant. Il avait l’impression de marcher sur l’eau.
Autour d’eux des hommes adultes aux visages roses, chapeaux de cow-boy, de vrais chapeaux de cow-boy bien voyants, des bottes à talons, il ne manquait plus que les éperons, parmi eux beaucoup de Latinos. Il fendit la foule, emprunta l’escalator qui montait, le retour de la lumière du jour, du soleil, du ciel bleu ; avec ses vitres partout, la station ressemblait à un terrarium qui offrait un aperçu du Nouveau Monde, derrière lui l’éclatante cohue du terminal, devant eux la piste foulée par de tout petits avions et des passagers.
Le voici le voyage que tu n’as jamais entrepris pendant tes études, pensa Martin, ni avant ni après. Pas de Chine, de Japon ni d’Inde, pas d’Afrique. Pas de blog, pas d’e-mails groupés, pas d’albums photo sur Facebook. Un Erasmus à Copenhague pendant six mois, rien de vraiment exotique. Des études et un appartement avec Anne, un plan, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’Anne et plus de plan, que de longues heures à rester assis le regard fixe, à travailler et puis soudain, contre toute probabilité, cette brève escapade avec Laura dont Judith était le fruit.
La navette arriva : deux petites voitures massives sans chauffeur dont les portes s’ouvrirent sans bruit.
— Grand-père, fit Martin, mais le vieux s’était déjà mis en mouvement et monta dans le wagon.
Martin le suivit. Malgré la climatisation sifflante, il faisait une chaleur insupportable dans le train. Martin sentait la transpiration lui couler dans le dos. Le vieux sourit, pointa un 747 en train de décoller sur la piste. Les wagons glissèrent lentement sur les rails.
— Il fait aussi chaud qu’à l’époque, dit le vieux, à notre arrivée.
— Et il n’y avait pas de climatisation, dit Martin.
— Mais des chiffons humides, répondit le vieux.
Martin s’appuya contre la vitre, posa son front dessus, mais le verre était chaud, il sentait sa peau coller contre. Il se demanda s’il manquait à Judith, si elle s’était vraiment rendu compte qu’il n’était plus là.
— Pourquoi maintenant ? avait demandé Laura.
Il était sur le canapé à côté d’elle, une bouteille de bière entre les mains.
— Parce que le vieux veut y aller et qu’il peut encore.
— Et toi ?
— Vacances scolaires. Et je suis à nouveau viré.
Elle avait soupiré.
— J’imagine que je dois m’apitoyer sur ton sort ?
— Qu’est-ce que la pitié vient faire là ?
— Fuite en avant, insatisfaction, conquête du Nouveau Monde, possibilités infinies et j’en passe.
— N’importe quoi, arrête un peu tes conneries !
Elle avait repris une gorgée de bière. Parfois il se demandait ce qu’ils s’étaient fait l’un à l’autre. Ou si c’était justement le manque d’action, si c’était le calme et la décontraction avec lesquels ils avaient tout réglé depuis le début, si tout ça ne les mettait pas parfois vraiment en colère.
Elle avait dit que ce n’était pas l’idéal de se retrouver seule tout l’été avec Judith. Et il avait répondu qu’il ne partait que quatre semaines, grand maximum, que c’était sûrement la dernière occasion pour son grand-père.
— Je veux le faire avant sa mort, avait-il dit. Mais je veux que tu sois d’accord. Je ne veux pas le faire contre toi.
Elle l’avait fixé un instant, la tête posée entre ses genoux. Il aurait aimé la connaître suffisamment bien pour pouvoir lire dans son regard.
— OK, avait-elle fini par dire, je peux difficilement dire non après un tel discours. Mais je te préviens, tu la prends sans discuter jusqu’à la fin de l’an née chaque fois que je veux sortir.
— C’est déjà ce que je fais, avait-il dit.
Le train s’arrêta au terminal C, ils descendi rent, suivirent la direction de leur porte, s’assirent parmi les quelques autres passagers et regardèrent dehors.
— Ça fait bizarre, dit le vieux, d’être là sans vraiment y être. On devrait sortir, toucher le sol au moins une fois.
— Comme le pape, dit Martin.
