Cette autre vie

Hannes Köhler · Chapitre 3 sur 9 · partie 1/4

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Cette autre vie

Chapitre 2

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

 

— Allez viens, viens voir !

Il lui fait signe de s’approcher. Franz descend de son hamac, slalome entre les quelques camarades allongés au sol. Les lanternes pendues au plafond par des crochets métalliques bougent sans cesse, faisant valser leurs ombres sur l’entrepont.

— Il est d’accord.

Paul rayonne.

— Il faut aller vers la cloison, rester dans les envi rons. Il viendra nous chercher quand ce sera bon.

— Tu es sûr ?

Paul lève le pouce en l’air et avance vers la porte à l’autre bout de l’entrepont où il s’assied avant de sortir un jeu de cartes de sa veste d’uniforme. Ils font quelques parties de skat. Ils s’adossent finalement à la paroi et observent la cale. Ils sentent le métal chaud dans le dos, les vibrations des moteurs. Les hommes devant eux dorment ou discutent à voix basse. Le calme après des jours de tempête, un calme plat ; cette certitude que la guerre est finie pour eux, d’être à bord d’un transporteur qui les emmène en Amérique. Jusqu’à ce que le Führer vienne les chercher, a dit l’un d’entre eux. Ça en avait fait rire plus d’un. Les autres n’avaient rien dit.

La porte de la cloison s’ouvre à côté d’eux, un sol dat américain fait son entrée. Il jette un bref coup d’œil.

— You two!

Il montre Paul et Franz du doigt.

— Get up! Work!

Un camarade à côté d’eux lève les yeux de son livre.

— Mes pauvres, dit-il en riant.

Ils suivent l’Américain, sortent dans le couloir. À peine l’homme a-t-il refermé la porte de la cloison qu’il tend la main à Paul en ricanant.

— I should win an Oscar for that performance, dit-il. Hurry up!

Il part devant. Ils montent quelques marches, tournent à plusieurs reprises, escaladent des échelles. Les couloirs inférieurs du bateau peints en blanc sont déserts. Les machines ronronnent, le bong-bong-bong de leurs pas est absorbé par les murs. À l’entrée d’un passage, l’homme s’arrête, se retourne et dit quelque chose en anglais. Paul l’écoute et acquiesce.

— Il dit que l’équipage et les blessés sont déjà presque tous sur le pont pour regarder. Il nous laisse aller jusqu’à la porte extérieure. Il se tiendra devant. La porte sera ouverte, mais nous devons rester à l’intérieur. Si on sort, il nous descend.

— Alles klar? demande le Ricain.

— Yes, dit Franz, alles klar.

Le soldat rigole.

— On peut rester ici, jusqu’à ce qu’il nous fasse signe, dit Paul. Ensuite, il faudra retourner dans la cale. Et si quelqu’un nous demande, on a nettoyé les toilettes.

Des bruits inconnus proviennent de l’extérieur, des mouettes, des mouettes ou d’autres animaux, pense Franz avant de comprendre : ils entendent des hommes crier, exulter, siffler. Le Ricain repart devant ; au bout du couloir la lumière du jour, des ombres en mouvement devant. Leur garde place un doigt devant ses lèvres avant de sortir. Ils se mettent sur le seuil, penchent les têtes en avant.

La lumière, éblouissante, le bruit, pas uniquement celui des hommes, aussi celui des sirènes d’autres bateaux ; le monde s’emballe, résonnant et brillant ; Franz ne distingue d’abord rien d’autre que la clarté, il voit les silhouettes obscures des soldats devant lui, des hommes au bastingage, à moitié cramponnés, qui hurlent, rient et se prennent dans les bras. Au bout de quelques instants, il aperçoit l’eau, le bleu, les nombreux navires, la petite tour verte sur laquelle il concentre son regard, il comprend, reconnaît la couronne et le flambeau.

Il regarde Paul qui rit à gorge déployée alors que le bateau prend un léger virage et laisse la statue derrière lui. Une série entière de bâtiments bas, d’entrepôts, de cheminées d’usines. Partout des bateaux, des grands, des petits, peints en gris, à quai ou sur l’eau, une grande pagaille, grouillante, indescriptible. On est déjà à New York, c’est ça ? On lui tape sur l’épaule.

— Regarde ! dit Paul en tendant le bras vers la sortie.

Le regard de Franz suit l’index, passe au-dessus de l’eau, esquive les entrepôts, survole les petits bateaux en direction du nord. Là, il les aperçoit : les bâtiments sombres et denses qui contrastent avec le grès gris, les briques rouges qui côtoient le verre et le métal éclatants sous le soleil, le reflet vert-de-gris des toits en cuivre, les aiguilles qui pointent vers le ciel. On dirait les tours d’une église, se dit-il, entourée de gros blocs deux fois plus hauts que le Bergmannsdom de Katernberg. Les bâtiments semblent pousser du sud vers le nord, en rang d’oignons ; la ville s’étire, happée par le bleu du ciel. Puis c’est le vide, la redescente, les bâtiments plats et derrière eux, dans la brume lointaine de l’été, toujours plus de tours.

— L’Empire State, dit Paul, tu as vu ? L’Empire State !

Et Franz acquiesce sans comprendre, il serait prêt à dire oui à tout, il est bouche bée, il n’arrive pas à détourner le regard, ses yeux sont curieux, une curiosité que Franz n’avait jamais soupçonnée, dévorante, insatiable. Ça, se dit-il en essayant de mémoriser chaque tour, chaque réflexion de lumière, chaque pointe et chaque antenne, la forme des bittes d’amarrage, ça tu n’as pas le droit de l’oublier.

*

Tout le village a fait le déplacement. Il aperçoit des pères qui portent leurs enfants sur les épaules, des mères coiffées de foulards blancs, des vieilles dames, des rôdeurs, Franz voit des automobiles, des tracteurs sur lesquels plusieurs femmes sont assises et font signe, il voit des visages blancs et noirs, entend des voix, des rires, des cris d’enfants. On dirait une fête populaire ou une visite au zoo. Tous gardent sagement leurs distances, attendent derrière la file de soldats américains qui, armes baissées, baïonnettes au fusil et la mine sérieuse, attendent que les Allemands sortent du train.

Une route ordinaire traverse les rails, deux panneaux avertisseurs, rien d’autre. Seul l’attroupement témoigne d’habitations proches.