Le vieux rit.
Tu veux voler un caillou devant le terminal, pensa Martin, pour ta collection dans le bureau, toutes ces pierres, tantôt grises et ternes, tantôt rouges, noires, bleues et brillantes, posées sur du tissu ou des coussins dans une vitrine. Petit, il pensait que son grand-père collectionnait les pierres précieuses, il s’était imaginé les richesses inestimables qu’il y avait là, s’était raconté des histoires de trésors et de pirates. Mais un jour, sa grand-mère l’avait surpris dans le bureau, le nez collé à la vitrine.
— Ne te fais pas d’illusions ! avait-elle dit. Elles n’ont absolument aucune valeur.
— À peine arrivés, dit le vieux qui but une gorgée de sa bouteille d’eau et se pencha pour se masser les chevilles, qu’il fallait déjà repartir. On voulait tout regarder, ne pas en perdre une miette. C’était quand même New York, imagine, nous pauvres prolos qui ne connaissions rien d’autre que l’Allemagne et peut-être la Russie et la France, on avait les yeux écarquillés. Mais ils nous ont chassés du bateau par une passerelle étroite avant de nous faire passer sur des rails, entre des entrepôts. Il y avait des soldats armés partout, même sur les toits des wagons, puis il y a eu les contrôles dans les tentes pendant que tous nos vêtements et effets personnels étaient désinfectés. Papiers et enregistrement en sous-vêtements. On a ri, on aurait dit un voyage scolaire. Mais complètement irréel, complètement nouveau. C’était quand même plus authentique à l’époque. On ne pouvait rien voir. Mais on pouvait au moins sentir la ville, le charbon, le diesel, le poisson, on pouvait toucher les portes, le fer ; on y était, pour la première fois sur le sol américain. Ça là, dit-il en levant la tête, c’est du béton et du verre, comme partout.
— Et des cow-boys, dit Martin.
— Et des cow-boys, répéta le vieux.
Martin observa son grand-père, ses cheveux blancs humides et brillants, soigneusement peignés depuis la base du cuir chevelu, parsemé de taches de vieillesse, jusque dans la nuque. Son front affichait des rides creuses, ses sourcils broussailleux s’abaissèrent sur son visage fin lorsqu’il ajouta qu’il réfléchissait à s’acheter le même type de chapeau. Si c’est vraiment trop pour lui, pensa Martin, si tout ça le surmène, il joue parfaitement bien la comédie. Et il commence à se livrer, se dit Martin en fixant la main du vieux posée sur son genou. Attends encore un peu avant de demander. Il sortit son portable, tapa un message, envoya le même cinq fois. Laura lui répondit tout de suite.
je raconte les aventures de papa
— Barbara ? demanda le vieux.
— Laura, dit Martin.
Le vieux hocha la tête et regarda par la fenêtre en silence. Comment percevait-il tout ça, lui, un petit-fils sans femme mais avec enfant, un idiot qui n’a pas su bien se protéger. Et en même temps, pensa-t-il, c’était sûrement monnaie courante à l’époque.
— Je suis enceinte, lui avait-elle dit alors qu’il venait de s’asseoir.
Il avait ouvert le menu, les yeux rivés sur les sortes de thés.
— Et je veux le garder.
Qui est-ce, avait-il pensé, qui est cette femme au visage fermé, qu’a-t-elle à voir avec la femme avec laquelle il avait couché quelques semaines auparavant ? Où sont les cheveux lâchés, le sourire, les seins, les fesses, où sont passées la sueur, la nuit, la matinée et la demi-journée suivante ? Il avait levé les yeux. Elle portait une jupe, un chemisier, elle faisait très professionnelle, et peut-être, avait-il pensé, peut-être que c’était justement ce qu’il fallait. Il avait posé le menu sur la table et l’avait regardée. Ses yeux étaient de la même taille, de la même couleur. Les sourcils étaient épais, méconnaissables. Il avait levé la main, tendu l’index avant de le pointer vers lui-même. Elle avait hoché la tête.
— OK, avait-il dit avant de faire signe à la serveuse et de commander une bière.
La serveuse l’avait regardé comme pour lui laisser le temps de reconsidérer l’heure qu’il était, mais il avait confirmé sa commande. Quand la femme fut partie, il s’était retourné vers Laura :
— Dans ce cas, élaborons une stratégie, avait-il dit.
Elle avait souri, laissant brièvement entrevoir ses dents, et à cet instant précis il avait cru reconnaître la femme rencontrée quelques semaines plus tôt.
Une secousse parcourut l’avion. Martin fut propulsé au fond de son siège, son estomac fit des bonds. On se serait cru à la fête foraine, avec les picotements, la joie. Il ferma les yeux et s’imagina en train de hurler comme s’il était dans le grand 8. L’avion était deux fois plus court qu’un Airbus, le plafond était minuscule, une seule rangée de trois sièges, les hélices grondaient sur les côtés et il se rendit compte que la peur lui procurait du plaisir, sans chercher à comprendre pourquoi.
Il regarda par le hublot, vit beaucoup de rectangles verts et marron, des bois, des canaux, une large highway sur laquelle de petits points avançaient. Il tambourina sur le gros livre d’Arnold Krammer posé sur ses genoux, effleura les lettres blanches sur fond noir, Nazi Prisoners, cacha une croix gammée avec le pouce. Des centaines de pages pleines de chiffres et de tableaux, mais aussi d’explications, d’éclairages, d’histoires. Il avait ri en lisant le passage où l’historien raconte qu’après la publication du premier tirage, à la fin des années 1970, un homme l’avait appelé pour lui raconter qu’il faisait justement partie de ces prisonniers de guerre qui s’étaient enfuis et que les Américains n’avaient jamais retrouvés. Des nazis portés disparus, dans le désert, en Alaska, et partout ces camps remplis de soldats allemands.
Depuis qu’ils étaient dans l’avion pour Austin, Martin s’était surpris plusieurs fois en train d’observer son grand-père, dans l’espoir que cette situation incroyable dans laquelle il s’était mis perde de son caractère abstrait et bizarre. Il survolait le Texas pour plonger dans sa propre histoire familiale, dans les souvenirs du vieux qui devaient être remplis d’anecdotes similaires à celles de Krammer. Il se demandait si le vieil homme allait changer quand il le verrait dans ces lieux, quand il évoquerait le passé. Ce qu’il avait lu n’avait pas semblé particulièrement horrible, mais que savait-il des histoires gravées dans cette tête claire, fine, désormais surplombée d’un casque, dans cette tête qui se balançait d’avant en arrière au rythme d’une mélodie inaudible.
Martin se demandait où les vieux camarades se cachaient, les hommes des camps, s’ils étaient déjà tous morts ou si aucune de ces amitiés n’avait survécu aux années, comme celle avec Paul, l’Américain. Pourquoi n’avaient-ils pas cherché à retrouver cet ami s’il était resté aux États-Unis, pourquoi simplement cette rencontre avec d’anciens gardes ? D’un autre côté, c’était mieux que rien, pensa-t-il.
À l’aéroport d’Austin, composé d’un seul bâtiment baigné de lumière, une bonne dizaine de guitares gigantesques défilaient sur le tapis roulant, elles étaient vert pétant, jaunes, inondées de fleurs, de visages et de cœurs. Des photos de bars et de musiciens aux murs ; dans les boutiques à souvenirs, des plaques et toutes sortes de tasses et de t-shirts sur lesquels on pouvait lire Keep Austin Weird. Le vieux n’en avait pas grand-chose à faire, il avait l’air fatigué, les yeux et les cernes s’étaient assombris, il n’arrêtait pas de bâiller et fixait le tapis roulant, sur lequel errait la valise d’un vol précédent. Le bout d’annulaire flottait dans les airs tandis que les autres doigts étaient agrippés à la poignée de la valise cabine.