Franz cligne des yeux, il protège son visage avec les mains, avance tant bien que mal, suit les camarades dans cette haie formée par les Américains. Ils marchent ou plutôt non, ils avancent, boitent, se traînent. Ce n’est qu’au bout de quelques mètres qu’ils semblent se rappeler qui ils sont, ils se rangent plus ou moins, maintiennent la cadence, là aussi plus ou moins, avec leurs sacs à dos, paquetages ou valises pleins à craquer. Le soleil est haut, il les brûle, la fournaise insoutenable, l’humidité leur coupe le souffle, le sel brûle leurs yeux ; l’homme en tête de cortège n’est qu’une forme floue au milieu d’un nuage de silhouettes tourbillonnantes. Il s’efforce de lever les pieds, de garder le rythme, de ne pas sortir du rang.

Le ronflement des moteurs les accompagne. Franz reconnaît deux jeeps qui roulent au pas à côté d’eux, il distingue deux grandes silhouettes sur la surface de chargement : les mitrailleuses. La population reste en retrait ou à distance, il ne considère pas tous ces étrangers, son attention est focalisée sur les canons bringuebalants. Une seule de ces armes suffirait, pense-t-il, certains survivraient peut-être jusqu’au prochain bois, ou peut-être pas. Ses vêtements lui collent au corps, le sac à dos est lourd, ses jambes épuisées ; les pensées déferlent dans son esprit comme tombées d’une étagère pour pénétrer je ne sais où, dans une galerie probablement, ton cerveau de mineur de fond. Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui te passe par la tête ? On y est presque, ils ne nous feront rien, pas devant les civils. Et la Croix-Rouge, oui, la Croix-Rouge. Il se demande où est Paul, lève un peu la tête, mais la sueur coule et brûle, des traînées grises lui cachent la vue. Tu dois écrire dès ton arrivée, à ton frère et à ta mère, leur dire que tu vas bien, qu’ils te manquent, que même ton père te manque, même le mort. Ta tête, pense-t-il, le soleil. Il rêve d’une tartine, une tartine de beurre avec un verre de lait, ou il aimerait voir la tour de la mine, avoir le visage couvert de charbon, passer la main sur la toile cirée dans la cuisine de sa mère. Il te faut de l’eau, de l’ombre. Il se concentre sur ses pas, un pied devant l’autre, sans s’arrêter, toujours tout droit ; un pas, un deuxième, un troisième, il commence à les compter. Des arbres de toutes parts, épars, n’offrant aucune ombre. Il a dépassé les mille pas et arrêté de compter depuis un moment quand les voix se font enfin plus fortes et la marche plus lente. Il se passe la manche sur le visage, frotte les paupières, lève la tête, cligne des yeux jusqu’à pouvoir entrevoir quelque chose : des barbelés derrière la série d’arbres à sa gauche, plusieurs grands bâtiments en longueur derrière la clôture. L’inquiétude gagne le groupe, un bourdonnement dans les têtes et les voix, ils se remettent en mouvement sur ordre des Américains, accélèrent le pas. Les allées d’arbres s’ouvrent, offrent une vue dégagée sur les grandes baraques grises, un portail à deux battants entouré de fil barbelé est déjà ouvert et derrière, une autre jeep équipée d’une mitrailleuse. Des pylônes électriques se dressent entre les bâtiments, les câbles semblables à des cordes à linge inaccessibles. De la fumée s’élève et avec elle, l’odeur de nourriture. Il ne ressent ni joie ni peur, les images chassent tous les sentiments de sa tête. Ils passent devant les premiers bâtiments ; plusieurs personnes sont postées devant les portes ou au bord du chemin et les observent : des hommes et des femmes en uniformes verts, quelques civils ou des silhouettes en blouse blanche. Ils traversent cette zone, l’entrée d’un petit village américain peuplé de baraques, partout des uniformes verts ; à droite, il aperçoit une longue rue dans laquelle d’autres maisons en bois sont alignées, mais les Allemands poursuivent leur chemin vers le sud, quittent le secteur américain pour se diriger vers une double clôture où un portail ouvert les attend. De part et d’autre les premiers miradors imposants en forme de polygone, projecteurs sur les toits. Des soldats se tiennent sur les plateformes d’observation, les armes pointées sur eux. Puis un petit bout de no man’s land, d’herbe jaunie par la sécheresse, traversée par une route qui les emmène vers une autre clôture qui s’étend d’est en ouest. Derrière le grillage d’abord une autre étendue sèche, puis quelques dizaines de mètres plus au sud, le début du camp, les premières baraques, les innombrables toits, toujours plus de portes au loin, de la fumée s’échappe des cheminées, une vraie petite ville, pense Franz, une ville barbelée.

Directement devant eux un portail fermé, derrière lui une route plus large et déserte qui les conduit au milieu du camp. Mais ce chemin n’est pas pour eux, ce n’est pas leur partie du camp, ils se dirigent à l’ouest, longent le grillage jusqu’à atteindre un autre portail ouvert. La tête de file prend à nouveau la direction du sud, passe le portail, traverse une pelouse fatiguée ; Franz emprunte lui aussi ce chemin, leur ruelle, ponctuée quelques mètres plus loin de baraques sur pilotis à gauche et à droite. De chaque côté de la rue, des fossés de drainage recouverts de minuscules blocs de pierre, au bord des fossés de jolis parterres de fleurs, des pensées, des myosotis. Un lieu idyllique et désert, comme si un tremblement de terre avait englouti avant leur arrivée tous les hommes qui avaient construit ces ponts et planté ces fleurs. De la fumée s’échappe d’un grand bâtiment, seul signe de vie. La découverte d’une fontaine derrière la bâtisse provoque murmures et chuchotements, un demi-cercle en béton entouré d’un mur en pierre sur lequel on aperçoit trois visages au menton en galo che en train de cracher l’eau dans le bassin du dessous.

— Come on, come on, come on! s’écrie l’un des Amé ricains à côté d’eux. Keep walkin’, keep walkin’!

Le chemin se poursuit encore et toujours en direction du sud, à travers leur nouveau chez-eux, jusqu’à atteindre une autre clôture avec mirador à l’extrême sud-ouest. Derrière le grillage s’étend un gigantesque terrain de sport, plusieurs buts, des barres fixes, des kiosques. Sur le terrain devant la clôture, une jeep attend les Allemands et à l’arrière, un homme grand et maigre coiffé d’une casquette. Il baisse le regard vers eux, protégé par une horde de gardes américains.

— De l’ordre messieurs, de l’ordre, dit quelqu’un devant, sûrement un sous-off, un sergent-chef qui tente de rétablir le calme dans leur formation ; tout prend une éternité, le désarroi général perturbe les mouvements appris, la masse d’Allemands envahit la quasi-totalité de la pelouse entre les baraques et la clôture.