Lorsqu’ils sortirent un quart d’heure plus tard avec la clé de leur voiture de location, le soleil s’était déjà couché, mais on rentrait dans la canicule comme dans du beurre. Ils avancèrent dans le parking à la lumière des néons, les premières étoiles allumaient le ciel et les cigales entonnaient un chant parfois couvert par le décollage et l’atterrissage des avions. Martin avait vu le vieux se mettre brièvement à genoux devant l’entrée de l’aéroport, comme s’il voulait lacer ses chaussures. Il l’avait vu plonger la main dans le parterre de fleurs en bordure de bitume. Ils arrivèrent à leur voiture, une Chevrolet blanche un peu carrée. Tandis que Martin rangeait les bagages, son grand-père s’appuya sur le véhicule et observa le crépuscule qui ne traça bientôt plus qu’une fine bande rouge à l’horizon. Il prit une profonde inspiration.
— Revenir ici, dit-il. Cet air lourd, épais. C’était déjà bizarre à l’époque, mais là…
Quand Martin démarra, l’autoradio entonna de la musique country. Il se sentait à la fois parfaitement réveillé et comme dans un rêve. Ils quittèrent lentement le parking, suivirent les indications électroniques de la voix féminine et empruntèrent la highway. Des phares blancs et rouges qui formaient une chaîne. Le vieux éteignit la radio.
— À l’époque on a eu quelques jours, dit-il, quel ques jours de train pour nous faire à l’idée. Le temps de la traversée. On l’a avalé avec les yeux, ce paysage.
— De New York au Texas ? demanda Martin.
— Ça a dû prendre deux ou trois jours, dit le vieux. Je ne sais plus vraiment. Mais nous avons passé plus d’une nuit dans le train. On est partis des docks près d’un ponton, peut-être Brooklyn. On est montés dans ces wagons Pullman, on s’est assis sur des banquettes en cuir, on a pu poser nos bagages, manger, boire. On n’en croyait pas nos yeux, tellement c’était fou. Et au début, après les tours de New York, ça ressemblait à ce qu’on connaissait, cette verdure, les forêts et les champs. Sauf les maisons en bois, ça c’était nouveau. Et l’espace, on avait toujours cette impression de vaste étendue, d’infini.
— Et vous avez fait le voyage d’une traite ?
— On a roulé toute la nuit. Le matin suivant, nous étions déjà dans le Sud. Cette chaleur. Je me rappelle les immenses arbres foncés dont les branches étaient recouvertes de feuilles mais aussi de guirlandes grises, comme de la mauvaise herbe. On aurait dit du fil d’argent sur un sapin de Noël. Et on collait le nez à la vitre jusqu’à ce que les gardes nous renvoient à nos places. Puis l’eau, les étangs, des grands ponts interminables sur lesquels nos wagons roulaient au pas. On était en sous-vêtements tellement il faisait chaud.
— Et les Américains ?
— Aimables, dit le vieux, presque trop aimables. On se méfiait. Et puis on s’est habitués. Certains se plaignaient.
Martin quitta la highway et slaloma entre les tours du centre-ville.
— De quoi ? demanda-t-il.
— Qu’ils nous fassent faire tout ce périple pour nous montrer les dégâts causés par les bombardements.
— Quels bombardements ?
— Bah ceux de la Luftwaffe.
Martin éclata de rire.
— C’est absurde, je sais, dit le vieux, mais certains croyaient simplement toutes les conneries qu’on leur racontait ou qu’ils lisaient.
— Et toi ? demanda Martin.
— Ah moi. Je n’en avais aucune idée. Rien du tout. Mais mon frère, lui il savait, il s’était informé. Radio clandestine, des nuits entières. Le peu que je savais, je le tenais de lui.
Ils s’arrêtèrent devant l’hôtel où l’on s’occupa de leurs bagages et de garer la voiture. Le vieux glissait des pourboires avec un tel naturel, on aurait dit qu’il avait fait ça toute sa vie. Martin leva la tête et regarda la tour de l’hôtel, une paroi en verre à travers laquelle brillaient des points lumineux.
— You have missed the bats, dit le portier en leur donnant les cartes magnétiques de leurs chambres. You should take some time for them before your departure.
— For the bats, dit Martin d’une voix éteinte.
— 3 For the colony below Congress Bridge.
Il rejoignit le vieux qui attendait derrière et semblait observer les gens dans le hall, des hommes d’affaires et quelques familles. Quand Martin prononça son nom, il sursauta. Le petit-fils s’excusa. Le vieux ajouta qu’il s’était complètement perdu dans ses pensées. Martin lui tendit la carte magnétique.