Franz est à bout de forces, il est fatigué, ses genoux menacent de lâcher. Il aimerait s’appuyer sur quelqu’un, sur Paul, il s’appuierait bien sur Paul.

— Bienvenue, bienvenue !

La voix du commandant de camp bourdonne très distinctement dans les haut-parleurs, on dirait la voix d’une femme. Dès qu’il bascule en anglais, chacune de ses phrases est suivie de la traduction en allemand.

Des combattants faits honorablement prisonniers, entend Franz, il entend parler d’ennemis que l’on traitera avec respect tant que les règles du camp seront suivies par les prisonniers. Tous les simples soldats, entend-il, intégreront le compound 1 qu’ils viennent de passer, tous les sous- officiers seront répartis dans les compounds 2 et 3 situés plus à l’est, où ils devront s’intégrer dans une structure de camp déjà établie.

— Vos camarades de l’Afrikakorps, la voix du traducteur grésille dans le haut-parleur, vont également vous accueillir et vous réexpliquer les principales règles de la vie quotidienne dans notre camp.

Certains camarades échangent des regards devant lui.

— Le réveil sonne tous les matins à cinq heures trente, petit-déjeuner à sept, l’appel a lieu dans le réfectoire, les prisonniers mobilisés sur des lieux de travail plus éloignés peuvent, si besoin, être réveillés plus tôt. Le travail se termine tous les soirs à six heures, pour tous les soldats restés sur le camp le déjeuner est fixé à douze heures, le repas du soir sera pris par tous les prisonniers à dix-neuf heures. Extinction des feux dans toutes les baraques à neuf heures et demie, tout le monde est consigné à partir de onze heures.

Le commandant marque une pause et observe le rassemblement d’Allemands. Il se racle la gorge.

— Après une brève phase d’adaptation, tous les simples soldats devront participer au travail forcé.

L’agitation se lève. Un camarade devant fait taire tout le monde.

— Les sous-officiers pouvant s’identifier comme tels sont dispensés de travaux forcés, mais peuvent se porter volontaires.

— Le repas sera distribué au mess. Vous serez libres de dépenser le salaire de vos missions de travail dans la cantine de votre compound pour acheter des objets du quotidien. Chaque compound est équipé d’un lavoir avec toilettes, lavabos et douches. Le nettoyage et la préparation des repas sont assurés par les prisonniers. Vous pouvez vous porter volontaires pour ces tâches, surtout si vous avez de l’expérience en cuisine. Tout au long de la journée, vous pourrez récupérer à la cantine un coupon d’un dollar et cinquante centimes. Cette avance sera retenue sur votre premier salaire.

Franz étouffe un rire. Il balaye la jeep de l’officier du regard, le grillage, le terrain de sport. Chez lui, c’est tickets de rationnements, bombes et abris antiaériens. Et lui il est là, en sueur, sous le soleil qui vacille haut dans le ciel, et on lui explique qu’il peut faire ses courses, se doucher et travailler. Comment réagirait son père s’il pouvait voir son petit dernier aux mains des Ricains ? Peut-être qu’il regarde d’en haut, mais peut-être aussi, et c’est plus probable, d’en bas, de tout en bas, en dessous des galeries les plus profondes. Il imagine son père assis sur une chaise dans le jardin, la grande planche en bois sur les genoux, des papiers et le fusain dessus, il reconnaît les contours d’un sapin que le père a dessiné, le grand épicéa des voisins. Le père tourne la tête, lui fait signe.

— Tiens-toi droit, dit-il, bien droit. N’oublie jamais qui tu es !

Les draps et l’oreiller d’une blancheur éclatante sentent bon, au bout du lit des couvertures de laine soigneusement pliées, des vêtements, chaussettes et sous-vêtements posés dessus. Ils se bousculent pour entrer dans la baraque en longueur, s’entassent dans l’espace libre entre les lits, il en compte près d’une vingtaine de chaque côté. Devant chaque lit une petite caisse sur laquelle est inscrit US Army. Au milieu de la pièce une table et quelques tabourets, quelques chaises tout au bout, des étagères vides, une porte au fond.

Tout autour, des visages surpris, des hochements de tête. Les premiers se laissent tomber sur les lits, étirent leurs jambes. Franz s’assied sur un matelas proche de l’entrée, pose son sac à côté de lui, observe les camarades tourner en rond. Il passe la main sur le drap, la matière est rêche et amidonnée.

— Des chiottes rien que pour nous, s’écrie quel qu’un depuis la porte au bout de la baraque. Sur l’oreiller un morceau de papier soigneusement imprimé : Instructions et règles de conduite pour la vie au camp Hearne, suivi de toute une série de paragraphes qui, après un premier coup d’œil, contien nent beaucoup de points abordés dehors par le commandant du camp. Puis les horaires d’ouverture de la bibliothèque, les cours proposés, les instruments à emprunter.

— Alors ça…

Franz lève la tête.

— Quoi ?

Sur le lit à côté de lui, un type pâle au visage fin et cheveux noirs est lui aussi penché sur la feuille. Il lève la tête, regarde Franz.

— J’en crois pas mes yeux, dit l’autre, c’est une vraie cure thermale ici !

— Attends un peu qu’ils nous fassent trimer.

L’autre lève sa fine main en signe de protestation.

— Oh, trimer, je suis pas bien sûr que les Ricains savent ce que c’est. On va y arriver les doigts dans le nez !

Il rit. Ses dents sont courtes, très droites et très blan ches. Sur le côté droit de son cou, une tache rouge s’étend vers le torse et disparaît sous la chemise d’uniforme, probablement une cicatrice de brûlure.

— Jürgens, dit-il en tendant la main droite à Franz et en tapotant le matelas de la gauche. Nous voilà voisins de lits.

— Au bon voisinage alors !

— Et à la camaraderie !

Franz s’attelle à sortir ses effets personnels du sac à dos pour les ranger dans la caisse au pied du lit. Il transpire, imite les camarades et retire sa veste et sa chemise.

Il pose sa seule autre chemise et son deuxième pantalon sur le lit, la gourde en métal un peu cabossée sur le côté depuis qu’il s’est jeté par terre à Cherbourg pour éviter les tirs des Américains. Peu après son arrivée, le début de la fin. Retranché dans une cave avec un sous-off à attendre la fin du combat, de pouvoir sortir les mains sur la tête ; le même sous-off qui avait d’abord fouillé la cave à la recherche de bouteilles de vin et fini par en trouver une, avait brisé le goulot avec sa baïonnette et fait tourner la bouteille à tous ses hommes. Plus aucune volonté de combattre. Franz avait bu. Il était soulagé, mais il avait également ressenti tristesse et déception. Il ne serait jamais un héros, jamais un guerrier.

Sur la petite table de nuit à hauteur de son oreiller, il pose le fin carnet en cuir que son frère lui avait glissé au moment de se dire au revoir. Un journal de bord, avait dit Josef, pour qu’il puisse noter ses actions héroïques. L’aîné avait ri avant de le prendre dans les bras. Franz se sentait misérable, coincé dans cet uniforme, perdu sur le quai de la gare centrale d’Essen, perdu au milieu de tous ces soldats, perdu dans son propre uniforme. Ce frère, s’était-il dit au moment de se détacher de l’étreinte avec sa mère et de monter dans le train, ce grand frère avant l’accident, lui, aurait rempli son uniforme et se serait senti tellement à l’aise dedans. Il avait été un vrai soldat, un combattant. Un soldat de la Reichswehr au début des années 1930, bataillon de garde à Berlin. Toute la rue en avait parlé. Et Franz, sur le chemin de la guerre, s’était simplement senti comme un mineur de fond qu’on avait déguisé. Il ouvre le carnet, fait défiler les pages blanches avec son pouce. Dans la poche de poitrine de sa veste d’uniforme, il trouve un crayon.

14 juillet 1944

Arrivée au camp Hearne, Texas. Instruction des règles du camp et répartition dans les baraques. Tout a l’air luxueux. Effluves de nourriture depuis le mess. Canicule.

Il tente de dessiner le camp, représente la zone réservée aux soldats américains sous forme de carré au nord, la zone allemande en dessous avec les différents compounds, trois rectangles de la même longueur, le terrain de sport plus au sud, à côté de leur compound, le plus à l’ouest, les baraques de l’hôpital. Il les dessine sous forme de cercles, s’interrompt, fixe les quelques mots et les ébauches de dessin. À quoi bon, pense-t-il, avant de remettre le crayon dans sa poche de veste, d’ouvrir la porte de son chevet et de ranger le carnet dedans.

*

Le tuyau râle, gronde. Il lève les yeux au moment où l’eau arrive, il fixe le jet puissant en pensant ressentir la fraîcheur nocturne qui a rendu le sommeil supportable pour la première fois depuis des jours. Il ferme les yeux.

Il entend les hommes fredonner et chanter à côté de lui. Il ouvre à nouveau les yeux, regarde autour de lui, voit les corps blancs et nus, bon nombre d’entre eux brûlés aux bras ou à la tête. Certains gardent les yeux ouverts, d’autres fermés, mais ils sourient ou rient presque tous, même après plusieurs jours.

Quand il sort à l’air libre, le ciel est encore d’un bleu couleur encre, le jour se reflète sur les cimes des arbres. Un léger vent souffle, un picotement dans les cheveux mouillés, bientôt secs, sur lesquels le soleil tapera. Il suit les autres vers la cantine, de laquelle émane déjà une odeur de pain frais et de café. Il se rappelle le camarade qui, à son entrée dans le bâtiment le premier soir, une fois la répartition faite dans leurs compagnies et baraques, à son entrée dans la cantine et à la vue du repas qui les attendait, s’était mis à pleurer. L’homme se tenait là, tout sanglotant et tremblant devant les casseroles fumantes, devant les montagnes de fruits, de pain, de légumes ; les mains sur son visage, il était resté un moment immobile avant de se mettre à chialer comme un enfant. Et tous les autres, en cercle autour de lui, l’avaient regardé sans savoir quoi faire, sans savoir s’il fallait rire ou, comme lui, pleurer. Ce trop-plein de nourriture ressemblait à un bizutage de bienvenue, une façon de rire au nez des pauvres Allemands amaigris qui ne savaient rien faire d’autre que manger, engloutir du rôti de porc et des pilons de poulet de peur d’avoir faim ou pire encore. On entendait parler de dernier repas du condamné. Mais il y avait le matin suivant, le midi et le soir. Le jour d’après, puis un autre et encore un autre. Le repas n’était, certes, plus aussi copieux que le premier soir, mais restait abondant, varié, cuisiné et servi par les camarades, les soldats de l’Afrikakorps, les “Afrikains”, qui vivaient au Texas depuis un an déjà.

Après le premier dîner, ils étaient restés près de la clôture et s’étaient entretenus avec les Afrikains dont le couvre-feu avait été levé après l’arrivée des “Français”, et qui leur proposaient du chocolat ou des cigarettes. En arrière-plan, on entendait le clapotis de l’eau de la fontaine.

— La Fontaine du Diable, avait dit un des Afrikains, et que c’était quand même un comble d’avoir intégré les Français justement dans le compound que les Afrikains avaient le mieux réhabilité.

Les autres Afrikains avaient ri ou murmuré, certains avaient ouvertement insulté les Américains. Malgré la camaraderie et les mots gentils, Franz avait perçu l’amertume derrière le ton de la blague. Les hommes de l’autre côté du grillage les observaient très attentivement. Leurs visages étaient bronzés, il les avait à peine distingués dans la pénombre naissante, seul le blanc de leurs yeux brillait. Il s’était retourné, avait fait quelques pas et écouté le bruit des cigales, puis laissé glisser son regard jusqu’au mirador sud sur lequel deux gardes se dressaient dans le crépuscule.

— Œufs brouillés ?

Le camarade devant lui tient une louche dans sa main géante et lui sourit. Franz hoche la tête. L’hom me remplit son assiette, pose deux tranches de pain à côté, un peu de beurre et du fromage.

— Faut le dire si tu veux du rab, dit-il.

Franz lui sourit. Casquette blanche vissée sur sa grosse tête carrée. La peau très bronzée, beaucoup de rides. Le même âge que son père, ou peut-être est-ce juste une impression.

— On fait c’qu’on veut en cuisine, dit le chef, j’préfère qu’tu t’goinfres que balancer tout ça !

— Entendu, dit Franz.

— Moi c’est Rudi, dit l’autre, pour la graille c’est avec moi qu’il faut voir, pigé ?

— Pigé !

— Qu’est-ce qu’il voulait ? demande Jürgens, un gobelet de café à la main, au moment où Franz rejoint la table à laquelle ses camarades de baraque se sont installés.

Franz fait un geste vague pour montrer que c’est sans importance.

— Méfie-toi de lui, dit Jürgens, un camarade de l’Afrikakorps m’a averti qu’on avait un rouge en cuisine.

— Un rouge ?

Jürgens lève le poing serré au niveau de sa tête.

— Un comme ça, si tu vois ce que je veux dire. Un sympathisant russe.