— Tout va bien ?
— Des images, des souvenirs me reviennent tout à coup, dit le vieux qui mit la carte dans sa poche de chemise. Après soixante-dix ans, soixante-dix ans de tranquillité. Et soudain les choses ressurgissent, se reflètent dans les miroirs ou flottent dans les airs.
— Quelles choses ? demanda Martin.
— Des visages, je ne sais pas à qui ils appartiennent, qui ils sont, des objets aussi, je tiens une pelle, la sensation d’avoir des fleurs de coton dans la main, soudain les souvenirs remontent, des odeurs, le bois brûlé, le rôti de porc.
— Sérieusement ?
— Et comment, dit le vieux avec un sourire absent.
Comme un somnambule, il suivit Martin en direction de l’ascenseur.
La bière était glacée et légère, Martin s’enfonça à nouveau dans son fauteuil et fixa le ciel nocturne. Sur la terrasse qui surplombait le hall de l’hôtel, les autres clients se faisaient rares. Un léger bourdonnement provenait de la th 6 Street, des rires, la sonnette des vélos-taxis qui inondaient les rues. Tu devrais être dans la rue, pensa Martin, tu devrais profiter du jet-lag, des heures sans le vieux. Plusieurs chauves-souris jaillirent devant le faisceau lumineux d’un lampadaire, puis d’autres, et après une courte pause d’autres encore. Il se connecta au wifi de l’hôtel depuis son téléphone, vit que Laura était en ligne et l’appela. Il aperçut son visage, les meubles de la cuisine étaient un peu déformés derrière elle, il entendit la voix d’un animateur radio qui présentait probablement le journal du matin. Il raconta l’avion, l’arrivée, son insomnie, les groupes de fêtards dans les rues, les chauves- souris.
— Je suis quand même un peu déçu d’avoir raté ça, dit-il. Le bal des chauves-souris qui arrivent du Mexique par millions depuis plus d’un siècle.
— Et tout ça au Texas, dit Laura.
Elle alla dans la chambre de sa fille et lui montra Judith encore endormie dans son lit. Il reconnaissait étonnamment bien sa petite tête, il voyait ses narines bouger quand elle inspirait.
Pourquoi est-ce que ça te travaille tant que ça, pensa-t-il, une fois qu’il avait raccroché puis fixé ses chaussures avant de vider sa bière d’une traite. Ils sortent d’où ces états d’âme papa-maman-enfant, pourquoi est-ce que tu n’arrives pas à laisser couler ? Il n’y avait jamais eu d’autre option. Il pensait au pragmatisme avec lequel ils avaient agi depuis que Laura lui avait dit pour la grossesse. Des mécanismes de contrôle qui leur évitaient de faire des bêtises. Et puis Judith était arrivée, et il s’était surpris à penser aux photos que ses parents avaient collées dans l’album de famille. Les rires, les câlins, les vacances d’été en Bretagne, les fêtes d’anniversaire sur la terrasse.
Il s’enfonça dans son siège et ferma les yeux, il avait un peu l’impression de tanguer. Il sentit l’odeur du fleuve, une odeur sucrée, les bars au loin recouvraient la ville d’un voile de musique et de rires. Quand il rouvrit les yeux, c’était silencieux, le ciel déjà bleu-gris, et à l’est les premières bribes de nuages se coloraient de rouge.
À peine installés en voiture, le vieux glissa un CD dans l’autoradio. Brahms retentit, les danses hongroises, et si la musique ne semblait pas du tout en phase avec le décor, elle avait au moins le mérite de donner un coup de fouet à Martin, ce que le café et les œufs brouillés avaient été incapables de faire. Il tapota sur le volant et, du coin de l’œil, il vit le vieux sourire.
Une fois la ville et les highways autour d’Austin derrière eux, la route se faisait plus étroite, l’horizon plus vaste. Les silos à céréales brillaient au soleil, au loin on apercevait des moissonneuses, de minuscules insectes jaunes d’où jaillissait la paille. Il vit un avion au-dessus d’eux pulvériser un liquide quelconque sur l’un des champs environnants. Il avait plutôt associé le Texas aux déserts, aux falaises, aux vautours.