— N’importe quoi !

Franz secoue la tête.

— Y a de la racaille partout, dit Jürgens. Dans la cordonnerie de mon vieux, on avait un apprenti, toujours souriant, toujours poli, une gueule d’ange, des parents gentils. Et un jour il se fait arrêter parce qu’il faisait de la propagande pour les rouges. T’imagines notre colère, on avait tous peur de se faire coffrer à cause de ce salopard ! Sans les bonnes relations de mon père, je serais probablement pas là avec vous, mais en train de casser des cailloux derrière les barreaux.

Franz mange ses œufs brouillés à la cuillère. Il cherche Paul du regard, intégré à une baraque au nord-est de leur compound, sans le trouver. Un type roux et maigre s’assied avec eux et entame la discussion avec Jürgens. Les deux hommes semblent avoir fait connaissance pendant le voyage ou sur le front. D’autres camarades affluent dans la pièce qui se remplit ; le bourdonnement de centaines de voix se mêle au cliquetis de leurs couverts. Un sous-officier américain entre, passe entre les bancs pour les compter. Ça mange, ça discute d’équipes sportives à former, de cours de langue et autres enseignements, des affectations qui les attendaient. Quelqu’un parle d’esclavage, un autre rétorque qu’ils seraient quand même payés.

— On va nous fouetter dans les champs avec les nègres, dit le roux, ici c’est pire que chez nous avec les Juifs. Elle est bien belle l’hypocrisie américaine, l’hypocrisie de tout le système. Prôner la liberté, mais exploiter ses pairs.

Le roux observe Franz. Ses yeux sont clairs et bleus, son visage recouvert de taches de rousseur. Il fait très jeune, presque comme un enfant.

— T’es pas d’accord, camarade ?

Franz hausse les épaules.

— J’en sais rien. Qu’est-ce que j’en ai à faire des Américains ?

— Il faut connaître l’ennemi, dit le roux, pour voir clair dans ses mensonges.

— On essaye, dit Jürgens en faisant un clin d’œil à Franz, mais nous ne sommes pas allés à la même école que toi.

Au moment de quitter la salle après le repas, Jürgens rattrape Franz et le prend par les épaules.

— Laisse tomber Baumann, dit-il, il peut être un peu borné. C’est sa formation qui veut ça. École hitlérienne. L’élite, si tu vois ce que je veux dire. Il aurait pu y rester et continuer à bûcher pour devenir un bonze du parti, mais il a préféré tout arrêter pour s’engager. Combattre pour le Reich. Un vrai héros. Plus à droite, tu meurs. On ne la lui fait pas à lui, et encore moins les Ricains, tu as bien vu.

Franz est assis sur son lit dans la fournaise de la baraque, il regarde par la fenêtre, sans vraiment regarder. Il a le sentiment d’avoir été emporté par un courant et de s’être laissé porter jusqu’ici sans jamais couler. Mais ce courant qui l’a propulsé dans le tourbillon de la guerre, de la captivité et du camp, se fait plus calme, il ralentit et l’eau retrouve sa stabilité. Il ne sait pas encore nager et se dit qu’il faudrait qu’il apprenne. Et plus important encore, se dit-il, bien choisir la personne avec qui on apprend. Il s’allonge sur son lit, ferme les yeux, passe la main sur les draps. Peu de temps après la mort du père, Josef était descendu pour la première fois avec sa couette au salon. Il restait là, sous sa montagne de duvet blanche, penché sur sa radio, à écouter les voix étouffées, des voix dans une autre langue. Quand Franz avait voulu le rejoindre quelques jours plus tard et se glisser avec lui sous la couette, son frère avait fait non de la tête.

— Qu’ils me pendent moi, avait-il dit, ce sera bien suffisant.

Sa main froide sur le bras de Franz. Sa manière à la fois attentionnée et ferme de le pousser vers l’escalier. Et Josef qui, un peu plus tard dans la nuit, était arrivé soudainement dans sa chambre, avant même que les sirènes ne retentissent dans la rue.

— Prépare-toi, avait-il dit, c’est pour aujour d’hui.

Si ça ne tenait qu’à son frère, il savait pertinemment avec qui nager.

— Regarde-moi ça !

Paul se tient devant la Fontaine du Diable, les mains dans les poches de son nouveau pantalon qui lui descend jusqu’aux genoux. Il observe les trois figures démoniaques qui crachent en continu dans le bassin. Ils se serrent la main, se tapent les épaules.

— Je pourrais rester là des heures, dit Paul. Quelle belle époque ce devait être, quel luxe d’avoir vécu ça.

Franz rejoint son camarade et fixe les trois gueules en pierre, leurs bouches rieuses, les cheveux bouclés et les petites cornes. Le soleil s’est déjà levé, les ombres des bâtiments sont courtes.

— Quand je pense à la Russie.

Le visage de Paul soudain s’assombrit. Franz lui jette un regard en coin, silencieux.

— Tu as déjà écrit chez toi ? demande-t-il à Paul.

L’autre acquiesce.

— Le deuxième jour. Permission spéciale. Normalement, c’est interdit. Je veux dire d’envoyer du courrier sur le territoire.

— Tu auras sûrement une réponse plus rapide, dit Franz.

— Ça ne veut rien dire. Certains Afrikains m’ont dit qu’ils n’avaient pas encore reçu de courrier. D’autres, au bout de plusieurs semaines. Ici, on a au moins le bureau de poste. Ça devrait aider.

Franz a vu les camions regagner chaque soir le camp en file indienne avant de repartir le lendemain matin. Dans une grande baraque du secteur américain, plusieurs centaines d’Afrikains sont chargés de trier les lettres de tous les camps et leur propre courrier. Les camarades ont raconté qu’à Noël 1943, la charge de travail avait été si monstrueuse que la moitié du camp s’y était attelée. Ça valait le coup de s’inscrire selon Paul, mais lui préférait tenter d’obtenir un poste d’interprète. Après tout, il était plus qualifié que tous les autres. Franz acquiesce, il s’assied au bord de la fontaine et lève les yeux vers Paul qui observe toujours les diables. Il sourit. Son ami américain.

— Réponds-moi sérieusement !

Il éclata de rire. Plusieurs camarades qui, comme lui, se tenaient au bastingage, se retournèrent.

— Tu viens d’où ?

Le soleil brillait, leurs cheveux flottaient au vent ; derrière Paul, la mer scintillait.

— Mais je suis sérieux, de Cullmann en Alabama.

Franz le poussa au torse.

— N’importe quoi, dit-il.

— Si je te le dis, rétorqua Paul. Je suis né en Frise orientale, mais mes parents ont traversé l’Atlantique quand j’étais encore enfant. Je ne me rappelle même plus le nom du village en Allemagne. Chez moi, je te le jure, c’est Cullmann. Ça je m’en souviens. Tout le reste…

Il fit un geste avec la main, comme s’il voulait se débarrasser d’un moustique.

— Tu parles de la Frise orientale ?

Il secoua la tête.

— De tout. L’Allemagne. Les amis, le Bund.

— Quel Bund ?

— Le Bund germano-américain. Les bataillons marron, section outre-Atlantique.

— Comme la jeunesse hitlérienne, dit Franz.

— Plus ou moins. Sauf que jeunes et vieux étaient mélangés. Flambeaux et drapeaux. Je me suis laissé entraîner par certains amis de Cullmann qui étaient au lycée avec moi. C’était autre chose que de travailler dans les champs sur des tracteurs ou de s’ennuyer à l’école.

— Ils passaient dans les écoles ?

Paul rit, il secoua la tête, cracha par-dessus bord.

— Non, quand même pas. Mais dans la communauté, dans la rue, dans les fêtes. Il y avait beaucoup d’Allemands en Alabama. Ils étaient en quête… d’idiots comme moi.

Paul se montra du doigt.

— Retour en Allemagne en 1939, juste à temps pour marcher sur Varsovie depuis le port de Hambourg. Quelque chose dans ce goût-là. Qu’est-ce qu’on a marché et qu’est-ce qu’on a chanté.

La corne de brume l’arrêta dans son élan ; les Alle mands levèrent la tête en hurlant. La discussion fut interrompue ; les camarades les bousculèrent pour tenter d’apercevoir le bleu, l’horizon. Plus tard, de retour dans la cale, Paul s’assit de nouveau à côté de lui. Ils firent plusieurs parties de skat. Aujourd’hui encore, Franz doit vraiment se concentrer pour voir au-delà de la jeunesse apparente, des cheveux très blonds, de la peau claire, très lisse, du sourire franc, et même des rides autour de ses yeux, pour deviner la tension de ses lèvres, le regard sérieux qui peut survenir à tout moment. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il remarque leur différence d’âge, parmi leurs autres différences. Franz imagine son ami lors de son premier voyage en Allemagne, la première fois depuis l’enfance, ce qu’il a ressenti, étranger dans son propre pays. La première fois en uniforme, la première intervention militaire en Pologne.

— Et tu y étais vraiment depuis le début ? demanda-t -il à Paul après plusieurs parties silencieuses de skat dans les entrailles du bateau.

Paul haussa les épaules.

— Tout dépend de ce que tu entends par début. J’ai traversé début 1939 avec le Bund. Les petites mains du Reich.

— Et tes parents ?

— Ah, mes parents. – Il marqua une pause. – Ils ont bien essayé de m’en empêcher, le Bund, les rassemblements, le voyage à New York pour l’événement au Madison Square Garden. Et plus ça les énervait, plus j’avais envie d’y participer. Ils disaient, je revois encore mon père me dire que je devais plutôt me réjouir d’être en Amérique, qu’il fallait que j’essaye d’être un Américain et pas plus allemand que les Allemands.

— Et la guerre ?

— Engagé volontairement, début juin. Quand le vent a tourné. Ça flottait dans l’atmosphère. Peut-être via des contacts des gens du Bund, je ne sais plus ; mais ça flottait dans l’atmosphère. Nous voulions en faire partie, devenir des héros et tout le tintouin, alors on s’est engagés. J’étais tellement excité à l’idée de devenir un homme, un vrai de vrai, un Allemand. J’ai fini ma formation fin septembre ; juste à temps pour partir célébrer la capitulation de la Pologne à Varsovie. Puis un peu de repos et direction l’Allemagne, et là j’ai vraiment pu jouer au héros ; les attaques rapides, la progression, la jubilation, les jours à Paris. Après ce fut au tour de la Russie, infiniment longue, infiniment froide, l’interminable Russie.

Il fit une pause, fixa ses bottes, se frappa les cuisses du plat de la main comme s’il cherchait à s’encourager :

— Et retour en Allemagne à la fin.

— Tu as tout fait, dit Franz.

— Oui, dit Paul en le regardant.

Franz soutint un instant son regard, avant de remet tre le nez dans ses cartes.

Il plonge la main dans le bassin de la fontaine et se passe de l’eau sur le front. Il n’est pas encore onze heures que la canicule pèse déjà sur sa cage thoracique. Il n’arrive pas à s’imaginer qu’on puisse travailler par une chaleur pareille.

— Tu t’y habitues, dit Paul, et tu as plutôt intérêt à boire toute l’eau que tu peux ingurgiter. Hier, quelqu’un s’est écroulé chez nous. Au milieu de la baraque. On a dû appeler un infirmier. Complètement déshydraté, le camarade. Le gardien nous a passé un de ces savons. Et j’ai tout bien traduit. Il était surpris et a tout de suite noté mon nom.

Il fait un clin d’œil à Franz. Il voulait parler à un officier, le plus vite possible. Hors de question d’atterrir dans un champ. Franz lui dit qu’il a son premier cours de récolte des pommes de terre le lendemain matin.

— Je suis bien parti pour trimer dans les champs.

— Tu survivras, dit Paul. Peut-être que je pourrais glisser un mot pour toi si je décroche un poste.

Franz secoue la tête.

— J’ai été mineur pendant deux bonnes années, je vais être ouvrier agricole. C’est ce qui me correspond.

— Inscris-toi à l’un de ces cours, dans le pire des cas le soir, si tu travailles la journée. J’ai regardé le programme, tu devrais toi aussi.

— Je vais y penser, dit Franz.

*

Ça commence avec Le Chant de l’Allemagne. Avec les camarades qui se lèvent et chantent Le Chant de l’Allemagne avant le petit-déjeuner. Et ceux qui, comme Franz, ont déjà commencé à manger, posent leurs couverts, se lèvent à leur tour, le regard d’abord un peu perdu, la bouche pleine, entourés d’hommes qui scandent les strophes à pleins poumons. L’Américain chargé de les compter se tient à la porte les bras croisés en attendant l’ultime über alles in der Welt ; Franz bouge les lèvres, entend Jürgens et Baumann à côté de lui, tente lui aussi d’émettre quelques sons, mais les mots ne veulent pas sortir, le goût des œufs brouillés et du café dans la bouche.