— Il y en a un paquet, dit le vieux, mais plus à l’ouest. Après c’est l’Arizona, le Nevada, rien que du sable et des pierres.
Son grand-père s’enfonça un peu dans le siège comme pour laisser le paysage défiler devant lui. Il avait l’air très serein.
Une heure plus tard, Martin quitta le diner de la station-service et retrouva la fournaise, il s’arrêta un instant pour boire de la limonade glacée. Son dos était trempé de sueur, de petites gouttes perlaient sur son front. Il constata que le vieux s’était assoupi la tête contre la vitre. Lorsqu’il remonta en voiture, il observa un moment la bouche fine, les joues légèrement tombantes et les quelques poils ayant échappé au rasoir, la peau claire et brillante sur laquelle les taches de vieillesse esquissaient un léger motif léopard. Au fond, tu ne sais pas qui est cet homme. De quoi parlait un petit-fils avec son grand-père : des études, du travail, de la santé. La vie de cet homme, tu la connais uniquement à travers le regard de ta mère. Ses histoires à elle, ses souvenirs à elle : le père dur, distant, qui imposait sa loi à la maison tel un juge, un homme droit, mais pas au sens positif du terme. Un type qui avait chassé sa fille de la maison quand elle s’était mariée en secret. Quand Martin démarra, le vieux ouvrit les yeux et sourit. Il avait une certaine douceur dans le regard, déjà avant ce matin, une douceur que Martin n’arrivait pas à concilier avec les histoires de sa mère et son propre vécu.
— Ton doigt, grand-père, dit Martin.
Le vieux lui montra son alliance.
— Celui-là ?
— Oui celui-là.
— Eh bien ?
— Tu l’as perdu comment ?
— On me l’a arraché avec les dents, répondit le vieux.
Martin rigola en secouant la tête. Quand il posa à nouveau les yeux sur le grand-père, celui-ci avait incliné la tête et il l’observait avec intérêt, voire un certain étonnement.
Le village était ordinaire, avant même de dépasser le panneau, ils aperçurent d’immenses hangars devant lesquels des wagons de marchandises étaient entreposés, puis le nom, Hearne TX, en blanc sur fond vert, une suite de magasins sommaires, une station-service et des petites maisons de plain-pied en retrait qui se blottissaient sous les ormes et les chênes pour échapper à la chaleur. Ils suivirent l’itinéraire imprimé par le vieux, dépassèrent le Love’s Travel shop dont l’apostrophe formant un cœur rouge trônait fièrement sur l’immense panneau publicitaire, ils quittèrent la rue principale et suivirent une petite route semée d’ornières jusqu’au petit panneau marron Camp Hearne qui les invitait à bifurquer vers un sentier poussiéreux. En arrière-plan, des hangars entourés de barbelés et un silo rongé par la rouille près d’un tas de rails de chemin de fer. Des dizaines de mètres plus loin à droite, les arbres laissaient place à une baraque anthracite tout en longueur, au toit blanc, derrière laquelle se dressait une large tour en bois. En s’approchant, Martin vit que la baraque était surélevée d’une vingtaine de centimètres par de massifs pilots. Le bâtiment était couvert de fenêtres rectangulaires blanches, seules trois étaient vitrées à l’avant, les autres étaient condamnées par des planches en bois de la même couleur sombre que le bâtiment.
— Nous y sommes, dit le vieux.
Un panneau blanc leur souhaitait la bienvenue au Camp Hearne – Exhibit & Visitor Information Center. Martin gara la voiture près de la tour et de six autres véhicules. La baraque et le mirador avaient été refaits à neuf, en témoignaient le bois et la peinture brillants. Martin descendit de voiture. Au bout de quelques instants, la portière s’ouvrit côté passager, laissant apparaître la tête du vieux. La porte de la baraque s’ouvrit juste après et une petite dame mince fit son apparition. Elle avait les cheveux blancs, très courts, portait une chemise à carreaux et un pantalon cargo en nylon. Lorsqu’elle s’avança vers le vieux, son sourire laissa entrevoir une quantité de petites rides sur son visage.