Il croise le regard d’un homme à la table d’en face, un petit gars trapu au nez aplati qui bouge les lèvres, mais qui semble encore moins prédisposé à chanter que Franz. Une fois terminé, l’homme soutient son regard encore un instant en ricanant, avant de se concentrer à nouveau sur son assiette.

Après le petit-déjeuner, les hommes n’affluent pas vers leurs baraques ou sur les terrains de sport comme à leur habitude. Des petits groupes se forment derrière le mess, entre la rue principale et la Fontaine du Diable. Franz voit les hommes se regrouper en cercle, les têtes jointes ; un type frêle est assis par terre et pleure toutes les larmes de son corps ; un autre, agenouillé devant lui, tente de le raisonner. Une tension plane au-dessus de leurs têtes, comme si une ligne électrique menaçait de les écraser. Franz aperçoit Paul en grande discussion avec un grand baraqué. Quand son ami croise son regard, il lui fait signe de venir.

— Qu’est-ce que… ?

— C’est Hitler, dit Paul, on a tenté d’assassiner Hitler.

— Quoi ?

— Des officiers de la Wehrmacht. Une tentative de putsch.

— Mais comment… dit Franz.

— Les Afrikains ont des radios, dit le géant. Ondes courtes. Bricolées, malgré l’interdiction.

Il tend la main à Franz. Il a la poigne très molle, très chaude.

— Heimo, dit-il.

Sa voix est étonnamment claire. Son accent du sud de l’Allemagne, probablement de la Souabe, quelque part par là, suppose Franz.

— Ils les cachent comme des trésors, mais impossible de ne pas répandre une nouvelle pareille.

— Et il est mort ?

Des photos du Führer encadrées sur l’étagère à côté du roman d’aventures Winnetou et de la Mannschaft en rouge et blanc, des petites cartes postales dans un cahier intitulé Une jeunesse pour le Führer, une statuette en bois pas plus haute qu’un doigt. Le frère lui avait dit de tout jeter. De ne pas faire l’idiot. Mais il n’y était pas arrivé, il avait tout caché derrière les livres, rangé la statuette dans sa table de chevet.

— Il a survécu, dit Paul, c’est ce que disent les Afrikains. Le putsch a échoué. Seule une petite bande de criminels serait impliquée.

Des cris proviennent d’un groupe derrière eux, un cercle de camarades s’est formé autour de deux corps enroulés au sol dans un nuage de poussière.

— Vas-y, casse-lui la gueule !

Ils se précipitent, voient deux hommes l’un sur l’autre tentant d’esquiver leurs coups respectifs. Franz reconnaît le camarade dont il a intercepté le regard pendant le Chant de l’Allemagne. Le petit fait pression de la tête sous le menton de son adversaire et le plaque au sol, il lève les poings à plusieurs reprises pour les lui flanquer dans les côtes. L’autre relâche la pression, si bien que le boxeur parvient à se mettre à genoux et à lui balancer deux crochets du droit en pleine tête. Le sang gicle. Certains camarades jubilent, d’autres hurlent de colère. Quelqu’un essaye de s’interposer et d’attraper le boxeur, puis quelqu’un d’autre. Heimo fend la foule avec une facilité déconcertante. Il attrape la main du boxeur :

— Viens par là, viens par là, s’écrie-t-il en le tirant vers lui.

Quelqu’un tente de l’en empêcher, mais aucune chance face à ses grosses pattes. Franz à côté de Heimo et Paul du côté du combattant, d’autres camarades à côté d’eux, épaule contre épaule, les poings fusent, des visages apparaissent dans son champ de vision, pour quelques secondes seulement, des bouches ouvertes dans la poussière, le cœur qui s’accélère dans sa poitrine, des “sales nazis” par-ci, “sales traîtres” par-là, une masse en mouvement qui ne cesse qu’au coup de sifflet des Américains. Une jeep avec mitrailleuse intégrée arrive en trombe, suivie de gardiens avec des matraques au pas de course, la sirène d’alarme retentit dans les haut-parleurs, les soldats envoient des tirs de sommation.

— Return to your barracks immediately! Return to your barracks immediately!

L’hésitation ne dure que quelques secondes, les premiers hommes se mettent déjà en mouvement. Indécision dans leur groupe, jusqu’à ce que Paul interpelle Heimo.

— Il faut déguerpir ! Ça n’a plus aucun sens. À plus tard.

Il se retourne, plonge les mains dans les poches de son pantalon et s’éloigne, traverse la rue juste devant la jeep garée à l’entrée du mess. Partout c’est la cohue, on se presse, mais sans courir, les seules voix qui s’élèvent sont celles des gardiens, accompagnées par le chant des sirènes qui, de longues minutes plus tard, alors que Franz a regagné sa baraque, ne cesse toujours pas. Il s’allonge sur son lit, fixe le plafond. Return, résonne depuis l’extérieur, return to your barracks.

Il se sent déstabilisé. Lorsqu’il lève la tête, il découvre Jürgens assis à côté de lui sur le lit. On dirait que son visage est illuminé tellement il est pâle, il regarde par terre. Ses mains tremblent.

— Une bombe, se murmure Jürgens à lui-même, une bombe, quelle bande de lâches.

Il lève la tête.

— Des soldats pourtant, dit-il, des soldats comme nous. Ils ont prêté le même serment, que je sache.

— Je sais, dit Franz.

Des larmes coulent le long du visage de Jürgens.

— C’était vraiment moins une, ils ont dit. Une chance. La Providence, peut-être. Et nous, on est là derrière nos barbelés à rien pouvoir faire. Rien du tout.

— Il faut être patient, dit Franz.

Jürgens attrape sa main et la serre. Ils restent assis là en silence, tandis que les camarades autour d’eux remplissent progressivement la pièce.

Le père était assis à table. Il rayonnait. Devant lui, un verre de bière à moitié bu, à côté de lui une pile de papiers sur lesquels il avait dessiné, mais aussi écrit. Des caricatures, supposait Franz, qu’il envoyait de temps en temps à des journaux. Quand l’une d’entre elles était publiée, il la montrait à Franz et à la mère avant de la coller soigneusement dans un album. Le père observait Franz en train d’aider la mère à servir le repas. Il y avait un peu plus d’un an et demi, peu après son entrée à l’école, ils avaient commencé à lui assigner des tâches à la maison. Et quand le père décidait qu’il n’avait pas bien fait son travail, les conséquences étaient rarement agréables. Franz attendait que le père dise quelque chose, mais le vieux ne faisait qu’afficher un sourire muet. Parfois, il buvait une petite gorgée de bière. Ils s’assirent. Sous leurs yeux, le goulasch et les pommes de terre bien jaunes. La chaise de Josef était encore vide. La mère se redressa.

— Je vais lui…

— Nous attendons, interrompit le père en levant la main.

Ils étaient assis en silence, Franz fixait les plats en céramique blanche dans lesquels le repas fumait. Il avait une faim de loup ; après la gym, il avait couru entre l’école et la maison, l’estomac dans les talons. Il tourna la tête, fixa le couloir. Le craquement des lames de parquet se fit entendre au premier étage, puis le pas lourd et hésitant de Josef sur le tapis de l’escalier. Il arriva, le dos très droit, le visage clair et les joues rouges, comme s’il avait couru ; il lança un bref regard en direction du père, fit une tape sur l’épaule du petit frère avant de s’asseoir. Malgré la semaine de vacances, il portait une chemise d’uniforme. La mère se leva, prit la louche avec les pommes de terre, mais le père se pencha en avant, l’arrêta de sa main lourde.

— Tu n’as rien à dire ? demanda-t-il.

Aucune réaction de la part de Josef. La mère lâcha la louche avant de se rasseoir.

— Karl, murmura-t-elle. Laisse-le.

— Tu n’es pas content de notre nouvel empereur ? C’est bien en son honneur que tu as pris des vacances, je me trompe ?

Josef commença à se servir en pommes de terre, puis se saisit de la louche qui trempait dans le goulasch pour remplir son assiette de viande encore fumante et de sauce. Franz supposa qu’il s’agissait de monsieur Hitler, le père en avait parlé, le monsieur Hitler qui allait rétablir l’ordre en Allemagne. Il ne comprenait pas ce qui se passait entre son frère et leur père ; mais cette tension, cette mine concentrée sur le visage des deux hommes, le laissèrent de marbre sur sa chaise, en observateur de la situation. Il entendit la respiration grave de la mère à côté de lui. Elle attrapa sa main sous la table et la serra. Josef leva les yeux.

— Qu’il s’amuse à jouer l’empereur, ton monsieur caporal, dit-il.

— Et toi, continue à croire que ton mouvement a gagné.

Le père éclata de rire.

— Tu verras comme il joue bien à l’empereur, vous finirez tous par changer d’avis, toi et tes congénères.

— Qu’est-ce que tu entends par mes congénères ? demanda Josef. Des vrais soldats, tu veux dire ? Pas des gens qui restent assis à leur bureau toute la semaine et défilent en ville le week-end dans leurs bures de ripeurs.

— Notre nouvel empereur a été bien meilleur soldat que tu ne seras jamais, dit le père.

Il prit à son tour la louche, servit d’abord la mère, puis Franz, en pommes de terre. Franz sentit la main de sa mère se desserrer. Elle se leva et partagea le reste de goulasch entre eux, puis alla dans la cuisine chercher de la bière pour Josef et le père. Pendant le repas, le père évoqua les derniers dessins qu’il avait faits. Il attrapa une feuille sur le secrétaire à côté de lui et la tint en l’air. On y voyait un gros monsieur chauve qui sortait, tête baissée, d’un bâtiment qui devait être le Reichstag.

— On dirait bien que ça schlingue pour von Schleicher, dit le père en ricanant brièvement, avant de se replonger dans son goulasch.

Pendant un moment, seuls le cliquetis des couverts sur la porcelaine et leur mastication étaient audi bles.

— Délicieux, finit par dire Josef, c’est vraiment délicieux, Mère.

Le père acquiesça. Il vida sa bière.

— Sans rancune, dit-il en s’adressant à son fils aîné. Tu finiras bien par l’admettre, maintenant qu’une nouvelle ère commence. On va tous y gagner, tous les Allemands.

Et Franz crut un instant que le frère allait rétor quer, mais ils n’eurent droit qu’à un haussement d’épau les et à ces quelques mots : “Y a plus qu’à espérer.”

— Ils n’ont rien trouvé, dit Paul. Quelle journée de merde. Hitler n’est pas mort et la fouille n’a rien donné.

— Tu rigoles, j’espère ?

Heimo le pousse à l’épaule.

— Tu crois vraiment qu’c’est mieux si on nous en lève les radios ?

— Nous n’avons pas de radios, dit Paul, ils ont les radios. Et ça restera comme ça jusqu’à ce que les Américains les trouvent.

— Il a raison, dit le petit avec le nez de boxeur dont le visage portait encore les stigmates de la bagarre matinale. Moi je dis : mieux vaut pas de radios que des radios chez les Afrikains. C’est mon avis.

— Ce sont quand même nos camarades, Husmann.

— Tu parles de camarades, dit le boxeur. Les gars de Berlin, je te le dis, ceux qu’on taxe désormais de criminels, eux ce sont mes camarades. Je parie qu’ils étaient bien plus que ce qu’ils ont dit. On ne saura jamais. Un ramassis de mensonges, voilà ce que c’est.

— Chut ! fait Paul en plaçant l’index devant ses lèvres. Il ne viendra peut-être pas si on fait trop de bruit.

Franz fixe la clôture qui, dans l’obscurité, ressemblait de prime abord uniquement à une série de pieux placés à équidistance les uns des autres. Ce n’est qu’au deuxième coup d’œil qu’on distinguait les fines lignes tendues de fil barbelé. Leur petit groupe attend silencieusement derrière le mess, près de la clôture du deuxième compound habité par les Afrikains. Les lumières des baraques sont déjà éteintes, les projecteurs des miradors effectuent lentement leur ronde entre les bâtiments, éclairant parfois un Allemand assis devant sa baraque en train de fumer, ou un autre en train de remonter le chemin. Un léger vent dans les arbres, le bruissement des feuilles, plus aucun cri, pas d’insultes. Le dernier couplet du Chant de Horst Wessel, choisi et joué sur la grande place de rassemblement après l’annonce officielle du commandant du camp concernant l’attentat manqué contre Hitler, avait retenti depuis longtemps. “La fin de l’esclavage a bientôt sonné”, avaient-ils lancé. Et Franz, près de Jürgens, près du roux Baumann, n’avait pas osé se taire, il avait bougé les lèvres, laissant échapper quelques bruits ; d’abord des sons qui imitaient la sonorité des mots, avant de constater que les mots qu’il chantait, qui sortaient de sa bouche, presque automatiquement, étaient justes. Après le chant, sur le chemin de la baraque, Paul lui avait glissé un mot dans la main, qu’il n’avait osé lire qu’une fois seul dans les toilettes. Ce soir, neuf heures et demie, derrière le mess. Franz avait déchiré le papier en mille morceaux et l’avait jeté dans la cuvette.

Continuer : partie 2 sur 4