— You must be Franz, dit-elle. I’m Cathy. Welcome back!
Elle serra la main au vieux, puis à Martin.
— Follow me, follow me, dit-elle.
Ils traversèrent une première pièce qui ne contenait rien d’autre que quelques chaises avant d’entrer dans la partie arrière de la baraque qui était climatisée. Sous l’effet de cette baisse de température soudaine, les poils de Martin se dressèrent instantanément sur ses bras et sa nuque. Un frisson parcourut son corps.
La pièce devait mesurer environ trente mètres carrés, elle était encombrée de présentoirs et d’objets en tous genres. Son grand-père le devança, s’arrêta devant les clichés et les cartes, se pencha sur une vitrine comme pour plonger dedans. Un mannequin avec une casquette et un uniforme portant l’écusson PW sur la poitrine regardait ses moindres faits et gestes, à l’image de Martin et de l’Américaine, deux figures silencieuses qui observaient ce vieil homme frêle se balader de vitrine en vitrine, hocher la tête encore et encore comme si les objets parlaient avec lui.
— Looks like he’s enjoying himself, dit Cathy.
— He sure does, répondit Martin.
Être dans sa tête, se dit-il, voir les images, les pensées, les sauts entre les synapses, ce passé qui ressurgit tout entier, dans ces vitrines, dans les photos, dans la figure du mannequin à l’uniforme. Il prit une photo pour sa mère. Il aurait fallu que Barbara soit là, qu’elle voie tout ça. Il ne comprenait pas pourquoi il ne l’avait pas invitée. Elle ne serait probablement pas venue. Il prit une deuxième photo pour elle. Il essaya de se mettre à la place du vieux, d’imaginer le jeune Franz portant cette veste avec l’écusson cousu sur la poitrine, le jeune Franz dans la fournaise d’une baraque ou dehors en train de creuser ce sol sec et poussiéreux à la recherche de pierres, les premières de sa collection. Ça avait dû commencer comme ça, pensa Martin, le sol du Texas, et l’idée absurde de goûter la terre survint dans son esprit.
Il rejoignit son grand-père devant les vitrines et vit des lettres ressemblant à celles que le vieux lui avait montrées dans l’avion, le même papier, le même imprimé. Il vit un étui à cigarettes sur lequel un prisonnier de guerre avait gravé les contours de sa baraque et le soleil brillant au-dessus. Cathy ouvrit l’une des vitrines et saisit une gourde également gravée par son propriétaire. L’arrière était décoré de palmiers et d’une maison à toit plat, d’un minaret et devant un animal censé représenter un chameau. On pouvait lire l’inscription Tunis en dessous. Sur les côtés, le nom des différentes étapes de l’homme : France, Sicile, Tunisie, Atlantique, New York, Hearne Texas. Devant, la représentation du mirador à côté duquel ils avaient garé la voiture. Martin tenait la gourde dans les mains, la retournait, effleurait les gravures. Il imaginait le vieux assis sur les marches de sa baraque à côté d’un homme en train de gratter une gourde au couteau.
— Tu la connais ? demanda-t-il au vieux qui lui prit la gourde des mains pour la palper, la retourner sous toutes les coutures.
— Je n’avais aucun ami d’Afrique, dit-il.
Puis, après une brève hésitation :
— Ou plutôt si, un. Mais un seul.
Il regarda Martin comme si son visage était un écran sur lequel des images étaient en train d’être projetées.
— Un seul, répéta Franz tout bas.
Il rendit la gourde à Cathy, se tourna vers une autre vitrine. Martin s’avança à côté de son grand-père, il vit des photos d’hommes déguisés en fem mes, avec des chapeaux en fourrure ou de curieux uniformes sur une petite scène, et à côté, le cliché de la salle comble, des officiers américains au premier rang.
— 4 Compound 3, dit Franz. La Deutsche Bühne. Le meilleur théâtre et de loin. Ils avaient transformé toute une baraque. Orchestre et tout. Je n’ai vu que deux ou trois représentations, je crois, une à l’automne si je me souviens bien, une avant Noël. Une pièce de Goethe.
Il posa une main sur l’épaule de Martin, pointa un autre groupe de photos montrant une statue de femme et une fontaine.
— La Fontaine du Diable, dit-il en montrant le cliché de trois figures grimaçantes, tuyaux métalliques dans la bouche. Notre point de rendez-vous au compound, derrière la cantine. On sortait après manger et on s’asseyait près du bassin. Plusieurs maçons et plombiers de l’Afrikakorps l’avaient construit avant notre arrivée.
Cathy s’avança vers eux et dit qu’il ne restait plus rien de la fontaine, mais que l’on pouvait visiter les fondations d’une autre fontaine et celles du château. Elle montra quelques pierres dans une autre vitrine, une tour miniature et les restes d’une muraille.
— 5 Newschwonstin in Texas, dit-elle en souriant.
Elle demanda à Franz s’il était maintenant prêt à rencontrer quelques anciens gardes. Elle montra une porte à l’autre bout de la petite salle du musée :
— They are waiting for you, dit-elle.
Les hommes dans la salle de réunion portaient des casquettes de base-ball, des chemises à carreaux ou à fleurs, des pantalons de jogging ou de costume, des sandales ou des chaussures sans lacets. Certains de leurs enfants ou petits-enfants se tenaient derrière eux avec des sourires gênés. Les hommes s’appelaient Bill, Walter, Joe ou Leonhard. Leurs cheveux étaient blancs ou leurs crânes chauves, les yeux vitreux, leurs mains tachées. L’un d’entre eux était en fauteuil roulant, et à l’exception de deux hommes grands et minces au visage bronzé, ils semblaient tous bien plus âgés que le grand-père de Martin. Ils enlacèrent Franz comme une vieille connaissance, même s’ils n’avaient pas l’air de se connaître. Un seul homme, chauve, mince et ridé, qui s’appuyait tout tremblant sur une canne et serra la main à Franz en dernier, soutint le regard de l’Allemand un peu plus longtemps, il avança la tête comme pour renifler son interlocuteur. Après un moment de silence, le petit monsieur émit un son, peut-être un mot ou l’expression de sa joie. Il se tourna vers sa fille, montra Franz du doigt et s’écria :
— I know him! I know him!
Martin vit Franz sursauter et observer l’homme, un peu embarrassé, comme pour essayer de se souvenir.
— I know him! répéta l’Américain.
Sa fille, une petite femme ronde dans une robe à fleurs, se détacha des autres personnes présentes, avança vers son père et posa la main sur son bras. Elle lui demanda s’il était sûr. L’Américain fit oui de la tête.
Il raconta qu’il avait transféré Franz, qu’il lui avait donné les papiers à l’époque.
— I’m Lieutenant Williams.
Et Martin vit l’éclair de lucidité dans le regard du vieux.
— C’est vous, dit Franz.
Williams acquiesça.
— Vous avez pleuré, je me souviens que vous avez pleuré.
Il s’adressait désormais à moitié à Franz, à moitié à sa fille :
— Il a pleuré comme un bébé quand je lui ai donné les papiers.
Martin observa son grand-père de profil, ses fines lèvres pincées. Il déteste ça, se dit-il.
— Vous vouliez partir, dit l’Américain. Où avez-vous été transféré ?
— Dans l’Utah, dit Franz.
L’Américain hocha la tête.
— Oui, dans l’Utah c’est vrai, je n’étais plus très sûr mais maintenant je me souviens. Dans l’Utah. J’ai entendu dire que c’était un bon camp, là-haut. Chez nous c’était plus compliqué. Ce n’était pas toujours simple. Avec tout ce qui s’est passé.
— Non, dit Franz, ce n’était pas simple.
1. Bannière étoilée : nom donné au drapeau et à l’hymne national américains.
2. Nom de la navette de l’aéroport de Houston.
3. Véritable attraction touristique, le Congress Bridge d’Austin abrite la plus grande colonie urbaine de chauves-souris au monde, avec 750 000 à 1,5 million de Tadarida brasilensis venues du Mexique pour se reproduire.
4. Équivalent allemand de La Comédie-Française.
5. Référence au château de Neuschwanstein en Allemagne.
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